* 24 septembre – Vexe-Action, version malienne

‘’Titillée’’ au Sahel, la diplomatie française réagit avec vigueur, comme elle l’a fait aussi dans l’affaire des sous-marins. A ceci près que  c’est le ministère des Armées qui fait fonction ‘’Quai d’Orsay’’ dans cette région. Il faut s’y  faire. On retrouve l’intrépide ministre française des Armées face à ce qu’il faut bien appeler un gouvernement voyou. Les colonels putschistes du Mali, issus du coup du 18 août 2020, sont les principaux acteurs de l’effondrement militaire de leur pays. Mais, ils ont leur fierté et ils détestent reconnaître  leur besoin d’une protection extérieure, surtout venant d’une ancienne puissance coloniale. Celle-ci, surtout, jauge leur faible capacité à gouverner, ce qui leur est insupportable.

Grand paraît l’amateurisme de ces néophytes arque boutés sur leur fierté de caste et moins soucieux de la défense de leur pays face à la déferlante jihadiste. La junte militaire de Bamako menace de basculer vers l’offre russe et joue avec l’idée de changer de tutelle protectrice. L’alternative, comme de coutume, concerne le groupe Wagner et les mercenaires sans insigne de Vladimir Poutine. On improvise un levier de pression sur la France pour qu’elle cesse de regarder la mauvaise gouvernance et on attise les sentiments anti-français qui couvent dans la population. La carte du nationalisme fournit facilement une aura.

La Centrafrique a déjà pratiqué ce revirement vers Moscou. Elle n’en a tiré qu’un surcroit de violence qui ne règle pas ses maux internes. Poutine ne demande  bien sûr qu’à dépêcher sa Bamako les tueurs sans âme du groupe Wagner. Mais en se payant sur la bête : l’exploitation exclusive de ressources minéralières du sous-sol en constituera le prix. En optant pour la dépendance à l’égard d’une dictature prédatrice des rares ressources économiques du Mali, on voit bien à quoi le ‘’deal’’ exposerait le Mali. Et donc, pas vraiment en quoi Wagner se consacrerait aussi bien ou mieux que Barkhane à rétablir l’intégrité du pays. Comment d’ailleurs l’armée privée russe pourrait-elle opérer parallèlement à l’opex française et aux G 5/ Minusma de la communauté internationale ? Sauf à chasser du Mali les ‘’gêneurs’’ occidentaux, africains et onusiens, évidemment. Le chantage de la junte malienne paraît irresponsable et pernicieux mais il n’est pas ferme pour autant.

Florence Parly a affirmé bien haut la détermination française à poursuivre les opérations militaires au Sahel (hormis les zones du Nord du Mali), sous un format concentré. Les forces continueront à engager le front des katibas jihadistes, mais sans avoir à ‘’occuper’’ les arrières. La préoccupation de Paris est de ne pas placer les soldats français et européens en situation d’occupants. A la lumière du précédent afghan et de l’expérience récente au Sahel, une présence trop pesante génèrerait de fortes tensions et la certitude un enlisement militaire. La ministre a donc bien ‘’secoué les puces’’ aux susceptibles colonels. Ils ont été priés de mettre en œuvre une présence défensive et administrative sur leur propre sol national, là où les combats n’ont pas lieu (mais où les tensions ethniques s’expriment). Mme Parly n’a pas mâché non plus ses mots sur la monstruosité d’un recours à Wagner/Moscou et s’est fait relayer auprès de Bamako par les voix des alliés de la France, européens et atlantiques.  Alors que la communauté internationale n’a jamais été autant mobilisée à combattre le terrorisme (au Sahel),’’ l’option russe serait celle de l’isolement », ‘’il faudrait en mesurer les conséquences’’. En termes clairs, le Mali s’exclurait du bouclier anti-jihadiste et de la communauté internationale.

Les premiers commentaires des colonels trahissent un certain flottement. Une bouée de sauvetage leur a été tendue. Si les choses rentrent dans l’ordre, les sociétés de service du ministère français de la défense pourraient monter pour eux une  »école de guerre », de quoi sauver la face. Il leur a aussi été rappelé que leurs voisins et partenaires africains s’inquiètent de leur peu d’empressement à organiser des élections pour rendre le pouvoir aux civils, en février 2022, comme la CEDEAO l’exige.

La mauvaise gouvernance est devenue le vrai sujet, avec quelques coups bien mérités sur les doigts et une carotte aussi. Il fallait bien une ministre-soldate, plutôt qu’un distingué diplomate de salon, pour accomplir ça. Repos !

* 23 septembre – Vexe – Action

La France n’est jamais meilleure en activisme diplomatie que lorsqu’elle est vexée. Et c’est peu dire que sa mise hors-jeu dans le Pacifique (et l’Océan indien), par une collusion ‘’anglo-saxonne’’, l’a froissée. Emmanuel Macron n’a pas perdu de temps pour rallier l’Union européenne de son côté – du moins Josep Borel, son haut représentant pour l’action extérieure et vice-président de la Commission – et mettre l’Inde, dans sa poche. Après un échange téléphonique avec Narenda Modi, Paris et New Delhi ont publié un communiqué commun affirmant leur commune ‘’volonté d’agir conjointement dans un espace indo-pacifique ouvert et inclusif ». Les deux pays se donnent pour ambition ‘’de promouvoir la stabilité régionale et la règle de droit, tout en écartant toute forme d’hégémonie ».

L’expression ‘’ouvert et inclusif’’ est une pique – transparente – contre l’esprit de ‘’club fermé’’ (Aukus) illustré dans l’affaire dite des ‘’sous-marins français vendus à l’Australie. L’épine a été intentionnellement glissée dans la chaussure de Joe Biden, au moment même où il vantait, à New-York, le multilatéralisme à l’Américaine et le compagnonnage avec les alliés. La réplique s’organise. Jean-Yves Le Drian a rencontré son homologue indien, Subrahmanyam Jaishankar, pour des consultations stratégiques. Quant à la dénonciation de  »l’hégémonie », on comprendra qu’elle s’adresse à la Chine mais aussi, en filigrane, à ‘’l’autre grande puissance’’. Fait incroyable, l’Inde, elle aussi, a été sortie de la stratégie Indo-Pacifique élaborée par Washington. ‘’Indo’’, ne signifie-t-il pas l’Inde ? …dont la présence est reconnue comme un contre-poids majeur à la volonté d’expansion chinoise. Quant à ‘’Pacifique’’, peut-on en sortir la Polynésie française, Wallis et Futuna, la Nouvelle Calédonie ? Il est assez évident que la France y est plus impliquée au plan stratégique que, par exemple, le Royaume Uni.


Cette réaction rapide est bien meilleure que la ‘’pleurnicherie’’ concernant le marché du siècle perdu, dans laquelle s’était enfermé J-Y Le Drian, en agent comptable de l’armement. Un tel contentieux ne devrait pas sortir du cercle des technocrates et des entreprises concernées. La réponse présidentielle vise plus loin, plus haut. Ni Paris, ni New Delhi n’ont envie de s’aliéner durablement l’Amérique, dont ils ont besoin pour agir dans le monde (voyez l’aide reçue par Barkhane au Sahel !). Et ce sentiment est sans doute réciproque, bien que de moindre intensité outre-Atlantique. Un réajustement général rabibochant tout le monde pourrait réussir, si Paris travaille, sans hargne, à une sortie de crise par le haut :

-Ce serait, au minimum, l’intégration de la France et de l’Inde par ouverture de la coalition fermée créée par les stratèges américains. Les deux pays apporteraient des moyens importants à un dispositif dissuasif dont ils pourraient influencer la conduite dans un sens moins agressif qu’initialement conçu. On ne voit pas trop ce que l’Amérique aurait à y perdre, surtout si l’on s’en tient aux propos pondérés de Joe Biden à l’ONU (pas de nouvelle guerre froide ni de confrontation gratuite, le droit international, l’action collective…).

