– 1.H – Brève Janvier-Février-Mars 2021

* 15 janvier – Echelle des soucis. Parlons peu, parlons bien. Nos choix, nos comportements tiennent largement à la gamme de nos préoccupations. Pas besoin de sondage : la pandémie de Covid l’emporte largement sur tous nos autres soucis. J’ai vécu l’épidémie du Covid 1, à Canton, au Nouvel An de 2003. On ne savait absolument rien sur ce syndrome respiratoire, quel nom lui donner, quel traitement, etc. Il n’empêche que le virus a cessé de circuler – ou plutôt est parti circuler ailleurs, après trois mois, cinq, au maximum si l’on tient compte de sa présence non-détectée. La peur n’avait pas dégradé nos comportements. Il a réapparu, différent, 17 ans plus tard. L’actuel Covid 2 a trouvé un périmètre d’expansion universel et semble être là pour longtemps, pour toujours peut-être. Le Covid 1 coïncidait avec l’offensive post 11 septembre contre Saddam Hussein et l’on se plaçait dans une optique stratégique, selon le jugement qu’on avait sur l’initiative hasardeuse de George Bush Jr. Aujourd’hui, le géopolitique procède principalement du combat contre la pandémie et peu du jugement politique des gens. L’angoisse de la survie s’installe dans la durée. En 2003, nous avons craint le terrorisme sans réellement le subir. Aujourd’hui nous subissons le terrorisme de façon sauvage et répétée, mais nous nous obsédons bien plus du fait que le virus tue chaque jour, aux Etats-Unis, deux fois le nombre des victimes de l’attentat de Manhattan. Le virus – toujours lui – ce  »super-terroriste », a montré toute l’incompétence des autocrates populistes à protéger leurs peuples. Mais naïvement, les braves gens cherchent plus que jamais des dirigeants » providentiels » face à la menace sanitaire pour ne pas avoir à penser par eux-mêmes. C’est le germe du populisme. Autre paradoxe, le principal soin administré par les démocraties paraît être, en toute méfiance des citoyens, de rogner peu à peu les libertés et les institutions dont nous avons le besoin le plus vital pour  »refaire Nation » et construire un avenir collectif qui exige efforts, esprit critique et consensus. Les Etats-Unis, en pleine crise existentielle, découvrent les horreurs de la violence (l’assaut contre le Congrès) et en arrivent à des constats qui ressemblent aux nôtres. Avec nos voisins européens et notre allié américain, restons éveillés à un avenir ou la confiance et la fidélité à nos valeurs nous sortira de léthargie !

* 13 janvier – « Bla bla bla…, biodiversité. Le commentaire lapidaire de Greta Thunberg quant au ‘’One Planet Summit » de Paris sur la biodiversité, résume bien la version ‘’verre vide’’ de cet évènement. Emmanuel Macron qui en a eu l’initiative, s’est, lui, épanché sur la version ‘’verre qu’on remplit peu à peu’’. En fait, l’idée d’une nécessaire bonne volonté collective pour préserver les innombrables espèces en danger a été déclinée de gauche à droite et de haut en bas. Qui, d’ailleurs, s’opposerait à cette relance tous azimuts de la diplomatie verte, dont l’hôte du sommet s’est voulu l’incarnation ? Qui nierait, par ailleurs, que les dangers du non-respect du vivant et des dérèglements environnementaux contribuent à déclencher ou à aggraver des pandémies ? Il est, en effet, paradoxale que la crise du Covid ait éclipsé les alertes parentes et connexes touchant au monde du vivant. La conférence a traité quatre thèmes : protection des écosystèmes terrestres et marins ; promotion de l’agroécologie ; mobilisation des financements ; lien entre déforestation, préservation des espèces et santé humaine. Bien !


Il reste que les participants n’ont pas détaillé leurs belles promesses ni mis d’argent sur la table pour la cause de la survie de l’’’Humanité animale et végétale’’. Ils se sont penchés, pour la beauté du geste, sur le projet de « grande muraille verte » anti- désertification dans onze pays bordant le Sahara. Même en l’absence de la FNSEA, la France a simplement tu la réintroduction des néonicotinoïdes et du glyphosate dans l’agriculture nationale et européenne. Trop ‘’clivant’,’ sans doute. La ‘’réconciliation des défis’’ chantée par l’organisateur et applaudie par le secrétaire général des Nations Unies aurait elle quelque chose à voir avec une certaine réconciliation, rêvée à l’horizon de 2022, autour de celui que les électeurs percevraient alors comme ‘’l’Homme des grands défis globaux à venir ?’’ Non non, non (bla bla bla), il ne s’agit que de sauver l’Humanité, vous-dis-je !

