1.K – Brèves d’octobre – décembre 2021

* 28  octobre – Avatars numériques. Face book change de nom. Ca ne va pas changer la vie des quelque  deux milliards de braves gens qui correspondent sur le réseau avec leurs familles et leurs amis. Ca ne va rien changer non plus à la philosophie de rassessement en boucle dans laquelle l’invention de Marc Zuckerberg tend à enfermer ceux qui ont le malheur de s’aventurer anonymement dans les groupes de discussion, les fora d’infox et autres espaces de haine calibrée que tolèrent hypocritement les algorithmes des ‘’modérateurs’’. Leur fait de croître à l’infini, comme une usine à gaz incontrôlable (des cadres du réseau en ont témoigné) illustre d’ailleurs l’importance des incidents enregistrés sur une très grande échelle. Le plus préoccupant t se voit dans les déviances induites chez les adolescents par les incitations malsaines du système : harcèlement scolaire, attaques sournoises contre les personnes, calomnie, compromissions par l’image. Des dizaines de milliers de jeunes Français en sont victimes chaque année, parmi lesquels plusieurs centaines  tentent de se suicider. Quant à leurs parents, ils se placent, sans le savoir, sous la coupe des extracteurs de données, des influenceurs et des trolls internationaux rétribués par des dictateurs à semer la confusion dans les esprits … et à faire dérailler les démocraties. Alors, le nouveau  nom du monstre, peu importe … ce sera toujours un système mondial qui dicte une bonne part de nos sentiments, notre avenir, nos relations et ça, déjà, ça fait peur.

Il y a pire : voilà que Facebook s’attaque à la finance et s’apprête à lancer sa crypto-monnaie. La monnaie est fondée sur la confiance, qui peut être de la crédulité. Celle-là, comme le bitcoin, va fonctionner sur la fidélité de spéculateurs immatures qui  font écran devant le crime organisé. Car c’est bien aux gangsters du dark web que ce mode de commerce profite le plus. Les laisser s’enrichir, sans limite à nos dépens, c’est finalement les pousser vers le pouvoir et leur donner les moyens d’un contrôle politique sur les sociétés humaines. Au contraire des monnaies locales, concrètes et utiles comme  lieu d’échange de marchandises et de services, ces devises sans maître ni raison sociale aboutiront à des crises. Ce n’est sûrement pas une voie menant vers le règlement des inégalités sociales, vers la prévention du dérèglement climatique, vers un peu d’honnêteté dans la vie publique. Voyez là une litote.

Tout cela compte peu finalement, si Facebook et ses réseaux associés réussissent à faire basculer l’humanité dans une folie confuse. Zuckerberg  se vante haut et fort de son fumeux  projet de les  faire basculer dans  un univers factice où chacun – quelle que soit sa distance réelle aux autres – côtoiera  tout le monde, un peu au hasard, dans les trois dimensions et l’illusion parfaite du réel. Ce ‘’métavers’’ va abolir toute frontière entre le vrai et l’imaginaire, ce qui pourrait convenir pour un jeu mais pas pour régler les relations sociales, voire même animer la vie publique. A bien considérer les pièges de la version simplette unidimensionnelles actuelle, on doit pouvoir  accroître d’un facteur puissance dix les dégâts sociaux et psychologiques à attendre de ce Métavers.

 Le père de famille conduisant ses enfants à l’école distinguera-t-il le volant réel de son véhicule des commandes factices Zuckerberg ? Le collégien qui se plaît à effrayer un camarade saura-t-il dans quelle dimension il l’aura ou non assassiné au bout du compte ? Le citoyen-électeur à qui l’on dit en boucle que les élections ont été truquées saura-t-il s’il se met  au service de chefs de guerre, par la pensée uniquement ou avec des armes réelles pour envahir le capitole. La police sera-t-elle contrainte à pénétrer’’ l’autre monde’’ pour démêler les affaires criminelles ?

Il y a toujours un brin d’emphase pédagogique dans ce type d’argumentation. Disons le tout de suite : l’anonymat et l’impunité ne sont pas des libertés individuelles mais un droit à tuer ! Pour la paix dans le monde et pour sauver une géopolitique d’état de droit (si encore possible), il faudrait vite museler ces hyper puissances numériques qui ne rendent compte à personne et veulent faire du cash sur notre santé mentale. Pour le coup, l’enjeu est bien de sauver l’esprit à l’Humanité, ce qui aidera à sauver la Planète.

* 26 octobre – Transition de dictature à dictature. Coup de projecteur désabusé sur le Soudan : c’était le dernier pays du monde arabe à avoir accompli une révolution populaire pour secouer le joug d’un pouvoir militaire corrompu et teinté d’islamisme radical. En 2019, le dictateur Omar Al Bechir avait été renversé, avec la connivence d’une partie de l’Armée, et la population soudanaise était massivement dans la rue à réclamer ses droits et libertés ainsi qu’un gouvernement civil élu. Depuis plus de trente ans, aucune élection n’a pu se tenir. On ne pouvait que sympathiser avec ces citoyens déterminés, bien organisés et mûrs sur le plan démocratique …

Comme dans tous les pays arabo-musulmans animés de cet idéal en 2011 et après, la boucle s’est soudain refermée : retour dramatique au point de départ. Un nouveau dictateur  militaire a confisqué les rennes du pouvoir. Le général Abdel Fattah al-Burhan, patron de l’Armée de Terre, s’assoit, hautain, sur le trône de Béchir, dissout le gouvernement, l’instance de la transition politique (Conseil de souveraineté), suspend la législation, arrête les ministres civils et fait tirer sans état d’âme sur les manifestants civils défendant les promesses de transition démocratique qui leur avaient été faites (à l’horizon 2023) . Ces promesse, au Soudan comme ailleurs, sont trahies.

La  »transition politique » n’est, au fond, qu’une façon d’habiller le rapport de forces, de la part des acteurs politiques qui détiennent les fusils  et une mainmise sur l’économie. On s’est demandé, dès la conclusion d’un compromis  de coexistence et de partage transitoire du pouvoir entre civils et militaires, si ces derniers ne succomberaient pas bientôt à la tentation de récupérer la mise, en totalité. C’est fait désormais et le risque a été pris de susciter une légitime résistance populaire, peut-être un conflit civil, et de faire retomber le pays dans l’ornière de l’arbitraire et des violations massives des droits humains. Les généraux soudanais ont tout à redouter d’un progrès de l’Etat de droit : ils ont suscité et soutenu des formations ‘’paramilitaires’’, tels les Janjawids, qui n’avaient d’autre mission que de piller et de massacrer les populations non-arabes du Darfour et d’autres régions. Eux-mêmes ont directement commis de nombreux méfaits en rapport avec ces génocides et ils n’auraient guère de chance de s’en tirer indemnes face à une cour de justice indépendante.

Quelle frustration que le système international doive s’en tenir à des condamnations verbales et à des réunions sans effet à New York ! La Ligue arabe, pas plus que l’Union africaine n’y feront rien. Ceux qui en Occident s’effarent de l’augmentation, dans le monde entier, des flux de populations menacées chez elles, devraient foncer sur Khartoum avec des filets pour embarquer les coupables vers la Cour pénale internationale de La Haye. Un conseil un peu fou, mais il y a urgence.

