*21 juillet – Gardez moi de mes amis,…

Il y a peu encore, le Royaume du Maroc dispensait à la classe politique française vacances à Marrakech ou palais aux frais de Sa Majesté. C’est un pays où la chaine verticale du Pouvoir est très fragile : la légitimité et les symboles du pouvoir reposent sur un personnage unique et difficilement remplaçable, les islamistes participent au pouvoir ; le féodalisme s’accommode d’inégalités sociales criantes ; un conflit persiste à ses frontières, entretenu par un voisin qui ne lui veut aucun bien. La diplomatie française lui constitue un bouclier protecteur, lorsque ressurgit aux Nations Unies la question du référendum d’autodétermination au Sahara occidental (intégré aux trois-quart à son territoire) ou qu’une condamnation internationale le frappe pour sa pratique de la torture ou l’inanité de sa justice.
Paris est sa nounou bienveillante et protectrice.

Premier bénéficiaire de son aide publique au développement ; choyé par ses investissements ; privilégié par la multiplicité des écoles privées de langue française (qui assurent à ceux qui peuvent y accéder une vraie ascension sociale) ; adoré des touristes de l’Hexagone, le Royaume doit énormément à la France, à ses préférences, à son indulgence, à sa diplomatie. Pourquoi, alors, aller chercher auprès d’Israël les moyens de se tourner contre elle ? L’erreur paraît énorme, presque caricaturale. Quoi qu’on en dise, depuis qu’elle a été révélée par un consortium de médias, personne n’avait osé imaginer la présence de numéros du président Emmanuel Macron et de membres du gouvernement français sur une liste marocaine de cibles potentielles du logiciel d’espionnage Pegasus.

Cette cyber-arme – car s’en est une – a été offerte dans la corbeille des fiançailles de Rabat avec Jérusalem, orchestrées par l’administration de Donald Trump. Quand on la possède, on en vient à l’utiliser, forcément, non pas comme une arme de l’antiterrorisme mais comme un outil de domination dans sa sphère. Et la France, si largement ouverte et complaisante envers son voisin du Sud, s’est placée elle-même dans la sphère du Maroc, d’une certaine façon en sujette reconnaissante du Roi. Que les patrons du contrespionnage ou de la gendarmerie marocaine raisonnent en termes d’assujettissement, avec un brin de fascination pour la technologie toute-puissante de la firme NSO (liée au gouvernement d’Israël) n’est pas une grande surprise. Chez nous, les informaticiens sécuritaires auraient-ils résisté à ce genre d’aubaine ? Que le roi MVI lui-même figure sur la liste signifie, soit qu’on lui a trouvé un alibi d’innocence (victime, il ne pourrait donc pas être impliqué) ou – et c’est plus préoccupant – qu’il a été dépassé et contourné par un échelon subordonné, ce qui, dans une monarchie absolue n’est pas un signe de bonne santé. On modèrera ce constat par le fait que les listes ‘’Pegasus’’ elles-mêmes ne sont qu’un état préalable potentiel au travail d’espionnage au sein des smartphones, une intention d’intrusion, pas nécessairement la preuve d’un passage à l’acte.


L’enquête ne fait que commencer. On imagine que des échanges diplomatiques assez frais s’ensuivront, sous les lambris et les tapisseries des ambassades. Dans la cyber-guerre, on a l’habitude des ‘’feux amis’’ (faux amis ?), depuis la révélation, par Edgar Snowden, de l’espionnage pratiqué sur une gigantesque échelle, par la NSA américaine, notamment en Europe. On finira par trouver des accommodements (provisoires). Se retourner contre NSO, la ‘’racine du mal’’, avec des moyens de neutralisation discrets, serait sans doute une bonne idée. Mais elle ne peut décemment pas être exprimée – surtout publiquement – dans un blog sans prétention. Or, vous êtes à l’écoute.

* 16 juillet – Liban, un Etat totalement failli

« Il est évident que nous ne serons pas capables de nous entendre avec Son Excellence le président, c’est pourquoi je me retire de la formation d’un gouvernement. » Saad Hariri, l’ex-premier ministre congédié par la population et formateur désigné d’un gouvernement impossible, vient de jeter l’éponge. Depuis neuf mois, le Pays du Cèdre sombre sur tous les plans, sans gouvernement établi à sa tête. Le clash a été bref mais dur entre le général chrétien (pro-Hezbollah), Michel Aoun, Chef de l’Etat retranché dans une vision communautariste des institutions, et le politicien affairiste, rompu à tous les marchandages. Hariri reproche au vieux général d’avoir tenté d’intégrer des fidèles à sa personne pour constituer une minorité de blocage au sein de l’équipe ministérielle qui lui était présentée. Aoun dément et ne propose rien. La classe politique et ses traditions de répartition clanique du pouvoir ont failli depuis belle lurette et la population, très durement éprouvée, ne fait plus confiance à personne. Elle manifeste son hostilité et son désemparement mais agit peu, politiquement. Le plus stupéfiant est, en effet, que cette situation de blocage perdure depuis si longtemps sans qu’une alternative de rupture radicale n’ait fini par émerger, au sein ou en dehors de l’arène politique.


En août 2020, on s’en souvient, une gigantesque déflagration sur le port de Beyrouth, provoquée par le stockage imprudent de centaines des tonnes de nitrate d’ammonium, avait tué 200 personnes et fait plus de 6 500 blessés. Des quartiers entiers avaient été détruits par cette explosion, la plus puissante que le monde ait enregistrée hors du domaine nucléaire. L’enquête sur les responsabilités (assez évidentes) n’a pas été menée à son terme, pour ne pas mettre en cause les mafias régnantes. Le gouvernement d’alors s’est courageusement caché et a disparu. En octobre, Adib puis Hariri ont été chargés de le remplacer, toujours (implicitement) en tenant compte de la ‘’formule magique’’ de partage confessionnel du pouvoir. E. Macron et, à vrai dire, un peu tout le monde s’est avisé de stigmatiser les politiciens libanais en les rappelant à leur devoir de gouverner, alors que le Liban sombrait dans les tréfonds : écroulement de l’économie et de la monnaie, ruine des Libanais, grave crise humanitaire et sanitaire, effondrement des services publics, début d’anarchie, etc. La banque centrale et toutes les baronnies n’en poursuivent pas moins la mise en coupe réglée des dernières ressources du Pays. La faillite est aussi criminelle.


