* 9 février – La guerre des neurones

Dans la crise à multiples tiroirs qu’a ouverte Vladimir Poutine, le mérite revient sûrement à Emmanuel Macron de tenter une ‘’désescalade’’ vers un retour à la négociation. Bien sûr, l’option n’est pas encore levée d’une action militaire offensive de la Russie contre l’Ukraine ou contre tout maillon sensible de ce qu’elle estime être son glacis stratégique de droit (‘’l’étranger proche’’). Le risque de guerre demeure, alimenté par l’imprévisibilité de l’autocrate rigide et vieillissant, par son interprétation archaïque – metternichienne – du rapport de forces entre les Etats (pour lui : entre armées), sa quête pathétique du mérite, devant l’Histoire, d’œuvrer à un rétablissement de la puissance impériale russo-soviétique, alors que les Russes souffrent de régression économique et de pauvreté mais cherchent, il est vrai, un exutoire. Tant que chacun des problèmes posés n’aura pas été résolu, rien n’aura été réglé.

Quelques remarques  »psy », néanmoins, desquelles on pourra puiser un semblant d’espoir :

– Tout froid calculateur qu’il est, Poutine tient à garder la face. Il n’a rien dit au président français qui pourrait injurier le choix d’une solution diplomatique. Il donne même à penser qu’il pourrait – à la marge – sortir de son  chantage : ‘’la soumission ou la guerre !’’. Depuis plus d’un mois qu’il congèle aux frontières de l’Ukraine des corps d’armée coûteux à maintenir mobilisés et usés par leur position statique, il ne leur a pas donné l’ordre de passer à l’offensive. Le pari occidental sur le temps qui, peu à peu, émousse son animosité pourrait être le bon ;

– Du point de vue européen, on assiste à un resserrement des liens. Le triangle de Weimar est reconstitué avec une Pologne qui met de l’eau dans son vin (démantèlement prochain de sa cour disciplinaire de justice) et resserre les rangs. Paris et Berlin se coordonnent sur une stratégie de retour à la diplomatie et font la navette entre Moscou et Washington. Apaiser les frustrations fantasmatiques et fascisantes des uns, retenir les autres de débouler dans le saloon européen, un gros calibre à la main. On voit la ligne de partage. D’évidence, tous les européens ne sont pas encore sur cette ligne d’équilibre et certains même se méfient du jeu de concessions qu’ouvrira potentiellement le choix du dialogue. Mais, à part les deux trublions populistes – Viktor Orban et Boris Johnson – les dirigeants du Vieux Continent taisent leurs doutes et leurs critiques. L’Europe donne une certaine impression d’exister. C’est déjà quelque chose vu les circonstances ;

– Vu de l’autre côté de l’Atlantique, le réflexe consiste à brandir le gros bras de l’OTAN comme mode de dissuasion pour stopper les velléités folles de l’empire russe face à l’Ukraine. Il y a consensus entre Démocrates et Républicains, ce qui est rare. Les intentions sont certes sincères mais peu subtiles et le refus d’entrer dans la psyché complexe de Vladimir Poutine (c’est essentiel) ne concourt pas à une solution sur le fond. Ni Joe Biden, ni l’Amérique en général n’ont grand-chose à gagner sur la scène européenne, qu’ils voudraient bien lâcher au profit du théâtre chinois. Ils y ont des comptes plus ‘’sérieux’’ à régler. Cela donne provisoirement une marge d’action accrue à la Chine. Car c’est à Poutine que l’Amérique doit d’avoir à se réinvestir militairement en Europe et d’y être appelée pour traiter entre les deux ‘’Super-grands’’ (avec une petite omission de la Chine). Washington a été pris de cours, mais ses affidés au sein de l’Alliance – secrétaire général en tête – s’empressent de verser de l’huile sur le feu. Pourtant, avec une certaine finesse, Biden accepte de laisser agir, en première ligne, ses alliés européens. Certes, le mandat de confiance ne sera ni éternel, ni inconditionnel, mais il rend possible une certaine de replacer sur un plan politique le règlement de la crise, avec une marge de souplesse.

– Le gouvernement de Kiev préfère aussi la voie diplomatique, mais il s’enferme dans son inhibition à reconnaitre tout statut à ses adversaires séparatistes pro-russes, comme le prévoyait les accords de Minsk. Le président Zelensky  manœuvre en modèle de patience et de sobriété, se gardant de donner tout mauvais prétexte à une attaque contre son pays. Mais, osera-t-il braver la rigidité de son opinion public ? En admettant que la crise ne se développe pas seulement ‘’autour de l’Ukraine’’ mais, plus largement, entre la Russie et l’Occident, il lui faudrait n’entretenir qu’une ambition ‘’raisonnable’’ pour l’Ukraine. Vu le contexte géographique et historique, cela consisterait en ce que sa sécurité et sa souveraineté soient collectivement garanties, serait-ce à un certain niveau de concessions faites aux deux bords. Appelons cela des ‘’gages’’ ou ‘’éléments d’architecture sécuritaire’’, sans nier que ceux-ci incorporeraient aussi une petite dose de d’auto-contrôle stratégique. Le modèle qu’a élaboré la Finlande face à l’URSS durant la guerre froide est plus que convainquant en termes de libertés et de services utiles rendus à la paix. Il faut considérer, non pas ce que Moscou voulait faire de ce pays nordique mais sa bonne santé démocratique, ses libertés civiles et sa libre contribution à la stabilité de l’Europe. Laissons donc de côté le terme inutilement offensant de ‘’finlandisation’’.

Si la guerre, comme la prônait Sun Zi (ou Sun Tseu), est avant tout une question de tactique, donc un jeu psychologique, l’évitement de la guerre procède plus encore d’interactions complexes entre les psychologies de quelques décideurs. La géopolitique se mitonne dans les têtes, pas dans les chars. A part le cas – très hypothétique – d’une première frappe nucléaire réussie, sans réplique, les jeux dits à somme nulle n’existent pas. L’idée-même que le gros lot puisse être remporté par le fauteur de guerre ne reflète rien d’autre que la vue trouble d’un esprit névrosé.

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