* 7 avril – Les têtes de Turc de Pékin

Au Xinjiang (Turkestan oriental), les tensions entre la majorité locale musulmane (principalement ouïgoure) et la majorité nationale han (Chinois de souche installés localement en colons) se traduisent en épisodes d’accrochage puis de répression. Les deux responsables locaux de la Justice et de l’Education, des hauts fonctionnaires ouïgours ‘’collaborateurs’’ de Pékin, administrant des secteurs traversés par de vives tensions ethniques, viennent d’être condamnés à mort pour  »séparatisme islamique’’. Ces condamnations, assorties d’un sursis de deux ans, sont, en pratique, commuées en détention à perpétuité. La Révolution a dévoré nombre de ses enfants. Au tour de l’administration de clouer au pilori ses collaborateurs non-Han. Le plus étonnant est que le régime pékinois n’ait rien appris de ses purges passées, par catégories entières de citoyens. C’est de ces épisodes d’ogre engloutissant sa progéniture que l’Ankar des Khmers rouges s’étaient inspirées dans les années 1970. Elles n’étaient plus de mise sous Deng Xiaoping. L’atavisme réémerge sous Xi Jinping.


Plusieurs pays, dont les Etats-Unis, évoquent un génocide dont les Ouïgours musulmans et à, un moindre degré, leurs coreligionnaires Kazakhs, Kirghiz et Tadjiks seraient les victimes. Il n’est sûrement pas conçu comme tel, mais l’obsession de régner sur les consciences et d’imposer des comportements contre-identitaires conduit au même résultat. Et, plus que jamais, la fin justifie les moyens. Les nombreux responsables pékinois que ces méthodes rebutent doivent cacher leurs sentiments ou affronter les sanctions du Parti. Plusieurs organisations de défense des droits de l’homme estiment à plus d’un million le nombre des Ouïgours internés dans des centres de rééducation depuis 2017. Pékin affirme que ces sites fermés abritent des ‘’centres de formation professionnelle’’ destinés prémunir les Ouïgours du séparatisme et des pulsions d’attentats qui leur sont attribuées. Juste la même chose, mais formulée en langue de bois. Comment ne pas réagir à cette reconnaissance cynique d’un traitement ethnique collectif contraire à tout critère de droit, infligé à cette communauté sunnite dont les représentants sont tous présumés coupables et ‘’modifiables’’ à volonté ?

*24 mars – UE – Chine : regards obliques

Avis de tempête sur les relations entre Pékin et l’Union Européenne ? Coup sur coup les ambassadeurs chinois en France, en Belgique, en Allemagne et au Danemark ont été convoqués. Le Quai d’Orsay a dénoncé pour sa part les « propos inacceptables » de l’ambassadeur de Chine, Lu Shaye, à l’encontre de parlementaires et d’un chercheur français ( »petite frappe, hyène courante »). Convoqué, le représentant de la Chine a omis de se déplacer, évoquant des « problèmes d’agenda ». Il a été enjoint – publiquement – de respecter la règle diplomatique en la matière.

« Après la multiplication des propos inacceptables tenus publiquement par l’ambassade de Chine ces derniers jours, y compris sous la forme d’insultes et de menaces à l’encontre de parlementaires et d’un chercheur français, nous rappelons les règles élémentaires consacrées par la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques qui s’attachent au fonctionnement d’une ambassade étrangère, notamment s’agissant de sa communication publique ». « L’ambassade est invitée à s’y conformer strictement ». « Ni la France, ni l’Europe ne sont des paillassons’’. De tels rappels à l’ordre et aux bons usages – largement répercutés par les médias – constituent en soi une réprimande sévère. L’ambassadeur LU, un des ‘’loups guerriers’’ de Xi Jinping, s’était déjà fait épingler pour sa sortie, en avril 2020, sur le personnel médical français censé ‘’avoir déserté les EHPAD et laissé mourir leurs pensionnaires’’. Curieux registre diplomatique, qui renoue avec la propagande des années 1960 ! LU reprendra l’attache du Quai mais, selon l’Ambassade, ce sera pour dénoncer les sanctions imposées par l’UE et les  »questions liées à Taïwan ». A pique envoyée sur le devoir de courtoisie, contre-pique pour culpabiliser l’adversaire. Le Quai estime que l’ambassadeur se déchaîne ‘’pour plaire à ses autorités’’, plutôt que par souci de la relation bilatérale.

La crise diplomatique entre Pékin et l’Union européenne se cristallise désormais sur les sanctions de représailles (interdiction de visa) contre 10 personnalités européennes – dont l’eurodéputé français Raphael Glucksman. Ils sont coupables d’avoir dénoncé les violations massives des droits humains dont est victime la communauté Ouïghoure du Turkestan oriental (Xinjiang). Cette dénonciation, dans le sillage de prises de position américaines très fermes, a conduit Bruxelles à sanctionner symboliquement (le symbole est une arme politique) quatre dirigeants responsables de la répression au Xinjiang.

