* 5 octobre – L’ermite nucléaire des matins pas calmes

Pour mesurer la folie de notre monde disloqué, rien de tel que le thermomètre géopolitique de la péninsule coréenne. Dans ce théâtre hautement névralgique, le risque d’une nouvelle guerre impliquant les ‘’grands’’ n’a jamais été jugulé depuis l’armistice de 1953. Les accrochages militaires, les apparitions d’armes de destruction massives comme les coups d’éclat diplomatiques les plus inattendus s’y succèdent, tel le sommet qui a réuni Donald Trump et Kim Jong-un  à Singapour. Les épisodes de tension tournent presqu’ en boucle et diffèrent peu, les Etats Unis (dont le Nord veut obtenir le retrait des forces de toute la Péninsule) ou le gouvernement de Séoul en font les frais.

Le régime de Pyongyang ne craint rien autant, en effet, que la sobriété et l’oubli. Pour se maintenir constamment sur l’avant-scène, il se montre sans cesse à l’initiative, dans une agitation provocatrice, qui accroit délibérément l’incertitude et le sentiment du danger. En quatre ans, il a procédé, au moins, à six essais nucléaires en total mépris du Traité de Non-prolifération (TNP), élaboré à la fin des années 1960. Il est supposé tenir lieu de pilier de la stabilité stratégique globale. Avec la complicité – moins tapageuse – de l’Iran, du Pakistan et de l’Inde, la RDPC (Corée du Nord) s’ingénie à faire table rase de toute régulation en la matière. L’ONU a voté contre elle des sanctions dont elle n ‘a cure, son souci actuel étant de mettre au point les ogives et les lanceurs qui la feront accéder au rang de puissance stratégique mondiale, capable de faire face aux Etats Unis, de faire chanter le Japon et d’acquérir une totale indépendance vis-à vis de son ‘’mentor’’ – critique – chinois.

Le 1er octobre, Pyongyang affirme avoir testé un missile de croisière hypersonique dont la vitesse est censée déjouer toute parade du camp adverse. Elle a aussi annoncé avoir lancé avec succès un missile balistique après avoir testé la veille un missile anti-aérien d’un type inédit. Tout un bouquet. A l’administration Biden qui l’avait sondé sur les modalités d’une reprise de contact (discrète), le régime a répondu vertement ‘’non’’. Réuni à la demande des Etats Unis, de la France et du Royaume Uni, le Conseil de sécurité de l’ONU n’a pu que constater son impuissance, ne parvenant pas à s’accorder à réagir par une déclaration commune. Paris aurait voulu que soit marquée une préoccupation face aux transgressions constatées et que les 15 membres appellent à appliquer pleinement les sanctions économiques décrétées par l’ONU en 2017. Comme toujours, la Russie et la Chine se sont opposées à toute prise de position, chose ‘’non pertinente à ce stade’’. Pyongyang peut donc poursuivre tranquillement sa mégalomanie guerrière et faire peser sur le monde le danger d’une conflagration mondiale.

Pour nous égarer un peu plus, quelques jalons paraissent posés dans le sens d’un rétablissement du téléphone avec Séoul. A moins que … On a du mal à décrypter, on n’y peut rien après tout, on est même un peu lassé, donc : n’y pensons plus ?

* 28 septembre – Le petit dragon délaissé

On néglige trop cette démocratie de 28 millions d’habitants, dotée d’institutions dynamiques, d’un niveau de vie à l’occidentale et d’un savoir-faire industriel hi tech hors-pair. Elle alimente, entre autres, en composants et en systèmes numériques sophistiqués nos industries dévoreuses de puces électroniques, celles qui maquent cruellement à l’heure de la relance économique.

Son tort : avoir évolué de façon totalement autonome d’un bastion d’ancien régime (celui de Chiang Kai-shek) à un état de droit moderne, multipartite et régulé par des élections libres… ce, à quelques encablures seulement de l’hyperpuissance de Chine continentale. Par-delà le langage autoritaire de sa propagande, la RPC a énormément profité de ce voisinage en termes d’économie, d’investissements, de technologie et de savoir-faire gestionnaire. Mais c’était avant que la tension ne monte dangereusement entre les deux rives du détroit de Taiwan.
La prospérité et la santé démocratique de l’île autonome constituent une énorme épine plantée dans la fierté des dirigeants pékinois. Comme si leur révolution de 1949 n’avait pas pu atteindre pleinement son objectif national et que leur légitimité – pourtant incontestée – se trouvait fragilisée pour ne ‘’pas avoir fini le travail’’. Privée de son siège à l’ONU à l’entrée de Pékin dans l’Organisation mondiale, en 1971, Taipeh n’en a pas moins bénéficié d’une tolérance de sa part pour sa participation à des organisations internationales économiques ou techniques. Il s’agissait de laisser à l’île une marge de respiration pour la convaincre que, comme Hongkong, elle pourrait un jour réintégrer la ‘’mère-Patrie’’, tout en préservant sa prospérité, sa société libre et ses réseaux commerciaux. On sait ce qu’il est advenu de Hongkong depuis 2020 et c’est exactement ce que les Taiwanais ne veulent à aucun prix.

Comment croire encore en la relative bienveillance de la RPC depuis l’avènement, en 2012, de Xi Jinping à la tête du PCC. ? L’époque de la bienveillance est finie. Le durcissement tous-azimuts du Parti, la logique de guerre froide qui s’instaure avec les Etats Unis posent désormais, en termes existentiels, la survie de Taiwan en tant qu’entité politique et acteur international. Le traitement de haut vol que Taiwan a apporté à l’épidémie de COVID – alors que Pékin bloque toujours son admission à l’OMS – a braqué les projecteurs sur les contributions utiles de l’Ile à la communauté internationale et, en creux, sur l’injustice de son isolement imposé. La présence au pouvoir d’une présidente ‘’autonomiste’’ (en fait, attachée à un statu quo de coexistence) traduit une logique de non-retour (volontaire) dans le sein de la Grande Chine. Ceci exaspère la haute direction chinoise. Elle répond par le déploiement d’un énorme arsenal de missiles et de capacités d’invasion amphibie sur les côtes du Fujian, juste en face. La possibilité d’un blocus, d’une invasion et/ou d’une réduction de la résistance taiwanaise par des bombardements massifs est entrée dans les plans conceptuels de l’Armée de Libération du Peuple : le détroit de Taiwan et la Mer de Chine environnante sont devenus des points chauds du globe, porteurs d’un risque de conflit de grandes expansion et intensité.


