* 23 juillet – Lubies circulaires

Revoilà l’ineffable Boris Johnson ! A l’automne 2019, après avoir fait lanterner Bruxelles deux ans et demi, il avait validé de sa main le ‘’protocole irlandais », une clause centrale et hyper-sensible du projet d’accord post-Brexit définissant l’avenir des relations UE – Royaume Uni. Londres s’était officiellement félicitée de cet accomplissement. Le but était d’éviter le retour d’une frontière terrestre de l’Ulster avec la République d’Irlande, comportant le risque d’une rupture du Traité du Vendredi saint de 1998, garant d’une paix retrouvée mais qui restait fragile. Entré en vigueur début 2021, ce protocole régit désormais le statut dual de l’Irlande du Nord : politiquement, la province de l’Ulster reste une partie constituante inaliénable du Royaume-Uni, dont la souveraineté n’est pas limitée. En matière de commerce extérieur, elle consent cependant à s’aligner sur les normes du marché intérieur de l’UE. C’était la seule façon de maintenir ouverte la frontière entre les deux Irlande, tout en évitant une entrée massive, par voie de de fraude et contrebande, de biens interdits ou tout au moins d’origine non-contrôlée dans l’aire de consommation des  »27 ». Ingénieux, ce compromis avait permis de surmonter le plus haut obstacle rencontré dans le cours la négociation et de maintenir la paix civile irlandaise.


Mais, depuis le début de cette année, Le gouvernement de Sa Majesté rechigne à mettre en œuvre ses engagements et à procéder aux contrôles douaniers prévus. Sur le départ en vacances, comme son Parlement qui entre en récession, Boris Johnson, signifie tout de go à Bruxelles, vouloir renégocier – dans son ensemble – le protocole nord-irlandais : énorme frappe de boulet de canon dans un jeu de quilles bien rangé. Sans entrer dans la polémique, Maros Sefcovic, vice-président de la Commission européenne, a sobrement répliqué :  »Nous n’accepterons pas une renégociation du protocole ». On doit s’attendre à une guerre d’usure, tant que Johnson restera en mesure de piloter en mode girouette la diplomatie de son pays. Le dispositif de contrôle des marchandises dans les ports de Mer d’Irlande ne constitue pourtant aucunement une frontière. Il n’a pas d’incidence sur la libre-circulation des personnes. Mais, Westminster veut considérer que si. La formule qui permet de sauver le commerce dans les règles établirait, selon le Premier ministre  »une frontière », à l’intérieur du Royaume. A partir de là, la souveraineté britannique serait entravée de façon (acceptée mais) inacceptable. Quant aux Irlandais, qu’ils s’affrontent donc entre eux, les Conservateurs de Londres n’en ont cure !


Où est passé le respect du droit et de la parole donnée ? Où se situe aussi l’intérêt de l’Ulster, celui du Royaume Uni et celui des Britanniques amenés à s’ajuster sans cesse à ce Brexit en grands zigzags ? L’essence de la souveraineté veut que l’application souveraine et librement consentie du droit et des engagements contractés s’intègre dans la souveraineté de l’Etat contractant. Un peu de réflexion s’imposerait sur la conception johnsonienne, pleine de cynisme, du  »grand large ». Chacun peut voir qu’elle dessert l’image du Royaume Uni dans le monde. Dommage !

* 22 juillet – Eau dans le gaz.

Les États-Unis considéraient depuis une bonne décennie que le projet de gazoduc géant Nord Stream 2 reliant la Russie à l’Allemagne créerait une dangereuse vulnérabilité pour l’Europe et donc pour l’Alliance atlantique. C’était le fruit d’une époque relativement insouciante, où l’intégration de la Russie dans l’architecture européenne paraissait possible et même souhaitable. Ce projet – achevé à 90 % – est aussi la conséquence d’excès d’indulgence de certains dirigeants allemands à l’égard de Moscou. Il devait assurer un approvisionnement supplémentaire aisé à l’industrie allemande, déjà tributaire de l’énergie russe par de multiples canaux. Pourtant, à la même époque, V. Poutine s’est aventuré dans des opérations militaires contre ses voisins. De plus, crise climatique aidant, alors que les énergies fossiles devront être déprogrammées à relativement court terme, la ‘’main de Moscou’’ faisait de moins en moins sens. Elle garde accessoirement le pouvoirde contourner l’Ukraine et de priver potentiellement Kiev de sa principale source d’approvisionnement comme des ressources financières résultant du transit. Très hostile à Nord Stream 2 et méfiante à l’égard de Mme Merkel, l’administration Trump n’avait rien fait, ou plutôt s’était seulement gavée de mots.


Hier, un compromis a été annoncé entre l’administration Biden et le gouvernement allemand pour dépasser leur différend géostratégique autour de Nord Stream 2. Il inclut des scénarii de sanctions pour le cas où Moscou, usant de son gaz comme d’une arme, tenterait un chantage à la livraison d’énergie pour infléchir la politique de l’Allemagne ou pour exercer des pressions agressives contre l’Ukraine ou d’autres Etats européens considérés à Moscou comme faisant partie d’un ‘’glacis stratégique’’ russe. En termes clairs, le gaz russe serait alors boycotté et Berlin s’alignerait, dans une crise éventuelle, sur les sanctions et autres choix de l’Alliance atlantique. Kiev n’est pas non plus oubliée. En sa faveur, les deux capitales occidentales s’engagent à œuvrer ensemble à la reconduction pour dix ans, en 2024, des clauses de transit du gaz russe par l’Ukraine.


Est-ce que cette usine à gaz serait réellement efficace en cas de clash ? Il est présomptueux de s’affirmer ‘’paré’’ pour l’avenir lorsqu’on en ignore encore les paramètres et, de plus, que l’adversaire est parfaitement au fait de vos intentions. Les crises suivent une infinité de cheminements imprévus. Mais l’essentiel reste le front d’unité et de consensus rétabli avec l’Allemagne. Quoi qu’en disent les membres républicains du Congrès, c’est le mieux que pouvait espérer Joe Biden.