Les droits humains sont un devoir de justice. Mais celui-ci implique un regard constant et identique sur les régions et les pays où ils sont transgressés, ceci, toujours sur la base des droits et libertés fondamentaux (Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948) ou/et du droit international humanitaire. Tout en approuvant l’UE sur le fond, on peut s’interroger sur l’opportunisme du choix du moment. En supposant que D. Trump serait parvenu à se maintenir à la Maison Blanche, son jugement sur la question Ouïghoure aurait été identique. Mais alors l’Europe ne l‘aurait pas relayé. La solidarité transatlantique reprend force – tant mieux – et l’on peut comprendre que cela dérange certains dirigeants, à Pékin, géopolitique oblige.

* 19 mars – Biden et Xi : tout se dire ?

Coup sur coup, la giclée envoyée à la face de  »Poutine, le tueur’’, puis une explication des gravures, peu aimable, avec les locataires de la Cité interdite. Joe Biden entend se faire respecter et il commence très fort. Le retour de l’Amérique sur la scène mondiale se fait avec fracas. C’est le prix que le président américain attache au rétablissement de la crédibilité de son pays, le fameux ‘’leadership’’. Conçus comme une prise de la température bilatérale entre ‘’adversaires systémiques’’- sur la base du rapport de forces – les entretiens d’Anchorage, conduits par le secrétaire d’État Antony Blinken et son collègue conseiller pour la Sécurité nationale, Jake Sullivan, avec les deux principaux architectes de la diplomatie chinoise, ont été marqués par une tonalité ‘’franche’’, selon la graduation synonyme d’absence totale d’aménité et d’entente entre les parties.

D’abord, bien marquer les désaccords et confirmer la largeur du fossé. « Nous allons discuter de nos profondes inquiétudes au sujet des actes de la Chine s’agissant du Xinjiang, (le sort des Ouïgours), de Hong Kong, de Taïwan, des cyberattaques contre les États-Unis et de la coercition économique contre nos alliés … Chacun de ces actes menace l’ordre fondé sur des règles qui garantit la stabilité mondiale », a martelé A. Blinken. Dénonçant la ‘’mentalité de guerre froide’’, Yang Jiechi a riposté, fidèle à son bréviaire : « La Chine est fermement opposée aux ingérences américaines dans les affaires intérieures de la Chine… et nous prendrons des mesures fermes en réponse’’.

Le climat de nouvelle Guerre froide s’est épaissi au fil des décennies. Il s’était figé en bras de fer commercial et technologique, assez brouillon, sous la présidence de D. Trump. Mais, pour son successeur, la raideur américaine doit être mobilisatrice de la communauté internationale. Washington veut désormais sortir du ‘’duel de cow-boy à la sortie du saloon. Il ambitionne une approche plus collective, plus multilatérale, en sa qualité de ‘’chef de file’’ (des nations libres), bien entendu. Pour cela, il fera fond sur les défis globaux à relever. On s’achemine à donc, à nouveau, vers une compétition – peut-être, une confrontation – idéologique entre blocs. Ce choix imposé d’un camp ou d’un autre reviendra à inhiber toute initiative tierce d’apaisement des tensions. La France, en particulier, a horreur du caporalisme (choisissez votre camp et tenez y vous !). Elle se méfie de la moralisation politique du bien, du mal et du devoir d’agir. Aux Etats-Unis, au contraire, la traduction en termes de valeurs sociétales des objectifs de politique extérieure fait le plein des voix et des votes. L’histoire ne repasse pas les plats, on le sait. La salve initiale tirée sur la Chine n’exclut pas des arrangements  plus pragmatiques, par la suite. Washington ne souhaite sûrement pas casser le mécanisme du Conseil de Sécurité ni bloquer la résolution des crises régionales. Mais Paris ferait bien de calibrer soigneusement son rôle (et celui de l’Europe) dans la partie de catch qui s’engage entre les deux Goliath du Globe.

* 11 mars – Match Potus – Confucius

Si Donald Trump se montrait surtout agressif et protectionniste à l’égard de la Chine, jouant avec délectation sur le registre des taxes commerciales, son successeur ne s’annonce guère plus indulgent. Depuis l’époque Clinton, Pékin est perçu comme un rival stratégique menaçant, par la classe politique américaine, Démocrates et Républicains confondus. Une méfiance ‘’systémique’’ a guidé les administrations précédentes. Nulle surprise que le dossier ‘’Chine’’ soit la priorité déclarée de la politique étrangère actuelle . Joe Biden a clairement marqué qu’il optait pour l’endiguement (‘’containment’’, en anglais), un mode combinant le bras de fer avec une dose de partenariat raisonné, afin d’éviter l’emballement vers un affrontement frontal dont personne ne veut. L’Amérique ne peut pas faire non plus abstraction de l’imbrication de son économie et des ses finances avec son adversaire principal. La Chine non plus.