Ne va-t-il bientôt rester du Liban qu’un repère de mendiants et de bandits, où tous les prédateurs du monde pourront faire leur nid ? Nombre de descendants des Phéniciens le redoutent. Faute d’une initiative citoyenne proprement ‘’révolutionnaire’’, le sauvetage semble ne pouvoir venir que de l’extérieur, mais pour qu’il ne prenne pas la forme d’un dépeçage en règle, il conviendrait qu’une opération de reconstruction de l’Etat se fasse sous l’autorité et avec les moyens des Nations Unies. Ne rêvons pas, l’époque est aux replis nationalistes, plus aux solutions multilatérales !

* 15 juillet – GAFAM, va en paix !

Pour les beaux yeux de Joe Biden, l’Europe met en pause son projet d’instituer une taxe numérique. On va se reporter, à la place, sur l’accord de taxation des multinationales, récemment conclu par le G 20 de Venise, sous l’égide de l’OCDE. Bruxelles se rabat donc sur un ‘’accord historique répondant aux défis de la numérisation économique’’. Mais sans joie. Bien qu’il reste encore au G20 à s’entendre, d’ici à octobre, sur les modalités concrètes de ce dispositif nettement moins ambitieux, afin d’en assurer la mise en œuvre à l’horizon de 2023, la Commission annonce concentrer ses efforts sur cet objectif et oublier son propre projet.


L’Amérique ‘’tout sourire’’ de Papy Joe ne s’est pas départie de ses lobbies d’intérêt et de la susceptibilité inquisitoire de son Congrès. N’oublions pas que le seul vrai pouvoir de la Maison Blanche est celui consistant à convaincre les puissances régnantes. Le GAFAM, très remonté contre D. Trump, pourrait-il être négligé par son successeur ? A la tête du Trésor, Janet Yellen a su jouer sur les bons sentiments des Européens pour leur faire avaler que non. L’accord à demi-dose de l’OCDE sur la fiscalisation des multinationales invite à démanteler les taxes numériques en vigueur. Washington les rejette comme discriminatoires et n’acceptera plus les mesures de ce type adoptées à titre national. L’heure est au jeu collectif. Point. Mais en considérant bien qui mène la danse au sein de l’OCDE.


Malgré la bonne grâce et les sourires, la souveraineté collective de l’Union européenne n’en sort pas renforcée. Il paraît que ce consensus humble convient à tous les bords. Il y a peu, Bruno Lemaire maugréait sur le taux ridiculement bas de 15 % reconnu comme seuil de taxation et, surtout, sur l’impasse concernant les paradis fiscaux et autres procédures subtiles d’optimisation. Oubliés, les états d’âme. L’accord que finalisera (ou pas) l’OCDE scelle un beau consensus occidental. Géopolitiquement, ce n’est pas rien et la belle fraternité de l’OTAN n’est pas loin.


Janet Yellen a aussi assisté à la réunion des ministres de l’économie de la zone €uro, dans une ambiance de travail chaleureuse. Elle n’en a pas moins marqué son souci que tous les Etats membres de l’UE participent à l’accord sur la fiscalité mondiale. Comme toujours, la famille européenne compte quelques rebelles à bord, à commencer par l’Irlande, le principal paradis des multinationales. Au total, huit pays sur vingt-sept font dissidence, mais les ‘’grands’’ sont bien là.
En avocate zélée de l’unité des alliés, Mme Yellen encourage les partenaires européens à ‘’aller plus loin dans la construction d’une union monétaire et économique’’ (dans cet ordre-là). Ce serait ‘’bon pour l’Europe, bon pour les Etats-Unis et bon pour le monde’’. Amen. Tant de bonnes intentions politiques contre si peu d’argent à récolter : la coupe de la gratitude déborde. La Silicon Valley, dont les finances se voient épargnées, se joint au consensus. Zuckerberg, en gentil garçon hypocrite, exulte et sourirait presque.


Il reste que des pressions ‘’tout sourire’’ sont quand même des pressions. Ne jetons pas la pierre à l’administration démocrate, qui rencontre les plus grandes difficultés à orienter les votes du Congrès. L’Exécutif français ne serait, lui, guère crédible à évoquer les humeurs rétives de son Sénat comme un motif de blocage. Sauf à faire rire à la ronde, bien sûr ! Quand même, il est toujours assez pratique de faire porter au congrès américain le chapeau des indécisions ou des revers de l’administration américaine : il est fort méchant, mais il a bon dos aussi. Si l’objectif reste de développer une souveraineté collective des Européens, donnons donc des dents et un regard féroce à notre brave Parlement européen. Cela aidera à faire rentrer des recettes et à alléger nos dépenses (sans oublier le gain de démocratie, indeed !)

* 14 juillet – Haïti, feuilleton triste éternel

Une semaine après l’assassinat sauvage du président d’Haïti, Jovenel Moïse, et alors que l’anarchie paraît guetter l’île, la police haïtienne est sur la piste d’un coupable, bénéficiaire potentiel de cette invraisemblable exécution. Le commando de tueurs aurait été recruté par une entreprise de ‘’service’’ vénézuélienne aux Etats Unis. Le directeur de la police nationale haïtienne, Léon Charles, vient d’annoncer l’arrestation d’un personnage passablement trouble : aventurier, affairiste ruiné, politicien sans partisan, faux médecin et prétendu pasteur. Il n’y aurait-il que dans le Pays du Vaudou que l’on puisse tenter un coup d’état sur cette base pour, qui plus est, échouer lamentablement, au prix d’une dérive assassine ?