L’Australie, dont la coopération militaire avec la France couvre tant la Pacifique que l’Océan indien, consoliderait son partenariat dans l’aire territoriale et les eaux maritimes des TOM-DOM. l’Inde aussi.

– Une option plus forte serait de fusionner l’Aukus à trois et le Quad (Etats Unis, Japon, Australie, Inde) dans une seule et même organisation… sans doute aussi, d’y introduire l’Europe, dans le sillage de la France. Sept samouraïs, en tout ! Cela désespérerait peut-être Boris Johnson dans sa farouche préférence pour une formule assurant la spécificité britannique et une distanciation d’avec les 27.

Bôf, tant pis ! (Demain : Vexe-action au Sahel)

* 22 septembre – Les barrières se lèvent, les murs demeurent

L’interdiction de voyager aux États-Unis, en vigueur depuis mars 2020, va être levée le 1er novembre, pour les nationaux européens et chinois. Bonne nouvelle ! Liée à la pandémie de Covid-19, la fermeture des frontières avait été décidée par Donald Trump et n’aurait dû durer que trente jours. Il est vrai que le pays a été particulièrement éprouvé par la pandémie : plus de 600.000 décès à ce jour. Sa fermeture au monde extérieur aura duré vingt mois. Cela se compare au recroquevillement de la Chine à l’intérieur de ses frontières, toujours en vigueur. Pour les voyageurs arrivant aux États-Unis, bientôt plus de quarantaine mais la présentation d’une preuve qu’ils sont vaccinés, un test négatif, le traçage par les compagnies aériennes et le port du masque.

Les Européens réalisent-ils leur chance de vivre sur un continent où, moyennant quelques contrôles, la circulation est possible ? Les temps sont durs, mais quand même un peu moins pour certains.

Les habitants du Vieux monde sont davantage vaccinés que les Américains. Le maintien du « travel ban » leur restait en travers de la gorge, alors que l’Union européenne et le Royaume Uni accueillent librement les visiteurs d’Outre-Atlantique, moyennant les formalités sanitaires qui sont désormais d’usage. L’absence de réciprocité devenait difficile à justifier et l »interdiction de voyage était d’autant plus troublante que Washington pratiquait, par dérogation, un régime de libre-accès sans restriction en faveur certains États pourtant submergés par la crise sanitaire et pour certains investisseurs. Dans un second temps (quand ?) les frontières américaines devraient s’ouvrir à l’Inde et au Brésil.

En revanche la circulation des pauvres et des exilés n’est pas près de se libéraliser. Joe Biden annonce la dispersion et le refoulement de dizaines de milliers d’Haïtiens massés sous un pont, à la frontière du Texas. La France des jours de campagne électorale entonne à nouveau le  »fais-moi peur » du  »grand remplacement », même si les arrivées d’exilés et autre  »sans papier » fléchissent et leur nombre reste insignifiant : pas même 1 % de sa population. La circulation humaine sur la planète se rétablira bientôt, mais entre le Nord… et le Nord. Idem pour la sortie de Covid !

* 21 septembre – Le  »Machin » et les machines de guerre

Premier jour de l’automne, moment des discours rituels à New York des dirigeants de la planète devant l’Assemblée générale des Nations Unies. Tout le monde s’en fout ! Et depuis pas mal de temps ! Les grands du monde sont en général polis (pas tous) mais la bienveillance n’est plus de notre époque et la Paix n’est plus à leur programme. Est-ce toujours cette ONU crée à San Francisco, au sortir de le seconde guerre mondiale, dans l’allégresse des peuples fatigués des affrontements ? Répond-t-elle toujours au besoin d’arbitrage des différends par le droit international et au devoir moral de les résoudre pacifiquement ? Papa (ou Grand Papa) y a cru. Le général de Gaulle a, lui, moqué le  »Machin », en bon souverainiste (l’ONU avait été sévère avec la France coloniale) et pour faire un bon mot. On oublie un peu vite que, sans les Nations Unies, la prolifération des armes nucléaires et la course quantitative aux armements militaires auraient atteint le stade de l’holocauste. ous ne serions pas là. Aussi, que jusqu’à des temps récents, le  »machin » new-yorkais est parvenu à prévenir des conflits dès leur phase initiale et à éteindre des guerres parties pour durer toujours. Il a établit des droits sans lesquels toute humanité se serait évanouie de l’espèce humaine. La réalité est que les membres de ce conseil, censé veiller sur la bonne marche du monde, ne méritent pas (ou plus) l’honneur de la fonction qui leur incombe.

Les cinq membres permanents ne représentent plus depuis longtemps la société internationale telle qu’elle fonctionne. Ils s’entendent plus ou moins pour bloquer toute réforme qui légitimerait leur monopole. Aucune crise majeure depuis celle de Syrie, en 2011, n’a pu se dénouer à New York faute de possibilité d’entente entre les  »grands ». La Russie de Poutine allume tous les incendies qu’elle peut dans les arrières cours de ses adversaires stratégiques. Elle pratique une guerre hybride menaçante et débarque en Afrique avec ses mercenaires Wagner. La Chine de XI Jinping se taille un empire sur les mers du Sud et se montre encline à lancer, pour la conquête de Taiwan, un conflit potentiellement mondial. Les Etats Unis de Joe Biden retombent dans l’unilatéralisme de Trump et tentent de refaire leur prestige et leur cohésion interne en affrontant le Dragon chinois. Le Royaume Uni se vend à qui veut bien, pourvu que ce ne soit pas l’Europe. La France se repaît de ses désaccords avec l’oncle Sam, parle fort sur l’avenir de l’Europe sans se faire entendre ni dissiper les soupçons à son endroit. Sa diplomatie de puissance moyenne, à assise économique limitée, est devenue parcellaire : elle n’est plus à l’échelle du monde.

Collectivement, le 15 du Conseil utilisent ce forum pour couvrir ceux de leur camp qui se sont mis en position d’agresseur, pour punir les protagonistes d’en face (qui les sanctionneront à leur tour)… et pour bloquer toute tentative de résolution des conflits. Même la pandémie qui a ravagé tous les pays dans une simultanéité sans précédent, n’a pas vu ces garants de la bonne marche du monde se réunir, encore moins décider une trêve des combats. C’est ainsi qu’on a abandonné aux armes de leurs assaillants des populations déjà victimes du virus. Pire, encore, de nouveaux conflits ont éclaté. Citons seulement l’Arménie/Azerbaïdjan, les zones kurdes de Syrie, la Libye envahie de l’extérieur, l’Ethiopie, le grignotage du Donbass qui a repris en Ukraine et les opérations au Sahel qui se sont étendues à de nouveaux pays, en se rapprochant du littoral du Golfe de Guinée, La note à payer (par les populations) pour toutes ces défaillances du système multilatéral est simplement effroyable.

On a aujourd’hui l’impression que le seul et dernier membre du Conseil de Sécurité serait … le secrétaire général de l’Organisation. Profond et pathétique, le plaidoyer d’Antonio Gutterres pour un retour au mode multilatéral, pour la préservation de la paix et de la stabilité, mais aussi pour soigner la détresse humanitaire de centaines de millions de gens, n’est guère repris dans les médias : ce ne serait rien d’autre que le blabla bien pensant habituel. Au Conseil, se succèdent les empoignades et les coalitions agressives. A l’idéal humaniste et pacifique des pères fondateurs de 1945 fait suite une machinerie à régler des comptes, parfois même à légitimer des machines de guerre. Ce blog tient des exemples précis à votre disposition. Mais, encore une fois, qui se soucie de ce que des Etats-vampires aient vider l’Organisation des Nations Unies de son sang ? Avons nous vu des foules à Paris, Pékin, Moscou ou New York manifester pour la Paix ? Avons nous vu des partis politiques inscrire le mot  »Pax » dans leurs priorités programmatiques ? N’entendons-nous pas d’innombrables voix bien intentionnées appeler à des jours nouveaux, climatiques, écologiques, éducatifs, sanitaires, de justice sociale, de développement, etc., sans trop réaliser que, sans la paix – et la stabilité corollaire -, rien de tout cela ne pourra se faire, même pour quelques » happy few ».