Néanmoins, le président démocrate entend bâtir un rapport de force qui lui soit plus favorable, face aux ambitions hégémoniques de la Chine. L’idée est de multiplier les alliances avec les contrepoids disponibles. En prémices au premier dialogue direct sino-américain, prévu la semaine prochaine en Alaska, il mobilise le ‘’Quad’’, un forum de puissances de la zone indo-pacifique (États-Unis, Australie, Inde et Japon) toutes également inquiètes des ambitions stratégiques chinoises. Parallèlement, les Secrétaires d’état et de la défense se rendront en Corée du Sud et au Japon, pour s’entretenir du même sujet. Créé en 2007, le Quad avait très peu fonctionné sous les prédécesseurs de Biden, mais devrait devenir une composante de la politique d’endiguement. Loin d’être innocent, cet outil présente une capacité – limitée mais préoccupante – à accentuer la division de l’Asie en blocs concurrents. Ces concertations à quatre préparent une échéance : celle du premier contact officiel entre les États-Unis et la Chine, à en Alaska, réunissant Anthony Blinken (Secrétaire d’Etat) et Jake Sulliban (Conseiller à la Sécurité nationale), pour les Etats Unis et, côté chinois, Wang Yi (ministre des Affaires étrangères) et Yang Jiechi (son prédécesseur et mentor au sein du Bureau politique), les deux plus hauts responsables des relations internationales du PCC. Cette rencontre ne remettra pas en cause le maintien d’un fil de dialogue entre les deux capitales. En revanche, elle permettra aux deux parties de mieux cerner ce qui ressort de la part – insoluble – de rivalité (le leadership stratégique, les droits humains…) et ce qui peut rééquilibrer la relation dans le sens de progrès (la priorité climatique, la santé, les complémentarités économiques…). La précédente guerre froide américano-soviétique avait accouché d’un âge de raison : la détente. Elle fut temporaire mais constructive. Joe Biden ni Xi Jinping (qui se sont rencontrés quand le premier était vice-président) ne l’ont sûrement pas oublié.

* 05 mars – Big Brother mange Hongkong

Moins d’un an après avoir imposé à Hong Kong sa loi sur la sécurité nationale, Pékin poursuit la destruction du statut de la Zone administrative  »spéciale », tel que garanti par l’accord de 1994 avec le Royaume Uni, ratifié par les Nations Unies et plébiscité par les manifestations monstres de la population. Les chambres législatives du Régime (Assemblée Nationale Populaire et Conférence Consultative Politique) tiennent leur grand-messe annuelle, l’occasion idoine pour s’attaquer au système électoral  »privilégié » de l’ancienne colonie. Cette charte de gouvernement était le dernier vestige restant de l’engagement solennel de la faire cheminer vers la démocratie (suffrage universel) contenu dans l’accord de 1994 avec Londres et amorcé avec la dévolution de souveraineté à la Chine, en 1997. Malgré sa spécificité, son aura internationale et le haut niveau d’éducation de ces citoyens (ou plutôt à cause de leur conscience politique affirmée), Hongkong en sera frustrée. Cette mise à mort de l’autonomie s’effectue par abrogation de la Charte de gouvernement et le transfert du pouvoir exécutif à des « patriotes », serviteurs inconditionnels du Parti-Etat pékinois. Opportunistes ou stipendiés, ils n’agiront que sur les ordres de Xi Jinping. Hongkong a changé de maître mais elle revient à son statut de colonie d’antan, sous un joug beaucoup plus durable, proche et inhumain. Dans la Chine actuelle, aussi bien des campagnes sous-développées comme celles des Ouïgours du Turkestan oriental (cf. brève de mercredi) que des foyers religieux (Tibet) ou une métropole de service ultrasophistiquée sont bons pour une forme ‘’moderne’’ de l’esclavagisme. Un petit blog à deux sous peut le dire facilement mais les responsables des pays démocratiques craindraient trop de s’exposer à un déluge de rétorsions économiques et diplomatiques en validant ouvertement ce lamentable état de fait.

* 02 mars – Bientôt, la bombe théocratique ?

