* 29 septembre – Gas ex aqua

Du gaz dans les eaux de la Baltique : deux, puis trois, quatre explosions rapprochées qui, manifestement, ne doivent rien au hasard. Le Danemark, la Suède et moins directement la Norvège se retrouvent face à des pollutions majeures de leurs eaux. Les sinistres ne pourront être accessibles tant que les deux gazoducs North Stream 1 et 2 n’auront pas été vidés. On va donc devoir attendre pour observer comment les ruptures des conduits sont apparues. Personne ne doute qu’ils s’agit d’opérations de sabotage. De la part de qui et dans quel but ? Mystère nébuleux générateur d’interrogations volatiles, peut-être même explosives …. L’Ours Géo n’en sait pas plus que vous.

Pour les Scandinaves, c’est une attaque perpétrée dans leurs eaux. Elle a les apparences d’une semonce qui pourrait en annoncer d’autres contre leur souveraineté. Ils ont  »trahi » en passant à l’OTAN. Pour l’Union Européenne c’est une opération de sabotage de ses infrastructure. C’est un investissement mis hors d’usage, après qu’elle ait récemment dû renoncer à l’utiliser pour importer jusqu’à 40 % de ses besoins de ce type d’énergie. Pour l’Allemagne, ce pourrait être la promesse d’un hiver froid, bien que le message soit déjà dépassé par la mise en place d’alternatives en provenance du Golfe ou des Etats Unis. Pour la France, c’est une énigme qui ne la touche guère. Pour les Etats Unis, une conclusion logique : la dépendance énergétique européenne appartient au passé. Un angle est commun aux Occidentaux, presqu’une évidence : qui d’autre que le régime Poutine aurait pu concevoir un tel acte ?

Il est vrai qu’aucune preuve n’étaie cette thèse. Le jour où on connaîtra le fin mot, la guerre en Ukraine aura charrié un nouveau lot de massacres et de faits spectaculaires : on aura tourné la page. L’indice qui pourrait le mieux dénoncer une malveillance de la Russie est le concert de démentis indignés qu’on entend de Moscou. Depuis le 24 février, chacune des déclarations de sa propagande s’articule autour de mensonges et de renvoie ses propres méfaits sur le dos de l’Occident. On s’est habitué à relire cette propagande en en inversant les termes. Mais, quand même, pourquoi cette attaque qui n’a aucun effet pratique immédiat ?

On ne peut avancer que des hypothèses. Celle que privilégie ce blog est que l’esprit de Poutine s’est embrumé, que sa pensée n’est plus tout à fait consistante, qu’elle est devenue gazeuse. A partir de là, l’Homme se forge encore des illusions sur  »l’arme du gaz » et ne se tient pas vraiment au courant des fournitures de substitution qui ont rendu celle-ci caduque.

Une autre possibilité serait que son esprit ait chaviré dans le  »tout psy ». La main russe frappant en Europe irait susciter l’effroi et l’envie honteuse de se rabibocher avec lui. Le scénario est simplement stupide, mais les dictateurs enfermés dans leurs bunkers pensent ainsi. Quel serait l’intérêt d’une diversion aussi grossière, alors que de nouveaux charniers émergent en Ukraine, que ses troupes reculent, que la jeunesse russe des villes fuit en masse la mobilisation, que des fissures apparaissent dans son contrôle du pays ? Ce serait très naïf de sa part d’imaginer que ces bulles dans les eaux de la Baltique puissent escamoter les évolutions sur le terrain… et se tirer une balle dans le pied de faire la une sur ces sabotages aqueux, à l’heure ou les quatre referenda locaux  »mascarades » sont censé établir une nouvelle carte de la Russie. Le gaz russe ne fera pas du brouillard autour de ces annexions crapuleuses.

Au total, qui croira demain que la progression des Ukrainiens à la reconquête de leur propre territoire mute en  »agression » contre la Russie ? Une poignée de collaborateurs tout au plus…

Cette chimère ne parviendra jamais à justifier le recours brandi aux armes de destruction massive, y compris contre l’Europe tant détestée. On peut rester calme.

* 28 septembre – Légitime défense

Les directeurs occidentaux de l’armement se réunissent à Bruxelles pour coordonner leurs fournitures d’armement à Kiev, et donc leurs achats. L’enjeu est de faire progresser jusqu’à sa victoire la contre-offensive ukrainienne sur le terrain, mais la concurrence euro-américaine reste sous-jacente, surtout en ce qui concerne la France. Cette coopération autour d’une cause commune n’est pas dénuée d’arrières pensées commerciales. Le blog résume un article du Monde paru hier.

Durant trois jours, différents formats de discussions vont se succéder entre alliés de l’OTAN puis au sein d’un groupe de contact dirigé par les Etats-Unis. Réapprovisionner Kiev constitue l’objectif commun, alors que les livraisons d’équipement ex-soviétique – immédiatement utilisables – touchent à leur fin. Il est temps de passer à des systèmes d’armes nettement plus modernes, plus qualitatifs (et coûteux) dont l’usage sur les théâtres d’opération favorisent la reconquête des territoires occupés par l’armée russe. Deux caractéristiques sont recherchées : l’interopérabilité des systèmes et leur durabilité en temps de guerre. Cette nouvelle génération technologique nécessite un plan parallèle de formation de ceux qui serviront ces armes. Surtout, elle ravive l’âpreté des enjeux commerciaux et financiers, d’autant plus que les fournisseurs, aux Etats Unis comme en Europe, s’appuient sur des financements publics.

D’un côté, les Etats-Unis poussent l’UE à renforcer les capacités industrielles de la défense européenne, car ils sont inquiets du tarissement en cours des flux d’armement vers l’Ukraine, alors que leurs capacités sont également limitées. Mais, d’un autre côté, leur département d’Etat va débloquer quelque 2,2 milliards de dollars pour ’aider les alliés et pays voisins de l’Ukraine’’ à recompléter leurs arsenaux avec de l’équipement neuf américain. Ce sont, au total, 3 milliards de dollars consacrés à la promotion de matériel made in USA en Europe : un défi pour les industries du Vieux Continent.  

