* 9 novembre – La COP nous embrouille

Les constats dressés par le 6 ème rapport du GIEC, les difficultés à mettre en  œuvre le green deal européen, les effets de la reprise économique sur le climat, tous ces signes pointaient une détérioration supplémentaire du climat, au moment où s’ouvrait la COP 26 à Glasgow. Les inquiétudes s’y dissipent avec des promesses, certes bien intentionnées mais un peu vaporeuses et souvent sans lendemain. Des foules énormes se sont réunies autour du site de la conférence pour faire sentir aux gouvernements les pressions des sociétés civiles. Greta Tynberg a, avec son talent habituel, brocardé le ‘’bla-bla-bla’’ des dirigeants du monde. Jamais l’accumulation de gaz à effet de serre dans l’atmosphère n’avait autant progressé d’une année à l’autre (+ 20 %) ni les objectifs de Paris 2015 été rendus aussi inatteignables, tant les retards s’empilent. 2,8 ° de réchauffement supplémentaire, dès 2050, imagine-t-on le prélèvement que ceci implique sur la vie des futures générations ?

Ce qui ne veut pas dire que Glasgow, comme Copenhague auparavant, restera dans les anales comme un coup pour rien. L’orchestration d’une profusion des promesses en jargon incompréhensible, la validation politique solennelle d’idées sans mode opératoire ne sont sans doute qu’une étape fragile vers le futur. Ce n’est pas le bon critère pour mesurer la lutte contre le dérèglement climatique : l’action, seule, permet un bilan. En sus des gouvernements, les collectivités, les citoyens-consommateurs et les entreprises y prennent leur part. On semble attendre des miracles de chaque COP, en prenant leur rôle de fil rouge pour des politiques opérationnelles, de terrain. Le marché du carbone ne décollera pas sans intervention autoritaire dans l’économie. Les retards d’organisation et de financement des exécutifs nationaux et locaux sont tels que l’optimisme a du mal à pointer. En fait, la trajectoire s’éloigne du but. Les émissions de nos ancêtres et celles, actuelles, des ateliers du monde nous plombent un peu plus à chaque COP.

Equilibre carbone (0 émission supplémentaire) en 2050 (UE), 2060 (Chine et Russie) voire 2070 (Inde), mais pourrait-on nous montrer l’adhésion des classes politiques et des populations aux sacrifices que cela implique concrètement ? Comment fera-ton progresser le Moyen Orient, l’Afrique et la quarantaine de pays en guerre ? Ceci dit, l’idée de soutenir le développement décarboné des pays du Sud – la promesse d’au moins cent milliards d’aide publique – reste sur la table, mais repoussée à 2023. On est aujourd’hui à 83 milliards même si l’on tend à inclure dans l’enveloppe une grosse proportion de prêts. De plus, l’aide climatique ne sera-t-elle pas dégrévée de celle destinée directement aux populations ? On se penche sur l’état des océans, de loin le plus grand puits de carbone de la planète mais on aurait dû depuis belle lurette mobiliser une part des armements de pêche pour extraire les continents de plastique qui empoisonnent leurs eaux. Les technologies sont là, mais la volonté manque. L’autre ‘’poumon’’, que constitue les forêts devrait connaître un début de régulation… vers 2030. Que restera-t-il alors des massifs primaires d’Amazonie ou de Kalimantan ou de la taïga sibérienne ?

La France n’a pas tellement brillé jusqu’à présent. Ses résultats en termes d’émissions ont été si mauvais depuis 2015, qu’elle s’est fait épingler par l’Europe et aussi par le tribunal administratif de Paris. Elle ne s’est pas jointe au principal engagement collectif de la COP 26 visant à cesser dès 2022 tout investissement à l’étranger dans les énergies fossiles. Va-t-elle financer quelque infrastructure charbonnière dans les pays encore accrochés aux énergies noires (Etats-Unis, Chine, Russie, Australie… ? )Elle s’est déjà distinguée en réclamant le classement du gaz et celui de l’atome (réintégré pour beaucoup dans la composition du ‘’mix’’ idéal) comme des énergies renouvelables. Le pactole européen du Green deal va bénéficier à la France, à hauteur de 40 milliards. Avec le numérique, il sera consacré aux réseaux d’énergie électrique (10.000 bornes d’alimentation seulement, là où le besoin est d’un million), alors que l’hydrogène vert n’est pas prêt, que les éoliennes à terre sont fortement contestées et, en mer, tardent à se concrétiser, que le solaire régresse et que l’avenir du nucléaire n’en est qu’au stade des débats d’experts. Quant aux économies d’énergie – le principal gisement en réserve – on cherche encore les institutions à même de former les dizaines voire centaines de milliers d’experts à même de réaliser les chantiers de rénovation énergétique des bâtiments. Idem s’agissant des relais de financement-expertise public-privé auprès des collectivités territoriales à même distribuer aux particuliers les subsides de Bruxelles sans engraisser les banques. Tandis que le coq français claudique, le climat reste un problème cumulatif et ne l’attend pas. Rassurez-vous : d’ici la COP 27, ce blog fera tout son possible pour limiter son empreinte carbone.

* 1er novembre – G20 : des séquences d’humeur.

Dans les grands évènements multilatéraux, tel le G 20 qui se tient à Rome, les avancées sur les questions de fond sont millimétrées. Que des marchandages s’opèrent, des ouvertures se fassent, cela se traduira peut-être, à plus long terme, par quelque résultat peu visible du grand public. En revanche, la moindre anicroche, le moindre grincement de dents va faire la une des médias. Les dossiers sont trop fastidieux à décortiquer, mais les photos parlent d’elles-mêmes. A cet égard, la rencontre préalable – soigneusement chorégraphiée – d’Emmanuel Macron avec le président Joe Biden a capté l’attention : les images en constituaient un intéressant pantomime .

L’oncle Joe, patelin et souriant pressait doucement la main de son homologue français comme pour prendre son pouls. Il lui parlait doucement, comme à un enfant qui pleure :  »mon pauvre petit, sans le vouloir, nous avons été maladroit avec toi … je sais que cette petite histoire de sous-marins australiens t’a fait de la peine… ne pleure plus, tu es notre petit neveu chéri » (grand sourire paternel). En face du tonton consolateur, l’enfant blessé, raide comme un piquet, tournait la tête à l’opposé de son interlocuteur. Il hésitait à prendre la main douce tendue vers lui, puis l’agrippait avec force comme pour l’écraser… petit bras de fer signifiant  »d’accord pour se reparler et peut être te pardonner, mais tes déclarations mielleuses ne m’impressionnent pas … seul la preuve par les actes sera retenue ». On imagine les multiples réunions de hauts représentants qu’il aura fallu pour mettre au point la saynète. C’était plutôt bien vu pour présenter le problème sur le fond mais ça ne faisait pas totalement sérieux. On attend la démonstration par la preuve : réintroduire la France dans le dispositif allié en indo-pacifique ? lui offrir un lot de consolation industriel dans le grand projet stratégique anglo-saxon ? On ne sait.

Premier constat : aucune mise en scène comparable ‘était prévue dans la rencontre entre les deux dirigeants français et britannique : impasse sur les images, commentaires critiques de part et d’autre, plaintes auprès de la pauvre Ursula van der Leyen qui n’y peut mais. Embargo sur les perspectives de raccommodage. C’est un autre style de pantomime : un grognement silencieux. Second constat : le problème, avec ces films d’ambiance, est que le scénario finit la plupart du temps en queue de poisson.

* 18 octobre – Hyper, c’est trop !

