* 13 septembre – Bataille de l’énergie

A l’heure ou le front du Nord-Est bascule à l’avantage de l’armée ukrainienne, la Russie offre le spectacle d’une puissance démembrée et pathétique. Des fissures apparaissent dans la dictature de Poutine, qu’elles émanent du camp le plus dur, frustré que les armes russes n’aient pas prévalu plus implacablement (ainsi, il faudrait exécuter les généraux dépassés par ce tournant dans la guerre) comme de certains élus locaux qui lui reprochent d’avoir placé le Pays dans une impasse. La fourniture d’armement, de renseignement et de conseils à la résistance ukrainienne porte ses fruits. Les résultats sont là. Ce n’est sûrement pas le moment de fléchir sur l’autre front principal de la guerre hybride : la bataille de l’énergie.

L’Europe a une occasion en or de se défaire de sa dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie, qui a coupé ses livraisons gazières.  »Il y a une opportunité énorme (…) de se débarrasser une bonne fois pour toutes de la dépendance à l’égard de la Russie, de se débarrasser de ce levier de chantage que la Russie avait sur l’Europe en utilisant l’énergie comme une arme », a dit Antony Blinken Progressivement, les 27 se sont convertis à ce constat. De 40 % environ, cette dépendance a ainsi fléchi autour de 10 %.

Les ministres européens de l’énergie se sont mis d’accord sur une série de mesures d’urgence pour enrayer l’envolée des prix du gaz et de l’électricité. Les Européens ont fixé l’objectif de se défaire de leur dépendance à l’égard des hydrocarbures russes tout en évitant de se retrouver en situation de crise énergétique. De grosses concessions ont du être faites à l’Europe orientale du charbon de même qu’à la Hongrie du très poutinien Viktor Orban. La France et l’Allemagne ont passé entre elles un marché de solidarité : gaz français (les réserves sont pleines) contre électricité allemande. Le projet de la Commission consistant à plafonner le prix du gaz russe en fixant un tarif au-dessus duquel Moscou ne pourrait plus le vendre aux Européens. L’objectif est explicite : il s’agit de réduire les revenus du Kremlin, a affirmé la présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen. En retour, Vladimir Poutine s’est employé à couper purement et simplement le robinet des fournitures à l’UE.

L’énergie russe doit désormais se retourner vers la Chine et les pays d’Asie pour obtenir de nouveaux débouchés. Il est vrai qu’elle bénéficie de prix de marché portés haut par la conjoncture. En attendant, l’industrie russe s’en trouve fortement désorganisée, incapable même de produire des automobiles.

D’une certaine façon, la fin par attrition de cette guerre injuste, oeuvre d’une dictature brutale et parnoïaque, est en vue. Il n’y a plus qu’à espérer un retournement prochain de la conjoncture sur les marchés de l’énergie (et dans l’esprit des Russes) que la débandade soit complète.

* 12 septembre – Front haut

Toute une époque s’efface avec la disparition d’Elisabeth II, la souveraine parfaite. L’héritage géopolitique, c’est celui d’hier, le 11 septembre. L’avenir, lui, passe par l’Ukraine.

L’aide militaire occidentale couplée au courage des combattants ukrainiens montre son efficacité. La fulgurante contre-offensive de Kiev, lancée le 6 septembre dans la région de Kharkiv au nord-est du pays, a forcé l’armée russe à fuir en ordre dispersé. Deux localités stratégiques sur la route de Kharkiv, seconde ville du Pays, – Balakliïa et Izioum – et plus de 3000 km² sur 50 km de profondeur ont été repris à l’occupant. Ceci place l’armée ukrainienne en meilleure position pour opérer une percée dans le Donbass. ’Le drapeau ukrainien flotte sur un territoire ukrainien libéré, sous le ciel d’Ukraine », comme le commente Volodymyr Zelensky et cela stimule le moral de tout un peuple, mais cette seconde bataille remportée sur l’ennemi russe – après celle de Kiev, en avril – ne décidera pas à elle seule de l’issue de la guerre.

Rien n’est encore acquis mais la débandade russe illustre bien les failles d’une armée d’invasion sans motivation et mal dirigée. Le mythe de ‘’l’invincibilité’’ de la seconde armée du monde n’impressionne plus personne. Au vu de l’usure de cette machine de guerre, l’autre axiome affirmant l’innocuité des sanctions contre le pays-agresseur s’effrite rapidement.

Cependant, Kiev se garde de triomphalisme prématuré. Primo, l’autre offensive menée simultanément vers le Sud, ne connaît pas de progression fulgurante. Secundo, l’armée russe prépare sa contre-offensive et n’observera pas les lois de la guerre. Tertio, elle se venge en détruisant les infrastructures et l’habitat, comme pour inverser, au profit de l’agresseur, la politique de la terre brûlée de Staline. Cette horrible conflit n’a pas fini de dévoiler sous nos yeux les abîmes de la déshumanisation.

 Le chantage à la provocation d’un second Tchernobyl affiche un machiavélisme absolu. Après son évocation, au début du conflit, de possibles frappes nucléaires stratégiques sur les villes européennes, Poutine passe à une forme inédite du terrorisme nucléaire civil, porteuse d’effets comparables. La complexité de la question tient, certes, à la localisation sur la ligne de front dela centrale nucléaire de Zaporijia. Le Kremlin en joue pour empêcher l’armée ukrainienne de se déployer pour défendre la région. Son raisonnement dicte que, sauf résignation ukrainienne au vol pur et simple de cette infrastructure essentielle (20 % de la production électrique du Pays) et à son détournement sur le réseau russe, les défenseurs et les opérateurs ukrainiens pris en otages dans la salle de contrôle auraient à assumer la responsabilité de la catastrophe. L’Europe affolée n’aurait plus alors qu’à s’en remettre aux ingénieurs de la force occupante pour tenter de limiter les dégâts. Elle n’aurait d’autre choix que de reconnaître la ‘’russification’’ du territoire et d’abandonner la cause de Kiev.