L’individu, un dénommé Christian E. Sanon, établi à Tampa en Floride, était de retour au pays pour prendre le pouvoir. Sans exclure totalement qu’une organisation plus puissante puisse se cacher derrière lui, on ne connait pas, pour l’heure, d’autre commanditaire dans cette opération invraisemblable, réminiscente de celles pratiquées par Bob Denard dans l’Océan Indien. Pourtant, le siècle a changé, mais pas vraiment Haïti, enlisée depuis des décennies dans les ornières de la misère, du banditisme généralisé, de la corruption et d’une pratique théâtrale, trouble et violente de la politique partisane. Les ONG y opèrent à leurs risques et périls, pour épauler des administrations durablement incompétentes. Le développement y est en panne et l’écosystème se dégrade, faute de capacité à utiliser les aides extérieures et à les concrétiser en projets. L’état de droit est en carton-pâte. L’économie n’a jamais vraiment décollé et le mantra du capitalisme privé éloigne la grande masse de tout accès aux soins et à l’éducation. Les plus riches ou plus éduqués émigrent. Face à un Etat failli, tous les fantasmes peuvent s’exprimer et tout paraît possible… même, pour un inconnu assez terne, de se faire couronner Roi, d’incarner un Ubu local.

Christian Emmanuel Sanon s’est présenté sur son compte Twitter comme docteur, pasteur (de quelle église ?) et homme d’affaires. Il porterait “un leadership pour Haïti, à travers une vie d’action positive et d’intégrité absolue”. Il aurait monté une opération d’aide humanitaire lors du tremblement de terre de 2010, qui fit 300.000 morts. Comme tout un chacun, ce charlatan de 63 ans fustige la corruption des élites, l’emprise de la communauté internationale sur le pays et il affirme sa volonté d’incarner ‘’l’alternative politique dont le peuple a besoin’’. 70 % de la population a moins de 30 ans d’âge et est supposé attendre un sauveur, qui créerait de l’emploi. Il n’aura produit au bout du compte qu’un très mauvais polar criminel autour de l’assassinat du président Jovenel Moïse, assurant ne pas avoir voulu son exécution en plein sommeil mais seulement ‘’prendre sa place’’. Affligeant.


Moïse était loin d’être un modèle de probité et de démocratie. Son impopularité était grande. Sa garde présidentielle ne l’a pas protégé, ce qui pose aussi des questions sur les complicités dont bénéficiaient les assassins. Le premier ministre en place déclare l’état de siège et demande l’intervention des troupes américaines (que Joe Biden n’enverra pas, pour éviter d’enliser l’Amérique dans ce marigot). Un successeur avait été nommé par l’ex-président quelques heures avant sa fin tragique. Port au Prince est livré aux gangs. Au final, faute d’avoir su donner naissance à une réelle force citoyenne, l’île se livrera à un autre politicien sans scrupule, probablement avant la fin de cette année. L’anti-modèle de ce que mériterait la plus ancienne république des Amériques (1804).

* 9 juin – Tirez sur l’ambulance !

Après une décennie de guerres et de massacres en Syrie, l’accès des organisations humanitaires aux victimes est en passe d’être totalement fermé. MSF sonne l’alerte, alors que se pose au sein du Conseil de sécurité des Nations Unies la question du dernier point de passage ouvert pour alimenter et soigner la population d’Idlib. Il s’agit du seul gouvernorat syrien à ne pas être (encore) tombé sous la férule violente de Bachar et de ses alliés russes et iraniens. Le sas de Bab al-Hawa est actuellement l’unique ligne de vie praticable pour quatre millions de civils, pour la plupart des déplacés. Si l’approvisionnement s’arrête, faute d’un accord à New York, les médecins qui les soignent, dans le cadre des agences mandatées par l’ONU – et qui ne disposent que d’un stock éphémère de médicaments – ne pourront plus rien pour eux. Les maladies et les épidémies, notamment le virus COVID 19, toucheront cette population cernée de toutes parts par les belligérants. Beaucoup ont déjà été déplacés une dizaine de fois et ils n’ont plus ‘’d’ailleurs’’ où se réfugier.

C’est donc, ni plus ni moins, la survie de ces malheureux que dictera la décision de laisser ou non à Damas un accès exclusif à ces populations, qui sont précisément ses victimes. En 2020, le mécanisme d’aide transfrontalière des Nations Unies avait été interrompu à la demande du régime de Bachar, au point d’entrée frontalier d’Al-Yarubiya ouvrant l’accès au nord-est de la Syrie, via l’Irak. Aucune campagne contre le virus du COVID n’a pu y être conduite. S’y ajoutent les ports d’entrée de Bab al-Salama et d’Al-Yarubiyah, au Nord. Au total, trois des quatre couloirs ont été fermés. Selon les agences de l’ONU, dans le reste de la Syrie, le prix du panier alimentaire a augmenté de plus de 220% alors que 80% de la population reste sous le seuil de pauvreté et que 90% des enfants dépendent désormais de l’aide humanitaire.

Etrange mélange que la situation syrienne actuelle, patchwork de crimes de guerre poursuivis à bas bruit , de confiscations du patrimoine immobilier et de l’économie par des courtisans et des chefs de guerre, de fuite éperdue des populations ‘’ciblées’’ dans les derniers réduits encore disponibles, de stationnement militaire  »d’alliés » étrangers, de sanctions économiques qui s’ajoutent à la misère des Syriens et empêchent toute reconstruction. On n’y distingue que la projection factice du ‘’triomphe’’ d’un régime baasiste qui se permet même la tenue d’ élections tronquées, mais ne tient debout que par les armes et la diplomatie des Russes.