 »Hypersonique » est l’avenir de la géostratégie. Bientôt finira l’ère de l’équilibre de la terreur par la parité balistique. Les pions nucléaires seront redistribué entre grandes puissances, sans omettre la part revenant aux Etats voyous perturbateurs du TNP. On passe des courbes stratosphériques au rase-motte en zigzag à une vitesse de fou : cinq, six, sept fois le vitesse du son. La règle pour recréer l’équilibre restera la parité qualitative des systèmes d’arme et quantitative des arsenaux entre des acteurs considérés un par un, sans coalition. Encore faut-il qu’existe aussi une  »envie de dialogue », sans laquelle la course aux armements et le risque d’un passage à l’acte échapperaient à tout contrôle. Or, on le voit partout, il y a peu d’amour et de compréhension entre les géants nucléaires, ces temps derniers. Alors, le missile hypersonique sera-t-il l’arme offensive de déstabilisation de toute la société internationale ? Il faudra quelques années pour le savoir, mais, dans l’intervalle, le risque d’une première frappe décisive, sans capacité de riposte peut devenir plus tentant. C’est, toutes choses égales par ailleurs, la posture d’Israël face au programme nucléaire iranien.

En décembre 2019, la Russie a annoncé, la première, la  »mise en service » d’engins  »Avangard », équipables d’ogives nucléaires. Elle a fièrement avancé qu’ils étaient capables de franchissement intercontinentaux au ras des pâquerettes, à des vitesses rendant tout repérage radar et toute interception impossibles. Mieux ou pire encore, ces missiles de croisières hyper-boostés seraient re-dirigeables en vol sur d’autres cibles et pourraient aborder leur but en surgissant depuis n’importe quelle direction. Les missiles anti-missiles (déjà déstabilisants pour la dissuasion) et les radars pointus du Norad et des frégates Aegis s’en trouveraient totalement dépassés et impuissants. Exit la guerre stellaire, retour au plancher des vaches. Une vraie cause d’alarme pour l’Hyper-puissance américaine, dans un scénario où des milliers d’engins hypersoniques réussiraient contre elle une première frappe paralysante (sans riposte possible). On en est pas là, bien sûr, et l’Amérique a largement le potentiel disponible pour  »combler le gap ». Mais quand même….

Et encore, si l’adversaire était unique et politiquement bien  »balisé », comme l’est la Russie. En championne absolue de la dialectique nucléaire au bord du gouffre, la Corée du Nord, elle aussi, a revendiqué, le 28 septembre, son accession à la technologie hypersonique. Sa maîtrise ne semble pas encore convaincante, mais un essai a eu lieu, parmi une série de tirs balistiques. La Corée du Sud en garde pour elle les paramètres. On peut néanmoins compter sur les Nord-Coréens pour aller jusqu’au bout de leur mise au point, avec l’acharnement qu’ils ont déjà eu à faire la bombe. Pyongyang, dans son délire, affirme  »multiplier par mille (sa) capacité défensive ». Ses cibles favorites se trouvent évidemment aux Etats Unis. Les Nations Unies aussi, dont le Conseil de sécurité suit la crise et tente de restreindre tant se peut la fuite en avant nord-coréenne ont de quoi se faire du souci. Mais d’où Pyongyang s’est-il procuré les secrets de fabrication de son  »arme absolue » ?

Dès août 2018, Pékin a fait connaître l’existence de son projet  »Ciel étoilé 2 » théoriquement capable de croisière à une vitesse de plus de 7300 km/h. Il répond à des normes plus performantes encore que son alter ego russe. Le Financial Times a surtout révélé (sans démenti chinois) qu’il avait réussi, en août dernier, un trajet complexe autour du globe. Lancé sous une fusée Longue Marche, il aurait terminé sa boucle terrestre à 32 km de son point d’impact prévu. C’est peu pour un potentiel vecteur nucléaire. Les progrès spectaculaires du programme chinois ont pris de court l’Occident. Jamais la Chine n’avait étalé un tel avantage stratégique, qui plus est à un moment où ses relations se tendent rapidement autour de la question de Taiwan (l’Amérique est le seul obstacle à une invasion armée) et d’une multitude d’enjeux économiques, technologiques et diplomatiques. Ce n’est pas le contexte idéal pour rétablir l’équilibre autour d’un nouveau système d’arme optionnellement nucléaire. La transition s’annonce délicate.

La conception bien française de la dissuasion – au niveau d’arsenal le plus bas possible – était déjà sérieusement entamée par la  »Guerre des étoiles » et par le recours aux missiles de croisière de longue portée. Des étapes intermédiaires ont été aménagées entre les scénarios extrêmes d’entrée en conflit. La France pourra-t-elle rester longtemps dans la course ? Le doit-elle, d’ailleurs ? Elle a une campagne présidentielle devant elle pour y réfléchir.

* 4 octobre – GRRR : le ton monte !  

Depuis quelque temps, le ton monte entre la diplomatie française et ses partenaires étrangers. Enorme ‘’coup de gueule’’ contre l’Australie, qui fait faux bond sur le contrat des sous-marins ; bouderie et reproches adressés à Washington, qui a frappé d’‘’un coup dans le dos’’ son plus vieil allié en le shuntant de son dispositif stratégique en ‘’Indopacifique’’ ; dénonciation furieuse de l’illégitimité de la junte malienne qui l’accuse d’un ‘’abandon en plein vol’’ tout en louchant sur les mercenaires de Poutine pour la remplacer. Dès le surlendemain de ce cette prise de bec et sans préavis aucun, un grand coup de sabre silencieux ampute la circulation des Maghrébins – souvent des parents de nos binationaux – entre les deux rives de la Méditerranée. Cette mesure unilatérale fait l’effet d’une bombe, dont Paris assume sans état d’âme l’impact humiliant et même déstabilisant. Après quelques protestations plutôt modérées des gouvernements ‘’punis’’ de façon publique, on aurait pu s’en tenir là…

Mais non. Il fallait bien que l’opinion perçoive que l’heure n’est plus aux vacheries feutrées et aux sous-entendus doucereux dans la tradition des chancelleries. Fi des traditions de discrétion et de respect des formes et des convenances ! La diplomatie française au niveau suprême se fait incisive, offensive même. A l’occasion d’un dialogue qu’il a improvisé avec ceux que l’on nomme les petits-enfants de la guerre d’Algérie, Emmanuel Macron assène coup sur coup : ‘’ l’Algérie s’est construite sur « une rente mémorielle ;  il y a une  haine contre la France, non pas de la part de la société algérienne mais du système politico-militaire. Ce système est fatigué, le Hirak (mouvement d’opposition de la jeunesse qui a fait tomber l’ex-président Bouteflika) l’aurait fragilisé. Abdelmadjid Tebboune, le président du pays, serait pris dans un ‘’système (politico-militaire) très dur’’. Enfin, pour achever le patient : La France sert de bouc-émissaire aux échecs du système, en tant qu’ex-puissance coloniale. Mais ‘’est-ce ce qu’il y avait une nation algérienne, avant la colonisation française ‘’ (en oubliant la Turquie ottomane) ? ‘’Qu’on soit les seuls colonisateurs c’est génial’’ !