L’Agence Internatioale de l’Energie Atomique, qui fait rapport au Conseil de Sécurité, ne peut se permettre de rentrer dans ces considérations : elle doit s’en tenir aux aspects techniques. Après sa visite du site nucléaire ukrainien, Rafael Grossi, le directeur général de l’AIEA n’en décrit pas moins, dans son rapport, une situation intenable :’Nous jouons avec le feu et quelque chose de vraiment, vraiment catastrophique pourrait se produire’’… L’Argentin s’est dit prêt à entamer immédiatement des consultations pour parvenir à l’établissement d’une ‘’zone de protection’’.

En fait, celle-ci impliquerait un recul des forces de l’occupant. C’est donc le bon moment pour renforcer les sanctions.

* 8 septembre – Adieu l’Afrique ?

Il y a cinq mois, ce blog écrivait, à propos de l’intervention française au Sahel :

(Après la déconiture de l’Occident à Kaboul, en août 2021),  »l’autre  »retrait » annoncé par avance est celui du Sahel. Barkhane, Takuba et peut être le G 5 sont virés du Mali, une situation   »perdant-perdant », qui a de quoi réjouir et relancer Al Qaïda et Daech. Certes, les soldats de l’Occident vont « se redéployer » au Niger, un plan alternatif énigmatique, sans conviction. L’urgence est à l’évacuation des bases militaires du Nord-Mali, pas au choix d’une stratégie. Au train ou vont les choses, cela pourrait signifier trois ou quatre coups d’état à Bamako , un nombre indéterminé de changement de politiques et une progression irrémédiable du Jihad terroriste. Qu’importe ! Ne regrettons pas ces opérations militaires uniquement efficaces à décimer des états majors terroristes, lesquelles se recomposent aussitôt, avec l’assentiment assez large de la base. On tournait en boucle dans une seringue dont le nom est  »impasse ».

On sait que la menace se déporte désormais sur les pays riverains du Golfe de Guinée. L’exercice d’endiguement s’annonce complexe : il va falloir rassurer sur l’engagement de la France au Sahel et dans la bande côtière, sans compromettre la décision de s’extraire de la nasse, tout en se dégageant du maquis des contradictions politiques africaines et en convainquant les populations. Le volet politique et social du combat contre le djihadisme importé du Moyen-Orient ne mérite même pas le qualificatif d’échec : ce fantôme n’a même pas existé. Une victoire sur le terrain humain était impossible; elle le reste ».

L’Ours Géo se répète un peu, en septembre :

 »Le 15 août, sous le signe de l’ascencion de la Vierge, Barkhane a discrètement fait monter son dernier détachement de Gao sur Niamey. Ainsi est scellé l’échec d’une opération d’inspiration juste mais qui a trop duré et mal tourné. Les hauts faits des militaires français ont caché la réalité d’un échec politico-militaire (la progression éclair du jihadisme). C’est bien quand même l’Afghanistan de la France. D’une opération ponctuelle de refoulement sur la frontière saharienne algéro-malienne, on est passé au contrôle progressif du jihadisme sur cinq pays et au-delà, tant au Sahel qu’en Afrique occidentale.

Le coût se monte à de dizaines (centaines ?) de milliers de morts civils. Dans un cocktail de populisme local et de polémique à la sauce moscovite, Bamako s’est empressé de dénoncer au Conseil de sécurité des actes présumés d’indiscipline aérienne et d’appui aux rebelles jihadistes, que la junte impute à Barkhane. L’invasion jihadiste se double désormais d’une percée de la dictature russe.

L’approche à dominante militaire, depuis longtemps caractéristique des interventions françaises en Afrique, ne pouvait pas traiter les problèmes à la racine. D’ailleurs, lesmilitaires le savent bien. L’absence de vision, de plan et de cohérence de la politique court-termiste du gouvernement français, sa prétention malgré tout à décider seul, son inertie à s’ajuster aux réalités des sociétés africaines constituent les causes profondes de ce désastre partagé en coresponsabilité avec les Africains. Beaucoup voudront l’oublier. Au contraire, il faudra en tirer les leçons le jour où l’on réapprendra à gérer le monde collectivement et sur le long terme.

* 7 septembre – La matrice du monde à l’image du climat

Les Etats Unis, la Chine et l’Europe, les trois principaux moteurs de l’économie mondiale se grippent en même temps. Le repli de chacun sur soi et contre les autres porte en fait un nom : le déclin du cadre multilatéral des relations internationales. On perd tout ce qui nous permettrait de vivre ou de circuler sans crainte sur la planète en échappant à la Loi de la jungle. Cette matrice est composée des instruments juridiques régissant les relations entre les acteurs internationaux, des autorités et agences supra-nationales structurant des régions (UE, ALENA, Communauté andine, Ligue arabe, etc..) ou des activités fonctionnelles (Croix rouge, G 8, OPEP, OMC, OCDE, Nations Unies et leurs organes spécialisés, etc.).

Du fait de son rôle de forum global de la paix, de la coopération, du développement et de la sécurité juridique, l’ONU en constitue le chapeau. Mais, quels acteurs, quels Etats le respectent encore vraiment, à l’heure des plus graves menaces contre la Paix depuis 1945 ? Aucun. La paralysie désespérante du Conseil de Sécurité – due aux blocages russe et chinois, mais tout autant à l’absence de réforme en son sein – a anihilé toute capacité à servir d’intermédiaire dans les conflits et d’aiguillon dans la résolution des menaces globales. Le système mondial est fantômatique et la Loi de la jungle revient en force.