L’absence d’humanité tient, à Moscou, à Téhéran comme à Bachar, de marqueur géopolitique congénital. Le ‘’grand frère russe’’ veut faire valider, par la communauté internationale, la souveraineté de son protégé sur l’ensemble du territoire syrien, sous contrôle de l’armée de Bachar et aussi bien, sous celui des rebelles. A partir de là, il fermera totalement le pays aux yeux et aux mains tendues de l’extérieur. Bachar, lui, aura les mains libres. Qu’importe le nombre de morts innocents ! En échange de cette victoire contre son peuple, le maître de Damas rétribue Poutine en lui offrant une base navale en mer libre, à Tartous, en Méditerranée orientale (un site bien plus stratégique que ses ports militaires en Mer Noire). De là, ne doutons pas que l’Europe constituera une de ses cibles.


Il y eut un temps où le stratégique (brutal) et l’humanitaire (réparateur) cheminaient séparément. Les acteurs des deux secteurs s’ignoraient. Avec la montée des totalitarismes guerriers et leurs alliances contre la civilisation humaine, l’Humanitaire devient, au mieux, une victime de chantages ou, dans le pire des cas, il est éliminé (comme, d’ailleurs, le droit international humanitaire) du champ des opérations. Indignons-nous !

* 1er juillet – Vers un monde yin-yang ?

Comme la politique du climat, celle de la parité Femmes-Hommes passe par des politiques économiques et sociales. Elle nécessite donc des moyens financiers. Les concepts ont évolué depuis la conférence onusienne de l’automne 1995, à Pékin. Les leitmotiv de l’émancipation puis de la promotion (l’‘’empowerment’’, selon le concept anglo-saxon de l’époque) ont cédé la place à un objectif d’équité dans la parité. Mais, comme le monde procède en zigzag, le ‘’vent mauvais’’ de la régression patriarcale souffle aujourd’hui sur une vaste partie de l’échiquier géopolitique. Recentrer les économies sur un fonctionnement plus juste, plus égalitaire ne se limite plus à des impératifs de prise de conscience, d’éducation et de comportement. La question est d’essence structurelle. Mais les arcanes pour y parvenir – tout comme pour le climat – ne sont pas encore figées dans le concret. ‘’On progresse’’, tel est le message du Forum Génération Egalité, qui a ouvert ses travaux au Carrousel du Louvre à Paris (et aussi en ligne), sous l’égide des Nations Unies. Les organisateurs revendiquent une ‘’collecte’’ de 40 milliards de dollars d’investissement. Bien évidemment, il ne s’agit pour l’heure que de simples intentions, peut-être de rêves pieux.

Les 40 milliards d’investissement ‘’miraculeux’’ en comprennent 17 milliards annoncés par les États participants, 10 engageables par la Banque mondiale et 2,1 promis par la fondation de Bill et Melinda Gates (consacrés notamment à réduire la violence ‘’fondée sur le genre », c’est-à-dire celle des maris et compagnons ‘’cogneurs’’. En France, la fondation de  François-Henri Pinault projette d’investir la somme modeste de  5 millions dans le cofinancement de 15 centres d’accueil pour les femmes victimes de violences.

Succès ou pas, l’Evènement se veut annonciateur d’un « Plan mondial d’accélération » vers l’égalité, autour de plusieurs thématiques comme les violences envers les femmes, le droit à disposer de son corps, l’éducation des filles ou encore l’égalité économique. Chaque sujet est abordé par le biais de « coalitions d’action » regroupant États, organisations internationales, société civile et secteur privé. L’objectif est d’élaborer une feuille de route, dont la mise en œuvre sera évaluée dans cinq ans.

« Pour défendre la démocratie, nous devons lutter pour l’égalité hommes-femmes », a déclaré par visioconférence Kamala Harris, très applaudie par l’auditoire , où se trouvait incidemment l’ancienne secrétaire d’Etat, Hillary Clinton. Il a été aussi question d’une « bataille idéologique à engager contre les forces conservatrices’’, qui oppriment les femmes… et, par d’autre biais, beaucoup d’hommes et d’enfants aussi. On n‘en est pas encore à affirmer que les droits humains sont en fait indivisibles, même si leur transgression s’exerce différemment sur les genres et sur les âges, ni que les oppresseurs peuvent se recruter dans les deux genres. C’est bien comme ça, car il faut braquer les projecteurs sur celles des injustices courantes les moins fortement dénoncées. « Des femmes qui voulaient simplement être libres de conduire, qui revendiquent simplement de ne pas porter un voile ou d’avorter, sont menacées », a déploré le président français, sans regretter que leurs époux se procurent peut être des armes en France pour bombarder les femmes du Yémen. La géopolitique se cloisonne volontiers, alors qu’elle devrait être un tout multidisciplinaire. Les participants ont également souligné combien la pandémie de Covid-19 avait affecté les femmes et contribué à un recul de leurs droits, qu’il s’agisse de la déscolarisation des filles, d’une dérive dans la pauvreté ou des violences conjugales redoublées pendant les confinements.

Delphine O, la secrétaire générale du forum d’ONU-Femmes, avait exigé que chacun apporte au pot commun un engagement concret et financé. On verra à l’usage. Dans l’immédiat, il n’est pas aisé de cerner ce que les 40 milliards promis vont changer au fonctionnement économique et social global. Le rapport de forces est surtout favorable aux grandes entreprises et aux autocraties politiques, éthiques, religieuses. Il faut espérer que les agences des nations Unies et les ONG saurant mailler leurs efforts pour nous faire accéder à ‘’la grande image’’, celle de notre époque.

