* 19 septembre – Le Club asiatique ‘’anti-Ouest’’

Le président chinois, Xi Jinping, et son homologue russe, Vladimir Poutine, se sont retrouvés lors du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), à Samarcande (Ouzbékistan), le 15 septembre. Le contexte était plus guerrier (Ukraine, Taiwan, Arménie …) que lors de leur précédente entrevue aux J.O. d’hiver de Pékin. La phraséologie du sommet a beaucoup tourné autour du slogan d’un ‘’ordre international plus juste’’. Xi a assuré que la Chine ’était disposée à travailler avec la Russie pour assumer son rôle de grande puissance’’, ce qui signifie, dans les circonstances prévalentes, que Pékin fera ce qu’il faut pour épargner à Moscou isolement et réprobation. Dans tous les cas, l’adversaire désigné est l’Occident. Pour Poutine, ceci implique de donner carte blanche à Xi pour une possible invasion de Taiwan, en échange de la ‘’retenue’’ chinoise manifestée sur l’Ukraine. Quant aux petits arrangements bilatéraux, on n’en saura rien. Autant le dire, cette mise en scène d’une Russie  »au cœur du système international et respectée par les leaders du monde » n’a pas convaincu. La Chine lui propose des béquilles mais pas réellement une alliance; l’Inde de Narendra Modi a posé assez brutalement la question de l’agression de l’Ukraine. Pour  »couronner » le tout, la non invitation de Vladimir Poutine aux obsèques de la défunte reine d’Angleterre achève d’humilier le paria du Kremlin, jusqu’à le faire crier au  »blasphème » (sic).

Son ‘’partenariat de temps de guerre mais sans la guerre’’ passe, avec Pékin par des échanges commerciaux en très forte hausse en soutien de Moscou, alors que les sanctions occidentales affectent l’économie russe. L’économie de guerre russe est particulièrement avide de microprocesseurs et autres articles électroniques et de toute une gamme de métaux; Mais Pékin reste prudent et s’emploie à ne pas s’exposer aux sanctions frappant son partenaire. Les finances du Kremlin sont soutenues par un surplus d’importations. Entre janvier et août, la Chine a ainsi acheté moitié plus de produits russes – essentiellement des hydrocarbures – qu’à la même période de 2021. Dans l’autre sens,les exportations vers la Russie ont bondi de 9,4 % au premier semestre. On imagine que Poutine réclame à cor et à cri des armes et des munitions que Xi se garde de lui fournir. L’OCS est, entre autres, une instance de coopération militaire.

Cette institution a été formalisée en 2001, succédant au précédent ‘’Groupe de Shanghai’’ de 1996, un forum régional créé par la Chine, la Russie et quatre États d’Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizistan, Ouzbékistan et Tadjikistan). Elle s’est élargie à l’Inde et au Pakistan en 2016, puis à l’Iran en 2021 et compte désormais une vingtaine d’Etats.

Elle répondait à l’origine aux craintes suscitées par la montée de l’islamisme au sein des nouvelles républiques indépendantes d’Asie centrale issues de l’éclatement de l’URSS. Au-delà de la stabilité de cette région sous tension, se profilait la  menace d’une contamination des populations du Xinjiang appartenant aux mêmes ethnies turcophones de part et d’autre des frontières. Devenue ‘’Organisation de Coopération de Shanghai’’, en 2001, avec un siège établi à Pékin, elle se veut toujours une antidote aux ’’ menaces du terrorisme, de l’extrémisme et du séparatisme’’.

L’OCS est devenue l’un des fers de lance de la géopolitique russe, dont le tournant vers l’Asie, amorcé dès 1996, s’est amplifié sous Vladimir Poutine dans les années 2010, en même temps que se détériorent ses relations avec les Occidentaux. En période de conflit avec l’Ouest – comme c’est le cas actuellement – la carte géostratégique de l’Asie rompt l’isolement de son pays et solidifie un contre-poids à l’influence occidentale. C’est une alternative à sa propension à soumettre l’Europe.

Ayant intégré comme membres, observateurs ou invités, de nombreux pays (dont la Biélorussie, le Cambodge, l’Afghanistan, la Turquie, l’Azerbaïdjan, etc.), elle a acquis une assise importante : les 3/5ème de l’Eurasie et 43 % de la population mondiale. Elle cherche donc à se doter, dans les affaires du monde, de leviers de contre-influence face à Washington et aux Européens, dans un contexte longtemps marqué par l’unilatéralisme américain. Mais la démonstration n’est pas totalement patente alors que, sous la vague montante de l’anti-occidentalisme, pointe encore, chez beaucoup, les principes résilients du non-alignement (un mouvement, hélas, sur le déclin).

Avec l’arrivée de l’Inde et du Pakistan dans ce cénacle, l’Organisation s’applique à élaborer une diplomatie triangulaire plus complexe. Le ‘’partenariat stratégique’’ de Moscou avec la Chine reste la pierre angulaire de l’édifice, traversé, par ailleurs, de multiples divergences d’intérêts nationaux et de contentieux bilatéraux persistants. La guerre d’Ukraine et la présence de l’Iran ont achevé de radicaliser cette alliance dépourvue de Traité de défense. Les accords signés portent sur le nucléaire civil (ce qui fait l’affaire de Téhéran), l’exploitation des ressources énergétiques, l’industrie de l’armement et le commerce.

On pourrait dire qu’à son insu, la reine Elisabeth II a rendu un excellent service à l’Occident le jour de ses funérailles. Ou que le nouvel ordre international dont se gaussent certains reflèterait surtout la généralisation de tous les désordres et de tous les maux.

* 14 juillet – Philippines : le retour du mort-vivant

Réincarnation d’un fantôme ou restauration d’une dynastie kleptomane ? Trente-six ans après l’effondrement de la dictature de Ferdinand Marcos (senior), en février 1986, ‘’Bongbong’’ – de son nom officiel Ferdinand Marcos junior (64 ans) – a été investi le 30 juin à la présidence de la République des Philippines. Elu avec 58,7 % des suffrages, un score confortable, il s’est appuyé sur la ‘’nostalgie du dictateur’’ pour gravir les échelons politiques : gouverneur de province, député, puis sénateur…

Le nouveau Chef de l’Etat est un avatar, presqu’un sosie, de sa brute corrompue de père. C’est en invoquant sa mémoire qu’il a réalisé l’obsession de son clan familial de reprendre le pouvoir. Ferdinand senior, à qui il voue un culte, est mort en exile à Hawaï, sans avoir rendu de comptes pour ses nombreux crimes de sang, dont celui du sénateur Benigno Aquino, le plus populaire de ses opposants d’alors. Avec son épouse, Imelda (la mère du nouveau président), ils avaient siphonné de ses richesses la nation-archipel. ,En février 1986, la ‘’Révolution jaune’’ de la jeunesse et des démocrates philippins les avait vus s’enfuir piteusement aux Etats Unis. La presse locale avait visité, par la suite, le palais présidentiel de Malacañang pour y découvrir les monceaux de paires de chaussures et de toilettes luxueuses accumulés par Imelda, au milieu de liasses de dollars oubliées en vrac dans leur fuite éperdue. En Occident, l’on aura surtout retenu ces images d’extravagance presque comiques. Et pourtant, …

