* 29 janvier – Le monde dans une seringue

Les Nations Unies, avec le programme Covax, l’Europe des 27 aussi, n’ont produit que des velléités de solidarité sanitaire. Mais, fi du multilatéralisme, l’heure est à marquer des points en poussant des intérêts égoïstes. L’avenir de la population, de l’économie, des élections : ces enjeux positionnent les nations en concurrentes, face au virus. Alors que la menace est globale et indivisible, la difficulté à percevoir un salut commun ravive les réflexes de chacun pour soi. La course aux vaccins illustre tristement ce cloisonnement du monde. Au jeu de la mise sur le marché et de la production de masse, les États-Unis (vaccins Pfizer et Moderna), le Royaume-Uni (vaccin AstraZeneca), la Chine (vaccins Sinopharm et Sinovac) et la Russie (vaccin Spoutnik-V) sont gagnants. Après avoir calculé large, lors de son appel à fournisseurs, l’Union européenne vit douloureusement sa pénurie de vaccins, liée aux aléas de la production… ou de la distribution. Tous les producteurs approchés ont fait défaut, partiellement ou totalement. De plus, la transparence et la philanthropie ne sont pas les qualités premières des laboratoires pharmaceutiques. l’UE cherche alors des fautifs : on esquive la vérité, on règle publiquement des comptes pour parer à tout soupçon. La propagation plus rapide des variants du Covid, dont les mutations vont forcément se multiplier, accroît le stress chez les décideurs et l’angoisse chez les gens.

Pour ce qui est de vacciner les populations, Israël détient le pompon, avec un tiers déjà immunisé. Au Royaume-Uni, Boris Johnson mise sur la disponibilité des doses pour démontrer que, grâce au Brexit, le Royaume-Uni protège mieux la population que ses homologues continentaux. Ces derniers ont usé la patience et la résignation des populations et cherchent des repoussoirs dans les erreurs des voisins. Leur rapidité à délivrer le vaccin dictera largement leurs chances de réélection , au risque de négliger les libertés et les autres formes de détresse humaine. Comment agir alors ‘’par-delà les frontières’’ ? Au contraire, on se claquemure à l’intérieur de celles-ci.

La géopolitique vaccinale a redessiné les blocs que l’on croyait disparus. Les Etats occidentaux ont acheté 90 % des doses des deux vaccins américains et sont fermés au reste du monde. Cela crée une rancune bien compréhensible dans les pays du Sud. Dans l’autre camp et face à ce repli égoïste, la Russie et, plus encore, la Chine gagnent en termes de sphère d’influence et de parts de marché, en proposant des solutions adaptées au monde émergent.  »Un parfum de Guerre froide’’, dira-t-on. Mobilisons vite la médecine de la Paix !

* 26 janvier – Passe d’armes sino-américaine

Trois minutes après la prestation de serment de Joe Biden, Pékin a imposé des sanctions contre 28 responsables de l’ex-administration Trump. La charrette inclut l’ancien Secrétaire d’Etat Mike Pompeo et transporte tout le gotha des cadres Républicains ayant traité de la relation avec la Chine. Par ailleurs, ’’les entreprises et les institutions auxquelles [les coupables] sont associés seront interdites de relations commerciales avec la Chine’’. Punir d’anciens officiels ayant quitté leurs fonctions, ceci au motif qu’ils ont ‘’sérieusement violé la souveraineté de la Chine ces dernières années » revient à s’arroger un droit de censure à rebours, bien différent du droit à réagir, sur le coup, dont a légitimement usé l’Empire. Voilà un rajout non-sollicité au procès en destitution du milliardaire à la houppe orange, qui s’ouvrira le mois prochain. Les maîtres de la Cité interdite se placent virtuellement à égalité d’autorité avec le Congrès américain pour juger du passé. En décembre 2020, l’administration Trump avait, certes, interdit l’accès du territoire américain à quatorze responsables chinois impliqués dans la répression à Hongkong, mais le gouvernement chinois ne s’était pas particulièrement défoulé sur le coup. La vengeance est un plat qui se mange froid. Les nouveaux dirigeants démocrates ont évidemment déchiffré cette sentence impériale comme étant à eux destinée : une mise en garde condescendante relative à leur politique chinoise, qu’ils devront entourer de toutes les précautions nécessaires pour ne pas heurter la RPC. Pas d’état de grâce, ni de préjugé favorable au départ, donc. La nouvelle porte-parole du Conseil de sécurité nationale n’a pas manqué de réfuter fermement l’avertissement céleste, qualifié de ‘’non-productif et cynique’’.


