* 8 décembre – Soigner l’Ours névrotique

Un dispositif militaire russe fort de 100.000 à 174.000 soldats s’est massé au fil des semaines le long de la frontière ukrainienne. Il est organisé en trois lignes de front successives et dispose d’un armement lourd offensif. Donc, il n’a rien à voir avec la force requise pour un accrochage frontalier. Au large des côtes d’Odessa, 65 navires militaires et 6 sous-marins croisent en Mer Noire, sanctuarisée à son profit par la Russie. Le port militaire de l‘Ukraine est cerné et le Donbass, pris dans la pince. Le spectre d’une nouvelle guerre entre dans les esprits. Cette fois, elle pourrait happer l’Europe dans sa tragédie. Faut-il s’inquiéter ? Biden et Poutine se sont téléphoné, ils ont opté pour une démarche de pressions et de marchandage et sont tous deux rationnels… mais à leur façon.

Cette fois-ci, l’armée russe n’effectue pas des manœuvres, comme c’était le cas au printemps dernier. La concentration de forces monte en régime, pour une projection … ou pour un bluff. Moscou joue, au minimum, l’intimidation, le test de la volonté des gouvernements de l’Ouest de ‘’mourir pour Kiev’’ … ou non. Tout dépendra, dans cette partie de bras de fer, de la volonté féroce du Kremlin de faire plier l’Occident mais aussi du crédit que ce dernier accorde à la psychose russe de l’enfermement. L’enjeu, vu du Kremlin, est de reprendre le contrôle – pas nécessairement la possession – du glacis stratégique oriental que la Russie a perdu en 1991. L’Ukraine est censé en être le pilier principal et les quelques attentions que lui portent l’Europe et l’OTAN – pour peu significatives qu’elles soient – sont intolérables à Vladimir Poutine. Comme les rois d’antan, il prétend disperser l’ennemi ou investir le fief de son vassal, faire donner l’Ost, prendre des gages territoriaux. A l’heure de la mondialisation, un féodalisme à la Machiavel campe à nos portes. La géopolitique c’est aussi ça.

Le côté ukrainien brandit bien haut son étendard de victime. Il gère la crise, un peu dans la même tradition populiste, face à un adversaire qui prétend, avec toupet, être menacé par plus petit et moins fort que lui. Qui verrait le régime de Kiev parti pour occuper Moscou ? Son  tort est plutôt d’être ostensiblement soutenu en équipement, par l’OTAN et de prétendre à la ronde en être l’allié. Il bénéficie, de la part de Washington, de divers engagements oraux de protection, qui ont enclenché un engrenage d’escalade militaire. La multiplication des mises en garde américaines laisse percevoir la possibilité d’une contre-offensive de l’OTAN, le cas échéant. Ceci n’empêche pas M. Blinken d’en appeler, pour le principe et pour la moralité du langage, à une solution diplomatique, solution à laquelle Moscou objecte ne plus croire. Les Européens n’ont pas été consultés, alors que la logique de guerre s’incruste dans les esprits. L’enchainement des tensions suscite une forme d‘hystérisation chez les deux principaux protagonistes.

Les déclarations américaines et celles de l’imprudent secrétaire général de l’Alliance postulent que l’OTAN ne refusera jamais une candidature émanant d’autres Etats de l’ancien bloc soviétique. Aucun interdit ne pèserait, en particulier, sur l’Ukraine ni sur la Géorgie, ces voisins honnis de la Russie. Ils  »défient » dans son ‘’étranger proche’’ tandis que l’Ours russe s’acharne à les démembrer, bloc après bloc. L’extension à l’Est du pacte militaire occidental constituerait de fait le pire des chiffons rouges, peut-être même un casus belli, aux yeux du Kremlin. L’Ouest avait, sans vergogne, franchi cette ligne rouge, lors de l’effondrement de l’URSS. L’Ours s’était senti menacé. Puis on avait tenté d’adoucir sa potion amère en lui promettant ‘’plus jamais !’’ et en tentant de l’intégrer, cahin-caha, dans une architecture européenne de dialogue et de coopération, remède imparfait à sa solitude. Il fallait bien calmer sa paranoïa revancharde.

Les agressions récurrentes lancées par la machine de guerre russe ont ramené le camp américain à sa perception dure. On a assisté à un changement radical de perception, de 2008 (annexion de deux provinces géorgiennes) à 2014 (révolution orange en Ukraine et dépècement territorial de l’Ukraine), jusqu’à 2020, qui a vu Poutine prendre la main sur une Biélorussie en révolte contre Loukachenko. Ne parlons pas des mercenaires Wagner en Afrique. On pouvait prédire facilement que l’Ours paranoïaque verrait, dans les sanctions et coups d’arrêt occidentaux, la manifestation d’un plan d’agression prémédité à son encontre. L’Ukraine constitue, dans cette hypothèse, un tremplin de guerre lancé contre lui, par l’Amérique. La chasse à l’Ours serait ouverte.

Moscou avait dit ne rien attendre de l’entretien téléphonique Biden – Poutine. C’était assez réaliste. Dans cette affaire, les Américains mettent surtout en musique leur leadership rétabli sur l’Occident. Les Français cherchent à faire exister l’Europe et, comme les Allemands, ils voudraient revenir aux paramètres de règlement classiques définis par les accords politiques de Minsk (sans les Américains) puis par le  format de dialogue restreint dit ‘’Normandie’’. Mais, il n’y a plus personne pour s’assoir à la table avec eux et, pour l’heure, Moscou travaille sur le rapport de forces. Bluff ? Maladie de la persécution ? Echec de la diplomatie ?

Irions-nous vers un avatar ukrainien de l’‘’annexion des Sudètes’’ ? Serait-t-il honteusement suivi d’une ‘’paix sauvée’’ du style de celle Munich’’ ? On pense à un remake illusoire de la piteuse négociation de 1938, rapidement ruinée par la survenance d’un conflit de continental. La question russe est là pour rester longtemps. Elle n’a pas fini de déstabiliser l’Europe, qui, malheureusement, n’a plus grand chose à dire sur le plan stratégique. Faudrait-il pardonner un peu, tourner la page et recoudre les morceaux épars de la grande Europe en un système stable mais hybride d’Est en Ouest ? Faut il au contraire refuser le chantage, la finlandisation des confins russes et la menace d’un acteur dangereux car névrotique, qui ne reconnait que la force ?  C’est le choix entre les années 1990 et les années Poutine…

L’Ours du blog me rappelle que son cousin russe ne se laisserait jamais mener avec un fouet et une longe dans le nez. Donc, on cherche des idées neuves.

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