Les Vingt-Sept ne restent pas sans réponse. La facilité européenne de paix (FEP) de 2,5 milliards d’€uros, initialement prévue pour l’Afrique, sert désormais à rembourser les contributions de l’UE à l’Ukraine (les canons Caesar, par exemple). Un autre outil est constitué par le mécanisme EDIRPA d’achats groupés d’armement, institué par la Commission. Paris compte sur l’adoption prochaine de ce mécanisme dont la dotation de départ restera modeste : 500 millions d’euros. L’opérateur principal sera-t-il l’Organisation conjointe de coopération en matière d’armement (Occar), favorisée par Berlin, ou l’Agence Européenne de Défense, qui a la faveur de Paris ? La première, constituée autour de six pays (France, Allemagne, Royaume-Uni, Italie, Belgique et Espagne), opère plutôt dans le long terme (comme l’avion-cargo A400M), tandis que la seconde, dans le format communautaire, tend à se cantonner à l’expertise technique sans déboucher sur les marchés. Quoi qu’il en soit, les premières commandes pourraient être passées l’an prochain, une fois recensés les besoins d’acquisition au sein de l’Union.

Par ailleurs, les Foreign Military Sales (FMS) américaines constituent un levier redoutable, largement utilisé pour faire obstacle à des ventes européennes. Les Vingt-Sept n’ont rien d’équivalent. Le FMS permet aussi d’échapper plus facilement aux règles de transparence des marchés publics en vigueur au sein de l’UE. Les Européens pourraient à leur tour accorder des exemptions de TVA.

L’industrie européenne de défense est un concept admis mais une réalité balbutiante. Ne pas subventionner les achats faits en Amérique relève du bon sens, d’autant plus que ceux-ci sont soumis aux normes dites ITAR (International Traffic in Arms Regulations). Elles sont très contraignantes dans la mesure où elles instaurent une interdiction sur les composants venus d’outre-Atlantique, omniprésents dans ce type de produits. Et les 27 ne sont pas aussi producteurs de ces composants. Mais, dans des temps d’urgence, ce sujet ne fait pas l’unanimité des Européens : décourager les achats d’armements ‘’itarisés‘’, dont le suivi et la réexportation s’avèrent problématiques (comme, le cas échéant, les caprices du Congrès) pourrait retarder le réarmement des pays les plus menacés par l’expansion russe (Pologne, Scandinavie, Finlande, Baltes, Roumanie…). Même l’Allemagne devra renouveler son aviation militaire dans l’urgence sans attendre le successeur européen des Tornado et Rafale. Entre Français et Allemands (qui mettent en place un fonds de 100 milliards d’euros pour réarmer la Bundeswehr), se joue aussi une concurrence feutrée, ‘’entre amis’’, pour la suprématie militaire au sein de l’UE

La guerre en Ukraine devrait faire avancer la relation entre l’UE et l’OTAN vers plus de respect mutuel et de complémentarité. Washington va bénéficier de sa posture actuelle amicale envers l’Europe, tandis que les idées françaises se feront de plus en plus acceptables au sein d’un partenariat à deux piliers forts. Dans ce cadre, le réveil européen aux réalités d’une géostratégie de guerre et l’engagement remarquable de la Commission européenne créent aussi un contexte porteur pour l’Ukraine (et pour la survie des démocraties).

Méfions nous toutefois des poussées de populisme, qui pourraient tout bouleverser sur une rive ou l’autre de l’Océan commun.

* 27 septembre – Faux frères italiens et autres

Pour la première fois depuis l’après-guerre, la Péninsule va être gouvernée par l’extrême droite. Giorgia Meloni, la patronne du parti postfasciste, Frères d’Italie, a remporté les législatives du 25 septembre avec une majorité relative. Paradoxalement, c’est son éloignement du pouvoir, ces dernières années, qui la propulse au pouvoir par le choix d’un électorat sceptique et désorienté. Tous les records d’abstention ont été battus. Assistera-t-on à une tentative de retour dans le passé, à  l’avènement d’une gouvernance intégriste et réactionnaire ou encore à celle d’une extrême droite populiste de type Est-européen, à la hongroise ou à la polonaise ? Peut-être un cocktail instable des deux derniers ingrédients, l’héritage fasciste étant destiné à s’estomper avec l’exercice réaliste du pouvoir.

Péché de jeunesse : à 19 ans, Mme Meloni a milité pour le parti postfasciste, Alliance nationale, héritier du Mouvement social italien (MSI), lui-même créé en 1946, par d’anciens dignitaires de la République pronazie de Salo. Marqueur d’un passé dont on sait bien au fond qu’il n’est utile qu’à la propagande, le programme du parti Fratelli, qu’elle a cofondé en 2012, ne s’identifie plus à un projet fasciste. Vingt-six ans ont passé, Giorgia  est désormais blonde et elle a ajusté sa ligne politique à la vague populiste qui déferle sur l’Europe. A la tête d’une coalition qui réunit aussi la Ligue de Matteo Salvini (en déclin) et Forza Italia de l’éternel Silvio Berlusconi, elle vient de remporter 26 % des suffrages aux législatives. Cette alliance obtient la majorité au Parlement, mais elle ne pourra pas lancer une refonte de la Constitution, qui nécessiterait de contrôler les deux tiers des votes.

Parvenu en première position de tous les partis d’Italie, Fratelli d’Italia réclame logiquement pour sa cheffe la conduite du gouvernement. Mais monter un gouvernement de coalition prend du temps en Italie, même si les ‘’combinazioni’’ s’avèrent souvent éphémères, l’instabilité de l’Exécutif restant chronique. La profession de foi de Giorgia, livrée dans son ouvrage autobiographique à succès, ‘’Io sono Giorgia’’ reste floue sur l’avenir des institutions italiennes et le sens à donner, dans ce contexte, au présidentialisme dont elle se réclame.

Malgré ses déclarations rassurantes, son parti réunit tous les ingrédients d’une extrême-droite radicale, populiste, aveugle au monde et qui plus est raciste. Le chauvinisme, la promotion de valeurs passéistes (famille traditionnelle, soutien à la natalité, anti-IVG, haine de la culture ‘’de genre’’, etc.), la volonté de grandeur en politique étrangère (syndrome anglais) sont autant de thèmes de droite qui, s’ils faisaient bien partie de la culture politique fasciste, ne lui sont pas exclusivement spécifiques. Avec des slogans pétainistes comme ‘’Dieu, patrie, famille’’ ou ‘’Je suis une femme, je suis une mère, je suis chrétienne’’, Giorgia Meloni se poste dans une version identitaire – mais pas christique – de la Religion. Surtout, elle se montre implacable à l’égard des ‘’faibles’’ et des étrangers. Les migrants, en particulier, se voient promis aux eaux profondes du cimetière de la Méditerranée. Pas de trace de christianisme, ni d’humanisme sur ces sujets.  Faut-il craindre pour la démocratie italienne, voire pour la paix en Europe ?