*21 juillet – Gardez moi de mes amis,…

Il y a peu encore, le Royaume du Maroc dispensait à la classe politique française vacances à Marrakech ou palais aux frais de Sa Majesté. C’est un pays où la chaine verticale du Pouvoir est très fragile : la légitimité et les symboles du pouvoir reposent sur un personnage unique et difficilement remplaçable, les islamistes participent au pouvoir ; le féodalisme s’accommode d’inégalités sociales criantes ; un conflit persiste à ses frontières, entretenu par un voisin qui ne lui veut aucun bien. La diplomatie française lui constitue un bouclier protecteur, lorsque ressurgit aux Nations Unies la question du référendum d’autodétermination au Sahara occidental (intégré aux trois-quart à son territoire) ou qu’une condamnation internationale le frappe pour sa pratique de la torture ou l’inanité de sa justice.
Paris est sa nounou bienveillante et protectrice.

Premier bénéficiaire de son aide publique au développement ; choyé par ses investissements ; privilégié par la multiplicité des écoles privées de langue française (qui assurent à ceux qui peuvent y accéder une vraie ascension sociale) ; adoré des touristes de l’Hexagone, le Royaume doit énormément à la France, à ses préférences, à son indulgence, à sa diplomatie. Pourquoi, alors, aller chercher auprès d’Israël les moyens de se tourner contre elle ? L’erreur paraît énorme, presque caricaturale. Quoi qu’on en dise, depuis qu’elle a été révélée par un consortium de médias, personne n’avait osé imaginer la présence de numéros du président Emmanuel Macron et de membres du gouvernement français sur une liste marocaine de cibles potentielles du logiciel d’espionnage Pegasus.

Cette cyber-arme – car s’en est une – a été offerte dans la corbeille des fiançailles de Rabat avec Jérusalem, orchestrées par l’administration de Donald Trump. Quand on la possède, on en vient à l’utiliser, forcément, non pas comme une arme de l’antiterrorisme mais comme un outil de domination dans sa sphère. Et la France, si largement ouverte et complaisante envers son voisin du Sud, s’est placée elle-même dans la sphère du Maroc, d’une certaine façon en sujette reconnaissante du Roi. Que les patrons du contrespionnage ou de la gendarmerie marocaine raisonnent en termes d’assujettissement, avec un brin de fascination pour la technologie toute-puissante de la firme NSO (liée au gouvernement d’Israël) n’est pas une grande surprise. Chez nous, les informaticiens sécuritaires auraient-ils résisté à ce genre d’aubaine ? Que le roi MVI lui-même figure sur la liste signifie, soit qu’on lui a trouvé un alibi d’innocence (victime, il ne pourrait donc pas être impliqué) ou – et c’est plus préoccupant – qu’il a été dépassé et contourné par un échelon subordonné, ce qui, dans une monarchie absolue n’est pas un signe de bonne santé. On modèrera ce constat par le fait que les listes ‘’Pegasus’’ elles-mêmes ne sont qu’un état préalable potentiel au travail d’espionnage au sein des smartphones, une intention d’intrusion, pas nécessairement la preuve d’un passage à l’acte.


L’enquête ne fait que commencer. On imagine que des échanges diplomatiques assez frais s’ensuivront, sous les lambris et les tapisseries des ambassades. Dans la cyber-guerre, on a l’habitude des ‘’feux amis’’ (faux amis ?), depuis la révélation, par Edgar Snowden, de l’espionnage pratiqué sur une gigantesque échelle, par la NSA américaine, notamment en Europe. On finira par trouver des accommodements (provisoires). Se retourner contre NSO, la ‘’racine du mal’’, avec des moyens de neutralisation discrets, serait sans doute une bonne idée. Mais elle ne peut décemment pas être exprimée – surtout publiquement – dans un blog sans prétention. Or, vous êtes à l’écoute.

* 20 juillet – Une caméra dans le burger et le chop-suey. Les États-Unis et leurs alliés – l’Union européenne, le Canada, l’Australie, le Royaume-Uni, la Nouvelle-Zélande – accusent la Chine d’avoir mené et de poursuivre des cyberattaques de grande ampleur, qui menaceraient leur sécurité nationale et celle de leurs entreprises. En fait, tout l’Occident fait chorus – ce qui marque un précédent – concernant les activités informatiques malveillantes menées depuis le territoire chinois, en fait un phénomène ancien mais qui s’amplifie vite. A la différence du contentieux de cyber-guerre ouvert avec la Russie (dans lequel le Kremlin est seulement appelé à contrôler ses hackers), c’est la responsabilité étatique directe de la RPC qui est mise en cause. Washington dénonce des agissements ‘’irresponsables, perturbateurs et déstabilisants’’ sponsorisé par le ministère chinois de la Sécurité d’Etat (le cœur de l’appareil répressif chinois) et qualifie ‘’d’écosystème’’ les pratiques de piraterie encouragées et ancrées dans les comportements. Pratiquement, des officines privées de type ’’corsaire’’ seraient commanditées et rétribuées pour mener ces attaques et opérations d’espionnage à grande échelle. Dans le seul secteur des entreprises américaines, le coût du préjudice se compterait en milliards de dollars, chaque année. Pour ne citer que le cas de Microsoft, les attaques lancées en mars dernier auraient touché un millier d’établissements clients ou liés au géant de la microinformatique.


L’enquête n’étant pas terminée. Les Occidentaux en sont encore à organiser leur protection de façon autant que possible coordonnée. La riposte pourrait suivre. On doit bien reconnaître que cette affaire tombe à pic, alors que l’administration Biden déploie de grands efforts pour rassembler sous son aile un front de résistance voire de ‘’roll back’’ face à l’hégémonisme de plus en plus agressif de l’équipe dirigeante pékinoise. Les faits sont peu contestables, mais le choix du moment et de la manière de les annoncer suscitent une atmosphère d’alerte. Les alliés vont se réveiller. Accessoirement, faire étalage des misères subies par les entreprises du GAFAM participe aussi à une gestion d’image, alors que ces grands prédateurs viennent d’échapper à l’impôt européen (en attendant un régime fiscal à venir ou pas au sein de l’OCDE). Sans doute, par un effet fortuit, l’attention se détourne aussi un peu du scandale de cyber-espionnage du siècle ouvert par les révélations concernant Pegasus, le logiciel espion absolu généreusement distribué par la diplomatie israélienne à ses nouveaux alliés.


Ce qu’il nous reste à faire ? Ecraser nos téléphones et ordinateurs au pilon, couper tout contact avec la finance et l’économie, manger les légumes bio de nos potagers, négocier un armistice entre le restaurant chinois et le MacDo du coin, qui tous deux s’évertuent à nous épier et à nous compromettre. C’est une conception élargie, très nécessaire, de la distanciation sociale.