Avec ses allures d’ex-fils à Papa, ‘’Bongbong’’ est également un allié de son prédécesseur, le sinistre Rodrigo Duterte, grand maître des exécutions extrajudiciaires. Sara Duterte, la fille du sortant, exerce auprès de lui la vice-présidence. Aussi, ses intentions et tentations de ‘’flash back’’ inquiètent. Choisira-t-il la continuité dans le déni démocratique, la répression de l’opposition et de la société civile ou sera-t-il capable d’adopter une gouvernance plus raisonnable ? Se remplira-t-il les poches avec tout ce qui vaut cash dans l’économie philippine ? Pour l’heure, il ne cherche même pas à rompre avec la réputation de tueur acquise par son prédécesseur. Il a au contraire affirmé vouloir s’opposer à une enquête de la Cour pénale internationale (CPI) sur la guerre sanglante menée par Rodrigo Duterte contre les dealers de drogue. Celle-ci a surtout sacrifié beaucoup d’innocents. Mauvais début, donc …

Les turpitudes de la vie politique à Manille ne se résument pas à ces épisodes de crapulerie exotique, sur fond de décors de cocotiers. Les Philippines constituent un maillon essentiel dans les stratégies adverses que conduisent Washington et Pékin en ‘’Indo – Pacifique’’ (version US) / Mer de Chine – version RPC). A l’investiture de Bongbong, Oncle Sam a délégué l’époux de sa vice-présidente, Kamala Harris. C’est un signe, aimable mais prudent, des bonnes dispositions de Washington à son égard. En règle générale, l’on préfère renouer gentiment avec une ancienne colonie un peu égarée. Après avoir joué la provocation permanente à l’égard de l’ex-colonisateur américain, Rodrigo Duterte avait fini par mettre de l’eau dans sa bière San Miguel. L’accord bilatéral de stationnement militaire (visiting forces agreement), avait été reconduit, non sans péripéties, en 2021, permettant aux forces US d’accéder à la base navale Subic Bay et aux autres infrastructures militaires philippines.

Manille a aussi mis fin, le 23 juin, à ses pourparlers avec Pékin en vue d’une exploration commune des réserves gazières et pétrolières… dans la zone économique exclusive des Philippines.

La RPC ne se considère jamais comme battue d’avance. Le vice-président Wang Qishan a assisté à la cérémonie d’investiture. L’argent chinois peut ouvrir des chemins dans cet archipel pauvre. La Chine ‘’rouge’’ pratique d’autant plus l’entrisme que la communauté d’affaires chinoise de Manille est très liée à Taiwan. La marine chinoise et les chalutiers du Continent (en fait, une milice armée) n’hésitent pas à bousculer leurs faibles homologues philippins et à les déloger, notamment de l’archipel des Spratleys (Nansha, pour les Chinois). Il y a peu, ils ont fait usage du canon pour faire déguerpir les Philippins de la petite île de Scarborough, qui leur était pourtant reconnue en droit.

C’est à Bongbong qu’incombe désormais la tache de gérer la géopolitique. On peut prédire que celle-ci déterminera sa cote de popularité à l’international, plus sûrement que sa médiocrité pressentie en matière de droits humains ou démocratiques. Ainsi va le monde …

* 13 juillet – Le Japon, orphelin mais plus fort

L’ancien Premier ministre, Shinzo Abbe est, mort, le 8 juillet. Il a été touché par un tireur isolé, lors d’un meeting politique à Nara en vue des élections sénatoriales. Arrêté par la police, son assassin est un ancien membre des forces maritimes d’autodéfense, âgé de 41 ans. Il affirme que son acte n’était pas inspiré par la politique et son motif paraît assez flou. Peu habitué aux attentats et très restrictif en matière de port d’arme, le Japon reste abasourdi par cet assassinat inédit. Choquée, la classe politique japonaise n’est pas pour autant en état de faiblesse : le surlendemain, le Parti libéral démocrate (PLD) a cartonné aux élections. Le PLD dispose désormais de la majorité des deux-tiers qui lui permet de modifier la Loi fondamentale. Au sein de cette formation, constamment reconduite au pouvoir, l’ex-ténor conservateur gardait une influence prépondérante.

Ce meurtre a provoqué des réactions de consternation et de surprise à travers le monde. Mais l’impression domine que le Japon, qui a changé sous Abé, ne retournera pas en arrière sous ses successeurs.

Emmanuel Macron s’est dit « profondément choqué par l’attaque odieuse ». Le Royaume-Uni, l’Italie ou encore le président du Conseil européen ont fait chorus et le secrétaire d’État américain a déclaré que les États-Unis étaient “profondément préoccupés et attristés”. Abe était un allié très proche de Washington. Le premier ministre australien, Anthony Albanese, le premier ministre singapourien, Lee Hsien Loong, et la ministre des Affaires étrangères indonésienne, Retno Marsudi – parlant au nom des pays du G20 réunis à Jakarta – ont tous exprimé leur consternation. Idem, s’agissant du Premier ministre indien, Narendra Modi, et de la présidente taïwanaise, Tsai Ing-wen, exprimant sa tristesse  »devant une attaque menée dans un pays démocratique et doté d’un état de droit, comme Taïwan” (un habile parallèle). Les principaux amis du Japon étaient au rendez-vous.

La Chine s’est fendue d’une déclaration impersonnelle du porte-parole de son ministère des Affaires étrangères. Moscou, tout juste poli, est resté mutique sur ce que le Kremlin pensait du disparu. Aucune surprise, au total …

Sur la scène internationale Abé s’était montré déterminé à replacer le Japon parmi les grands acteurs du jeu stratégique. Sa doctrine de sécurité nationale a évolué de la non-intervention absolue (article 9 de la constitution  »pacifiste ») au ‘’pacifisme actif’’, nettement plus interventionniste. En 2013, il avait institué un Conseil de sécurité nationale au sein de son Cabinet, qui pilote désormais largement la politique extérieure du pays. Celle-ci a gagné en lisibilité. En particulier, Shinzo Abe et ses équipes ont élaboré le concept stratégique de l’Indo-Pacifique, libre et ouvert (Free and Open Indo-Pacific– FOIP). Ainsi, après le désastreux retrait des Etats-Unis décidé par Donald Trump, le Japon de Shinzo Abe a repris en main le Partenariat Trans-Pacifique (TPP), l’accord de libre-échange le plus ambitieux du monde en termes de PIB agrégé. Tokyo se targue d’avoir alors réécrit les règles des échanges commerciaux au 21ème siècle. Sa vision incorpore un projet de libre-échange économique de la zone, d’inspiration libérale (liberté d’accès et de circulation, Etat de droit, économie de marché). Son but géostratégique est de faire contrepoids à la Chine et à son initiative des Nouvelles Routes de la Soie. Tokyo se place ainsi en leader des pays d’Asie attachés à l’arrimage occidental.

Le projet japonais se double d’un programme de financement des infrastructures de ses voisins émergents, invités à élargir leurs options plutôt que de se cantonner dans un face-à-face exclusif avec la Chine. Du fait de ces initiatives coordonnées, le Japon, est redevenu une puissance majeure en Asie. Le Dialogue stratégique quadrilatéral (Quad) avec les Etats-Unis, l’Inde et l’Australie, relancé en 2017 à l’initiative de Tokyo, lui permet tout à la fois d’étoffer son influence politique et de servir ses intérêts militaires.

De fait, Shinzo Abe a sensiblement fait évoluer la politique de défense japonaise, pour réintroduire l’Archipel en acteur de sécurité majeur en Asie. Ce faisant, le Japon s’est aussi positionné sur les marchés d’armement comme fournisseur de ses partenaires de défense. En 2014, la possibilité pour les forces japonaises de porter secours à un allié a été ouverte par une réinterprétation audacieuse de la Constitution, dans le cadre d’une nouvelle  »légitime défense collective ». Une intervention de sa marine, aux côtés de celle des Etats Unis, pour défendre Taïwan en cas de blocus, n’est plus une simple vue de l’esprit. Ces réformes resteront comme le grand œuvre d’Abe, même si elles ont soulevé dans l’opinion de vives controverses.