La stabilité du monde et la justice des hommes jouissaient des meilleurs chances lorsque toutes ses structures agissent comme lubrifiant des contradictions et des chocs planétaires. On pouvait alors espérer des marchés qu’ils convertissent cette stabilité en croissance, un autre mode de désarmement des tensions. Aujourd’hui, les marchés se cassent en blocs régionaux. Leur fonctionnement vise le plus souvent au rapport de forces voire à la domination. Les sanctions sont reines, les règles, caduques.

La matrice du monde fonctionne en fait à rebours, en grande partie parceque les Etats et leurs citoyens tentent d’échapper aux règles de la coexistence multilatérale, préférant servir leurs bases populaires, voire les fantasmes populistes en vogue. Chaque gain se fait aux dépens de publics étrangers, ce qui relance les conflictualités en boucle… Ce phénomène est illustré par la crise de l’énergie, en partie alimentée par la guerre en Ukraine (en fait l’offensive russe contre l’Occident) et par la politisation du commerce, mais aussi en partie, par la spéculation d’entreprises dénuées de toute conscience sociale.

L’inflation actuelle devient systémique et elle s’emballe par anticipation d’un futur supposé pire encore : va-t-elle muer en récession globale, cet hiver ? Va-t-on avoir froid, connaître des rationnements, voir notre pouvoir d’achat fléchir et le train de vie de l’Etat, grêvé par l’explosion du coût des filets sociaux ? Va-t-on refuser le prélèvement nécessaire au rétablissement de notre capacité de défense, à l’heure où des millions d’hommes libres sont massacrés, déportés, esclavagisés et où nous sommes nous-mêmes menacés d’holocauste ? La conférence de revue sur la non-prolifération nucléaire avait déjà tourné à l’échec au printemps.

Dans le court terme, on assiste au rush gazier de l’Occident sur l’Arabie et la Qatar, l’Algérie, … à l’heure où Gazprom coupe les vannes à grand renfort de mises en scène tragicomiques. Mettre la main sur de nouveaux gisements d’énergie implique moultes complaisances et courbettes envers des émirs, gourmands en armement et, par ailleurs assez méprisants des droits humains. Cela confirme au passage le biais pro-sunnite de la classe politique en Occident, plus portée à fustiger le radicalisme de l’Iran chiïte qu’à rechercher la coexistence des deux écoles de l’Islam.

Le jihadisme des principales multinationales terroristes, continue de progresser en Afrique sub-saharienne. Il se rapproche irrémédiablement des régions côtières. Les victimes civiles sont nombreuses au Mali (en dépit ou plutôt à cause de la présence des mercenaires Wagner) et au Burkina Fasso. La Minusma se heurte, à son tour, à l’agressivité des dirigeants de Bamako. Ceux-ci se lancent dans des campagnes de diffamation manifestement téléguidées par Moscou. Poutine ou l’émir de Daech, maître de l’Afrique ? Cela jetterait plus d’un milliard d’humains dans un abîme de souffrance.

L’abandon des priorités de la transition climatique saute aux yeux, alors qu’un été caniculaire et enflammé suivi d’immenses innondations (le Pakistan est en perdition) rappelle à tous l’acuité de la crise climatique. A deux mois de la COP 27 à Charm-el-Cheikh, l’Occident boude la conférence préparatoire consacrée à l’adaptation consacrée au contient africain. L’Afrique est frappée plus durement que d’autres, par un défi qui dépasse ses capacités et sa médiocre gouvernance. Dans le même ordre d’idées, la conférence internationale sur le haute mer a également jeté l’éponge, en raison de la cassure de la communauté mondiale.

La communauté internationale, kesako ? Plus encore que l’ONU, elle recouvre tous les égoïsmes et toutes les démissions. Autant dire qu’elle est, sur un plan opérationnel, moribonde, incapable de répondre aux grandes urgences et de travailler au rétablissement de la Paix. Ceux, dont les médias, qui l’invoquent à tort et à travers sont des naïfs ou des hypocrites impénitents. Le multilatéral avait constitué un vrai trésor au cours des anées 1990. Des murailles de confiance, de coopération et d’ouverture pourraient, dans l’avenir, remettre le train mondial sur de bons rails. Mais probablement pas sans un réveil assez brutal.

* 6 septembre – L’autre épidémie va bien, merci.

En août, l’épidémie de bellicisme a prospéré : après avoir officiellement recensé 4,8 millions d’infections pour seulement 74 morts, la Corée du Nord a annoncé en avoir fini avec la pandémie de Covid-19. Aux dires de Kim Yo-jong, l’influente sœur du dictateur, le virus aurait été introduit par des tracts portés par des ballons gonflables. La contamination de la prison-ermite serait surtout imputable à ces slogans politiques. Kim Jung-un menace en conséquence Séoul de représailles militaires. Dans cet esprit, des essais de nouveaux types de missiles balistiques se poursuivent aussi, en Mer Jaune. Un des objectifs est de se donner les moyens de frapper Hawaï ou la Californie.

Evoquant des attaques préparées par des milices pro-iraniennes, notamment le Djihad islamique et ses brigades Al Qassam, Israël a lancé une nième offensive ‘’préventive’’ contre l’enclave palestinienne de Gaza (bilan : une quarantaine de morts) : il n’y a que par la guerre que les deux camps extrêmes parviennent à nourrir leur popularité partisane auprès de leur public. Leurs intérêts antagonistes convergent, un grand classique des relations internationales.

En Irak, pays sans gouvernement 10 mois après les élections, la mouvance pro-iranienne et les réformateurs sont mis en difficulté par les partisans du chef religieux Moqtada Al-Sadr (faussement démissionnaire),. Ceux-ci occupent les sièges des institutions de pouvoir et exigent un gouvernement à leur convenance.