* 20 juillet – L’hydre aux cent têtes bouge encore

Par rapport à ce qu’elle était lors des attentats de 2012-2015, la coopération entre services de renseignement des Etats-membres de l’UE s’est considérablement améliorée. Pour autant, en Europe, le bilan des activités des mouvements terroristes non-étatiques (des Etats, peuvent s’y adonner aussi) reste mitigé.

Depuis le démantèlement (incomplet) du ‘’califat’’ de Daech en 2018, l’on constate chaque année un net recul du nombre d’attentats et de morts : 16 000 victimes mortelles cette année-là, traduisant une baisse de 15 % par rapport à 2017 et de 52 % par rapport à 2014, date de la fondation de la centrale jihadiste. Il s’agit de l’année la plus meurtrière du siècle. Mais Daech et Al Qaïda, dont les ressorts de pensée et d’action empruntent beaucoup aux formes barbares du nazisme, ne sont pas l’unique source de l’action terroriste (un mode de combat asymétrique, pas une idéologie). La mouvance néo-nazie participe aussi à ce ‘’modèle’’, avec une grande variété de dogmes et de modes d’action. Propulsée par l’anonymat d’Internet et la théorie du grand remplacement, elle organise, comme le Jihad, la destruction à l’aveuglette des personnes et des institutions, à partir de la ‘’toile’’ du web. Certains pays européens comme l’Allemagne s’en inquiètent et estiment cet activisme assassin pas moins menaçant, voire plus (il trouve des relais populaires plus larges) que le djihadisme.


L’Europe a réduit sa vulnérabilité aux offensives, comme résultat de l’action militaire de la coalition internationale. Cela n’a pas apaisé le bouillonnement des esprits, ni réduit les vocations au jihad anti-occidental. Mais, même sur ses gardes, le Vieux continent campe dans l’attentisme, sans vision précise de l’évolution de la menace à court et moyen terme. La coopération entre les services de renseignement s’est, fortement développée à la suite de l’attentat contre Charlie Hebdo. Depuis lors, un groupe antiterroriste européen doublé d’un coordinateur bruxellois (actuellement, Gilles de Kerchove) anime une bourse d’échanges entre services de renseignement. Un mécanisme de coopération entre juridictions nationales fonctionne en parallèle, avec la ressource du mandat d’arrêt européen comme principal outil de sa palette. Cependant, la compétence collective de l’UE elle-même n’est pas juridiquement établie, même si la Cour de justice de Luxembourg (CJUE) s’est prononcée contre la rétention des données dans l’anti-terrorisme, de la part des entreprises notamment. A ce jour, il n’existe pas de projet d’une CIA européenne et il n‘est pas sûr que ce soit d’ailleurs nécessaire.


Au Moyen-Orient, en Afrique, en Asie du Sud et du Sud-Est, le jihadisme n’a pas du tout disparu. Ses combattants demeurent actifs en Syrie et en Irak, dispersés dans la nature ou capturés par les autodéfenses kurdes (des alliés que nous avons abandonnés à leur sort, mais que nous exploitons toujours comme garde-chiourmes). En Iran, des milliers de Bangladais s’emploient à rejoindre l’Europe, via la Turquie. A Idlib, en Syrie, d’anciens combattants de Daech, piégés par l’offensive de Bachar, cherchent à faire de même. Actuellement, l’organisation terroriste ne semble plus à même de projeter directement ses commandos sur le théâtre européen. Elle n’en dispose pas moins d’une vaste réserve d’éléments ‘’dormants’’ dispersés et le plus souvent auto-affiliés. Une myriade de nouveaux groupes combattants franchisés s’est constituée au Sahel, dans la corne de l’Afrique puis en Afrique de l’Ouest et enfin de l’Est, au Mozambique, etc. L’apparition sur le Continent noir d’un nouveau califat revêt donc une certaine probabilité. Ce serait une catastrophe géostratégique, vu de Paris. Cela ouvrirait la perspective inquiétante d’un tremplin d’offensive vers l’Europe, alors même que les têtes de pont sont déjà en place.

Encore faut-il préciser l’étendue de cette menace : l’objectif est une perturbation durable et criminelle de l’ordre public, doublée d’une campagne d’agitation des esprits pour susciter une forme de guerre civile. En réaction et comme par anticipation, se produit une régression, pas à pas, des libertés fondamentales et de la démocratie, dans les pays-ciblés. Naïvement accrochés à l’idéologie du ‘’tout sécuritaire’’, ceux-ci amorcent d’eux-mêmes la dérive que les terroristes tentent d’imposer à leurs sociétés. Car ce sont bien elles, pas les Etats, qui sont ciblées. Il ne s’agit aucunement pour l’Ennemi d’opérer une prise de pouvoir par une minorité politico-religieuse, encore moins de parvenir à l’effondrement militaire de nos vieilles nations chrétiennes, comme certains les fantasment. Simplement de nous neutraliser par la haine et de nous avilir, par vengeance. Une stratégie assez infantile, au fond.

Comme pour le virus du Covid 19, on peut, certes, ‘’vivre avec’’ cette nuisance, mais, reconnaissons-le, de plus en plus mal… sauf à repenser complètement la chose.

* 16 juillet – Liban, un Etat totalement failli

« Il est évident que nous ne serons pas capables de nous entendre avec Son Excellence le président, c’est pourquoi je me retire de la formation d’un gouvernement. » Saad Hariri, l’ex-premier ministre congédié par la population et formateur désigné d’un gouvernement impossible, vient de jeter l’éponge. Depuis neuf mois, le Pays du Cèdre sombre sur tous les plans, sans gouvernement établi à sa tête. Le clash a été bref mais dur entre le général chrétien (pro-Hezbollah), Michel Aoun, Chef de l’Etat retranché dans une vision communautariste des institutions, et le politicien affairiste, rompu à tous les marchandages. Hariri reproche au vieux général d’avoir tenté d’intégrer des fidèles à sa personne pour constituer une minorité de blocage au sein de l’équipe ministérielle qui lui était présentée. Aoun dément et ne propose rien. La classe politique et ses traditions de répartition clanique du pouvoir ont failli depuis belle lurette et la population, très durement éprouvée, ne fait plus confiance à personne. Elle manifeste son hostilité et son désemparement mais agit peu, politiquement. Le plus stupéfiant est, en effet, que cette situation de blocage perdure depuis si longtemps sans qu’une alternative de rupture radicale n’ait fini par émerger, au sein ou en dehors de l’arène politique.