La coopération militaire de Tokyo a également diversifié ses partenariats plus lointains, avec notamment l’Australie, l’Inde, le Royaume-Uni et aussi la France. On parle depuis plusieurs décennies d’une forme de lien opérationnel du Japon avec l’Alliance atlantique : l’Alliance des mers du Globe (AMG) ?

* 11 juillet – Sri Lan-crash

Le Sri Lanka vit plus qu’une crise, un effondrement. Le président Gotabaya Rajapaksa fuit la fureur du peuple alors que le pays sombre dans l’abîme. Après son frère, l’ex-premier ministre démis le 12 mai, le président a été chassé du palais par des nuées de manifestants. Principal auteur du chaos, il a été mis à l’abri à bord d’un navire militaire, dans les eaux territoriales du sud. La résidence officielle du premier ministre a été mise à feu. Pendant ce temps, des milliers de manifestants restent mobilisés, à Colombo, pour chasser une bonne fois pour toutes la dynastie cleptomane des Rajapaksa. Aux  commandes de l’Etat depuis deux décennies, leur clan a mis en faillite l’économie de cette ile de 22 millions d’habitants et laissé un vrai désastre derrière lui. Gotabaya prétend vouloir se retirer le 13 juillet, ‘’pour assurer une transition pacifique’’. Peu importe qu’il démissionne aujourd’hui, demain ou dans les prochaines heures, ce sera toujours trop tard :  le mal est déjà fait et ses racines sont profondes. Comme tous les ‘’hommes forts’’ populistes, le personnage a été adulé par les masses, avant qu’elles ne retournent leur colère contre lui, une fois réalisés son échec et sa malhonnêteté. Ce genre d’histoire se répète à l’infini sur les cinq continents.

En convoquant une réunion de classe politique, l’actuel premier ministre, Ranil Wickremesinghe, aura tenté en vain de former un gouvernement d’union nationale. La tâche semble impossible pour celui-ci, qui avait prêté serment le 12 mai dernier, au lendemain de l’éviction de Mahinda Rajapaksa, son prédécesseur honni. Les partis de l’opposition sri-lankaise cherchent, de leur côté aussi, à mettre sur pied un gouvernement. Les démissions se sont produites en cascade au sein du pouvoir, le premier ministre proposant également la sienne. Il est peu probable que ceci ait un quelconque effet sur la foule, chauffée à blanc mais non-armée. Après le président et le premier ministre, la charge du gouvernement revient en principe au président de la Chambre des représentants, Mahinda Yapa Abeywardena. Mais, sur qui parier, dans l’atmosphère de chaos qui prévaut ?

Les manifestations monstres à Colombo sont largement dues à la grave crise économique que traverse le pays. S’y superpose une détestation tardive du clan mafieux des Rajapaksa. L’effondrement de l’économie est sans précédent depuis l’indépendance en 1948. Les Nations Unies estiment que 80 % de la population n’a plus les moyens de s’offrir trois repas par jour. La pénurie d’énergie – plus aigüe qu’en Europe – et l’effondrement de la monnaie entrainent une rareté générale de tous les produits de la vie courante et une inflation folle. Il y a quelques jours, Gotabaya Rajapaksa en était réduit à supplier Poutine de lui faire parvenir un peu de pétrole et de gaz, à crédit. Il a curieusement invité les touristes, effrayés par ce grand désordre, à revenir en nombre pour faire repartir la croissance et rééquilibrer les comptes. Le pays négocie in extremis un plan de sauvetage avec le Fonds monétaire international (FMI), lequel imposera vraisemblablement des hausses d’impôts.

Le volet international de cette crise comporte aussi de gros enjeux. Au sortir, en 2009, d’une longue guerre civile entre la majorité (bouddhiste) cinghalaise et la minorité (hindouiste) Tamoule, la diplomatie lankaise a glissé de l’orbite géopolitique de l’Inde – jugée trop favorable aux Tamouls – à celle de la Chine. Formidable forteresse stratégique sur les grandes routes maritimes entre mer d’Arabie et Golfe du Bengale, Sri Lanka était devenu un maillon fort des ‘’nouvelles routes de la Soie’’ tissées par Xi Jinping. La marine chinoise y relâche en force. Ce point d’appui peut être rapidement militarisé.

Le clan au pouvoir à Colombo avait largement sollicité l’énorme capacité d’investissement chinoise, servant ses intérêts personnels au passage et faisant fi des avis du FMI sur sa mauvaise gestion. Aujourd’hui, l’île est sans doute la plus lourdement endettée – et ceci, à court terme – parmi les alliés de Pékin dans la région. Le fardeau a atteint le point où elle a dû rétrocéder à ses créanciers chinois un port, sa zone industrielle et diverses autres infrastructures. La mise en faillite générale de l’économie menacerait de  »re-siniser », par rebond, une bonne partie de ses avoirs financiers et de faire d’elle une quasi-colonie. Dans ces circonstances, la Chine, trop liée au clan Rajapaksa, a beaucoup perdu son aura politique… et l’Inde, plus proche à tous points de vue, guette l’occasion de lui contester la place.

Sri Lanka est donc une des affaires à suivre, sur la grande scène agitée de l’’’Indo-Pacifique’’.

* 4 juillet – Le Parti ‘’normalise’’ son empire sous l’éteignoir

Le pire reste à venir. Il est arrivé au ‘’Port des parfums’’ en impériale majesté, ‘’inspecter’’ le petit peuple – 8 millions d’âmes – qu’il vient de soumettre à sa farouche volonté. Nul accueil populaire nécessaire, bien que la date symbolique soit celle du 1er juillet commémorant un anniversaire : le 25ème de la rétrocession de la colonie britannique à la souveraineté de la Chine populaire, en 1997. A l’origine, quand Margaret Thatcher et Deng Xiaoping s’étaient laborieusement entendus sur le processus, ce jour marquait presqu’une fête, la promesse d’un avenir libre et prospère pour 50 ans ; ‘’Un pays, deux systèmes’’, la promesse n’était-elle pas trop belle ? Elle conciliait l’état de droit occidental et le dynamisme économique unique d’une métropole internationale riche et high tech, branchée sur le marché immense du Goliath chinois.

La recette n’a pas tenu la moitié de la durée prescrite par les accords. Avant-hier, Xi Jinping a investi, visage gris et hautain, une ville traumatisée et aphone, privée de ses libertés. Plus de 120.000 cadres issus des classes moyennes s’en sont enfuis et plus de mille étudiants (dont le leader du ‘Mouvement des parapluies’, Joshua Wong), comme des journalistes et des citoyens attachés à leur liberté d’expression croupissent derrière les barreaux. Ils ont irrité, par leur existence, le régime de Pékin, lequel s’est vengé d’eux. Acceptés par Deng Xiaoping, la liberté et la règle de droit, l’expression de la jeunesse au sein du débat public du territoire, la promesse-même faite à la population d’un passage progressif du suffrage censitaire vers un mode de sélection universel et direct de ses dirigeants ont vécu. Tous ces éléments d’émancipation et de progrès, ont suscité la rage (muette) de son lointain successeur. Le fait central est là : Deng croyait qu’en en empruntant le meilleur à l’Occident et au marché, il mettrait l’Empire sur une orbite de prospérité. Comme lui, ses successeurs immédiats (Jiang Zemin et Hu Jintao) ont fait largement profiter leur entourage de la ‘’poule aux œufs d’or’’ hongkongaise. Xi, lui, n’a pas cette fibre : régner sur un vaste et sinistre Etat policier lui convient. Il est venu dans l’ex ‘’putain de l’Occident’’ installer à la tête de l’exécutif de cette Zone administrative spéciale, un ancien flic, à son image, sans imagination ni charisme, mais à lui tout dévoué. Tout le message est là.