Autour de Tripoli, les deux camps lybiens recommencent à en découdre pour le contrôle de la capitale.

En Ethiopie, le conflit s’est rallumé aux frontières du Tigré, replongeant les populations du Nord dans la pénurie et la misère. Les rebelles ont fait main basse sur les moyens du PAM. Après cinq mois de trêve, le conflit dégénère à nouveau.

Le Rwanda profite de la confusion générale pour réactiver ses milices tutsi en RDC. Le sinistre M 23 répand barbarie dans les deux Kivu. Derrière cette terreur, il facilite la mainmise (le pillage ?) rwandaise sur les richesses minéralières congolaises : Kigali devient le 3ème ‘’producteur’’ mondial de Cobalt et Cotran, des ressources pourtant absentes de son sous-sol.

Les exilés se bousculent sur la route des Balkans et pour traverser la Manche, se heurtant à des politiques de refoulement de plus en plus assumées et illégales.

A Rome, la perspective d’élection d’un gouvernement néo-fasciste conduit par Georgia Meloni, contribue à faire dévisser l’€uro, car elle annonce de nouveaux spasmes pour l’Europe. Jusqu’à Liz Truss, nouvelle première ministre britannique, qui s’est demandé si E. Macron ne serait pas, après tout, l’ennemi de son pays (!). Elle promet de détruire les accords post-Brexit et de jouer la cofrontation avec l’U.E. On le voit, le populisme imbécile prospère sur toute la planète …

La revendication par les Etats-Unis de la frappe aérienne qui, à Kaboul a tué Ayman al-Zawahiri, successeur de Ben Laden à la tête d’Al-Qaida et dernier concepteur vivant des attentats du 11 septembre 2001, met en lumière la sinistre persistance de l’implantation terroriste en pays Taliban. L’opération américaine alimente la fureur au sein de la comète islamiste. Elle incite à un parallèle, dans le camp chiite, avec la violente agression dont a été victime, le 12 août, l’auteur des  ‘’Versets sataniques’’, Salman Rushdie. La fatwa lancée en 1979 par le défunt ayatollah Ruolah Khomeini a gardé son pouvoir assassin.

En contre-point, la visite du président français en Algérie cherche les formes d’un rabibochage ponctuel. Il y a peu encore, Paris privait les Algériens de visas pour contraindre leur gouvernement à reprendre ses nationaux expulsés de France. Les clameurs d’affection françaises ont malgré tout un parfum de gaz, énergie dont l’Europe est fébrilement en quête. Paris va céder un peu de son levier de torsion sur les visas étudiants et professionnels. Rien, donc, de très cohérent sur le moyen – long terme, mais un progrès d’ambiance toujours bon à prendre.

Bientôt, un quatrième tableau de l’actualité en août. Donc, comme dirait l’orchestre de Ray Ventura :  »tout va très bien, Mme la Marquise ! »

* 5 septembre – Un train fou peut en cacher plein d’autres

L’Eté aura généré quelques idées noires quant aux perspectives dans et hors les frontières. Elles ont été exprimées par E. Macron depuis son estivage de Borne-les-Mimosas (sans rapport avec la première ministre) : ‘’il faudra de la force d’âme pour affronter l’avenir… l’abondance, l’insouciance, c’est fini’’. En politique intérieure, le président français a en fait annoncé la fin du ‘’quoi-qu’il-en-coûte’’ mais pas vraiment la sobriété. Les esprits ont été marqués par l’ampleur des incendies en Europe, les inondations gigantesques au Pakistan, tout cela préfigurant le climat invivable des prochaines décennies. Par malchance, Etats Unis, Chine et Europe, les trois principaux moteurs de l’économie mondiale se grippent. La crise de l’énergie s’y rajoute : l’inflation élevée actuelle va-t-elle muer en récession globale, cet hiver ?

Sur le plan géopolitique, les foyers de crise sont anciens, mais les braises se ravivent rapidement. Parmi de multiples interrogations conjoncturelles : ‘’allons-nous vers un double conflit majeur autour de l’Ukraine et autour de Taiwan’’ ? Attention, au carrefour des voies : le train fou que l’on voit peut en cacher bien d’autres…

La visite à Taipeh de la présidente de la chambre des représentants, Nancy Pelosi, dûment couverte par un échelon aéronaval de l’US Navy, n’a guère apaisé les tensions et elle a même été mal perçue en Corée et au Japon. Malgré sa légitimité et sa portée morale, elle aura surtout offert un prétexte au déclenchement des foudres gesticulatoires de Pékin. En vrai grandeur et à armement réel, l’Armée Populaire de Libération a conduit une répétition  de blocus de l’île depuis six côtés. Elle a mimé une agression militaire et montré au passage un fier mépris pour la vie des 25 millions de  »compatriotes » taiwanais. Des missiles ont été lancés en survol de l’Ile et jusque dans la ZEE japonaise. La ligne médiane du détroit de Taiwan a été  franchie par l’aviation militaire. La RPC est prête pour la guerre.

Cette mobilisation guerrière s’est poursuivie trois jours, publication à l’appui d’un ‘’livre blanc’’ confirmant l’intention d’une invasion de l’Ile pour en extirper ‘’les séparatistes’’ (les citoyens ordinaires). Il est moins question d’intégrer Taiwan à la Chine que de la soumettre à la loi totalitaire et répressive du Parti communiste. En RPC, l’Etat n’est d’ailleurs qu’un sous-produit idéologique du Parti, qui est, lui, la totalité du pouvoir.