* 25 octobre – Kavala sous les projecteurs. Depuis le fond de sa prison turque, Osman Kavala méritait qu’on s’intéresse à lui. Grâce au président, Recep Tayyip Erdogan, ce riche entrepreneur en médiation culturelle, condamné et incarcéré sans motif clair en 2013, puis à nouveau en 2016, jamais jugé mais sans cesse agoni par l’homme fort du pays, a gagné en notoriété internationale. Sa cause interpelle et elle a été promue par un chemin détourné maladroit, qui vaut d’être cité : le ‘’Sultan’’ turc a ordonné le 23 octobre à son ministre des affaires étrangères de déclarer persona non grata dix ambassadeurs occidentaux (dont sept représentant des ‘’alliés’’ de l’OTAN). Il en a exigé l’expulsion, ‘’au plus vite’’. La date de prise d’effet reste cependant un mystère. Les conséquences risquent d’e être fâcheuses pour l’image de la Sublime Porte.

Le motif invoqué : au cour des jours précédents, ces dignitaires ‘’indécents’’ avaient osé appeler à la libération de Kavala dans un communiquée commun. En 2019, la Cour Européenne des Droits de l’Homme avait jugé l’incarcération de ce défenseur des droits des Kurdes et des Arméniens sans fondement aucun et exigé sa libération. La Turquie appartient au Conseil de l’Europe (à laquelle se rattache la CEDH), mais n’y remplit pas ses obligations légales. Et, on le sait trop bien, le pouvoir turc foule au pied les droits humains sans jamais tolérer la moindre remarque étrangère, au nom de sa sacro-sainte  »souveraineté ». Du coup il se place régulièrement dans un isolement coupable.

C’est de la même conception de ‘’Leur’’ souveraineté que se prévalent les généraux birmans, qui lancent actuellement l’assaut contre la jeunesse de leur pays, ces étudiants qui ont dû prendre le maquis aux quatre horizons du Pays traqués par la soldatesque. La junte militaire a cassé une élection législative défavorable à ses intérêts (Erdogan a fait la même chose lors du scrutin municipal à Istamboul) et elle exterminait les militants démocrates. Cette vision du ‘’maître chez soi’’ s’accompagne d’un sentiment de propriété des dirigeants sur leur population, d’un droit surtout à disposer d’elle, à fixer son sort par la persécution voire par la mort. Cette ‘’souveraineté’’ se pratique de préférence dans l’omerta et l’impunité.

N’allons quand même pas imaginer qu’elle reste un argument légal recevable en plein XXI ème siècle !

* 22 octobre – Navalny, quel bonhomme ! Un sentiment de reconnaissance envers le Parlement européen. Les députés de Strasbourg ont attribué leur prix Sakharov à l’incroyable Alexander Navalny, l’indestructible opposant à Vladimir Poutine et à sa nomenklatura brutale et corrompue. C’eût été une faute politique l’oublier de la distribution des trophées attribués aux défenseurs des libertés. Sans minorer les grands mérites des deux journalistes récompensés du Prix Nobel – dont un russe lourdement confronté à la censure – il faut bien reconnaître que leurs cas ne sont pas aussi emblématiques que la résistance, ou plutôt la survie du M. Propre russe à une invraisemblable suite de persécutions étatiques et de tentatives de meurtre sur sa personne. Il a parfaitement démonté les mécanismes mafieux d’un système de pouvoir qui ne ses contente plus d’être seulement totalitaire et policier. Soljenitsyne, Sakharov, Navalny…, le système russo-soviétique n’a cessé de s’enfoncer dans une cruauté absurde à l’égard de ceux qui pensent (alias dissidents). Absent des contrôles judiciaires auquel il était soumis, empêché pour cause d’assassinat sur sa personne, Navalny est, à nouveau incarcéré pour avoir échappé à une mort voulue par l’Etat. De retour en colonie pénitencière, il est comme toujours séparé des siens, brutalisé et humilié par ses geôliers et même soumis, huit heures par jour, à un lavage de cerveau à grande absorption de documentaires de propagande ridicules. S’il est certain qu’il ne se convertira jamais au poutinisme, une incertitude plane sur sa l’évolution de sa santé mentale comme physique. Qui sait le sort que le système lui réserve ? Certes, on connait mal ses convictions politiques, au-delà d’un nationalisme flamboyant de sa croisade contre la corruption du pouvoir. Peu importe d’ailleurs, puisque son héroïsme ainsi qu’ une excellente aptitude à communiquer en ont fait un héros connu de tous. Il incarne puissamment un cheminement de libération pour la société russe.

Ses tortionnaires n’ont rien trouvé de mieux que de copier le traitement infligé au voyou du film Orange mécanique (lui faire flasher dans les yeux des images insoutenables). Puéril et cruel. Il ne faut pas laisser ces sbires faire de lui un Liu Xiaobo russe. Le prix Nobel chinois était trop intelligent, trop lettré et trop sage pour pouvoir rester en vie, face au Parti. Au bout d’une longue agonie en prison, privée de soin, on l’a poussé vers la mort sans avoir à l’exécuter précisément. Navalny doit, lui, retrouver la liberté avant qu’on l’ai détruit. C’est là une responsabilité incombant à ses concitoyens. Chez beaucoup d’entre eux, l’Occident (décadent, etc.) n’a pas bonne presse. Pourtant, autour d’un personnage aussi exceptionnel, une convergence Est-Ouest paraît encore possible. Travaillons y !

* 21 octobre – Fixation fiscale. En juillet dernier, un accord fiscal ‘’historique’’ a été finalisé au sein de l’OCDE. Le G 20 en avait pris l’initiative  dans la phase de la sortie de la crise de 2008 et la France était énergiquement à la manœuvre. Cet instrument opposable aux entreprises comme aux Etats était destiné à remettre un peu d’ordre dans la fiscalité des multinationales. Le renfort apporté par l’administration Biden permettait enfin de s’attaquer à l’évasion fiscale des  entreprises multinationales (aux chiffres d’affaires supérieurs à 750 millions $), évasion rendue possible par la complicité ou complaisance de certains Etats.

Le ministre français de l’économie avait accueilli le texte initial sans excès d’enthousiasme. L’objectif fixant à 15 % le taux de fiscalisation minimum ne constituait qu’un ‘’premier pas’’, marquant la fin des pratiques d’optimisation excessives et parfois même d’exemption douteuses. Chacun paierait l’impôt là où il accumule ses dividendes. D’après la commission indépendante pilotant le projet, ce seuil permettrait aux Etats de récupérer quelque 240 milliards $ de recettes supplémentaires. Peut-être 30, pour le fisc français : c’était déjà pas mal !  D’ici l’adoption formelle de l’Accord, Paris devait faire lobby (un peu seul, on s’en doutait) pour rapprocher la fixation du plancher d’imposition de son propre barème (30%). Mission impossible, on l’a bien constaté lors des cérémonies de signature . On s’est surtout félicité des conséquences politico-éthiques du texte : les pratiques les plus inéquitables de dumping fiscal seraient dorénavant assimilées à de l’évasion pure et simple et deviendraient donc répréhensibles par la Loi. Pour toute multinationale, le régime commun deviendrait la déclaration à l’Etat de prérogative fiscale, des dividendes réalisés sur les marchés où elle opère. Elle s’en acquitterait sous sa raison sociale consolidée –  incluant toutes ses filiales concernées.

