* 17 février – Centurions et intersociabilités

La réunion du G5 à Ndjamena a décidé un ajustement du dispositif militaire français et de nouvelles priorités pour la force conjointe. Pensant avoir affaibli l’Etat islamique, Barkhane va focaliser son action sur les groupes affiliés à Al-Qaida. Le sommet de deux jours, associant plusieurs partenaires internationaux, modifie le cap après celui de Pau, axé sur un renforcement militaire dans la zone dite des trois frontières (Mali, Niger et Burkina) et à l’envoi de 600 soldats français supplémentaires, les faisant passer de 4 500 à 5 100. La France et ses alliés africains se cantonnaient alors à une conception purement tactique et militaire du combat contre le jihadisme. Comme l’ont montré diverses déclarations françaises, à commencer par celles du chef d’Etat-major, le général Lecointre, l’objectif assigné à Serval en 2013 était de répondre, sans plan stratégique particulier, à un appel à l’aide de Bamako. Paris s’est mobilisé, pour confirmer son rang en Afrique. Ce n’est plus le but que poursuit l’opération Barkhane, systématiquement présentée à l’opinion française comme l’endiguement militaire d’une menace terroriste tournée contre l’hexagone. Cette ambiguïté mortelle aura permis d’escamoter les carences de Paris (agir pour son propre compte dans un scénario hypothétique, qui accorde peu d’attention aux Africains ) et de ses alliés africains (ne pas prendre à bras le corps les immenses faiblesses de leur gouvernance et leur incapacité à garder les populations dans leur propre giron).

Chacun sait que l’issue du conflit résultera des succès ou des échecs du développement humain dans la région, avec une grande part revenant à la compétition psychologique et culturelle entre jihadistes et gouvernements pour rallier les esprits. Mais comment y parvenir ? Parler de renforts ajoutés ou retranchés à l’effectif de Barkhane, espérer que les forces du G5 deviendront opérationnelles, se féliciter de l’arrivée de soldats européens des opérations spéciales Takuba, savoir confirmé par la nouvelle administration américaine le soutien américain logistique et de renseignement … tout cela serait très encourageant si le ‘’militaire’’ contribuait à consolider les gains humains. Or, un an après Pau et son « sursaut militaire » on doit lancer, à N’Djamena, le « sursaut diplomatique, politique et du développement », dixit Jean-Yves Le Drian, dans un aimable exercice de girouette aux vents du moment. C’est dire qu’on ajuste, sans cesse, en l’absence de tout plan directeur ou d’une vue d’ensemble et, à fortiori, de scénario de sortie. Après plus de huit ans d’engagement armé, Daech et Al Qaida progressent toujours plus, dans le Sahel, puis en Afrique centrale et dans la sous-région occidentale. Là où, seul, le Jihad fait la loi et l’emploi, les populations cèdent, région après région, à un opportunisme religieux primaire et surtout à la révolte des esprits qu‘alimente, sur le terrain, une situation ancienne d’abandon par les Etats.

Chair à canon, petits trafiquants oisifs ou villageois massacrés, les civils sont les principales victimes de ce conflit civil, téléguidé de loin. Le seuil des deux millions de déplacés a été franchi. Les soldats français initialement accueillis en sauveurs, sont perçus, avec le temps, comme des occupants. Comment reverser la vapeur ? Les gouvernements Africains penchent pour un dialogue politique avec l’ennemi, sur le modèle des ouvertures américaines en direction des Talibans afghans. Paris se braque, n’ayant pas trop confiance dans leur capacité à mener une telle opération sans imploser ou se soumettre. A Ndjamena on annonce relancer les efforts de développement … là même où on ne peut plus accéder et on ne détient pas de moyens d’action. Il faut donc que les militaires étrangers, si peu ombreux, absorbent le choc, en attendant mieux. Quitte à réduire un peu la voilure pour ménager l’opinion.
Combien d’opérations d’endiguement, du type de Barkhane, ont connu un réel succès au cours des dernières décennies ? Aucune. La tentation est forte de persévérer dans une entreprise infructueuse, ne serait-ce que pour justifier le temps, l’argent et l’autorité qu’on y a consacrés, en suivant une stratégie mal ficelée. Réveillons-nous !

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