* 23 septembre – ‘’Torpillée dans le dos’’

Pour une fois qu’un contrat d’armement français n’était pas destiné à un dictateur tropical ! Avec l’Australie, les douze Barracuda à gazole dit ‘’classe Attack’’, constituaient le contrat du siècle, passé pour une fois avec une démocratie respectable et sérieuse. La marine cliente étant exposée, qui plus est, à l’expansionnisme chinois sur les mers du Sud jusqu’à la mer de Corail, c’était géostratégiquement sérieux. Un peu comme à l’époque où  l’Ile-continent faisait face  au militarisme du Japon. Raté, complètement raté ! Huit milliards passent sous le nez de ‘’Naval Group’’. Cherbourg et  la DGA s’en remettront : leur carnet de commandes est confortable. Mais la posture de moyenne puissance de la France : Boum, coulée !

Surtout, Paris pensait qu’un contrat aussi stratégique que celui-là scelle une solide alliance (la DGA a tendance à passer un accord de défense à chaque fois qu’elle vend un équipement militaire) et voilà qu’on hérite d’une crise stratégique et diplomatique d’ampleur. Le pire  est que  l’Amérique ait fait savoir, sans grâce aucune, à la France – son plus ancien allié – qu’elle ‘’ne compte pas’’ sur son échiquier stratégique. Cela creuse un énorme déficit de confiance. La colère un peu théâtrale du ministre Le Drian enfonce la France dans le rôle de l’épouse trompée. Elle l’expose aux apitoiements et diminue encore son statut de puissance.

 Par le petit bout de la lorgnette, on la voit en effet vexée à mort, au point d’adopter le registre du mauvais perdant colérique : le rappel des ambassadeurs (sauf avec  Londres) et toute une gamme de vitupérations (‘’Biden fait du Trump’’,’’ plus d’alliance’’ mais des ‘’coups dans  le dos’’, de la ‘’duplicité’’). La vieille épouse, trompée depuis 18 mois apprend soudain qu’elle est supplantée par une donzelle dont les ébats avec un cow-boy – plus costaud – ont été portés par une conjuration. Alors, elle gueule très fort. Dans la forme, on ne pouvait en effet faire offense plus disgracieuse : les trois conjurés ont rendu publique leur alliance exclusive et fermée à grand tapage d’annonces jubilatoires. Le cocufiage de la France a té rendu visible de tous, au point qu’on en oublie le cœur du sujet : l’inquiétante volonté de confrontation militaire avec la Chine.

La stratégie de pivot vers le Pacifique s’inscrit dans une perspective d’endiguement ( »containment ») assez archaïque Elle prend racine dans le besoin d’un ennemi extérieur pour insuffler à l’opinion américaine un esprit d’union sacrée et de grandeur retrouvée, une façon de transcender les fractures internes. Il y a une certaine continuité avec l’époque Trump, c’est vrai. Washington  a mis le grappin sur son club anglo-saxon (un concept très français, qui reprend du service) et, au passage, confisqué à son profit le contrat conclu par Naval Group, en vigueur depuis cinq ans. Il suffisait pour cela d’ imposer l’option de la propulsion nucléaire, que la France aurait pu fournir, mais dont Canberra ne voulait pas alors. On ne s’est pas attardé sur l’effet collatéral conduisant à dégrader la coordination stratégique avec la marine française dans une région du monde où Paris compte des territoires, de vastes eaux territoriales et une coopération active avec l’Australie. La stratégie américaine a emprunté la voie d’un ‘’coup’’ affairiste avec un fort parfum d’argent. Sans doute, la France est atteinte là où elle pèche souvent : exactement la même avidité à l’export d’armement, qui  lui tient lieu souvent, elle aussi, de politique extérieure. Le même ministre Le Drian aura géré l’une, en 2016, puis l’autre, dans la crise des sous-marins, signe aussi de la dérive vers les affaires des intérêts géostratégiques de long terme.

Car, dans cette affaire, tous les protagonistes ont opté pour le business avant la défense. L’Australie ne considérait sans doute pas Paris en allié intime, mais en simple fournisseur. Elle a néanmoins simulé le partenariat politique, sans être tout à fait pas satisfaite de l’évolution du coût du chantier (largement délocalisé sur son territoire) et par les délais que ceci entrainait. Canberra en aurait parlé avec Mme Parly.  Mais sans jamais évoquer une possible révision de ses choix, dit-on du côté français. Scott Morrisson parle de doutes anciens australiens, comme si le contrat était encore à négocier, qu’il n’y ait pas eu d’appel d’offres concurrentiel et qu’il n’avait finalement pas signé, en 2016. Est-il frappé d’amnésie ? La communication entre ‘’alliés’’ a dépassé le nul absolu.

Les médias français ne veulent considérer que l’aspect financier de ce coup de Trafalgar. Ils créent l’impression détestable que Paris pourra être ‘’consolé’’ avec un peu d’argent et quelques gentils mots. Belle absence de discernement !  Les Français, les Américains, les Australiens et les autres se montrent tous incapables d’exprimer à leurs opinions publiques les intérêts de long terme qui sont en jeu ! Aucun stratège militaire n’a d’ailleurs eu le droit de s’exprimer sur le sujet. Les partenaires européens campent sur la réserve, craignant encore ‘’un coup des Français’’ destiné à les mettre en porte-à-faux avec la ‘’matrice OTAN’’, dont ils connaissent l’usure… mais quoi d’autre ? L‘Union européenne comme les non-anglophones de l’Alliance s’habituent à absorber, au fil des crises, une dose croissante de doute quant à la consistance des engagements américains à l’égard de leurs alliés. Lassitude et résignation.

Le préjudice le plus durable sera bien sûr la perte de confiance et de cohésion entre alliés. La présence jubilatoire du gouvernement anglais dans le ’’club antichinois’’ – même comme ‘’5ème roue du carrosse américain’’ – casse l’engagement de Londres à rester aux côtés des membres de l’UE dans les crises stratégiques. L’existence de cette alliance de l’entre-soi (anglo-saxon) n’avait été communiquée à Paris que quelques heures avant son annonce fracassante aux médias. Pendant plus d’un an, donc, Londres a joué la dissimulation, le mensonge par omission, vis-à-vis de Paris. La coopération de défense franco-britannique aura du mal à survivre à ce qui est perçu comme une extension militaire du Brexit. Une rupture de cette sorte n’était pourtant pas souhaitée par l’ex-candidat Biden ni par Boris Johnson. On y est et on s’attend à ce que Washington et Londres recrutent à leur Club le Canada et la Nouvelle Zélande, dans la logique du programme ‘’Ears’’ d’espionnage, à cinq, du reste du monde. Surtout, la lune de miel franco-américaine, initiée par l’élection de Joe Biden, est pour un temps, torpillée. Tout juste publié, le concept Indopacifique de l’UE  se voit d’emblée contré, sans discussion possible, au profit d’une démonstration de muscle américaine. Dans la foulée du récent  retrait américain précipité d’Afghanistan, l’Occident se retrouve affaibli et divisé. Pas pour toujours, bien sûr mais le doute l’érode de l’intérieur. Pékin, Moscou, Ankara et beaucoup d’autres peuvent s’en réjouir !