En août 2020, on s’en souvient, une gigantesque déflagration sur le port de Beyrouth, provoquée par le stockage imprudent de centaines des tonnes de nitrate d’ammonium, avait tué 200 personnes et fait plus de 6 500 blessés. Des quartiers entiers avaient été détruits par cette explosion, la plus puissante que le monde ait enregistrée hors du domaine nucléaire. L’enquête sur les responsabilités (assez évidentes) n’a pas été menée à son terme, pour ne pas mettre en cause les mafias régnantes. Le gouvernement d’alors s’est courageusement caché et a disparu. En octobre, Adib puis Hariri ont été chargés de le remplacer, toujours (implicitement) en tenant compte de la ‘’formule magique’’ de partage confessionnel du pouvoir. E. Macron et, à vrai dire, un peu tout le monde s’est avisé de stigmatiser les politiciens libanais en les rappelant à leur devoir de gouverner, alors que le Liban sombrait dans les tréfonds : écroulement de l’économie et de la monnaie, ruine des Libanais, grave crise humanitaire et sanitaire, effondrement des services publics, début d’anarchie, etc. La banque centrale et toutes les baronnies n’en poursuivent pas moins la mise en coupe réglée des dernières ressources du Pays. La faillite est aussi criminelle.


Ne va-t-il bientôt rester du Liban qu’un repère de mendiants et de bandits, où tous les prédateurs du monde pourront faire leur nid ? Nombre de descendants des Phéniciens le redoutent. Faute d’une initiative citoyenne proprement ‘’révolutionnaire’’, le sauvetage semble ne pouvoir venir que de l’extérieur, mais pour qu’il ne prenne pas la forme d’un dépeçage en règle, il conviendrait qu’une opération de reconstruction de l’Etat se fasse sous l’autorité et avec les moyens des Nations Unies. Ne rêvons pas, l’époque est aux replis nationalistes, plus aux solutions multilatérales !

* 15 juillet – GAFAM, va en paix !

Pour les beaux yeux de Joe Biden, l’Europe met en pause son projet d’instituer une taxe numérique. On va se reporter, à la place, sur l’accord de taxation des multinationales, récemment conclu par le G 20 de Venise, sous l’égide de l’OCDE. Bruxelles se rabat donc sur un ‘’accord historique répondant aux défis de la numérisation économique’’. Mais sans joie. Bien qu’il reste encore au G20 à s’entendre, d’ici à octobre, sur les modalités concrètes de ce dispositif nettement moins ambitieux, afin d’en assurer la mise en œuvre à l’horizon de 2023, la Commission annonce concentrer ses efforts sur cet objectif et oublier son propre projet.


L’Amérique ‘’tout sourire’’ de Papy Joe ne s’est pas départie de ses lobbies d’intérêt et de la susceptibilité inquisitoire de son Congrès. N’oublions pas que le seul vrai pouvoir de la Maison Blanche est celui consistant à convaincre les puissances régnantes. Le GAFAM, très remonté contre D. Trump, pourrait-il être négligé par son successeur ? A la tête du Trésor, Janet Yellen a su jouer sur les bons sentiments des Européens pour leur faire avaler que non. L’accord à demi-dose de l’OCDE sur la fiscalisation des multinationales invite à démanteler les taxes numériques en vigueur. Washington les rejette comme discriminatoires et n’acceptera plus les mesures de ce type adoptées à titre national. L’heure est au jeu collectif. Point. Mais en considérant bien qui mène la danse au sein de l’OCDE.


Malgré la bonne grâce et les sourires, la souveraineté collective de l’Union européenne n’en sort pas renforcée. Il paraît que ce consensus humble convient à tous les bords. Il y a peu, Bruno Lemaire maugréait sur le taux ridiculement bas de 15 % reconnu comme seuil de taxation et, surtout, sur l’impasse concernant les paradis fiscaux et autres procédures subtiles d’optimisation. Oubliés, les états d’âme. L’accord que finalisera (ou pas) l’OCDE scelle un beau consensus occidental. Géopolitiquement, ce n’est pas rien et la belle fraternité de l’OTAN n’est pas loin.


Janet Yellen a aussi assisté à la réunion des ministres de l’économie de la zone €uro, dans une ambiance de travail chaleureuse. Elle n’en a pas moins marqué son souci que tous les Etats membres de l’UE participent à l’accord sur la fiscalité mondiale. Comme toujours, la famille européenne compte quelques rebelles à bord, à commencer par l’Irlande, le principal paradis des multinationales. Au total, huit pays sur vingt-sept font dissidence, mais les ‘’grands’’ sont bien là.
En avocate zélée de l’unité des alliés, Mme Yellen encourage les partenaires européens à ‘’aller plus loin dans la construction d’une union monétaire et économique’’ (dans cet ordre-là). Ce serait ‘’bon pour l’Europe, bon pour les Etats-Unis et bon pour le monde’’. Amen. Tant de bonnes intentions politiques contre si peu d’argent à récolter : la coupe de la gratitude déborde. La Silicon Valley, dont les finances se voient épargnées, se joint au consensus. Zuckerberg, en gentil garçon hypocrite, exulte et sourirait presque.


Il reste que des pressions ‘’tout sourire’’ sont quand même des pressions. Ne jetons pas la pierre à l’administration démocrate, qui rencontre les plus grandes difficultés à orienter les votes du Congrès. L’Exécutif français ne serait, lui, guère crédible à évoquer les humeurs rétives de son Sénat comme un motif de blocage. Sauf à faire rire à la ronde, bien sûr ! Quand même, il est toujours assez pratique de faire porter au congrès américain le chapeau des indécisions ou des revers de l’administration américaine : il est fort méchant, mais il a bon dos aussi. Si l’objectif reste de développer une souveraineté collective des Européens, donnons donc des dents et un regard féroce à notre brave Parlement européen. Cela aidera à faire rentrer des recettes et à alléger nos dépenses (sans oublier le gain de démocratie, indeed !)

* 14 juillet – Haïti, feuilleton triste éternel

Une semaine après l’assassinat sauvage du président d’Haïti, Jovenel Moïse, et alors que l’anarchie paraît guetter l’île, la police haïtienne est sur la piste d’un coupable, bénéficiaire potentiel de cette invraisemblable exécution. Le commando de tueurs aurait été recruté par une entreprise de ‘’service’’ vénézuélienne aux Etats Unis. Le directeur de la police nationale haïtienne, Léon Charles, vient d’annoncer l’arrestation d’un personnage passablement trouble : aventurier, affairiste ruiné, politicien sans partisan, faux médecin et prétendu pasteur. Il n’y aurait-il que dans le Pays du Vaudou que l’on puisse tenter un coup d’état sur cette base pour, qui plus est, échouer lamentablement, au prix d’une dérive assassine ?