Pour ne pas déserter le terrain, Washington a remis le couvert (seconde mission parlementaire, passage de navires de la Navy dans les eaux internationales, vente de missiles anti-aériens pour la défense îlienne). Le rapport de forces Est-Ouest permet de retarder l’invasion, elle-même annonciatrice d’un nouveau massacre – comme l’histoire du Parti en compte beaucoup dans sa lutte contre la démocratie – mais cette prochaine fois, sur une très grande échelle. D’évidence, comme pour la question tibétaine et celle des Ouïgours, une solution de fond ne serait possible que dans une forme de révolution copernicienne du Parti (dit communiste) lui-même, au terme de laquelle ce Goliath se démilitariserait, accepterait la libre existence de la société civile et des pensées différentes de son monopole sur les esprits, bref, respecterait les gens. Ce n’est certes pas Xi Jinping qui prendra ce tournant alors qu’il s’emploie à ce que le prochain congrès d’octobre fasse de lui une sorte de  »Poutine à vie » chinois.

A cet égard, le rapport des Nations Unies sur les exactions d’Etat contre les Ouïgours est sorti tardivement mais il est accablant : ‘’L’ampleur de la détention arbitraire et discriminatoire de Ouïgours et de membres d’autres groupes essentiellement musulmans (…) dans un contexte de restrictions et de privation des droits fondamentaux tant individuels que collectifs peut constituer des crimes internationaux, en particulier des crimes contre l’humanité.’’ Cecii ne manquera pas de renforcer encore l’arrimage du régime pékinois à la mouvance des ennemis des peuples et de la démocratie, une fois encore, aux côtés de la Russie.

La peur de la Chine et de la Corée du Nord amène le Japon à envisager de se protéger par un mur de missiles à longue portée, un pas décisif dans la course aux armements qui s’accomplit en Extrême Orient comme en Europe (et accessoirement en Afrique). La Corée du Sud, qui a élu à sa tête un président ‘’faucon’’, multiplie les manœuvres militaires avec les forces américaines. Les camps adverses se durcissent. L’Europe est prise de cours et elle n’a pas de réponse.

L’affirmation d’une puissance conquérante en mer de Chine impose un parallèle, de plus en plus frappant, avec l’hubris d’annexion du régime Poutine. Déjà, en temps de  »paix », l’Extrême Orient est un théâtre où s’affrontement les grandes puissances du monde travaillées de tentations agressives. Osera-t-on imaginer ce qu’il en adviendrait si des guerres de style  »poutinien » y éclataient demain ? Ce ne serait plus deux trains fous dévalant sur le même passage à niveau mais dix, fonçant en sens inverse, sur la même voie.

Excusez la comparaison.

* 2 septembre – Un mois de guerre, comme un siècle de misères

En Ukraine, aucune paix n’est en vue. Poutine continue à exiger une reddition (reconnaissance de l’annexion des territoires occupés) et pourrait bientôt entreprendre des référendums d’annexion dans le quart du territoire occupé par ses forces. Zelensky entend poursuivre ‘’jusqu’à récupérer la Crimée’’.

Les combats se sont prolongés autour de la centrale de Zaporijia – que les Russes cherchaient à ‘’débrancher’’ pour détourner sa production sur la Crimée et qu’ils ont menacé aussi de frapper pour ‘’provoquer un Tchernobyl’’. Le recours d’une ‘’super-puissance pauvre’’ au spectre d’un cataclysme nucléaire civil inquiète en effet au plus haut point le nations civilisées. L’AIEA, a délégué une mission sur place qui a constaté les coups portés à l’intégrité de la centrale. Même en la présence des inspecteurs de l’Agence de Vienne, les échanges d’artillerie se poursuivent et Moscou ne manifeste aucune intention de démilitariser la zone et l’installation, qui appartiennent à l’Ukraine, faut-il le rappeler.

Sur le front du Donbass, la Russie contrôle la totalité de l’oblats de Lougansk mais s’expose à une contre-offensive ukrainienne dans le Sud et le Nord-est (Kharkiv). Les frappes ukrainiennes ont atteint plusieurs bases militaires, notamment en Crimée. La résistance de Kiev est rendue possible par une aide militaire américaine d’un volume considérablement supérieur à celle que lui fournit l’Europe.

Le 22 juillet, un accord avait été conclu, par l’entremise de la Turquie et de l’ONU, pour l’exportation des céréales ukrainiennes et russes par la Mer Noire. L’enjeu est vital pour nombre de pays du Sud dépendant de cette ressource et donc menacés d’une perspective de famine. La méfiance était vive à Kiev, après le vol de blé ukrainien par les troupes d’occupation et sa vente par la Russie sur les marchés méditerranéens. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, s’est rendu à Lviv le 18 août pour uparlementer avec les présidents ukrainien, Volodymyr Zelensky, et le turc, Recep Tayyip Erdogan. Une urgence était d’assurer la durabilité de l’opération ‘’sortie des céréales’’ en Mer Noire.Un million de tonnes (sur 20) a pu sortir, mais l’opération s‘avéra-t-elle durable ? L’autre urgence  à l’agenda était d’obtenir la visite de contrôle de l’AIEA couplée à une démilitarisation du site de Zaporijia (cf. supra). Grâce à sa main sur l’ouverture des détroits et à son accès personnel à Poutine, qui irrite fort le présidennt Macron, Erdogan s’est mis en posture incontournable d’arbitre et de contrôleur. Mais on connait sa totale versatilité.