Un autre  »défi chinois’’ attend Washington. C’est l’accord politique sino-européen sur les investissements, signé par la Commission européenne le 30 décembre 2020 et publié le 22 janvier. Il paraît à beaucoup ‘’léger’’, voire ‘’cosmétique’’, sur les droits humains, un sujet qui tient plus à cœur aux démocrates américains. Les informations sur la réduction en esclavage des Ouighours, connues entretemps, ont suscité le malaise. Bruxelles et les 27 gouvernements européens, qui ont donné la priorité à l’économie sans s’assurer de contreparties sur l’état de droit et la réciprocité des concessions, se retrouvent sur la défensive, face au Parlement de Strasbourg et à l’allié américain.
Il paraît à beaucoup de dirigeants occidentaux ‘’problématique’’ de toucher aux cordes sensibles de la Chine. La deuxième puissance économique mondiale (et future première) se positionne comme sauveteur de l’économie mondiale, dans cette terrible période de récession. Elle est, de fait, la seule qui soit encore fonctionnelle, un motif d’espoir et de respect. L’activisme chinois en matière de libre échange engrange succès après succès : quatorze pays de la région Asie-Pacifique ont signé à l’initiative de Pékin, un Partenariat régional économique global (RCEP), en novembre. Un mois plus tard c’était l’accord d’investissement avec l’UE. Les nouvelles routes de la soie prennent forme et l’OMC a été mise totalement hors-jeu. 2021 verra la vague s’amplifier, tandis que l’administration américaine restera empêtrée dans le Covid et l’apaisement des affrontements civils.  »Nous devons construire un socialisme qui est supérieur au capitalisme, et poser les bases d’un avenir où nous gagnerons la position dominante’’, tel est le maître-mot de Xi Jinping, un plan clairement hégémonique et pas si mégalomane que ça. Cette position de souverain de la communauté mondiale, visée à l’horizon de 2049 (centenaire de la Révolution) implique une nouvelle hiérarchie planétaire, marginalisant les Etats-Unis et leurs alliés européens, japonais, australiens, etc. Pourquoi donc offrir des concessions – dangereuses pour la stabilité interne chinoise -, à ceux dont on prépare le repli et l’effacement ? “

* 7 janvier – Gilets stars and stripes et combattants de la liberté

La tentation est grande de consacrer cette brève à l’assaut du Capitole par l’équivalent américain des troupes de choc des gilets jaunes. Nous vivons tous sous la même enseigne, celle de la pandémie de populisme. Tous ? C’est faux : aujourd’hui encore, on piétine la liberté de populations qui ont une foi sacrée en elle.

Ainsi, à Hongkong, une cinquantaine de figures de l’opposition prodémocratie a été arrêtée, le 6 janvier, en vertu de la loi adoptée par Pékin sur la sécurité nationale. La ‘’normalisation’’ de l’ancienne colonie britannique est menée tambour battant, avec une dureté comparable à l’après Tiananmen (1989) ou encore aux reprises en main musclées de l’ère soviétique dans le glacis du pacte de Varsovie. A la différence près, néanmoins, qu’il s’agit à Hongkong d’une population née, éduquée et active dans un système d’institutions libres et de droit de type occidental. Ces arrestations collectives sous des chefs d’accusation de sédition sanctionnent rétroactivement les primaires organisées par les démocrates hongkongais, lors du scrutin au Conseil législatif de juillet 2020. Aucune loi ne l’interdisait à l’époque. Au prétexte de l’épidémie, ces élections ont été reportées d’un an, clairement pour se donner le temps d’’’assainir’’ la vie politique (de l’aligner sur la pratique totalitaire du PC chinois). Le vrai ‘’crime’’ est que ces primaires aient apporté la preuve incontestable de l’attachement très majoritaire de la population à la démocratie. On ne pouvait d’ailleurs pas en douter, au terme d’un an de mobilisation civique impressionnante. Depuis sa rétrocession à Pékin en 1997, la ‘’zone administrative spéciale’’ – hors-normes – de la Chine s’accrochait à la promesse faite par Deng Xiaoping de conserver, pendant 50 ans au moins, son propre régime de droit, si peu assimilable à celui du Continent. Cette promesse, inscrite au cœur de l’accord juridique conclu avec le Royaume Uni, a été froidement et brutalement violée et cela reste pratiquement impuni. La guerre contre les libertés a été gagnée et elle est même érigée en modèle. Du fait de son passé colonial, Hongkong est perçue comme ‘’la putain de l’Occident’’ et punie pour ce péché originel. Shenzhen et Shanghai auront vite fait de la dépecer de ses atouts dans l’économie tertiaire.

A part l’accueil de quelques intellectuels ou investisseurs hongkongais parvenus, par leurs propres moyens, sur le sol britannique, Boris Johnson n’en a cure : il a – on le sait – ‘’d’autres chats à fouetter’’. A peine quelques mots désolés, ailleurs, parmi les nations dites ‘’libres’’. Antony Blinken, le futur secrétaire d’Etat de Joe Biden, parle d’une ‘’attaque contre ceux qui défendent courageusement les droits universels’’. Il n’envisage pas d’autre réaction à ce stade. La Chine, ennemie déclarée des libertés, est surtout la meilleure amie du business et de l’idéologie de la croissance. L’époque n’est plus où l’on pleurait le sacrifice de Ian Palach, à Prague, ni celle où l’on exfiltrait (via Hongkong) les jeunes leaders de Tiananmen, qui défilaient ensuite à Paris pour le 14 juillet. Nous avons-nous-même, il est vrai, abdiqué toute une partie de nos libertés.

* 30 décembre – Cap sur 2021 !