Si cette plongée dans une crise aigüe avec Alger n’était peut-être pas calculée, le risque d’un tapage médiatique aura été assumé. Comment aurait-on pu garder confidentiels des propos aussi violents qui portent atteinte aux fondamentaux existentiels de l’Algérie actuelle ? Le propos aurait pu prendre la forme d’un excellent télégramme diplomatique destiné à un cercle confidentiel d’experts et de décideurs. Tous les Etats du monde se jaugent à huis clos et scrutent leurs failles respectives… mais chut ! Car, le ton mis à part, l’analyse tient la route et l’on ne peut critiquer le président français pour un manque de lucidité, du moins sur le fond. Mais, sabrant quasi-publiquement la légitimité du régime algérien, moquer ses échecs et diviser la société en trois blocs antagonistes (l’opposition au système, sans haine pour la France, les militaires dans une posture de haie et de fausses excuses et le président Tebboune, en quelque sorte ‘’otage’’ de ses prétoriens). Classiquement, le donneur de leçons un rien méprisant, est perçu comme s’ingérant dans les affaires de l’autre … ‘’de manière irresponsable’’, ajoutent les deux communiqués algériens courroucés. ‘’Conception hégémonique’’, souligne Alger, ‘’qui relève d’une vision éculée des rapports être les Etats’’. Il est clair que la déconstruction conceptuelle de l’épopée historique comme de la scène politique algériennes a quelque chose d’une intrusion, qui vous laisse à nu.

Les efforts pour arrimer ce grand voisin de la rive Sud à un ensemble euroméditerranéen à même de stabiliser la région (et de prévenir des opérations jihadistes sur le Vieux continent) pourraient s’en trouver compromis … à moins qu’on ne mise à Paris sur une chute prochaine du régime (ce serait pour le coup vraiment irresponsable !). Toute l’approche mémorielle par touches successives entreprise par trois présidences françaises pour panser et dépasser les blessures de la guerre d’Algérie parait ruinée pour un bon moment. Avec la même imprévisibilité que pour les visas, des représailles algériennes sont tombées. Outre le rappel de l’ambassadeur algérien à Paris – ce qui n’est pas rien – elles affectent des intérêts stratégiques français : l’accès au Sahel, via le ciel algérien, des avions militaires français participant à Barkhane et à d’autres opérations. Comment la brouille franco-algérienne va-t-elle être perçue en Afrique subsaharienne ? Cette France, fière de ses propos tranchants y collectionne les difficultés relationnelles, pas seulement avec le Mali. Elle n’a rien obtenue de concret, en retour de ses accès de colère contre l’Australie et les Etats Unis. Elle se heurte au Royaume Uni sur les dossiers post-Brexit (‘’give me a break’’, dixit Boris Johnson). Elle s’en prend à des partenaires plus qu’aux grands prédateurs du moment : la Russie, la Chine, la Turquie (qui -il est vrai – a absorbé quelques piques cet été). Les citoyens électeurs français aiment les postures brillantes et querelleuses et s’intéressent moins au fond. Mais doit on frapper tous azimuts ? L’état du monde est fragile et pourrait demander plus de pragmatisme prévoyant et de persistance.

Juste une opinion.

*** 1er octobre – Torpilles à kangourous

Un mois après le début de la crise des sous-marins entre la France et l’Australie, l’Union européenne annonce le report d’un mois des négociations prévues sur un accord de libre-échange avec l’Australie. La France  a déclaré publiquement qu’elle ne pouvait plus faire confiance au gouvernement australien et elle rencontre une certaine compréhension – pour un temps – du côté de Bruxelles. Le rappel de Jean-Pierre Thébault, l’ambassadeur de France à Canberra rend de toute façon difficile de traiter d’Etat à Etat comme si le contentieux était dépassé. Il n’est pas question, pour l’heure, de son retour au poste, ce qui singularise le froid de Paris avec l’Ile-continent, en comparaison de l’accalmie recherchée avec Londres et Washington. Le temps de l’expiation et de la contrition va durer un peu plus. Naval Group prépare une note ‘’salée’’ au gouvernement australien, en dédommagement de la perte du ‘’contrat du siècle’’.

Par-delà toutes ces manifestations d’humeur, une question ‘’lourde’’ se pose : la reconfiguration générale des alliances, par logique de ‘’blocs’’ géographiques, permet-elle encore de dissocier les intérêts de puissance militaire de ceux du commerce international (et de la libre circulation) ? La logique du libre-échange universel, loi absolue du commerce à la fin du XXème siècle et credo de l’UE, n’est plus ratifiée par les peuples ni par les états-majors. Seules, les grandes entreprises et, évidemment, le secteur de la distribution, n’en démordent pas. Les récentes levées de boucliers contre les projets d’accords négociés de très longue date avec les Etats Unis et le Canada représentent un tournant stratégique. Ces accords ne passent plus. Les relocalisations se multiplient dans le sillage de la crise éco-pandémique, la proximité devient un impératif de sobriété et de santé.

Le monde nouveau se cloisonne en blocs culturels et militaires. Citons la guerre froide économique et technologique sino-américaine, les nouvelles routes de la soie chinoises destinées à escamoter l’OMC et les structures universelles du commerce, la constitution d’un bloc géant (sans les Etats Unis) en Asie-Pacifique, dont on voit bien qu’il se ferme à l’Europe (cf. la déconvenue concernant les sous-marins).

Tout indique qu’il nous faudra bientôt renoncer au steak de kangourou !

* 30 septembre – Mauvais voisinage

Priver les petites classes moyennes du Maghreb de la possibilité de venir – légalement – en France, avec un visa, c’est comme leur retirer leur pain quotidien et les portions de ‘’vache qui rit’’, si populaires en Algérie, Maroc et Tunisie. Le gouvernement français s’attaque à des populations qui entretiennent des liens parentaux avec les trois à cinq millions de Maghrébins résidant en France (selon la définition de leur statut), pères, mères, aïeux des binationaux qui sont nos compatriotes. Ces ‘’cousins’’ sont frottés aux cultures des deux rives et à l’histoire de la Méditerranée, déclinable en deux versions. Ils acceptent de subir les interminables files d’attente devant les consulats de la République. Certains – peu nombreux – en profitent pour s’installer ou pour se faire soigner gratuitement et même quelques-uns se laissent entraîner dans la délinquance des quartiers, qui est, elle, bien de chez nous. C’est la contrepartie d’une contribution utile à la marche économique de cette ‘’seconde patrie’’ que leur est la France et cela n’affecte pas notre qualité de vie. Globalement, ces  »franco-compatibles » jouent le jeu et rentrent au pays. Leurs demandes de visa sont traitées par profilage (susceptibilité de migrer ou non) : malheur à ceux dont les intérêts patrimoniaux détenus au Pays ne sont pas suffisamment importants pour impliquer un retour au bercail ! Les plus modestes (une majorité des demandeurs) n’ont aucune chance d’obtenir le sésame. Peu de nationaux étrangers font l’objet d’un filtrage  »visa » aussi dur.

Sabrer de moitié (ou du tiers) ce flux légal, déjà réduit à néant par la pandémie de Covid, ne constitue pas un mode de régulation rationnel. Cela équivaut à rejeter les échanges humains avec des peuples-partenaires que l’on devrait prémunir de toute radicalisation et arrimer à nos intérêts et à notre culture en tant que proches voisins. Au lieu de cela, on sépare les membres français et non-français des mêmes familles, on dresse des murs policiers et réglementaires. Pourquoi désespérer ces voisins, pourquoi faire surgir un visage aussi inamical de la France ? Où va-t-on à long terme ?

On ne va pas refaire l’histoire de cette circulation humaine millénaire, par-delà les mers et les frontières. L’état du monde rend strictement impossible d’en tarir les sources à long terme. Quelques remarques sur la façon discutable dont on s’y prend :

– Le visa représente le mode de déplacement respectueux du droit et de l’autorité étrangers. Fermer cette vanne honnête, c’est ouvrir toujours plus grand celle des entrées clandestines. On s’en apercevra dans quelques mois.