Le renouvellement de fond de la fiscalité transnationale a été acté, 8 octobre, par la signature de 136 pays, en soi une petite révolution mondiale, mais malheureusement un peu au rabais. A cette échelle de participation, en effet, des concessions importantes ont été consenties au consensus de tous les signataires. Il y a donc des déceptions. Tout d’abord, la réforme ne s’applique, dans sa phase initiale, qu’aux 100 multinationales les plus puissantes et ne couvrira pas l’ensemble de leurs bénéfices. Les recettes fiscales attendues se limiteront donc à 100 mds $. C’est une reculade manifeste.. De plus, les parties à l’accord doivent égaliser leurs prélèvements sur les firmes du type GAFAM, Washington ayant exigé le désarmement des taxes préexistantes. Il y a là quelque chose inaccompli. Certaines recettes – comme pour les produits du sous-sol – sont déliées du lieu où elles ont été réalisées. Toute une gamme de dérogations autorise les Etats à prélever moins de 15 % des bénéfices d’une entreprise sur leurs territoires. Ceci signifie aussi que les autorités fiscales des pays du Sud ne doivent pas espérer de cette nouvelle norme mondiale des recettes substantielles pour leur développement en retour des investissements qu’elles accueillent.  On aura rendu les paradis fiscaux un peu moins attrayant. Pour autant on ne les fera pas disparaître. En France même, les tolérances légales à l’égard de formules innombrables et complexes d’optimisation fiscale créent un flux permanent d’évasion des entreprises à l’impôt. Le manque à gagner pour le fisc français serait, selon le compte fait par certains médias, supérieur aux bénéfices attendus de la réforme mondiale. Le conservatisme et la multiplicité des  contribuables bénéficiaires rend les pôles de résistance sociale incontournable. Il est vrai que toute progression en la matière se fait ‘’pas à pas’’.

* 20 octobre – De droit souverain. Les relations entre Bruxelles et la Pologne sont acerbes depuis plusieurs années. La réforme polonaise de la justice polonaise a été vertement critiquée par la Cour de justice de l’Union européenne. Le tribunal constitutionnel polonais a répliqué en estimant, le 7 octobre que la constitution polonaise était  »incompatible avec certains traités européens » et que les compétences de l’Union européenne n’étaient pas établies en matière d’État de droit. L’Europe à laquelle Varsovie a adhéré serait pire qu’incomplète : juridiquement infondée.

Le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki et le parti au pouvoir, le PIS, ne cachent pas leur volonté ‘’souveraine’’ de garder la main sur une justice nationale aux ordres de leur gouvernement. C’est un rejet frontal des principes de droit sur lesquels a été établie l’Union européenne et que chaque Etat-membre est censé faire siens, notamment la Pologne depuis mai 2004. La Cour suprême polonaise est nommée essentiellement par le président polonais. Les juges aussi. Les membres de l’instance disciplinaire de la Cour sont désignés par le gouvernement, lequel détient aussi le pouvoir de révoquer les juges. Les Polonais justifient cette soumission servile de leur pouvoir judiciaire à l’Exécutif par la nécessité d' »épurer » la magistrature des communistes encore présents, un curieux prétexte idéologique d’un autre temps.

L’Union ne peut accepter sa ‘’délégitimation’’ par un Etat-membre en pleine dérive autoritaire. Elle a donc suspendu l’accès du plan de relance économique polonais aux fonds mobilisés par l‘Union pour la sortie de crise, dans l’attente d’une conformation de Varsovie aux règles du droit. Mateusz Morawiecki, s’est bien sûr insurgé contre ce qu’il estime être un chantage. La Hongrie campe également sur des positions populistes, anti-européennes et elle a subi la même mise en garde. En fait, la césure paraît plus tranchée que jamais entre une Europe occidentale traumatisée par le Brexit et en recherche de réassurances dans ses valeurs fondatrices et, face à elle, le flanc oriental de l’Union  tenté par le souverainisme et essentiellement sensible aux aides économiques que celle-ci lui apporte.

Les institutions de Bruxelles ne peuvent, par construction, que s’opposer à une dérive qui fragilise tout l’édifice européen. Ursula von der Leyen s’est exprimée hier, sans ambiguïté, devant le Parlement européen sur la crise de l’état de droit le en Pologne et la primauté du droit européen. Elle n’a laissé aux contestataires aucune autre porte de sortie qu’un maintien du plein effet des Traités et de leur primauté  sur les législations internes. La question possède de fortes incidences ‘’identitaires’’. Elle n’est pas fortuite, elle ressurgira forcément.

A la base, 80% des Polonais restent pourtant favorables à un maintien dans l’Union européenne. Le jeu tactique du gouvernement autour d’un hypothétique ‘’Polexit’’ – solution logique à l’incompatibilité présumée – risquerait fort de faire tomber celui-ci aux prochaines législatives, ce qui devrait permettre de rétablir l’harmonie politico-juridique avec l’Union. Ce serait à la fois un traumatisme et une clarification salutaire. Mais Premier ministre polonais n’est plus aussi droit qu’auparavant dans ses bottes. Il semble chercher quelque biais ambigu pour rentrer dans le rang, sans perdre la face. Il a ainsi écrit à tous ses homologues européens qu’il pourrait accepter que les textes européens soient supérieurs aux lois polonaises (ce qu’il ne croit pas), mais qu’il ferait face alors à un problème constitutionnel qu’il n’est pas à même de régler.

Dans ce genre de cas, on convoque des élections générales. Le peuple polonais n’est-il pas souverain chez lui ?

* 19 octobre – Temps brumeux sur la Manche.  Tristounet, l’état des relations euro-britanniques, et les émotions aidant, celui des liens franco-britanniques. Le divorce a été sec, brutal et acté au couperet. L’heure est aux contentieux et aux suspicions. Tout ça aurait dû être évité. Aujourd’hui, le voisin d’outre-Manche est déserté par des corps de métiers immigrés ou expatriés, certains de sees étales s’en trouvent vides et les transports désorganisés, l’essence se fait rare, les communautés étrangères hésitent à rester. Tout ça pour ne rien devoir au grand marché européen et, surtout aux institutions communautaires qui en sont des rouages essentiels. La sacro-sainte souveraineté nationale a été mise au service de la séparation et elle trouve des échos tout aussi incisifs sur le continent.

Les droits de pêche dans les eaux britanniques en sont un déplorable exemple. Le Royaume Uni et, singulièrement, les îles anglo-normandes sont en droit de négocier ‘’souverainement’’, selon leur intérêt. Dans ma Bretagne, les armements de chalutiers sont rouge d’indignation devant les procédures d’octroi  des licences. Un bon nombre sont incapables de prouver leur présence ancienne et continue dans ces eaux poissonneuses et donc de remplir les critères. Le Homard et les langoustines se fond rares chez mon poissonnier. On aurait pu travailler sur des quotas d’ensemble plutôt que bâtiment par bâtiment. De là à organiser le blocus du port de Saint Hélier et de menacer la population de Jersey de lui couper l’électricité ! Et certains élus locaux qui s’y rallient. La prise d’otages est criminelle et inadmissible : qui sont les imbéciles qui veulent faire revivre la Guerre de Cent ans ?

Une autre blessure a été ouverte par le projet (américain) ‘’d’alliance’’  AUKUS en région indo-pacifique. Pas tant du fait d’un suivisme inconditionnel manifesté à l’égard de Washington (Paris aurait souhaité pouvoir en faire autant) mais de l’omerta maintenue pendant 18 mois à l’encontre d’une marine française étroitement associée à la Royal sur le plan opérationnel. On peut bouder. On pourrait aussi bien requérir de Londres un geste généreux et réaliste pour raccrocher le bateau français et dans son sillage, l’Europe, dans un grand plan d’ensemble, s’agissant d’une région ‘’chaude’’ du globe où la France administre des territoires.