Dans un tel contexte, la demande d’adhésion présentée par Taiwan, le 23 septembre, au ‘’Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership (CPTPP)’’ prend tout son sens. Ce partenariat remplace une précédente initiative américaine (torpillée en 2017, par Donald Trump). Il pourrait ouvrir, sinon une protection stratégique (du seul ressort des Etats Unis), une posture réhaussant le profil de l’Ile dans sa région. Signé en 2018, le CPTPP est le plus grand pacte de libre-échange de l’Asie-Pacifique. Il couvre 13,5 % de l’économie mondiale et 500 millions de consommateurs. L’accord favorisera les échanges économiques et commerciaux à l’intérieur d’un groupe de onze pays non-inféodés à Pékin, dont le Japon, l’Australie, la Nouvelle Zélande, le Canada, le Mexique, le Pérou et plusieurs ‘’petits tigres’’ dynamiques de l’ASEAN comme le Vietnam. Le groupe devrait examiner la demande d’adhésion de Taipeh et trancher par voie de consensus.


Comme on pouvait s’en douter, la RPC a coupé l’herbe sous les pieds du petit dragon. Sans souci de ses mauvaises relations avec plusieurs membres de l’Accord (l’Australie, le Canada, le Vietnam, par exemple), ni de la tension qu’y introduirait sa politique agressive à l’égard de Taiwan, elle pose, elle aussi, sa demande d’adhésion. Evidemment, son initiative possède un poids bien supérieur. Source d’épineux problèmes et potentiellement d’une nouvelle injustice pour Taiwan, son entrée ne devrait guère susciter d’hésitation. Le gros dragon chassera le tout petit. Que voulez-vous, il s’agit de LA Chine, l’’’Affaire du siècle’’ à ne pas manquer, la puissance suprême… surtout, ne pas contrarier ! Un petit pas vers la soumission d’une démocratie, quand même.

* 23 septembre – ‘’Torpillée dans le dos’’

Pour une fois qu’un contrat d’armement français n’était pas destiné à un dictateur tropical ! Avec l’Australie, les douze Barracuda à gazole dit ‘’classe Attack’’, constituaient le contrat du siècle, passé pour une fois avec une démocratie respectable et sérieuse. La marine cliente étant exposée, qui plus est, à l’expansionnisme chinois sur les mers du Sud jusqu’à la mer de Corail, c’était géostratégiquement sérieux. Un peu comme à l’époque où  l’Ile-continent faisait face  au militarisme du Japon. Raté, complètement raté ! Huit milliards passent sous le nez de ‘’Naval Group’’. Cherbourg et  la DGA s’en remettront : leur carnet de commandes est confortable. Mais la posture de moyenne puissance de la France : Boum, coulée !

Surtout, Paris pensait qu’un contrat aussi stratégique que celui-là scelle une solide alliance (la DGA a tendance à passer un accord de défense à chaque fois qu’elle vend un équipement militaire) et voilà qu’on hérite d’une crise stratégique et diplomatique d’ampleur. Le pire  est que  l’Amérique ait fait savoir, sans grâce aucune, à la France – son plus ancien allié – qu’elle ‘’ne compte pas’’ sur son échiquier stratégique. Cela creuse un énorme déficit de confiance. La colère un peu théâtrale du ministre Le Drian enfonce la France dans le rôle de l’épouse trompée. Elle l’expose aux apitoiements et diminue encore son statut de puissance.

 Par le petit bout de la lorgnette, on la voit en effet vexée à mort, au point d’adopter le registre du mauvais perdant colérique : le rappel des ambassadeurs (sauf avec  Londres) et toute une gamme de vitupérations (‘’Biden fait du Trump’’,’’ plus d’alliance’’ mais des ‘’coups dans  le dos’’, de la ‘’duplicité’’). La vieille épouse, trompée depuis 18 mois apprend soudain qu’elle est supplantée par une donzelle dont les ébats avec un cow-boy – plus costaud – ont été portés par une conjuration. Alors, elle gueule très fort. Dans la forme, on ne pouvait en effet faire offense plus disgracieuse : les trois conjurés ont rendu publique leur alliance exclusive et fermée à grand tapage d’annonces jubilatoires. Le cocufiage de la France a té rendu visible de tous, au point qu’on en oublie le cœur du sujet : l’inquiétante volonté de confrontation militaire avec la Chine.

La stratégie de pivot vers le Pacifique s’inscrit dans une perspective d’endiguement ( »containment ») assez archaïque Elle prend racine dans le besoin d’un ennemi extérieur pour insuffler à l’opinion américaine un esprit d’union sacrée et de grandeur retrouvée, une façon de transcender les fractures internes. Il y a une certaine continuité avec l’époque Trump, c’est vrai. Washington  a mis le grappin sur son club anglo-saxon (un concept très français, qui reprend du service) et, au passage, confisqué à son profit le contrat conclu par Naval Group, en vigueur depuis cinq ans. Il suffisait pour cela d’ imposer l’option de la propulsion nucléaire, que la France aurait pu fournir, mais dont Canberra ne voulait pas alors. On ne s’est pas attardé sur l’effet collatéral conduisant à dégrader la coordination stratégique avec la marine française dans une région du monde où Paris compte des territoires, de vastes eaux territoriales et une coopération active avec l’Australie. La stratégie américaine a emprunté la voie d’un ‘’coup’’ affairiste avec un fort parfum d’argent. Sans doute, la France est atteinte là où elle pèche souvent : exactement la même avidité à l’export d’armement, qui  lui tient lieu souvent, elle aussi, de politique extérieure. Le même ministre Le Drian aura géré l’une, en 2016, puis l’autre, dans la crise des sous-marins, signe aussi de la dérive vers les affaires des intérêts géostratégiques de long terme.

Car, dans cette affaire, tous les protagonistes ont opté pour le business avant la défense. L’Australie ne considérait sans doute pas Paris en allié intime, mais en simple fournisseur. Elle a néanmoins simulé le partenariat politique, sans être tout à fait pas satisfaite de l’évolution du coût du chantier (largement délocalisé sur son territoire) et par les délais que ceci entrainait. Canberra en aurait parlé avec Mme Parly.  Mais sans jamais évoquer une possible révision de ses choix, dit-on du côté français. Scott Morrisson parle de doutes anciens australiens, comme si le contrat était encore à négocier, qu’il n’y ait pas eu d’appel d’offres concurrentiel et qu’il n’avait finalement pas signé, en 2016. Est-il frappé d’amnésie ? La communication entre ‘’alliés’’ a dépassé le nul absolu.

