* 26 mai – L’artificier fou

Si en matière de bellicisme, un train en cache souvent un ou plusieurs autres, il y a un pays dont la constance dans l’agressivité ne se dément jamais : la Corée du Nord ermite  du ténébreux Kim Jong-Un. Même la survenue dramatique du COVID ne change rien à cette constante. Malgré le constat de quelque 70 décès ‘’officiels’’ – que les Nations unies corrigent entre 35 000 et 100 000 morts au sein de cette population non vaccinée et particulièrement vulnérable au virus -, le régime de Pyongyang fanfaronne et menace ses ennemis. Car telle est sa nature. Alors que la veille, la propagande locale montrait les rues de la capitale désertes, vidées de leur population, une foule de plusieurs dizaines de milliers de citoyens-robots s’est réunie pour l’enterrement du Maréchal Hyon Chol-chae. Tout tient au symbole du jour et le focus était sur le périple du président Joe Biden en Corée du Sud et au Japon. Kim n’aime pas ça.

Pour ‘’saluer’’ son ennemi préféré,  un missile balistique intercontinental (ICBM) a donc été tiré le 25 mai, couronnant un bouquet d’une de la vingtaine de provocations du même ordre, toutes dédiées à l’Occident exécré et au Conseil de Sécurité des Nations Unies. Ce dernier est fautif d’avoir sanctionné l’inconduite nucléaire totale de ce pays hors-la-loi. Bien entendu (ce n’est pas nouveau) la Mer du Japon en a été la cible et le réceptacle. Faute de pouvoir encore vitrifier les Etats Unis (mais quand-même, Guam et Hawaï), Pyongyang s’applique à démontrer sa capacité à dévaster l’archipel nippon. L’étape d’essai en  cours porterait sur la manœuvrabilité de missiles en vol plané hypersonique. Cette technologie impressionnante, très prisée des dictatures, rendrait quasi-impossible l’interception en vol par des systèmes antimissiles. Ambitieux ! En fait, aucun tir d’essai n’a encore été un succès patent, le second s’étant même perdu à la limite de la stratosphère. Qu’importe, l’artificier est têtu !

La seule bonne réplique à l’agitation nord-coréenne restant le calme et la sobriété de parole, Washington a laconiquement appelé Pyongyang à ‘’s’abstenir de nouvelles provocations et à s’engager dans un dialogue de fond constructif ‘’. ‘’Un message pour Kim ?’’, a-t-on demandé à Joe Biden. La réponse, ‘’Bonjour. Point final’’ a dû frustrer l’intéressé. Les pourparlers entre les deux capitales sont, on le sait, au point mort depuis l’échec du sommet Kim – Trump de 2019, à Singapour. Le Nord-coréen y avait aisément manipulé le populiste à la chevelure orange. Depuis lors, le régime nord-coréen a ignoré toutes les offres de dialogue formulées par Washington, auxquelles manquaient la théâtralité. Se faire voir, voilà l’obsession.

* 25 mai – Stratégie : champignons et tuyaux

Appuiera, n’appuiera pas sur le bouton rouge de la frappe nucléaire ? Poutine joue constamment de la menace en levier de guerre psychologique. Mais il se place lui-même devant un dilemme indigeste. Voici une réponse facile, qui ne nous mènera pas loin : Primo : tout dépendra des circonstances, ce qui présage un passage à l’acte dans l’hypothèse extrême du ‘’dos au mur’’, provoquant un réflexe désespéré. Secundo : tout dépend de la perception qu’aurait le Prince du Kremlin de cette situation sans issue. Ce second facteur est le plus dérangeant : on a du mal à entrer dans les arcanes psychologiques de l’autocrate orgueilleux et cynique, travaillé par la trace qu’il laissera dans l’Histoire. Jusqu’à quel point s’est-il auto-intoxiqué ?

Et, tertio : l’hypothèse à privilégier serait celle d’une attaque ‘’en cocktail’’, combinant l’emploi d’armes tactiques (quelques kilotonnes) contre des concentrations de troupes, en combinaison avec des munitions conventionnelles, ce, afin de créer une incertitude dans la perception du type d’obus ou de missiles mis à feu. Il y ajouterait, discrètement, des agents toxiques biochimiques destinés aux villes qu’il entend vider de leur population.

L’Ours Géo reste serein et positif. Il se refuse, pour l’heure, à imaginer un holocauste nucléaire stratégique (pesant en mégatonnes), dépeuplant l’Europe. Même aux yeux calculateurs de Poutine, ce serait d’une nullité crasse. Les experts occidentaux n’excluent pas tout à fait une première frappe, peu ‘’tueuse’’, sur un site non-habité. Elle viserait à effrayer les populations et à forcer leurs gouvernements à concéder des concessions politique (le renoncement à la restitution du Donbass, par exemple).

Côté occidental, le choix de la riposte ne sera pas dévoilé à l’avance,  »ambigüité stratégique » inhérente à la dissuasion oblige. Une réplique calquée sur l’attaque, en recourant à des armes tactiques de l’OTAN – voire de la France -, ne paraît pas être le scénario retenu par les états-majors politiques et militaires. Sauf, bien sûr, dans le cas improbable d’une première frappe russe ciblée sur des lieux de vie civils. Mais ce joueur d’échec se montrerait-il ‘’primaire’’ à ce point-là ?

Les stratèges américains songeraient plutôt à une contre-attaque conventionnelle de puissance comparable à celle de l’atome tactique. Elle ciblerait des unités militaires, des infrastructures, voire un ou plusieurs sous-marins nucléaires lance-engins de l’Adversaire. L’US Navy affirme pouvoir en réussir la traque : vrai ou subtile effort de déstabilisation ? Plusieurs options ‘’décentralisée’’ consisteraient à ‘’neutraliser’’ (belle expression) quelques groupes navals russes en Méditerranée et jusque dans la base de Tartous sur la côte syrienne, Plus fort encore – si la Turquie y consentait – détruire en Mer Noire le pont  de Kertch reliant le Donbass à la Crimée. Une formule séduisante pour ce blog serait d’appréhender et de coffrer à La Haye les mercenaires Wagner trainant leurs bottes en Afrique : cadeau au tribunal de la CPI.

L’Europe, fille de Vénus, est nettement plus ‘’psy’’ que Mars, qui règne sur le Pentagone. Surtout du côté de Paris et Berlin, on ne cessera jamais d’ausculter à distance la tête glacée de Vladimir-le-terrible. On l’a déjà dit, le tandem ne s’intéresse pas moins à sauvegarder des possibilités de signer un jour la Paix avec lui qu’à gagner la guerre par procuration. A l’exception de la France, les ‘’27’’ n’ont pas d’autre choix que de s’en remettre à l’OTAN, donc pratiquement, à l’Amérique. Pourtant, l’Alliance atlantique n’a guère débattu des mesures de rétorsion concoctées au sein du Comité des plans nucléaires. Elles existent, c’est certain, mais allez savoir tout ce qu’il y a dans ces pochettes surprises !