Parlant de l’Europe, elle a eu quelque mérite à se préoccuper de la paix entre les deux Irlande. Dans ce volet sensible du Brexit, la négociation du protocole nord-irlandais s’est faite de bloc à bloc. Belfast a fait corps avec Londres et Dublin s’est fondu parmi les 27. Il faut reconnaître que la solution trouvée et acceptée par les deux parties est franchement bizarre et peu pratique : une frontière douanière en mer passant au milieu d’un Etat souverain. Cet arrangement à  »souveraineté écornée » crée une paperasserie et des délais difficilement soutenables. Bruxelles a d’ailleurs proposé d’alléger les procédures de moitié. Cela aurait dû être fait dès 2020. Mais, la blessure est aussi politique, nichée dans la fierté britannique.  De ce fait, la volonté du gouvernement de Boris Johnson de délier la Cour de Justice européenne de la gestion des contentieux sur le Marché unique relance les crispations et les suspicions (le Royaume Uni exerce-t-il une vengeance au-delà des désaccords de fond ?). Aux yeux du reste du monde, cette méfiance risque simplement de décrédibiliser la grande Europe (au-delà de l’UE). Elle existe et constitue notre voisinage le plus stratégique. Raison de plus pour mettre quelques bémols à nos susceptibilités, un peu archaïques et assurément stériles.

En une autre époque, j’ai pu constater la forte affinité entre les stratèges britanniques et français quant à leur vision du monde. De façon générale, les élites des deux pays se fréquentent avec plaisir. Quelle tristesse que les brûlots  des media des deux rives imposent un ton sarcastique et désobligeant à cette relation de toujours. Depuis la chute de l’Empire romain jusqu’à la Guerre de cent ans, on s’est certes pas mal ‘frités’’ comme entre toutes les tribus occupant un terroir, mais les Celtes des deux rives appartenaient aux mêmes familles et partageaient leur espace, leur langue et leur culture naturellement. Il faudrait s’inspirer de ce vieux cousinage.

* 18 octobre – Hyper, c’est trop !  »Hypersonique » est l’avenir de la géostratégie. Bientôt finira l’ère de l’équilibre de la terreur par la parité balistique. Les pions nucléaires seront redistribué entre grandes puissances, sans omettre la part revenant aux Etats voyous perturbateurs du TNP. On passe des courbes stratosphériques au rase-motte en zigzag à une vitesse de fou : cinq, six, sept fois le vitesse du son. La règle pour recréer l’équilibre restera la parité qualitative des systèmes d’arme et quantitative des arsenaux entre des acteurs considérés un par un, sans coalition. Encore faut-il qu’existe aussi une  »envie de dialogue », sans laquelle la course aux armements et le risque d’un passage à l’acte échapperaient à tout contrôle. Or, on le voit partout, il y a peu d’amour et de compréhension entre les géants nucléaires, ces temps derniers. Alors, le missile hypersonique sera-t-il l’arme offensive de déstabilisation de toute la société internationale ? Il faudra quelques années pour le savoir, mais, dans l’intervale, le risque d’une première frappe décisive, sans capacité de riposte peut devenir plus tentant. C’est, toutes choses égales par ailleurs, la posture d’Israël face au programme nucléaire iranien.

En décembre 2019, la Russie a annoncé, la première, la  »mise en service » d’engins  »Avangard », équipables d’ogives nucléaires. Elle a fièrement avancé qu’ils étaient capables de franchissement intercontinentaux au ras des pâquerettes, à des vitesses rendant tout repérage radar et toute interception impossibles. Mieux ou pire encore, ces missiles de croisières hyper-boostés seraient re-dirigeables en vol sur d’autres cibles et pourraient aborder leur but en surgissant depuis n’importe quelle direction. Les missiles anti-missiles (déjà déstabilisants pour la dissuasion) et les radars pointus du Norad et des frégates Aegis s’en trouveraient totalement dépassés et impuissants. Exit la guerre stellaire, retour au plancher des vaches. Une vraie cause d’alarme pour l’Hyper-puissance américaine, dans un scénario où des milliers d’engins hypersoniques réussiraient contre elle une première frappe paralysante (sans riposte possible). On en est pas là, bien sûr, et l’Amérique a largement le potentiel disponible pour  »combler le gap ». Mais quand même….

Et encore, si l’adversaire était unique et politiquement bien  »balisé », comme l’est la Russie. En championne absolue de la dialectique nucléaire au bord du gouffre, la Corée du Nord, elle aussi, a revendiqué, le 28 septembre, son accession à la technologie hypersonique. Sa maîtrise ne semble pas encore convaincante, mais un essai a eu lieu, parmi une série de tirs balistiques. La Corée du Sud en garde pour elle les paramètres. On peut néanmoins compter sur les Nord-Coréens pour aller jusqu’au bout de leur mise au point, avec l’acharnement qu’ils ont déjà eu à faire la bombe. Pyongyang, dans son délire, affirme  »multiplier par mille (sa) capacité défensive ». Ses cibles favorites se trouvent évidemment aux Etats Unis. Les Nations Unies aussi, dont le Conseil de sécurité suit la crise et tente de restreindre tant se peut la fuite en avant nord-coréenne ont de quoi se faire du souci. Mais d’où Pyongyang s’est-il procuré les secrets de fabrication de son  »arme absolue » ?

Dès août 2018, Pékin a fait connaître l’existence de son projet  »Ciel étoilé 2 » théoriquement capable de croisière à une vitesse de plus de 7300 km/h. Il répond à des normes plus performantes encore que son alter ego russe. Le Financial Times a surtout révélé (sans démenti chinois) qu’il avait réussi, en août dernier, un trajet complexe autour du globe. Lancé sous une fusée Longue Marche, il aurait terminé sa boucle terrestre à 32 km de son point d’impact prévu. C’est peu pour un potentiel vecteur nucléaire. Les progrès spectaculaires du programme chinois ont pris de court l’Occident. Jamais la Chine n’avait étalé un tel avantage stratégique, qui plus est à un moment où ses relations se tendent rapidement autour de la question de Taiwan (l’Amérique est le seul obstacle à une invasion armée) et d’une multitude d’enjeux économiques, technologiques et diplomatiques. Ce n’est pas le contexte idéal pour rétablir l’équilibre autour d’un nouveau système d’arme optionnellement nucléaire. La transition s’annonce délicate.

La conception bien française de la dissuasion – au niveau d’arsenal le plus bas possible – était déjà sérieusement entamée par la  »Guerre des étoiles » et par le recours aux missiles de croisière de longue portée. Des étapes intermédiaires ont été aménagées entre les scénarios extrêmes d’entrée en conflit. La France pourra-t-elle rester longtemps dans la course ? Le doit-elle, d’ailleurs ? Elle a une campagne présidentielle devant elle pour y réfléchir.