– La motivation de Paris touche un problème très différent des visas : la réadmission des clandestins ‘’reconduits’’ (expulsés) dans leur pays d’origine. Celle-ci nécessite l’émission d’un laisser-passer consulaire de la part des autorités du pays d’origine. On comprend bien que certains ‘’illégaux’’ posent des problèmes d’ordre public, de délinquance, etc, et soient renvoyés. Mais pourquoi sanctionner à leur place les visiteurs légaux ? Ne cherche-t-on pas à créer dans l’esprit du citoyen français une confusion entre la reconduite d’illégaux et la venue de visiteurs respectueux des règles ?

– Cette impression est encore accentuée par la façon de sanctionner une population, alors qu’on en veut à son gouvernement. A la guerre comme à la paix, les contentieux entre Etats ne sont pas supposés prendre comme cibles ou otages les citoyens civils. On comprend bien que la police française soit frustrée par la quasi-absence de coopération des consulats maghrébins dans l’Hexagone. Il faudrait s’en prendre aux ‘’coupables’’, plutôt qu’aux braves gens. L’entrée sur le territoire relève du pouvoir régalien de l’Etat, sa souveraineté (à l’exception de l’asile). Pourquoi ne pas ajourner certains rendez-vous d’Etat avec les trois pays voisins, voire suspendre pour une période limitée les déplacements d’officiels ? Sans doute parce que le tarissement des visas a été dicté par la police française, peu initiée aux multiples canaux de la diplomatie.

– Les accords de réadmission, source du contentieux actuel avec les trois capitales, ont pour source la frustration de nos autorités policières. Ils ont été conçus selon une pure logique d’affichage statistique et ignorent les paramètres sociaux et qualitatifs profonds de la circulation humaine. Même les coopérations en codéveloppement ont été assujetties au but de restreindre une présence étrangère mal vue de certains Français, tous statuts confondus. Il est d’autant plus piquant que quelques politiciens proposent de supprimer cette coopération censée retenir les gens chez eux (une vision fausse d’ailleurs).

– Ces accords ont été conclus par torsion de bras… mais aussi par intéressement financier. Avec les gouvernements du Maghreb, la France, comme d’autres pays d’Europe, rétribue peu ou prou une fonction de barrage aux flux clandestins de l’Afrique subsaharienne. Un service redu, en échange des visas. Par extension, elle escompte de la part de ces partenaires obligés une ‘’modération’’ sinon une régulation des candidats au départ sans visa. Maintenant, si tous les canaux se ferment, que valent ces accords ?

– Paris n’a pas d’état d’âme à ce propos. Mais les Etats d’origine ressentent une certaine honte à défendre ces arrangements face à leurs électeurs. Car ces accords ont, pour leurs nationaux, comme un parfum de trahison et d’hégémonie (post) ‘’coloniale’’. Il est tabou de reconnaître publiquement qu’on s’y soumet et il serait politiquement dangereux de les honorer de façon visible du public. Il y a un brin d’hypocrisie à se formaliser de ces ambigüités.Paris, Alger, Rabat et Tunis naviguent au plus près des aspirations ou des fantasmes de leurs opinions et médias. Il est vraiment dommage qu’une question de long terme aux incidences systémiques multiples et graves soit traitée au gré d’humeurs et de calendriers purement conjoncturels. A chacun ses électeurs, après tout !

* 24 septembre – Vexe-Action, version malienne

‘’Titillée’’ au Sahel, la diplomatie française réagit avec vigueur, comme elle l’a fait aussi dans l’affaire des sous-marins. A ceci près que  c’est le ministère des Armées qui fait fonction ‘’Quai d’Orsay’’ dans cette région. Il faut s’y  faire. On retrouve l’intrépide ministre française des Armées face à ce qu’il faut bien appeler un gouvernement voyou. Les colonels putschistes du Mali, issus du coup du 18 août 2020, sont les principaux acteurs de l’effondrement militaire de leur pays. Mais, ils ont leur fierté et ils détestent reconnaître  leur besoin d’une protection extérieure, surtout venant d’une ancienne puissance coloniale. Celle-ci, surtout, jauge leur faible capacité à gouverner, ce qui leur est insupportable.

Grand paraît l’amateurisme de ces néophytes arque boutés sur leur fierté de caste et moins soucieux de la défense de leur pays face à la déferlante jihadiste. La junte militaire de Bamako menace de basculer vers l’offre russe et joue avec l’idée de changer de tutelle protectrice. L’alternative, comme de coutume, concerne le groupe Wagner et les mercenaires sans insigne de Vladimir Poutine. On improvise un levier de pression sur la France pour qu’elle cesse de regarder la mauvaise gouvernance et on attise les sentiments anti-français qui couvent dans la population. La carte du nationalisme fournit facilement une aura.

La Centrafrique a déjà pratiqué ce revirement vers Moscou. Elle n’en a tiré qu’un surcroit de violence qui ne règle pas ses maux internes. Poutine ne demande  bien sûr qu’à dépêcher sa Bamako les tueurs sans âme du groupe Wagner. Mais en se payant sur la bête : l’exploitation exclusive de ressources minéralières du sous-sol en constituera le prix. En optant pour la dépendance à l’égard d’une dictature prédatrice des rares ressources économiques du Mali, on voit bien à quoi le ‘’deal’’ exposerait le Mali. Et donc, pas vraiment en quoi Wagner se consacrerait aussi bien ou mieux que Barkhane à rétablir l’intégrité du pays. Comment d’ailleurs l’armée privée russe pourrait-elle opérer parallèlement à l’opex française et aux G 5/ Minusma de la communauté internationale ? Sauf à chasser du Mali les ‘’gêneurs’’ occidentaux, africains et onusiens, évidemment. Le chantage de la junte malienne paraît irresponsable et pernicieux mais il n’est pas ferme pour autant.

Florence Parly a affirmé bien haut la détermination française à poursuivre les opérations militaires au Sahel (hormis les zones du Nord du Mali), sous un format concentré. Les forces continueront à engager le front des katibas jihadistes, mais sans avoir à ‘’occuper’’ les arrières. La préoccupation de Paris est de ne pas placer les soldats français et européens en situation d’occupants. A la lumière du précédent afghan et de l’expérience récente au Sahel, une présence trop pesante génèrerait de fortes tensions et la certitude un enlisement militaire. La ministre a donc bien ‘’secoué les puces’’ aux susceptibles colonels. Ils ont été priés de mettre en œuvre une présence défensive et administrative sur leur propre sol national, là où les combats n’ont pas lieu (mais où les tensions ethniques s’expriment). Mme Parly n’a pas mâché non plus ses mots sur la monstruosité d’un recours à Wagner/Moscou et s’est fait relayer auprès de Bamako par les voix des alliés de la France, européens et atlantiques.  Alors que la communauté internationale n’a jamais été autant mobilisée à combattre le terrorisme (au Sahel),’’ l’option russe serait celle de l’isolement », ‘’il faudrait en mesurer les conséquences’’. En termes clairs, le Mali s’exclurait du bouclier anti-jihadiste et de la communauté internationale.

Les premiers commentaires des colonels trahissent un certain flottement. Une bouée de sauvetage leur a été tendue. Si les choses rentrent dans l’ordre, les sociétés de service du ministère français de la défense pourraient monter pour eux une  »école de guerre », de quoi sauver la face. Il leur a aussi été rappelé que leurs voisins et partenaires africains s’inquiètent de leur peu d’empressement à organiser des élections pour rendre le pouvoir aux civils, en février 2022, comme la CEDEAO l’exige.

La mauvaise gouvernance est devenue le vrai sujet, avec quelques coups bien mérités sur les doigts et une carotte aussi. Il fallait bien une ministre-soldate, plutôt qu’un distingué diplomate de salon, pour accomplir ça. Repos !