* 12 janvier – Partenaires contre les illuminés du monde. Dopés par la fin pitoyable du mandat de D. Trump, les régimes voyous ciblés par Washington peaufinent leur vengeance. Téhéran fait monter en régime ses centrifugeuses pour porter à 20% le taux d’enrichissement de son combustible nucléaire, une cote mal taillée, supérieure à une utilisation civile mais aussi bien en deçà d’un usage militaire efficace. L’aile dure du régime des Mollahs adopte une posture triomphale, plus belliciste que jamais. Il est vrai qu’avant de quitter la Maison Blanche, le président calamiteux doit éprouver in peto quelque tentation de ‘’frapper un dernier coup’’ contre les Pasdarans. Inscrire les Houtis du Yémen sur la liste du terrorisme international (et Cuba, tant qu’à faire) constitue déjà un message d’au revoir mais cela reste loin du but.

A Pyongyang, devant le 8e congrès du Parti des Travailleurs, Kim Jong-Un annonce le prochain lancement d’un sous-marin nucléaire à même de ‘’subvertir’’ les Etats-Unis (comprendre : frapper de ses missiles nucléaires une ou plusieurs mégapoles américaines). L’Oncle Sam est ‘’le plus grand obstacle à notre révolution et notre plus grand ennemi’’. Pour se rendre suffisamment menaçante, la Corée du Nord va s’appliquer à développer davantage sa technologie nucléaire et, notamment, à produire des ogives nucléaires légères et miniaturisées transportables en ‘’bouquet’’, par ses lanceurs à longue portée Nodong. Le point d’impact potentiel dépasserait la cible actuelle de Hawaï, étirant la portée des frappes jusqu’à Los Angeles, voire plus loin. Tel est le point d’aboutissement des relations  »affectueuses » établies lors du sommet de Singapour Trump-Kim en 2017. Entre insultes et poignées de mains, aucun progrès substantiel n’a été enregistré. La mollesse des positions de Washington n’a nullement empêché cette dérive tumultueuse de Pyongyang, qui se considère gagnante au jeu des initiatives provocatrices et tumultueuses entretenant la tension. Joe Biden est bien instruit de cet échec et il ne choisira pas le ton de l’apaisement face au voyou nucléaire. Le nouveau président est déjà qualifié par la Maison Kim de ‘’chien enragé’’, qu’il faudra ‘’battre à mort’’.

Tout ce qu’il y a de dictatorial ou de malfaisant sur la planète va s’empresser de tester les nerfs de l’administratio démocrate entrante. Heureusement, J. Biden s’entoure, pour la politique extérieure, d’une équipe de professionnels accomplis, de bon sens et particulièrement bien disposée à coopérer avec les Européens. L’Amérique se sait moins forte, moins respectée du monde et les nouveaux venus devraient moins insister à imposer leur leadership de principe. C’est un bon point de départ pour établir un partenariat des démocraties, respectueux des projets des uns et des autres. ‘’UE, précise nous vite quel est donc ton projet !’’

* 11 janvier – Trump : censure ou procès ? Les démocrates s’apprêtent à voter une résolution demandant au vice-président de démettre Donald Trump de ses fonctions pour incapacité. Il est moins que probable que Mike Pence coopère de plein gré à cette seconde tentative de destitution de son patron, laquelle, tout comme la première il y a un an, est peu susceptible de recueillir l’accord de 60 % des sénateurs américains. Après quatre années de présidence barbare, s’achevant dans la pure délinquance, plusieurs questions de principe se posent pour remettre les institutions des Etats Unis sur de bons rails et assurer un consensus minimum sur les règles du jeu démocratiques.