L’histoire, du moins sa version retenue par les perdants, dira qu’en 2019 encore, un quart de la population hongkongaise était dans la rue pour protester contre une loi sécuritaire inique qui menaçait de déportation sur le continent tout judiciable déplaisant à Goliath. Qu’aux dernières élections au Legco (corps législatif local), les candidats non-présélectionnés par le Parti et donc d’opposition étaient majoritaires. Les manuels d’histoire sont en cours de révision pour imposer la version des ‘’vainqueurs’’. La vie politique pluraliste comme la bonne tenue d’une presse locale libre ont vécu. Il y eut un temps où l’hebdomadaire ‘’Far Eastern Economic Review’’ était réputé être la meilleure source d’analyse qui soit sur l’actualité en Asie.

La place financière grouillante d’activité et de vie est devenue une sorte de Biélorussie de Loukatchenko (en bien plus développée), et, en tirant la comparaison, une petite Tchécoslovaquie (ou Ukraine), investie non par l’armée rouge mais par la police et les commissaires politiques du Parti. Pour votre serviteur, qui a longtemps fréquenté cette cité mirifique, l’envie d’y retourner a passée. La fleur blanche de bauhinia, qui faisait son emblème, est submergée de rouge. Cela n’aura pas été Hong Kong et son libéralisme qui auront déteint sur la Chine, mais tristement l’inverse…

Le traité de rétrocession sino-britannique, aujourd’hui foulé aux pieds, était pourtant un instrument juridique international, validé par le Conseil de sécurité des Nations Unies. Le monde occidental – et le Royaume Uni, singulièrement – n’a pas su anticiper la rage de Xi Jinping ni même une parade, lorsqu’il est devenu évident qu’il voulait renier les engagements chinois. Une nouvelle doctrine du parti veut désormais que ‘’Hong Kong n’a jamais été britannique’’ (150 ans seulement, il est vrai …) mais a ‘’toujours été chinoise’’ (‘’chinoise’’, dans le sens, de souveraineté du Parti communiste).

Ce langage ne vous rappelle pas un peu les élucubrations de Poutine à propos de l’Ukraine, ‘’toujours russe’’, ‘’jamais libre de se lier à l’Occident’’ ? Moi, si. Les Taïwanais, vivant sur le bout de terre suivant que Pékin veut ’’normaliser’’ par la force, pensent probablement comme moi.

* 29 juin – Météo OTAN : vent d’Ouest contre vent d’Est

A Madrid, l’Alliance atlantique négocie depuis hier un grand tournant : c’est son ‘’Sommet de la transformation’’. La Russie compte évidemment parmi les sujets qui font ‘’l’union sacrée’’ parmi les trente alliés. C’est l’envers de l’engagement massif dans la durée promis à l’Ukraine, jusqu’au reflux de l’agression russe. L’armée de Poutine aggrave délibérément son cas en reprenant ses bombardements de populations civiles sur la région de Kiev et sur l’Ouest ukrainien. C’est sa façon de ‘’marquer le coup’’ après les ouvertures faites à Volodymyr Zelensky, du côté de l’Union européenne, du G 7 et de l’Alliance.

– En rupture avec le ‘’partenariat russe’’ mis en avant jusqu’en 2010, la définition de la nouvelle stratégie de défense et de dissuasion, incluant les offensives hybrides et cyber ainsi que le terrorisme, définit de façon univoque la menace russe comme ‘’la plus importante et la plus directe qui soit contre la sécurité et les valeurs de la zone transatlantique ainsi que de l’ordre international. Moscou a choisi la confrontation, l’Alliance répond sur le même plan, mais défensif. Les dirigeants occidentaux préparent des mesures pour acheminer en plus grande quantité à l’armée ukrainienne un armement moderne de type OTAN.

Derrière la ‘’ nouvelle ère de compétition stratégique’’ (quel charabia !), d’autres questions, moins consensuelles, se profilent.

– Le branle-bas de combat pour porter de 40.000 hommes à 300 000 l’effectif de la Force de réaction (NRF) aura-t-il lieu ? Depuis l’invasion russe, la génération de forces lancée par l’OTAN se montre beaucoup plus lente et faible que prévu. L’OTAN essaye de compenser son déficit avec des ‘’battle groups’’ de plusieurs nationalités, pré-désignés car déjà opérationnels. Cette mobilisation de moyens incombe aux Etats bien plus qu’à l’organisation intégrée elle-même, qui dispose de très peu de moyens (avions-radars, réseaux d’alerte, renseignement …). C’est donc qu’il y a un vrai décalage entre les objectifs géostratégiques avancés et l’intendance, qui ‘’ne suit pas’’. Ce n’est pas lié à un manque de détermination mais, simplement aux capacités logistiques, organisationnelles et industrielles qui n’y suffisent pas. Les Etats-Unis exhortent à nouveau leurs alliés européens à investir au moins 2 % de leur PIB dans la défense (‘’un plancher, pas un plafond’’) mais la réalisation de l’objectif est bien plus complexe que son affirmation.

– La Turquie aura fini par lever  le chantage au veto qu’elle exerçait contre l’adhésion de la Suède et de la Finlande. Sans doute sa manœuvre aura été récompensée d’une façon ou d’une autre. Elle reste le moins fiable et le plus retord de tous les alliés, prompte à dégainer, par pur opportunisme, son pouvoir de nuisance et l’ambigüité de ses choix stratégiques.

– Une dizaine de pays de ‘’l’Indo-Pacifique’’ étaient invités à Madrid, par le Secrétaire général Stoltenberg, connu pour être la ‘’voix de l’Amérique’’. C’est dire que la Chine,soupçonnée par certains de collaborer militairement avec la Russie, figurait haut – bien que pour la première fois – dans l’ordre du jour de Washington, contre la volonté des grands pays européens. Le terme de ‘’menace’’ pour la qualifier a pu être écarté au profit de la notion de ‘’défi systémique pour l’ordre mondial’’. Paris et Berlin ont ainsi obtenu que la déstabilisation mondiale incarnée par Pékin ne soit pas élevée au même rang que la menace militaire russe.

Mais ceci crée une alerte sur l’avenir de l’OTAN. L’Oncle Sam, comme il l’a fait par le passé contre l’URSS, voudrait constituer un maillage mondial de bases militaires au service d’un engagement collectif, sur le modèle (ancien) mis en oeuvre pendant la Seconde Guerre Mondiale puis la Guerre froide. A Paris, on n’a de cesse de rappeler que la sphère de l’Alliance atlantique est circonscrite à la zone euroatlantique et que son mandat se situe là et seulement là.

– De ce constat découle les difficultés rémanentes à traiter de l’approfondissement de la relation UE-OTAN. La France, en particulier, voudrait que le renforcement de la défense européenne soit pris en compte et valorisé par le quartier général de l’Alliance. Comme toujours, cela agace. Par exemple, se trouve proscrite par le clan ‘’tout américain’’ toute mention du ‘’pilier européen’’ de l’Organisation.

Va-t-on envoyer, un jour l’Europe guerroyer dans le détroit de Taiwan aux côtés de l’US Navy ?