L’opportunisme et sa pointe de réalisme sont à l’œuvre : Giorgia a fortement corrigé son credo pour le rendre plus acceptable dans les temps présents. Elle déclare être revenue de ses outrances passées : ‘’Il y a plusieurs décennies que la droite nationale a relégué le fascisme à l’Histoire, en condamnant sans ambiguïté la privation de la démocratie et les infâmes lois antijuives’’.  L’hubris de pouvoir modère le langage et devient une motivation en soi. Les 191 milliards d’Euro que Bruxelles a marqués à destination de l’Italie (première bénéficiaire, de loin) pour relancer son économie après la crise du Covid pèsent dans l’inflexion à la baisse du souverainisme, jusqu’alors si présent dans son ADN d’opposante.

Ses déclarations de soutien Ukraine, sa fidélité toute nouvelle à l’OTAN projettent l’image d’un parti populiste au visage présentable, du moins en superficie. Mais le refus de Fratelli d’Italia et de la Ligue, le 15 septembre, de voter le texte du Parlement de Strasbourg définissant le régime d’Orban comme une ‘’autocratie électorale’’ vient à point nommé réactiver l’ADN ancien. On trouve là les limites du renouveau engagé. Sur l’Europe et l’attitude à adopter face à Poutine (que Giorgia a longtemps admiré), les trois partis alliés risquent de se déchirer. Vu le poids de l’Italie en Europe, ceci n’empêchera pas l’ ‘’axe Sud – Nord-Est’’ autoritariste et populiste de se renforcer face aux démocraties ouest-européennes et à la Commission : Italie, Pologne, Suède, Hongrie, Slovénie, Slovaquie … Cette contamination rampante est inquiétante pour l’avenir du Continent où les démocraties respectueuses du droit se retrouvent encerclées.

*26 septembre – Arrêtez les ayatollahs !

Elle avait 22 ans. Le 13 septembre, alors qu’elle visite Téhéran avec sa famille, la jeune kurde-iranienne est arrêtée arbitrairement par la  »police des mœurs ». Elle portait mal son voile. Elle est alors embarquée par cette unité spéciale chargée de faire respecter par les femmes le port du voile et une coercition dans tous les domaines de la vie publique. Mahsa Amini a été violemment battue lors de son transfert en détention. Elle est tombée dans le coma a décédé trois jours plus tard à l’hôpital. 

Sa mort embrase le pays. Des protestations se répandent dans toute les villes et sont brutalement réprimées (déjà des dizaines de morts) par les autorités de la dictature théocratique. Celle-ci, qui maintient son pouvoir absolu sur la population, n’en est pas à son premier Tian An Men. Autant que dans la révolte de 1979 contre le Shah d’Iran, elle s’est construite sur l’esclavagisation des femmes, la soumission des hommes et a fait du hijab son étendard politique. Il est difficile de trouver sur terre un régime plus oppressif que celui des mollahs et des ayatollahs. Pour cette raison, il faut espérer qu’un jour la voix de peuple l’emportera. Qu’ils partiront.

En fait, ce drame après beaucoup d’autres met en lumière les trois fléaux que le régime Khamenei – Raïssi porte par son essence-même, proche du fascisme :

* L’oppression, l’arbitraire absolu et la violence comme mode de fonctionnement interne. La police des mœurs, la Bassidjis (milice cogneuse du style des S.A allemands du début des années 1930) et, derrière eux la Justice et l’Armée ont jusqu’ici réussi à faire taire toute révolte citadine. Cela ne pourra durer toujours, face à une population fortement urbaine et éduquée (les femmes, notamment).

* L’expansionnisme de puissance au grand Moyen-Orient. Il ne menace plus seulement Israël mais aussi le Liban, l’Iraq, les états du Golfe. Il fait obstacle à une paix en Syrie, intervient contre l’Arménie et soutient l’agression russe en Ukraine. Il confronte volontiers les Etats Unis et alimente  à travers l’Eurasie la haine de l’Occident. Son principal outil de subversion extérieure est constitué par les gardiens de la Révolution.

* La course à l’armement nucléaire. Personne ne croit plus que la valse des centrifugeuses iraniennes à un haut degré d’enrichissement de l’uranium serve un autre but. Les derniers développements de la querelle entretenue par Téhéran avec l’AIEA (qui a perdu le contrôle à distance) et les Etats Unis plus l’Europe  donnent à penser que Téhéran est en train d’accéder au seuil nucléaire, peut être même aux technologies de simulation qui permettent de ‘’maîtriser la bombe’’, sans avoir à la montrer. Sans doute même des sites cachés, comme autrefois celui de Natanz, lui permettent d’aller plus loin encore, sous le sceau du secret. Parvenir au seuil permet d’activer les derniers préparatifs – eux, visibles – de l’emploi de l’Arme à très court terme avant sa mise à feu.

L’Iran des ayatollahs est sans doute possible une menace pour le monde. La pire de ses agressions potentielles serait le scénario d’une première frappe nucléaire, contre Jérusalem ou Riyad.  L’embrasement serait mondial mais les vieux théocrates ne s’arrêteraient pas à ce détail. Le fait qu’ils détiennent une sorte de suprématie sur la confession chiite n’entretient pas de rapport direct avec leur agressivité. La population est, elle, dans sa majeure partie, assez pieuse mais modérée.

Une démocratie iranienne ne serait pas portée à faire de la religion une arme contre le reste du monde. Bien sûr, il existera toujours une concurrence avec le sunnisme, mais elle pourrait rester confinée dans le champs culturel. L’Iran, avec ses 80 millions d’habitants et ses potentiels technico-industriel et militaire continuera aussi à se percevoir lui-même en puissance régionale. Le plus urgent est d’éviter qu’un vieux fanatique pose le doigt sur la gâchette nucléaire. Ce n’est pas un péché d’ambitionner un statut de puissance dès lors que l’Etat de droit est établi et si la Charte des Nations Unies, le Traité de Non-prolifération nucléaire et le droit international humanitaire s’en trouvaient respectés.