Le cadre de la légalité américaine diffère sensiblement des systèmes de pouvoir français et européens. Pourtant, en termes de principes de justice et de jeu politique, ce qui a profondément troublé les Américains pourrait nous affecter tout aussi bien, si la vague populiste devait déferler de notre côté de l’Atlantique, avec la même force destructrice. La prise d’assaut du Capitole n’est d’ailleurs pas si différente de ce à quoi les Français ont assisté, il y a un an, à l’Arc de triomphe de l’Etoile, devant le ministère du Porte-parole ou encore autour de préfectures assiégées (dont une incendiée).
Sanctionner politiquement ou déférer devant la Justice ? Les démocrates de la Chambre des représentants penchent pour une destitution expresse, avec ou sans l’entremise du vice-président. Ils en ont le droit, mais en user est pour le moins paradoxal à neuf jours de la fin du mandat Trump. On est là dans le symbole : une fin politiquement ignominieuse constitue, plus qu’une petite vengeance (compréhensible), un moyen radical d’écarter le milliardaire toxique de la vie politique, à l’avenir. Un point marqué sur l’échiquier politique mais aussi une sanction partisane, qui confortera les 75 millions de partisans de Trump dans un soutien insensé à leur ‘’héros-martyre’’. En tel cas, le mandat de Joe Biden commencerait dans une confrontation sans fin et le soupçon persisterait dans le public, peu indulgent envers Washington, pas trop ému de l’assaut sur le Capitole et, par tempérament, enclin à voir un règlement de compte partisan dans une sanction des élus contre le premier d’entre eux.

Avec sagesse, Joe Biden préfère prendre une certaine distance. Il a confortablement gagné l’élection contre le président sortant et il perçoit désormais son intérêt à  »calmer le jeu’’ pour plus vite réparer quatre années de dégâts. Faudrait-il alors passer l’éponge et renvoyer gentiment le Misanthrope à son golf de Largo del Mar ? Sûrement pas. Parmi ses victimes figure la Justice américaine. Celle-ci est à même de faire la part des actes relevant de ses prérogatives et impliquant son immunité fonctionnelle et, d’autre part, sur plainte des victimes, de ses biais personnels délictuels, ceux l’ayant porté à des transgressions sexuelles, fiscales, à la mise en danger intentionnelles de personnes par discrimination, négligence ou racisme, etc. On dit qu’une douzaine de chefs d’inculpation seraient déjà prêts. Les procès subséquents ne déstabiliseraient pas l’Exécutif qui va se mettre en place et comporteraient des vertus pédagogiques pour les citoyens, souvent moins crispés par l’autorité de Justice que par celle du Congrès. Il faut espérer pour ce peuple divisé que la réparation s’effectuera selon cette voie. Avec toutefois deux questionnements pour l’avenir : cette justice très professionnelle voit sa qualité excessivement dictée par la fortune que les justiciables lui consacrent. Ceci devrait évoluer. La Constitution de Philadelphie et ses amendements accumulent les archaïsmes et les distorsions de représentativité. Que leurs populations se comptent en 100.000 ou en dizaines de millions, chaque état détient de la même façon deux sièges au Sénat. L’élection par blocs régionaux des grands électeurs ne comprend aucun correctif à même d’assurer une concordance avec les intentions de vote individuelles des électeurs. C’est la ‘’question fédérale’’ et elle sape la légitimité des institutions. Ce refus fondateur de considérer le jeu politique comme national et homogène conduit à lui préférer un dédale de procédures locales disparates, dans l’idée que le localisme mettrait le pays à l’abri de la tyrannie. Trump est pourtant la preuve vivante que ce n‘est pas le cas.

* 9 décembre – Chacun pour soi, les riches d’abord ! Le nationalisme vaccinal tant redouté est à l’œuvre et la solidarité face au virus disparait de l’ordre du jour global. ‘’Je veux que les fabricants de vaccins priorisent leurs livraisons et le fassent à travers le programme Covax’’, insiste le docteur Ghebreyesus, de l’Organisation mondiale de la santé. Celle-ci relève que parmi les 42 pays qui ont lancé des campagnes de vaccination massives, seuls six sont de revenu moyen. L’OMS a pourtant garanti au monde émergent deux milliards de doses de vaccins au titre de son programme Covax. Mais ce programme est sapé par les initiatives des pays riches visant à s’approvisionner directement auprès de fabricants, sur lesquels ils disposent de leviers de contrôle. Les pays-membres de l’UE s’étaient pourtant engagés à ne pas faire transaction derrière le dos de la Commission. Aucun engagement ne tient alors qu’ils se retrouvent sur la sellette face à des opinions publics en proie à la panique. De ce fait, mécaniquement, les prix évoluent à la hausse et l’accès se complique pour les Etats moins puissants. Ils seront réorientés au mieux vers les vaccins russe ou chinois. Des surplus de doses sont commandés ou stockés par certains pays riches, ce, jusqu’à la Commission européenne qui entend s’assurer d’une quote-part supplémentaire de 300 millions de doses à prélever sur le plan de production à venir. L’OMS a beau appeler à l’équité et au partage, à son message ne répond qu’un écho vide…