Les médias français ne veulent considérer que l’aspect financier de ce coup de Trafalgar. Ils créent l’impression détestable que Paris pourra être ‘’consolé’’ avec un peu d’argent et quelques gentils mots. Belle absence de discernement !  Les Français, les Américains, les Australiens et les autres se montrent tous incapables d’exprimer à leurs opinions publiques les intérêts de long terme qui sont en jeu ! Aucun stratège militaire n’a d’ailleurs eu le droit de s’exprimer sur le sujet. Les partenaires européens campent sur la réserve, craignant encore ‘’un coup des Français’’ destiné à les mettre en porte-à-faux avec la ‘’matrice OTAN’’, dont ils connaissent l’usure… mais quoi d’autre ? L‘Union européenne comme les non-anglophones de l’Alliance s’habituent à absorber, au fil des crises, une dose croissante de doute quant à la consistance des engagements américains à l’égard de leurs alliés. Lassitude et résignation.

Le préjudice le plus durable sera bien sûr la perte de confiance et de cohésion entre alliés. La présence jubilatoire du gouvernement anglais dans le ’’club antichinois’’ – même comme ‘’5ème roue du carrosse américain’’ – casse l’engagement de Londres à rester aux côtés des membres de l’UE dans les crises stratégiques. L’existence de cette alliance de l’entre-soi (anglo-saxon) n’avait été communiquée à Paris que quelques heures avant son annonce fracassante aux médias. Pendant plus d’un an, donc, Londres a joué la dissimulation, le mensonge par omission, vis-à-vis de Paris. La coopération de défense franco-britannique aura du mal à survivre à ce qui est perçu comme une extension militaire du Brexit. Une rupture de cette sorte n’était pourtant pas souhaitée par l’ex-candidat Biden ni par Boris Johnson. On y est et on s’attend à ce que Washington et Londres recrutent à leur Club le Canada et la Nouvelle Zélande, dans la logique du programme ‘’Ears’’ d’espionnage, à cinq, du reste du monde. Surtout, la lune de miel franco-américaine, initiée par l’élection de Joe Biden, est pour un temps, torpillée. Tout juste publié, le concept Indopacifique de l’UE  se voit d’emblée contré, sans discussion possible, au profit d’une démonstration de muscle américaine. Dans la foulée du récent  retrait américain précipité d’Afghanistan, l’Occident se retrouve affaibli et divisé. Pas pour toujours, bien sûr mais le doute l’érode de l’intérieur. Pékin, Moscou, Ankara et beaucoup d’autres peuvent s’en réjouir !

* 20 juillet – Une caméra dans le burger et le chop-suey. Les États-Unis et leurs alliés – l’Union européenne, le Canada, l’Australie, le Royaume-Uni, la Nouvelle-Zélande – accusent la Chine d’avoir mené et de poursuivre des cyberattaques de grande ampleur, qui menaceraient leur sécurité nationale et celle de leurs entreprises. En fait, tout l’Occident fait chorus – ce qui marque un précédent – concernant les activités informatiques malveillantes menées depuis le territoire chinois, en fait un phénomène ancien mais qui s’amplifie vite. A la différence du contentieux de cyber-guerre ouvert avec la Russie (dans lequel le Kremlin est seulement appelé à contrôler ses hackers), c’est la responsabilité étatique directe de la RPC qui est mise en cause. Washington dénonce des agissements ‘’irresponsables, perturbateurs et déstabilisants’’ sponsorisé par le ministère chinois de la Sécurité d’Etat (le cœur de l’appareil répressif chinois) et qualifie ‘’d’écosystème’’ les pratiques de piraterie encouragées et ancrées dans les comportements. Pratiquement, des officines privées de type ’’corsaire’’ seraient commanditées et rétribuées pour mener ces attaques et opérations d’espionnage à grande échelle. Dans le seul secteur des entreprises américaines, le coût du préjudice se compterait en milliards de dollars, chaque année. Pour ne citer que le cas de Microsoft, les attaques lancées en mars dernier auraient touché un millier d’établissements clients ou liés au géant de la microinformatique.


L’enquête n’étant pas terminée. Les Occidentaux en sont encore à organiser leur protection de façon autant que possible coordonnée. La riposte pourrait suivre. On doit bien reconnaître que cette affaire tombe à pic, alors que l’administration Biden déploie de grands efforts pour rassembler sous son aile un front de résistance voire de ‘’roll back’’ face à l’hégémonisme de plus en plus agressif de l’équipe dirigeante pékinoise. Les faits sont peu contestables, mais le choix du moment et de la manière de les annoncer suscitent une atmosphère d’alerte. Les alliés vont se réveiller. Accessoirement, faire étalage des misères subies par les entreprises du GAFAM participe aussi à une gestion d’image, alors que ces grands prédateurs viennent d’échapper à l’impôt européen (en attendant un régime fiscal à venir ou pas au sein de l’OCDE). Sans doute, par un effet fortuit, l’attention se détourne aussi un peu du scandale de cyber-espionnage du siècle ouvert par les révélations concernant Pegasus, le logiciel espion absolu généreusement distribué par la diplomatie israélienne à ses nouveaux alliés.


Ce qu’il nous reste à faire ? Ecraser nos téléphones et ordinateurs au pilon, couper tout contact avec la finance et l’économie, manger les légumes bio de nos potagers, négocier un armistice entre le restaurant chinois et le MacDo du coin, qui tous deux s’évertuent à nous épier et à nous compromettre. C’est une conception élargie, très nécessaire, de la distanciation sociale.

* 5 juillet – Le Parti-vieillard retourne en glorieuse enfance

Faut-il être fier d’avoir 100 ans, quand on est un système ? Est-ce un signe de confiance en soi d’avoir pour marque identitaire la volonté de renouer avec l’enfance du maoïsme, une époque particulièrement cruelle en sacrifices humains ? Ces questions que l’Occident se pose à propos du Parti Communiste Chinois centenaire, n’effleurent apparemment la psychè des Chinois continentaux, en tout cas sur la scène publique. Le congrès fondateur du PCC, s’était tenu à Shanghai et à Jiaxing, entre le 23 juillet et le 2 août 1921. En cent ans, c’est vrai, il est sorti d‘une dictature basique et soldatesque, confrontée au féodalisme et à l’impérialisme nippon. Il a accédé à la puissance absolue économique, commerciale, technologique, militaire. Tout est l’œuvre du Parti, comme si la population n’en recevait aucun mérite : en Chine, l’Histoire est exclusivement réservée à glorifier les dirigeants politiques.