La barbarie ne cède rien à une humanité d’âme totalement oubliée : les exécutions de prisonniers de guerre violent le droit international humanitaire. Amnesty a dénoncé le positionnement des militaires ukrainiens derrière le bouclier des civils. L’intrication des militaires aux populations et territoires qu’ils défendent paraît pourtant nécessaire à la résistance. Ces accusations ont été très mal-reçues par Kiev et par les Ukrainiens. Elles manquaient de discernement. Un collectif dénonce la déportation des enfants destinée à les déraciner de leur culture et à faire d’eux des petits russes obéissants. Plusieurs centaines de milliers de personnes ‘’disparues’’ sont envoyées au fin fond de la Russie, comme sous Staline. Les régions occupées sont russifiées et la nationalité des derniers anciens occupants est changée, d’office. Moscou installe ses missiles ‘hypersoniques’’ dans l’enclave Kaliningrad entre Pologne et Lituanie. Le geste s’ajoute à une panoplie d’actions offensives (blocage de l’ONU, campagnes outrageantes de propagande, chantage au gaz, cyber offensives, complots en Afrique noire,menace nucléaire, …) : susciter la peur et la confusion dans les esprits, tel est le but premier de la guerre hybride livrée à l’Occident. Des questions et des rumeurs russes sont rapportées sur l’état de santé de Poutine et les éventuels effets psychotropes des traitements qu’il suivrait.

En France, dans les mouvances populistes de gauche et d’extrême droite, des politiciens mal inspirés appelent à la reddition : ne plus livrer d’armes à l’Ukraine, lever les sanctions  »car elles ne servent à rien ». Il faut espérer que les Français sont indignés par cette stratégie de nouvelle collaboration avec des forces d’occupation criminelles, qui n’aspirent qu’à nous écraser. Ce choix monstrueux mériterait bien d’être taxé de  »l’indignité nationale » (et européenne).

* 1er septembre – Rentrée : à nous la bonne adrénaline !

Comme vous sans doute, l’Ours Géopolitique n’a pas cessé d’activer ses petites méninges au milieu du farniente estival.

La canicule a fait légèrement surchauffer sa calebasse étroite. Dans les vapeurs virevoltantes, il a néanmoins été saisi d’une révélation : en seulement un mois (août), supposé récréatif, il se passe pas mal de chose embêtantes ou graves dans le monde. Plus d’une par jour, pour ne compter que les plus énormes ! C’est fou, le fond de l’air tourne à l’envers ! Ca donne carrément le tournis quand on réalise que la plupart de ces faits ont déjà ou auront une impact sur nos vies et celles de nos proches.

Les plantigrades tout comme les pachydermes mettent quelques jours à se rebrancher sur l’interprétation des signes géopolitiques et la philosophie sousjacente. Aussi, pour ne brutaliser personne, on reprendra demain le collier en vous proposant deux ou trois présentations ultra-synthétiques (et ultra-oursiennes) des évènements d’août. Vous constaterez que la planète est bel et bien restée à bronzer bêtement sur la plage. Incandescence du 3ème degré, carbonisation des chairs : elle s’est mise à bouillir comme une centrale nucléauire ukrainienne !

L’Ours va encore se déglinguer les neurones pour chercher des solutions et des motifs d’espoir. Attendez voir !

A demain, lecteur-ami !

Je panse (les plaies du monde) donc j’essuie (vos craintes)

* 28 juillet – Un accueil à la hauteur des enjeux

Dans l’esprit des Ukrainiens exilés, la France ne figure pas très haut au palmarès des pays d’accueil. Au cours des premières semaines du conflit, la SNCF a acheminé 10 000 d’entre eux, en transit vers l’Espagne, alors que 15 000 autres entraient par leurs propres moyens, via les Alpes maritimes, également pour rejoindre l’Espagne. Affectée, dans leur pays, d’un manque de notoriété regrettable, la France n’était pas leur destination première. Aussi, l’effectif accueilli a longtemps plafonné autour de 50 000 personnes. A titre de comparaison, la Pologne accueille près de 1,2 million d’Ukrainiens ; l’Allemagne, 800 000 ; l’Espagne, 140 000 ; et le Royaume-Uni, 86 000. Les flux se sont rééquilibrés avec la redistribution qui s’opère au sein des pays de l’Union européenne, notamment du fait des arrivées récentes depuis l’Allemagne et l’Italie.

Le seuil des 100 000 Ukrainiens accueillis en France  a été franchi, fin-juin. Les arrivées se poursuivent actuellement au rythme de 300 personnes chaque semaine. Presque la moitié des arrivants s’est fixée en région PACA, avec une forte concentration sur Nice.

L’Etat raisonne essentiellement en termes de capacité d’hébergement disponible.  Près de 30.000 exilés ont trouvé un toit désigné par la puissance publique (appartements, dortoirs, Samu social, centres de vacances, navire-hôtel …) et 26.000, dans le réseau de  »l’hébergement citoyen », qui n’est pas précisément recensé. Cela fait 56.000 personnes logées au total, dont 18 000 enfants scolarisés. Pour les 45.000 d’entre eux ne figurant sur aucun registre d’adresses, on ignore en fait où ils se trouvent. La débrouille les a éparpillés dans la vaste nature (une image, s’agissant d’une dispersion surtout urbaine). Les étrangers ne sont pas plus contrôlés que cela, lorsqu’ils disposent d’un véhicule.

Quelque 60.000 d’entre eux chercheraient ou auraient déjà trouvé un emploi, souvent sous-qualifié par rapport à leur bagage professionnel. Très peu (moins d’un millier de foyers) ont sollicité des prestations familiales. En septembre, lors du renouvellement de leur autorisation provisoire de séjour de six mois, l’Etat espère améliorer sa connaissance de leur situation et mieux cerne leurs projets et leurs besoins.