Les experts peinent à évaluer la capacité réelle de production de l’industrie pharmaceutique mondiale. L’heure est à la conquête de parts de marché sur un secteur de consommation qui s’annonce durablement lucratif. De trop nombreux acteurs différents, dont une myriade de sous-traitants soumis à un partage complexe du travail s’y imbriquent. De plus, la concurrence acharnée pour l’accès aux substances actives et aux adjuvants crée de multiples goulots d’étranglement. Ne devrait-on pas partager les formules vaccinales et les rendre génériques afin d’activer les chaines des laboratoires qui n’ont pas sorti leur propre vaccin mais gardent des ressources et une capacité de production inutilisées ? Epineuse question financière, il est vrai. La recherche d’une formule orale du vaccin, particulièrement adaptée aux pays émergents, est, elle, quasiment abandonnée. Plus grave, les perspectives prometteuses concernant l’élaboration d’un traitement curatif du Covid (travaux de l’Institut Pasteur, notamment) se sont perdues dans l’obsession générale pour le préventif. En fait, les médias semblent ne pas pouvoir maintenir l’attention durable nécessaire sur plus d’un sujet. Enfin, on ignore encore si les vaccins sont interchangeables. Pourtant, déjà, certains pays en font le pari. Certains sérums seront efficaces pour traiter les formes les plus sévères, d’autres pour endiguer la contamination, d’autres encore seront adaptés à une catégorie particulière de patients. Mais, alors que l’apparition de souches variantes crée une panique (médiatique), les précautions tendent à perdre toute pertinence. Dans quelques années ou avant, l’on risque de réaliser que la pandémie est restée récurrente au Nord car elle n’a pas été correctement traitée au Sud. La cause : un égoïsme souverain à courte-vue et un déficit d’autorité de l’OMS. Ils confèrent au marché un pouvoir de régulation faussé, inéquitable, inégal.

* 8 janvier – Les abois du Capitole. Selon leur ancrage démocratique ou autoritaire, les dirigeants du monde réagissent avec effroi ou avec sarcasme au raid des partisans de Donald Trump sur le Congrès américain. On peut, de fait, y voir l’échec pathétique d’une attaque brouillonne contre les institutions de la plus éminente démocratie de la planète ou, au contraire, le signe du déclin inexorable de l’hyper-puissance donneuse de leçons. Les deux interprétations ont leur part de vérité, mais il est clair que l’affrontement entre Américains reste latent et que l’épreuve de force va se poursuivre entre les héritiers de l’œuvre des Pères-fondateurs et les milieux blancs déclassés, agités par la fureur populiste. Les uns fondent leurs convictions politiques sur le respect des institutions et des libertés civiques, les autres, sur une prise de possession directe et le spectacle du  »légitime défoulement populaire’’ contre tous les sujets de leur méfiance. Avant de ranger ces derniers parmi les ennemis de la démocratie, il faudrait déjà les inciter à en exprimer, au-delà des slogans extrémistes fantasmés, leur conception des remèdes à la crise, ce, dans l’ordre politique rationnel.


Nous venons de faire, en France, l’expérience d’un long conflit interner assez comparable. Personne ne nie la montée des populismes, un peu partout en Occident, exacerbée par des décennies de méfiance entre gouvernants et gouvernés. Etait-ce le sens de cette bannière étoilée, placée en toile de fond de l’intervention à chaud du président Macron sur l’incident du Capitole ? Faisons mine de croire que c’était bien le cas :  »Français et Américains, nous sommes sur la même galère, comme à la fin du 18ème siècle, et l’on va devoir ramer longtemps ». Des deux côtés de l’Atlantique, des peurs bien réelles accompagnent l’émergence économique de nations (surtout asiatiques) plus performantes ou plus agressives, le déclassement social, la révolution numérique tueuse d’emploi, l’alarmisme mensonger des réseaux sociaux, sans oublier une myriade d’angoisses fantasmées qui trouvent malheureusement un écho médiatique complaisant. La pandémie constitue un riche terreau, à cet égard. Sans trop idéaliser Joe Biden, il nous faudra observer comment il va tenter de réparer le tissu américain. Il n’est pas exclu qu’il marque quelques points là où la défiance sociale reste la dominante politique française. Il faut être deux – dirigeants et population – pour danser le menuet, mais c’est toujours à ceux qui ont appris la danse qu’il revient de guider les premiers pas.