* 15 octobre La France emmurée. Avec 0,5 % de nouveaux arrivants par rapport à sa population, certains pensent la France ‘’envahie’’ (surtout en période électorale). La principale composante de ce flux très modeste résulte des mariages franco-étrangers. Va-t-on empêcher nos compatriotes de convoler avec les personnes de leur choix ? La seconde source est aussi une obligation constitutionnelle : la réunification ou le regroupement familial. On devrait plutôt préférer les familles, structurantes, aux individus solitaires. Les études universitaires gratifient le pays de la venue de 90.000 étudiants : c’est peu pour une économie qui a des ambitions mondiales. L’asile comme la demande de séjour viennent après avec environ 80.000 demandes prises en compte. Les entreprises françaises sont bien heureuses de trouver parmi ces gens, souvent jeunes, des travailleurs à embaucher dans des secteurs en tension ou dans les high-techs pour combler les déficits de l’offre. Les naturalisations, le plus souvent comme suite des mariages réduisent d’autant l’effectif des étrangers-résidents. 36 % de étrangers installés régulièrement en bénéficient. C’est un plus pour la vitalité du pays et pour son économie.

En raisonnant en ‘’stock’’, la population de l’Hexagone comprend 6,8 millions d’immigrés pour 67,3 millions d’habitants, soit 10,2 % des résidents sur le territoire. Les politiques de restrictions à l’immigration, plutôt que de les intégrer, plus ou moins un demi-million de clandestins malgré eux. En supposant qu’ils ne circulent pas ailleurs dans l’espace Schengen (ce qu’ils font), le ‘’vivier’’ total des étrangers se montera entre 11 et 12 %. La moyenne s’agissant des pays de l’OCDE est de 13,6%. Dans ce total, le nombre d’expatriés ou de conjoints venant d’autres pays industrialisés est difficile à isoler mais il doit être substantiel. On allait oublier les retraités allemands, britanniques, belges ou néerlandais qui viennent dépenser dans ce pays béni des dieux les pensions qu’ils ont gagnées ailleurs : carrément de la philanthropie. Avec l’Italie et la Lettonie, la France est au bout du compte l’un des pays de l’OCDE les moins poreux à la pénétration étrangère. L’Allemagne (16,3% d’étrangers) a fait sept à huit fois mieux en 2015, la Belgique abrite 17,2 %, la Suède a accueilli près d’un quart de sa population en provenance de l’étranger, même la Pologne  s’ouvre libéralement à ses voisins de l’Est, en particulier les Biélorusses. Collectivement, l’Europe, représentant 6,6 % de la population mondiale, ne prend à sa charge que moins de 5% des déplacés et réfugiés victimes des maux planétaires. Elle dresse, par contre, des murailles ‘’protectrices’’ en sous-traitant à ces voisins des rives sud et orientale de la Méditerranée et au Niger le soin de bloquer les flux.

La France n’est pas cette terre d’immigration grande ouverte dont certains s’affolent, elle serait même assez malthusienne. Elle attire plus les élites que les malheureux, sauf peut-être dans la sphère francophone.  Alors, quelle raison de s’agiter depuis le donjon la forteresse ? Que veut-on faire dire aux statistiques de l’INSEE ? L’honnêteté voudrait qu’on ne quantifie que les arrivants qui s’installent pour de bon, la France constituant un carrefour de circulation au milieu de l’espace Schengen… et aussi qu’on n’attribue les termes de ‘’Français’’ ou ‘’résidents étrangers’’ selon le cas et la situation, à ceux qui ont fait souche et ne sont absolument plus des ‘’migrants’’. Le vice est politique et idéologique. Il réside là : dans un biais pervers d’enfermement des migrants historiques (qui donc ne le sont plus) dans cette polémique catégorie ‘’migrants’’. C’est un biais destructeur de la cohésion nationale, une sorte de pas initial vers l’apartheid social. Un quart des Français ont au moins un ascendant étranger. Tant mieux ! Pas bon à dire en période électorale ? Et après !

* 12 octobre – La gîte de la barque irakienne. Quelque 25 millions d’Irakiens ont été appelés aux urnes. Peu de peuples, au Moyen Orient, ont vécu autant de guerre et de basculements politiques depuis la fin des années 1960 et le long règne de Saddam Hussein. Au point  qu’aux yeux de son peuple, l’avenir reste un point d’interrogation, un flou sur la scène arabe. Les élections anticipées devaient calmer la révolte de la jeunesse irakienne catalysée, en octobre 2019 par la corruption générale des élites, une économie en panne, et une société laissée à l’abandon dans ce pays producteur majeur de pétrole. Réprimé dans le sang – l’estimation est de 600 morts et de 30 000 blessés –, le mouvement a été étouffé. Ses militants ont été victimes d’enlèvements et d’assassinats sous les coups de factions armées inféodées à l’Iran, le Hachd al-Chaabi en particulier. Ayant commis ces forfaits, cette deuxième force au sein du Parlement sortant, essuie en retour un net recul électoral. Alliée à l’Iran, elle restera pourtant un pion décisif sur l’échiquier politique, à l’image du Hezbollah au Liban.

Le 11 octobre, le leader chiite – mais anti-iranien Moqtada al-Sadr a proclamé  victoire. Le courant de cet ancien chef d’une milice insurgée contre les forces d’occupation américaines devrait conserver son rang de première force au Parlement, avec plus de 70 sièges sur un total de 329. Par ailleurs,  »l’État de droit » de l’ancien Premier ministre Nouri al-Malik, considéré comme très corrompu, recueille 37 sièges.

Ces législatives, étaient les cinquièmes depuis 2003 et le renversement de Saddam Hussein, par l’invasion armée américaine. La campagne a été dominée par de puissants appels au boycott, qui ont finalement motivé une abstention record. Les électeurs ont trainé les pieds, dégoûtés d’une classe politique qu’ils estiment indifférente à leurs maux quotidiens et le taux de participation officiel a fléchi à 41%.

Toutefois, l’absence d’une majorité claire au sein d’un parlement éclatés en une myriade de petites formations va contraindre les nouveaux élus à négocier des alliances. Les tractations pour faire émerger un nouveau Premier ministre -traditionnellement un chiite – et un gouvernement composite promettent d’être longues. Au-delà les frictions partisanes de rigueur, on peut s’attendre à ce que la scène politique reste polarisée par deux emprises extérieures contradictoires : la présence des troupes américaines sur le sol irakien et celle de paramilitaires iraniens, instrument ‘’d’influence ‘’ envahissant de la République islamiste d’Iran voisine. La première  »occupation » disparaitra avec leur retrait des instructeurs et des forces spéciales annoncé pour l’an prochain. Les Français disent, eux, vouloir rester.

L’Irak finira-t-il par produire un gouvernement consensuel, un jeu politique sans milice armée et sans assassinat, une formule de relative stabilité intérieure ? Peu de pays de la Région ont su donner leur place aux générations montantes et aux petites classes moyennes. Il faudra laisser l’Irak se relever de l’intérieur. Sa situation ambivalente reste pour l’heure celle d’un quasi-vassal du turbulent régime iranien, en même temps qu’un allié obligé de l’Occident qui le voit en rempart contre la résurgence de l’Etat islamique. Difficile à concilier. Ne soyons donc pas trop exigeants !

* 11 octobre – La confiance est horizontale. On reproche souvent à la politique africaine de la France de se cantonner au cercle un peu faisandé de la France-Afrique. C’est assez injuste car Paris recherche depuis trois décennies des approches nouvelles auxquelles résistent généralement les pouvoirs en place. Raison de plus pour ne pas négliger ces nouvelles (et jeunes) élites et les petites classes moyennes africaines qui voient leurs aspirations bloquées par les’’ vieux crocodiles’’ incrustés dans leurs trônes. Pour un président français, même bien intentionné, la chose n’est pas facile tant sa personne incarne, aux yeux des sociétés civiles du Continent noir, une histoire (ancienne) d’exploitation et une pratique politique ‘’complice’’ des potentats locaux.