Une nouvelle série de provocations et de représailles s’ouvre entre Téhéran et ses adversaires après plusieurs mois de relative retenue iranienne. Le 1er mars, le premier ministre israélien, B. Netanyahou, a accusé Téhéran de l’attaque d’un cargo israélien, dans le golfe d’Oman, et a laissé présager d’une réplique prochaine. Ce n’est pas vraiment une surprise que Jérusalem se mette en travers des tentatives de Washington – jusqu’ici infructueuses – pour renouer le fil de la négociation nucléaire avec la République des Mollahs. Mais les mollahs sont les premiers à faire monter les enchères en testant rudement les nerfs de l’administration Biden. Téhéran refuse ainsi l’invitation européenne – qu’elle avait pourtant suscitée – à rencontrer les six signataires de l’accord de 2015, incluant les États-Unis. En signe de sa mauvaise humeur, l’Iran bloque certaines visites d’inspecteurs de l’Agence Internationale de l’Energie atomique, tout en tolérant certains contrôles à distance, par caméras. Dans le nord de l’Irak, des tirs de missiles ont été effectués contre une base américaine, suivis, en représailles, d’un bombardement de positions iraniennes en Syrie. C’était le premier acte de guerre de l’administration Biden. L’Iran est averti.


Pour J. Biden, la tâche s’annonce ardue. Ses méritoires invites au dialogue, comme ses fermes pressions, ne vont pas remettre en selle l’accord de Vienne comme par enchantement. Il va lui falloir poursuivre jusqu’au bout la partie au bord du gouffre. Les préliminaires d’une négociation ont achoppé sur l’ordre du jour. La levée totale des sanctions unilatérales américaines constitue le préalable imposé par Téhéran, ce qui reviendrait pour l’Occident, la Chine et la Russie, à concéder d’emblée tout à l’Iran, sans garantie en retour. L’idée occidentale d’élargir les pourparlers aux moyens balistiques et aux relais de miliciens armés de la République Islamique dans la région crispe assurément le Guide et ses Pasdarans (gardiens de la révolution), de même qu’elle heurte sans doute le nationalisme de beaucoup d’Iraniens, néanmoins désireux d’un retour de la Paix. La frange la plus dogmatique de la théocratie iranienne tient à exhiber son intransigeance, à l’approche d’élections qu’elle entend remporter contre la nébuleuse supposée ‘’pragmatique’’, à vrai dire difficile à cerner, en fait, contre le peuple. De là à supposer que les tirs de roquettes des Houthis yéménites sur l’Arabie saoudite et les actes de piraterie en mer des Pasdarans soient inspirés par la dictature chiite, il n’y a qu’un pas. Si l’Iran devenait une démocratie, la méfiance se dissiperait rapidement. Les classes moyennes de ce pays ne demandent qu’à frayer avec l’Europe et les Etats Unis, dans le respect de la dignité de chacun. On pourrait même spéculer que la progression de ce pays vers le seuil nucléaire – une mauvaise nouvelle, en termes de prolifération – serait en partie compensée par son insertion ‘’raisonnable’’ dans l’équilibre de la terreur. Voyez ce qui est arrivé à l’Inde, à la fin des années 1990.

* 29 janvier – Le monde dans une seringue

Les Nations Unies, avec le programme Covax, l’Europe des 27 aussi, n’ont produit que des velléités de solidarité sanitaire. Mais, fi du multilatéralisme, l’heure est à marquer des points en poussant des intérêts égoïstes. L’avenir de la population, de l’économie, des élections : ces enjeux positionnent les nations en concurrentes, face au virus. Alors que la menace est globale et indivisible, la difficulté à percevoir un salut commun ravive les réflexes de chacun pour soi. La course aux vaccins illustre tristement ce cloisonnement du monde. Au jeu de la mise sur le marché et de la production de masse, les États-Unis (vaccins Pfizer et Moderna), le Royaume-Uni (vaccin AstraZeneca), la Chine (vaccins Sinopharm et Sinovac) et la Russie (vaccin Spoutnik-V) sont gagnants. Après avoir calculé large, lors de son appel à fournisseurs, l’Union européenne vit douloureusement sa pénurie de vaccins, liée aux aléas de la production… ou de la distribution. Tous les producteurs approchés ont fait défaut, partiellement ou totalement. De plus, la transparence et la philanthropie ne sont pas les qualités premières des laboratoires pharmaceutiques. l’UE cherche alors des fautifs : on esquive la vérité, on règle publiquement des comptes pour parer à tout soupçon. La propagation plus rapide des variants du Covid, dont les mutations vont forcément se multiplier, accroît le stress chez les décideurs et l’angoisse chez les gens.

Pour ce qui est de vacciner les populations, Israël détient le pompon, avec un tiers déjà immunisé. Au Royaume-Uni, Boris Johnson mise sur la disponibilité des doses pour démontrer que, grâce au Brexit, le Royaume-Uni protège mieux la population que ses homologues continentaux. Ces derniers ont usé la patience et la résignation des populations et cherchent des repoussoirs dans les erreurs des voisins. Leur rapidité à délivrer le vaccin dictera largement leurs chances de réélection , au risque de négliger les libertés et les autres formes de détresse humaine. Comment agir alors ‘’par-delà les frontières’’ ? Au contraire, on se claquemure à l’intérieur de celles-ci.