* 23 septembre – ‘’Torpillée dans le dos’’

Pour une fois qu’un contrat d’armement français n’était pas destiné à un dictateur tropical ! Avec l’Australie, les douze Barracuda à gazole dit ‘’classe Attack’’, constituaient le contrat du siècle, passé pour une fois avec une démocratie respectable et sérieuse. La marine cliente étant exposée, qui plus est, à l’expansionnisme chinois sur les mers du Sud jusqu’à la mer de Corail, c’était géostratégiquement sérieux. Un peu comme à l’époque où  l’Ile-continent faisait face  au militarisme du Japon. Raté, complètement raté ! Huit milliards passent sous le nez de ‘’Naval Group’’. Cherbourg et  la DGA s’en remettront : leur carnet de commandes est confortable. Mais la posture de moyenne puissance de la France : Boum, coulée !

Surtout, Paris pensait qu’un contrat aussi stratégique que celui-là scelle une solide alliance (la DGA a tendance à passer un accord de défense à chaque fois qu’elle vend un équipement militaire) et voilà qu’on hérite d’une crise stratégique et diplomatique d’ampleur. Le pire  est que  l’Amérique ait fait savoir, sans grâce aucune, à la France – son plus ancien allié – qu’elle ‘’ne compte pas’’ sur son échiquier stratégique. Cela creuse un énorme déficit de confiance. La colère un peu théâtrale du ministre Le Drian enfonce la France dans le rôle de l’épouse trompée. Elle l’expose aux apitoiements et diminue encore son statut de puissance.

 Par le petit bout de la lorgnette, on la voit en effet vexée à mort, au point d’adopter le registre du mauvais perdant colérique : le rappel des ambassadeurs (sauf avec  Londres) et toute une gamme de vitupérations (‘’Biden fait du Trump’’,’’ plus d’alliance’’ mais des ‘’coups dans  le dos’’, de la ‘’duplicité’’). La vieille épouse, trompée depuis 18 mois apprend soudain qu’elle est supplantée par une donzelle dont les ébats avec un cow-boy – plus costaud – ont été portés par une conjuration. Alors, elle gueule très fort. Dans la forme, on ne pouvait en effet faire offense plus disgracieuse : les trois conjurés ont rendu publique leur alliance exclusive et fermée à grand tapage d’annonces jubilatoires. Le cocufiage de la France a té rendu visible de tous, au point qu’on en oublie le cœur du sujet : l’inquiétante volonté de confrontation militaire avec la Chine.

La stratégie de pivot vers le Pacifique s’inscrit dans une perspective d’endiguement ( »containment ») assez archaïque Elle prend racine dans le besoin d’un ennemi extérieur pour insuffler à l’opinion américaine un esprit d’union sacrée et de grandeur retrouvée, une façon de transcender les fractures internes. Il y a une certaine continuité avec l’époque Trump, c’est vrai. Washington  a mis le grappin sur son club anglo-saxon (un concept très français, qui reprend du service) et, au passage, confisqué à son profit le contrat conclu par Naval Group, en vigueur depuis cinq ans. Il suffisait pour cela d’ imposer l’option de la propulsion nucléaire, que la France aurait pu fournir, mais dont Canberra ne voulait pas alors. On ne s’est pas attardé sur l’effet collatéral conduisant à dégrader la coordination stratégique avec la marine française dans une région du monde où Paris compte des territoires, de vastes eaux territoriales et une coopération active avec l’Australie. La stratégie américaine a emprunté la voie d’un ‘’coup’’ affairiste avec un fort parfum d’argent. Sans doute, la France est atteinte là où elle pèche souvent : exactement la même avidité à l’export d’armement, qui  lui tient lieu souvent, elle aussi, de politique extérieure. Le même ministre Le Drian aura géré l’une, en 2016, puis l’autre, dans la crise des sous-marins, signe aussi de la dérive vers les affaires des intérêts géostratégiques de long terme.

Car, dans cette affaire, tous les protagonistes ont opté pour le business avant la défense. L’Australie ne considérait sans doute pas Paris en allié intime, mais en simple fournisseur. Elle a néanmoins simulé le partenariat politique, sans être tout à fait pas satisfaite de l’évolution du coût du chantier (largement délocalisé sur son territoire) et par les délais que ceci entrainait. Canberra en aurait parlé avec Mme Parly.  Mais sans jamais évoquer une possible révision de ses choix, dit-on du côté français. Scott Morrisson parle de doutes anciens australiens, comme si le contrat était encore à négocier, qu’il n’y ait pas eu d’appel d’offres concurrentiel et qu’il n’avait finalement pas signé, en 2016. Est-il frappé d’amnésie ? La communication entre ‘’alliés’’ a dépassé le nul absolu.

Les médias français ne veulent considérer que l’aspect financier de ce coup de Trafalgar. Ils créent l’impression détestable que Paris pourra être ‘’consolé’’ avec un peu d’argent et quelques gentils mots. Belle absence de discernement !  Les Français, les Américains, les Australiens et les autres se montrent tous incapables d’exprimer à leurs opinions publiques les intérêts de long terme qui sont en jeu ! Aucun stratège militaire n’a d’ailleurs eu le droit de s’exprimer sur le sujet. Les partenaires européens campent sur la réserve, craignant encore ‘’un coup des Français’’ destiné à les mettre en porte-à-faux avec la ‘’matrice OTAN’’, dont ils connaissent l’usure… mais quoi d’autre ? L‘Union européenne comme les non-anglophones de l’Alliance s’habituent à absorber, au fil des crises, une dose croissante de doute quant à la consistance des engagements américains à l’égard de leurs alliés. Lassitude et résignation.

Le préjudice le plus durable sera bien sûr la perte de confiance et de cohésion entre alliés. La présence jubilatoire du gouvernement anglais dans le ’’club antichinois’’ – même comme ‘’5ème roue du carrosse américain’’ – casse l’engagement de Londres à rester aux côtés des membres de l’UE dans les crises stratégiques. L’existence de cette alliance de l’entre-soi (anglo-saxon) n’avait été communiquée à Paris que quelques heures avant son annonce fracassante aux médias. Pendant plus d’un an, donc, Londres a joué la dissimulation, le mensonge par omission, vis-à-vis de Paris. La coopération de défense franco-britannique aura du mal à survivre à ce qui est perçu comme une extension militaire du Brexit. Une rupture de cette sorte n’était pourtant pas souhaitée par l’ex-candidat Biden ni par Boris Johnson. On y est et on s’attend à ce que Washington et Londres recrutent à leur Club le Canada et la Nouvelle Zélande, dans la logique du programme ‘’Ears’’ d’espionnage, à cinq, du reste du monde. Surtout, la lune de miel franco-américaine, initiée par l’élection de Joe Biden, est pour un temps, torpillée. Tout juste publié, le concept Indopacifique de l’UE  se voit d’emblée contré, sans discussion possible, au profit d’une démonstration de muscle américaine. Dans la foulée du récent  retrait américain précipité d’Afghanistan, l’Occident se retrouve affaibli et divisé. Pas pour toujours, bien sûr mais le doute l’érode de l’intérieur. Pékin, Moscou, Ankara et beaucoup d’autres peuvent s’en réjouir !