Le Parti a été créé par une poignée d’intellectuels citadins. Hormis Mao, qui n’était pas invité au congrès fondateur, ni connu des autres délégués, tous sont finalement tombés, tel Chen Duxiu, dans la trahison ou le bannissement. Le PC ne devrait pas se confondre avec l’Etat fondé en octobre 1949, qu’il a précédé et qui sert de devanture figée au Régime. Avec ces 90 millions de membres, mi- aristocrates initiés du genre Illuminati, mi- patronat des entreprises, façon Medef, il incarne assez peu la Nation chinoise. Pourtant, on est prié de le croire que l’Etat, le Peuple, le Gouvernement, l’Economie, l’Armée, l’Idéologie ne font qu’un et c’est LUI. Ses tribulations depuis 1921, jalonnée d’erreurs magistrales et de zigzags stratégiques aventureux, de purges obscures et d’innombrables complots, ne dessinent aucune cohérence d’ensemble. Mais cela a permis à certains dirigeants plus lucides d’émerger et de faire accomplir de grands pas à la société. Mao Zedong a d’emblée fait dissidence de ses condisciples du Komintern, dont certains se sont vendus à l’occupant japonais. Lui a résisté, au fond des campagnes. Puis il a transformé sa révolution paysanne en anarchie totale. Liu Shaoqi s’est efforcé de maintenir le Pays en vie en empruntant pragmatiquement au modèle soviétique, tandis que Mao tentait de le ‘’purifier’’ par la guerre des classes, des générations et des clans. Deng Xiaoping a pu tardivement redresser la barre et lancer les réformes, mais, vieillissant, il a fini par réprimer les étudiants à Tiananmen et il a ‘’puni’’ le Vietnam militairement pour son incursion au Cambodge.

Xi entend retourner au bréviaire maoïste, dans lequel il ne croit pas nécessairement, mais qui le hisse seul au sommet, en dictateur absolu. Tout cela ne construit pas une histoire glorieuse, ni une légitimité en airain, sauf à ériger en culte religieux cette trop longue et trop rigide présence au pouvoir. Le principal tour de force du PC chinois est d’avoir vécu bien plus longtemps que les 70 ans du PC soviétique, son anti-modèle. Une fois arrivé à la tête du Parti, en 2012, Xi Jinping a vite déçu les espoirs d’ouverture que certains entretenaient à son propos. Il a montré qu’il n’entendait laisser à personne le soin d’écrire avec lui la feuille de route du Pays et qu’une 5ème modernisation (celle de la vie politique) serait tabou. En infiniment plus puissant, l’avenir devra ressembler, politiquement, non pas à la Chine d’hier mais à celle de 1949. L’immense empire, libéralisé timidement il y a trente ans (le ‘’printemps de Pékin’’) puis réprimé sans pitié après Tiananmen, possède désormais, grâce à lui, le système social le plus sévèrement contrôlé qui soit au monde : surveillance numérique de l’espace et de la population; pensée unique et culte des chefs, deux impératifs incontournables pour qui prétendra survivre dans la société; goulag énorme mais camouflé et peine de mort (la plus pratiquée au monde); internet fliqué; échanges avec l’extérieur limités au tourisme en groupes et au commerce; oppression systémique des minorités, etc. La boucle régressive est bouclée, et la fierté du Chef en est immense.

Une importante différence, cependant : sous le règne à vie du nouvel empereur Xi, l’Empire se pare d’une belle panoplie high-tech dont les hautes performances flattent, quelque part, l’ego de sa base populaire. Le nationalisme chauvin, ancré dans un concept de ‘’Chine suzeraine, dans un monde globalisé’’ (merci Milton Friedman !), s’est introduit partout. Cette forme de populisme a remplacé l’idéologie marxiste pour électriser les foules. On ne doit pas accabler celles-ci d’avoir perdu tout esprit critique. Par essence, le système formate ainsi les mentalités, car il se méfie à l’extrême de la société. Ainsi, les citoyens ont été persuadés que le COVID 19 avait été vaincu par leurs dirigeants, ce, pour le bien du monde ! Ils croient aussi, dur comme fer, que l’Occident leur veut du mal (ce qui ne les empêche pas d’y envoyer leurs étudiants ni d’y faire du tourisme). L’Armée populaire de Libération, au cœur de la grandiose célébration du Centenaire, leur est un objet d’adoration  »spontanée » et obligatoire. Au point qu’il va falloir à celle-ci accumuler des victoires à l’avenir. Le jour venu, dans des circonstances porteuses ou juste cacher des échecs, elle va attaquer et soumettre à sa botte 27 millions de Taiwanais, anéantir un peuple et une démocratie : c’est là sa mission la plus sacrée.


Les Chinois se réjouiront ils alors que l’on massacre d’autres Chinois, qui de plus ont hautement contribué à la modernisation de l’économie du Continent ? Les succès spectaculaires de la Chine doivent initialement aux investissements et à l’habilité managériale des Chinois d’outre-mer, de Taiwan en particulier. Ils ont été relayés par une myriade de co-investissements et de formations techniques apportés par des entreprises étrangères, grandes ou petites, venues se frotter aux pesanteurs du Pays et à son grand marché. L’ouverture a magnifiquement réussi à la société chinoise et le Parti, en bon prédateur, a su en tirer profit. Quand on détient le pouvoir, on devient riche comme par automatisme. Sans doute, le jour de l’invasion, aucune objection citoyenne ne se fera jour, quand bien même certaines consciences en seront chagrinées. Regardez le peu de compassion destiné aux ‘’frères hongkongais’’, dont l’espace public se voit transformé en vaste pénitencier. On aurait envie de parler aux jeunes pour leur dire que leur Nation est admirée, mais que ses grands, vieux et habiles dirigeants sont de fieffés tricheurs, qui les méprisent et les manipulent. Le faire serait le plus sûr moyen de se faire foudroyer et le message ne passerait pas.

Il reste que de renverser la roue de l’Histoire dans le sens de la confrontation idéologique et de l’expansionnisme, sous prétexte qu’on parvenu au zénith; continuer à traiter cette population si ingénieuse en enfant écervelé; mépriser l’apport de la paix, de la coopération et de l’ouverture à sa propre émergence, tout ceci réunira à terme les ingrédients de la recette du délitement.