L’incertitude autour d’une riposte française autonome – selon quel mode ? – peut renforcer la main européenne. Au détail près toutefois que si par malheur la dissuasion échouait, une montée des enchères face à la Russie supposerait une ferme propension au suicide (vengé) de la population civile hexagonale. Efficaces, les champignons stratégiques français ne donnent pas le temps de finir d’avaler l’omelette. Un plan parallèle ou alternatif est cité, qui consisterait à démonter les oléoducs et gazoducs russes desservant l’Europe. Ceci paraitrait plus approprié comme réponse à un blocus du gaz. D’ailleurs, que ferait-on de tous ces tuyaux : des affuts de canon, des orgues géantes, où des gazoducs tournés vers l’Amérique ? Si, parmi vous, quelqu’un pouvait tuyauter l’Ours …

* 24 mai – L’Eurasie des trains cachés

En Eurasie, la guerre se décline le plus souvent au pluriel. Aujourd’hui, Taïwan ne serait elle pas l’Ukraine du Parti Communiste chinois ? En géopolitique, on s’attend toujours à ce qu’un train (visible) en cache un autre (qui surgit derrière). Souvenons nous des deux guerres d’annexion de la Pologne, en 1939, fruit du pacte Molotov-Ribbentrop ; de l’offensive de MacArthur sur l’archipel nippon provoquant l’entrée en guerre de la Russie contre le Japon et l’installation d’un régime stalinien à Pyongyang ; de la piteuse expédition de Suez, en 1956, ouvrant la voie à la ‘’normalisation’’ de la Hongrie par l’Armée rouge ; des crises simultanées du blocus de Berlin et du détroit de Taiwan ; enfin, de la guerre française d’Indochine, qui a vu la France incapable d’envoyer plus qu’un maigre bataillon en Corée, etc.

Dans cette logique, lors du lancement de ‘’l’opération militaire spéciale’’ contre l’Ukraine, les états-majors alliés se sont d’emblée inquiétés d’une possible connivence russo-chinoise autour d’une agression parallèle de leurs deux entités ‘’rebelles’’, soutenues par l’Occident. A l’image des grandes manœuvres russes autour de l’Ukraine (depuis novembre 2021), les incursions agressives, aériennes et maritimes, de l’Armée populaire de Libération dans l’espace de l’ancienne Formose portaient à craindre le pire : deux fronts simultanés, face à deux grandes puissances nucléaires !

La forte proximité de Xi Jinping avec Vladimir Poutine, affichée lors des Jeux olympiques d’hiver de Pékin, avait alimenté, au moment de l’attaque russe, la hantise d’un parallélisme de conflits taïwano-ukrainien. Pourtant, et alors qu’on n’y pensait plus guère, le président Joe Biden vient d’assurer que les États-Unis défendraient Taïwan si la Chine entreprenait d’aller plus loin que ‘’flirter avec le danger’’. Sortie de l’ambigüité stratégique, marge de souplesse préservée par Washington et alerte rouge dans l’antre électronique de l’Ours Géo ! Des cataclysmes nouveaux et imprévus sont-ils sur le point de surgir au 4ème mois de  »l’opération spéciale » (signée d’un Z : soit encore un parallèle et une oblique ) ?

Interrogé sur le sujet en octobre 2021, l’Oncle Joe Biden avait assumé ‘’un engagement américain en ce sens’’, ps une intervention, pour corriger, le lendemain, ‘’ne pas vouloir s’engager sur la voie d’une guerre froide avec Pékin’’ et ‘’ne pas croire qu’une telle guerre puisse éclater’’. D’ailleurs,  »il n’y aurait aucune raison pour que cela se produise ». Plus encore, son administration avait cru devoir rectifier le tir en recadrant cet engagement aux seuls moyens de défense requis par Taipeh, dans le droit fil du ‘’Taiwan Relation Act’’ de 1979. Donc, comme en Ukraine : ne pas intervenir directement mais armer son allié d’une capacité défensive suffisante pour tenir le coup. Revenant vingt jours plus tard sur le sujet – qui, visiblement, le travaille – le locataire de la Maison Blanche en a rajouté une couche, dans le souci d’apaiser l’Oncle XI : ‘’Nous n’encourageons pas l’indépendance. Nous les encourageons à faire exactement ce que prévoit le Taïwan Act’’. On ne saurait être plus clair, zigzags en plus.

Mais voilà qu’à l’issue d’un périple à Séoul et à Tokyo, Joe Biden prend tout le monde à rebrousse-poil, en affirmant mordicus que les États-Unis défendront Taïwan contre toute éventuelle attaque continentale : ‘’Nous étions d’accord avec la politique d’une seule Chine, nous l’avons signée’’ (de fait, elle n’implique pas nécessairement un régime politique unique, totalitaire)… ‘’L’idée que Taïwan puisse être prise par la force n’est tout simplement pas appropriée’’ a-t-il asséné, le 23 mai, au côté du premier ministre japonais Fumio Kishida. ‘’Ce serait = = une autre action similaire à ce qui s’est passé en Ukraine = =’’. Nous y sommes : c’est la théorie d’un train visible en cachant un autre, pas moins dangereux !

Ce revirement d’attitude n’est sans doute pas uniquement explicable par les manœuvres d’intimidation menées actuellement autour de l’île nationaliste par les militaires continentaux : incursions aériennes dans la zone d’identification de défense aérienne taïwanaise ou manœuvres aéronavales à portée de canon du littoral de l’Ile. Alors, par quoi d’autre expliquer le raidissement américain ? Tout d’abord, l’heure est à l’affirmation du leadership US en Asie orientale : le Japon est prié de protéger, avec sa flotte militaire, les arrières d’une intervention américaine ; l’Australie, d’armer des sous-marins nucléaires dans les détroits ; l’Inde de prendre ses distances avec la Russie, etc. On a dépassé le stade de la diplomatie ‘’molle’’ du soft power : le Chef prépare ses troupes. On pourrait aussi creuser du côté du déficit de consensus américain au sein du Congrès, l’option générale de fermeté envers la Chine contrastant avec la charge polémique d’une décision anticipée de la Cour suprême touchant au droit à l’avortement.