Tous ces prérequis et espoirs procèdent de quelle hypothèse ? D’une victoire de la démocratie actuellement défendue par des femmes et des hommes courageux aux quatre coins du Pays. Il n’y a aucun doute : ils se battent pour nous aussi.

* 22 septembre – Lueur d’espoir

Il craque, il s’effrite… Nul ne peut dire quand s’effondrera l’édifice de la dictature poutinienne et ce qui la remplacera. Ce pourrait être pareil ou pire mais, en tout cas, sans le soutien du peuple russe. Celui-ci commence à se révolter contre une guerre qui tue ses enfants en n’apportant que des fléaux sur le pays. Il ne s’agit pas de comprendre l’Ukraine, mais de rejeter une machine de mort et de mensonges. Surtout, lorsque les défaites et les privations s’accumulent sur son morne horizon.

Les  »Russes qui savent » sont de plus en plus nombreux. Ils manifestent dans une trentaine de villes contre la mobilisation pour le casse-pipe de 300.000 des leurs, censés colmater les brèches sur les fronts du Donbass et du Sud de l’Ukraine. Il faut un courage ou une indignation immense pour manifester sur la voie publique, sous la dictature de Poutine. En une seule journée, 1300 d’entre eux ont été arrêtés. D’autres, plus nombreux, prennent la tangente : tout plutôt que l’enfer actuel des villes russes. Il se précipitent par paquets compacts vers la Serbie – politiquement assez proche de leur pays d’origine – ou vers la Turquie. Le vote des citoyens avec leurs pieds ne trompe pas : un mur va tomber.

C’est dire que la nouvelle rhétorique du Kremlin ne prend pas :  »l’opération militaire spéciale » s’est mue en  »guerre défensive contre l’agression de l’Occident ». Après les Ukrainiens, les Européens deviennent, à leur tour, les nazis utiles pour justifier conquêtes militaires et annexions. Il s’agit de défendre des pans de la Sainte Russie, pris de force et qui ne lui appartiennent pas. Dans ce but, le recours accéléré à des referendums pipés sous le fracas des canons répète de pathétiques précédents. C’est la dialectique du Troisième Reich autour de son  »Lebensraum » qu’emprunte une propagande moscovite en plein délire. Voilà bien le signe d’une dictature aux abois. C’est aux Russes maintenant d’élargir la brèche.

Le tsar furieux ne va pas à New-York mais, depuis son bunker, il assène ses leçons aux Nations Unies. Comme dans les mauvais films de fiction, il s’invente des persécutions et des agressions et menace de recourir en retour à ses armes de destruction massive,  »supérieures en qualité à celles de l’OTAN ». L’Europe est censée frémir de terreur dans l’attente de frappes nucléaires.  »Ce n’est pas du bluff ! ». Elle ne frémit toujours pas car cette petite phrase est précisément la marque d’un bluff difficile à faire avaler.

* 21 septembre – L’Homme fort du Forum

Bravo, Manou : c’était un sans faute ! L’exercice oratoire obligé des dirigeants du monde à l’ouverture de l’Assemblée générale des Nations Unies parle traditionnellement un peu pour l’état du monde, mais beaucoup plus pour leur état d’esprit du moment. L’absence, par exemple, de Vladimir Poutine s’assimile à celle d’un exalté retranché au fond de son bunker, convaincu que le reste du monde s’est ligué contre lui. Son isolement n’en est que plus criant, quand, à l’inverse, Xi Jinping, impassible sous un imperceptible sourire de façade, viendra, lui, expliquer que tous les opprimés se tournent vers lui.

La fougue française est payante, à New-York où chacun admet que le pays de Marianne a vocation à conceptualiser la géopolitique en parlant carré. La bonne idée a été de s’adresser essentiellement à la quarantaine de pays extérieurs au conflit en Ukraine, ceux qui n’avaient pas osé condamner l’invasion russe. Le ressentiment à l’égard de l’Occident et de ses guerres  »injustes » (l’Irak, la Libye, l’Afghanistan …) en est sûrement l’une des causes profondes du désamour du Sud. Le président français a habilement renvoyé ses pairs du monde émergent au crédo des Non-alignés. Il a évoqué cette ère de résistance à la guerre froide, de quête de la justice et du droit, auxquels ces membres de la communauté internationale ont adhéré ou adhèrent encore avec fierté.

Face à une invasion brutale, à des tentatives d’annexions territoriales de la part d’un nouvel impérialisme aux visées ouvertement coloniales, n’était-il pas temps d’en revenir aux valeurs qui avaient été si chères aux Non-alignés ? Eux qui affichaient une identité tierce face au monde de deux blocs Est-Ouest, laisseraient-ils la scène guerrière de 2022 (plus de cinquante conflits) se fracturer définitivement en deux : d’un côté, une communauté restée fidèle aux valeurs de la Charte des Nations Unies et à l’Etat de droit, de l’autre, un bloc composé de prédateurs, partisans de la Loi de la Jungle ? L’appel à l’introspection lancé aux neutres pourrait être ressenti comme agaçant. Justement, c’est parce qu’il pointe le défaut de leur cuirasse (de leur conscience, aussi) qu’il est mérité.

Le discours français s’emploie à corriger le tir en reconnaissant (discrètement) que l’Occident n’a pas toujours respecté ses propres idéaux et qu’il s’est parfois égaré dans des croisades sans lendemain. Mais ne s’est-il pas montré plus secourable (sous-entendu que la Russie et la Chine) dans la lutte contre le Covid et la relance consécutive de l’économie ? Emmanuel Macron propose au Sud un  »nouveau pacte financier » pour l’avenir. Le terme est beau mais pas vraiment neuf. Ce genre de concept-miracle reste, la plupart du temps une chimère ou finit en traitement homéopathique. C’est là flou principal du discours.