* 17 septembre – un Sahel à tue et à toise

Adnan Abou Walid Al-Sahraoui, alias Awas, a été  tué par les forces françaises. Ceci a été confirmé par Emmanuel Macron en personne, sur Twitter, dans la nuit du 15 au 16 septembre : ‘’il s’agit d’un nouveau succès majeur dans le combat que nous menons contre les groupes terroristes au Sahel’’. L’action de Barkhane remonterait, en fait, à plusieurs semaines. Adnan Abou Walid Al-Sahraoui – Lahbib Abdi Said, de son vrai nom – était un ancien combattant sahraoui, passé par Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), avant de s’affilier à Daech. Devenu Emir de l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS) depuis 2015, il est tenu pour responsable de la plupart des attaques contre les étrangers et les populations villageoises dans la zone des ‘’trois frontières’’, aux confins du Mali, du Niger et du Burkina Faso. Son groupe avait revendiqué, en août 2020,  l’assassinat au Niger de six travailleurs humanitaires français et de leurs guide et chauffeur nigériens. Ses jihadistes agissent de façon plus sanguinaire encore que ceux du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), l’organisation rivale ralliée à Al-Qaida. Awas ciblait la France comme ennemi prioritaire… la réciproque était tout aussi vraie.

Ce succès de Barkhane va-t-il aider à justifier le retrait  de la force française au cours de 2022 ou, au contraire, accentuer le flottement des armées africaines,  peu susceptibles qu’elles paraissent de prendre le relais ? L’organisation djihadiste est-elle en voie d’attrition du fait de la neutralisation de plusieurs de ses cadres dirigeants ? La prochaine frappe serait, dit-on, destinée à Iyad Ag Ghali, le chef du GSIM. L’intéressé s’y attend. Ce groupe lié à Al-Qaida a développé une pratique d’administration des  territoires qu’il domine. Aux yeux de certains civils, notamment des Touaregs, sa gouvernance est plus supportable que celle de l’Etat malien, que celui-ci soit absent ou en posture de prédateur. Le plus gros problème se pose bien à Bamako et dans les autres capitales politiquement indéfendables.

Au Ministère de la Défense, on table sur une perte de cohésion des jihadistes liée à la disparition de leurs chefs historiques et à la montée d’une nouvelle génération moins unie et moins expérimentée. Dans tous les cas, les recrutements à la base ne se tariront pas. Lorsqu’elles s’allient entre elles, ces guerillas constituent des armées pléthoriques, coordonnées et habiles. Elles dépassent alors les capacités offensive ou défensive du petit (mais vaillant) dispositif français. La parade pourrait venir d’une stimulation des conflits intestins entre ces katibas sectaires, en jouant sur la rivalité Al Qaïda – Daech et sur les dissensions tribales. C’est une tâche très pointue et pas exclusivement militaire, mais également un jeu risqué, car la dynamique de la vengeance pourrait inciter certains chefs jihadistes à fomenter des attentats sur le sol européen.

* 6 septembre – Le volet américain de la disgrâce afghane

Comment réagis l’Amérique face au gâchis afghan : pas une défaite ? Certains éditoriaux l’affirment. On pourra effectivement pointer du doigt le fait que l’armée américaine n’a pas été taillée en pièces. Certes. Elle est partie parce qu’elle ne savait plus à quoi elle servait, ne réalisait plus aucune mission et avait mieux à faire en pivotant vers l’Extrême-Orient et vers la stratégie indopacifique, plus prioritaire. Cette guerre négligée n’a pas fait beaucoup de morts parmi les envahisseurs : 2300 ‘’seulement’’ (26.000 pour l’expédition russe de 1979) et son coût purement militaire aura été supportable pour l’économie étasunienne, mais elle a détruit sa propre légitimité morale.Tout est question d’angle de vue : plus on s’écarte de l’optique des capacités militaires et des choix tactiques – en fait contestables – que les états-majors vont devoir décortiquer, plus on entre dans une dimension d’absurdité et de disgrâce sur un plan d’ensemble.

L’armée américaine n’a pas été défaite (dans le sens physique), en Afghanistan, mais l’exécutif américain a failli à tous les niveaux civils et militaires et le peuple afghan va souffrir. Les choix politico-militaires ont été contradictoires, non-coordonnés et mal assumés. Ils s’avèrent désastreux, à commencer celui de s’enferrer sur le terrain social où l’ennemi n‘opérait plus. Il aurait fallu s’abstenir ou investir aussi, une bonne portion pachtoune du Pakistan, un pays nettement plus impliqué dans la menace terroriste. De même l’association aux opérations militaires de seigneurs de la guerre obscurantistes et de trafiquants-guerriers ethniques a compromis, dès le départ, l’émancipation citoyenne des Afghans. Comment prétendre promouvoir une accoutumance à la démocratie, dont ces alliés si peu recommandables incarnaient l’antithèse ? Pourquoi être resté, ensuite, sans mission claire, une fois Al Qaeda chassé du pays ?

Il semble que l’administration Bush ne savait pas quoi faire. Elle restait en l’Afghanistan… parce que son attention sur ce pays était faible par rapport à son obsession concernant l’Irak. Au point qu’il a fallu lancer un renfort offensif (‘’surge’’), alors que la situation d’ensemble se délitait, sans revue des plans ni réponse. En confrontation avec un monde rural profondément islamiste mais très majoritaire, les Américains ont négligé d’assurer la représentation et le rôle politique de la nouvelle classe citadine afghane, amarrée à la modernité. C’est pourtant elle qui a fait quintupler la population de Kaboul depuis l’invasion. L’accord passé avec les Talibans à Doha, en février 2020, a fait l’impasse sur cette question centrale et scellé un désastre politique : seul le retrait des troupes en bon ordre importait encore. Pendant un temps long, l’économie du pavot a prospéré de façon exponentielle, alimentant la domination des bandits éthiques et des talibans. Ce faisant, l’opium s’est considérablement diffusé dans les sociétés occidentales. En Afghanistan, il a fini de corrompre une société locale submergée de dollars. Ces citadins ont finalement été abandonnés dans une posture de traitres face aux nouveaux dirigeants talibans, lesquels avaient réussi à incarner à leur avantage le nationalisme et la justice. Le retrait était voulu et planifié de longue date, mais rien ne s’est passé comme prévu. Les derniers jours, mal gérés, ont tourné à la débâcle politico-humanitaire, devant des caméras qui ont fixé la tragédie dans tous les esprits. On oubliera les circonstances précises du fiasco mais les images tragiques saisies à l’aéroport de Kaboul resteront gravées longtemps.

A l’intérieur, la majorité des Américains ne voyait plus de sens à cette guerre, mais elle avait cessé de s’en préoccuper après l’exécution d’Oussama Ben Laden en 2011. Cette majorité ne croit plus qu’il soit raisonnable de vouloir changer la mentalité ou l’organisation d’autres peuples, une composante majeure de l’incompréhension entre le monde extérieur et l’Amérique ressentie depuis longtemps déjà. Mais on n’en fait pas un drame – hormis quelques ténors Républicains -, au plus un dépit. L’essentiel reste la primauté du leadership et l’avantage de prospérité face aux challengers. En fait, les Américains se focalisent bien plus sur l’état inquiétant de leur propre société clivée. C’est pourquoi Joe Biden s’oblige, avant tout, à ne pas compromettre son programme de réformes sociales.

S’exprimant au lendemain du repli précipité de Kaboul des derniers soldats américains, le président américain n’a pas admis l’énorme flop politique mais salué‘’l’extraordinaire succès’’ de la mission d’évacuation des Américains. Auparavant, le général Kenneth McKenzie avait annoncé la fin de la plus longue guerre des Etats-Unis, dans l’humiliation et le chaos. Certes, 90 % des Américains en Afghanistan, qui voulaient quitter le pays, ont pu le faire. ‘’Je n’allais pas rallonger une guerre éternelle et je n’allais pas prolonger le retrait éternel ‘’ se justifie Biden. Son rôle était d’’’achever le sale boulot’’ commencé il y a 20 ans et de tourner la page. ‘’L’obligation d’un président est de protéger et de défendre son pays […], pas contre des menaces de 2001, mais contre celles de 2021 et de demain », a-t-il encore martelé. Un cache-misère tout simplet.