N’excluons pas qu’il y ait encore quelque autre motif, que nous ignorions. Xi Jinping aurait-il tiré des leçons de l’aventure russe et dans quel sens ? Celui de la modération de ses élans guerriers ou, au contraire, de l’incitation à passer à l’acte rapidement ? Il ne faut pas nécessairement privilégier l’option la plus noire. Attendons un peu, nous finirons par savoir…

* 23 mai – La potence et la pitance

 Ce n‘est pas la troisième guerre mondiale, encore moins le retour de la guerre froide. Nous (pays occidentaux) ne sommes pas belligérants. Nous sommes protagonistes d’une guerre de prétérition et d’exclusion d’un type nouveau. Le conflit n’est pas seulement entre la Russie (et la Biélorussie), d’un côté, l’Ukraine et les membre de l’Alliance atlantique, de l’autre : il est mondialisé. ‘’Mondialisé’’ ne veut pas dire ‘’mondial’’, la nuance a son importance. Les pays occidentaux ne sont pas suivis par les Etats émergents, qui ne leur sont pas ‘’alliés’’ et dont ils n’épousent pas (ou très mollement) la cause. Du point de vue stratégique, la moitié de l’humanité en nombre d’individus ne suit pas l’Ouest et s’abstient de sanctionner Moscou. La riposte à l’agression de l’Ukraine vise une exclusion de la Russie du système mondial multilatéral, économique, culturel et sportif. Cette stratégie consiste à ‘’user l’agresseur’’ et à l’appauvrir économiquement. Elle est, assurément, bien calibrée comme réponse à une ‘’guerre hybride’’ polyforme conduite par une puissance nucléaire (inattaquable sur le plan militaire) insérée dans la mondialisation, où se situe donc sa vulnérabilité.

Sur ce plan, les Occidentaux sont suractifs à la manœuvre. On n’a jamais tapé aussi fort, de toute l’histoire contemporaine, avec les artilleries économique, financière, judiciaire, le blocus technologique et le boycott commercial, l’interdiction des médias ‘’protagonistes’’, les restrictions à la circulation, les mesures ciblées individuelles, la paralysie des liaisons aériennes, les confiscations et, bien sûr, les livraisons d’armes à l’Ukraine dont la part d’engagement américaine compte déjà en centaines de milliards de dollars (au moins, cinq fois plus que tous les alliés réunis). Mais ils ne rallient le reste du monde pas à leurs sanctions et les trous sont nombreux dans la raquette, à commencer par l soutien chinois au régime russe.

Les Russes, placés sur la défensive, ripostent avec les atouts commerciaux limités qui sont les leurs. Ils recourent traditionnellement à l’arme énergétique, gênante à court terme, mais qui, au fond, stimule la nécessaire transition  écologique dans ce domaine.

Venant d’un bord ou de l’autre, les coups de serpe infligés aux marchés sont prodigieusement coûteux. Pour la Russie, par définition, mais en fait pour tous les acteurs économiques, compte tenu de l’impact de ces effets collatéraux, hautement perturbateurs, sur les marchés mondiaux. Le nombre de biens agricoles ou industriels en situation – présente ou prochaine – de pénurie est tel que l’économie mondiale, relancée après la pandémie, rentre en phase d’inflation et de ralentissement, la spirale de stagflation augurant, un peu partout, de répercussions longues et socialement explosives. C’est la seconde crise de l’offre créée par des politiques humaines depuis la précédente crise du Covid. Pour la partie la plus pauvre du monde émergent, l’effet indirect des sanctions signifie même la perspective de famines et de désordres sociaux dans le cours de l’année. Le Sri Lanka vient d’établir le modèle de la faillite par dépendance extérieure et aucun continent n’en réchappera.

C’est précisément par ce type de conséquences que le conflit en Ukraine est mondialisé, sans constituer pour autant une guerre mondiale. Il ne faut donc pas rester sourd à l’exaspération et à l’inquiétude de nombreux dirigeants du Sud qui craignent la survenance de révoltes sociales autour du pain, du prix des denrées alimentaires ou de l’énergie. Quand en plus, la gouvernance est médiocre, la crise constitue l’amorce d’une descente aux enfers.

Ce blog accorde de la crédibilité à la théorie des ‘’intersocialités’’ (la scène internationale animée par des contradictions sociales et inter-sociétés et non pas par un monopole des Etats en la matière), développée par le professeur Bertrand Badie. En résumé, cet éminent enseignant en sciences politiques, perçoit trois traits nouveaux dans la guerre par proxy et par exclusion livrée à l’agresseur russe :

1 – Poutine s’est enfermé dans un schéma, franchement archaïque, de conquête territoriale par la force 100 % militaire. Il ruse, ne se fie qu’à lui-même et ne se laisse pas entamer par les sanctions ni par l’isolement. En bon dictateur, il juge que la société ruse ‘’suivra’’ bon an, mal an. Sur ce point, la ‘’perception du Prince’’ devrait s’avérer faussée. Il n’avait pas pressenti le patriotisme ukrainien ni le réflexe unitaire des Occidentaux. La myopie est un handicap e stratégie.

2 – Les Occidentaux et leur réflexe d’Alliance autour des Etats Unis donnent à l’Oncle Sam une forte prééminence sur l’Union Européenne. C’est un peu un retour en arrière, mais rien d’autre ne s’avère efficace sur le plan militaire. Paris et Berlin sont soucieux de sauvegarder des canaux pour conclure, un jour, la Paix. De ce fait, le tandem franco-allemand se voit contré par les Européens de l’Est, pour qui ‘’l’heure est au combat défensif, pas à la négociation’’. Ils marchent au pas cadencé derrière Washington. Des frictions apparaissent, en perspective…

3 – L’issue de ce nouveau type de guerre ne se trouve pas dans‘’ la bataille décisive’’, mais bien dans la capacité de résilience et de cohésion des sociétés (dont les forces combattantes). De ce point de vue, nous avons surtout à craindre la ‘’colère du Sud’’, où domine la perception de l’Europe, des Etats Unis et du G7 comme ‘’Club néo-colonialiste, accaparant les ressources et l’argent’’. Le phénomène des migrations reste le principal mode d’ajustement dont on y dispose face aux détraquements de notre monde, forgé par le Nord. Dommage que les sociétés émergentes aient si peu de compassion et de solidarité envers les Ukrainiens ! Mais, que voulez-vous, nous (Occident) sommes aussi loin de la perfection.

* 19 mai – Le Tank et la Puce viticole

Dracula s’est trompé. Sa soif de sang, qui l’a mené en Transylvanie hongroise, a raté sa destination logique : la Transnistrie, une enclave prorusse bien plus favorable aux vampires. Un petit goût d’hémoglobine commence à flotter sur ce territoire mitoyen de l’Ukraine, qui a fait violemment sécession de la Moldavie dans les années 1990-1992. C’est devenu un fossile vivant de l’URSS du temps jadis, puis un zombie de la Poutinie actuelle. En envahisseur attentionné, Moscou y entretient une petite armée de 1 500 hommes. Son armée aurait bien besoin de ce renfort pour prendre d’assaut la région et le port ukrainiens d’Odessa sur le Mer Noire, qui lui résistent.

