* 16 avril – Fraternité des frères musulmans

L’ambassade de France à Islamabad recommande – elle n’a pas le pouvoir d’ordonner – aux Français présents au Pakistan de quitter temporairement le pays, en raison de  »menaces sérieuses’’ pesant sur les intérêts français. L’alerte fait suite à de violentes manifestations anti-françaises au cours de la semaine, notamment à Lahore.
Depuis l’automne, les partisans du Tehreek-e-Labbaik Pakistan (TLP), un parti islamiste proche des frères musulmans, réclament avec fureur l’expulsion de l’ambassadeur de France. Non qu’ils en veuillent personnellement à ce personnage qui n’est qu’un simple agent d’exécution de la diplomatie française, mais il représente à leurs yeux un symbole du  »laïcisme » français, qu’ils exècrent. La cible réelle est bien Emmanuel Macron, du fait de ses propos au lendemain de la décapitation de l’enseignant Samuel Paty, à Conflans Sainte Honorine. Depuis plusieurs mois, les manifestants se heurtent brutalement à la police au sein de laquelle ont été tués deux agents. Leur leader, Saad Rizvi, a été arrêté après avoir appelé à une nouvelle marche contre la France. Pour le faire libérer, le TLP a alors tenté de bloquer les plus grandes villes du pays, Lahore (Est) et Karachi (Sud), ainsi que la capitale Islamabad. Il lui serait hasardeux d’appeler directement à des attentats contre le pays de la ‘’liberté de blasphémer’’, liberté à laquelle son président a dit qu’il ne renoncera pas. Mais l’idée figure, implicitement, dans son message comme dans sa culture de l’assassinat et du lynchage. Fin octobre, Imran Khan, le premier ministre pakistanais, avait accusé Emmanuel Macron d’’’attaquer l’islam. Arif Alvi, le président, s’en est pris à son homologue français à propos du projet de loi sur le séparatisme, qui, selon lui, porte atteinte aux musulmans. La ministre pakistanaise des Droits de l’Homme, Shireen Mazari, a quant à elle affirmé que ‘’Macron fait aux musulmans ce que les nazis infligeaient aux juif’’. C’est dire le ton chaleureux des relations officielles !

Constat désagréable à entendre : la France fait figure d’ennemie traditionnelle des Frères musulmans. Elle est l’incarnation vivante de la laïcité, synonyme de tout ce que l’islam politique rejette et veut détruire. La haïr est la recette parfaite pour doper les militants de l’Islam politique. L’histoire de cette animosité remonte à 1939, lorsque Hassan al-Banna, le guide fondateur de la mouvance frériste, a appelé à la vengeance contre les ‘’honteuses positions’’ françaises sur la Syrie, sur la question marocaine et le dahir berbère. Il prophétisait que le bassin méditerranéen tout entier redeviendrait un jour aux frères et à l’Islam. Depuis, les Frères musulmans trouvent systématiquement un motif ou un autre pour s’attaquer à la France. Pour les Frères, le Pays de Voltaire tient le rang de seconde tête de Turc, après Israël. Depuis la promulgation de la loi de mars 2004, qui encadre le port de signes religieux ostensibles dans les établissement scolaires, la fureur des frères ne s’est jamais calmée. Affaires du voile, caricatures de Mahomet, burkini, positions françaises au sujet de la Syrie, de la Libye, du Kurdistan, de la Méditerranée orientale, de la Grèce, de l’Arménie, du Sahel, etc., ils font feu de tout bois. Cette agressivité n’est pas représentative des sentiments des musulmans du monde – dont beaucoup sont attachés aux libertés et à la modernité – mais elle alimente l’Islam politique, au sein duquel, curieusement, se regroupent des combattants tant sunnites que chiites. Le ‘’croissant islamiste’’ où s’exerce leur emprise relie symboliquement l’Indonésie au Maroc, en passant par la Malaisie, le Pakistan, l’Afghanistan, l’Iran, le Qatar, la Turquie, la Libye, la Tunisie et l’Algérie. Il est impossible d’en repérer tous les centres actifs.