Sur le plan des institutions de l’ONU, la France joue sur du velours. Depuis plus de quarante ans que se pose la question  »urgente » d’une réforme du Conseil de Sécurité, Paris n’a jamais eu besoin d’afficher une position négative sur le sujet, contrairement à Moscou, Washington ou Pékin. Le blocage du débat n’est pas le fait des seules puissances, mais aussi de la multiplicité des mésententes entre les potentiels candidats du monde émergent. Aucun groupe régional ne parvient à choisir son champion. En Afrique, le Nigéria, l’Egypte et la République Sud-africaine se neutralisent mutuellement. En Asie, la Chine oppose froidement son veto à l’Inde et au Japon. En Amérique latine, l’Argentine hispaniste s’oppose au Brésil de langue portugaise. Il est aisé de jouer de ces différends pour se proclamer sans grand risque ouvert à toute  »solution ». Avec le départ du Royaume Uni, la seule chose – mais très improbable – que pourrait craindre la France serait de voir son siège au Conseil transféré au bénéfice de Bruxelles-Union Européenne. La demande n’émane d’ailleurs pas de l’intérieur de l’Europe mais de pays du Sud.

Plus concrète est la proposition de Paris de suspendre le droit de veto à une puissance, permanente ou élue, lorsqu’elle aura à voter sur un conflit auquel elle serait partie. Un soutien du monde émergent sur ce point pourrait contribuer à changer la donne. Mais il ne se manifeste guère.

Il reste que la vision présidentielle de la hiérarchie onusienne est très … présidentielle. Elle ne dit mot des pouvoirs de l’Assemblée générale qu’ils faudrait renforcer pour rendre le système plus représentatif et plus démocratique. Celle-ci, et non pas le Conseil de Sécurité, en constitue la pierre angulaire et la source de légitimité. Serait-ce parce que cette Assemblée générale apparaît un peu, aux yeux de Jupiter, comme équivalant à un  »machin » ennuyeux français du nom d’Assemblée Nationale ?

* 20 septembre – Le chaperon rouge va battre le grand méchant loup

Qui, hormis ceux qui y participent (et encore …) peut donner du crédit aux déclarations éhontées de la Russie en guerre ? La moitié de la planète n’en a cure et s’intéresse peu aux logorrhées délirantes de la propagande poutinienne. Mais le mensonge prolifère sur les corps meurtris de morts innocents et cela est particulièrement insupportable. Le Kremlin a ainsi démenti, comme lors du massacre de Boutcha, que tout crime de guerre ait pu être commis à Izioum, récemment libérée. Toutes les preuves sont bien visibles et même quantifiables et datées mais, dixit le Kremlin, c’est un  »pur mensonge ». Sur les indications de Kiev, des experts internationaux ont constaté le creusement hâtif de plus de 440 tombes rudimentaires et d’une fosse commune. Mais qu’importe, on s’habitue à cette procédure ‘’miroir’’ imputant systématiquement à l’adversaire  les crimes qu’on a commis contre lui.

Il y a comme une touche supplémentaire de perversion quand les mêmes font arrêter et condamner pour  »haute trahison », par leurs supplétifs séparatistes de Louhansk, un employé de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE). L’Ukrainien Dmitri Chabanov enquêtait sur les parodies de justice pratiquées dans les territoires occupés par l’armée russe. Il est plus que probable qu’il était tombé sur des cas d’exécution arbitraires, sur la base de procès iniques et bâclés. Il était donc de son devoir de faire rapport à l’organisation pan-européenne qui l’avait missionné à cette fin. Il disparaît, accusé d’avoir fourni des  »informations confidentielles » à des services de renseignement étrangers, dont la CIA (les Etats-Unis étant effectivement membres de l’OSCE). Il écope de treize ans de prison dans une geôle russe inaccessible.

La semaine dernière, l’OSCE a condamné les charges placées à l’encontre de deux de ses employés, exigeant leur libération immédiate. Principal acteur de modération des tensions et de règlement des conflits en Europe, elle dénonce bien sûr ces prétendues “poursuites judiciaires sur la base d’accusations montées de toutes pièces’’. Il n’empêche qu’en sa qualité d’arbitre, elle se voit expulsée du ring. Pourra-t-elle rester longtemps encore présente sur les terrains d’affrontement où elle est déployée depuis 2014 ? C’est très peu certain. Cette institution née de la détente des années 1970 risque de disparaître dans le chaos d’une guerre sans ordre du jour ni pourparlers parallèles. Elle serait pourtant indispensable le jour où les canons se tairont et qu’il faudra réapprendre à coexister au sein du Vieux Monde.

La Russie n’est peut-être pas loin de se réveiller en réalisant l’immense gâchis perpétré par Poutine. Une courageuse (et âgée) chanteuse de variété moscovite, Alla Pougatcheva, a franchement dénoncer la guerre, sous l’angle de la jeunesse russe envoyée au casse-pipe et dont on cache aux familles la véritable hécatombe. L’artiste, très populaire, a affirmé que le conflit tuait des soldats pour  »des objectifs illusoires », accablant la population et faisant de la Russie le paria de la Planète. Cette célébrité a, en outre, demandé à être classée, comme son époux comédien, en tant qu’agent étranger comme l’implique l’engagement associatif à l’international. Chapeau, la dame : elle court un risque énorme mais touche le public là où ça fait mal à Poutine.  

Le spectre Poutine va planer sur les débats de l’Assemblée générale des Nations unies, cette semaine. . Comme le relève Le Monde : ‘’ Jamais l’ordre international n’avait paru aussi fracturé, recomposant une nouvelle cartographie des rapports de force’’ dans le monde. La mutation de l’Europe et des Etats Unis n’est pas achevée. Les pays du ‘’Sud’’ évitent de choisir un camp mais s’inquiète fortement des conséquences géopolitiques, alimentaires et énergétiques de la guerre en Ukraine. La majorité s’exaspère que ce conflit absurde dure autant. La Russie est placée sur la défensive face à ce consensus apolitique.

La partie paraît jouable et gagnable par les démocraties.