Qu’à cela ne tienne, le Maître du Kremlin ne s’en tiendra pas au seul Donbass ! D’ailleurs, un très haut gradé de son état-major général avait même affirmé, en février, que la Moldavie, propriétaire souverain de cette région, serait ‘’traitée’’ en son temps. La pauvre (dans tous les sens du terme) minuscule république de Chisinau, productrice d’un honnête vin rouge, combat surtout son propre sous-développement, phénomène qui, en Europe, la voit concurrencer l’Albanie mendiante. Sa micro-armée de braves bidasses est bien incapable d’arrêter la horde de blindés qui se précipite vers elle. Elle se claquemure comme elle peut, bétonne  le poste-frontière de Pervomaïsk et barre d’obstacles le pont qui la relie à l’Ukraine via la Transnistrie. De quoi faire franchement rigoler les chars russes.

La bien sinistre Transnistrie, longiforme sur la rive gauche du Dniestr, n’est qu’un simple tremplin permettant aux Russes l’ouverture d’un nouveau front sur le Sud de la Mer Noire. La division russe est rattachée au commandement Sud, lequel contrôle aussi une partie du Donbass et la Crimée. En 2006, un référendum avait été organisé par les autorités rebelles de Tiraspol, avec deux choix possibles : l’indépendance ou l’annexion à la Russie. Il s’était conclu sur un score à 97 % en faveur de l’annexion, la réunification à la Moldavie n’étant pas au menu. Mais Moscou avait la tête ailleurs et, huit ans plus tard, lors de l’annexion de la Crimée, le gouvernement de Transnistrie a dû demander, à nouveau, à être lui aussi mangé. Aujourd’hui les autorités transnistriennes annoncent en boucle des tirs de drones ou la découverte de munitions, autant d’actes ‘’terroristes’’ qu’elles imputent  aux Ukrainiens sans le moindre indice produit. En cas d’intervention frontale, la Bulgarie et la Roumanie risquent d’être bousculées au passage, mais elles appartiennent à l’OTAN et restent donc, en principe, ‘’hors-limites’’ (pour l’instant) pour les stratèges du Kremlin. Selon Chisinau, de nombreux Transnistriens franchissent actuellement la frontière pour retrouver la citoyenneté moldave. La Moldavie accueille aussi un flux de réfugiés ukrainiens, considérable à son échelle. L’inquiétude va crescendo. L’offensive russe d’encerclement de la Mer Noire possède sa propre logique, celle d’une aventure insensée qui pourrait très bien dégénérer.  

* 18 mai – Un train (russe) peut en cacher un autre (djihadiste)

Le conflit en Ukraine et sur le pourtour de la Mer Noire détourne notre regard du délitement accéléré du Sahel. De reniements en manifestations d’impuissance, matières à autant de chicaneries entre eux, les cinq Etats les plus menacés par la vague djihadiste sont en passe d’aboutir à une faillite collective, qui marquera aussi une défaite de la France, de l’Europe et de l’Occident.

On ne mentionne plus les nombreuses déroutées quotidiennes des armées malienne, burkinabé ou nigérienne face aux katibas franchisées d’al Qaïda et de Daech. Des centaines de militaires africains y perdent la vie chaque semaine et la détresse des populations villageoises pillées, violées, exécutées, n’est presque plus mentionnée par les médias. Seul, le volet de la mauvaise gouvernance anime encore, sinistrement, la scène publique sahélienne. Comment résister au parallèle  avec le Sud Vietnam de N‘Guyen van Thieu, face à l’avancée irrésistible du Viêt-Cong ?

Que dire des derniers spasmes de la décomposition ?

-La décision prise le 15 mai, par la junte double-putschiste, de  retirer le Mali du G 5 et donc d’abandonner toute politique de défense africaine collective (Mali, Mauritanie, Tchad, Burkina Faso et Niger) est comme un appel au camp jihadiste pour le hisser en position de domination absolue. Huit ans après sa création, cet outil unique de la solidarité africaine se trouve voué à disparaître dans un grand défoulement d’amertume, sous un mauvais prétexte : la rotation de la présidence toute bureaucratique de ce groupement militaire.

-Après la série de sanctions adoptées en janvier par la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) à l’encontre des colonels de Bamako, ces derniers ont pris la mouche comme pour se mettre un peu plus encore, au ban des nations. La digue de résistance aux offensives terroristes a cédé, ce qui amènera des conséquences encore mal discernables pour la sous-région.

-Le Mali n’en finit plus de se brouiller avec la France et avec l’Europe. Cette hargne lui sert clairement de substitut de légitimité auprès de sa population. Bamako harcèle d’insultes et d’ordres humiliants la force française Barkhane et la task force européenne Takuba, sur le départ.

-A vrai dire, l’opération française et la force spéciale européenne conjointe étaient déjà remises en cause par la série de coups d’Etat qui a éclaté au Mali, au Burkina Faso et au Tchad, depuis deux ans. De même, par des gestes de défiance comme l’expulsion de l’ambassadeur français ou le refus de remplacement du contingent danois. La dénonciation tant de l’accord de stationnement des forces françaises (2013) que de l’accord de coopération militaire de 2014 conclus avec Paris a provoqué une cassure nette entre le Mali et l’Occident, pourtant venu à son aide. Les tentatives pour compromettre les soldats français et européens sur le départ (mise en scène de faux charniers ‘’français’’ de vrais civils exécutés par des formations russo-maliennes), les accusations d’espionnage proférées au vu des preuves de cette manipulation dressent le tableau d’un régime coincé dans les mains de la Russie de Poutine, dont les chefs sont livrés à leurs fantasmes, notamment celui du chauvinisme anti-français.

 A  l’heure où le djihadisme gagne du terrain en Afrique de l’Ouest, la reconfiguration des alliances géostratégiques dans la zone sahélienne de l’Afrique ne laisse, ‘’présente sur le terrain’’, que la Mission des Nations-Unies au Mali (Minusma). Mais celle-ci est elle-même compromise aux yeux de la junte du fait des enquêtes auxquelles elle a concouru sur les violations des droits humains imputables aux forces armées maliennes (Fama) et à leur encadrement par les mercenaires russes de  Wagner. En fait, la Minusma, qui doit éviter de se compromettre, n’a plus aucune activité militaire et ne remplit plus sa mission. La junte de Bamako n’a donc même plus besoin de la renvoyer, mais le fera peut-être pour exalter son ‘’héroïque isolement’’.

On a presqu’envie d’en revenir à l’Ukraine, où les enjeux sont moins désespérants, bien qu’ils se répercutent sur la France et sur l’UE. Au Mali (et en Centrafrique) Poutine rend à Macron la monnaie de sa pièce… et les Islamistes, tranquillement, vont ramasser la mise.

* 17 mai – Brexit et re-Brexit, par la barbichette

Ca recommence ! Le gouvernement de Boris Johnson menace de récuser des pans entiers du protocole du traité de Brexit de décembre 2019 instaurant une frontière douanière entre l’Irlande du Nord et le reste du Royaume-Uni. ‘’Nous n’avons pas encore pris de décision finale mais la situation est très sérieuse’’ : non il ne s’agit pas de l’Ukraine mais bien du ‘’front’’ britanniqueLes répliques du divorce acrimonieux se répètent à l’infini entre Londres et Bruxelles. Et ça lasse fermement le public.