* 7 janvier – Gilets stars & stripes et combattants de la liberté. La tentation est grande de consacrer cette brève à l’assaut du Capitole par l’équivalent américain des troupes de choc des gilets jaunes. Nous vivons tous à la même enseigne, celle de la pandémie de populisme. Tous ? C’est faux : aujourd’hui encore, on piétine la liberté de populations qui ont une foi sacrée en elle.
Ainsi, à Hongkong, une cinquantaine de figures de l’opposition prodémocratie a été arrêtée, le 6 janvier, en vertu de la loi adoptée par Pékin sur la sécurité nationale. La ‘’normalisation’’ de l’ancienne colonie britannique est menée tambour battant, avec une dureté comparable à l’après Tiananmen (1989) ou encore aux reprises en main musclées de l’ère soviétique dans le glacis du pacte de Varsovie. A la différence près, néanmoins, qu’il s’agit à Hongkong d’une population née, éduquée et active dans un système d’institutions libres et de droit de type occidental. Ces arrestations collectives sous des chefs d’accusation de sédition sanctionnent rétroactivement les primaires organisées par les démocrates hongkongais, lors du scrutin au Conseil législatif de juillet 2020. Aucune loi ne l’interdisait à l’époque. Au prétexte de l’épidémie, ces élections ont été reportées d’un an, clairement pour se donner le temps d’’’assainir’’ la vie politique (de l’aligner sur la pratique totalitaire du PC chinois). Le vrai ‘’crime’’ est que ces primaires aient apporté la preuve incontestable de l’attachement très majoritaire de la population à la démocratie. On ne pouvait d’ailleurs pas en douter, au terme d’un an de mobilisation civique impressionnante. Depuis sa rétrocession à Pékin en 1997, la ‘’zone administrative spéciale’’ – hors-normes – de la Chine s’accrochait à la promesse faite par Deng Xiaoping de conserver, pendant 50 ans au moins, son propre régime de droit, si peu assimilable à celui du Continent. Cette promesse, inscrite au cœur de l’accord juridique conclu avec le Royaume Uni, a été froidement et brutalement violée et cela reste pratiquement impuni. La guerre contre les libertés a été gagnée et elle est même érigée en modèle. Du fait de son passé colonial, Hongkong est perçue comme ‘’la putain de l’Occident’’ et punie pour ce péché originel. Shenzhen et Shanghai auront vite fait de la dépecer de ses atouts dans l’économie tertiaire.

A part l’accueil de quelques intellectuels ou investisseurs hongkongais parvenus, par leurs propres moyens, sur le sol britannique, Boris Johnson n’en a cure : il a – on le sait – ‘’d’autres chats à fouetter’’. A peine quelques mots désolés, ailleurs, parmi les nations dites ‘’libres’’. Antony Blinken, le futur secrétaire d’Etat de Joe Biden, parle d’une ‘’attaque contre ceux qui défendent courageusement les droits universels’’. Il n’envisage pas d’autre réaction à ce stade. La Chine, ennemie déclarée des libertés, est surtout la meilleure amie du business et de l’idéologie de la croissance. L’époque n’est plus où l’on pleurait le sacrifice de Ian Palach, à Prague, ni celle où l’on exfiltrait (via Hongkong) les jeunes leaders de Tiananmen, qui défilaient ensuite à Paris pour le 14 juillet. Entretemps, nous avons-nous-même, il est vrai, abdiqué toute une partie de nos libertés.

* 6 janvier – Georgia on my mind. La Géorgie, état conservateur s’il en est, produit une ‘’resucée’’ des élections américaines du 3 novembre. L’enjeu, cette fois, est la majorité au sein du Sénat de Washington. L’objectif, qui se joue à un siège près, est vital pour mettre en mesure la future administration Biden de simplement gouverner, alors que le pays sort de l’ère Trump fragilisé dans ses institutions et totalement déboussolé. Et c’est bien parti, à en juger par les résultats de ce matin, quasi-complets. Candidat démocrate issu de l’ancienne paroisse de Martin-Luther King, le pasteur baptiste Raphael Warnock remporte l’un des deux sièges en jeu, une grande première dans ce fief sudiste dont il sera le premier sénateur afro-américain. L’autre siège, que disputent le démocrate Jon Ossof et le républicain David Perdue, paraît devoir revenir au premier. On doit s’attendre à un barrage de contestation des résultats mais, au-delà, ce serait pour Joe Biden une seconde victoire et peut-être la perspective d’un effilochage du Parti républicain tel que Trump l’avait soumis à sa personne. Le recours du président sortant à des procédés électoraux de plus en plus transgressifs et autoritaires ne l’a visiblement pas servi. Une partie du public trumpiste, démobilisée, n’a pas répondu à l’appel.