L’individu, un dénommé Christian E. Sanon, établi à Tampa en Floride, était de retour au pays pour prendre le pouvoir. Sans exclure totalement qu’une organisation plus puissante puisse se cacher derrière lui, on ne connait pas, pour l’heure, d’autre commanditaire dans cette opération invraisemblable, réminiscente de celles pratiquées par Bob Denard dans l’Océan Indien. Pourtant, le siècle a changé, mais pas vraiment Haïti, enlisée depuis des décennies dans les ornières de la misère, du banditisme généralisé, de la corruption et d’une pratique théâtrale, trouble et violente de la politique partisane. Les ONG y opèrent à leurs risques et périls, pour épauler des administrations durablement incompétentes. Le développement y est en panne et l’écosystème se dégrade, faute de capacité à utiliser les aides extérieures et à les concrétiser en projets. L’état de droit est en carton-pâte. L’économie n’a jamais vraiment décollé et le mantra du capitalisme privé éloigne la grande masse de tout accès aux soins et à l’éducation. Les plus riches ou plus éduqués émigrent. Face à un Etat failli, tous les fantasmes peuvent s’exprimer et tout paraît possible… même, pour un inconnu assez terne, de se faire couronner Roi, d’incarner un Ubu local.

Christian Emmanuel Sanon s’est présenté sur son compte Twitter comme docteur, pasteur (de quelle église ?) et homme d’affaires. Il porterait “un leadership pour Haïti, à travers une vie d’action positive et d’intégrité absolue”. Il aurait monté une opération d’aide humanitaire lors du tremblement de terre de 2010, qui fit 300.000 morts. Comme tout un chacun, ce charlatan de 63 ans fustige la corruption des élites, l’emprise de la communauté internationale sur le pays et il affirme sa volonté d’incarner ‘’l’alternative politique dont le peuple a besoin’’. 70 % de la population a moins de 30 ans d’âge et est supposé attendre un sauveur, qui créerait de l’emploi. Il n’aura produit au bout du compte qu’un très mauvais polar criminel autour de l’assassinat du président Jovenel Moïse, assurant ne pas avoir voulu son exécution en plein sommeil mais seulement ‘’prendre sa place’’. Affligeant.


Moïse était loin d’être un modèle de probité et de démocratie. Son impopularité était grande. Sa garde présidentielle ne l’a pas protégé, ce qui pose aussi des questions sur les complicités dont bénéficiaient les assassins. Le premier ministre en place déclare l’état de siège et demande l’intervention des troupes américaines (que Joe Biden n’enverra pas, pour éviter d’enliser l’Amérique dans ce marigot). Un successeur avait été nommé par l’ex-président quelques heures avant sa fin tragique. Port au Prince est livré aux gangs. Au final, faute d’avoir su donner naissance à une réelle force citoyenne, l’île se livrera à un autre politicien sans scrupule, probablement avant la fin de cette année. L’anti-modèle de ce que mériterait la plus ancienne république des Amériques (1804).

* 13 juillet – Modèle moldave

La victoire aux législatives moldaves du parti de la présidente Maia Sandu (Parti Action et Solidarité – PAS, du centre droit) confère un visage pro-européen, avenant et honnête, à cette ancienne république soviétique assez obscure. Celle-ci n’échappe pas à sa géographie, à la charnière de l’OTAN et de la CEI (elle est en partenariat avec l’une et participante à l’autre). Ce pays paraît sans cesse écartelé entre un courant pro-russe anti-démocratique et une majorité étroite tournée vers l’Europe et l’ouverture à l’Ouest. Avec 48 % des suffrages, la formation de la présidente pro-européenne devance largement le Bloc des socialistes et communistes (BESC) de l’ex-président prorusse Igor Dodon (2016-2020), crédité de 31 % des suffrages. Nouveau mouvement de balancier vers l’Ouest ! Ce pays pauvre de 2,6 millions d’habitants, pourrait beaucoup bénéficier d’une évolution économique et sociale ‘’à la roumaine’’, même si l’idée d’une fusion avec Bucarest n’est plus de mise, après trente années d’indépendance ‘’encadrée’’. Par ailleurs, les Moldaves sont las des scandales de corruption à répétition. Le plus retentissant avait vu, en 2015, la volatilisation de 15% du PIB des banques du pays.


Maia Sandu, une économiste de 49 ans, professionnellement formée aux institutions de l’ONU et de la Banque mondiale, a promis, le 11 juillet, la ‘’fin du règne des voleurs’’. Ce succès électoral renforce son pouvoir sur deux fronts, face à aux mafias qui se partagent l’économie du pays et face à ses ennemis prorusses, relayés par la présence aux frontières d’une armée russe occupant la province ‘’séparatiste’’ de Transdniestrie, un formidable levier de soumission au Kremlin !
Mais, on l’imagine, le revanchisme des partisans de Moscou se manifeste sur bien d’autres plans que par le seul suffrage universel. Trente ans après les ex-‘’démocraties populaires’’, depuis longtemps ‘’passées à l’Europe’’, ce petit pays européen coincé entre la Roumanie (de même culture qu’elle) et l’Ukraine connait des tourments géostratégiques qui nous semblent archaïques et caricaturaux. Mais cela nous concerne. Le combat du gouvernement de Chisinau pour choisir sa voie et ses alliés est loin d’être gagné. La Géorgie, la Crimée et le Donbass ukrainien ont montré ce qu’il en coûte de chercher à diverger de l’orbite de la Russie de Poutine. La capitale est à portée des canons des chars russes.

Figée dans la sphère stratégique russe lors de l’implosion de l’URSS, l’ancienne République soviétique de Moldavie bouge, mais depuis avril 2009 seulement. Des milliers de manifestants ont alors dénoncé l’irrégularité du scrutin législatif remporté par le Parti des communistes (PCRM). Le Parlement et la Présidence ont été pris d’assaut. Le pouvoir communiste, qui a accusait Bucarest d’avoir manigancé les troubles, a brutalement réprimé l’agitation, mais le Président communiste, Voronine, au pouvoir depuis 2001, a dû se résoudre à dissoudre l’Assemblée, faute de majorité suffisante pour élire son successeur. Le PCRM ne pouvait plus gouverner seul. En août 2009, est né une « Alliance pour l’intégration européenne’’ (AIE), formée par les partis d’opposition libéraux et démocrates. Celle-ci a formé un gouvernement en septembre, sous la direction de Vlad Filat. Voronine a démissionné et les communistes sont passé dans l’opposition, tout en bloquant l’activité législative. Ainsi, le parlement de Chişinau a échoué, à trois reprises, à élire un président.