En 2014, les Émirats arabes unis ont a classé les Frères musulmans en mouvance terroriste. Les Saoudiens ont suivi en 2020 et ils cherchent désormais à se désengager de leur prosélytisme politique à l’étranger, sans parvenir à se défaire de la radicalité de leur wahhabisme ou salafisme. En décembre 2019, un sommet ‘’anti-saoudien’’ à Kuala Lumpur s’est fixé l’échéance de 2024 – centenaire de la chute du califat ottoman – pour rétablir le mode dynastique de l’Islam d’antan. A cette occasion, Mohamad Mahatir, le premier ministre malaisien, a invité les croyants à ‘’tuer des millions de Français’’.
La Turquie de R.T. Erdogan est – on l’aura deviné – le principal pilier et le moteur de cette stratégie expansionniste. Erdogan ambitionne d’émerger en nouveau calife unificateur et guide suprême de l’Islam (ou du moins, de l’islamisme). Son pays s’est doté, contre l’Europe, du levier de contrôle très sensible actionnant les flux de réfugiés, à la fois à l’Est (Mer Egée) et au Sud (Libye). Il dispose ainsi d’un outil de chantage majeur sur l’Europe. A la suite de l’assassinat de Samuel Paty, la Turquie a attisé les flammes de cette vaste mouvance frériste contre le président Macron. Parmi les porte-paroles les plus déterminés de cette francophobie idéologique, on pourrait citer certains députés islamistes marocains, des politiques qataris, koweïtiens et jordaniens ainsi que les nombreux mouvements anti-chrétiens du Bangladesh, du Bihar indien et du Pakistan,. On voit actuellement les correspondants du réseau turc au Pakistan à la manœuvre sur le thème, oh combien porteur, du blasphème.

*13 avril – Qui paie l’impôt s’enrichit

Géopolitique, la taxation des firmes géantes ? Absolument : c’est l’un des rares leviers de pouvoir des Etats sur ces puissantes entreprises hégémoniques qui font la pluie et le beau temps à travers la planète. Depuis des décennies, l’Europe rêve – sans vraiment passer à l’acte – d’un monde où le système de de règles fiscales serait, sinon commun, en tout cas largement partagé pour ce qui est des gros contributeurs : ceux qui se jouent des frontières et des législations pour minimiser leurs impôts.

Ce ‘’level playing field’’, aujourd’hui l’administration Biden s’y attelle, dans un esprit de progressiste qui évoque le New Deal de Roosevelt. Janet Yellen, secrétaire au Trésor de Joe Biden, a ainsi défendu une concurrence fiscale équitable entre les multinationales de la planète : ‘’Ceci permettrait aux Etats de remplir leurs missions sans que le dumping fiscal planétaire ne tarisse leurs ressources financières’’… ‘’Nous travaillons avec les pays du G20 pour convenir d’un taux d’imposition mondial minimum sur les sociétés, qui puisse arrêter la course vers le bas’’. Dans cette logique, elle considère positivement le processus initié au sein de l’OCDE et que l’Europe ne parvient plus à faire avancer.
Cette prise de position encourageante intervient après que Joe Biden a lancé, à Pittsburgh, un gigantesque plan de relance économique de 2 200 milliards de dollars, qui sera abondé par la hausse de la taxation des entreprises de 21 % à 28 %. C’est aussi un élément central de la politique sociale des Démocrates, visant à rééquilibrer la dépense publique au profit des classes populaires. Ce programme requiert une contribution fiscale accrue des entreprises, le strict contraire de la politique ‘’pro-business’’ menée par D. Trump. Il prévoit de doubler la taxation forfaitaire des bénéfices réalisés par les multinationales hors du territoire des Etats-Unis, sans péréquation possible par le biais d’un quasi-paradis fiscal (à chaque pays, son dû fiscal ira en proportion de la valeur ajoutée générée sur son territoire).

Bien sûr, la fin des exceptions, échappatoires et autres paradis d’optimisation fiscale ne surviendra pas en un seul printemps – la résistance à l’impôt promet d’être être colossale – mais, au moins, la voie est ouverte. Comme le dit Biden : ‘’un pompier et un enseignant payent 22 % d’impôt. Amazon et 90 autres grandes entreprises ne payent pas un cent. Je vais mettre un terme à cela.’’ C’est dire, au passage, que les pernicieux GAFA seront aussi mis dans la boucle, une avancée que le gouvernement français souhaite par-dessus tout. Les paradis fiscaux et le big business qui les abreuvent privent les braves gens d’Occident de 1000 milliards $ de recettes ainsi détournées chaque année de la justice sociale ou du combat climatique. Si le virus n’était pas là, il devrait y avoir bal dans nos rues !

* 12 avril – Barbichette nucléaire

Le monde de la prolifération et des armes de destruction massive ne connait ni la transparence ni la négociation de bonne foi. Face au risque – avéré ou non – de l’emploi des technologies de double-usage (de recherche scientifique ou d’attaque de grande intensité), la règle reste la ruse et le recours aux sanctions. Parmi les installations suspectes observées avec attention, celle de centrifugation de l’uranium, à Natanz en Iran, est assurément l’un des sites les plus critiques de la planète. Demeuré secret pendant de longues années, il s’est extrait, étape après étape, des contrôles exercés par l’AIEA et ses inspecteurs. Sa production d’uranium enrichi à 20 % et plus dépasse de loin le seuil destiné à un usage civil, sans avoir encore atteint celui autorisant la production de combustible fissile militaire, en clair : de bombes A. Mais on s’en rapproche.