Défié par la cuisante défaite des Unionistes nord-irlandais en Ulster, Londres redouble d’assauts contre ce dispositif conçu pour éviter de relancer la confrontation entre communautés catholique (en progrès) et protestante (qui a perdu la majorité parlementaire). Johnson menace d’abandonner le chapitre irlandais du Traité – unilatéralement – en violation des engagements internationaux du Royaume. Le Royaume-Uni se verra   »contraint d’agir si l’Union européenne continue à se montrer inflexible’’. Ce sera par le biais d’un projet de loi que la Chambre des communes examinera dès la semaine prochaine. Il révoquera purement et simplement les contrôles douaniers établis en mer d’Irlande et cela rétablira ipso facto un marché unifié pour les produits transitant entre l’Angleterre et l’Irlande du Nord. Ce qui revient à séparer à nouveau les deux parties irlandaises. Est-il vraiment correct d’instrumentaliser Bruxelles ainsi, avec autant de mauvaise foi et de mettre de plus de l’huile sur le feu irlandais ?

A Bruxelles, on maintient qu’’’on ne renégociera pas le protocole’’ mais quel en serait le besoin si celui-ci se voit torpillé sans semonce ?  Boris Johnson est un pirate, on le sait, et on ne peut y faire grand-chose, sauf à manigancer une seconde guerre en Europe. Mais l’ère napoléonienne est passée de mode. On n’y peut d’autan rien que l’Union a déjà fait toutes les concessions possibles. A l’automne 2021, les contrôles sanitaires et phytosanitaires pour les produits alimentaires, végétaux et animaux destinés à l’Irlande du ont été réduits de 80% et les formalités douanières, allégées de moitié. Les règles concernant l’approvisionnement de l’Irlande du Nord en médicaments britanniques ont également été assouplies. L’Ulster, dans la vision de la ‘’Grande Bretagne globale’’ (la résistance sacrée à l’UE) est destiné à devenir un grand entrepôt où toutes les exportations anglaises passeront sans contrôle aucun dans le marché unique européen. J’aime beaucoup les biscuits Mc Witties et j’escompte bien qu’ils arriveront jusqu’à moi par la bande, hors-taxe !

Seulement, un grain de sable pourrait se glisser dans ce ‘’great design’’. Le jour où le Sinn Fein, majoritaire, prendra la tête de l’Exécutif nord-irlandais, la réunification des deux Irlande ne sera plus loin. Le nouvel Etat réunifié resterait amarré à l’Europe et sa frontière tomberait exactement là où Londres la refuse farouchement. Damnée Europe, vous dis-je !

* 16 mai – Les Nordiques ‘’tournent cosaques’’

Pour vivre heureux, vivons cachés… surtout pas de vagues ». Telle n’est plus la devise officieuse de la Finlande, depuis son entrée dans l’UE. Ce peuple sobre et réfléchi m’avait étonné, par sa détermination collective et sa capacité à trancher de façon pragmatique. J’avais travaillé quatre ans en Suomi / Finnland, à l’époque de l’effondrement de l’URSS et des indépendances (fortement réprimées) des républiques baltes, ses sœurs et voisines. Le Pays des Mille Lacs avait opéré, sous mes yeux, un virage à 180° vers l’Ouest, suivant sa ‘’Mère-Suède’’ sur le chemin de Bruxelles. Il y a quelques semaines, le président Sauli Niinistö et la Première ministre Sanna Marin ont décidé que leur pays rejoindrait l’Alliance atlantique et son commandement intégré, ‘’sans délai’’ (du moins qui soit imputable à Helsinki). Nouveau basculement stratégique, comme en 1991, sous le président Koïvisto et les Finlandais font à nouveau bloc, entrainant leur voisin suédois dans leur sillage (auparavant, c’était l’inverse : Helsinki avait suivi Stockholm vers l’Europe). La candidature à l’OTAN vient d’être officialisée par l’exécutif, avant une réunion du Parlement, ce jour – une simple formalité – et l’envoi de la candidature formelle au siège de l’Alliance. Lors de son sommet de Madrid, le mois prochain, elle devrait être acceptée en même temps que celle de la Suède, également ‘’ex-neutre’’. L’agression de l’Ukraine aura servi de traumatisme déclencheur, avec le constat que l’Europe centrale et nordique est menacée par la frénésie d’expansion grand-russe. De plus, l’oukase du Kremlin sur les élargissements passés comme futurs de l’Alliance atlantique on fait l’effet d’un déni de souveraineté, justifiant ce changement de pied défensif. Vladimir Poutine s’est encore tiré une balle dans le pied.

Fidèle à sa façon de rugir, le Maître du Kremlin menace de prendre des mesures ‘’ technico-militaires’’ de représailles. Celles-ci ont été amorcées sous la forme d’une coupure de l’alimentation de la Finlande en courant russe représentant 10 % de son approvisionnement. Mais la Suède va y suppléer. D’autres manifestations agressives sont à attendre (cyber-attaques, provocations en Mer baltique ou en Laponie, contraction des livraisons de bois, pressions sur les nombreuses entreprises finlandaises en Russie, etc.).

Le pays du président neutraliste Urho Kekkonen, deux fois en guerre contre l’URSS, était devenu neutre par la force des choses (une intervention parallèle à l’offensive allemande ‘Barbarossa’ pour ‘’récupérer la Carélie’’). Cela avait été consacré dans un Traité avec la défunte URSS. Ultraprudent de ne  pas irriter l’Ours – dont il se méfie, par ailleurs – il en s’est intégré en membre solide et fiable de la famille bruxelloise, en vérité en bonne recrue. Par souci de franchise et de transparence, le chef de l’Etat finlandais a préalablement prévenu Vladimir Poutine de sa décision. L’autocrate lui a signifié que la fin du non-alignement militaire finlandais était une erreur historique, ‘’puisqu’il n’y a aucune menace à la sécurité de la Finlande’’. Pas si  évident, quand les mauvais souvenirs resurgissent de l’agression lancée par Staline en 1939 (la Guerre d’hiver).