Le Congrès sortant doit maintenant valider les résultats des élections du 3 novembre. En sa qualité de président du sénat sortant, le terne Mike Pence se voit publiquement intimer l’ordre d’y faire obstacle par tous les moyens. Le vice-président de D. Trump sait bien qu’il va perdre tout crédit personnel dans cette manœuvre de sabotage vengeresse. Mais son président veut, jusqu’au bout, exhumer toute sa toxicité, au point qu’on s’interroge sur son départ effectif de la Maison Blanche, le 20 janvier. Faudra-t-il que la police déloge le squatter manu militari ? Il faut bien avouer que dans la longue litanie des élections gâchées en Afrique, on ne trouve rien d’aussi indécent que Trump. La grande différence réside dans la foi d’une majorité de citoyens Américains dans leurs institutions démocratiques et dans leur résilience à l’épreuve du populisme. Une belle leçon, utile au monde.

* 5 janvier – Election, piège à stabilisation. En Centrafrique, comme on pouvait l’anticiper, les élections présidentielle et législatives s’avèrent un vrai naufrage, en dépit d’une participation présumée de 76 % (en fait, de 37 % de l’électorat inscrit). Neuf candidats à la présidentielle saisissent l’autorité en charge des élections (ANE) contre une série d’irrégularités graves ayant entaché le premier tour du scrutin du 27 décembre. La principale fraude tient au recours massif à un mode dérogatoire de scrutin, limité par le code électoral à quelque cas précis (fonctionnaires en mission). La production à très grande échelle de certificats signés par l’ancienne présidente de l’ANE a conduit au de détournement de la loi. Globalement, la moitié de l’électorat a été privé de tout vote direct. De plus, en raison du contexte d’insécurité, à peine une moitié des centres de vote avait pu ouvrir, alors que des groupes armés menaçaient la capitale, Bangui.
L’Autorité Nationale des Elections affirme néanmoins la validité, de l’élection et la victoire, dès le premier tour, du président sortant Faustin Archange Touadéra, avec 54 % des suffrages. La proclamation des résultats interviendra sous deux semaines. Les opposants dénoncent, quant à eux, une mascarade et demandent à examiner les registres de dérogation tenus dans chaque bureau de vote. Dans ce contexte d’anarchie armée et de violence, on peut en effet s’interroger sur le sens de ces scrutins.

A travers le pays, les combats reprennent un peu partout. Depuis le 19 décembre, une coalition de groupes rebelles, qui occupe les deux tiers du territoire, mène une offensive initialement destinée à perturber l’organisation des élections présidentielle et des législatives mais qui vise désormais plus loin. Les autorités soupçonnent l’ancien président Bozizé d’en être l’instigateur. Dans tous les cas, celui-ci a fait voler en éclats l’accord de stabilisation politique signé par les acteurs politiques en février 2019.Une douzaine de seigneurs de la guerre s’en prend en particulier aux implantations de l’armée centrafricaine. Ils ont notamment saisi la ville de Baboua à la frontière du Cameroun et celle de Bangassou, dans le sud-est. Ces prédateurs tentent désormais d’investir les villes de Grimari, Damara (fief du président sortant) et de Getwa. Beaucoup d’habitants ont du se réfugier en RDC. La MINUSCA parait totalement dépassée par la situation sécuritaire et les Nations Unies, qui ont tenu mordicus à la tenue de ces scrutins, se trouvent prises à leur propre piège.
Depuis 2013, la Centrafrique est ravagée par une guerre civile, après qu’une coalition de groupes armés à dominante musulmane, la Seleka, a renversé le régime du président François Bozizé. La France avait envoyé un contingent militaire dans le cadre de l’opération Sangaris. Celle-ci s’est avéré inadaptée à la reconstruction de l’Etat, prérequis absolu au retour d’un minimum d’ordre. L’effectif militaire été rapatrié discrètement en octobre 2016. Lors des élections, Paris s’est symboliquement contenté de faire survoler Bangui par quelques avions militaires. Comme d’autres pays voisins, le gouvernement de la Centrafrique continue d’échapper à toute légitimité démocratique et à l’état de droit. On n’ose à peine imaginer le boulevard ainsi ouvert aux entreprises séparatistes ou même terroristes. Ce n’est pas un ‘’ventre mou’’ au cœur de l’Afrique, mais un sinistre abcès, porteur de contagion, un vrai virus de la guerre.