* 24 juin 2021 – Pomme-dépit

Les Hongkongais s’amassent devant les kiosques pour acquérir le dernier numéro du quotidien Apple Daily, contraint par Pékin de disparaître, sous le coup de la loi sur la sécurité nationale. Celle-ci leur a été imposée de l’extérieur, il y a un an. Soutien du mouvement prodémocratie et auteur de critiques de bon sens à l’égard des dirigeants chinois, l’Apple Daily était en ligne de mire. Le Parti communiste continental n’a eu qu’à évoquer sa loi sur sa loi liberticide pour contraindre le titre à disparaître. Les principaux dirigeants de la Pomme ont été arrêtés et ses employés mis à pied. Les engagements solennels pris par la RPC en 1994 (50 ans sans toucher aux institutions locales) ont été, une fois de plus, transgressés.


Le tabloïd est mort et, au moins, on sait qui il servait et qui l’a tué. Dans celle que l’on dénomme, sans rire, une ‘’Région administrative spéciale’’, la liberté de penser, celle de la presse, l’état de droit sont couramment piétinés par une autorité de fait étrangère à la vie des Hongkongais et à leur identité. Même si leur pays domine le commerce mondial et nous tient tous par la barbichette, il faut cesser de faire semblant de croire à la parole des dirigeants chinois et à leurs fières promesses sur la scène mondiale. Ils n’ont jamais été éduqués au droit. Hors nécessité commerciale, leur régime ne l’enseigne pas et ne le reconnait pas. Beaucoup de régimes militaires africains font mieux en la matière. C’est plutôt, de leur point de vue, une composante de la dialectique, l’art, au Pouvoir d’imposer sa raison en toute chose en invoquant des arguments pseudo- juridiques (mal) ficelés pour faire taire toute critique. Leur justice est politique et fonctionne par la peur, sans respect de la constitution du Pays et du droit reconnu. Les suspects politiques sont jugés à huis clos. On punit les importuns et les indésirables parce qu’ils gênent les dynasties régnantes. Imaginez que ce modèle s’applique un jour à la France ou à l’Europe !


Hongkong est traitée par le Régime, depuis sa fondation, en ‘’putain de l’Occident’’. Pas plus que pour les Taiwanais, les souverains de la Cité interdite ne ressentent la moindre affinité, le plus minime sentiment d’appartenance, de compassion ou de solidarité pour les Hongkongais. Ils veulent simplement ‘’casser’’ mentalement cette population rétive, éduquée aux préceptes et au mode de vie occidentaux, lui imposer une société de surveillance et d’endoctrinement (les Hongkongais étant ‘’subversifs’’), enfin, mettre totalement la main sur la poule aux œufs d’or dont leurs familles se gobergent. De fait, la loi sur la sécurité nationale sert aussi à confisquer des biens et à démanteler des groupes locaux en bourse. L’installation en périphérie d’effectifs de l’Armée populaire de Libération augmente encore la cohorte des gloutons.


Sommes-nous encore choqués par ce Tiananmen du droit et des libertés, dont les prémices remontent à plusieurs années ? Les premiers coups de force nous ont profondément heurtés, mais le pouvoir pékinois a l’habileté d’opérer par vaguelettes successives et de compter sur le temps long pour désarmer notre sensibilité, rapidement fatiguée et sollicitée sur bien d’autres fronts (la pandémie, le climat, la situation sociale, la relance de la croissance, le Brexit,…). L’Apple Daily était accusé d’avoir publié une série d’articles et d’éditoriaux qui, selon la police, appelaient à des sanctions internationales contre la Chine. Réagir par des sanctions reviendrait donc, pour les pays libres, à accréditer la thèse de la propagande pékinoise sur l’existence d’un complot de ‘’puissances antichinoises’’ dont le quotidien sanctionné aurait été l’instrument. Habile ! En fait, bien que les Hongkongais nous ressemblent beaucoup, nous ne sommes plus au rendez-vous de leur conscience. Et encore moins tournés vers les Ouïgours, Kazakhs et Tibétains qui, eux, nous ressemblent moins, mais ont quand même besoin de nous pour entretenir la flamme de leur dignité humaine.

Il ‘est plus acquis que Hongkong garde, dans ses conditions, une aura financière ou économique, malgré ses liens étroits avec la province ‘’hyper-industrielle’’ du Guangdong (province de Canton). La mégapole de huit millions d’âmes glisse vers le bas des classements. Notre attention sera, une nouvelle fois, détournée quand la menace sera redirigée sur Taiwan, dont la conquête par la force est la marotte des dirigeants suprêmes de la Chine. La fin-mai a vu une sorte de répétition générale d’un plan d’invasion, avec des centaines d’intrusions aériennes et navales dans l’espace de cette démocratie de 25 millions d’âmes. Les Taiwanais ont compris ce qui les attend et qu’ils ne seront pas traités en ‘’compatriotes’’ (le langage officiel) mais bien en ennemis.

* 16 juin – Autant en emporte le vent guerrier

Avons-nous envie de nous confronter à la Chine ? Veut-on faire d’elle notre ennemie ? Dans un registre très martial, le communiqué final du sommet de l’OTAN dénonce en l’Empire du Milieu un ‘’défi systémique pour l’ordre mondial et la sécurité de l’Alliance atlantique’’. Les Européens ont néanmoins cosigné ce brûlot qui réduit la seconde puissance du monde à l’image sinistre de ses arsenaux militaire et nucléaire et à sa propension à entrer en collusion avec la Russie, dans les crises internationales. Si l’économie reste un élément dans la relation avec Pékin – comment faire abstraction de la première puissance commerciale planétaire ? – l’approche devrait se faire défensive : méfiance à l’égard des investissements chinois, guerre technologique, cyber-confrontation, tricheries sur les règles du commerce. Au total, l’hostilité pékinoise à l’égard de l’Occident serait pour celui-ci un défi aussi redoutable que le revanchisme aventureux de Moscou.

Le trait est assez forcé. Pas même un mot aimable pour les peuples, les cultures, les solidarités nouées. Comme à son habitude, la France a été bien seule à s’interroger sur la pertinence d’un agenda stratégique extrême-oriental prioritaire pour une alliance centrée sur l’aire atlantique. Pékin reproche à l’OTAN ‘’d’exagérer la théorie de la menace chinoise’’. Ce n’est pas totalement faux et il est d’ailleurs piquant que la Cité interdite confirme l’existence d’une part de réalité dans sa (modeste) menace.