* 19 septembre – Le Club asiatique ‘’anti-Ouest’’

Le président chinois, Xi Jinping, et son homologue russe, Vladimir Poutine, se sont retrouvés lors du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), à Samarcande (Ouzbékistan), le 15 septembre. Le contexte était plus guerrier (Ukraine, Taiwan, Arménie …) que lors de leur précédente entrevue aux J.O. d’hiver de Pékin. La phraséologie du sommet a beaucoup tourné autour du slogan d’un ‘’ordre international plus juste’’. Xi a assuré que la Chine ’était disposée à travailler avec la Russie pour assumer son rôle de grande puissance’’, ce qui signifie, dans les circonstances prévalentes, que Pékin fera ce qu’il faut pour épargner à Moscou isolement et réprobation. Dans tous les cas, l’adversaire désigné est l’Occident. Pour Poutine, ceci implique de donner carte blanche à Xi pour une possible invasion de Taiwan, en échange de la ‘’retenue’’ chinoise manifestée sur l’Ukraine. Quant aux petits arrangements bilatéraux, on n’en saura rien. Autant le dire, cette mise en scène d’une Russie  »au cœur du système international et respectée par les leaders du monde » n’a pas convaincu. La Chine lui propose des béquilles mais pas réellement une alliance; l’Inde de Narendra Modi a posé assez brutalement la question de l’agression de l’Ukraine. Pour  »couronner » le tout, la non invitation de Vladimir Poutine aux obsèques de la défunte reine d’Angleterre achève d’humilier le paria du Kremlin, jusqu’à le faire crier au  »blasphème » (sic).

Son ‘’partenariat de temps de guerre mais sans la guerre’’ passe, avec Pékin par des échanges commerciaux en très forte hausse en soutien de Moscou, alors que les sanctions occidentales affectent l’économie russe. L’économie de guerre russe est particulièrement avide de microprocesseurs et autres articles électroniques et de toute une gamme de métaux; Mais Pékin reste prudent et s’emploie à ne pas s’exposer aux sanctions frappant son partenaire. Les finances du Kremlin sont soutenues par un surplus d’importations. Entre janvier et août, la Chine a ainsi acheté moitié plus de produits russes – essentiellement des hydrocarbures – qu’à la même période de 2021. Dans l’autre sens,les exportations vers la Russie ont bondi de 9,4 % au premier semestre. On imagine que Poutine réclame à cor et à cri des armes et des munitions que Xi se garde de lui fournir. L’OCS est, entre autres, une instance de coopération militaire.

Cette institution a été formalisée en 2001, succédant au précédent ‘’Groupe de Shanghai’’ de 1996, un forum régional créé par la Chine, la Russie et quatre États d’Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizistan, Ouzbékistan et Tadjikistan). Elle s’est élargie à l’Inde et au Pakistan en 2016, puis à l’Iran en 2021 et compte désormais une vingtaine d’Etats.

Elle répondait à l’origine aux craintes suscitées par la montée de l’islamisme au sein des nouvelles républiques indépendantes d’Asie centrale issues de l’éclatement de l’URSS. Au-delà de la stabilité de cette région sous tension, se profilait la  menace d’une contamination des populations du Xinjiang appartenant aux mêmes ethnies turcophones de part et d’autre des frontières. Devenue ‘’Organisation de Coopération de Shanghai’’, en 2001, avec un siège établi à Pékin, elle se veut toujours une antidote aux ’’ menaces du terrorisme, de l’extrémisme et du séparatisme’’.

L’OCS est devenue l’un des fers de lance de la géopolitique russe, dont le tournant vers l’Asie, amorcé dès 1996, s’est amplifié sous Vladimir Poutine dans les années 2010, en même temps que se détériorent ses relations avec les Occidentaux. En période de conflit avec l’Ouest – comme c’est le cas actuellement – la carte géostratégique de l’Asie rompt l’isolement de son pays et solidifie un contre-poids à l’influence occidentale. C’est une alternative à sa propension à soumettre l’Europe.

Ayant intégré comme membres, observateurs ou invités, de nombreux pays (dont la Biélorussie, le Cambodge, l’Afghanistan, la Turquie, l’Azerbaïdjan, etc.), elle a acquis une assise importante : les 3/5ème de l’Eurasie et 43 % de la population mondiale. Elle cherche donc à se doter, dans les affaires du monde, de leviers de contre-influence face à Washington et aux Européens, dans un contexte longtemps marqué par l’unilatéralisme américain. Mais la démonstration n’est pas totalement patente alors que, sous la vague montante de l’anti-occidentalisme, pointe encore, chez beaucoup, les principes résilients du non-alignement (un mouvement, hélas, sur le déclin).

Avec l’arrivée de l’Inde et du Pakistan dans ce cénacle, l’Organisation s’applique à élaborer une diplomatie triangulaire plus complexe. Le ‘’partenariat stratégique’’ de Moscou avec la Chine reste la pierre angulaire de l’édifice, traversé, par ailleurs, de multiples divergences d’intérêts nationaux et de contentieux bilatéraux persistants. La guerre d’Ukraine et la présence de l’Iran ont achevé de radicaliser cette alliance dépourvue de Traité de défense. Les accords signés portent sur le nucléaire civil (ce qui fait l’affaire de Téhéran), l’exploitation des ressources énergétiques, l’industrie de l’armement et le commerce.

On pourrait dire qu’à son insu, la reine Elisabeth II a rendu un excellent service à l’Occident le jour de ses funérailles. Ou que le nouvel ordre international dont se gaussent certains reflèterait surtout la généralisation de tous les désordres et de tous les maux.

* 15 septembre – Rejetons de la guerre

Les guerres d’agression font des petits. L’Azerbaïdjan et l’Arménie recommencent leur confrontation armée depuis trois jours. La situation autour du Haut-Karabakh, en grande partie récupéré par Bakou, est de plus en plus tendue alors que le premier des deux républiques ex-soviétiques a lancé une offensive d’artillerie sur son voisin. Une dictature brutale s’en prend, là encore, à une démocratie. Comme toujours, les deux pays s’accusent mutuellement d’avoir lancé les hostilités. En 2020, conformément à un accord de cessez-le-feu, Moscou avait déployé des soldats de maintien de la paix au Nagorny Karabakh, l’enclave de culture arménienne revendiquée par l’Azerbaïdjan comme un de ses territoires éternels. Le conflit ayant fait près de 7000 mort et son armement n’étant pas au niveau de celui adverse, Erevan s’était plus ou moins résignée à cette  humiliation. Le cessez-le-feu de 2020 n’ayant pas débouché sur un accord de paix, les parties restaient dans une situation de conflit larvé… qui s’est donc rallumé.