Il y a quelques années, un virus ‘’patient’’, distribué sur des clés USB hors-circuit verrouillé de l’installation elle-même, avait fini par mettre à bas son système informatique, retardant d’un an le programme iranien. Compliments d’Israël et des Etats Unis, associés. En juillet 2020, l’usine d’assemblage de centrifugeuses plus puissantes a été frappée par une mystérieuse explosion : nouveau retard, sans doute du fait des mêmes commanditaires. Hier, l’usine a connu un accident majeur d’alimentation électrique. Selon l’organisation iranienne de l’énergie atomique, aucune victime ne serait à déplorer. Les autorités de Téhéran ont néanmoins conclu à un « sabotage d’origine terroriste » (l’adjectif désignant communément tout ce qui leur est hostile). Est-il besoin d’attendre les résultats de l’enquête, dont on devine facilement les coupables pressentis ?


La veille, les autorités nucléaires iraniennes venaient de lancer de nouvelles cascades de centrifugeuses beaucoup plus performantes, prohibées par l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien. Le président Hassan Rohani avait salué la mise en route des nouveaux ateliers d’assemblage de Natanz, ordonnant dans la foulée la mise en service de trois nouvelles installations en cascade. Il ‘y a pas de hasard ou de coïncidence en la matière : deux constats s’imposent :
– l’Iran ne s’arrêtera pas dans sa quête du seuil nucléaire militaire, ce seuil n’impliquant pas la mise en batterie de missiles armés, mais la possibilité d’y parvenir rapidement en cas de crise critique. Donc, une possibilité de bascule stratégique plutôt qu’une exhibition précoce de l’arme ‘’à la nord-coréenne’’.
-La petite guerre – très réelle – autour des installations, notamment de celle de Natanz, n’est compréhensible qu’à la lumière de grandes manœuvres géopolitiques en cours. En signalant envisager de réintégrer l’accord de 2015 = = sous conditions = = les Etats Unis forcent l’Iran à se réengager aussi sur le terrain politique et diplomatique. Dans les tractations en cours avec les Cinq du Conseil de sécurité, l’Europe joue les intermédiaires de bons offices et les Américains campent en coulisse. Il s’agit de désigner un coupable : ce sera soit, celui qui s’entête à lâcher sur le Moyen-Orient les démons de la prolifération, soit celui qui sanctionne aveuglement une population civile éprouvée par ses sanctions. Aucun des deux camps ne peux renoncer à ses objectifs stratégiques ultimes, d’autant plus que les logiques d’opinion intérieures ne leur pardonneraient aucun écart. Reste la simultanéité des concessions ou semi-concessions. Washington désamorcerait un peu les sanctions et réintègrerait – pas trop officiellement – l’accord. Téhéran accepterait de parler à nouveau des contrôles de l’AIEA, étant entendu que les progrès récents réalisés dans ses programmes ne seraient pas remis en cause…Hyper complexe, dans les faits comme dans leur perception médiatique. C’est bien un combat de boucs qui se tiennent par la barbichette !

* 9 avril – Brexit désespérant

Souvenons-nous comme Michel Barnier mettait en garde contre les conséquences du Brexit sur la paix civile fragile de l’Irlande du Nord. Rétablir une frontière douanière signifiait, selon le positionnement de celle-ci, que l’Irlande insulaire se retrouverait coupée en deux ou détachée de l’Angleterre et, dans les deux cas, que la violence y cheminerait à nouveau. Facile prédiction que Westminster ne voulait pas entendre, tout à son obsession d’une Grande Bretagne cinglant vers le grand large. On y est : non pas vraiment au grand large, mais à la déconstruction d’une paix laborieusement rétablie en 1998, par l’accord dit du Vendredi Saint. La sanction de la myope indifférence de Boris Johnson a été préfigurée par un spectacle d’étales alimentaires vides, à Belfast, les distributeurs s’étant perdus dans les arcanes des nouveaux circuits douaniers permettant l’importation depuis l’Angleterre.