* 17 septembre – un Sahel à tue et à toise

Adnan Abou Walid Al-Sahraoui, alias Awas, a été  tué par les forces françaises. Ceci a été confirmé par Emmanuel Macron en personne, sur Twitter, dans la nuit du 15 au 16 septembre : ‘’il s’agit d’un nouveau succès majeur dans le combat que nous menons contre les groupes terroristes au Sahel’’. L’action de Barkhane remonterait, en fait, à plusieurs semaines. Adnan Abou Walid Al-Sahraoui – Lahbib Abdi Said, de son vrai nom – était un ancien combattant sahraoui, passé par Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), avant de s’affilier à Daech. Devenu Emir de l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS) depuis 2015, il est tenu pour responsable de la plupart des attaques contre les étrangers et les populations villageoises dans la zone des ‘’trois frontières’’, aux confins du Mali, du Niger et du Burkina Faso. Son groupe avait revendiqué, en août 2020,  l’assassinat au Niger de six travailleurs humanitaires français et de leurs guide et chauffeur nigériens. Ses jihadistes agissent de façon plus sanguinaire encore que ceux du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), l’organisation rivale ralliée à Al-Qaida. Awas ciblait la France comme ennemi prioritaire… la réciproque était tout aussi vraie.

Ce succès de Barkhane va-t-il aider à justifier le retrait  de la force française au cours de 2022 ou, au contraire, accentuer le flottement des armées africaines,  peu susceptibles qu’elles paraissent de prendre le relais ? L’organisation djihadiste est-elle en voie d’attrition du fait de la neutralisation de plusieurs de ses cadres dirigeants ? La prochaine frappe serait, dit-on, destinée à Iyad Ag Ghali, le chef du GSIM. L’intéressé s’y attend. Ce groupe lié à Al-Qaida a développé une pratique d’administration des  territoires qu’il domine. Aux yeux de certains civils, notamment des Touaregs, sa gouvernance est plus supportable que celle de l’Etat malien, que celui-ci soit absent ou en posture de prédateur. Le plus gros problème se pose bien à Bamako et dans les autres capitales politiquement indéfendables.

Au Ministère de la Défense, on table sur une perte de cohésion des jihadistes liée à la disparition de leurs chefs historiques et à la montée d’une nouvelle génération moins unie et moins expérimentée. Dans tous les cas, les recrutements à la base ne se tariront pas. Lorsqu’elles s’allient entre elles, ces guerillas constituent des armées pléthoriques, coordonnées et habiles. Elles dépassent alors les capacités offensive ou défensive du petit (mais vaillant) dispositif français. La parade pourrait venir d’une stimulation des conflits intestins entre ces katibas sectaires, en jouant sur la rivalité Al Qaïda – Daech et sur les dissensions tribales. C’est une tâche très pointue et pas exclusivement militaire, mais également un jeu risqué, car la dynamique de la vengeance pourrait inciter certains chefs jihadistes à fomenter des attentats sur le sol européen.

* 16 septembre – L’Union fera-t-elle la force ?

Un point sur l’état de l’Union – sur le mode américain – en plein septembre. Pourquoi pas ? Il s’est passé beaucoup de choses dans le monde qui déstabilisent la civilisation humaine et concernent donc aussi l’Union européenne. A moins, bien sûr qu’on la considère comme une grosse autruche, la tête douillettement enfouie dans le sable… et qui préfère ignorer le coup de matraque qui va l’assommer d’on ne sait où. Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, n’est pas au nombre de ces inconscients autocentrés. Elle sait bien que l’avenir des Européens et leur capacité à faire face au monde passe plus encore par Bruxelles (et aussi par les exécutifs locaux) que par le truchement des Etats-membres, dépourvus de moyens, obsédés par les échéances électorales et portés à se chamailler sur tout. Les 27 ressemblent bien à des tribus gauloises face à l’offensive de Rome (le monde extérieur). La Commission a plus de vision, bien qu’elle soit ligotée par l’impératif du consensus entre les capitales et par un défaut du pouvoir exécutif (le Parlement et le Conseil ne constituant pas un duo d’autorité).

Bref, Ursula a donc prononcé, le 15 septembre, son discours sur l’état de l’Union, dont elle s’engage à faire un rendez-vous annuel. Fort bien. Espérons que les autres institutions européennes mais aussi les capitales sauront lui embrayer le pas par des propositions et des volontariats.

Concernant le Covid-19 Mme von der Leyen s’est réjouie du succès de la vaccination au sein de l’UE et a annoncé l’attribution de deux cents millions de doses de vaccins supplémentaires au programme Covax d’ici mi-2022. Ce don (d’Astra Zeneca, dont on ne veut plus chez nous ?) s’ajoutera aux 250 millions de doses déjà annoncées. ‘’C’est un investissement solidaire et c’est aussi un investissement dans la santé mondiale’’, a-t-elle souligné. L’assistance à l’acquisition équitable des vaccins et à la progression vers l’immunité collective est un domaine que la Commission a pris directement en main, sans trop s’attarder sur ses compétences de par les traités. Elle est parvenue à suppléer à l’impéritie de certains de ses Etats-membres et à coordonner la levée des restrictions à la circulation des personnes. Gros impact, donc, sur la vie des citoyens. C’est, par ailleurs, un volet significatif du ‘’pouvoir doux’’ (soft power) en politique extérieure de se projeter en protecteur (sanitaire) des pays du Sud. Dans la perspective des cycles pandémiques qui s’annoncent, le Vieux Continent peut regagner, par cette voie, une part de l’influence perdue au début de la crise du virus Covid, du fait de puissances plus dynamiques et plus agressives.

Un sommet sur la défense européenne au premier semestre de 2022 ? Voilà qui paraît taillé sur mesure pour le président français, qui exercera la présidence tournante. Et on comprend la Commission de lui avoir prudemment délégué un sujet aussi explosif, qui va générer une énorme polémique et le risque d’une paralysie, comme la Communauté européenne de défense l’a fait à la fin des années 1950. Les forces d’inertie sont énormes dans les opinions publiques. Les loyautés des dirigeants vont souvent vers l’Atlantique Nord plutôt qu’à Bruxelles. La radinerie est la règle concernant les dépenses militaires. L’état du monde et ses dangers, au lieu de susciter un sursaut, deviennent un objet de déni : l’autruche enfonce sa tête plus profond. ‘’Ce qui nous a retenus jusqu’à présent n’est pas seulement un manque de capacités, c’est le manque de volonté politique », dixit Ursula. Pratiquement, il faudrait réaliser une Europe fédérale pour gérer la défense à 27. Mission impossible.