* 4 janvier – Parler à ses ennemis. Cinquante-cinq vies prélevées par la guerre du Sahel sur le contingent français de Barkhane, dont cinq au cours de la semaine passée. Les Français et leurs media ressentent de l’émotion mais ne cherchent pas encore à traduire celle-ci en prise de position politique. Bien sûr, les temps difficiles que ou vivons ne portent pas particulièrement à s’investir dans les opérations extérieures. Mais, huit ans de combats acharnés, sans rapport de forces clair, sans stratégie d’ensemble notamment sociale et politique, sans aucun résultat d’étape : il y aurait de quoi s’affoler ! L’engagement de nos militaires est une prérogative strictement présidentielle, ce qui est largement compris dans la culture française comme un domaine réservé blindé par le secret. Dans le même ordre d’idées, les ventes d’armes à des dictatures exotiques sont en principe tabou mais voilà qu’à la suite de campagnes d’opinion menées par des ONG, l’Assemblée nationale cherche à s’en saisir pour information – et implicitement aussi, pour enquête. Il est à parier que le même timide réveil va s’opérer concernant ‘’l’Afghanistan de la France’’, déjà dans l’impasse, à terme dans la déroute. Depuis quelques jours, des éditoriaux posent la question de cette opération militaire quasi en solo (en fait, dépendante du soutien américain en termes de renseignement), objet d’un évitement de la part de nos alliés européens (merci, quand même aux quelques Estoniens des forces spéciales !) et surtout totalement stérile en termes de ressaisissement des populations et de ralliement à leurs autorités nationales.


La longue histoire de la FrançAfrique montre malheureusement le peu d’efficacité des politiques d’aide au développement à construire des nations structurées autour d’une conscience citoyenne partagée. La souveraineté obsessionnelle prônée par des dirigeants indifférents au prérequis de la cohésion sociale conduit à l’implosion des structures étatiques dès que les armes s’en mêlent. L’histoire commune est parsemée d’épisodes dictant à Paris un soutien complaisant et inconditionnel à des régimes sans assise populaire, voire méprisant ouvertement leurs populations, cela, au nom de l’impératif illusoire de la stabilité. Cette-stabilité est déjà perdue au Mali, au Niger, au Burkina Faso et le cercle s’élargit indépendamment des hauts faits militaires sur le terrain. Prises en étau, les sociétés penchent de plus en plus du côté des agitateurs extérieurs affiliés d’Al Qaïda et de Daech, qui savent attiser la révolte. Ainsi, on les distancie de l’ancien maître colonial français, perçu – non sans raison – comme un ennemi de l’Islam (cf. l’actualité interne et les médias nationaux).

Que faire, face aux cousins des Talibans, pour ne pas s’enliser dans un scénario à l’afghane ? Les dirigeants africains, Mali en tête, envisagent de prendre langue avec l’ennemi, ce qui, d’un point de vue politique sinon moral, ne manque pas d’une certaine pertinence, du moins à long terme. Paris feint d’être révulsé. Certes, le scénario afghan n‘est pas un remède. Peu de temps passera avant que les Talibans ne chassent le régime ‘’pro-occidental’’ de Kaboul, qu’ils s’emparent à nouveau du pays et martyrisent encore leurs concitoyens. Ceux du Sahel, que nous taxons de ‘’terroristes’’ – un raccourci de propagande situant le niveau de violence mais pas les atouts et les motivations – devraient être sérieusement répertoriés et sondés. Les services doivent avoir une petite idée sur le sujet, mais les Français ignorent quels éléments armés seraient ‘’récupérables’’ et quelle recomposition politique ceci entrainerait. Le mieux serait que les régimes africains, conscients de ce que leurs armées ne sont pas d’une grande utilité et que les militaires français ne produiront pas de miracle, s’attèlent sérieusement à la recherche d’un dialogue politique et social avec ceux d’en face, triés sur le volet. Même là, les ressentiments, les discriminations l’absence de culture citoyenne et les mauvaises habitudes perdureront comme autant d’écueils. On sera seulement passé d’un modèle afghan à un risque de pourrissement, à la colombienne. Mais l’Europe pourrait alors contribuer à consolider les sociétés africaines, par son soft power, plus puissant que le poids de ses armes.