Ensuite, les formations politiques locales ont mis en ébullition les populations pauvres, regroupées de part et d’autre des ‘’murs de la paix’’, des grilles que l’on ferme chaque soir à 18h00 pour séparer hermétiquement les communautés protestante et catholique. La première est d’autant plus nerveuse que sa majorité au gouvernement de Belfast ne tient qu’à une voix d’avance. Les premières briques, lancées par des jeunes contre la police, sont venues de là, à l’incitation des groupes unionistes (protestants) paramilitaires. Ces loyalistes, partenaires par essence du gouvernement de Westminster, sont en effet profondément divisés. La fracture passe entre ceux qui en veulent à Johnson de les avoir trahis et sacrifiés – après qu’ils l’ont aidé à faire voter le Brexit –  ils ressentent, de ce fait, moins d’hostilité envers la République d’Eire au Sud – et, à l’autre bout de l’échiquier politique, ceux qui s’acharnent à relancer l’insurrection, pour éviter un désaveu par les urnes. De Londonderry à Belfast, ceux-là ont mis le feu, chaque nuit, depuis une dizaine de jours et transformé en fortifications les murs de la paix. Les jeunes catholiques ont répliqué par les mêmes procédés. Du seul côté de la police, on compte déjà une cinquantaine de blessés.

Le Premier ministre britannique condamne bien sûr ces émeutes, qui sont pourtant le pur et prévisible résultat de sa politique inconséquente, la rançon d’un mépris ‘’colonial’’ à l’égard de tous les Irlandais. Le gouvernement de Belfast, composé d’Unionistes et de Républicains, est totalement dépassé. Après d’âpres négociations, Londres et Bruxelles étaient parvenus à une solution ad hoc, le ‘’protocole nord-irlandais’’, écartant tout retour à une frontière physique sur l’île. Ceci passait par une localisation des contrôles dans les ports nord-irlandais. ‘’L’accès sans entrave’’ promis par Boris Johnson a été un leurre. On sait maintenant que le Brexit aura bien les conséquences destructrices que l’on redoutait. Souhaitons à l’île d’Irlande de retrouver un jour le cheminement pacifique que Londres a stupidement compromis. Ce n‘est pas pour demain. Sans mentionner les états d’âme compréhensibles de l’Ecosse.

* 7 avril – Les têtes de Turc de Pékin

Au Xinjiang (Turkestan oriental), les tensions entre la majorité locale musulmane (principalement ouïgoure) et la majorité nationale han (Chinois de souche installés localement en colons) se traduisent en épisodes d’accrochage puis de répression. Les deux responsables locaux de la Justice et de l’Education, des hauts fonctionnaires ouïgours ‘’collaborateurs’’ de Pékin, administrant des secteurs traversés par de vives tensions ethniques, viennent d’être condamnés à mort pour  »séparatisme islamique’’. Ces condamnations, assorties d’un sursis de deux ans, sont, en pratique, commuées en détention à perpétuité. La Révolution a dévoré nombre de ses enfants. Au tour de l’administration de clouer au pilori ses collaborateurs non-Han. Le plus étonnant est que le régime pékinois n’ait rien appris de ses purges passées, par catégories entières de citoyens. C’est de ces épisodes d’ogre engloutissant sa progéniture que l’Ankar des Khmers rouges s’étaient inspirées dans les années 1970. Elles n’étaient plus de mise sous Deng Xiaoping. L’atavisme réémerge sous Xi Jinping.


Plusieurs pays, dont les Etats-Unis, évoquent un génocide dont les Ouïgours musulmans et à, un moindre degré, leurs coreligionnaires Kazakhs, Kirghiz et Tadjiks seraient les victimes. Il n’est sûrement pas conçu comme tel, mais l’obsession de régner sur les consciences et d’imposer des comportements contre-identitaires conduit au même résultat. Et, plus que jamais, la fin justifie les moyens. Les nombreux responsables pékinois que ces méthodes rebutent doivent cacher leurs sentiments ou affronter les sanctions du Parti. Plusieurs organisations de défense des droits de l’homme estiment à plus d’un million le nombre des Ouïgours internés dans des centres de rééducation depuis 2017. Pékin affirme que ces sites fermés abritent des ‘’centres de formation professionnelle’’ destinés prémunir les Ouïgours du séparatisme et des pulsions d’attentats qui leur sont attribuées. Juste la même chose, mais formulée en langue de bois. Comment ne pas réagir à cette reconnaissance cynique d’un traitement ethnique collectif contraire à tout critère de droit, infligé à cette communauté sunnite dont les représentants sont tous présumés coupables et ‘’modifiables’’ à volonté ?

* 6 avril – Sublime Portefeuille

Le président du Conseil européen, Charles Michel, et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, sont à Ankara pour solder une période d’invectives et de contentieux due à la politique agressive de la Turquie et aux excentricités du président Recep Tayyip Erdogan. Celui-ci aurait manifesté le souhait d’une reprise graduelle des relations économiques et se montrerait prêt à marchander à nouveau l’endiguement des exilés proche-orientaux massés sur son territoire.