* 30 juin 2021 – Prix Nobel de la Guerre

Il y a un an encore, l’Ethiopie était le miracle de l’Afrique. Cet ancien empire chrétien de 110 millions d’âmes, héritier de la Reine de Sabah et du Négus, s’était réconcilié avec l’Erythrée voisine qui s’était séparée de lui au début des années 1990, au terme d’une guerre intestine longue et cruelle. Grâce à la paix, à l’investissement chinois, à l’habilité à gouverner d’Abiy Ahmed, un premier ministre adulé par les médias, le Pays s’était constitué une base industrielle performante, très admirée en Afrique. Ahmed, qui plus est, incarnait une rupture salutaire avec la main mise – 27 ans durant – de la minorité tigréenne sur le pouvoir. Forte de six pourcents seulement de la population, cette dernière s’était aliénée le reste du pays par sa pratique de la ségrégation ethnique et son comportement hautain. L’activisme du nouveau leader audacieux, libéral et réformiste était récompensé, il y a deux ans, par le prix Nobel de la Paix. Ce prix, souvent conféré trop tôt, ne porte pas toujours chance…

Le conflit qui s’est déclaré dans les dernières semaines de 2020 au Tigré, à l’initiative de cette minorité politiquement ‘’dépossédée’’ du nord de l’Ethiopie (le long de la frontière érythréenne), débouche sur un gâchis sans nom. Loin d’user de la diplomatie d’un ‘’nobelisé’’ face à cette nouvelle tentative de sécession au sein de  l’Empire, l’ancien colonel des services de renseignement a retrouvé des réflexes de chef de guerre sans scrupule, un tantinet mégalomane et faussement messianique. Déterminé à soumettre l’ethnie coupable, il a répondu par l’occupation militaire du Tigré. Il a mobilisé dans cette aventure des milices ethniques adverses de même que – une folie ! – les troupes de l’ex-ennemi. érythréen.

Seules quelques ONG ayant encore accès au terrain, l’expédition punitive s’est faite à huis clos. Elle a tourné au carnage et laissé des stigmates indélébiles de massacres, de pillages et de viols. Rien n’aurait pu mieux souder la résistance des six millions de Tigréens, sous l’étendard du TPLF, le parti armé combattant pour leur indépendance. Après deux millions de paysans déplacés par les combats, des milliers de morts retrouvés dans des fosses communes (nettoyage éthique ?), d’énormes destructions d’infrastructures, le point de non-retour a été franchi. Même Abiy Ahmed semble prendre la mesure de ce désastre humain, sous l’angle de ce qu’il dénonce comme une ‘’épidémie de violences sexuelles’’. Mais il n’a que des mots creux à y opposer. A moins de son anéantissement par la force armée, la révolte du Tigré persistera donc. Les autorités d’Addis-Abeba ont décrété hier un « cessez-le-feu unilatéral et inconditionnel » au Tigré « , tandis que les miliciens indépendantistes reprenaient, le même jour leur capitale régionale de Mekele. Les rebelles proclament leur détermination à « intensifier » les combats au-delà de leur territoire. La guerre des mots n’y changera rien. Le Conseil de sécurité, comme toujours divisé, restera impuissant.

De fait, des atrocités sont le fait des deux bords :  ceux qui défendent leur territoire et ceux qui combattent pour l’intégrité de l’Ethiopie. A l’extérieur, la communauté internationale – Chine, Russie, Israël et États du Golfe exceptés – instruit plutôt le procès d’Abiy Ahmed. Les Etats-Unis, qui sont de longue date liés à leurs ‘’alliés’’ tigréens, s’y montrent même virulents. Pourtant, sous l’ancien dirigeant tigréen Zenawi, courtisé par Washington, comme sous Ahmed aujourd’hui, l’Ethiopie n’a rien connu d’autre que la dictature. C’est donc uniquement en fonction de leurs intérêts stratégiques que les puissances se déterminent à son propos. Se concentrera-t-on un jour sur la prévention du basculement aussi rapide d’un pays viable et fonctionnel de la paix civile vers la guerre ethnique la plus barbare ? Il faudrait cesser de chercher des ‘’bons’’ ou des ‘’alliés’’ quand il n’y a plus que des tueurs et des victimes, dans chacun des camps en présence.

* 29 juin – L’écho … vide de la solidarité des peuples

Le virus nous laisse un répit en France, tant mieux, mais il continue néanmoins à muter. Certains de nos voisins subissent déjà durement l’expansion rapide du variant Delta. Dans le monde émergent et en particulier en Afrique, un nouveau pic pandémique affecte les populations bien plus sévèrement que les vagues précédentes. Avons-nous motif à nous attarder dans l’insouciance, comme si le monde était cloisonné entre des régions (relativement) épargnées et d’autres, abandonnées à leur sort. Tant que le hiatus de santé Nord-Sud perdurera, que le virus du Covid mutera là où la pandémie est improprement combattue, personne ne sera à l’abri d’un effet boomerang peut-être sans fin. Bien sûr on le sait, mais cela ne veut pas dire qu’on est prêt à venir au secours de l’Afrique, du Mexique, du Bangladesh, etc.

Première question : Covax, le dispositif que les Nations Unies ont mis en place pour vacciner les populations du Sud a-t-il failli ? Covax, en tant que réseau d’institutions et d’établissements proposant une solution vaccinale universelle, a livré 87 millions de doses à 131 pays. Pour presque cinq milliards de Terriens démunis, on reste loin du compte. Il s’agit pourtant de la distribution de vaccins la plus importante jamais réalisée dans l’Histoire. Ainsi, par rapport à la pandémie H1N1 de 2009, Covax a fourni sept fois plus de doses et répondu 2,5 fois plus vite aux besoins de quatre fois plus de pays. En avril 2020, le dispositif a été lancé et ses coleaders – l’OMS, le Cepi et le Gavi – ont été immédiatement opérationnels. Dès juin 2020, la garantie de Gavi-Covax-AMC a d’emblée financé l’accès gratuit aux vaccins, dans 92 pays à faible revenu. Comme  »bureaucratie », on a vu pire. De plus, Covax n’est pas le seul mécanisme d’acheminement des serums vers le monde émergent, puisque le G 7, la Chine et l’Inde ( jusqu’à récemment), ont engagé des distributions gratuites, non sans escompter quelques bénéfices politiques en retour, ce qui est de bonne guerre.


On constate pourtant une distribution particulièrement inégale du vaccin : 1 % seulement des populations des pays les plus pauvres est à ce jour protégé, contre un ratio de 50 % dans les pays développés. La question se pose donc de devoir vacciner les populations à risque partout dans le monde, plutôt que tout le monde dans une minorité de pays. Ce serait aussi une façon de limiter les mutations du virus liées aux pathologies mal soignées. Mais, d’évidence, ne pas vacciner les jeunes Européens pour mieux protéger les personnes vulnérables en Afrique aboutirait à braquer l’humeur populaire, au Nord, contre le Continent noir. Les peurs et les préjugés existent partout et on ne peut en faire totalement abstraction.