La géopolitique vaccinale a redessiné les blocs que l’on croyait disparus. Les Etats occidentaux ont acheté 90 % des doses des deux vaccins américains et sont fermés au reste du monde. Cela crée une rancune bien compréhensible dans les pays du Sud. Dans l’autre camp et face à ce repli égoïste, la Russie et, plus encore, la Chine gagnent en termes de sphère d’influence et de parts de marché, en proposant des solutions adaptées au monde émergent.  »Un parfum de Guerre froide’’, dira-t-on. Mobilisons vite la médecine de la Paix !

* 26 janvier – Passe d’armes sino-américaine

Trois minutes après la prestation de serment de Joe Biden, Pékin a imposé des sanctions contre 28 responsables de l’ex-administration Trump. La charrette inclut l’ancien Secrétaire d’Etat Mike Pompeo et transporte tout le gotha des cadres Républicains ayant traité de la relation avec la Chine. Par ailleurs, ’’les entreprises et les institutions auxquelles [les coupables] sont associés seront interdites de relations commerciales avec la Chine’’. Punir d’anciens officiels ayant quitté leurs fonctions, ceci au motif qu’ils ont ‘’sérieusement violé la souveraineté de la Chine ces dernières années » revient à s’arroger un droit de censure à rebours, bien différent du droit à réagir, sur le coup, dont a légitimement usé l’Empire. Voilà un rajout non-sollicité au procès en destitution du milliardaire à la houppe orange, qui s’ouvrira le mois prochain. Les maîtres de la Cité interdite se placent virtuellement à égalité d’autorité avec le Congrès américain pour juger du passé. En décembre 2020, l’administration Trump avait, certes, interdit l’accès du territoire américain à quatorze responsables chinois impliqués dans la répression à Hongkong, mais le gouvernement chinois ne s’était pas particulièrement défoulé sur le coup. La vengeance est un plat qui se mange froid. Les nouveaux dirigeants démocrates ont évidemment déchiffré cette sentence impériale comme étant à eux destinée : une mise en garde condescendante relative à leur politique chinoise, qu’ils devront entourer de toutes les précautions nécessaires pour ne pas heurter la RPC. Pas d’état de grâce, ni de préjugé favorable au départ, donc. La nouvelle porte-parole du Conseil de sécurité nationale n’a pas manqué de réfuter fermement l’avertissement céleste, qualifié de ‘’non-productif et cynique’’.


Un autre  »défi chinois’’ attend Washington. C’est l’accord politique sino-européen sur les investissements, signé par la Commission européenne le 30 décembre 2020 et publié le 22 janvier. Il paraît à beaucoup ‘’léger’’, voire ‘’cosmétique’’, sur les droits humains, un sujet qui tient plus à cœur aux démocrates américains. Les informations sur la réduction en esclavage des Ouighours, connues entretemps, ont suscité le malaise. Bruxelles et les 27 gouvernements européens, qui ont donné la priorité à l’économie sans s’assurer de contreparties sur l’état de droit et la réciprocité des concessions, se retrouvent sur la défensive, face au Parlement de Strasbourg et à l’allié américain.
Il paraît à beaucoup de dirigeants occidentaux ‘’problématique’’ de toucher aux cordes sensibles de la Chine. La deuxième puissance économique mondiale (et future première) se positionne comme sauveteur de l’économie mondiale, dans cette terrible période de récession. Elle est, de fait, la seule qui soit encore fonctionnelle, un motif d’espoir et de respect. L’activisme chinois en matière de libre échange engrange succès après succès : quatorze pays de la région Asie-Pacifique ont signé à l’initiative de Pékin, un Partenariat régional économique global (RCEP), en novembre. Un mois plus tard c’était l’accord d’investissement avec l’UE. Les nouvelles routes de la soie prennent forme et l’OMC a été mise totalement hors-jeu. 2021 verra la vague s’amplifier, tandis que l’administration américaine restera empêtrée dans le Covid et l’apaisement des affrontements civils.  »Nous devons construire un socialisme qui est supérieur au capitalisme, et poser les bases d’un avenir où nous gagnerons la position dominante’’, tel est le maître-mot de Xi Jinping, un plan clairement hégémonique et pas si mégalomane que ça. Cette position de souverain de la communauté mondiale, visée à l’horizon de 2049 (centenaire de la Révolution) implique une nouvelle hiérarchie planétaire, marginalisant les Etats-Unis et leurs alliés européens, japonais, australiens, etc. Pourquoi donc offrir des concessions – dangereuses pour la stabilité interne chinoise -, à ceux dont on prépare le repli et l’effacement ? “

* 7 janvier – Gilets stars and stripes et combattants de la liberté

La tentation est grande de consacrer cette brève à l’assaut du Capitole par l’équivalent américain des troupes de choc des gilets jaunes. Nous vivons tous sous la même enseigne, celle de la pandémie de populisme. Tous ? C’est faux : aujourd’hui encore, on piétine la liberté de populations qui ont une foi sacrée en elle.