Le Conseil européen de mars a décidé de ne pas sanctionner la Turquie, comme il l’envisageait auparavant. Ceci répond à des signaux positifs d’Ankara, en particulier à un répit dans les tensions en Méditerranée orientale autour de la prospection gazière à proximité de la Grèce et de Chypre. De ce fait, a été ouvert un ‘’agenda positif ‘’, le motif de cette première reprise de contact directe. Les Vingt-Sept vont mettre sur la table certaines facilités de visas pour les ressortissants turcs et une offre de modernisation des règles douanières bilatérales. En termes de philosophie générale, c’est une incitation à plus de bonne volonté. Mais les contours d’une entente restent imprécis du côté européen, la France se montrant bien moins conciliante que l’Allemagne quant au degré de confiance à investir dans l’autocrate mégalomane et aventuriste. Certains Etats-membres de l’UE souhaiteraient que les deux dirigeants bruxellois évoquent le sujet de l’État de droit et des droits de l’Homme en Turquie. Ce serait le plus sûr moyen de braquer Erdogan. L’UE attend une issue pacifique des tractations sur l’exploitation des gisements off-shore renouées entre Ankara et Athènes. Elle imagine possibles quelques marques d’apaisement sur les interventions militaires d’Ankara en Libye, en Syrie ou dans le Caucase.

Mais, toute honte bue, elle a surtout besoin de la coopération monnayée d’Ankara face aux quatre millions de migrants syriens et autres concentrés en bordure de la Mer Egée. Le pacte signé en mars 2016, à l’initiative de l’Allemagne, a fonctionné en barrage efficace face aux tentatives de passage vers l’Europe. Les Européens se défaussent ainsi de leur devoir humanitaire, mais, dans l’état de repli frileux où se trouvent les opinions, ce manquement est plutôt bien compris. De son côté, Erdogan veut renégocier cet accord, qui parvient à échéance, et obtenir les précieux financements européens pour renflouer l’économie turque. On n’est pas encore dans l’entente mais le réalisme dur est de retour.

* 5 avril – Justice sans punition

Joe Biden se montre particulièrement actif à ‘’réparer l’Amérique’’, dans la phase initiale de son mandat et tant que sa très courte majorité sénatoriale le lui permettra. Parmi les décisions iniques de son prédécesseur sur lesquelles il entend revenir, l’offensive de D. Trump contre la justice internationale, en juin 2020, compte parmi les plus exécrables. Il vient de mettre fin, le 2 avril, aux sanctions lancées contre la Cour pénale internationale (CPI), notamment celles ciblées contre sa procureure, Fatou Bensouda.
Ces sanctions avaient choqué beaucoup d’observateurs de la scène internationale, attachés aux idéaux de justice et d’incrimination des crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Elles constituaient une attaque contre tout ceux qui tiennent à la compétence universelle de certains tribunaux comme un outil indispensable contre l’impunité générale. Elles revenaient à torpiller les possibilités de rétablir la Paix dans les conflits les plus destructeurs et à entretenir un désir de vengeance inassouvie chez les victimes.


Antony Blinken a annoncé la levée des sanctions imposées à Fatou Bensouda, dans le cadre de son enquête visant à déterminer si les forces américaines ont commis des crimes de guerre en Afghanistan. Phakiso Mochochoko, le chef de la division de la compétence, de la complémentarité et de la coopération de la CPI, est également retiré de la liste noire des magistrats à humilier. La juridiction de La Haye a sobrement salué « une nouvelle phase dans l’engagement commun à lutter contre l’impunité’’. Aimable de sa part et non-polémique. Malgré ses convictions multilatéralistes, Joe Biden a confirmé que Washington s’opposerait à toute enquête de la CPI sur des faits reprochés à des personnels américains, c’est-à-dire nationaux d’un État non-signataire du Traité de Rome de 1996. Du moins, « en l’absence de saisine du Conseil de sécurité des Nations unies ». Vu les possibilités de blocage au niveau de cette instance, ce n’est donc pas pour demain.

Le poids de l’institution militaire et de ses relais d’opinion dans la classe politique est assurément trop lourd pour qu’un homme de bonne volonté – serait-il président – puisse ouvertement le défier. Le constat n’est pas très différent, en France, où différents préjudices subis par des populations civiles réémergent aussi dans l’actualité. La décision américaine – mi-chèvre mi-choux – convient manifestement au ministre Jean-Yves Le Drian, qui a salué une ‘’ excellente nouvelle pour tous ceux qui sont engagés au service de la lutte contre l’impunité, du multilatéralisme et d’un ordre international fondé sur la règle de droit »… néanmoins, en ménageant un peu nos soldats en Afrique ?
Vingt ans d’intervention armée en Afghanistan, dont une séquence menée en coalition hétéroclite, une part assumée par des ‘’mercenaires’’ et une autre, par des drones, ne pouvaient qu’entraîner de graves entorses au droit humanitaire, quelles que soient les précautions prises sur le terrain. La faute primordiale est à rechercher du côté du flou accompagnant la définition de l’ennemi et des objectifs militaires dans leur dimension politique et à une stratégie totalement ‘’étrangère’’ à la population. Il y a des leçons à en tirer.