A l’extérieur, la débâcle occidentale en Afghanistan est aussi celle de l’Europe, même si les Etats Unis en assument la responsabilité principale. Pourquoi donc a-t-on laissé l’OTAN être détournée par des aventures orientales mais pas au Sahel et à quoi sert désormais cette alliance ? Va-t-on nous embarquer, par la suite, dans un duel stratégique avec la Chine ? La demande a été faite et Washington construit un dispositif d’endiguement militaire dans le Pacifique, au sein d’une alliance privilégiée avec le Royaume Uni et l’Australie (laquelle renonce du coup aux 12 sous-marins commandés à la France au profit de bâtiments américains à propulsion nucléaire). Faut-il suivre, faut-il renoncer à une préférence pour l’équipement de défense européen ou, au contraire, imposer une discipline ? La réflexion sur l’autonomie des Européens ne sera pas un fleuve tranquille… si toutefois elle parvient à terme. ‘’Le moment est venu pour l’Europe de passer à la vitesse supérieure pour se défendre contre les cyberattaques, agir là où l’Otan et l’ONU ne sont pas présents et gérer les crises à temps », a expliqué Ursula. Constituer un roc de stabilité et de droit là où l‘anarchie prévaut : l’idée séduit. Quant aux modalités, la mention d’une force européenne de réaction rapide de 5 000 militaires tient du gadget. Elle renvoie aux multiples tentatives – sur une plus grande échelle – qui ont émaillé les débats sur la défense dans les années 1990. Sur le papier et même en effectifs réels, ces forces ont existé, mais on voit les Français très peu épaulés par d’autres dans leurs opérations au Sahel. Le problème tient à la totale (et archaïque) souveraineté des Etats-membres, libres de ne PAS engager leur contingents au combat. Josep Borrell synthétise la chose ainsi : ‘’Vous pouvez disposer des forces les plus avancées du monde, mais si vous n’êtes jamais prêts à les utiliser, à quoi servent-elles ?’’ Ce n’est pas gagné d’avance. Bref, on souhaite à Emmanuel Macron non pas du courage (il en a ) mais de l’écoute et une sacrée force de persuasion.

* 15 septembre – Reprendre langue avec les talibans

Ce blog a été un rien catégorique concernant le rôle de l’émirat du Qatar en Afghanistan. Il reconnaissait que Doha était un interlocuteur obligé avec les talibans. Il n’y en a pas d’autre, c’est vrai. Mais il exprimait le doute que sa diplomatie puisse vraiment extraire de griffes talibanes les masses de malheureux laissés pour compte par le retrait américain. Sur ce point, c’était à moitié réaliste. Ainsi, 49 français ont pu rejoindre, hier, Doha puis Paris sur les ailes de Qatar Airways. D’autres occidentaux vont en faire autant à plus long terme. C’est un demi soulagement. Les nouveaux maîtres de Kaboul souhaitent  »se débarrasser » des étrangers inassimilables à leur loi rigoriste. Ils tiennent donc leur  »promesse » sur ce point et s’entendent avec le petit émirat, chef de file des frères musulmans, pour qu’il organise pratiquement ces départs. Mais s’agissant de leur engagement à laisser partir les Afghans qui le souhaitent, les talibans mentent (comme le déclare Jean-Yves Le Drian) et n’ont aucun souci des enjeux humanitaires. Une lutte pour le pouvoir semble en cours entre leurs chefs. Le mollah Baradar, tête de proue des  »pragmatiques » ne répond plus à l’appel et les éléments les plus durs ont le vent en poupe.

On est pourtant entré dans la phase post-militaire de la crise afghane. Celle que les guerriers islamistes ne savent pas gérer. Nos répulsions politiques ou confessionnelles ne comptent plus : seul importe le sort matériel et moral de 38 millions d’Afghans dont la vie est fracassée et la survie compromise. Antonio Guterres a raison de marteler ce point et de s’inquiéter de l’immense détresse alimentaire, médicale, financière, etc. qu’entraîne la victoire talibane. Il est dans son rôle réaliste et lucide de  »patron » de l’ONU d’argumenter en faveur de contacts – voire de vraies relations – avec les  »étudiants en religion », car c’est seul moyen de permettre le sauvetage. D’ailleurs, une récente réunion de bailleurs de fonds internationaux à New-York à aboutit à une mobilisation  »’potentielle » de plus d’un milliard de dollars.  »Potentielle » et même seulement  »virtuelle », tant que l’Occident, humilié par cette guerre perdue, attachera à la libération des fonds des conditions politiques – conformes à la morale – que les nouveaux maîtres de Kaboul, archaïques, ignorants et autocentrés, ne vont pas accepter. La tentative consistant à parler aux talibans et de s’assurer de leur vigilance anti-terroriste (Al Qaïda et Daech sont chez eux, en petit nombre), en échange de notre aide humanitaire doit être poursuivie. L’Afghanistan, perdu militairement, reste  »re-gagnable » par une soft politique intelligente, plus sobre, plus généreuse, plus patiente.

* 14 septembre – Jihad endemique et socialités contagieuses

L’expansion jihadiste procède, on l’a vu, des erreurs stratégiques et des canaux dangereux suivis par la réplique occidentale autant que du délire nihiliste d’une minorité de musulmans ultra-politisés, sorte d’ ‘’Action directe’’ à la sauce islamiste. Sans l’arrogance cynique des néo-conservateurs américains – les Dick Cheney, Donald Rumsfeldt, Paul Wolfowitz et autre John Bolton, etc. et la vacuité stratégique de George W. Bush – l’Occident aurait conservé son âme et l’image de l’agressé, pour un temps tout au moins. Malheureusement, ces dirigeants dogmatiques ont voulu Abou Ghraib, Guantanamo, les charters de la CIA, la plus terrible machine à torturer sans doute produite en terre ‘’chrétienne’’, depuis l’ère nazie. Les mêmes ont personnellement bénéficié de la privatisation de la guerre qu’ils prônaient. Sur le terrain, les Halliburton et autres Blackwater ont présidé à de nombreux massacres (en comparaison des troupes régulières). Le recours massif à des exécutions par drones tactiques, leur trop grande tolérance pour les ‘’victimes collatérales’’ (beaucoup  de familles innocentes, des assemblées de mariages…) ont  privé leurs opérations militaires de leur justification morale. La moralité s’est d’ailleurs perdue dans les deux camps.  

Ainsi, le concepteur des attentats du  11 septembre croupit encore dans une cellule de Guantanamo, en attente d’un jugement, rendu impossible par la pratique intensive de la torture à son encontre. Ni le Pakistan ni aucun autre Etat n’accepterait de reprendre chez lui Khalid Cheikh Mohammed et ses 19 complices. Leur procès tournerait inévitablement à l’incrimination de leurs geôliers – et tortionnaires – américains et de la justice américaine, elle-même. C’est l’administration Bush qui a perverti la justice américaine. Elle ne rendra pas de compte à l’Histoire. Que reste-t-il pour dire le droit face aux terroristes ?

De 2006 à 2011, la phase de ‘’contre-insurrection’’ a tenté de stabiliser le chaos produit par la riposte américaine trop extensive et non-préparée dans son volet civil (cf. la précédente brève). Al-Qaida, à l’origine plutôt hors-sol, reprend alors racine en menant des soulèvements populaires contre l’occupant, en Irak et en Afghanistan. Les pasdarans iraniens en Irak et les milices ou groupes combattants sunnites à travers toute la région se montrent habiles à s’attirer les sympathies des populations, en tablant sur leur fureur anti-occidentale. En particulier, la révolte de l’ancienne nomenklatura sunnite d’Irak accouche d’une nouvelle obédience jihadiste, plus ‘’territoriale’’ et pas moins panislamiste que la précédente, donnant naissance à Daech (Etat islamique) à Mossoul, en juin 2014. Ce califat profite de l’implosion de la Syrie et d’une sorte de complicité de Bachar (qui ouvre ses prisons et laisse passer les armes) pour se tailler un territoire à cheval sur les frontières d’Irak et de Syrie .

Avec les images de Guantánamo et des scènes d’exécutions capitales d’ ‘’impies’’, la nouvelle  nébuleuse s’adapte à l’âge numérique des médias et cible particulièrement la jeunesse révoltée (un état normal, pour la jeunesse) avec une approche calibrée, digne des meilleurs ‘’influenceurs’’ d’internet. Les mosquées européennes fournissent le ‘’présentiel’’ et le va -et-vient des propagandistes (ou artificiers) complète l’impressionnant dispositif de mobilisation jihadiste. L’exécution de Ben Laden au Pakistan, en 2011, alimente la fièvre de revanche. La mouvance se montre cependant plus prudente à attaquer directement le territoire américain – mais n’hésite pas à le faire dans le reste du monde comme sur le terrain militaire. Franchissant un pas de plus dans l’horreur, elle innove dans son mode opératoire en confiant à des enfants d’immigrés musulmans et à des convertis étrangers la mission d’accomplir des attentats contre la coalition ou sur le sol de l’Europe. Cette tactique est assurée de soulever dans les pays – visés ‘’de l’intérieur’’ – une forte hostilité à l’Islam local et une cassure intérieure des sociétés démocratiques. La blessure s’avère moins guérissable qu’une défaite militaire. A travers le monde, elle dresse les unes contre les autres les cultures occidentales et orientales et fait perdre tout contrôle sur la stabilité du monde.