Au milieu de ce mois, 60 millions de doses seulement ont été acheminées dans 80 pays. Une goutte d’anticorps dans un océan de virus. On n‘a pas encore vu la couleur du milliard de doses annoncé par le Club des nations les plus industrialisées (le G 7) et par des grandes fondations privées. En fait, en additionnant les engagements pris au cours des dernières semaines, on pourrait financer la vaccination de 1,8 milliard d’êtres humains, soit un tiers en moyenne des nationaux concernés. Mais les doses ‘’prépayées’’ que les pays bénéficiaires sont appelés à commander directement auprès des laboratoires n’ont pas encore été fabriquées et ne le seront pas avant quelques mois, alors qu’il y a urgence. ’’Big pharma’’ peine à augmenter sa production, destinée, au départ, aux seuls pays solvables (du Nord) comme le stipulaient les contrats de l’an dernier. Trop tard ! De plus, la décision du gouvernement indien de conserver pour sa population toute sa production nationale a fortement amputé le stock vaccinal physiquement disponible pour le Sud. Ne taisons pas non plus certains doutes de l’OMS sur les vaccins chinois. Il ne reste alors, pour booster le flux des doses, que la solution d’un prélèvement sur les stocks nationaux déjà constitués au Nord. Une ponction politiquement délicate, même si la France, par exemple, propose de mobiliser à cette fin 8% de son stock. L’a-t-elle fait, d’ailleurs ?


Alors que la pandémie progresse rapidement dans le Sud, laissant entrevoir des millions de morts – dont une proportion plus grande de jeunes – et qu’elle fragilise la vie de milliards de pauvres, on se retrouve sans solution pratique. L’idée de traiter comme un bien public à la disposition de tous les formules des vaccins pourrait aider à combattre une pandémie future, si l’industrie pharmaceutique devait s’y plier. Mais, en l’absence d’un environnement industriel solide et développé, sans professionnels bien formés (ce qui prend des années), elle a peu de chance de provoquer une décentralisation planétaire de la production. Pour l’instant, ce n’est qu’un vœu pieux. Aussi, chaque jour où on laisse la contagion progresser sans réponse industrielle adaptée, la mortalité globale s’emballe et cause des pertes énormes pour des économies locales dont dépend la survie de milliards d’individus… et bien sûr, cela va entretenir l’effet boomerang sur les pays riches. Tous sauvés ou personne…


D’où une série d’interrogations : les promesses mirobolantes des pays du Nord n’ont-elles pas été faites trop tard pour se concrétiser à temps (sans doute, les vaccins arriveront en masse à partir de septembre) ? Les laboratoires portent-ils une part de responsabilité, en étant incapables de produire suffisamment pour l’humanité entière, même lorsqu’ils sont payés pour cela ? Peut-on attendre de populations riches traumatisées par la maladie COVID qu’elles partagent équitablement leurs stocks avec des inconnus lointains ? Les pays récipiendaires sont-ils tous en mesure d’assurer la logistique et l’administration du vaccin sur leurs territoires ? Sur ce dernier point, on peut s’émouvoir de plusieurs situations où l’on a vu des doses à deux semaines de leur péremption ne pas même être déballées… un grand gâchis.
Tirer les leçons de nos difficultés à assumer une solidarité mondiale impliquerait de concentrer, au plus haut niveau, la détermination politique comme les moyens de prévoir et d’agir au sein d’une autorité également mondiale. Celle-ci devrait s’imposer aux Etats et aux marchés. On pense à ce projet-fantôme de ‘’Conseil de sécurité économique, social (dont la dimension sanitaire) et écologique’’, dont on a rêvé dans les années 1990. On en aurait besoin maintenant.

* 23 juin 2021 – Chaque fraction de degré nous ramollit

Plus 1,5 par rapport à l’ère préindustrielle, on y sera dès demain. Le rapport que le GIEC publiera en février 2022 est plus alarmiste que sa précédente prospective de 2014. En substance, la limite sera franchie d’ici 2025 et on rentrera alors dans une forme plus violente de chaos climatique, un état de non-retour, aux conséquences imprévisibles, en tout cas incontrôlable, ‘’pendant des siècles’’. Un peu comme si, en termes astronomiques, on poursuivait en voiturette plastique un voyage cosmique au-delà de Jupiter. L’accord de Paris déboucherait donc, selon ces prévisions, sur un échec collectif. ‘’La vie sur Terre peut se remettre d’un changement climatique majeur en évoluant vers de nouvelles espèces et en créant de nouveaux écosystèmes’’, avance le résumé technique du futur rapport. ‘’L’humanité ne le peut pas’’. Aïe, aïe, aïe, c’est bien du sort de l’humanité qu’il s’agit (pas de la Terre) ! Or, les climatologues estiment devoir, dès à présent, abaisser le seuil sous lequel le réchauffement global pourrait être encore ‘’encaissé’’ par la société humaine : 1,1 ° aurait été la ‘’vraie’’ ligne rouge à ne pas franchir.

Pour la biodiversité, ce serait déjà trop tard : ’ les conditions de vie vont changer au-delà de la capacité de certains organismes à s’adapter’’. La menace sera extrême, notamment, sur récifs coralliens essentiels à la vie d’un-milliard de riverains  des océans ou d’îliens. Les peuples des régions arctiques pourraient aussi disparaître en même temps que leurs écosystèmes. L’alimentation verra ses ressources contraintes sous l’effet des aléas climatiques, dans toutes les régions du monde. D’ici dix ans, jusqu’à 80 millions d’humains  supplémentaires rejoindront les cohortes de la sous-nutrition et 130 millions sombreront dans la pauvreté extrême. La hausse du niveau de la mer s’accompagnera de vagues de submersion, à l’origine – comme la sécheresse – de vagues de migrations croissantes. Avec 1,5°C de hausse de température, 350 millions de citadins de plus subiront des pénuries d’eau, surtout par temps de canicule. En termes géographiques (cela mériterait d’être plus finement analysé), des régions comme l’Est du Brésil, l’Asie du Sud-Est, la Chine centrale et presque toutes les zones côtières pourraient être frappées de poly-catastrophes simultanées : canicules, sécheresses, cyclones, incendies, inondations, épidémies de toutes sortes. S’y ajoutent les désastres provoqués par l’Homme, telle la dégradation en savane de l’Amazonie, l’ex-poumon du monde.