A l’occasion d’une visite à Ouagadougou, Emmanuel Macron avait débattu à bâtons rompus, il y a quelque temps, avec un panel d’étudiants burkinabés. Malgré sa brillance et quelques bons arguments, ceux-ci l’avaient poussé dans ses retranchements et il n’avait pas emporté leur confiance. Affirmer que la colonisation a été un crime contre l’humanité ne remet pas, d’évidence, les compteurs à zéro.

Remettre le couvert, mais cette fois, pas moins que pour un ‘’sommet’’ avec la société civile africaine à Montpellier  – à Paris c’eut été un affront diplomatique à l’égard des capitales – voilà qui était forcément risqué. Avec la complicité d’un habile penseur camerounais du ‘’post-colonialisme’’, Achille Mbembe, l’ambition affichée par l’évènement était de ‘’refonder les relations de la France avec l’Afrique’’. Un exercice irréaliste et grandiloquent dont on ne pouvait pas ne pas remarquer l’inspiration et la finalité essentiellement franco-françaises.

On y a vu ressurgir tous les abcès de souffrance du continent noir, par focalisation constante sur l’histoire coloniale. Pour se faire reconnaître, les ‘’forces vives africaines’’ doivent faire assaut de patriotisme et en appeler à la conscience de l’ancienne métropole. C’est assez classique et les citoyens invités n’ont pas mâché leurs mots, face au président-incarnation de leur histoire, un peu donneur de leçons en démocratie, qui les surplombait de son autorité et de son aura de puissance.

L’histoire était au rendez-vous mais tout le monde a été un peu court, s’agissant d’imaginer un partenariat également bénéfique aux deux bords et démocratique. L’Afrique est trop enserrée dans ses maux actuels, la France ne peut abandonner aucun des intérêts stratégiques qu’elle détient au sud du Sahara. Qui plus est, les Africains qui savent gratter, sous la superficie des mots, ont mis à jour les contradictions des stratèges parisiens : une succession dynastique au Tchad avalée sans trop de grimace puisque s’agissant d’un allié militaire, un engagement au Sahel contre le terrorisme jihadiste, destiné à protéger l’Europe plus que les Africains et encore, peu après le ‘’sommet’’, une méchante crise avec l’Algérie qui montre combien Paris peu perdre ses positions à poser publiquement en observateur critique (sans doute lucide et sincère) , de l’identité, de l’histoire et des mœurs politiques d’un peuple étranger. La diplomatie française ne pourra pas longtemps adopter une posture de Janus, mi-abbé Pierre, mi-Machiavel s’adressant au Prince.

Il y a des formules plus consensuelles bien que plus lentes. L’Europe entretien des assemblées de voisinage actives, liées aux accords de coopération qu’elle passe. Les nationalismes y sont moins exacerbés. Les Nations Unies aspirent à mieux accueillir les débats d’ONG et d’organismes d’opinion dans leurs nombreux fora. RFI propose chaque semaine à ses auditeurs africains d’exprimer leur opinion sur l’actualité, telle que vue en France. Il ne faudrait surtout pas renoncer à s’écouter et à se comprendre de peuple à peuple. Mais de façon horizontale, de préférence, désintéressée et avec constance.

* 8 octobre. L’Europe citoyenne en marche (?) Depuis la mi-septembre, des panels de citoyens se réunissent dans les locaux du Parlement européen à Strasbourg, afin de débattre de l’avenir de l’UE. Ces assemblées de citoyens tirés au sort prennent modèle sur la convention citoyenne réunie à l’initiative du gouvernement français pour tracer des perspectives et préparer des mesures nouvelles sur le climat. On sait bien que l’accueil est parfois mitigé l’égard de cette formule de représentation directe de la société civile, qui n’a pas force exécutive. Sans chercher à en magnifier l’ambition ni les moyens, elle peut faire émerger des propositions de caractère législatif que les parlements s’estiment tenus de reprendre à leur compte. C’est en tout cas une des rares formules simples et disponibles qu’on ait actuellement pour revivifier la démocratie et rapprocher la grande politique des gens. Une autre, à laquelle il sera fait recours, consiste à  porter le débat vers eux, là où ils vivent.

C’est  la vocation explicite des recommandations que présenteront, jusqu’à la mi-octobre, les citoyens ordinaires participant à la Conférence sur l’avenir de l’Europe. Quatre panels thématiques, représentatifs de  toutes les classes d’âge, de la parité et des 27 nationalités, se réunissent en trois sessions, du 17 septembre au 17 octobre. D’autres sessions auront lieu en ligne en novembre et finalement, entre décembre et janvier, dans différentes villes européennes. Ces panels de 200 personnes environ assistées par des experts indépendants, seront initiés à l’ensemble des idées nouvelles qui ont émergé depuis l’origine du processus, que ce soit au cours des événements organisés dans toute l’UE ou via des consultations en ligne. Les thèmes attribués aux panels ne sont pas exclusifs d’autres sujets que les participants voudraient soulever. En voici la liste :

Panel 1 – Une économie plus forte, justice sociale et emplois / éducation, culture, jeunesse, sport / transformation numérique

Panel 2 – Démocratie européenne / valeurs et droits, état de droit, sécurité

Panel 3 – Changement climatique, environnement / santé

Panel 4 – L’UE dans le monde / migration

Il faut souhaiter que la  Conférence sur l’avenir de l’Europe accouche de propositions convaincantes auxquelles il pourra être donné suite. Les panels de citoyens européens pourraient faire jurisprudence à l’avenir. Au-delà de son objet important, elle mérite une publicité, qui donne envie à plus d’Européens de s’exprimer sur leurs attentes et leur rôle dans l’Union européenne, dans l’idée de mieux affronter défis à venir. Elle devrait inspirer au Parlement européen, à la Commission et au Conseil un élan pour mieux les servir et pour renforcer la confiance, ce catalyseur de l’action dont toutes les institutions politiques souffrent de déficit chronique. Les piliers de l’UE s’y sont engagés… maintenant la vigilance citoyenne fera la différence.

* 6 octobre – Si vis Pacem … ‘’Gagner la guerre avant la guerre’’, la nouvelle stratégie militaire de la France, exposée par le nouveau chef d’état-major des armées, ne se démarque pas de l’adage ‘’si vis pacem para bellum’’. Prêt pour la guerre, dans l’idée de ne pas avoir la faire, l’idée est dans la continuité de la pensée stratégique de l’Hexagone et elle fait toujours sens. Mais on emprunte un peu plus à Sun zi : il faut avant tout acquérir une emprise sur les esprits, aveugler les sens. Sur la scène des multiples confrontations du monde, la dissuasions n’est plus seulement nucléaire, elle s’intègre aussi dans une puissance de feu (et de projection) et dans une posture qui force le respect. Sur cette base, le général Thierry Burkhard développe un concept ultra-moderne, qui bouscule un peu le décompte traditionnel des hommes en armes, des chars, avions, navires et canons. Il en a présenté les grandes lignes, le 1er octobre, devant les députés de la commission de la Défense de l’Assemblée.