Ainsi, à Hongkong, une cinquantaine de figures de l’opposition prodémocratie a été arrêtée, le 6 janvier, en vertu de la loi adoptée par Pékin sur la sécurité nationale. La ‘’normalisation’’ de l’ancienne colonie britannique est menée tambour battant, avec une dureté comparable à l’après Tiananmen (1989) ou encore aux reprises en main musclées de l’ère soviétique dans le glacis du pacte de Varsovie. A la différence près, néanmoins, qu’il s’agit à Hongkong d’une population née, éduquée et active dans un système d’institutions libres et de droit de type occidental. Ces arrestations collectives sous des chefs d’accusation de sédition sanctionnent rétroactivement les primaires organisées par les démocrates hongkongais, lors du scrutin au Conseil législatif de juillet 2020. Aucune loi ne l’interdisait à l’époque. Au prétexte de l’épidémie, ces élections ont été reportées d’un an, clairement pour se donner le temps d’’’assainir’’ la vie politique (de l’aligner sur la pratique totalitaire du PC chinois). Le vrai ‘’crime’’ est que ces primaires aient apporté la preuve incontestable de l’attachement très majoritaire de la population à la démocratie. On ne pouvait d’ailleurs pas en douter, au terme d’un an de mobilisation civique impressionnante. Depuis sa rétrocession à Pékin en 1997, la ‘’zone administrative spéciale’’ – hors-normes – de la Chine s’accrochait à la promesse faite par Deng Xiaoping de conserver, pendant 50 ans au moins, son propre régime de droit, si peu assimilable à celui du Continent. Cette promesse, inscrite au cœur de l’accord juridique conclu avec le Royaume Uni, a été froidement et brutalement violée et cela reste pratiquement impuni. La guerre contre les libertés a été gagnée et elle est même érigée en modèle. Du fait de son passé colonial, Hongkong est perçue comme ‘’la putain de l’Occident’’ et punie pour ce péché originel. Shenzhen et Shanghai auront vite fait de la dépecer de ses atouts dans l’économie tertiaire.

A part l’accueil de quelques intellectuels ou investisseurs hongkongais parvenus, par leurs propres moyens, sur le sol britannique, Boris Johnson n’en a cure : il a – on le sait – ‘’d’autres chats à fouetter’’. A peine quelques mots désolés, ailleurs, parmi les nations dites ‘’libres’’. Antony Blinken, le futur secrétaire d’Etat de Joe Biden, parle d’une ‘’attaque contre ceux qui défendent courageusement les droits universels’’. Il n’envisage pas d’autre réaction à ce stade. La Chine, ennemie déclarée des libertés, est surtout la meilleure amie du business et de l’idéologie de la croissance. L’époque n’est plus où l’on pleurait le sacrifice de Ian Palach, à Prague, ni celle où l’on exfiltrait (via Hongkong) les jeunes leaders de Tiananmen, qui défilaient ensuite à Paris pour le 14 juillet. Nous avons-nous-même, il est vrai, abdiqué toute une partie de nos libertés.

* 30 décembre – Cap sur 2021 !

L’Ours n’est pas connu pour sa clairvoyance prospective, même lorsqu’il chausse ses lunettes et savoure à petites gorgées son thé bio. La rédaction du blog est bien consciente que ce serait abuser de la confiance de ses chers lecteurs que de prétendre annoncer 2021 dans les détails. On va se contenter de choses basiques.
Tout d’abord, les paradoxes ont la vie dure. Les peuples souffrent, les dictateurs se décomposent. L’année qui s’en va s’était ouverte sur un grand mouvement d’émancipation des peuples privés de la démocratie. Du Soudan à l’Algérie, de l’Irak à la Thaïlande, ils nous rappellent que ces valeurs européennes de liberté, de représentativité et de justice que nous avons plus ou moins chassées de nos esprits (au profit de la protection et du tout-sécuritaire) restent un phare pour l’humanité. La magnifique résistance de l’Amérique démocrate à la toxicité du mandat de Donald Trump a conduit à une première victoire sur le mal populiste. Joe Biden, dont on attend des myriades de miracles, projette une première lueur d’espoir sur l’an qui vient. En Europe, le soulèvement pacifique du peuple biélorusse contre la tyrannie devrait nous remobiliser solidairement. L’obstacle géopolitique qu’y oppose le Kremlin est pour une bonne part contournable, l’Ukraine et la Géorgie l’ont démontré. De plus, l’humeur n’est plus aux élargissements aventureux de l’OTAN ou de l’UE. La volonté politique, la confiance dans les valeurs démocratiques ont singulièrement faibli dans l’Union européenne, que l’on voit de moins en moins fidèle aux valeurs universelles de la DUDH de 1948. Les ventes d’armes en Arabie saoudite, aux Emirats et à diverses autocraties manifestent un repli mercantile de la politique extérieure. L’absence de réaction forte à l’asservissement de Hongkong, résultat d’une violation patente des traités par la RPC, ne se limite pas, à cet égard, à une décolonisation ratée de plus. C’est un renoncement au droit international et aux droits humains en particulier. Un réveil des consciences est nécessaire et possible, dès lors que la pandémie et surtout l’appauvrissement des économies auront dissipé leurs effets et que nous serons capables de renouer avec nos valeurs intrinsèques.