 En haut de la pyramide belliciste, l’exemple de la ‘’loi des loups’’ est donné par la Russie de Vladimir Poutine. Aux franges du Caucase et de l’Asie centrale, l’impunité tend à s’imposer comme ailleurs, en termes d’invasion, d’annexion de territoires et de frappes militaires sur des populations civiles. L’Azerbaïdjan en 2020 , comme la Russie en Ukraine, s’est d’abord attaqué aux territoires voisins qui lui étaient les plus liés par l’Histoire, la contiguïté géographique ou la culture. Aujourd’hui, Bakou, à l’image de Moscou, est passé à l’expansionnisme  dur, avec malheureusement dans son cas, l’appui du grand allié turc. L’OTAN voit dès lors l’un de ses principaux membres et fournisseur d’armes en Ukraine se compromettre sur ce théâtre traditionnel du grand-turquisme. Ankara agit alors en adversaire de l’Europe et des démocraties.

L’attrition militaire et la désorganisation que connaît le protecteur traditionnel russe de l’Arménie (en vertu d’une alliance de défense) ont ouvert une fenêtre d’opportunité pour régler des comptes avec Erevan. Moscou appelle au calme mais ne bouge pas ou n’a d’autre choix que de laisser faire. Pour le dictateur azéri, une nouvelle victoire militaire constituerait le plus beau cadeau il puisse offrir à son peuple, pour se maintenir éternellement  à sa tête. Il n’est pas le seul à faire ce calcul.

La présumée ‘’communauté internationale’’ appelle à la « retenue » et à un ‘’règlement pacifique du différend’’, formule consacrée, la plus plate et la plus impuissante qui soit, à laquelle on a recours quand on ne va rien faire. La France préside néanmoins actuellement le Conseil de Sécurité. Lors d’entretiens avec plusieurs dirigeants mondiaux, dont Vladimir Poutine et Emmanuel Macron, Nikol Pachinian, le premier ministre arménien, a appelé la communauté internationale à ‘’réagir’’. Cela n’a galvanisé personne. Emmanuel Macron se serait adressé au président Aliev d’Azerbaïdjan, le priant urgemment de mettre fin aux hostilités, et de revenir au respect du cessez-le-feu. Cela ne va pas effrayer ni convaincre ce dernier, qui sait bien que tout le monde a la tête ailleurs, grâce à la guerre d’Ukraine. Ce nouvel épisode de conflit post-soviétique est donc appelé à se développer.

* 14 septembre – Fin d’omerta ?

En République Française, on ne débat pas de politique extérieure au sein des institutions représentatives de la Nation. C’est comme ça. Pas même d’interventions militaires extérieures : ce n’est pas la coutume. Ceci confère à notre démocratie un caractère d’exception (une exception française de plus !).

 On se souvient de l’omerta qui avait frappé la désastreuse expédition de 2011 en Libye contre  Kadhafi et son régime, en violation du mandat humanitaire de l’ONU. Comment oublier celle, longue et solitaire, au Mali en 2013 pour y bouter l’expansion jihadiste (qui prospère de plus belle !). Rappelons aussi  l’intervention – certes, ponctuelle – de la marine de guerre en renfort du blocus du Yémen en 2015 accompagnée de contrats mirifiques décrochés par les marchands français d’armement à Riad et Abu Dhabi, en soutien à la croisade anti-chiite des émirs. Tout cela n’a eu pour effet que d’accroître encore le supplice des populations civiles yéménites. Au final, il en a résulté aussi une forte présomption de complicité de la France dans ce qui est partout perçu en Occident comme un crime contre l’humanité. Même marginale, ce fut une contribution à la plus grande crise humanitaire du moment. Ce ne fut pas bon pour l’image de la République. Mais, silence dans les travées !…

J’ai moi-même reçu d’un vice-président de la Commission des Affaires étrangères, qui était aussi mon député, la confidence comme quoi, en France, le Législatif souffrait d’être écrasé par l’Exécutif ; qu’il cherchait en vain un droit à l’information et une émancipation mais n’oserait jamais recourir à son droit d’enquête : cela relèverait du régicide. Ainsi, en matière d’opérations extérieures et d’armement, les représentants de la Nation font face à la Monarchie. Et, d’évidence, ils en ont peur, sans pouvoir exprimer ouvertement cet effroi.

Alors, je fais un peu taire l’Ours quand j’apprends, au détour d’une brève de trois lignes, que la Première ministre française prépare un débat à l’Assemblée nationale sur la guerre en Ukraine (et aussi sur les conséquences qu’elle a en France). Il aura lieu au Palais Bourbon le 3 octobre, en application de l’article 50-1 de la Constitution. Dès juillet, Mme Elisabeth Borne en avait émis l’idée. Je n’y avais pas fait vraiment attention sur le coup. Bientôt, nous aurons donc à entendre une déclaration du Gouvernement sur le sujet de la Guerre et de la Paix. Elle sera suivie d’un débat dans l’Hémicycle. Au Sénat, la date du débat n’a pas encore été fixée mais la même séquence est prévue. D’ailleurs, ce n’est pas trop risqué puisque sur la guerre en Ukraine, le gouvernement français a cette fois épousé la bonne cause. Mais quand même : Youpeee !

Merci, Elisabeth, de ton initiative bienvenue et assez audacieuse de la part d’une ancienne préfète ! Prions pour que le débat sur la guerre ne soit pas détourné en un exercice autocentré et nombrilique sur l’inflation et la crise énergétique (des sujets traités – avec raison – partout ailleurs). Rêvons qu’on entende des mots comme ‘’liberté’’ ‘’fraternité’’ ‘’solidarité des démocraties’’ ‘’respect du droit humanitaire et de la Charte des Nations Unies’’, etc.

Si c’est bien le cas, l’Ours et moi on va se mettre à aimer Elisabeth autant qu’on aime déjà Ursula !

* 13 septembre – Bataille de l’énergie

A l’heure ou le front du Nord-Est bascule à l’avantage de l’armée ukrainienne, la Russie offre le spectacle d’une puissance démembrée et pathétique. Des fissures apparaissent dans la dictature de Poutine, qu’elles émanent du camp le plus dur, frustré que les armes russes n’aient pas prévalu plus implacablement (ainsi, il faudrait exécuter les généraux dépassés par ce tournant dans la guerre) comme de certains élus locaux qui lui reprochent d’avoir placé le Pays dans une impasse. La fourniture d’armement, de renseignement et de conseils à la résistance ukrainienne porte ses fruits. Les résultats sont là. Ce n’est sûrement pas le moment de fléchir sur l’autre front principal de la guerre hybride : la bataille de l’énergie.