‘’Gagner la guerre avant la guerre’’ implique de fortement progresser dans une série de domaines connexes aux systèmes d’armes, jusqu’à présent peu explorés. On plonge dans l’univers des high techs et du numérique. De fait, les  »opex » comme Barkhane au Sahel vont entrer dans une catégorie de sous-traitance basique : il va falloir entrainer les troupes à maitriser des spécialités plus ‘’pointues’’, qui primeront à terme sur les opérations de terrain. En filigrane, on devine la place majeure promise à la robotique militaire et aux drones de toutes sortes. L’espace devient un théâtre stratégique majeur, où la tentation est patente d’introduire des systèmes d’armes futuristes, à bas de lasers et de détecteurs de toutes sortes. On se rapproche de la conception américaine de conflits ‘’télécommandés’’ à grande distance sans soldat – ou très peu – au sol. Dans cette optique, une place novatrice doit aller à la lutte informationnelle, via les canaux informatiques et les réseaux sociaux pour répliquer aux tactiques de confusion portées par des pays adverses. La guerre électronique semble destinée à fusionner à la guerre psychologique. Un service de vigilance de protection contre les ingérences numériques étrangères va bientôt être mis en place sous l’autorité du premier ministre et sous la gestion pratique de la Défense. On va protéger nos esprits des campagnes d’infox et de confusion conduites par les ennemis de la France – un sujet qui ne porte pas à rire l’esprit citoyen. Ce vaste et sulfureux domaine qui touche aux bases de la démocratie pourrait-il être l’apanage de la seule Défense, sans incidence négative sur les médias et les opinions publiques ?


Le monde est dangereux et on aurait tort d’en être seulement spectateur. Le général Burkhard estime que tous les Etats sont ‘’concurrents’’ entre eux. ‘’Compétition-contestation puis affrontement” constitueraient la dynamique des tensions entre Etats. La France, vue par elle-même, représenterait la (seule) ‘’puissance d’équilibre’’. Mais les malheurs du monde sont loi d’être le fait d’Etats et de classes politiques. Prenons l’exemple des carricatures du Prophète. La possibilité de passer du soft au hard power implique surtout de cultiver ses alliés (voyez l’affaire des sous-marins commandés par l’Australie), de se faire comprendre d’eux, d’en augmenter le cercle au besoin, et de coopérer dans la formation, l’entrainement et l’armement d’armées moins bien dotées de pays qui se conçoivent en partenaires et amis. Il faut aller à leurs devants. La fonction de prévention de la défense vise à conforter l’influence de la France en tant que puissance.
La coopération et les échanges de temps de paix trouvent toute leur place pour tuer dans l’œuf les germes de conflits hybrides qui se multiplient. Les conflits actuels commencent le plus souvent par des affrontements civils (éthiques, religieux, économiques, politiques, etc.) sans grand rapport avec la géopolitique. C’est dans une seconde phase, avec l’intervention de puissances étrangères appelées à la rescousse ou en quête de gais opportunistes qu’ils acquièrent une dimension de ‘’guerre’’ géostratégique.

On le sait, l’ONU est à bout de moyens pour assurer cette fonction préventive. Ce blog est séduit depuis longtemps par le projet d’un Conseil de sécurité social, économique et environnemental, parallèle au conseil de sécurité et fonctionnant en symbiose chargé de désamorcer les foyers de tension non-militaires ou pré-stratégiques. Dans un récent appel collectif, une douzaine de chefs d’Etat et un bouquet de personnalités demandent à l’organisation new-yorkaise de s’ouvrir plus largement aux organisations de la société civile. Des citoyens formés et déployés pour gagner la paix sans avoir à la perdre ? Pourquoi pas, s’ils sont aussi épaulés par des militaires formés à gagner la guerre… sans avoir à la faire.

* 5 octobre – L’ermite nucléaire des matins pas calmes. Pour mesurer la folie de notre monde disloqué, rien de tel que le thermomètre géopolitique de la péninsule coréenne. Dans ce théâtre hautement névralgique, le risque d’une nouvelle guerre impliquant les ‘’grands’’ n’a jamais été jugulé depuis l’armistice onusien de 1953. Les accrochages militaires, les apparitions d’armes de destruction massives comme les coups d’éclat diplomatiques les plus inattendus s’y succèdent, tel le sommet qui a réuni Donald Trump et Kim Jong-un  à Singapour. Les épisodes de tension tournent presqu’en boucle et diffèrent peu, les Etats Unis (dont le Nord veut obtenir le retrait des forces de toute la Péninsule) ou le gouvernement de Séoul en font les frais. Le régime de Pyongyang ne craint rien autant, en effet, que la sobriété et l’oubli. Pour se maintenir constamment sur l’avant-scène, il se montre sans cesse à l’initiative, dans une agitation provocatrice, qui peut paraître brouillonne et qui accroit délibérément l’incertitude et le sentiment du danger. En quatre ans, il a procédé, au moins, à six essais nucléaires en total mépris du Traité de Non-prolifération, élaboré à la fin des années 1960 en tant que pilier de la stabilité stratégique. Avec la complicité – bien plus discrète – de l’Iran, du Pakistan et de l’Inde la RDPC (Corée du Nord) s’ingénie à faire table rase de toute régulation en la matière. L’ONU a voté contre elle des sanctions dont elle n ‘a cure, son souci actuel étant de mettre au point les ogives et les lanceurs qui la feront accéder au rang de puissance stratégique mondiale, capable de faire face aux Etats Unis, de faire chanter le Japon et d’acquérir une totale indépendance vis-à vis de son ‘’protecteur’’ critique chinois.

Le 1er octobre, Pyongyang affirme avoir testé un missile de croisière hypersonique dont la vitesse est censée déjouer toute parade du camp adverse. Elle a aussi annoncé avoir lancé avec succès un missile balistique après avoir testé la veille un missile anti-aérien d’un type  inédit. Tout un bouquet. A l’administration Biden qui l’avait sondé sur les modalités d’une reprise de contact (discrète), le régime a répondu vertement ‘’non’’. Réuni à la demande des Etats Unis, de la France et du Royaume Uni, le Conseil de sécurité de l’ONU n’a pu que constater son impuissance actuelle ne parvenant pas à s’accorder à réagir par une déclaration commune  Paris aurait voulu que soit marquée une préoccupation face aux transgressions constatées et que les 15 membres appellent à appliquer pleinement les sanctions économiques décrétées par l’ONU en 2017. Comme toujours, la Russie et la Chine se sont opposées à toute prise de position, chose ‘’non pertinente à ce stade’’. Pyongyang peut donc poursuivre tranquillement sa mégalomanie guerrière et faire peser sur le monde le danger d’une conflagration mondiale. Pour nous égarer un peu plus, quelques jalons paraissent posés dans le sens d’un rétablissement du téléphone avec Séoul. A moins que … On a du mal à décrypter, on n’y peut rien après tout, on est même un peu lassé, donc : n’y pensons plus ?