Bien que ce retournement soit entièrement de sa faute, le Maître du Kremlin n’apprécie évidemment pas du tout ce changement de pied géopolitique. Restés historiquement et pour des raisons différentes hors des alliances militaires jusqu’ici, les deux pays nordiques (la Finlande n’étant pas ‘’scandinave’’) s’apprêtent à opérer une rupture majeure dans l’équilibre stratégique européen. De fait, la Finlande possède 1350 km de frontière avec la Russie, deux fois plus que l’Alliance atlantique n’en avait jusqu’ici. L’obsession russe d’un encerclement par l’Occident va s’accentuer, du Golfe de Botnie à la mer Baltique et tout au long de la frontière de Laponie, qui deviendront une aire de friction entre les deux dispositifs militaires, composante nucléaire comprise. Ladite obsession s’avère autoréalisatrice, prouvant que faire peur et sans cesse menacer ne paie pas, à terme. Un cinglant échec ! C’est par ailleurs une aubaine pour la Norvège (que tous ses voisins rejoignent désormais dans l’Alliance) et pour les Pays Baltes, dont le bouclier protecteur s’en trouve renforcé. Quant à ceux qui imaginaient une défense de l’Europe sans les Américains, la marche européenne de l’Histoire va les contrarier…

Si le soutien des membres occidentaux de l’Alliance est par avance acquis aux deux pays candidats, un imbroglio turc, totalement inattendu, apparaît pour compliquer la donne. La politique extérieure d’Ankara procédant, singulièrement au sein de l’OTAN, de tout et de son contraire, le président turc Recep Tayyip Erdogan s’est mis à afficher une franche hostilité à l’entrée des deux pays nordiques. Dans ce forum, ses caprices lui valent un pouvoir de nuisance irritant. Il reproche aux Nordiques de servir d’’’auberge aux terroristes du Parti des Travailleurs du Kurdistan, répertorié comme terroriste et férocement combattu par Ankara. L’unanimité constituant la règle pour les décisions politiques des ‘’30’’, la Turquie tente de soumettre le processus à un petit chantage. Stockholm et Helsinki n’avaient eu aucune indication préalable de cette mauvaise humeur du Sultan. Sans doute, celui-ci finira-t-il par lever ses objections, non sans s’être servi de la crise en tout opportunisme. Erdogan a aussi quelques comptes à régler avec les Occidentaux et aime à les contrarier, quitte à jouer de pressions symétriques avec Moscou. Son appartenance à l’Alliance n’est ni stable, ni gratuite, à l’image d’un enfant gâté.

En tout cas,  »chapeau, la Finlande ! »

* 12 mai –  »l’Europe qui nous broie »…

Quand on se proclame ‘’insoumis’’, ce n’est pas pour se mettre à plat ventre devant l’Europe. Premier présupposé : ‘’l’Europe n’est pas à nous, c’est la chose inventée par des Eurocrates de malheur pour nous tourmenter’’.  De Jean Monnet à Ursula, ce fut une succession de bourreaux au service d’une idéologie ‘’euro-citoyennicide’’ faite de libéralisme à tout va. Que ne sommes-nous donc Vénézuéliens ou Cubains et heureux ! Et puis, on a volé au Français, le référendum de 2005. Ce n’est pas faux, mais tout le monde, à commencer par les citoyens ‘’spoliés’’ s’en trouve mieux. Surtout, quand on se réclame de la haute veine des sans-culottes de 1789 et des gilets jaunes de 2019, il n’est pas question de placer quelle confiance que ce soit dans des gens ‘’élitistes’’ (des aristocrates ?) qui sévissent au-delà des frontières de la Patrie, qui sont sacrées.

 Le programme définitif de la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale n’est pas encore détaillé, mais la France Insoumise a pris la main sur la future politique étrangère d’un Hexagone hypothétiquement rebasculé à gauche. Celle-ci inscrit dans sa feuille de route la ‘’désobéissance’’ à une partie (imprécise) des traités européens. La souveraineté issue de l’électorat l’emporte sur la souveraineté européenne et sur le droit, qu’importe les partenaires et la voix des minorités ! On avait déjà entendu ça à l’autre bout de spectre (spectre est vraiment le mot juste). On retourne au XIX ème siècle, sans transition.

La Nouvelle Union populaire, écologique et sociale (Nupes), tel est le nom de l’alliance des gauches en vue des législatives françaises de juin. Elle a été passée entre les quatre grandes formations : la France insoumise (LFI), en chef de file ; Europe Ecologie-Les Verts (EELV) ; le Parti communiste français (PCF) ; le Parti socialiste (PS), en Tom Pouce de la famille. La NUPES se propose de rompre avec les politiques économiques libérales. Celles de la France : cela semble normal, si cette coalition arrivait au pouvoir – mais aussi avec l’acquis communautaire, sans passer par les voies légales qu’ouvrent dans ce sens le parlement européen et la révision des traités (prônée par Emmanuel Macron), notamment la réforme des institutions explorée par la Convention sur l’avenir de l’Europe. Celle-ci s’est récemment close. Le parlement de Strasbourg et la Commission de Bruxelles en reprennent les conclusions à leur compte. Qu’importe, encore …

C’est une question de style, avant tout. Réformer, mettre aux voix, négocier au sein de la famille européenne, ce n’est pas dans l’ADN du brillant tribun qui mène la révolte. Rien de bien ne doit advenir qui ne porte sa marque personnelle. Et sa marque, c’est une sorte de légende de Che Guevara transposée en Hexagonie, seulement dans le verbe : toute avancée sera arrachée par la force, le sang et la sueur des militants. C’est le genre de romantisme archaïque censé exalter la jeunesse et qui maintient fringant son chef. Transgresser, désobéir, appeler au soulèvement, cela vous donne une forte image en évitant les explications trop compliquées sur le pourquoi du comment de la politique étrangère.

Evidemment, au-delà de cette flamboyance orale, on va devoir s’accommoder des basses réalités si, toutefois … Le cadre légal européen n’autorisera pas tous les écarts ni tous les reniements : en droit français, les directives, règlements et Traités constitutifs de l’Europe s’imposent à la législation nationale, à l’instar des traités et conventions internationales. Ce sera un peu gênant de devoir faire équipe à Strasbourg avec le Rassemblement National, la Hongrie de Viktor Orban ou de voir Vladimir Poutine savoure intensément la grande pagaille bruxelloise préparée par les Gaulois réfractaires. Qu’importe ! En tout cas, l’Homme du Kremlin saura que ces Gaulois-là ne tiennent pas trop à aider l’Ukraine militairement. Enfin, il est plus qu’improbable que les trois partenaires associés à LFI au sein de l’alliance accepteraient un tel jeu d’embrouilles, s’ils participaient au gouvernement du Premier ministre auto-proclamé.

Le programme de LFI, légèrement imposé aux partenaires, n’en possède pas moins des points forts, notamment dans ses chapitres de politiques sociales et environnementales. Mais comment se persuader que le populisme qui le caractérise dans les affaires diplomatiques serait, par sainte vertu de son auteur, radicalement absent de ces deux domaines propres à susciter des attentes bien réelles ? Qui croira aussi que la ‘’désobéissance’’ constitue la voie requise par les Français pour passer de la Vème à la VI ème République ? Ou pour engager les transitions énergétique et agricole ? L’alternative politique que constitue la NUPES doit beaucoup à celui qui la conduit, mais elle est en même temps obérée par le terrible manque  de crédibilité de la personnalité qui la porte, exceptionnelle par son orgueil et par son art accompli de jouer le langage qui plaît. Qu’importe ?