A Bruxelles, la vulgate très dure de Washington avait été relayée par avance, par le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg. Les Européens n‘y croyaient pas plus que ça, mais ils ont quand même avalé la potion, ‘’pour ne pas gâcher des retrouvailles sentimentales si belles avec Washington’’. Toujours Mars et Venus (qui l’aime secrètement) …et une bonne dose de naïveté chez les ‘’27’’. Angela Merkel a modéré la sortie contre la Chine en invitant les partenaires européens à maintenir une position équilibrée envers Pékin. Il est vrai que le commerce extérieur allemand, hors-OCDE, se nourrit essentiellement du marché chinois. Emmanuel Macron a invité l’OTAN à ‘’ne pas confondre les objectifs’’ et à ne pas ‘’biaiser’’ la relation avec la Chine. Le défi ne serait pas de nature exclusivement militaire : ‘’cette rivale est aussi un partenaire indispensable pour résoudre de grands problèmes du moment, climatiques par exemple’’. Un ricochet inaperçu sur les eaux lisses de l’Alliance. Pourtant, ce qui est dit est dit.


Armé du punch de ses alliés, il ne reste plus, à Joe Biden, qu’à rencontrer Vladimir Poutine à Genève, pour lui régler son compte (pas à coups de revolver, mais de vérités). Associera-t-il les Européens à un dialogue ‘’carte sur table’’ avec son meilleur ennemi ? Berlin et Paris, notamment, voudraient un ‘’dialogue exigeant ‘’ avec le Kremlin et surtout en être parties prenantes. Emmanuel Macron tient particulièrement à ce que la France soit actrice dans toute négociation sur la maîtrise des armes nucléaires. La crédibilité de la force de dissuasion ne peut être préservée qu’à ce prix. Les intérêts stratégiques de l’Europe, de même. La hantise existe toujours que ressurgisse le condominium russo-américain sur l’équilibre stratégique européen et la paix ou la guerre au plan global. Inviter la Chine n’apparaît pas non plus comme une bonne idée aux Européens, ou alors, pourquoi pas, avec l’Inde, le Pakistan, Israël, etc., ce qui ne serait pas plus réaliste.

Enfin l’objectif d’une autonomie stratégique de l’Europe n’a été traité qu’en passant : l’Alliance  »relève sa cohérence et sa contribution à l’OTAN », mais elle ne dit rien sur la façon dont elle pourrait s’en accommoder pratiquement. Tant qu’à Bruxelles/OTAN, les Européens ne frapperont pas leurs chaussures sur leurs micros pour exiger que l’on passe aux actes, le concept restera … un concept, donc rien qui ne puisse troubler la sérénité retrouvée de l’OTAN.

* 9 juin 2021 – Il court le virus : qui l’a lâché ?

Le président des Etats-Unis a appelé les services de renseignement de son pays à enquêter plus avant sur un possible accident de laboratoire à Wuhan, qui aurait été potentiellement la cause de l’apparition du Covid 19 en Chine puis dans le monde. Il a déploré l’absence de coopération et de transparence de Pékin sur le sujet. Les autorités chinoises s’étranglent d’indignation. Elles voulaient croire cette hypothèse balayée par la communauté scientifique et avaient tout fait pour que celle-ci enterre, une bonne fois pour toute, ce scénario jugé infamant.
A la mi-mai, pourtant, une quinzaine d’experts ont publié l’évaluation suivante, dans une tribune dans la revue Science : ‘’Nous avons besoin de plus de recherches pour déterminer l’origine de la pandémie … les théories d’une origine animale ou accidentelle en laboratoire restent toutes les deux plausibles … mais on ne leur a pas été apporté une attention égale’’. Plausible ? Bénéficiant d’une fuite des services secrets, le Wall Street Journal affirmait, tout récemment, que trois chercheurs de l’Institut de virologie de Wuhan avaient été hospitalisés dès novembre 2019, avec des symptômes évocateurs du Covid-19.

Le Waijiaobu (MAe chinois) dément ces informations, ‘’totalement fausses et politisées’’, comme un sombre complot de la CIA. Il renvoie aux conclusions aseptisées dressées, en mars, par le rapport conjoint de ses experts et ceux de l’OMS. Pourtant, Pékin se retrouve sur la défensive. Les dirigeants chinois récusent de façon répétitive toute possibilité d’erreur de manipulation dans leurs laboratoires de virologie. Ils dénoncent, dans la suspicion des Occidentaux, un stratagème pour détourner l’attention. De quoi alors, sinon de leurs propres échecs à juguler la crise sanitaire ? Leur exigence d’une ‘’étude complète sur tous les premiers cas de Covid-19 recensés de par le monde, leur dénonciation de mystérieuses  »bases secrètes et laboratoires biologiques de l’étranger’’ visent à ‘’diluer la sauce’’ à l’infini pour y noyer le poisson. De fait, l’apparition des premiers cas connus de Covid-19 remonte à l’automne 2019 et les situe dans la métropole de Wuhan. La pandémie qui s’en est suivie a ruiné la santé de 3,5 millions de personnes. Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l’OMS, très peu suspect de sinophobie, en arrive à réclamer une nouvelle enquête sur l’hypothèse d’une fuite en laboratoire. La santé est un sujet politiquement hyper-sensible. Va-t-on finir par se faire la guerre pour seulement prouver que le virus est mieux maîtrisé ici que là-bas ?

* 24 mai – A quand la bataille de l’Arctique?

Ce blog a précédemment traité des deux dérives qui compromettent les  fragiles équilibres naturels de l’Arctique : d’une part, l’exploitation économique, rendue possible par le réchauffement climatique, laquelle menace  l’écosystème fragile de la Région; D’autre part, la militarisation de ce continent et de ses eaux adjacentes (désormais libres l’été), qui dessine une aire de rivalités géopolitiques. Il est donc logique que le Conseil de l’Arctique, qui s’est tenu le 20 mai à Reykjavik, en Islande, a débouché sur une déclaration prônant la préservation de la paix et la lutte contre le réchauffement climatique. Dalida chanterait ‘’Paroles, paroles, paroles …’’ tant cette rhétorique pieuse n’a pour but que d’occulter les tensions et désaccords persistants entre membres de ce  Forum de coopération économique. Le Conseil a été désarmé, au fil des décennies par les convoitises et les rivalités d’Etats qui le traversent.