* 4 octobre – GRRR : le ton monte !  Depuis quelque temps, le ton monte entre la diplomatie française et ses partenaires étrangers. Enorme ‘’coup de gueule’’ contre l’Australie, qui fait faux bond sur le contrat des sous-marins ; bouderie et reproches adressés à Washington, qui a frappé d’‘’un coup dans le dos’’ son plus vieil allié en le shuntant de son dispositif stratégique en ‘’Indopacifique’’ ; dénonciation furieuse de l’illégitimité de la junte malienne qui l’accuse d’un ‘’abandon en plein vol’’ tout en louchant sur les mercenaires de Poutine pour la remplacer. Dès le surlendemain de ce cette prise de bec et sans préavis aucun, un grand coup de sabre silencieux ampute la circulation des Maghrébins – souvent des parents de nos binationaux – entre les deux rives de la Méditerranée. Cette mesure unilatérale fait l’effet d’une bombe, dont Paris assume sans état d’âme l’impact humiliant et même déstabilisant. Après quelques protestations plutôt modérées des gouvernements ‘’punis’’ de façon publique, on aurait pu s’en tenir là…

Mais non. Il fallait bien que l’opinion perçoive que l’heure n’est plus aux vacheries feutrées et aux sous-entendus doucereux dans la tradition des chancelleries. Fi des traditions de discrétion et de respect des formes et des convenances ! La diplomatie française au niveau suprême se fait incisive, offensive même. A l’occasion d’un dialogue qu’il a improvisé avec ceux que l’on nomme les petits-enfants de la guerre d’Algérie, Emmanuel Macron assène coup sur coup : ‘’ l’Algérie s’est construite sur « une rente mémorielle ;  il y a une  haine contre la France, non pas de la part de la société algérienne mais du système politico-militaire. Ce système est fatigué, le Hirak (mouvement d’opposition de la jeunesse qui a fait tomber l’ex-président Bouteflika) l’aurait fragilisé. Abdelmadjid Tebboune, le président du pays, serait pris dans un ‘’système (politico-militaire) très dur’’. Enfin, pour achever le patient : La France sert de bouc-émissaire aux échecs du système, en tant qu’ex-puissance coloniale. Mais ‘’est-ce ce qu’il y avait une nation algérienne, avant la colonisation française ‘’ (en oubliant la Turquie ottomane) ? ‘’Qu’on soit les seuls colonisateurs c’est génial’’ !

Si cette plongée dans une crise aigüe avec Alger n’était peut-être pas calculée, le risque d’un tapage médiatique aura été assumé. Comment aurait-on pu garder confidentiels des propos aussi violents qui portent atteinte aux fondamentaux existentiels de l’Algérie actuelle ? Le propos aurait pu prendre la forme d’un excellent télégramme diplomatique destiné à un cercle confidentiel d’experts et de décideurs. Tous les Etats du monde se jaugent à huis clos et scrutent leurs failles respectives… mais chut ! Car, le ton mis à part, l’analyse tient la route et l’on ne peut critiquer le président français pour un manque de lucidité, du moins sur le fond. Mais, sabrant quasi-publiquement la légitimité du régime algérien, moquer ses échecs et diviser la société en trois blocs antagonistes (l’opposition au système, sans haine pour la France, les militaires dans une posture de haie et de fausses excuses et le président Tebboune, en quelque sorte ‘’otage’’ de ses prétoriens). Classiquement, le donneur de leçons un rien méprisant, est perçu comme s’ingérant dans les affaires de l’autre … ‘’de manière irresponsable’’, ajoutent les deux communiqués algériens courroucés. ‘’Conception hégémonique’’, souligne Alger, ‘’qui relève d’une vision éculée des rapports être les Etats’’. Il est clair que la déconstruction conceptuelle de l’épopée historique comme de la scène politique algériennes a quelque chose d’une intrusion, qui vous laisse à nu.

Les efforts pour arrimer ce grand voisin de la rive Sud à un ensemble euroméditerranéen à même de stabiliser la région (et de prévenir des opérations jihadistes sur le Vieux continent) pourraient s’en trouver compromis … à moins qu’on ne mise à Paris sur une chute prochaine du régime (ce serait pour le coup vraiment irresponsable !). Toute l’approche mémorielle par touches successives entreprise par trois présidences françaises pour panser et dépasser les blessures de la guerre d’Algérie parait ruinée pour un bon moment. Avec la même imprévisibilité que pour les visas, des représailles algériennes sont tombées. Outre le rappel de l’ambassadeur algérien à Paris – ce qui n’est pas rien – elles affectent des intérêts stratégiques français : l’accès au Sahel, via le ciel algérien, des avions militaires français participant à Barkhane et à d’autres opérations. Comment la brouille franco-algérienne va-t-elle être perçue en Afrique subsaharienne ? Cette France, fière de ses propos tranchants y collectionne les difficultés relationnelles, pas seulement avec le Mali. Elle n’a rien obtenue de concret, en retour de ses accès de colère contre l’Australie et les Etats Unis. Elle se heurte au Royaume Uni sur les dossiers post-Brexit (‘’give me a break’’, dixit Boris Johnson). Elle s’en prend à des partenaires plus qu’aux grands prédateurs du moment : la Russie, la Chine, la Turquie (qui -il est vrai – a absorbé quelques piques cet été). Les citoyens électeurs français aiment les postures brillantes et querelleuses et s’intéressent moins au fond. Mais doit on frapper tous azimuts ? L’état du monde est fragile et pourrait demander plus de pragmatisme prévoyant et de persistance. Juste une opinion.

* 1 er octobre – Torpilles à Kangourous. Un mois après le début de la crise des sous-marins entre la France et l’Australie, l’Union européenne annonce le report d’un mois des négociations prévues sur un accord de libre-échange avec l’Australie. La France  a déclaré publiquement qu’elle ne pouvait plus faire confiance au gouvernement australien et elle rencontre une certaine compréhension – pour un temps – du côté de Bruxelles. Le rappel de Jean-Pierre Thébault, l’ambassadeur de France à Canberra rend de toute façon difficile de traiter d’Etat à Etat comme si le contentieux était dépassé. Il n’est pas question, pour l’heure, de son retour au poste, ce qui singularise le froid de Paris avec l’Ile-continent, en comparaison de l’accalmie recherchée avec Londres et Washington. Le temps de l’expiation et de la contrition va durer un peu plus. Naval Group prépare une note ‘’salée’’ au gouvernement australien, en dédommagement de la perte du ‘’contrat du siècle’’.

Par-delà toutes ces manifestations d’humeur, une question ‘’lourde’’ se pose : la reconfiguration générale des alliances, par logique de ‘’blocs’’ géographiques, permet-elle encore de dissocier les intérêts de puissance militaire de ceux du commerce international (et de la libre circulation) ? La logique du libre-échange universel, loi absolue du commerce à la fin du XX ème siècle et credo de l’UE, n’est plus ratifiée par les peuples ni par les états-majors. Seules, les grandes entreprises et, évidemment, le secteur de la distribution, n’en démordent pas. Les récentes levées de boucliers contre les projets d’accords négociés de très longue date avec les Etats Unis et le Canada représentent un tournant stratégique. Ces accords ne passent plus. Les relocalisations se multiplient dans le sillage de la crise éco-pandémique, la proximité devient un impératif de sobriété et de santé.

Le monde nouveau se cloisonne en blocs culturels et militaires. Citons la guerre froide économique et technologique sino-américaine, les nouvelles routes de la soie chinoises destinées à escamoter l’OMC et les structures universelles du commerce, la constitution d’un bloc géant (sans les Etats Unis) en Asie-Pacifique, dont on voit bien qu’il se ferme à l’Europe (cf. la déconvenue concernant les sous-marins).

Tout indique qu’il nous faudra bientôt renoncer au steak de kangourou !