* 24 mai – L’Eurasie des trains cachés

En Eurasie, la guerre se décline le plus souvent au pluriel. Aujourd’hui, Taïwan ne serait elle pas l’Ukraine du Parti Communiste chinois ? En géopolitique, on s’attend toujours à ce qu’un train (visible) en cache un autre (qui surgit derrière). Souvenons nous des deux guerres d’annexion de la Pologne, en 1939, fruit du pacte Molotov-Ribbentrop ; de l’offensive de MacArthur sur l’archipel nippon provoquant l’entrée en guerre de la Russie contre le Japon et l’installation d’un régime stalinien à Pyongyang ; de la piteuse expédition de Suez, en 1956, ouvrant la voie à la ‘’normalisation’’ de la Hongrie par l’Armée rouge ; des crises simultanées du blocus de Berlin et du détroit de Taiwan ; enfin, de la guerre française d’Indochine, qui a vu la France incapable d’envoyer plus qu’un maigre bataillon en Corée, etc.

Dans cette logique, lors du lancement de ‘’l’opération militaire spéciale’’ contre l’Ukraine, les états-majors alliés se sont d’emblée inquiétés d’une possible connivence russo-chinoise autour d’une agression parallèle de leurs deux entités ‘’rebelles’’, soutenues par l’Occident. A l’image des grandes manœuvres russes autour de l’Ukraine (depuis novembre 2021), les incursions agressives, aériennes et maritimes, de l’Armée populaire de Libération dans l’espace de l’ancienne Formose portaient à craindre le pire : deux fronts simultanés, face à deux grandes puissances nucléaires !

La forte proximité de Xi Jinping avec Vladimir Poutine, affichée lors des Jeux olympiques d’hiver de Pékin, avait alimenté, au moment de l’attaque russe, la hantise d’un parallélisme de conflits taïwano-ukrainien. Pourtant, et alors qu’on n’y pensait plus guère, le président Joe Biden vient d’assurer que les États-Unis défendraient Taïwan si la Chine entreprenait d’aller plus loin que ‘’flirter avec le danger’’. Sortie de l’ambigüité stratégique, marge de souplesse préservée par Washington et alerte rouge dans l’antre électronique de l’Ours Géo ! Des cataclysmes nouveaux et imprévus sont-ils sur le point de surgir au 4ème mois de  »l’opération spéciale » (signée d’un Z : soit encore un parallèle et une oblique ) ?

Interrogé sur le sujet en octobre 2021, l’Oncle Joe Biden avait assumé ‘’un engagement américain en ce sens’’, ps une intervention, pour corriger, le lendemain, ‘’ne pas vouloir s’engager sur la voie d’une guerre froide avec Pékin’’ et ‘’ne pas croire qu’une telle guerre puisse éclater’’. D’ailleurs,  »il n’y aurait aucune raison pour que cela se produise ». Plus encore, son administration avait cru devoir rectifier le tir en recadrant cet engagement aux seuls moyens de défense requis par Taipeh, dans le droit fil du ‘’Taiwan Relation Act’’ de 1979. Donc, comme en Ukraine : ne pas intervenir directement mais armer son allié d’une capacité défensive suffisante pour tenir le coup. Revenant vingt jours plus tard sur le sujet – qui, visiblement, le travaille – le locataire de la Maison Blanche en a rajouté une couche, dans le souci d’apaiser l’Oncle XI : ‘’Nous n’encourageons pas l’indépendance. Nous les encourageons à faire exactement ce que prévoit le Taïwan Act’’. On ne saurait être plus clair, zigzags en plus.

Mais voilà qu’à l’issue d’un périple à Séoul et à Tokyo, Joe Biden prend tout le monde à rebrousse-poil, en affirmant mordicus que les États-Unis défendront Taïwan contre toute éventuelle attaque continentale : ‘’Nous étions d’accord avec la politique d’une seule Chine, nous l’avons signée’’ (de fait, elle n’implique pas nécessairement un régime politique unique, totalitaire)… ‘’L’idée que Taïwan puisse être prise par la force n’est tout simplement pas appropriée’’ a-t-il asséné, le 23 mai, au côté du premier ministre japonais Fumio Kishida. ‘’Ce serait = = une autre action similaire à ce qui s’est passé en Ukraine = =’’. Nous y sommes : c’est la théorie d’un train visible en cachant un autre, pas moins dangereux !

Ce revirement d’attitude n’est sans doute pas uniquement explicable par les manœuvres d’intimidation menées actuellement autour de l’île nationaliste par les militaires continentaux : incursions aériennes dans la zone d’identification de défense aérienne taïwanaise ou manœuvres aéronavales à portée de canon du littoral de l’Ile. Alors, par quoi d’autre expliquer le raidissement américain ? Tout d’abord, l’heure est à l’affirmation du leadership US en Asie orientale : le Japon est prié de protéger, avec sa flotte militaire, les arrières d’une intervention américaine ; l’Australie, d’armer des sous-marins nucléaires dans les détroits ; l’Inde de prendre ses distances avec la Russie, etc. On a dépassé le stade de la diplomatie ‘’molle’’ du soft power : le Chef prépare ses troupes. On pourrait aussi creuser du côté du déficit de consensus américain au sein du Congrès, l’option générale de fermeté envers la Chine contrastant avec la charge polémique d’une décision anticipée de la Cour suprême touchant au droit à l’avortement.

N’excluons pas qu’il y ait encore quelque autre motif, que nous ignorions. Xi Jinping aurait-il tiré des leçons de l’aventure russe et dans quel sens ? Celui de la modération de ses élans guerriers ou, au contraire, de l’incitation à passer à l’acte rapidement ? Il ne faut pas nécessairement privilégier l’option la plus noire. Attendons un peu, nous finirons par savoir…

* 5 mai – La face dépitée des mandarins chinois

Au temps où j’y travaillais, les magnifiques parterres fleuris des avenues de Canton m’avaient, un jour, inspiré un compliment. ‘’C’est agréable pour les Cantonais’’. Grand mal m’en a pris. Le mandarin de service qui m’accompagnait m’a vertement rabroué : ce beau paysage n’était pas destiné, comme je le pensais, à l’agrément des braves gens. Il était là pour ‘’glorifier les dirigeants (locaux) du Parti’’. En Chine, la gloire et la beauté ne sont pas destinés aux masses populaires. Elles servent exclusivement à promouvoir la face de ceux qui les dirigent, avec un grand souci de leur image (source d’autorité), sans surtout demander leur avis à ceux d’en bas. Peu de cas est fait de la dignité et des libertés des citoyens de base, seulement priés de servir de faire-valoir à leurs glorieux dirigeants.

Ainsi il en va de la politique zéro Covid adoptée par Pékin. Elle révèle les impasses d’un régime dont la légitimité n’est pas essentiellement fondée sur l’efficacité de ses dirigeants. Cette politique fonctionne jusqu’à ce qu’au sein du sommet, elle suscite des polémiques liées à sa brutalité. Les cris de rage et de désespoir des Shanghaiens enfermés dans leurs immeubles, mais aussi dans leurs bureaux et dans leurs usines, manifestent ainsi comme une velléité de révolte chez ce peuple pourtant habitué à subir en se taisant. Et le phénomène ne se limite pas à la capitale économique de la Chine : une quarantaine de grandes villes subissent les contraintes inhumaines du ‘’zéro Covid’’. Les comités de quartiers, composés de travailleurs de base peu éduqués, inféodés au Parti, s’habituent à œuvrer en garde-chiourmes, contenant dans un enfermement carcéral, dans l’angoisse et la famine des centaines de millions de citadins chinois. Investis d’un pouvoir tyrannique, ils se défoulent sur autrui et deviennent dangereux pour la société. A Canton, n’ont-ils pas entrepris de souder des barres de fer sur l’extérieur des portes d’entrée, transformant l’habitat en sarcophage cloué pour toute une population de malheureux. Si toute cette violence met en péril l’activité économique (un ciment de la société), il n’est pas dit que cela contribue à contenir le virus, loin s’en faut..