Constatons pour nous en réjouir que, les autocrates ont encore plus mal géré la pandémie et ses conséquences que les politiciens occidentaux. Ces derniers ont été sauvés par la répartition équilibrée des pouvoirs et par la transparence des affaires publiques, lesquelles ont permis les réajustements et les correctifs indispensables. Lui-même malade, Poutine essaye de cacher l’ampleur de la catastrophe sanitaire russe. Son agressivité guerrière s’en trouve émoussée et il doit compenser en surenchérissant par la cyber-guerre et l’assassinat. R.T. Erdogan ruine son pays en même temps qu’il en décime l’élite. Il a gagné trois guerres contre les Kurdes, l’opposition libyenne de Haftar et l’Arménie, mais il commence à faire patte douce quant à ses prétentions sur les ressources de la Méditerranée orientale, tant l’économie turque se retrouve à bout de souffle. Même Xi Jinping a senti passé le vent du boulet au début de l’épidémie de Covid 19, après qu’on se soit aperçu qu’il avait caché au monde la réalité, telle qu’à Wuhan, pendant au moins trois mois, ce qui n’a pas manqué de susciter une suspicion à l’international. Il est vrai que d’offensives de propagande sanitaire en offensives sur les nouvelles routes de la soie, la Chine a réussi le tour de force opportuniste de s’imposer en moteur principal des affaires géopolitiques du monde. Aux côtés des Ouighours, les Tibétains et les avocats et les blogueurs chinois en paient le prix fort. L’affichage de l’hégémonisme et de la puissance stratégique mettra-t-il en danger l’état de droit et le multilatéralisme que Pékin veut abattre, tout en prétendant y adhérer ? C’est un enjeu sur une décennie entière et il pourra être mesuré dans la croisade mondiale qui s’est mise en branle sur la sauvegarde de la biodiversité et du climat. Bonne Année !

* 23 octobre – Le biais chinois pro-Trump

* 23 octobre – Le biais chinois pro-Trump. On l’a vu dans la brève d’hier, la Russie de Poutine s’accommoderait parfaitement d’une réélection de D. Trump et, en sous-main, elle la favorise. Dans un contexte bien différent, on pourrait penser que Xi Jinping, pour la Chine, est sur la même ligne pragmatique  : celle de la préférence pour un ‘’ennemi’’ sanguin, sans vision cohérente, mais facilement manipulable. L’ennemi profond serait plutôt le Congrès, accroché à ses prérogatives en matière de commerce et fondamentalement anti-chinois. Qui aura séjourné outre-Atlantique au tournant du siècle, aura pu déjà sentir ce fort ressentiment de la classe politique américaine à l’égard du challenger asiatique au sacro-saint leadership yankee.

L’entrée tumultueuse de la RPC à l’OMC, en 2004, loin de lisser les comportements chinois aux normes libérales du multilatéral, a surtout exacerbé les égoïsmes et les contentieux.  L’arrivée au pouvoir de Xi Jinping a marqué une forte rupture d’avec le pragmatisme plutôt accommodant prôné par Deng Xiaoping vis-à-vis de l’Occident, dans l’ordre économique et même politique international. Mégalomane, cassant, despotique et profondément ancré dans les archaïsmes idéologiques  de l’époque maoïste, le nouveau secrétaire général a fait entrer le commerce dans la sphère, ultra-nationaliste et de plus en plus agressive, de la propagande et de l’idéologie. En gros, tout gain arraché sur l’Occident (Europe comprise) serait une juste revanche sur l’humiliation passée de l’épopée des canonnières.