‘’Chaque fraction de degré compte’’, face aux dégâts qui s’annoncent. Après vous avoir efficacement glacé le sang – la pédagogie fonctionne sans doute à ce prix – le GIEC se fait un peu souriant, in fine : ‘’L’humanité peut encore orienter sa destinée vers un avenir meilleur en prenant aujourd’hui des mesures fortes pour freiner l’emballement de la deuxième moitié du siècle’’. Ouf ! ‘’Nous devons redéfinir notre mode de vie et de consommation’’. On y court ! Ah, on, j’oubliais : on y court plus. On y courait au pire de la pandémie, quand on chantait en chœur le ‘’monde de demain’’. Belle envie de s’investir dans l’avenir ! Où est-elle passée ? Voyez comme ceux qui nous guident préfère désormais parler de fric et de ‘’tout-sécuritaire’’ ! Fermez le ban !

* 22 juin – Le prix de la Concorde

Le propre d’une démocratie mâture est de savoir apaiser les tensions politiques nées de ses confrontations intestines. Loin de s’affaiblir en pratiquant, en temps opportun, la clémence envers ceux qui ont défié les institutions (souvent, avec des motivations respectables), l’Espagne de Pedro Sanchez se grandit en envisageant de gracier les neuf leaders indépendantistes catalans incarcérés pour leur tentative de sécession de la région en 2017.

On se souvient de l’enchaînement dramatique déclenché par le combat des autorités catalanes pour se séparer de l’Espagne : contre le jugement de la justice madrilène, Carles Puidgemont, avait organisé un référendum d’autodétermination, en juin 2017. En octobre 2017, le parlement catalan avait déclaré unilatéralement l’indépendance de la généralité. Une grave crise s’en était suivie, amenant Madrid à prononcer la destitution du gouvernement régional et la mise sous tutelle de la Catalogne. Puidgemont s’était alors réfugié en Belgique. Il ‘aura pas droit à la grâce. Neuf autres dirigeants indépendantistes avaient été condamnés à de lourdes peines de prison en octobre 2019. Ce sont eux que Sanchez souhaite libérer, après un an et demi de détention.


La mesure paraît équilibrée, même si elle ne signe pas encore une réconciliation et un pardon définitifs. Critiquée par les Catalans – qui acceptent la grâce mais voudraient plutôt l’amnistie et la réhabilitation de leurs chefs – elle l’est aussi pour une majorité d’Espagnols (53 %) qui estiment cette clémence excessive et imméritée.
L’équidistance des critiques garantit la pertinence du geste de clémence, à court terme. Mais l’esprit de concorde auquel se réfère le président du gouvernement devra continuer à cheminer pas à pas d’un apaisement vers une paix politique durable. La Catalogne ne devrait plus avoir à porter, à terme, le poids d’une quelconque culpabilité, même pardonnée. Le plus délicat sera de gérer les étapes suivantes tout en comblant la division et l’incompréhension installées dans les esprits. Il faudra du temps et de la patience pour que la Catalogne redevienne pleinement elle-même, fière de son identité politique, économique et culturelle en même temps qu’espagnole. Cette hispanité acceptée est hautement souhaitée par l’Europe, qui pourrait aussi lui accorder, à Bruxelles, un statut ‘’spécial’’ – assurément moins qu’étatique mais plus que régional – à la condition expresse qu’elle n’ampute pas la viabilité ni la souveraineté principale du Royaume. Ce serait une jurisprudence applicable, par la suite, à l’Ecosse, à la ‘’Padanie’ ‘ italienne … qui sait, à la Corse ? Ce pourrait être aussi l’occasion de conférer plus de compétences au Conseil des régions, lequel, au sein des institutions européennes, devrait ambitionner un poids et une audience nettement supérieurs.


Prendra-ton ce chemin jusqu’au bout ? La faiblesse des démocraties est de s’en tenir au court-termisme électoral, ce qui leur imprime une trajectoire en zigzag. Mais c’est pourtant le seul régime politique qui puisse entreprendre de telles mises à jour salutaires.

* 20 juin – Les damnés de la Terre ont leurs bourreaux

Iran, France, Ethiopie, Arménie, le 20 juin a vu une série d’élections plus ou moins convaincantes et plus ou moins suivies. Cette date marque aussi la Journée mondiale du Réfugié. Il y a peu de chance, dans l’atmosphère d’apathie post-Covid, qu’on y prête beaucoup d’attention. Chaque jour que Dieu fait est la Journée mondiale de quelque chose. Pourtant, celle-là est spéciale, en ce qu’elle teste notre humanité et notre capacité d’ouverture aux autres. Elle est aussi un indicateur de notre volonté de vivre en démocratie, à l’abri des discriminations et des souverainismes imbéciles. Surtout, en nous invitant à regarder et à comprendre le monde tel qu’il est, là où les gens (sur)vivent, la question des déplacés et réfugiés nous appelle à préparer un avenir qui ne soit pas dominé par les guerres et les conflits. Nous le devons à nos enfants.