Certes, la Chine ne se sort pas trop mal de la pandémie, avec seulement quelque 4 600 morts ‘’officiels’’. La construction en un temps record d’hôpitaux de campagne et la livraison de masques chirurgicaux à des pays amis dresse une vitrine flatteuse de sa puissance. L’économie chinoise a tenu bon (8 % de croissance en 2021), les Jeux olympiques d’hiver se sont déroulés sans dégât sur le plan sanitaire. A quelque mois du congrès qui confirmera sa place au pinacle, Xi Jinping Xi Jinping n’est donc pas du tout d’humeur à ouvrir un débat sur sa politique sanitaire. Encore moins d’en changer. A l’origine de la maladie, à l’automne 2019, il a considéré, qu’il fallait escamoter tous les indices et données scientifiques sur le ‘’cas zéro’’ et les origines du Covid de Wuhan. L’OMS a été trompée dans ses tentatives d’enquête. La propagande a, contre toute évidence, imputé à l’ennemi américain la source initiale du virus. Aussi, loin d’avoir tardé à reconnaître l’épidémie de Shanghai, la Chine (= le Parti=) a campé en ‘’sauveur de l’humanité et vainqueur du Covid. Une sorte d’imposture, commise au nom de ‘’la face’’, en l’absence de tout contrôle international comme de contre-pouvoir médiatique.

La politique de confinement constituait la dure contrepartie, en interne, de ces fanfaronnades à l’international. Cette obstination à  »commander au virus » a généré un coût faramineux – économique tant qu’humain – dont le prix obérera l’avenir. S’ajoutant à la souffrance des gens, l’inefficacité n’est pas facilement pardonnée par les Chinois. Elle diminue leur tolérance naturelle à la langue de bois de la propagande : l’immense gloire du ‘’Centre’’ dirigeant pourrait subir le doute. On ne peut jauger l’effet de la folie carcérale du Parti sur la conscience politique des Chinois mais il existe, dans les grandes villes.

Le dispositif paraît vaciller du fait de la flambée du variant Omicron et de ses dérivés. Le PCC se trouve, à nouveau, exposé aux regards du monde extérieur, alors que les statistiques épidémiologiques se sont tues. Certes, la Chine limite encore raisonnablement la vague des contaminations, mais elle n’honore plus son mantra du zéro absolu. Même relative, la faillite de sa doctrine jette un soupçon sur l’infaillibilité dogmatique des dirigeants de Zhongnanhai (le quartier pékinois du cénacle du Parti).  Il n’existe aucune alternative politique au Parti Communiste Chinois, sauf à le militariser dans des guerres. Mais, d’ici au congrès d’octobre, une prise de conscience collective de ses failles et abus actuels pourrait faire émerger, en son sein, une ligne de (sourde) opposition à ‘’l’Oncle Xi’’. Elle peut aussi bien être  »éradiquée » par lui, préventivement au Congrès. Ainsi, il en va du Parti : Amen !

* 4 mai – Diversion extrême-orientale

Il y a un mois, plusieurs navires militaires russes avaient été repérés au sud-est du cap Soya, au nord d’Hokkaido. A l’issue d’exercices en mer d’Okhotsk, ces bâtiments lance-missiles et de transport de matériel militaire avaient franchi le détroit de Tsugaru entre Hokkaido et Honshu. Certains ont alors procédé à des tirs de missiles sur Etorofu et  Kunashiri, deux îles Kouriles du Sud occupées par la Russie en 1945, fermement  revendiquées par Tokyo. En plein conflit sur la Mer d’Azov, où elle a perdu un croiseur anti-aérien et un navire de transport, détruits par les forces ukrainiennes, la marine russe adopte une posture d’intimidation à l’égard du Japon. Comme pour signifier à Tokyo, qui s’est aligné sur les sanctions occidentales,  qu’elle est à même de mener bataille sur deux fronts, simultanément, aux antipodes. Déjà, au pic de la guerre froide (qui fut chaude dans cette région lors du conflit coréen), les Forces d’Auto-défense japonaises s’étaient trouvées confrontées à la perspective d’un débarquement de l’Armée rouge à Hokkaido (paradoxalement la  »bombe » d’Hiroshima et Nagasaki a levé cette hypothèque).

La 7e flotte américaine mène, certes, toujours  des exercices aux côtés des Forces maritimes japonaises d’autodéfense, mais Washington et Tokyo doivent compter, en plus, avec les provocations nucléaires et balistiques de la Corée du Nord. Pyongyang a procédé à 15 tirs de missiles depuis le début de l’année et un septième essai nucléaire pourrait intervenir bientôt. Les Etats Unis sont aussi confrontés aux prétentions de l’Armée populaire de Libération chinoise de faire de la mer du Japon, comme de celle de Chine du Sud, une mer fermée interdite aux marines occidentales. Tout cela fait déjà beaucoup.

L’USS Abraham Lincoln et son groupe aéronaval croisent dans ce théâtre de tensions. Escadres américaine et japonaise face à la flotte russe d’Extrême Orient : la mer du Japon pourrait devenir le front de diversion d’un conflit européen qui s’étendrait depuis la mer d’Azov et la Mer Noire jusqu’à celle du Japon.

Les tirs de missiles russes hypersoniques ‘’Kalibr’’ dans son environnement immédiat ont de quoi rendre l’archipel nippon nerveux. Pour rendre plus explicites encore ses intentions inamicales, Moscou a mis fin, depuis l’invasion de l’Ukraine, aux discussions bilatérales sur un Traité de paix entre les deux puissances visant à clore le passif de la seconde guerre mondiale. Le fond d’hostilité demeure. Tokyo n’a jamais été si proche de l’Alliance atlantique.

Palpable en Europe, en Afrique, dans le Pacifique, la menace russe n’est pas qu’une affaire régionale. De l’attitude de la Chine et de l’Inde peut dépendre que la guerre ne s’étende pas de l’Europe à l’Eurasie entière. Les offensives de diversion, d’ouverture d’un  »front secondaire » tournent souvent au pugilat général. Cette bonne vieille brute de Lavrov aime évoquer la  »troisième guerre mondiale » à nos portes. Alors, n’y croyons pas !

* 3 mai – Age d’or et gueule de bois

Adios, interdépendance ! Une lourde Interrogation plane sur l’avenir du XXIe siècle : la globalisation des marchés va-t-elle survivre aux antagonismes et conflits stratégiques qui surgissent un peu partout ? Pourra-t-elle résister à l’hostilité croissante entre la Chine et les Etats-Unis, dans leur quête du leadership/ de l’hégémonie, à la guerre en Europe et, plus généralement, au retour de l’ultranationalisme  et des protectionnismes ? La presse anglosaxonne – celle de la globalisation – ressasse son inquiétude. La réponse doit être prudente mais pessimiste : l’unité économique du Globe a vécu. Mais on n’a pas encore inventé le ‘’système d’après’’. On tâtonne, on s’énerve ….