Mettrait-on un Jean-Paul Marat ou un Georges-Jacques Danton contemporains à la tête des destinées de la France ?

* 11 mai – Spirale lankaise

Le Covid, l’inflation, les pénuries, la dette générée pour les pays pauvres en conséquence des nouvelles routes de la soie et surtout la mauvaise gouvernance constituent la recette la plus en vogue du chaos. Depuis 2020 (premiers effets de la pandémie), 90 millions de personnes sont tombées dans l’extrême pauvreté. Soixante pour cent des 70 pays les moins avancés risquent désormais un défaut de paiement dont la probabilité a bondi avec l’invasion russe de l’Ukraine. La guerre en Europe alimente la flambée des prix du pétrole, du gaz, du blé ou encore de l’huile. L’Iran en est à rationner le pain. Dans les sociétés inégalitaires, les populations pauvres sont particulièrement vulnérables au risque économique.

Le Sri Lanka apparaît comme un prototype de ce qui menace le Sud de notre planète au cours des prochains mois. Sur toile de fond d’une totale anarchie, le premier ministre, Mahinda Rajapaksa, a dû présenter sa démission, le 9 mai. Il n’est toutefois qu’un fusible, inefficace pour sauver la peau de son frère cadet, le président, Gotabaya Rajapaksa. La fratrie Rajapaksa cumule tous les pouvoirs et se remplit les poches tandis que la population, privée de tout par l’écroulement de l’économie, les rejette en bloc. Le clan familial est la cible de la révolte. Le départ du frère aîné n’a pas amené un retour au calme dans cette île perçue comme un paradis pour touristes et qui ne peut les accueillir que dans la stabilité et la paix civile. L’opposition a refusé de participer à un gouvernement d’union nationale. En ces temps de faillite et de révolte populaire, elle exclut logiquement de se placer sous l’autorité de l’un ou l’autre frère Rajapaksa, responsables à ses yeux de la crise actuelle. Il semble impossible de former un nouveau cabinet. L’impasse politique est totale.

Fragilisé par l’effondrement du tourisme, lié à l’épidémie de Covid-19, ce pays de 22 millions n’est plus capable de nourrir sa population, depuis qu’il ploie sous une dette faramineuse de 51 milliards de dollars. Son principal créditeur est la Chine, qui a financé une pléthore d’infrastructures de prestige, notamment une magnifique ‘’tour du lotus’’, désespérément déserte et fermée. C’était du temps où le Sri Lanka fascinait les investisseurs étrangers et empruntait à Pékin et à New Delhi, en ignorant les secours du FMI. Aujourd’hui, la facture totale des investissements inconséquents et improductifs s’élèverait à 150 milliards de dollars. Le gouvernement a dû suspendre le remboursement du service de la dette publique extérieure, le pays ne pouvant plus assumer son fardeau financier. Colombo a été contraint par Pékin de transférer à des entreprises chinoises la propriété d’un nouveau port et de sa zone économique, impayée. L’honneur national est flétri. La banque centrale n’a plus les devises étrangères (moins de 50 millions de réserves) pourtant nécessaires pour importer les biens essentiels et assurer des services de base à la population. Aux incessantes coupures de courant, se sont ajoutées les pénuries de médicaments, de gaz, d’essence, de nourriture, accompagnées d’une inflation de 30 %.

Les germes de guerre civile sont réapparus, treize ans après le terrible conflit qui a cassé le pays en deux jusqu’en 2009, entre cinghalais bouddhistes et Tamouls hindouistes du Nord, avec un bilan humain de centaines de milliers de morts. Au terme de deux mois de manifestations incessantes aux cris de ‘’Gota go home’’, le premier ministre, Mahinda Rajapaksa, a donc démissionné pour tenter de sauver son frère, le président, et son gouvernement a été renvoyé. La foule en colère a alors sacagé le musée Rajapaksa (dans leur village d’origine) et plusieurs villas de dirigeants. Pour tenter de reprendre la main, le président Rajapaksa a décrété, le 7 mai, l’état d’urgence et déployé des militaires en renfort de la police. Celle-ci vient d’être autorisée à tirer à vue sur les émeutiers.

Le régime a aussi commis la faute de mobiliser ses partisans armés contre des manifestants massés devant la présidence. Les affrontements ont fait cinq morts et plus de 180 blessés et ils se poursuivent actuellement. Colombo a des allures de champ de bataille sanglant. Un couvre-feu a été décrété d’une durée indéterminée dans l’ensemble de l’île.

Les deux frères se sont repassé les fonctions suprêmes du pouvoir, comme dans un jeu de ballon à deux. Le népotisme est leur unique règle de comportement : fils, cousins, frères se partageaient tout jusqu’à un récent remaniement. Ministre de la défense, à vingt-six ans, à la fin de la guerre civile, Gotabaya Rajapaksal n’a de cesse, pour asseoir son autocratie, d’exacerber les divisions ethniques et religieuses de la société, réminiscentes du conflit intérieur. Les Musulmans sont ses bouc-émissaires préférés. Il s’était forgé une réputation de férocité absolue dans le traitement des vaincus de 2009, les Tigres de libération de l’Eelam tamoul. 40.000 d’entre eux sont considérés comme disparus et l’évocation de leur sort est tabou. En accumulant les maladresses, il a perdu le soutien des trois quarts de la population, toutes religions confondues. Avant de devenir premier ministre, en 2019 son frère, Mahinda Rajapaksa, (76 ans), avait détenu la présidence entre 2005 et 2015. Il porte par conséquent, lui aussi, une lourde responsabilité dans la crise. C’est lui qui a lourdement endetté le Sri Lanka dans des projets d’infrastructures menés dans le cadre des ‘’nouvelles routes de la soie’’,à l’origine d’une coûteuse gabegie. La colère qui  gronde au Sri Lanka s’est également manifestée au Pakistan, où le premier ministre, Imran Khan, a été contraint par son parlement, à la démission. De même aussi, au Pérou et demain, possiblement, en Egypte ou en Tunisie. Le sud surchauffe et les mêmes ingrédients de crise y sont à l’œuvre. Gare à la suite !

* 10 mai – Quand on ressort Hitler et la Shoah

‘’Zelensky, comme Hitler, a du sang juif et c’est le cas aussi de plusieurs dirigeants de l’Ukraine … d’ailleurs les pires persécuteurs des Juifs sont généralement Juifs’’.