* 2 avril – On reparle de la Birmanie

La situation s’y aggrave. Le Conseil de sécurité de l’ONU a publié une déclaration aseptisée par la Chine . ‘’Profondément préoccupés par la détérioration rapide de la situation », les membres du Conseil déplorent la mort de centaines de civils, incluant des femmes et des enfants » et dénoncent (et on pas condamnent) le recours à la violence contre des manifestants pacifiques ». A peine plus qu’une réaction à une catastrophe naturelle ou à une manifestation qui aurait mal tourné. Or, beaucoup d’observateurs s’interrogent : en est-on aux prémices d’une guerre civile, avec sa cohorte d’interférences régionales ? Dans les versions précédentes du texte, les Occidentaux avaient proposé que le Conseil de sécurité soit « prêt à envisager de nouvelles étapes », une  discrète allusion à l’hypothèse de sanctions contre les généraux putschistes. Pékin n’en a pas voulu, pas plus que du mot ‘’meurtre’’ pour qualifier les exécutions aveugles de civils. Quant à Moscou, son plus grand souci lui paraissait être la mort de plusieurs tireurs appartenant aux forces de l’ordre. Blocage de la Russie avec la Chine. Mais tel est le Conseil de Sécurité avec lequel il faut essayer de faire avancer les causes de la Paix et de la Justice.

Le risque de guerre civile en Birmanie ne soucie guère ces grandes puissances souverainistes, alors qu’à travers les villes et les territoires de minorités éthiques se multiplient les zones de guerre. Après deux mois de répression féroce, les manifestations de rues à grand renfort de casseroles ne sont plus qu’un souvenir périmé. 536 victimes d’armes à feu, dont de nombreux étudiants, ont été recensées par l’association pour l’assistance aux prisonniers politiques (AAPP). Le 27 mars, « Journée des forces armées », 140 personnes, dont une dizaine d’enfants, sont tombées sous le feu des fusils. Des centaines d’autres, mortes ou vivantes, ont été enlevées. Entre le mouvement de désobéissance civile à la junte du général Min Aung Hlaing et les militaires accrochés à leurs privilèges politiques et économiques, il n’est plus question de retenue. Donc, les militants cherchent à s’armer. Les rebellions éthiques du Nord du Pays ne demandent qu’à leur prêter main forte face à l’ennemi commun. Les Kachin et les Karen passent à l’attaque de sites militaires et se sont même emparé d’une base aérienne. Des bombardements ont été ordonnés par Naypyidaw, en représailles. L’escalade de la violence est désormais enclenchée.

Arrivée au pouvoir en 2016, Aung San Suu Kyi s’était engagée à conduire le pays à une réconciliation inter-ethnique. Malgré une exception choquante aux dépens des Rohingyas, elle a tenté d’apaiser les tensions attisées autour des ressources minérales et énergétiques que l’Armée exploite en en chassant les communautés ethniques, propriétaires du sol. Elle visait une forme d’accès partagé. Le retour à une dictature militaire ‘’dure’’ aura aussi pour conséquence d’enflammer les marches du pays, qui sont des régions très sensibles.

* 01-04 – Un jour spécial

Mais peut-on plaisanter avec l’état du monde, si tristounet ? De très nombreux adeptes de ce blog ont exprimé le souhait ardent d’une forme d’illustration de ses fortes pensées. Ainsi, beaucoup regrettent les apparitions graphiques de l’Ours, dont la philosophie originale et plantigrade continue pourtant d’irriguer nos bonnes feuilles électroniques. Prolonge-t-il son hibernation par une séclusion anti-Covid 19 ? Reste-t-il coincé dans sa tanière trop étroite ?

Une triste nouvelle…

Les adieux de Plantu à la communauté médiatique, ce 1er avril, fournissent l’occasion de marquer la date, en saluant son grand art. Jean Plantureux a profondément marqué le lectorat français, tant par le génie savoureux de son crayon que par sa maîtrise sans faille du sens de l’actualité. Personne n’a croqué mieux que lui le cours bancal de nos sociétés et l’absurdité géopolitico-ironique du monde. Sans poisson aucun, voici son ultime dessin, philosophique, comme toujours. Merci, Jean !