Septembre 2010 : le gouvernement de coalition pro-européen tient un référendum constitutionnel pour débloquer l’impasse, par l’organisation de la présidentielle au suffrage universel direct. Les communistes boycottent le scrutin et font encore échouer la réforme. Des législatives suivantes (novembre 2010) émerge, à nouveau, un gouvernement de coalition non-communiste, pro-occidental. Nicolae Timofti, élu président en mars, pour la plus grande frustration du Parti des Communistes, plaide pour l’intégration de son pays à l’Union européenne et entend nouer un rapprochement avec la Roumanie. Il cherche un retrait des troupes russes de Transnistrie et décline toute intégration politique de la Moldavie dans l’Union économique eurasiatique que tente de lui imposer Moscou. En réaction, le Kremlin nomme l’ultranationaliste russe Dmitri Rogozine, comme représentant spécial du président russe (gouverneur de facto) pour la Transnistrie. De 2016 à 2020, la présence au pouvoir d’un ‘’collaborateur’’ (Igor Dodon) satisfait les visées du Kremlin.
Mais, en novembre 2020, Maia accède confortablement à la présidence et évoque l’intervention des médiateurs de l’OSCE pour dégager en douceur les soldats russes de la Trandniestrie : branle-bas de combat chez Poutine ! De fait, le moment choisi est plus que délicat : les Biélorusses se sont soulevés contre leur dictateur, Alexander Loukachenko. Il n’est plus question de laisser se déliter la façade occidentale du glacis stratégique russe. Voilà pour l’arrière-plan historique.

‘’Les défis sont grands, les gens ont besoin de résultats et doivent ressentir les bénéfices d’un Parlement propre et d’un gouvernement honnête et compétent’’. C’est un bon point de départ. A nous de travailler à la libre souveraineté des Moldaves comme des Biélorusses et des habitants du Donbass, sans, bien sûr, clamer la victoire d’un camp sur l’autre ni déshabiller trop ostensiblement l’autocrate du Kremlin.

* 12 juillet – Mon aveu sur les inter-socialités

L’Ours Géo sollicite une mise au point sur la méthode. Il paraît qu’à lire les brèves, on adhérerait inconsciemment à la conception westphalienne du monde (celle du Traité européen de 1649) : des territoires nationaux bordés de frontières; des princes dotés de têtes politiques, qui règnent et décident de tout; des peuples qui expriment leur nationalisme en mourant à la guerre pour leur prince ou –option alternative – en lui coupant le cou… pour aussitôt le remplacer par un autre tout pareil. Si vous avez l’impression que la guerre d’Afghanistan, la lutte contre le dérèglement climatique, les révoltes de bonnets ou de gilets de couleurs ou encore l’assommoir des réseaux sociaux répondent à ce schéma classique, ou, pire encore, que tous ces phénomènes n’ont aucune incidence sur l’humanité globale, alors l’Ours géopolitique s’est planté (d’ailleurs, normal, s’agissant d’un plantigrade).


De fait, nos ancêtres gallo-romains ne s’embarrassaient pas de ces attributs géopolitiques. Leur descendance médiévale, non plus, qui a vécu localement le féodalisme, pour ne sortir de ses fiefs qu’à l’appel de l’Eglise et aller s’éclater aux croisades. Les grandes découvertes de la Renaissance pouvaient, certes, être subventionnées par telle ou telle couronne, mais, une fois parvenus aux Amériques ou aux Indes, marchands et guerriers agissaient à leur guise. Voyez aussi la compagnie des Indes de Colbert reprise et gérée par les marchands-corsaires de Saint Malo. Depuis la Révolution française et Valmy, les gens ont fait irruption dans la  »grande image » et les Etats doivent s’y adapter ou ils sont défaits (le cas des dictatures modernes).

Depuis 1945, les principes du bien-être social, de l’égalité des chances, du droit humanitaire dans les conflits, de la protection du travail, celui des droits humains sont consacrés par des lois et des principes universels (la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948). Les princes d’aujourd’hui ne l’ont pas fait, les tout-puissants marchés, qui nous gouvernent, non plus. Ils doivent ‘’faire avec’’, mais s’emploient à grapiller ce viatique arraché par les peuples et à maintenir ici et là l’ordre et la stabilité. Surtout, lorsque lesdits peuples s’agitent en spasmes planétaires, rythmés (entre autres) par les réseaux d’internet. On reconnait là l’état pré-Covid de la société mondiale. Cette tendance n’est pas éteinte.

– Bertrand Badie, un politologue influent, qui enseigne à Sciences Po, pense le vaste monde en termes d’inter-socialités. Le terme décrit la vie internationale des sociétés humaines, quand on a mis de côté le rôle des Princes, des Etats, des frontières et des Nations. Il catégorise les sociétés humaines en fonction de deux propensions fondamentales à l’international : d’un côté, celles qui voient ‘’le monde source d’opportunités et de conquêtes’’, de l’autre, celles dont ‘‘la préférence va à leurs particularismes’’. Il en extrapole six modes d’inter-socialités.

Parmi les sociétés positivement impliquées dans l’international, il range les sociétés ‘’messianiques’’ (Christianisme médiéval des croisades, Islam du jihad, néo-conservateurs américains et une majorité d’églises évangéliques, l’écologie universelle) (1) ; les sociétés conquérantes pragmatiques (adeptes de la colonisation ‘’spontanée’’, les pilgrim fathers américains du May Flower, les cultures marchandes telles celles des Pays Bas ou du Royaume Uni, les individus agglomérés et conditionnés par les marchés mondiaux et le marketing, les firmes multinationales, les communautés de pensée des réseaux sociaux, les migrants) (2) ; enfin, ‘’les sociétés à ambitions géopolitiques’’ (Etats westphaliens ‘’classiques’’, empire romain, sociétés en quête de grandeur comme une bonne partie des Français et des Britanniques, les Américains et les Chinois, peuples qui se conçoivent en acteurs stratégiques) (3).