Est-ce que tout cela suffit pour dresser un bilan ? En choisissant bien son angle on arrive toujours à positiver dans une perception américaine autocentrée. L’illusion impériale pourra rebondir un jour, mais s’agissant de théâtres stratégiques plus importants et ‘’mieux choisis’’ : ceux de l’Extrême Orient. L’affaire Afghane, bien qu’antérieure à l’expédition en Irak, s’effacera comme mineure et négligeable. Les Alliés resteront avec leurs doutes quant à la fiabilité des engagements américains. Il y a de quoi ! Pour ce qui est des ‘’petits’’ pays troublés, il est probable que, dorénavant, on y repensera deux fois avant de prétendre les transformer à grands renforts de ‘’nation building’’. Ca ne marche jamais et on le sait.

Après 1975, on avait parlé d’un syndrome vietnamien, à l’origine d’une crise de confiance générale. Le pays rencontrait alors de sérieuses difficultés économiques pour la première fois depuis 1945. Rien de tel aujourd’hui et, qui plus est, la conscription des jeunes par tirage au sort a disparu. Les guerres lointaines sont devenues l’affaire des politiciens et des militaires professionnels ‘’payés pour ce faire’’. Le repli afghan n’annonce pas, cette fois-ci, un déclin massif de la puissance américaine dans le monde mais il pose la question de son emploi futur. Sortira-t-on de la confrontation primaire des mâles dominants entre les grands gorilles de la forêt globale ?

* 3 septembre – Afghanistan : un cas d’abandon à la française

En Afghanistan, quelque 70 000 militaires français ont été déployés en opération, de 2001 à 2014, lorsque la France participait à la Force internationale d’Assistance à la Sécurité (ISAF) de l’OTAN. En treize années d’intervention, les armées ont passé quelque 1067 contrats pour le recrutement de ‘’Personnels Civils de Recrutement Local’’ (PCRL), en grande majorité des agents logistiques et des interprètes, dénommés ‘’tarjuman’’ en langue dari. Deux cent vingt d’entre ont été, à leur demande, admis en France sous statut de protection mais seulement une vingtaine, dans les deux semaines qui ont suivi la chute de Kaboul. C’est très peu. Depuis la prise de pouvoir par les talibans, le 15 août, la France officielle semble réticente à ouvrir les bras à ses anciens collaborateurs, confrontés ainsi que leurs familles à la menace d’une mortelle vengeance entre les mains des islamistes. Ainsi, le visa a été refusé à plusieurs dizaines d’entre eux. Au total, environ 1300 visas ont été émis pour les quelque 400 familles à protéger. 150 autres ont été laissées sur le carreau et non-invitées à embarquer, lorsque le pont aérien s’est achevé le 27 août.

Apparemment, aucune autre puissance occidentale engluée dans la débâcle afghane n’a fait aussi peu de cas de ses ‘’harkis’’ (le terme vise à établir un parallèle avec les troupes indigènes partiellement extraites d’Algérie en 1962). L’Italie, par exemple, a embarqué tous ses supplétifs et les contingents anglo-saxons ont rempli leur mission, tout au moins s’agissant de ceux ayant pu accéder à l’aéroport. Le ministère français de la Défense n’a assuré qu’un service ‘’décent’’ d’évacuation, partiel et sans excès, malgré l’engagement solennel au plus haut niveau de la République de ‘’protéger ceux qui ont travaillé pour la France’’. Et encore, le langage, même déconnecté des réalités, n’a pas toujours été noble. Le premier réflexe, au beau milieu des congés d’été, a été d’annoncer très officiellement aux Français – un peu éberlués – qu’on anticiperait et on les ‘’protègerait des flux migratoires irréguliers’’. Les serviteurs afghans de la République qui ont risqué leur vie sur le terrain des combats assimilés à des ‘’migrants’’ ? Il n’y a pas d’excuse à l’absence d’évacuation complète des tarjumans de la France, même si, en fin de comte, une improvisation à la hâte s’est imposée. Paris s’expose surtout au soupçon de désengager sa responsabilité au sein de la coalition déployée avec son aval actif et sa participation, autour du grand allié américain, sous Jacques Chirac puis Nicolas Sarkozy. Cela aurait affecté la perception du devoir de protéger son propre camp dont ceux qui ont agi sous l’étendard tricolore.

Les dirigeants français ont tiré, avant d’autres, les enseignements de l’occupation absurde et impossible d’un pays essentiellement absorbé dans ses guerres civiles obscures et interminables et, par ailleurs, jusqu’à récemment déserté par les centrales terroristes. C’était un fait positif. Mais les autorités ont été prises de court par la soudaineté de la chute de Kaboul, une issue qu’elles savaient inévitable depuis fort longtemps mais qu’elles n‘avaient pas préparée. Ont-elles pensé être exonérées de leurs devoirs de puissance combattante du fait du départ des troupes françaises dès 2014 ? Sept années de distanciation d’avec une cause perdue d’avance expliqueraient cette coupable indifférence. Voyant venir le fiasco, on s’est persuadé que l’intervention militaire était exclusivement américaine, à fortiori à l’heure de la défaite. Pourquoi donc en payer la note ? Pour en externaliser la gestion des  »flux », on a envisagé de les canaliser vers trois pays de transit fondamentalement hostiles : le Pakistan (la mère-patrie des talibans, ceux qui menacent les fugitifs afghans), l’Iran (un pays hostile aux chiites, farouchement anti-démocratique et anti-occidental) ou la Turquie (fort lointaine, sans frontière commune avec l’Afghanistan et qui ne veut plus accueillir). Cette façon d’expédier ses collaborateurs comme les autres victimes vers l’enfer est accablante de cynisme ! La bataille électorale, qui justifie tout, devra-t-elle être un concours d’inhumanité ? Les Américains, un peu moins brutaux, ont jeté leur dévolu sur l’Albanie et le Tadjikistan.

D’après plusieurs media, cette mollesse à protéger les tarjumans relèverait d’un principe gestionnaire : le ministère français de la Défense compterait quelque trois mille six cents auxiliaires, sous d’autres latitudes, dont il entend pouvoir se défaire à sa guise. Donc il ne serait pas question de créer un précédent à Kaboul ! Pour se donner bonne conscience face aux questions de la société civile, ses avions ont extrait 2600 malheureux civils du guêpier afghan, mais pas forcément ceux à qui les Armées devaient le plus. 2600, ce n’est pas rien, mais ce n’est pas non plus du zèle : c’est en tout cas deux fois moins de malheureux que sauvés par l’opération italienne.

La règle du ‘’toujours et volontairement trop tard’’ est devenue la norme. Un parti-pris malin sans âme. Il convient ensuite de parler sur la scène internationale pour se mettre en scène avantageusement devant les concitoyens-électeurs. Comme si la défaite de l’Occident n’était pas scellée, la France et le Royaume Uni ont joué au Conseil de sécurité des Nations Unies une comédie quant à la création d’une zone de refuge internationale à Kaboul, afin d’abriter et d’exfiltrer les nationaux afghans et étrangers laissés en rade. On a atteint un sommet dans l’art de ne pas entendre le ‘’non’’ – logique et définitif – des talibans, maîtres du terrain et n’ayant aucune raison de le céder aux ‘’envahisseurs défaits’’. Sourds aux réalités, les pays de l’OTAN ont égrené leurs conditions pour reconnaître les vainqueurs : laisser tous les Afghans qui le veulent partir sur des vols civils en acceptant les documents de voyage étrangers (mais où obtenir un visa ?), neutraliser la présence des centrales jihadistes pour qu’elles ne bénéficient pas de base d’action terroriste, garantir l’éducation des filles, l’intégrité physique de ceux qui passent pour des traîtres, les droits humains, etc. La débâcle se termine en tragicomédie. Il faut vite oublier. Et pourtant, la situation au Sahel, certes différente mais perçue sous le même angle par les populations musulmanes, ne risque-t-elle pas d’asséner bientôt à la France un choc plus direct et plus redoutable ?