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* 31 mars – Une guerre humainement juste ?

La définition du terrorisme est au bon vouloir de chacun. Les Nations Unies ni le droit international n’en donnent une traduction précise. Pas plus que nihilisme, jihadisme, anarcho-syndicalisme, etc.. Le jour venu, ce sont les individus qui sont jugés pour leurs crimes, sans obsession pour leurs idéologies ou autres pathologies. Aucun doute sur le fait que le combat mené par Barkhane contre tous ces ‘’ismes’’ affreux est légitime et qu’il cherche à préserver l’Afrique (et la France) d’une mortelle contagion. Mais l’état des lieux sahélien est sombre : face à l’expansion jihadiste, tout repose sur l’action armée. Aucune attention n’est portée aux droits des populations civiles. L’incurie des dirigeants locaux, l’absurde passivité de l’Union Africaine, le manque d’explication des enjeux , l’absence de culture citoyenne et – enfin et surtout – les effets délétères d’une présence militaire qui s’éternise et devient psychologiquement oppressante : tout conduit à créer un Afghanistan sahélien. Qu’une erreur tragique survienne et c’est la légitimité de l’action des soldats étrangers qui s’effondre.


Que s’est-il donc passé à Bounty, au Mali, le 3 janvier, pour qu’on soupçonne les militaires français d’avoir bombardé les participants à un mariage ? La MINUSMA, à travers sa Division des droits de l’homme et de la protection, a déployé une mission spéciale d’établissement des faits, avec l’appui de la police scientifique des Nations Unies, en vue de faire la lumière sur ce drame. Le ministère français de la Défense n’en commente pas les conclusions : il les rejette en bloc. Tous terroristes, les invités, ou tous civils et innocents ? Et si ‘’tous’’ n’était pas la réponse adéquate et que les deux affirmations se recoupaient ? Un effort mental est alors nécessaire pour concevoir que la même personne puisse être un civil innocent le jour et un sinistre terroriste la nuit, ou encore qu’un civil non-violent puisse placer sa confiance dans un terroriste fraternel, défenseur de son identité. Et pourtant …


La mission onusienne a travaillé méthodiquement. Elle confirme la tenue d’une célébration de mariage, qui a rassemblé, sur le lieu de la frappe aérienne, une centaine de civils, parmi lesquels se trouvaient cinq personnes armées, membres présumés de la Katiba Serma. Elle a procédé à une fouille du site d’enfouissement des dépouilles des victimes de la frappe. Au moins 22 personnes, dont trois combattants de la Katiba Serma, sont décédées. Aucun élément matériel n’attesterait la présence d’armes, ce qui aurait fait du village une base opérationnelle. Mais il est vrai que quelques armes légères peuvent circuler de façon individuelle. Ce décompte précis est difficilement contestable. Il met en jeu la responsabilité des planificateurs français, en termes de droit de la guerre et de protection des populations civiles. C’est cette incrimination juridique qui horripile le ministère de la Défense et suscite la langue de béton de Mme Parly. Pourtant, les Nations Unies ne remettent pas en cause la légitimité politique des opérations françaises au Sahel. Elle recommande logiquement une enquête indépendante, crédible et transparente, portant notamment sur la préparation des frappes, les critères d’identification de la nature militaire des objectifs (on peut imaginer que la Défense y procédera en interne) mais aussi, sur les possibles violations du droit international humanitaire (là, ça coince…) et sur les responsabilités des personnels de Barkhane (bronca assurée du côté des militaires français !).

Il est pourtant temps de réintroduire de la prospective et de l’introspection politique, sans doute même un peu de transparence, dans la conduite de ce conflit régional. Les interventions armées françaises – récentes comme du siècle précédent ont trop souvent vu les politiques se décharger sur les militaires de leurs responsabilités stratégiques… à fortiori lorsqu’aucune issue n’était en vue.

* 29 mars – Batifoler, le cœur léger

. Pendant que 400 Français meurent chaque jour sous intubation, un enjeu plus stimulant accapare certains esprits : la liberté de circuler à sa guise et de profiter des beaux paysages, des arts et des distractions, de la villégiature auprès de populations étrangères accueillantes. Dans le droit fil du déconfinement des Israéliens et de l’insistance du gouvernement grec, l’Europe consacre aujourd’hui ses délibérations au « certificat vert », très loin des sentiments d’angoisse des soignants face à cette troisième vague, renforcée par les variants. Elle se montre peu attentive à la gravité de l’heure : avril sera un chemin de souffrance comme le vieux continent n’en a pas connu depuis l’arrivée de la pandémie.