Selon l’ONU, le monde compte 82,4 millions de personnes réfugiées ou déplacées dont 42 % de mineurs. 86 % des personnes déracinées sont accueillies dans les pays émergents, selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). De fait, la France n’a reçu que 95 600 demandes d’asile en 2020, une contribution infime au soulagement de cette détresse. Chaque jour, dans le monde, des personnes s’enfuient de leur domicile. Rejoindre leur famille, chercher un emploi, se former à un métier porte leur espoir de trouver un lieu vivable. La guerre, les persécutions, les menaces, l’absence d’avenir les poussent à fuir, dans l’espoir tout simplement d’un avenir. Personne ne veut vivre pur rien sur cette Terre.

C’est un déni d’humanité de considérer toutes cette détresse comme une menace. Le droit international reconnaît et protège les droits des migrants, lesquels ne sont pas délimités par les frontières. Leur intégration passe par l’égalité des chances, la lutte contre les discriminations dans l’emploi, le refus des ghettos, le soutien éducatif, la participation citoyenne, tandis qu’en retour, les nouveaux résidents ont le devoir de respecter l’identité de la société, ses valeurs positives et l’ordre public. Pourtant, les déracinés constituent la population humaine la moins protégée contre le virus COVID 19. En avril, le HCR a étudié la situation sanitaire de 153 pays supposés dotés de stratégies de vaccination : très peu de plans prévoient un accès praticable au vaccin pour les exilés.

Parmi toutes les tensions qui traversent la société française – et toutes les sociétés occidentales -, l’immigration est la plus instrumentalisées qui soit. Ceci se fait à des fins partisanes malveillantes, au point que, même à l’occasion des scrutins départementaux et régionaux (sans aucun rapport avec leurs fantasmes), les états-majors ‘’illébéraux’’ s’échinent à introduire le thème de la ‘’sécurité’’. Le  »tout sécuritaire » est synonyme, pour eux, d’une confrontation avec l’ensemble du monde musulman (bien au-delà de l’islamisme) et des pauvres, d’une fermeture autarcique des frontières et d’une pratique xénophobe – voire belliciste – de la souveraineté, détruisant la démocratie. Il ne s’agit pas tant de contrer un chimérique ‘’grand remplacement’’ que de se hisser au pouvoir en surfant sur les peurs et les préjugés ignorants. Régner sur des ruines misérables mais régner, voilà toute la philosophie.

Cette évolution du discours politique a remis en question une histoire nationale faite de construction de la Nation par apports humains successifs. Triste et destructrice radicalisation des esprits, alors que l’immigration comme la mobilité des gens remontent aux origines de l’Histoire et contribuent à la richesse collective . Triste dégoût du brassage humain. Triste défiance à l’égard de la République et de l’intégration citoyenne, attachée à celle-ci depuis la Révolution française. Triste combat contre l’humanisme et contre l’humanité. Triste préférence pour la guerre, celle qui saignera les générations suivantes. Nous ne sauverons notre pays et notre continent que par la fraternité.

* 17 juin – La fortune, au bout du fusil

Très mauvaise nouvelle pour l’Industrie : les exportations d’armement français ont diminué de 41 % en 2020 ! Serait-ce une menace de paix planant sur le monde ou seulement le COVID qui aura ralenti les efforts de nos marchands d’armes pour préparer  »la prochaine’’ ? Penchez plutôt pour la seconde hypothèse : cette baisse des contrats tiendrait principalement à la pandémie. Mais les livraisons avaient déjà diminué de près de 8,6 % en 2019. Alors, mauvaise conjoncture passagère, cette dégringolade en 2020, ou accélération tendancielle ? Selon le Gouvernement, les centaines de milliers de travailleurs œuvrant pour l’export n’auraient pas trop de souci à se faire. Ça va redémarrer, nous dit-on !

L’an dernier, les prises de commande étrangères s’étaient élevées à 4,9 milliards d’€uros, contre 8,3 milliards d’€uros en 2019 : trou d’air. Notre meilleur client – incidemment en guerre contre son voisin yéménite – reste l’Arabie saoudite, pour un montant de 704 millions d’euros. Viennent ensuite les Etats-Unis, pour lesquels les firmes françaises sous-traitent des composants (433,6 millions d’euros), puis le Maroc (425,9 millions d’euros)… Tiens donc ! Les produits français iraient-ils se balader au Sahara occidental ? Israël, dont les missiles intègrent des modules made in France (on en a récupéré à Gaza), ne figure pas en position éminente. Il est vrai que ses circuits d’approvisionnement peut aussi bien passer par les Etats Unis.
L’avenir semble assuré. L’Egypte, une démocratie irréprochable (?), vient de signer pour 30 Rafale supplémentaires, après la Grèce, qui en a requis 18 d’urgence, pour faire face à la Turquie (dont 12 ‘’prélevés’’ sur l’Armée de l’Air française, la pauvre !) . La Croatie qui s’en est fait livrer douze d’occasion. Les affaires reprennent. Le plus curieux est que, dans son rapport sur l’année 2020, le ministère de la Défense présente l’Europe comme la principale destination export de son industrie, le ministère de l’Industrie bis. Elle absorberait 25 % des commandes. Eureka ! On serait donc bien parti pour faire progresser l’Europe de l’Armement ? En fait, oui et non, selon qu’on inclut dans le lot ou pas la Turquie d’Erdogan. Que livre-t-on à cette puissance parmi les plus belliqueuses de la planète ? Erdogan se voit-il seulement en dirigeant d’une puissance européenne ?


N’allez pas consulter le rapport, il ne vous révèlera rien de plus que les généralités qu’on peut lire dans les journaux. Le Parlement français, malgré la mission d’information qu’il a arrachée au gouvernement il y a deux ans, n’en saura guère plus, non plus. Le contraste reste frappant avec le droit à en connaître, qui constitue la règle dans les institutions législatives des démocraties occidentales. L’omerta française sur les exportations d’armement est unique et elle a la peau dure. L’institut de sondage Harris Interactive a récemment relevé que 80 % des Français se déclarent mal informés sur le sujet et qu’ils éprouvent du mal à comprendre les enjeux et les conséquences des ventes d’armes de leur pays. Pour 75 %, une transparence s’imposerait. Encore un petit effort pour sortir du brouillard et voir le monde tel qu’il est !