* 2 septembre – Afghanistan : le monde se  »désoccidentalise »

Le général Donahue, dernier soldat de l’Occident a ré-embarqué le 30 août depuis l’aéroport de Kaboul : presque un fuyard. Quatre présidents américains successifs auront voulu ‘’faire revenir les boys’’ d’Afghanistan, le consensus intérieur paraissant en béton sur cet objectif peu glorieux mais très réaliste. Joe Biden est passé à l’action, dans une sorte de compromis dicté par ‘’ceux d’en face’’. La moitié non-américaine des forces de la coalition (hormis les Français, partis dès 2014) a été entrainée dans une spirale de défaite cuisante. L’armée afghane – en fait un réseau de supplétifs mal encadrés, aux effectifs surévalués – s’est effondrée en moins de dix jours, alors qu’elle était sensée ‘’tenir au minimum un an’’. Elle ne croyait plus être un acteur autonome et avoir une mission. Le régime allié de l’Occident a implosé d’un seul coup d’un seul : pchsssiht !

Sans grande opposition, les talibans ont su investir Kaboul de façon spectaculaire et coordonnée, tel le Viêt-Cong s’emparant de Saïgon, en avril 1975. Du coup, les plans d’évacuation qu’on laissait dormants ’’pour ne pas envoyer le mauvais signal à l’ennemi’’ ont dû être improvisés dans la pire des précipitations. La pagaille a achevé d’enflammer les blessures de la défaite politique et de l’abandon militaire et d’en faire une véritable débâcle politico-humanitaire. On peut, sans exagérer, parler d’erreur historique (il fallait quitter l’Afghanistan dès Al Qaeda délogée vers le Pakistan, en 2002-2003), mais aussi de tragédie ponctuée de pertes humaines révoltantes autant qu’inutiles. L’avenir, pour l’Occident, sera-t-il à l’introspection de ses fautes stratégiques et de ses illusions naïves ou seulement à la recherche de boucs-émissaires ? Joe Biden est le premier visé en ligne de mire, bien que la dérive mentale en revienne à toute une école de pensée stratégique fondée sur l’intervention en force et que l’opinion outre-atlantique ait bien trop tardé à remettre ces errements en cause.

Des centaines de milliers d’Afghans affolés sont restés prisonniers dans la nasse, après s’être désignés comme fuyant les talibans. On ne peut plus faire grand-chose pour eux. L’Amérique n’avait qu’une obsession : déguerpir au plus vite en limitant sa propre casse. Tous les contingents de la coalition ont tenté de sauver ce qui pouvait l’être (un tout limité aux personnes encerclées dans l’aéroport), mais le pont aérien tardif et forcené n’a permis d’accomplir que la moitié de leur devoir humanitaire. 120.000 personnes ont été acceptées à bord, dans le plus grand désordre, laissant derrière elles leurs familles ou parents. Elles n’ont pu que s’accrocher aux ailes étrangères. Les conséquences des séparations comme des abandons se feront sentir longtemps encore.

Comme si cela ne suffisait pas, la tragédie a pris une allure de massacre – une centaine de morts – du fait de la résurgence de Daech, franchise afghane (Etat islamique au Khorasan) dont les attaques terroristes contre l’aéroport ont rajouté au drame qui s’y jouait une dimension d’horreur et de panique. On était venu en Afghanistan chasser les terroristes : c’est eux qui harcèlent nos partants. Les services de renseignement occidentaux en sont arrivés – toute honte bue – à solliciter l’aide des talibans pour aider à protéger cette foule et leurs soldats, non sans éviter d’ultimes maladresses (les représailles américaines ont décimé une famille). On ne sait rien des activités projetées par Al Qaeda depuis ses bases afghanes, sauf que ses tueurs sont là, de nouveau. Les talibans les tiendront-ils à distance ? C’est pourtant l’organisation contre laquelle toute l’expédition avait été déclenchée en décembre 2001 par l’ex-président Bush. De toute façon, l’histoire ne pourra plus se rejouer en boucle, l’échec est trop inhibant.

Sur le plan diplomatique – mais les experts seraient-ils les seuls concernés ? – la descente aux enfers avait été entamée sous Donald Trump, avec la conclusion à Doha en février 2020, de l’accord entre Américains et Talibans sur les modalités du retrait des troupes de l’Oncle Sam. Un scénario auquel la réalité ne s’est pas conformée : vanité de la diplomatie ! L’Amérique s’était privée de toute marge de manœuvre politique en échange de la protection de ses troupes. Le pouvoir politique à Washington a délibérément omis de se préoccuper de l’avenir politique de l’Afghanistan après son retrait projeté. Le peuple afghan et sa culture sont restés des phénomènes incompréhensibles pour les têtes d’œuf du Pentagone et du Département d’Etat. Rien n’a suivi le principe de réalité dans leurs présomptueux scénarios de  »nation building ». La perte de confiance en soi-même subie par leurs alliés afghans a dû commencer là : ils se savaient factices. Le calendrier a ensuite été dicté par la partie talibane. Privés de renseignement comme d’emprise sur le terrain (hormis le tarmac de l’aéroport), les représentants américains s’en sont remis, contre les menaces de Daech et contre Al Qaeda, à la ‘’coopération opérationnelle’’ de l’ennemi-taliban, celui là-même qu’ils étaient venus abattre : invraisemblance et humiliation. Dès le désastre accompli, ils se sont empressés de continuer leurs pourparlers par le truchement du Qatar, le grand protecteur des frères musulmans. Le concept de ‘’gouvernement de transition’’ que les Occidentaux et, à leur façon islamiste, les talibans mettent en avant pour sauver la face ou pour ne pas trop effrayer tient, lui, de l’hypocrisie pure. On dotera probablement le Califat d’une façade décorative mais le pouvoir restera solidement ancré chez les mollahs et leurs chefs militaires.

Au même titre, la zone de refuge ( »safe zone ») dont les diplomates français et britanniques font grand cas à l’ONU restera à l’état de mirage. Le ‘’Non’’ du pouvoir taliban, vainqueur militaires et maître des lieux, tranche la question. Mais l’Occident s’enfonce dans le déni de sa mise hors-jeu. Il s’accroche aux solutions devenues trop tardives et donc impossibles à mettre en œuvre. Il exorcise, ce faisant, sa mauvaise conscience envers les Afghans abandonnés. Se déporter du terrain afghan vers le forum new-yorkais est bien moins dangereux et peut donner le change. On mime une activité diplomatique ‘‘soutenue’’ à l’intention des opinions publics.

Les chancelleries sont surtout anxieuses de voir la Chine, la Russie, la Turquie et les pays du golf redoubler de réalisme et de complaisance pour s’assurer les bonnes grâces des talibans : tranquillité chez eux contre coopération économique et relations diplomatiques avec Kaboul, voilà les termes du marché. A l’opposé, les pays de l’ex-coalition posent, eux, des préalables juridiques (libre sortie des Afghans de leur pays, scolarisation des filles, droits humains…) et, du coup, ils intéressent moins le nouveau califat, quels que soit l’état délabré de son économie et de ses finances. Les talibans trouveront chez des voisins plus massivement hostiles à l’Occident l’expertise et l’argent qui leur font défaut.

Un nouveau monde émerge sur lequel les Etats Unis et l’Europe ont perdu prise.