 Le ‘’ califat voyou’’ ne sera réduit qu’au bout de cinq ans par les bombardements de la coalition internationale, les milliards d’euros investis dans les opérations des militaires kurdes et irakiens. Au passage, l’Occident se retrouve toujours plus en posture d’envahisseur, puisque  les attentats qui le visent apparaissent à l’opinion arabe comme une juste vengeance plutôt qu’un motif légitime d’autodéfense. La longue agonie de Daech sera émaillée d’attaques vengeresses, qui ensanglantent l’Europe comme le monde arabe (mais moins les Etats Unis). La chute des places fortes de Mossoul et Rakka, en 2017, puis du réduit de Baghouz, en mars 2019 et, finalement, la suppression du calife Abou Bakr Al-Baghdadi, par un commando américain, en octobre de la même année, annihilent  les infrastructures matérielles du califat sans vraiment éliminer ses combattants ni, a fortiori, atténuer son emprise sur les jeunes esprits. Le mal n’est plus géopolitique : il est devenu sociétal.

La donne militaire a changé après l’effondrement de Daech et le déclin d’Al Qaida, mais l’idéologie de la nouvelle génération jihadiste est identique à celle de ses anciens et elle a contaminé l’islamisme, un phénomène distinct, à l’origine. Le jihad, désormais servi par une stratégie de manipulation à distance, est l’affaire de fomenteurs de haine, omniprésents sur la Toile. Les loups qui exécutent les tâches ne sont qu’à moitié ‘’solitaires’,’  puisque  préalablement endoctrinés en distanciel  puis, en présentiel, par la fréquentation de certaines mosquées ou associations radicales. Mais ils ne reçoivent plus – directement –  des ordres d’attaque sur des cibles précises, contrairement à l’usage des organisations précédentes. La méthode a endeuillé la France à l’automne 2020, avec l’assassinat de Samuel Paty, à l’occasion du procès des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes.

 Le risque sécuritaire reste élevé, alors qu’on entame le procès des assassins du 13 novembre 2015. Ce ‘’djihadisme d’atmosphère’’ a juste besoin d’être alimenté en ’’faits glorieux ‘’ qui attirent les adeptes et  galvanisent les exécutants. Une telle matrice est particulièrement  complexe à démonter pour les services spécialisés. En France, ils  y parviennent néanmoins dans une dizaine de cas par an. La reprise de Kaboul par les talibans, le 15 août 2021, représente, pour la mouvance, une grande victoire, moins d’un mois avant la 2O ème commémoration du 11 septembre 2001 et tandis que s’ouvre à Paris le long procès précité des attentats de novembre 2015.

Le retour des talibans à Kaboul intervient au terme de deux décennies d’histoire intense du djihadisme international. L’islamisme est-il désormais étroitement associé au jihadisme voire au terrorisme tout court ? Aujourd’hui, le jihadisme s’est hélas fortement étoffé : il  rassemblerait deux à trois fois plus de combattants qu’en 2001. Dans cette vaste  nébuleuse, un flou couvre la proportion de ceux qui rejettent  l’Occident chez eux (localement terroristes, mais pas des agresseurs face à l’Occident) et de ceux qui s’en prennent à la terre entière, au nom d’une sorte de messianisme sanguinaire, en fait névrotique. Al-Qaida n’a pas gagné mais paraît à même de ressurgir un peu n’importe où, notamment en Afrique, en profitant de désordres locaux et de la mauvaise gouvernance. La France s’est placée aux premières loges.

On semble revenu à la case départ, qui sanctionnerait l’inanité de la stratégie de l’Amérique et le suivisme imbécile des Européens. Les Etats-Unis et à leurs alliés n’ont pas réussi à éradiquer le djihadisme, seulement l’Etat que celui-ci avait constitué. On est passé, de 2001 à aujourd’hui, d’une volonté d’éradication globale du mal à une stratégie d’endiguement de la menace, pondérées de concessions faites aux talibans, alliés des jihadistes et d’hésitations sur la méthode. On  arrive à nouveau à un carrefour stratégique entre la poursuite de la voie militaire, malgré ses échecs répétés, ou la reprise de la lutte contre le terrorisme, par d’autres moyens ‘’civils’’, sociaux et, éducatifs : le renseignement, les opérations secrètes, la coopération des polices, la diplomatie, les politique de développement, etc. Les Européens découvrent, à leur tour, que les ‘’socialités’’ (interactions directes entre sociétés) générées entre nations et strates sociales ne pèsent pas moins lourd que l’exportation d’un activisme militaire ou diplomatique désordonné.

Le monde a fortement changé depuis la guerre d’Afghanistan. La fin du contre-terrorisme comme priorité extérieure des Etats Unis, signifiée par  à leur retrait de Kaboul, laisse planer au-dessus l’Europe et de son voisinage africain une ombre, un vide assez sinistre. Comment classer les groupes djihadistes au Sahel : menace mondiale, guérillas régionales, terrorisme interne, dérive des comportements sous une mauvaise gouvernance ?  Ce n’est manifestement pas par la seule force du glaive qu’on règlera les problèmes sans en créer d’autres. La lutte antiterroriste devra rester plus vigilante en Europe qu’aux Etats Unis, ce qui pose encore et toujours la question lancinante de l’autonomie stratégique.

* 13 septembre – Le jihad n’est pas le fruit du hasard mais d’erreurs géopolitiques

L’anniversaire du 11 septembre est passé, faisant remonter dans nos esprits le sinistre souvenir de l’épopée jihadiste. L’actualité géopolitique et judiciaire pointe un fléau bien présent et même ‘’endémique’’. Par respect des vies innocentes qui ont été perdues le blog ne cherchera pas à exploiter un angle inédit là tout a été dit. Il passe simplement en revue l’émergence et l’emprise envahissante de cette forme du terrorisme international, qui est aussi un ressort majeur des malheurs du monde. L’Occident (essentiellement les Etats Unis) a joué à l’apprenti sorcier principal, réinventant et sur-développant la vieille version guerrière de l’Islam. Les guerres post- 11 septembre ont renforcé le phénomène, en faisant prospérer la haine des ‘’croisés’’. Une prochaine brève traitera du jihad actuel.

1 – Le djihad afghan se développe de 1979 à 1989 (sous le démocrate Jimmy Carter), dans le but qu’entretient Washington d’infliger un ‘’Vietnam’’à l’URSS. La vengeance sur 1975 (débâcle en Indochine) planne dans les esprits. Il faut punir l’armée rouge d’avoir envahi l’Afghanistan, pensant pouvoir sauver un régime communiste local chancelant. A Washington, Zbigniew Brzezinski, le conseiller pour la sécurité nationale, fait soutenir par la CIA un ‘’djihad’’ financé par les pétromonarchies de la péninsule Arabique et porté par les tribus pachtounes de tradition guerrière et banditesque.