On voit rien qu’à sa tête que M. Sergueï Lavrov n’est pas un intellectuel raffiné, mais, lorsqu’il parle aux médias, c’est encore pire. La remarque du ministre russe des affaires étrangères a outré le judaïsme mondial. Ce dernier a de plus mentionné une vingtaine de nationaux israélien accusés de participer aux activités du  »camp ennemi » (l’Ukraine). Lavrov s’est donc attiré une vive réaction de la part du gouvernement israélien. Yaïr Lapid, l’homologue du Russe, a fustigé un langage ’scandaleux, impardonnables et une horrible erreur historique’’. Mais la tirade russe n’est pas aussi balourde qu’elle en a l’air. Les propos antisémites du ‘’yesman » de Vladimir Poutine n’étaient pas gratuits : ils contenaient un élément de mise en garde à l’intention de l’Etat hébreux. Moscou a remis le couvert dans un long texte diffusé sur la chaîne Telegram : ‘’Le gouvernement israélien actuel soutient le régime néonazi à Kiev’’. Aucun remord, donc, aucune velléité d’arrondir les angles…

Pourtant Moscou et Jérusalem se ménageaient jusqu’alors. Israël tient à contrebalancer les penchants russes pour les autocraties moyen-orientales qui lui sont hostiles et, concrètement, à sauvegarder quelques accès aériens au ciel syrien (pour tenir à distance l’Iran), ceci, en dépit du contrôle qu’y exerce l’armée russe. Depuis l’invasion de l’Ukraine, l’Etat juif maintenait d’ailleurs un profil bas et prudemment neutre. Mais quel intérêt il y avait-il alors, pour Moscou, à caricaturer et manipuler l’histoire de la Shoah ?

Sans pouvoir enquêter dans la tête du Tyran, y a là toute une gamme de raisons : la narration révisionniste de ‘’l’opération spéciale’’ contre les nazis deviendrait plus convaincante en y incorporant l’antisémitisme russe atavique ; le lien fort d’Israël avec les Etats Unis et l’Europe ‘’ennemis’’, jusque dans les technologies militaires ; le blocage des renforts islamistes syriens en partance pour l’Ukraine (initiative turque où l’on devine peut-être la main de l’Etat juif) ; le jeu syrien d’influence à Moscou ; les liens personnels nombreux de Juifs ashkénazes avec l’Ukraine et leur solidarité ; les sanctions économiques …

On peut aussi y voir, finalement, l’effet de la névrose guerrière, toute binaire, qui réduit tout à la dichotomie : ‘’si vous n’êtes pas dans notre camp, vous êtes dans le camp ennemi’’. Ce serait aussi une forme d’avertissement pour l’Inde et la Turquie. Mais, au niveau d’un chef de diplomatie, l’insulte – surtout raciale – est, en dernière analyse, le signe d’une régression mentale, l’indice d’une faillite politico-militaire inscrite en filigrane dans l’avenir.

Alors, tant mieux !

* 9 mai – Un monde d’antagonismes

Etrange journée symptomatique des divisions – que dis-je, des grands écarts – du monde actuel. Le 9 mai marque à la fois la  »Saint Schuman », fête de l’Europe, et la célébration de la fin de la seconde guerre mondiale, du côté ex-soviétique. Deux modèles s’affichent dans le plus total antagonisme.

A Strasbourg, le président français réélu va tenter de marquer les esprits avant la fin de son mandat de six mois ( »présidence de l’U.E »). Il clôt solennellement la Convention sur l’avenir de l’Europe. On veut croire qu’elle en a un. Déjà, le Brexit ne fait plus recette : l’économie est à l’arrêt et Boris Johnson vient de prendre une dérouillée électorale. Même l’Ulster  »unioniste » passe doucement à une autre union, avec sa sœur républicaine. L’Union des 27 a soutenu ce choc là et les suivants : Covid, crise économique (encore à se développer) et maintenant l’invasion de l’Ukraine, où, à l’exception de la Hongrie, elle s’engage dans une guerre par proxy pour le droit et la démocratie. Cela doit surprendre et même énerver un peu à Moscou, où les présidentielles françaises ouvraient d’autres calculs. Mais, puisqu’il s’agit de l’Union Européenne, gardons à l’esprit la fragilité de son ciment. Entre le 27, tout d’abord, où une victoire électorale  »populiste » peut lézarder l’édifice, entre les institutions européennes et les populations ensuite.

Le statu quo n’est plus tenable dans la durée, bonne raison pour invoquer l’esprit imaginatif et pondéré de Schuman (et de Jean Monnet, en coulisse). Même si la géopolitique impose une forme  »défensive » d’élargissement à l’Ukraine, la Géorgie et la Moldavie – sans intégration immédiate sur les autres plans – ce réflexe de sauvegarde des démocraties va contribuer à alourdir le vaisseau européen plutôt qu’à gonfler sa voilure. Cela ne facilitera pas le passage à un Parlement élu avec une proportion de transnationalité appelée à grandir. Il faut bien pourtant que les citoyens du continent prennent conscience d’être collectivement – et non pas par quotas -, les maîtres du Législatif. De même, s’agissant de la Commission, dont la présidente actuelle est en tous points à la hauteur mais pas élue. Puisqu’à l’échelon continental, on n’est pas prêt à choisir le  »président élu de l’Europe », veillons au minimum à ce que le Parlement élise le chef/ la cheffe de l’autre pilier institutionnel qu’est la Commission. Quant aux politiques, maintenant que l’Union s’est pas mal extraite de l »’obsession de Maastricht », il est grand temps de s’atteler à l’Europe sociale (le Royaume Uni ne peut plus la bloquer), à celle de la défense (pas seulement au niveau des matériels mais des budgets, des états-majors et des hommes), aux questions de l’énergie et de la santé aussi, qu’Ursula von der Leyen a pris à bras-le-corps, à l’investissement dans la recherche, le climat et l’autonomie industrielle. Tout cela est inscrit dans la feuille de route, mais les européens ne se sont pas approprié celle-ci, qui n’est pas à l’abri de possibles déraillements ou de spasmes politiques. Et la guerre comme la stagflation menacent.

Certes, le 9 mai vit l’Union soviétique triompher du nazisme dans sa  »grande guerre patriotique ». Respect pour l’histoire, mais n’allons pas croire que sans le fardeau porté par les alliés, ce triomphe  »en solo » en aurait été un. L’Union soviétique a eu ses héros, tout comme les autres belligérants. Sa masse et la manière de ses états-majors de traiter leurs troupes comme chair à canon en ont fauché bien plus que dans les autres camps (en 1942, pour un Messerschmidt 109 abattu, la VF russe, de taille supérieure, perdait 20 chasseurs). Mais la chose qui rend inintéressant le grand défilé de la victoire, à Moscou est son révisionnisme éhonté. Le tableau historique est entièrement réécrit en fonction des méfaits présents et des outrances de la propagande poutinienne : les Ukrainien incarnent le Reich, les Occidentaux, de fourbes alliés des Hitlériens, le bunker volant du maître du Kremlin et tous ses  »hyper-missiles », de sortie pour l’occasion déversent sur nous des menaces d’Apocalypse (d’ailleurs mal comprise, par rapport à la version de l’apôtre Jean).

Une conclusion s’impose : suivre l’actualité de Strasbourg ; exprimer quelques sarcasmes pour le médiocre cirque de Moscou et revenir à ce qui compte.