Après la chute du mur de Berlin, on s’accordait à penser que liberté politique et libre-échange allaient en couple, se renforçant l’une l’autre. Pour un temps, ça a marché.  »Dans les années 1990, le nombre de pays convertis à la démocratie progressait, les barrières tarifaires diminuaient et les porte-conteneurs sillonnaient les océans » (dixit the Economist). Nostalgie, quand tu nous tiens…

Mais, depuis plus de dix ans, les chocs se sont multipliés. Crise financière de 2008 ; Brexit ; échecs enregistrés par Barack Obama dans la création de deux grands ensembles de libre-échange, l’un de part et d’autre de l’Atlantique Nord, l’autre dans le Pacifique ; élection de Donald Trump et début de bataille tarifaire entre Washington et Pékin ; pandémie ; guerre en Ukraine, s’ajoutant à l’épidémie de Covid-19. Les sociétés occidentales sont désormais vent debout contre le libre-échange, par vision écologique ou par chauvinisme. Retour dans son ‘’chez soi’’, rétrécissement du champ conscient, divergence des politiques étatiques, cet enchaînement infernal donne un coup d’arrêt à l’internationalisation des échanges : tant pis pour Ricardo et pour la théorie des avantages comparatifs : mieux vaut produire à la maison et consommer sur place, même si c’est plus cher.

En Asie, la plus vaste zone de libre-échange du monde, le Partenariat régional économique global (Regional Comprehensive Economic Partnership, RCEP) est entrée en vigueur le 1er janvier 2022. Celle-ci sonne le glas du système ‘’quasi-universel’’ construit autour du Gatt puis de l’OMC, dans ‘’l’esprit des institutions onusiennes’’. Pékin avait déjà créé une banque de refinancement réservée à l’Asie. Dans tous les cas, l’obsession américaine de ‘’contourner la Chine’’ possède sa part de responsabilité dans ce compartimentage en  »clusters » régionaux qui s’installe.

Avec la guerre en Ukraine et les sanctions contre la Russie, de nombreuses chaînes de fabrication en Europe de l’Est mais aussi à travers le monde se voient durablement perturbées. La raréfaction des énergies fossiles, du bois, du sable, le crack du colza, le renchérissement des céréales et de la plupart des matières premières, le désinvestissement occidental en Russie et même en Chine, l’étranglement des transports internationaux, se surajoutent aux stigmates du Covid, tels la ré-internalisation des productions stratégiques et pharmaceutiques, la pénurie en micro-processeurs, la crise du tourisme international, pourtant l’activité mondiale la plus évidente, et depuis février une guerre sur les devises et une forte dépression de l’investissement, du fait des sanctions ou du risque lié à la distance. Ajoutons y le  »bashing » de l’aviation civile. Funeste liste symptomatique d’une régression des échanges alors que nous voilà face à une perspective de stagflation… donc de tensions sociales …de pulsions populistes sur les thèmes de la souveraineté des peuples et de la préférence qu’ils s’arrogent… Halte au feu des égoïsmes !

Pour quelque temps encore, le commerce international s’alimentera à la relance post-Covid. Mais après ? The Economist, encore, s’interroge : ‘’ Est-il raisonnable pour les sociétés libres d’entretenir des relations économiques avec des autocraties qui, telles la Chine et la Russie, violent les droits de l’homme, font régner l’insécurité et s’avèrent plus menaçantes à mesure qu’elles s’enrichissent ? Quelque chose s’est brisé en route et on n’a plus confiance en personne. Le niveau d’hostilité entre les deux des grands blocs de puissance actuels – l’ensemble occidental et le couple sino-russe – va-t-il rester compatible avec la poursuite d’une politique d’échanges, même limités entre les continents ? L’Eurasie pourrait bien devenir un champ de mines hérissé de barbelés. La problématique ‘’guerre – commerce – rapport de force nucléaire donne le vertige. Alain Frachon en tire une leçon qui évite les hypothèses les plus extrêmes : ‘’ Nous allons vers un monde où les divisions économiques seront le reflet des divisions politiques’’. Ca va être sportif …

* 11 avril – Quel état du monde, demain ?

Comment décrire la possible débandade du monde de  »l’après-mondialisation » ? On ne pourra pas faire revivre les excellentes chroniques d’André Fontaine, reflets d’une autre époque. Essayons de taire nos sensibilités en prenant quelque distance d’avec la dramaturgie russe actuelle.

Dans quel état archaïque, néanmoins inédit et dangereux, le monde est-il désormais embarqué à notre cor défendant ? Est-ce une époque qui n’a pas encore de nom (Thanatocène) ? La question russe a toujours été source de tracas pour l’Occident. Le retour de Moscou à une posture agressive et même guerrière crée une lourde hypothèque sur l’avenir du régime Poutine comme sur celui du Nord de la planète. ‘’Cet homme ne peut pas rester au pouvoir !’’, la supposée gaffe de Joe Biden est en fait pétrie de bon sens. Plus qu’à la médiocre performance de la seconde armée du monde, l’incertitude tient surtout à l’apathie du peuple russe. Il se réveillera, mais pas nécessairement sous la bannière de la démocratie pacifique. La surenchère nationaliste pourrait tout aussi bien saisir la scène moscovite et conduire au rejet de l’Autocrate-Espion, dès  lors qu’il se révèlera perdant. L’instinct de vengeance de la base populaire et militaire pourrait lui survivre pour des décennies. A échéance perceptible, la cassure être les deux hémisphères du monde industrialisé s’en trouvera béante.

– L’offensive russe contre l’Ukraine réveille l’Occident de la torpeur qui l’engourdissait depuis vingt ans. Les vieilles démocraties réalisent être les cibles haïes du régime de Poutine, ce qu’elles avaient refusé de voir depuis la fin de la guerre froide. Elles perçoivent soudain un risque d’écroulement de tous les progrès du système international qu’avait engrangés les institutions multilatérales au cours de la seconde moitié du XXeme siècle : sortie du condominium bipolaire de la guerre froide; avancées du droit et de la justice internationaux; consolidation de l’Union européenne depuis la chute du Mur et le Traité de Lisbonne; expansion (modérée) du modèle démocratique et de l’Etat de droit; recul de la faim et de la maladie dans le monde émergent; mondialisation présumée porteuse de paix et de stabilité par la vertu des interdépendances liant les sociétés entre elles; révolution numérique censée éloigner les populations de l’ignorance et des théâtres de conflit.

La parenthèse de l’après-guerre froide s’était refermée le 11 septembre 2001. Vingt et un ans plus tard, les réminiscences de la seconde guerre mondiale ont fait fortement ébranlé les démocraties, mais elles seules. L’héroïsme des défenseurs de l’Ukraine et le charisme de V. Zelensky à plaider leur cause auprès des Occidentaux ont galvanisé les démocraties comme jamais par le passé. S’y est ajoutée la sidération face à la sauvagerie comportementale de la soldatesque russe, cause d’une tragédie humanitaire sans précédent. L’unité politique occidentale (européenne, transatlantique et bipartisane aux Etats-Unis) résistera-t-elle à l’épreuve du temps ?

– L’issue de la confrontation dépendra pour une grande part de l’attitude ambivalente  de la Chine, entre alliance idéologique avec Poutine et contre l’Occident et partenariat de raison avec l’Ouest, dans la sphère économique. Autre facteur à observer de près, la soudaine et impressionnante unité d’action de l’Union européenne (rejointe par le Royaume Uni) passera-t-elle le cap de la mobilisation sans retomber dans les anciennes ornières des chipoteries sur les accès nationaux aux énergies, le coût d’une défense collective, l’OTAN, la dette, les transitions, etc ? Ces choix pèseront sur l’issue du ’’conflit d’un autre âge’’ (le 19 ème siècle) déclenché autour de l’Ukraine. Dans la durée, on peut avoir quelques craintes. Cette guerre va durer, les Occidentaux y seront de plus en plus impliqués. La mondialisation cèdera-t-elle alors la place à un cloisonnement en blocs, hostiles sur fond de nouveau système mondial dégradé, qui ne sera en fait  »mondial » que par ses tensions et ses inégalités.