* 2 janvier – Microcosme et macrocosme. Mon épouse souhaite à chacun une année ‘’piquante’’. Sa formule évoquet la seringue et son vaccin salvateur et non pas les charmes et les surprises épicés promis par l’année du Buffle. Pas loin de chez nous, 2500 jouisseurs irresponsables ont enchaîné deux jours de rave party, sinistre promesse de cluster qui pourrait dévaster des innocents. Beaucoup de commentateurs jouent pourtant la complaisance : ‘’il faut bien s’amuser un peu, non’’? Une majorité exprime son refus ou au moins sa réticence à l’égard du vaccin. Mettre à l’abri une nation entière n’est absolument pas son affaire. Comment va-t-on affronter l’année difficile qui nous attend, si on ne parvient pas à se départir de cette complaisance culturelle à l’égard des colères infantiles et de toute transgression ? L’intérêt général est moins valorisant que les frasques individuelles, un constat qui date des temps les plus anciens, que l’obsession identitaire a encore aggravé.

L’identitarisme individuel, synonyme de déshumanisation, conduit inexorablement à l’affrontement. Qui a d’ailleurs parlé de paix à l’occasion des vœux ? Sans doute, le vaccin constituera le premier maillon d’une chaîne par laquelle la santé servira la paix (civile et mondiale) et celle-ci permettra ensuite de reconstruire la justice (civile comme universelle). Dans cette passe très difficile, la défiance exacerbée à l’égard de l’autorité, des institutions et du savoir (comme de la compétence) des experts crée, au sein des centres de décision – censés guider les citoyens renâclants – une ‘’peur du peuple’’. Le soupçon devenant une culture, de part et d’autre, la technocratie tourne en boucle sur elle-même, produit des schémas tortueux et dénués de bon sens, prompte qu’elle est à s’abriter derrière  les responsabilités d’une classe politique, qui, de son côté, peste surtout contre des temps et des électeurs ingrats. Une autre façon de laisser venir la guerre. Pour prouver que l’on ‘’contrôle’’, l’on multiplie les lois et les règlements liberticides. Ceux-ci survivront longtemps à la pandémie, de même que les profondes divisions qu’ils créent entre les gens, un autre facteur de stress et de tension. Sur ce fond de toile, les pauvres, les isolés, les exilés, les SDF, les affamés du Sud, les civils bombardés ou tués à la machette ne peuvent plus exister ou plutôt, ils ont été chassés de l’esprit des nantis. Tout peut être réparé, il suffirait de susciter les bonnes volontés et de les mettre à l’ouvrage. Clairement, il faut faire du consensus et de la confiance, fabriquer du neuf, ne pas perdre de vue le lien indéfectible Paix – Stabilité – Cohésion – Justice, retrouver la passion du long terme et des paris collectifs intelligents.

 »Mais enfin, l’Ours,tout cela paraît fort partisan et pas du tout géopolitique ! » Pas si sûr : dans les comportements, leurs dérives, les aspirations profondes à l’échelle globale, on retrouvera l’essentiel  des tourments et des états d’âme qui nous pèsent ici où nous sommes. Le ‘’monde extérieur’’ ressemble fort à notre monde intérieur et il n’est pas plus dur d’y accéder si on est éveillé.

2021 ne sera pas vain, hé, hein ?!

Avec son regard perçant sur l’actualité géopolitique, l’Ours y veillera. Son chapeau de consul signifie protection et confiance. C’est reparti pour un tour !

31 décembre – Disparition tragique ? Des ours calaisiens nous signalent ne plus distinguer l’archipel britannique, antérieurement sur l’autre rive de la Manche. Le brouillard ne cacherait plus qu’une absence béante. Où donc serait passée la galère UK ? Selon certaines sources à confirmer, des promeneurs auraient vu passer les falaises de Douvres au large de la Galice espagnole. Le doute n’est plus permis, la destination finale du Royaume Brexiteur doit être Singapour, à l’issue d’une régate d’étape avec la Vendée-Globe. A ce que l’on dit, les rameurs du Capitaine Johnson consacreraient leur rare temps libre à l’appretissage du mandarin chinois.

Consultez les brèves de la fin-2020 : https://oursongeopolitique.blog/1-f-breves-de-lete-2020/breves-de-lautomne-hiver-2020/