Ce forum intergouvernemental regroupe, depuis 1996, les pays riverains, nordiques, nord-américains et la Russie ainsi que des observateurs intéressés. Il n’avait pas été créé pour régler des questions géostratégiques. Pourtant, des relents de Guerre froide s’y manifestent. Faute de mieux, on y forge des ententes de façade qui ne sont qu’un tribut creux rendu aux grands principes sans lendemain. Antony Blinken, avec une franchise bien américaine, a dénoncé ‘’l’augmentation de certaines activités militaires dans l’Arctique ». Chacun aura reconnu l’empreinte lourde de la Russie, qui, de son côté, martèle que l’Arctique constitue pour elle ’’une zone d’influence légitime’’ et dénonce dans la foulée « l’offensive » occidentale dans la région’’.

A partir des 14 bases militaires qu’elle a construites ou modernisées, l’armée russe multiplie les gesticulations militaires, allant jusqu’à simuler des attaques aériennes contre les réseaux radar de l’OTAN et à effectuer des opérations aéroportées massives au-delà du cercle polaire. Il s’agit de démontrer sa capacité de projection stratégique dans des conditions climatiques extrêmes. En face, l’Alliance atlantique montre aussi les dents en augmentant la fréquence de ses manœuvres défensives. L’exercice « Trident Juncture » conduit en 2018, avait bénéficié d’une génération de forces d’ampleur inégalée, mobilisant 29 Etats membres rejoints par la Suède et par la Finlande. Moscou l’avait très mal pris. L’objectif à atteindre, de part et d’autre, serait désormais une invasion réalisable sous 48 heures.

Moscou contrôle de facto le passage du Nord-est, tant pour l’utilisation des brise-glace que sur le plan militaire. Les russes y ont introduit la flotte commerciale chinoise qui s’impose comme la plus grosse ‘’utilisatrice’’ et acquitte d’importantes redevances. L’expansionnisme russo-chinois se tourne désormais vers le passage du Nord-ouest, moins accessible du fait des milliers d’archipels qui barrent la navigation, mais néanmoins praticable l’été depuis, quelques années. Ces eaux et territoires canadiens restent isolés et très peu peuplés. Ceci constitue le maillon faible du dispositif de l’Alliance. Même avec l’appui des Etats Unis, ces territoires sont quasiment indéfendables. Ottawa en a pris conscience depuis une quinzaine d’années et s’efforce d’établir des ports défensifs en eaux profondes, au moins en certains points du passage, et d’y maintenir quelques effectifs humains, sous des latitudes invivables.

En fait, le dérèglement du climat – quatre fois plus rapide et plus important au pôle Nord qu’ailleurs sur le globe – crée un bouleversement géostratégique majeur doublé d’une aubaine économique. Avec la hausse des températures, la banquise d’été aura totalement disparu d’ici 2030, ouvrant des parcours maritimes bien plus court entre l’Europe à l’Asie : moins d’un mois au lieu d’un mois et demi par la route habituelle via le canal de Suez. De plus, le sous-sol de l’Arctique regorge de minerais exploitables : nickel, plomb, zinc, uranium, platine, terres rares, et il contiendrait 22 % des réserves mondiales d’hydrocarbures non encore découvertes. Voilà qui aiguise les appétits et pourrait justifier des différends sur la délimitation des zones économiques exclusives, voire des opérations d’appropriation comme le Chine en fait au-delà de sa mer adjacente !

La Russie compte bien faire quadrupler sur les quatre prochaines années son eldorado gazier du Pôle. Et accroître d’autant, également, le volume marchand en transit, pour une bonne part, en partenariat avec la Chine. Celle-ci lui fournira les capitaux et sera comme chez elle en matière de navigation. Le groupe français Total s’est associé à ce montage, non sans prendre des risques politiques à terme. En effet, depuis plusieurs années, Pékin s’impose progressivement en partenaire économique et scientifique dominant et affirme un intérêt jaloux pour l’eldorado situé à 1 400 km de ses côtes les plus proches . La Russie pourrait s’en inquiéter un jour. Une station scientifique chinoise a été construite au débouché du passage Nord-Est, sur l’archipel norvégien du Svalbard. Tous les pions sont en place pour un grand jeu de géopolitique polaire.

* 7 avril – Les têtes de Turc de Pékin

Au Xinjiang (Turkestan oriental), les tensions entre la majorité locale musulmane (principalement ouïgoure) et la majorité nationale han (Chinois de souche installés localement en colons) se traduisent en épisodes d’accrochage puis de répression. Les deux responsables locaux de la Justice et de l’Education, des hauts fonctionnaires ouïgours ‘’collaborateurs’’ de Pékin, administrant des secteurs traversés par de vives tensions ethniques, viennent d’être condamnés à mort pour  »séparatisme islamique’’. Ces condamnations, assorties d’un sursis de deux ans, sont, en pratique, commuées en détention à perpétuité. La Révolution a dévoré nombre de ses enfants. Au tour de l’administration de clouer au pilori ses collaborateurs non-Han. Le plus étonnant est que le régime pékinois n’ait rien appris de ses purges passées, par catégories entières de citoyens. C’est de ces épisodes d’ogre engloutissant sa progéniture que l’Ankar des Khmers rouges s’étaient inspirées dans les années 1970. Elles n’étaient plus de mise sous Deng Xiaoping. L’atavisme réémerge sous Xi Jinping.


Plusieurs pays, dont les Etats-Unis, évoquent un génocide dont les Ouïgours musulmans et à, un moindre degré, leurs coreligionnaires Kazakhs, Kirghiz et Tadjiks seraient les victimes. Il n’est sûrement pas conçu comme tel, mais l’obsession de régner sur les consciences et d’imposer des comportements contre-identitaires conduit au même résultat. Et, plus que jamais, la fin justifie les moyens. Les nombreux responsables pékinois que ces méthodes rebutent doivent cacher leurs sentiments ou affronter les sanctions du Parti. Plusieurs organisations de défense des droits de l’homme estiment à plus d’un million le nombre des Ouïgours internés dans des centres de rééducation depuis 2017. Pékin affirme que ces sites fermés abritent des ‘’centres de formation professionnelle’’ destinés prémunir les Ouïgours du séparatisme et des pulsions d’attentats qui leur sont attribuées. Juste la même chose, mais formulée en langue de bois. Comment ne pas réagir à cette reconnaissance cynique d’un traitement ethnique collectif contraire à tout critère de droit, infligé à cette communauté sunnite dont les représentants sont tous présumés coupables et ‘’modifiables’’ à volonté ?