Le retour de la menace russe sur le continent n’a pourtant pas (encore) dissipé l’attrait de la dictature populiste ni les fantasmes xénophobes et autarciques. Le premier tour des présidentielles françaises paraît, à ce point de vue, immune de toute réflexion sur le populisme et ses vertiges guerriers. Marquée par toutes les tares du siècle passé, la guerre livrée aux démocraties aura forcément, sur le long terme, des retombées géostratégiques imprévues. Le recours à l’atome, tant craint mais plus probable, serait de nature à dessiner une future carte du monde entièrement centrée sur le Sud de la planète et sur des régimes politiques ‘’tribaux’’ très musclés. Certains en viendraient à s’affronter autour des dépouilles pantelantes du Nord.

La généralisation des sanctions, de plus en plus dures, le plus vaste et rigoureux programme jamais mis en œuvre entre Etats rétrécit l’espace de collaboration indispensable à un retour de la Paix. Cela a commencé par une confiscation étendue des actifs financiers de l’Etat agresseur, se poursuit par une assistance militaire et logistique croissante fournie – hors OTAN – aux combattants ukrainiens, jusqu’à la saisie des juridictions internationales compétentes en matière de crimes de guerre.  Sous la pression de l’opinion publique, les grandes entreprises, se sont résignées à suivre plus ou moins volontairement le mouvement, en se séparant de leurs actifs en Russie.

Certains spécialistes des relations internationales parlent de ‘’géopolitisation de la mondialisation’’, ce qui n’est pas très précis. Au minimum, les Nations Unies, l’OMS et les traités de libre-échange, la justice internationale, les doits humains et le régime de non-prolifération seraient éjectés du tableau. Le coût de la guerre ainsi que l’impact des sanctions sur l’économie mondiale va accentuer l’inflation, la crise énergétique et alimentaire, et fragmenter les marchés. En termes de guerre ou de paix, le recentrage du système international autour des nouvelles puissances émergentes (Chine, Inde, Brésil, Turquie, Arabie saoudite, Israël, Iran…) et le déclin corolaire des ‘’anciens Grands’’ livrera le monde à une suite de querelles entre régimes autoritaires.

Il faut la gagner vite, cette fichue guerre d’Ukraine… et surtout proprement !

* 17 mars – Le monde méli-mélo

Comme pour le COVID, les bouleversements provoqués à travers le monde par l’agression russe en Ukraine nous incitent à tenter d’imaginer  »le jour d’après ». Quand les armes se seront tues (ou quand le virus sera apprivoisé, à l’instar de la grippe), faudra-t-il croire naïvement que, par enchantement, la Paix (ou la Santé) reviendra, comme avant ?

Non , bien sûr ! Pour l’Occident, le fil-conducteur aura glissé d’une guerre par procuration – sans la  »faire » au sens strict, mais en l’alimentant par tous les canaux possibles – à une sorte de pénombre brumeuse. Les relations Est-Ouest croupiront dans un mélange d’hostilité, de méfiance et de rancœur tumultueuse, à travers une Europe cloisonnée en blocs autarciques et furieusement nationalistes. Sur une plus grande échelle, ce sera les Balkans au lendemain de la guerre de Bosnie, incapables de tourner la page. S’ouvrira alors une ère de confrontation molle, à mi-chemin entre  »drôle de guerre » et  »guerre froide parsemée de pics de crise ». Même à supposer qu’on aura heureusement pas atteint le stade terrifiant de la conflagration nucléaire, le nombre de morts et de victimes accumulés de part et d’autre rendra la réconciliation impossible avant longtemps. Et si Vladimir Poutine ou un de ses clones trônait encore au Kremlin ? Une Russie, même saignée à mort et demandant l’armistice, continuerait à dominer un immense espace stratégique au cœur du continent euro-asiatique, avec un mauvais état d’esprit. Ses blessures lui dicteraient une envie de vengeance. Celle-ci pourrait même engouffrer son  »mentor » chinois dans diverses formes de confrontation réellement mondiale, sans que Pékin l’ait voulu, du moins au départ.

Dans cette  »opération militaire spéciale » en Ukraine (son nom officiel), les démocraties pourraient perdre beaucoup, elles aussi. Tout d’abord, le système des Nations Unies, ses agences spécialisées (développement, faim et agriculture, télécoms, culture, petite enfance, droits humains, climat et biodiversité, etc.). Tout cela n’y survivrait sans doute pas. L’OMS et la régulation du commerce international n’aurait plus aucun objet. Tous les pays industrialisés seraient, au bout de quelques mois, quelques années, appauvris, déstabilisés économiquement et socialement. Privé de blé, de maïs et aussi d’attention, beaucoup d’Etats émergeants connaîtraient la famine et ne seraient plus aidés contre les calamités naturelles. Il est probable que l’Afrique noire sombrerait dans une anarchie sanglante, celle où le grand Moyen-Orient se trouve déjà.

Il est nécessaire de revenir sur un point : le pays le plus peuplé du monde, champion du commerce extérieur et des réserves de change, devrait impérativement assumer ses responsabilités face à la marche chaotique du monde. Ceci implique clarté et franchise quant à ses intentions. Et ce ne sont pas vraiment les qualités innées de Xi Jinping. En livrant à Moscou les blindés, les drones d’attaque, l’attirail de guerre électronique que Poutine lui demande avec insistance (y compris les lignes de crédit afférentes), le Parti communiste chinois se donnerait les moyens de rendre plus cruelle et plus durable encore cette guerre injuste en Ukraine. L’ambigüité chronique du régime chinois l’amène à soutenir totalement Poutine dans son discours intérieur (une  »alliance dure comme le roc »), tout en menant un jeu assez trouble, sur la scène internationale. Probablement, le Bureau politique a relève avec irritation la suite d’erreurs tactiques et de fautes d’analyse qui embourbe le dictateur du Kremlin dans un conflit suicidaire. Et il est tout aussi probable que la direction chinoise y voit également une aubaine pour lui marchander son aide et exiger en retour d’importantes contreparties s’il veut qu’on lui maintienne la tête hors de l’eau, sans plus. Pékin cherche à contrer discrètement les sanctions qui frappe la Russie, sans s’exposer aux mêmes punitions et sans rompre avec ses clients d’Occident. Le beurre et l’argent du beurre et la duplicité en sus !

Lors d’une récente rencontre sino-américaine entre conseillers de haut niveau, Yang Jiechi et Jack Sullivan se sont entendus sur un seul point : il faut continuer à se parler. Sur le fond, Washington a fait passer sans ménagement le message suivant :  »si vous décidez de compenser les pertes de la Russie, vous vous exposerez vous aussi aux mêmes sanctions qu’elle ». De son côté, Yang a disserté, de façon filandreuse, sur  »la nécessité de prendre en compte les contextes historiques en Europe et en Asie ». Tiens, tiens,… il serait donc question de mettre dans la balance les cas parallèles de l’Ukraine et de Taiwan ! … ces deux rejetons d’empires dont ils se sont émancipés ! Plus précis, le Global Times de Pékin martèle que  »Washington n’a pas le droit de dicter à Pékin une conduite sur la Russie et l’Ukraine » … ni  »de renoncer à livrer des armes à Moscou ou à tout ce qui pourrait dégrader ses relations avec la Russie ». C’est bien plus clair : l’Ukraine est passée aux pertes et profits. Aussi, le prochain bras de fer va tourner autour de la proposition peu aimable  »si tu nuis à la Russie, je nuirai à Taiwan » … à ceci près, évidemment, que Taiwan n’a jamais agressé personne.