Si l’auteur de ‘’l’art du deal’’ a multiplié les torsions de bras et les menaces de sanction pour arracher des compensations sectorielles à l’abyssal déficit de son pays – et il n‘est guère critiqué pour cela par le Congrès, au diapason – il n’a jamais compris, encore moins dénoncé le ‘’grand plan’’ de la direction chinoise. Celui-ci vient de loin. Il a été initié par un mouvement de sortie des institutions de Washington (FMI, BIRD) et la mise en place de substituts régionaux comme la Banque asiatique d’investissement. Les  »nouvelles routes de la soie » en ont été la phase suivante, qui subordonneront une part conséquente du développement mondial à la domination financière et politique de la Chine et déconstruit l’architecture multilatérale actuelle.  Le plan quinquennal qui sera publié par Pékin l’an prochain visera à dégager l’économie chinoise de sa dépendance aux marchés occidentaux et, réciproquement, à consolider l’hégémonie chinoise sur le bloc asiatique. Certes, Trump est rude avec Pékin, il multiplie les négociations économiques au bord du gouffre, cherche parfois à monnayer les droits de l’Homme au Turkestan chinois ou ailleurs contre tel ou tel marché juteux dans l’un de ses fiefs électoraux, il se montre sans pitié dans la concurrence technologique (Huawei) mais ne propose strictement rien en réponse à ce que le PC appelle ‘’le renouveau de la Nation chinoise… face aux forces hostiles de l’Occident’’. Il est donc le candidat le moins dangereux et le plus manipulable pour la Chine, un histrion qu’il suffit d’alimenter en ‘’deals’’.

* 21 octobre – Drôles de guerres

Brèves des jours précédents

A moins de deux semaines du scrutin américain du 3 novembre, la géopolitique aborde une zone de turbulences accrues ?  Le moment va se prêter à des démonstrations de force et des écarts de conduite que favorisera le repli des Etats Unis sur leurs propres déchirements internes. Autant dire que pour les ‘’joueurs’’ de mauvais coups, les Erdogan, Poutine, Kim Jong-un, Xi Jinping etc., pour les groupes mercenaires ou les jihadistes de tous poils, une fenêtre d’opportunité et d’impunité va s’ouvrir. Sans exagérer la capacité stratégique de Washington à faire obstacle ou contrepoids aux faiseurs de crise, ni taire le désastre auquel se résume la politique extérieure de Donald Trump, la sensation de vide, donc d’impunité, créera de l’instabilité.

Ainsi, la Chine populaire célèbre avec faste l’unique confrontation militaire qui l’ait opposée aux Etats Unis. L’épisode remonte au lancement, le 19 octobre 1950, de l’immense vague des ‘’volontaires chinois’’ (déjà ce biais de ne pas assumer un état de guerre déclarée) contre les troupes du général MacArthur, alors à l’apogée de leur offensive contre les troupes communistes nord-coréennes. Défensive ou non, l’intervention chinoise a défait l’armée onusienne (essentiellement, américaine), avant que le débarquement de nouvelles troupes, à Inchon, dans le nord-Ouest de la Péninsule, ne rétablisse le statu quo initial de la ligne de front. Cet affrontement très dur n’était plus évoqué publiquement. Qu’il le soit à nouveau aujourd’hui est assez significatif de la ‘’drôle de guerre’’ qui se joue entre les deux géants. Pékin lance clairement une forme de mise en garde aux Etats Unis comme pour inhiber par avance leur réaction.

Dans ce contexte, on pense forcément à l’enjeu national majeur et à la proie que constitue Taiwan. Xi Jinping fait monter le niveau d’agressivité, depuis des mois, à l’égard de » l’ïle nationaliste » (dans les faits, une nation démocratique) et ses armées multiplient à son encontre les frictions militaires, comme pour étayer la thèse d’un conflit de basse intensité qui serait déjà en cours. La diplomatie de Xi, réorganisée autour de cadres dogmatiques, s’en mêle aussi et on l’a vue, par exemple, à Suva (îles Fidji) faire irruption dans la célébration du double 10 (naissance de la république chinoise en 1911) pour agresser les participants. Le motif en était que ‘’la décoration du gâteau d’anniversaire n’était pas celle du drapeau communiste’’. Les scénarii de montée de la tension pourraient être multiples, mais, parmi eux, une opération de conquête des îlots taiwanais de Mazu, des Pescadores, des petites Liuqiu créerait un sérieux handicap pour le dispositif défensif de Taiwan. A partir de là, les 25 millions d’habitants de l’Ile pourraient se voir soumis à blocus, une catastrophe économique, voire un risque de famine pour cette économie totalement intégrée au commerce mondial. Les investissements industriels  taiwanais sur le Continent, en position dominante dans certains régions côtières développées, pourraient être confisqués dans la foulée. Sans aller jusqu’à envisager une invasion militaire de toute l’ancienne Formose, promise à une résistance acharnée, une agression de ce type lancerait un énorme défi à l’ONU (où Taiwan ne siège plus depuis 1971), aux Etats Unis et aux nations attachées à la Paix et au Droit.