L’Europe a une occasion en or de se défaire de sa dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie, qui a coupé ses livraisons gazières.  »Il y a une opportunité énorme (…) de se débarrasser une bonne fois pour toutes de la dépendance à l’égard de la Russie, de se débarrasser de ce levier de chantage que la Russie avait sur l’Europe en utilisant l’énergie comme une arme », a dit Antony Blinken Progressivement, les 27 se sont convertis à ce constat. De 40 % environ, cette dépendance a ainsi fléchi autour de 10 %.

Les ministres européens de l’énergie se sont mis d’accord sur une série de mesures d’urgence pour enrayer l’envolée des prix du gaz et de l’électricité. Les Européens ont fixé l’objectif de se défaire de leur dépendance à l’égard des hydrocarbures russes tout en évitant de se retrouver en situation de crise énergétique. De grosses concessions ont du être faites à l’Europe orientale du charbon de même qu’à la Hongrie du très poutinien Viktor Orban. La France et l’Allemagne ont passé entre elles un marché de solidarité : gaz français (les réserves sont pleines) contre électricité allemande. Le projet de la Commission consistant à plafonner le prix du gaz russe en fixant un tarif au-dessus duquel Moscou ne pourrait plus le vendre aux Européens. L’objectif est explicite : il s’agit de réduire les revenus du Kremlin, a affirmé la présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen. En retour, Vladimir Poutine s’est employé à couper purement et simplement le robinet des fournitures à l’UE.

L’énergie russe doit désormais se retourner vers la Chine et les pays d’Asie pour obtenir de nouveaux débouchés. Il est vrai qu’elle bénéficie de prix de marché portés haut par la conjoncture. En attendant, l’industrie russe s’en trouve fortement désorganisée, incapable même de produire des automobiles.

D’une certaine façon, la fin par attrition de cette guerre injuste, oeuvre d’une dictature brutale et parnoïaque, est en vue. Il n’y a plus qu’à espérer un retournement prochain de la conjoncture sur les marchés de l’énergie (et dans l’esprit des Russes) que la débandade soit complète.

* 12 septembre – Front haut

Toute une époque s’efface avec la disparition d’Elisabeth II, la souveraine parfaite. L’héritage géopolitique, c’est celui d’hier, le 11 septembre. L’avenir, lui, passe par l’Ukraine.

L’aide militaire occidentale couplée au courage des combattants ukrainiens montre son efficacité. La fulgurante contre-offensive de Kiev, lancée le 6 septembre dans la région de Kharkiv au nord-est du pays, a forcé l’armée russe à fuir en ordre dispersé. Deux localités stratégiques sur la route de Kharkiv, seconde ville du Pays, – Balakliïa et Izioum – et plus de 3000 km² sur 50 km de profondeur ont été repris à l’occupant. Ceci place l’armée ukrainienne en meilleure position pour opérer une percée dans le Donbass. ’Le drapeau ukrainien flotte sur un territoire ukrainien libéré, sous le ciel d’Ukraine », comme le commente Volodymyr Zelensky et cela stimule le moral de tout un peuple, mais cette seconde bataille remportée sur l’ennemi russe – après celle de Kiev, en avril – ne décidera pas à elle seule de l’issue de la guerre.

Rien n’est encore acquis mais la débandade russe illustre bien les failles d’une armée d’invasion sans motivation et mal dirigée. Le mythe de ‘’l’invincibilité’’ de la seconde armée du monde n’impressionne plus personne. Au vu de l’usure de cette machine de guerre, l’autre axiome affirmant l’innocuité des sanctions contre le pays-agresseur s’effrite rapidement.

Cependant, Kiev se garde de triomphalisme prématuré. Primo, l’autre offensive menée simultanément vers le Sud, ne connaît pas de progression fulgurante. Secundo, l’armée russe prépare sa contre-offensive et n’observera pas les lois de la guerre. Tertio, elle se venge en détruisant les infrastructures et l’habitat, comme pour inverser, au profit de l’agresseur, la politique de la terre brûlée de Staline. Cette horrible conflit n’a pas fini de dévoiler sous nos yeux les abîmes de la déshumanisation.

 Le chantage à la provocation d’un second Tchernobyl affiche un machiavélisme absolu. Après son évocation, au début du conflit, de possibles frappes nucléaires stratégiques sur les villes européennes, Poutine passe à une forme inédite du terrorisme nucléaire civil, porteuse d’effets comparables. La complexité de la question tient, certes, à la localisation sur la ligne de front dela centrale nucléaire de Zaporijia. Le Kremlin en joue pour empêcher l’armée ukrainienne de se déployer pour défendre la région. Son raisonnement dicte que, sauf résignation ukrainienne au vol pur et simple de cette infrastructure essentielle (20 % de la production électrique du Pays) et à son détournement sur le réseau russe, les défenseurs et les opérateurs ukrainiens pris en otages dans la salle de contrôle auraient à assumer la responsabilité de la catastrophe. L’Europe affolée n’aurait plus alors qu’à s’en remettre aux ingénieurs de la force occupante pour tenter de limiter les dégâts. Elle n’aurait d’autre choix que de reconnaître la ‘’russification’’ du territoire et d’abandonner la cause de Kiev.

L’Agence Internatioale de l’Energie Atomique, qui fait rapport au Conseil de Sécurité, ne peut se permettre de rentrer dans ces considérations : elle doit s’en tenir aux aspects techniques. Après sa visite du site nucléaire ukrainien, Rafael Grossi, le directeur général de l’AIEA n’en décrit pas moins, dans son rapport, une situation intenable :’Nous jouons avec le feu et quelque chose de vraiment, vraiment catastrophique pourrait se produire’’… L’Argentin s’est dit prêt à entamer immédiatement des consultations pour parvenir à l’établissement d’une ‘’zone de protection’’.

En fait, celle-ci impliquerait un recul des forces de l’occupant. C’est donc le bon moment pour renforcer les sanctions.