Car les ex-résidents d’Ukraine sous protection temporaire ont un haut fonctionnaire spécialement désigné pour gérer leur dispositif d’accueil, en la personne du préfet Joseph Zimet. Celui-ci pilote une cellule interministérielle de crise et dispose d’un budget d’hébergement. Le problème le plus immédiat tient au fléchissement du parc de logements avec l’arrivée des vacanciers estivants. Sans oublier que deux millions de résidents français attendent un logement et souvent depuis longtemps. Les préfectures se tournent désormais vers les villes moyennes, libres de tout afflux touristique, pour mobiliser les 7 500 logements sociaux manquants dans l’immédiat. Ces destinations inconnues des familles ukrainiennes ne les attirent guère : elles préfèreraient rester en terrain connu. L’existence d’un tissus associatif actif peut, néanmoins, contribuer à les rassurer. Mais où sont les bénévoles en été ?

Par ailleurs, M. le Préfet a pu favoriser un assouplissement de la politique vis-à-vis des quelque 3500 étudiants non-ukrainiens (dont un contingent d’Africains francophones) ayant fui la guerre. Ceux dont le projet universitaire n’aura pas convaincu seront pourtant énergiquement ‘’invités’’ à  rejoindre leur pays d’origine. Un poids, deux mesures …

La rencontre des cœurs et des esprits se passe mieux désormais. Les Ukrainiens ont vite réalisé que l’hospitalité des Français était meilleure que ne le laissait entendre le souci très commenté de leur président de ‘’ne pas humilier la Russie’’. 84 % des déplacés interrogés estiment avoir trouvé leur destination fixe jusqu’à un retour espéré au pays. C’est un bon score, d’autant plus que la mobilité restante tient surtout à de brefs allers et retours en Ukraine, en fonction des déplacements du front. Il n’était pas évident, pour beaucoup, que la guerre serait longue et leur désir de rentrer au plus tôt, à ce point contrarié. Aussi, certains ont encore psychologiquement du mal à se mettre au français, ce qui constitue leur principal handicap dans l’accès à l’emploi. Pour eux, cela reviendrait un peu à capituler linguistiquement et à se résigner à un exil durable. Il faut les comprendre. Le préfet Zimet ne doute pas qu’à l’été 2023, ils seront encore parmi nous.

On ne sait plus trop ce qu’il faut leur souhaiter, sinon notre pleine et amicale solidarité. Pensons donc à eux pendant ces longues semaines d’estivage, pendant lesquelles la vie s’arrête. Nos vacances ne seront pas moins agréables si nous veillons à les rendre, aussi, un peu utiles. L’Ours vous embrasse. On se retrouve à la rentrée !

(Nota : les données sont extraites d’un article du Monde – les commentaires sont de l’Ours)

27 juillet – Interruption de service due à la conjoncture estivale

A compter du 1er août, la rédaction se met au vert. Les brèves reviendront à la rentrée.

L’Ours se met en format bio-estival. A mon avis, il passe trop de temps dans les cafés
Et il va encore faire le fou sur son scooter. Est-ce bien géopolitique ?

Demain, jeudi 28 juillet : dernière brève avant septembre. Ca vous reposera un peu la tête.

La course folle du monde se poursuivra néanmoins. Bel été pour tous !

La rédaction

* 26 juillet – La mémoire et la putain

L’Histoire serait-elle la ‘’Putain des populistes’’ : torturée, soumise, convoquée qu’elle est sur un claquement de doigt ? Sa caporalisation s’effectue par le biais de ce que les médias officiels appellent ‘’le devoir de mémoire’’. Celui-ci inhibe souvent l’analyse rationnelle et régurgite du ‘’vécu, perçu’’, fait de logiques simplistes, exprimées à fleur de peau. Il permet l’omission des responsabilités. En fait, cette faille de discernement ne tient pas qu’aux manipulations politiciennes. C’est surtout le fruit d’une posture immature face au récit historique : faute de s’y atteler avec la méthode et le recul nécessaires, les enseignements du passé et leurs évolutions sont caricaturés ou se perdent. A l’heure du basculement entre Paix et Guerre, notre connaissance du passé pèsera pourtant sur notre vigilance quant aux pièges à éviter.

-C’est en mémoire du souvenir ‘’sacré’’ d’une bataille livrée contre les Ottomans, en 1388, que Milosevic avait préparé en sous-main son plan  »fer à cheval » d’attaque des Musulmans bosniaques par ses partisans de Banja Luka (Republika Srpska). La Syrie a imposé son emprise au Liban en vertu de réminiscences des Omeyyades ou de la Grande Syrie. Pékin accapare la Mer de Chine en invoquant une présence ancienne de ses navigateurs (presque une réédition de l’argumentation coloniale). De son côté, la Turquie revit les exploits conquérants de ses sultans, aux dépens de la Syrie et de l’Iraq. Reconnaissons aussi que la ‘’France-Afrique’’ relève en partie d’une mythologie coloniale dévaluée par l’analyse historique moderne. Quant au récit de la Guerre d’Algérie, il reste, selon les interlocuteurs, à confluence de la légende civilisatrice et d’une introspection honnête sur drame.

– L’exemple des relations très complexes et anciennes entre la Russie et l’Ukraine illustre, de même, les dangers de ce hiatus mental. Le territoire ukrainien est un couloir d’invasion. Il a été annexé ou dominé par ses nombreuses puissances voisines : Pologne, Lituanie, Suède, France napoléonienne, Allemagne nazie et bien sûr la Russie. La confrontation russo-ukrainienne remonte au Moyen Age : le ‘’Russ de Kiev’’, regroupant les deux populations, s’est effacé devant l’empire tsariste. Qui a précédé qui ? Qui est issu de Qui ? La Russie ne bénéficie pas forcément de l’antériorité ni de la vérité historique.