A l’initiative du Pakistan, allié très ambigu, les services de renseignement ajoutent à ces combattants locaux une strate d’étudiants en religion (talibans) que Washington soutient en faisant feu de tout bois. C’est le point de départ du djihadisme transnational. A la veille du 15 février 1989 marquant la défaite de l’Armée rouge, la victoire américano-islamiste se trouve éclipsée par la fatwa de l’ayatollah Khomeini. Celui-ci y condamne à mort, pour blasphème, l’écrivain Salman Rushdie, auteur des Versets sataniques. Victorieux contre les Russes, les jihadistes sont dépossédés par leur échec médiatique et abandonnés par l’Occident. Pour leurs chefs, les ‘’masses musulmanes’’ n’auraient pas rejoint‘’l’avant-garde islamiste », par seule crainte de la puissance occidentale. L’Egyptien Ayman Al-Zawahiri, bras droit du saoudien Ben Laden, appelle alors à l’expansion du jihad à travers le monde musulman : Egypte, Algérie, Bosnie… l’offensive doit être mondiale. Al-Qaida naît bientôt de cette guerre sectaire intra-islamique. Ben Laden étend vite le champ du jihad à tous les ‘’impies’’ de la Terre, pour damer le pion à ses rivaux chiites et faire pénétrer la violence sacrée au cœur même de l’Occident (que ses kamikazes attaquent depuis plusieurs années déjà sur les théâtres d’opération du grand Moyen-Orient). Ce sera plus spectaculaire encore que la fatwa iranienne. Une longue série d’attentats terroristes, y compris contre des civils, s’ensuit, appuyée par d’importants financements privés ‘’religieux’’, venus du Golfe. Le passage de la résistance anti-soviétique au jihad global doit beaucoup au fanatisme de Saoudiens et de Pakistanais… et à un activisme naïf des Américains.

Les attentats du 11 septembre 2001 contre l’Amérique en constituent l’apogée. Ils font de l’orgueilleuse Amérique un colosse aux pieds d’argile. Les images d’avions percutant les tours du World Trade Center sont reprises par les chaînes satellitaires du monde entier. Lorsque l’architecte des attaques coordonnées, le Pakistanais Khalid Cheikh Mohammed – un intellectuel formé aux Etats Unis – sera arrêté, on découvrira que son projet démentiel impliquait pas moins de dix avions destinés à frapper autant de villes américaines, dont les métropoles de Californie et de l’état de Washington (sur la côte ouest). Ben Laden aurait exigé une attaque plus concentrée.

Les Etats Unis, désarçonnés, entament ‘’à l’instinct’’ une ‘’guerre globale contre le terrorisme’’ aux cibles floues mais sur fond de consensus international en béton. On ne reverra plus cela ensuite. L’humiliation infligée à l’Occident par la frappe jihadiste n‘est pas parvenue à affaiblir durablement l’Empire. Le ressaisissement patriotique de l’Amérique – en mobilisant sa puissance armée mais en se trompant de cible – va aboutir à l’opération hâtive de représailles en Afghanistan. Le pays est depuis 1996 aux mains des Talibans, qui ont accueilli les bases d’attaque des chefs d’Al Qaïda. Avaient-ils pour autant quelque levier sur leurs plans terroristes ? Le refus des Afghans de livrer Ben Laden à l’Amérique déclenche l’invasion par la coalition internationale aux côtés des forces tribales afghanes, qui feront le gros du travail. Dès février 2002, les jihadistes ont fui. Des grottes de Tora Bora, ils passent au Pakistan, abrités par les talibans locaux (leur ‘’maison-mère’’) et l’ambiguïté d’Islamabad. L’Amérique et les coalisés restent pourtant en Afghanistan. Contre toute logique, ils s’en prennent aux forces talibanes en posture de résistance face aux étrangers et en confrontation logique avec le gouvernement de seigneurs de la guerre formé sous le giron de l’Amérique. Dès lors, l’ingérence multiforme des forces de l’OTAN dans la vie intérieure de l’Afghanistan – qu’il s’agirait, comme l’Irak de ‘’reconstruire’’ – en le transformant de fond en comble offre une légitimité populaire aux talibans. Ils peuvent compter sur le temps, sachant trop bien que les étrangers devront quitter le bourbier, comme les Britanniques et les Russes avant eux.

Les conséquences du 11-Septembre ont, par ailleurs, été amplifiées par l’immixtion occidentale dans les conflits intra-musulmans. Face aux forcenés du wahhabisme sunnite, Washington se retrouve, au stade initial de sa riposte, pratiquement dans le même camp que Téhéran. Ainsi monte le sentiment d’une collusion avec l’ennemi suprême du Sunnisme, incarné par la révolution khomeyniste. Cette alliance de pures circonstances, très inconfortable, exacerbe le ressentiment des Sunnites. L’invasion de l’Irak en mars 2002 porte leur rancœur au paroxysme. A Bagdad l’Américain Paul Bremer lance la purge de l’élite bassiste (associée à Saddam Hussein) et offre aux milices chiites leur revanche : un accès sans partage au gouvernement et à l’appareil militaire irakiens. Ils s’y engouffrent de façon vengeresse. Beaucoup de cadres bien formés et rompus à l’art de la guerre passent alors à Al Qaïda puis à la nouvelle mouvance jihadiste. Dans un retour du sort, l’organisation pyramidale d’Al Qaïda succombe, autant sous les coups portés par les milices chiites irakiennes et iraniennes (coordonnées par le général des pasdarans, Ghassem Soleimani) que ceux de la ‘’guerre contre la terreur’’ lancée par George W. Bush et ses supplétifs tribaux. Laissant l’Afghanistan à son sort – négligé – les troupes US déferlent alors sur Bagdad et en Mésopotamie pour ‘’finir le travail’’ commencé par Bush senior en 1990-91.

Conséquence directe du 11 septembre 2001 les attentats contre les tours jumelles et le Pentagone ont galvanisé une nouvelle génération islamiste. L’insuccès opérationnel final d’Al-Qaida n’empêche pas une forme de succès d’estime en Europe auprès de la jeunesse en rupture d’intégration et convaincue de trouver une revanche dans la soumission d’un Occident en plein déclin. Beaucoup sont prêts à en découdre pour le hâter. Au printemps 2012, les frères Merah,commettent leurs tueries à Toulouse et à Montauban, prélude à celles de Charlie Hebdo en janvier 2015 et du massacre de Paris et Saint-Denis en novembre suivant. L’exemple est donné. On est à l’époque des printemps arabes réprimés par les dictatures. L’Occident y voit un miroir de son modèle démocratique. Pourtant, les démocrates arabes sont partout écrasés. Les jihadistes recueillent les fruits de leur combat contre les dictatures puis les éliminent sans pitié. Comme conséquence imprévue, une génération jihadiste plus impitoyable encore émerge des prisons et des tréfonds de la société, armée d’un double projet étatique et universaliste. C’est le sinistre Etat Islamique, ‘’Daech’’, avec qui les jihadistes européens font la liaison en Irak et en Syrie, puis finalement, partout sur internet. Cette seconde vague terroriste va s’avérer plus dangereuse encore que la première. Toutes les autorités confrontées au phénomène s’en trouvent totalement dépassées (à suivre).

* 10 septembre – Maroc : l’éviction des islamistes en douceur

Au milieu du tourbillon islamiste qui agite le monde arabo-musulman, le Royaume du Maroc se distingue des autres Etats par sa gestion singulière du phénomène:  il fidélise ses intégristes (modérés) à la monarchie, les introduit dans la vie publique, les laisse accéder à la tête du gouvernement (tout en les contrôlant de bout en bout) et, une fois sûr de leur inefficacité gestionnaire, il soumet ces notables bien usés au suffrage universel. Avec le résultat qu’on devine.