*24 mars – UE – Chine : regards obliques

Avis de tempête sur les relations entre Pékin et l’Union Européenne ? Coup sur coup les ambassadeurs chinois en France, en Belgique, en Allemagne et au Danemark ont été convoqués. Le Quai d’Orsay a dénoncé pour sa part les « propos inacceptables » de l’ambassadeur de Chine, Lu Shaye, à l’encontre de parlementaires et d’un chercheur français ( »petite frappe, hyène courante »). Convoqué, le représentant de la Chine a omis de se déplacer, évoquant des « problèmes d’agenda ». Il a été enjoint – publiquement – de respecter la règle diplomatique en la matière.

« Après la multiplication des propos inacceptables tenus publiquement par l’ambassade de Chine ces derniers jours, y compris sous la forme d’insultes et de menaces à l’encontre de parlementaires et d’un chercheur français, nous rappelons les règles élémentaires consacrées par la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques qui s’attachent au fonctionnement d’une ambassade étrangère, notamment s’agissant de sa communication publique ». « L’ambassade est invitée à s’y conformer strictement ». « Ni la France, ni l’Europe ne sont des paillassons’’. De tels rappels à l’ordre et aux bons usages – largement répercutés par les médias – constituent en soi une réprimande sévère. L’ambassadeur LU, un des ‘’loups guerriers’’ de Xi Jinping, s’était déjà fait épingler pour sa sortie, en avril 2020, sur le personnel médical français censé ‘’avoir déserté les EHPAD et laissé mourir leurs pensionnaires’’. Curieux registre diplomatique, qui renoue avec la propagande des années 1960 ! LU reprendra l’attache du Quai mais, selon l’Ambassade, ce sera pour dénoncer les sanctions imposées par l’UE et les  »questions liées à Taïwan ». A pique envoyée sur le devoir de courtoisie, contre-pique pour culpabiliser l’adversaire. Le Quai estime que l’ambassadeur se déchaîne ‘’pour plaire à ses autorités’’, plutôt que par souci de la relation bilatérale.

La crise diplomatique entre Pékin et l’Union européenne se cristallise désormais sur les sanctions de représailles (interdiction de visa) contre 10 personnalités européennes – dont l’eurodéputé français Raphael Glucksman. Ils sont coupables d’avoir dénoncé les violations massives des droits humains dont est victime la communauté Ouïghoure du Turkestan oriental (Xinjiang). Cette dénonciation, dans le sillage de prises de position américaines très fermes, a conduit Bruxelles à sanctionner symboliquement (le symbole est une arme politique) quatre dirigeants responsables de la répression au Xinjiang.

Les droits humains sont un devoir de justice. Mais celui-ci implique un regard constant et identique sur les régions et les pays où ils sont transgressés, ceci, toujours sur la base des droits et libertés fondamentaux (Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948) ou/et du droit international humanitaire. Tout en approuvant l’UE sur le fond, on peut s’interroger sur l’opportunisme du choix du moment. En supposant que D. Trump serait parvenu à se maintenir à la Maison Blanche, son jugement sur la question Ouïghoure aurait été identique. Mais alors l’Europe ne l‘aurait pas relayé. La solidarité transatlantique reprend force – tant mieux – et l’on peut comprendre que cela dérange certains dirigeants, à Pékin, géopolitique oblige.

* 19 mars – Biden et Xi : tout se dire ?

Coup sur coup, la giclée envoyée à la face de  »Poutine, le tueur’’, puis une explication des gravures, peu aimable, avec les locataires de la Cité interdite. Joe Biden entend se faire respecter et il commence très fort. Le retour de l’Amérique sur la scène mondiale se fait avec fracas. C’est le prix que le président américain attache au rétablissement de la crédibilité de son pays, le fameux ‘’leadership’’. Conçus comme une prise de la température bilatérale entre ‘’adversaires systémiques’’- sur la base du rapport de forces – les entretiens d’Anchorage, conduits par le secrétaire d’État Antony Blinken et son collègue conseiller pour la Sécurité nationale, Jake Sullivan, avec les deux principaux architectes de la diplomatie chinoise, ont été marqués par une tonalité ‘’franche’’, selon la graduation synonyme d’absence totale d’aménité et d’entente entre les parties.

D’abord, bien marquer les désaccords et confirmer la largeur du fossé. « Nous allons discuter de nos profondes inquiétudes au sujet des actes de la Chine s’agissant du Xinjiang, (le sort des Ouïgours), de Hong Kong, de Taïwan, des cyberattaques contre les États-Unis et de la coercition économique contre nos alliés … Chacun de ces actes menace l’ordre fondé sur des règles qui garantit la stabilité mondiale », a martelé A. Blinken. Dénonçant la ‘’mentalité de guerre froide’’, Yang Jiechi a riposté, fidèle à son bréviaire : « La Chine est fermement opposée aux ingérences américaines dans les affaires intérieures de la Chine… et nous prendrons des mesures fermes en réponse’’.

Le climat de nouvelle Guerre froide s’est épaissi au fil des décennies. Il s’était figé en bras de fer commercial et technologique, assez brouillon, sous la présidence de D. Trump. Mais, pour son successeur, la raideur américaine doit être mobilisatrice de la communauté internationale. Washington veut désormais sortir du ‘’duel de cow-boy à la sortie du saloon. Il ambitionne une approche plus collective, plus multilatérale, en sa qualité de ‘’chef de file’’ (des nations libres), bien entendu. Pour cela, il fera fond sur les défis globaux à relever. On s’achemine à donc, à nouveau, vers une compétition – peut-être, une confrontation – idéologique entre blocs. Ce choix imposé d’un camp ou d’un autre reviendra à inhiber toute initiative tierce d’apaisement des tensions. La France, en particulier, a horreur du caporalisme (choisissez votre camp et tenez y vous !). Elle se méfie de la moralisation politique du bien, du mal et du devoir d’agir. Aux Etats-Unis, au contraire, la traduction en termes de valeurs sociétales des objectifs de politique extérieure fait le plein des voix et des votes. L’histoire ne repasse pas les plats, on le sait. La salve initiale tirée sur la Chine n’exclut pas des arrangements  plus pragmatiques, par la suite. Washington ne souhaite sûrement pas casser le mécanisme du Conseil de Sécurité ni bloquer la résolution des crises régionales. Mais Paris ferait bien de calibrer soigneusement son rôle (et celui de l’Europe) dans la partie de catch qui s’engage entre les deux Goliath du Globe.