Pendant la Révolution d’Octobre puis la guerre civile, l’Ukraine a proclamé son indépendance mais s’est divisée dans une confrontation civile entre les camps soviétique et nationaliste. Au point de s’être divisée entre deux capitales : Lviv, l’occidentale et Kiev la pro-russe. Du côté de la contre-révolution, elle a aussi subi le joug des Russes blancs et celui de la Pologne, détentrice d’une moitié de la Silésie. Le pays a vu défiler les dictatures (Stepan Andriïovytch Bandera) et a frayé avec le nazisme, lorsqu’occupé par la Wehrmacht. Staline a exploité son niveau d’autonomie politique (et celui de la Biélorussie) pour obtenir deux sièges supplémentaires au Conseil de sécurité des Nations Unies. Khrouchtchev, qui en était natif, lui a définitivement réattribué la Crimée et la base navale de Sébastopol.

C’est la simple conclusion, en 2013, d’un accord de partenariat – sans grande portée – avec l’U.E qui a allumé les flammes de la colère poutinienne. L’obsession de s’y opposer par la force a déclenché, dans la population, la révolution orange. Il était hors de question, à l’époque, que l’Occident se prête à quelque coopération militaire que ce soit avec Kiev. Or, depuis l’invasion …

-Dans so  »devoir de mémoire », la classe politique russe n’a rien vu ni rien compris au cours de l’Histoire et n’en a tiré que des leçons fausses. Prisonnière depuis des siècles de son exaltation impériale – en fait, le fruit d’une vision orgueilleuse d’elle-même -, la Russie ne supporte pas l’idée que son ‘’étranger proche’’ puisse s’émanciper d’elle et exercer une pleine souveraineté. On en arrive à l’aberration suprême qui voudrait que l’Ukraine ‘’n’existe pas’’ (juste une portion de la Russie). De même, la manifestation de son identité propre est censée résulter d’une ‘’nazification’’. De qui, par qui ? On voit jusqu’à quelles extrémités mènent ce bréviaire mémoriel d’Etat : une guerre d’agression, le risque pris d’un conflit nucléaire. Le plus pernicieux, dans cette manipulation grossière de l’Histoire est que ses promoteurs finissent par se convaincre des sornettes de leur propagande.

L’imaginaire collectif peut être profondément destructeur. Même en démocratie. L’Histoire d’un pays devrait suivre un processus itératif, débattu de façon scientifique, pluraliste et contradictoire. Même dans notre Europe, ce n’est pas toujours le cas. Seule, la distance critique limite les risques d(une guerre par pure ignorance chauvine et permet d’évoluer vers une meilleure compréhension de  »l’Autre », cet ex-ennemi. Le nationalisme, on le sait, c’est la guerre … la mémoire instrumentalisée, son carburant.

* 25 juillet – Odessa : feu sur le Cuirassé Potemkine !

Sitôt conclu, sitôt violé : tel est le triste sort de l’accord humanitaire et commercial de trois mois que les Nations Unies avait arraché, le 22 juillet, aux protagonistes du conflit en Ukraine. Le dernier mot a été donné aux missiles russes de type Kalibr qui, dans les heures suivantes, ont frappé le grand port stratégique du sud, d’importance cruciale pour l’exportation des céréales en Mer Noire. Le mépris de la partie russe pour le droit international et pour toutes formes d’engagement n’est plus à démontrer. Rétrospectivement, la présence de Sergueï Choïgou, le ministre russe de la Défense, à la cérémonie de signature d’Istanbul tenait soit, du syndrome de pagaille soit, du complot machiavélique. Des dissensions et des manipulations pourraient s’être fait jour au sein du Kremlin : le mystère est épais. Que Lavroff ait affirmé, devant son collègue égyptien, que son pays  »n’y était pour rien » pour être aussitôt démenti par un porte-parole du Kremlin vantant la précision de ces tirs  »réussis » contre des cibles militaires, tout cela dit quelque chose sur la cohésion actuelle du pouvoir russe. Pour couronner le tout, la même source promet aux pays d’Afrique que le blé de Russie ne leur manquera pas. Comme si celui d’Ukraine était déjà perdu.

Le gouvernement de Kiev avait mis en garde contre ce genre de provocations. Sa méfiance paraît amplement justifiée, même s’il reste conscient de l’impérieuse nécessité pour lui de  »sortir » les quelque 20 millions de tonnes de blé actuellement bloqués dans ses silos : il va falloir y faire entrer les 40 Mt de la moisson en cours. Vladimir Poutine est accusé d’avoir ‘’craché au visage’’ de l’ONU et de la Turquie. Le reproche ne devrait pas trop gêner l’intéressé. Aucune confiance n’étant plus possible, il va être ardu de reprendre le fil de l’opération.  »céréales » Sans doute était-ce l’objectif premier de l’attaque. Celle-ci a été condamnée ‘’sans équivoque’’ par Antonio Guterres, qui avait consacré tous ses efforts au sauvetage des céréales ukrainiens, dans l’espoir d’approvisionner des pays pauvres. Que peut-il faire de plus, sinon repasser la question des responsabilités au Conseil de sécurité, lequel, paralysé par le veto russe, ne pourra rien décider. L’Union africaine, qui venait juste de se féliciter de l’accord d’urgence alimentaire en est aussi pour son argent et voit le continent noir rebasculer dans la perspective d’une famine.

La réforme du système de veto au Conseil de sécurité est une nécessité absolue pour rétablir la Paix. Ce système d’impunité totale des  »Grands », censé assurer leur coopération dans le règlement des crises, favorise au contraire les agressions impunies. La mécanique du système international a complètement changé depuis 1945. Coincée entre deux protagonistes figés dans la défiance, l’ONU est mise en face de responsabilité qui dépassent sa Charte et son mandat.

Il faudrait lui apporter le soutien public des citoyens du Nord comme du Sud et bien sûr le concours des gouvernements, devenu lacunaire. Le geste agressif commis contre Odessa est un coup porté aux intérêts des humains, de part et d’autre de l’Equateur : une urgence globale.