Mais l’Européen veut saisir ‘’l’après’’, la perspective d’une jouissance revenue, les restaurants rouverts pour certains. Cela n’est pas illégitime mais imprudent. Il évacue le présent, qui le sature et le rend dépressif. Le nombre devient inquiétant des citoyens qui fuient l’information sanitaire, s’enterrent la tête dans le sable et en viennent parfois à négliger les précautions de base. Les mêmes estiment à tort que le vaccin permettra de tomber les masques et de circuler à leur guise, ce, même au milieu de populations non-immunisées. Pensent-ils à la situation des pays du Sud abandonnées à la pandémie ? Non. La question demeure : qui est vacciné et va être autorisé à profiter de belles vacances d’été, insouciantes, ici, là ou n’importe où ? L’égoïsme fait partie de l’Humain.

La Commission européenne va diffuser des ‘’certificats verts’’ pour ouvrir l’accès à ce privilège d’insouciance, au sein de l’Union. Ce sésame, qui donnera sans doute lieu à une avalanche de faux, de falsifications et de complaisances,  »attestera » que son porteur est immunisé… mais nullement qu’il n’est pas contagieux. Cette approche non-sanitaire de la question va donner lieu à des discussions serrées entre les Vingt-Sept. Ainsi, le ‘‘mieux vacciné’’ des Etats d’Europe s’emploie à dissuader les sujets de sa Majesté de voyager, même immunisés, hors du Royaume. Son souci explicite est que ceux-ci pourraient contracter l’un des variants – recensés ou à naître – qui rend les vaccins inopérants.

L’industrie du tourisme n’en a évidemment cure et préfère exposer à quelques risques les ‘’coureurs de jouissance’’. Car le problème ne se limite pas à l’indécence, dans la forme, à l’égard des mourants, des familles éprouvées, des personnes à la peine pour recevoir le vaccin et des populations vulnérables des pays de destination. Un tel desserrement sélectif des contraintes enfreindrait les principes d’égalité citoyenne devant la Loi. Il conduirait à contourner l’autorité médicale comme l’avis des élus locaux, pour la bonne raison qu’il ne contemplerait que le marché et la nécessité de combler les pertes de l’industrie. A ce propos, est-on bien sûr qu’en Europe, l’on vaccine les centaines de milliers de sans papiers déboutés de l’asile ou abandonnés au marché noir, dans tous les cas sortis des radars de la protection sociale ? Doit on continuer à faire circuler en boucle, au sein de l’espace Schengen, ceux qui relèvent du sinistre et irrationnel dispositif dit de Dublin ? ‘’Circuler’’, une notion bien policière, mais pas un conseil prophylactique. Circulez, il n’y a rien à voir !

* 27 mars – Introspection salutaire

« La France est demeurée aveugle aux préparatifs du génocide rwandais’’. Une commission d’ historiens, nommée par le président Macron il y a deux ans, a remis son rapport, qui place ce constat en exergue. Les experts ont étudié les dossiers détenus par l’Etat sur l’opération Turquoise et sur les comportements sur le terrain. Conclusion : ‘’ La France porte des responsabilités lourdes et accablantes » dans le massacre de 1994, qui a fait près d’un million de morts. Cependant, les experts n’ont trouvé aucune preuve de complicité directe. Ces historiens, dirigés par Vincent Duclert, ne sont pas des spécialistes du Rwanda. Ce choix avait été pris pour garantir leur neutralité. Leur groupe comprend des spécialistes de l’Holocauste, des massacres d’Arméniens pendant la Première Guerre mondiale et du droit pénal international.

Il n ‘est pas encore clair si certains des faits qu’ils ont exhumés dans leur rapport donneront lieu à des poursuites judiciaires. Outre le président Mitterrand – dont la mémoire s’en trouve entachée – plusieurs personnalités politiques et des militaires présents au Rwanda comme à Paris paraissent avoir engagé leur responsabilité, à différents degrés, de façon répréhensible.
Certains responsables français opéraient en pleine mégalomanie, obsédés par l’idée que la France reste à tout prix le ‘’n° un’’ en Afrique, une forme récurrente de l’idéologie coloniale. Leur intérêt pour les Rwandais eux-mêmes et pour le développement humain de cette population était négligeable. Leur frustration face à l’anglophilie des Tutsis frisait le crétinisme sectaire. La manifestation de la vérité sur le Rwanda n’étant pas encore complète, les conséquences restent à tirer. mais, de façon évidente, la France-Afrique est allé trop loin. Les dossiers révèlent un basculement funeste d’une partie de la France dans un déni de démocratie, de morale et du droit. Il faut à présent  »vider les consciences » et repartir sur des bases enfin saines.