La catégorie des sociétés ‘’communautaristes’’ ou identitaires se divise, elle aussi, en trois sous-catégories : les ‘’peuples élus non-messianiques’’ (Judaïsme, Hindouisme, croyances animistes, adeptes du survivalisme ou de laïcité radicale) (4) ; les ‘’réseaux utilitaires’’ (sociétés traditionnelles en autarcie, syndicalistes et militants sociaux, diasporas ethniques, séparatismes locaux, populations déplacées) (5) ; enfin le type ’’instrumentalisation politique du social’’, dans laquelle toute aspiration économique est transposée par un pouvoir fort en fait politique (la Chine, très westphalienne, en politique intérieure) (6).


En soi, aucune de ces six catégories n’est plus vertueuse ou plus efficace qu’une autre. La question n’est pas là, même si ces énormes disparités sociétales créent les plus puissantes dynamiques et les principales frictions (voyez les Etats Unis face à l’Afghanistan). La première est de fortement relativiser la part que jouent les dirigeants étatiques dans l’agencement du monde. On cherche à nous faire croire qu’elle est déterminante. Le choix d’un prince serait celui de notre avenir sur terre. Totale illusion !
Dans un pays comme la France, les habitants, dans leur grande majorité, appartiennent au modèle n° 5, avide de protection sociale, tandis que les entreprises relèvent du type n° 2, radicalement opposé, qui ignore et contrarie la catégorie précitée. Le gouvernement s’accroche – pour se maintenir au pouvoir – à la tradition ° 3 et fait croire qu’il est ordonnateur du business, de la paix et du progrès (ce qui fait bien rire les marchés). La jeunesse, très soucieuse de l’évolution climatique, emprunte au paradigme n° 1, tout comme les islamistes poursuivant leur califat mythique, tandis que les minorités identitaires frustrées optent, sans le savoir, pour l’entre-soi du n° 4 … et trouvent d’autres furieux tout pareils par-delà les frontières.


L’affaire dite des caricatures aura été très représentative de la façon dont fonctionne le monde : les journalistes qui ont re-publié ces brûlots n’avaient pas eu conscience un instant que des centaines de millions de gens, très éloignés d’eux sous tous apports, vivraient ces blagues de potache comme une blessure inguérissable, encore moins que la vie de Français à travers le monde s’en trouverait mise en danger. Mais les réseaux inter-sociaux ont fonctionné, sans qu’aucun Etat ne s’en mêle. En effet, les six modes d’inter-socialités ne savent pas spontanément se trouver des longueurs d’ondes communes. Un énorme effort d’ouverture, d’information et de tolérance est nécessaire pour passer des corrélations sociales mondialisées (conflictuelles) aux passerelles médiatrices, qui relèvent de l’‘’inter-culturel’’. On devrait enseigner cela à l’école.
A partir d’un tel sac de nœuds de tensions, pourrait-on synthétiser une vision française populaire des enjeux mondiaux ? Evidemment, ce serait une gageure et les bras en tombent à l’Ours. En revanche, l’on pourra cerner des réseaux internationaux d’intérêt ou d’idéologie sur des causes en réseaux : réparer le monde ; en soutirer un paquet de profits ; réélire les princes (qui nous conduisent si bien dans le maquis international) ; comploter et inonder l’humanité de fausses vérités pour la perdre ; faire converger les révoltes ; propager une cause unique (ethnique, religieuse, politique) et tout recentrer sur elle ; déstabiliser une autre société par le piratage numérique ou la propagande ; faire du tourisme, du sport et aller à la pêche comme tant d’autres le font ailleurs. Vous le voyez : presque tout est transversal ; peu de sujets restent purement nationaux… et même le ‘’vivre local ‘’ suit des arcanes intercontinentaux, sans le savoir. N’insistons pas sur l’inter-socialité du Covid, la danse mondiale des virus et des bactéries en général : elle est si comparable aux virus informatiques et aux épidémies de fake news. Voilà ce qui fait les relations internationales !
Chers citoyens-habitants du monde, chers lecteurs éclairés : ne vous trompez pas de réseau, car vous êtes les vrais diplomates et médecins de la Paix !

* 9 juin – Tirez sur l’ambulance !

Après une décennie de guerres et de massacres en Syrie, l’accès des organisations humanitaires aux victimes est en passe d’être totalement fermé. MSF sonne l’alerte, alors que se pose au sein du Conseil de sécurité des Nations Unies la question du dernier point de passage ouvert pour alimenter et soigner la population d’Idlib. Il s’agit du seul gouvernorat syrien à ne pas être (encore) tombé sous la férule violente de Bachar et de ses alliés russes et iraniens. Le sas de Bab al-Hawa est actuellement l’unique ligne de vie praticable pour quatre millions de civils, pour la plupart des déplacés. Si l’approvisionnement s’arrête, faute d’un accord à New York, les médecins qui les soignent, dans le cadre des agences mandatées par l’ONU – et qui ne disposent que d’un stock éphémère de médicaments – ne pourront plus rien pour eux. Les maladies et les épidémies, notamment le virus COVID 19, toucheront cette population cernée de toutes parts par les belligérants. Beaucoup ont déjà été déplacés une dizaine de fois et ils n’ont plus ‘’d’ailleurs’’ où se réfugier.

C’est donc, ni plus ni moins, la survie de ces malheureux que dictera la décision de laisser ou non à Damas un accès exclusif à ces populations, qui sont précisément ses victimes. En 2020, le mécanisme d’aide transfrontalière des Nations Unies avait été interrompu à la demande du régime de Bachar, au point d’entrée frontalier d’Al-Yarubiya ouvrant l’accès au nord-est de la Syrie, via l’Irak. Aucune campagne contre le virus du COVID n’a pu y être conduite. S’y ajoutent les ports d’entrée de Bab al-Salama et d’Al-Yarubiyah, au Nord. Au total, trois des quatre couloirs ont été fermés. Selon les agences de l’ONU, dans le reste de la Syrie, le prix du panier alimentaire a augmenté de plus de 220% alors que 80% de la population reste sous le seuil de pauvreté et que 90% des enfants dépendent désormais de l’aide humanitaire.

Etrange mélange que la situation syrienne actuelle, patchwork de crimes de guerre poursuivis à bas bruit , de confiscations du patrimoine immobilier et de l’économie par des courtisans et des chefs de guerre, de fuite éperdue des populations ‘’ciblées’’ dans les derniers réduits encore disponibles, de stationnement militaire  »d’alliés » étrangers, de sanctions économiques qui s’ajoutent à la misère des Syriens et empêchent toute reconstruction. On n’y distingue que la projection factice du ‘’triomphe’’ d’un régime baasiste qui se permet même la tenue d’ élections tronquées, mais ne tient debout que par les armes et la diplomatie des Russes.