De fait, les quelque 18 millions d’électeurs marocains appelés à voter le 8 septembre pour renouveler les sièges de leurs 395 députés ont, en quelque sorte, ‘’répondu à l’appel’’. Bien qu’associé aux affaires dès 2007 et placé à la tête du gouvernement de Rabat depuis 2011 (deux mandatures), le Parti de la justice et du développement (PJD) s’est littéralement effondré. Sa déroute le voit chuter de 125 sièges de représentants dans l’Assemblée sortante à seulement 12, en cela un peu aidée par un changement de comptabilisation des sièges par suffrages (retenant les inscrits plutôt que les votants). Cela profite, sans surprise, aux partis tous dévoués au Palais royal. Mais il n‘empêche que cette déroute est signée de façon légitime, par le peuple électeur et non pas par un coup de force comme vu en Tunisie.

Sans les réprimer (sauf ceux qui s’attaquent à sa personne), le Souverain marocain a su patiemment mettre en scène ses sujets islamistes et les exposer publiquement à des responsabilités (non-régaliennes) ainsi qu’à un certain confort. Etre intégriste au Royaume du Commandeur des croyants est sans doute plus compliqué que de combattre l’autoritarisme d’un président à Tunis. La perte d’autorité des islamistes marocains modérés suit une longue litanie d’hésitations et de passivité dans les affaires économiques et sociales, auxquelles les exégètes du Coran préfèrent de loin les questions concernant la moralité publique et la piété. Fin 2007, j’avais moi-même été honoré, dans leurs journaux, d’une campagne de presse courroucée, trois mois durant, après avoir associé les vignerons et résidents français de Meknès à une fête de la Vigne célébrant la principale activité économique de cette ville berbère, une activité qui prospérait et créait de l’emploi plus que toute autre (de fait, il faut des raisins secs pour faire un bon tajine).

Leur manque de discernement dans la gestion a paru difficilement excusable, lorsque le pays s’est enfoncé dans une crise économique (une récession de – 7%, l’an dernier) et sociale inextricable, en conséquence de la crise sanitaire et de l’effondrement du tourisme (- 65 %).  Leur lecture rigoriste de la politique, censée inscrite dans le Coran, n‘a pas résisté aux réalités. L’exposition médiatique de ces personnages archaïques mais parfois sympathiques, jointe à leur absence de contrôle et d’intérêt sur la pitance quotidienne des Marocains, ont cassé net une ascension qui paraissait irrésistible, à l’époque du « Mouvement du 20 février » – version marocaine du Printemps arabe de 2011. Ils réclamaient alors la fin de la corruption et du despotisme avec un fort écho populaire.

Le pouvoir réel s’exercera, comme toujours, dans les arcanes du Palais, dont les habitués ressemblent fort aux habiles (?) énarques français, avec un peu plus d’implication dans les affaires (au sens de ‘’business’’, s’entend). La classe politique parachève la vitrine du système de pouvoir, dans un cadre d’ensemble relativement démocratique où elle peut s’exprimer et maugréer à sa guise, sauf sur les deux tabous que constituent les attaques contre la monarchie/Commandeur des croyants ou contre la marocanité du Sahara occidental. La presse reste plurielle mais très surveillée.

Il faut reconnaître que la Monarchie se débrouille plutôt bien sur le front religieux et en matière de cohésion autour du Roi. Cela ne résout pas, au fond, les problèmes sociétaux et de développement du Royaume, mais cela crée une habilité à éviter les écueils, meilleure que dans les pays voisins. En France aussi, la monarchie est à la manœuvre. Ah oui,… pardon, je me trompe de sujet…

* 9 septembre – Les Américains partent, les Français restent

Qu’a donc été faire Emmanuel Macron à Bagdad, le 28 août, dans le sillage de la débâcle en Afghanistan ? Même si l’Irak constitue un agenda en soi, l’irruption des Talibans dans Kaboul sous-tendait le déplacement.  

C’est en tout cas la préoccupation qui explique son long entretien sur place avec l’Emir du Qatar. Le petit royaume gazier, peuplé d’à peine 300.000 sujets, est revenu en grâce et même en gloire. Son blason avait été terni et son audience brouillée par le procès en complaisance pro-iranienne qu’avait instruit contre lui ses voisins du Conseil de Coopération du Golfe, qui l’ont suspendu et même soumis à blocus. Son avidité à multiplier ses possessions en Europe et à exhiber ses prises dans le monde du sport en agaçait beaucoup. Son emprise sur le mouvement des Frères musulmans (aux côtés de la Turquie), aussi. Mais son habilité à accueillir les négociations talibano-américaines sur le désengagement militaire US l’ont remis en selle. Comme l’Occident n’a aucune autre porte où frapper pour tenter d’influencer  »l’après 15 août » à Kaboul, le Qatar de la dynastie Al Thani et sa diplomatie volontariste sont soudain portés au pinacle. Même si Doha a éventuellement consenti à passer un message aux mollahs afghans, son intervention reste très éloignée d’une médiation politique. Le Qatar a rapatrié 20% des fugitifs sortis de Kaboul et sa compagnie civile devrait contribuer à la reprise des vols intérieurs afghans. Attendre de lui une extraction ordonnée des personnes menacée par le nouveau régime relève pourtant du vœu pieux. Se rapprocher d’eux peut, en sens inverse, apaiser un peu l’inquiétude des Qatari face au retrait militaire américain de la Région. Une petite réassurance, en quelque sorte.

– Le président français a participé à une conférence des voisins de l’Irak, un forum de dialogue organisé par Bagdad en partenariat avec Paris pour tenter de resserrer les liens entre pays de la région – y compris l’Arabie saoudite et l’Iran- face à la menace terroriste. Le fait que ces deux puissances régionales aient fait le déplacement émet un signe plutôt positif. De là à ce qu’ils amorcent une réconciliation … il faut rester lucide. La logique de réassurance répond, là aussi, à une attente de l’Irak, que les troupes américaines quitteront avant 2023. Ne reste actuellement qu’un contingent limité de 2500 soldats. Comme l’Afghanistan et ses voisins, Bagdad, déjà éprouvée par des années de guerre, se voit ré-exposée aux attentats terroristes, du fait de la recomposition de Daech (Etat islamique). Avec le premier ministre irakien, Mustafa Al-Kadhimi et avec chacun de ses interlocuteurs, Emmanuel Macron a mis en avant un engagement français à rester fermement engagé dans la sécurité du Pays : ‘’ Quels que soient les choix du gouvernement américain, nous maintiendrons notre présence’’. Voilà une pique bien aiguisée contre les revirements stratégiques de Washington.

Mais combien d’experts, d’assistants techniques et d’instructeurs militaires français sont et resteront en Irak ? Aux quelques centaines qui sont officialisées s’ajouterait un contingent de forces spéciales plus important en nombre. On ne doit pas en révéler l’effectif ni les théâtres d’opération (il semblerait que ceux-ci débordent sur la Syrie). Soit. C’est sûrement pour la bonne cause, n’en disons pas plus ! Espérons seulement qu’en dehors de l’Elysée et de la Défense, la haute direction de l’Exécutif et le Parlement ne barbotent pas dans un flou total concernant cette guerre française lointaine contre le terrorisme. En fait, sous une forme édulcorée des données sensibles, les citoyens et les média devraient être un peu mis au parfum, au moment où s’ouvre à Paris le procès des terroristes des terrasses et du Bataclan. On aimerait savoir aussi ce qui s’est dit à propos de la centaine de jihadistes français et de leurs familles laissées à la garde (éternelle ?) des Kurdes et que les autorités françaises s’obstinent à maintenir éloignées de l’Hexagone. Quelques cas individuels sont traités de la façon la plus restrictive et apparemment, la justice irakienne s’abstient de toute exécution capitale les concernant. Pour combien de temps ? Et que fait-on pour aider nos alliés kurdes ? Fin des questions : ce blog ne peut pas vous fournir des réponses.