L’absence d’humanité tient, à Moscou, à Téhéran comme à Bachar, de marqueur géopolitique congénital. Le ‘’grand frère russe’’ veut faire valider, par la communauté internationale, la souveraineté de son protégé sur l’ensemble du territoire syrien, sous contrôle de l’armée de Bachar et aussi bien, sous celui des rebelles. A partir de là, il fermera totalement le pays aux yeux et aux mains tendues de l’extérieur. Bachar, lui, aura les mains libres. Qu’importe le nombre de morts innocents ! En échange de cette victoire contre son peuple, le maître de Damas rétribue Poutine en lui offrant une base navale en mer libre, à Tartous, en Méditerranée orientale (un site bien plus stratégique que ses ports militaires en Mer Noire). De là, ne doutons pas que l’Europe constituera une de ses cibles.


Il y eut un temps où le stratégique (brutal) et l’humanitaire (réparateur) cheminaient séparément. Les acteurs des deux secteurs s’ignoraient. Avec la montée des totalitarismes guerriers et leurs alliances contre la civilisation humaine, l’Humanitaire devient, au mieux, une victime de chantages ou, dans le pire des cas, il est éliminé (comme, d’ailleurs, le droit international humanitaire) du champ des opérations. Indignons-nous !

* 8 juin – Jeu de moustiques

 »Se préparer à la guerre des drones : un enjeu stratégique ». Sous cet intitulé, un rapport de la commission de la Défense du Sénat français modifie radicalement la perception des enjeux militaires. Selon ses recommandations, la France devrait étoffer massivement son parc de drones. Les aéronefs sans pilote, adverses ou sans maîtres connus, constituent désormais une menace pour la population et pour le territoire national : multiplication des intrusions, tentatives d’incursion au sein de sites stratégiques, espionnage… Sur le territoire français, quelque deux millions et demi de ces avions-robots sont couramment en opération, comportant une grande majorité d’engins privés de tous gabarits. Vont s’y ajouter, dans moins de cinq ans, des nuées de taxis volants robotisés. A cette échelle, une police des survols est indispensable comme aussi la mise au point de parades contre les activités illégales sans cesse plus nombreuses, que cette ruche génère.

Le ministère des Armées déploie une protection anti-drones sur les sites militaires et autour de certaines infrastructures stratégiques. Le ministère de l’Intérieur n’est pas en reste et il s’équipe pour une très large gamme de missions de contrôle. Le grand banditisme comme les grosses entreprises de service ne manqueront pas de suivre le mouvement, si ce n’est déjà fait.
D’après le rapport cité en introduction, clairement inspiré par les stratèges des Armées, l’utilisation intensive du drone s’impose sur les théâtres militaires : ‘’ Plusieurs conflits récents – la guerre de l’an dernier au Haut-Karabagh, mais aussi les combats de septembre 2019 en Libye et la campagne turque dans le nord de la Syrie (mars 2020) – ont été caractérisés par une utilisation massive de drones tactiques et de petits drones’’. Ceci, avec d’impressionnants succès ! Leur mode opérationnel suit des méthodes innovantes pour remplir de nouvelles tâches : guidage de tirs d’artillerie, dispersion de leurres, vols d’attaque en essaims, opérations kamikaze pour pénétrer et détruire les défenses adverses. On pourrait y ajouter les fonctions ‘’épandage d’armes de destruction massive chimiques ou biologiques » et  »assassinats ciblés », mais ce sont là des missions rôdées depuis belle lurette.


Sympathique ou cauchemardesque, le drone tactique armé ‘’préfigure les conflits civils comme internationaux de demain’’. Il faudra à l’autorité nationale prendre le train en marche ou se faire déborder. ‘’Depuis 2019, un rattrapage capacitaire est en cours : les forces armées françaises disposeront de plusieurs milliers de drones d’ici 2025, contre quelques dizaines seulement il y a quatre ans’’. De fait, l’an dernier, 58% des frappes effectuées par le dispositif Barkhane au Sahel l’ont été par des drones armés américains Reaper et une bonne part du reste par d’autres, israéliens. Les armées sont également friandes de petits drones dits ‘’de contact’’ : nano drones ‘’Drop’’, micro drones NX 70 ou encore micro drones Anafi (au total, plus de 350 ont été commandés, livrables en 2025). A moyen terme, un partenariat triangulaire France, Allemagne, Italie prendra le relai dans le cadre du programme Eurodrone. On sera alors de plein pied dans l’ère des lasers aéroportés.

Le document-cadre du Sénat n’aborde pas une question éthiquement sensible : celle de l’attribution à ces méchants moustiques d’une capacité d’intelligence artificielle. Celle-ci les rendrait à même d’agir de façon totalement autonome, en particulier dans le choix et le ‘’traitement’’ des cibles. Il y a cinq ans, le chef d’état-major des Armées s’était solennellement engagé à ne jamais laisser un drone voler sans un pilote humain pour le téléguider et contrôler sa mission. La doctrine restera-t-elle inchangée ? Elle se fait discrète, en tout cas. En sus des Occidentaux, Israël, la Chine, la Turquie et l’Iran comptent s’équiper et exporter largement ces oiseaux de mauvaise augure et, surtout, aller jusqu’au bout de leur potentiel technologique. Ils sont à la fois bon marché, sacrifiables, utilisables en myriades de tous les formats (de l’insecte à l’avion de ligne) et ils peuvent devenir  »intelligents ». Il est clair qu’on ne pourra leur affecter des armées de pilotes humains rassemblés dans des halls d’opérations vastes comme des stades de football. L’intelligence artificielle seule, pourra accomplir la tâche, tout en exonérant l’Humain de toute responsabilité. Elle deviendra qu’on le veuille ou non un choix obligé. Malgré le danger induit pour les institutions, pour la paix et pour les libertés, il est assez probable que, si la hiérarchie militaire française estime impérative l’option de l’A.I., l’opinion et la classe politique la valideront aussi. A fortiori, si était mis en exergue le recours à des technologies françaises. On fabriquera dans la foulée des androïdes-diplomates pour – à leur façon – calmer le jeu.

Des gens mourront sans qu’on sache trop, combien, qui, où et pourquoi ni où se situe le droit, faute de pouvoir maitriser les algorithmes déchainés, livrés à eux-mêmes.