L’Ours n’est pas connu pour sa clairvoyance prospective, même lorsqu’il chausse ses lunettes et savoure à petites gorgées son thé bio. La rédaction du blog est bien consciente que ce serait abuser de la confiance de ses chers lecteurs que de prétendre annoncer 2021 dans les détails. On va se contenter de choses basiques.
Tout d’abord, les paradoxes ont la vie dure. Les peuples souffrent, les dictateurs se décomposent. L’année qui s’en va s’était ouverte sur un grand mouvement d’émancipation des peuples privés de la démocratie. Du Soudan à l’Algérie, de l’Irak à la Thaïlande, ils nous rappellent que ces valeurs européennes de liberté, de représentativité et de justice que nous avons plus ou moins chassées de nos esprits (au profit de la protection et du tout-sécuritaire) restent un phare pour l’humanité. La magnifique résistance de l’Amérique démocrate à la toxicité du mandat de Donald Trump a conduit à une première victoire sur le mal populiste. Joe Biden, dont on attend des myriades de miracles, projette une première lueur d’espoir sur l’an qui vient. En Europe, le soulèvement pacifique du peuple biélorusse contre la tyrannie devrait nous remobiliser solidairement. L’obstacle géopolitique qu’y oppose le Kremlin est pour une bonne part contournable, l’Ukraine et la Géorgie l’ont démontré. De plus, l’humeur n’est plus aux élargissements aventureux de l’OTAN ou de l’UE. La volonté politique, la confiance dans les valeurs démocratiques ont singulièrement faibli dans l’Union européenne, que l’on voit de moins en moins fidèle aux valeurs universelles de la DUDH de 1948. Les ventes d’armes en Arabie saoudite, aux Emirats et à diverses autocraties manifestent un repli mercantile de la politique extérieure. L’absence de réaction forte à l’asservissement de Hongkong, résultat d’une violation patente des traités par la RPC, ne se limite pas, à cet égard, à une décolonisation ratée de plus. C’est un renoncement au droit international et aux droits humains en particulier. Un réveil des consciences est nécessaire et possible, dès lors que la pandémie et surtout l’appauvrissement des économies auront dissipé leurs effets et que nous serons capables de renouer avec nos valeurs intrinsèques.


Constatons pour nous en réjouir que, les autocrates ont encore plus mal géré la pandémie et ses conséquences que les politiciens occidentaux. Ces derniers ont été sauvés par la répartition équilibrée des pouvoirs et par la transparence des affaires publiques, lesquelles ont permis les réajustements et les correctifs indispensables. Lui-même malade, Poutine essaye de cacher l’ampleur de la catastrophe sanitaire russe. Son agressivité guerrière s’en trouve émoussée et il doit compenser en surenchérissant par la cyber-guerre et l’assassinat. R.T. Erdogan ruine son pays en même temps qu’il en décime l’élite. Il a gagné trois guerres contre les Kurdes, l’opposition libyenne de Haftar et l’Arménie, mais il commence à faire patte douce quant à ses prétentions sur les ressources de la Méditerranée orientale, tant l’économie turque se retrouve à bout de souffle. Même Xi Jinping a senti passé le vent du boulet au début de l’épidémie de Covid 19, après qu’on se soit aperçu qu’il avait caché au monde la réalité, telle qu’à Wuhan, pendant au moins trois mois, ce qui n’a pas manqué de susciter une suspicion à l’international. Il est vrai que d’offensives de propagande sanitaire en offensives sur les nouvelles routes de la soie, la Chine a réussi le tour de force opportuniste de s’imposer en moteur principal des affaires géopolitiques du monde. Aux côtés des Ouighours, les Tibétains et les avocats et les blogueurs chinois en paient le prix fort. L’affichage de l’hégémonisme et de la puissance stratégique mettra-t-il en danger l’état de droit et le multilatéralisme que Pékin veut abattre, tout en prétendant y adhérer ? C’est un enjeu sur une décennie entière et il pourra être mesuré dans la croisade mondiale qui s’est mise en branle sur la sauvegarde de la biodiversité et du climat. Bonne Année !

* 23 octobre – Le biais chinois pro-Trump

* 23 octobre – Le biais chinois pro-Trump. On l’a vu dans la brève d’hier, la Russie de Poutine s’accommoderait parfaitement d’une réélection de D. Trump et, en sous-main, elle la favorise. Dans un contexte bien différent, on pourrait penser que Xi Jinping, pour la Chine, est sur la même ligne pragmatique  : celle de la préférence pour un ‘’ennemi’’ sanguin, sans vision cohérente, mais facilement manipulable. L’ennemi profond serait plutôt le Congrès, accroché à ses prérogatives en matière de commerce et fondamentalement anti-chinois. Qui aura séjourné outre-Atlantique au tournant du siècle, aura pu déjà sentir ce fort ressentiment de la classe politique américaine à l’égard du challenger asiatique au sacro-saint leadership yankee.

L’entrée tumultueuse de la RPC à l’OMC, en 2004, loin de lisser les comportements chinois aux normes libérales du multilatéral, a surtout exacerbé les égoïsmes et les contentieux.  L’arrivée au pouvoir de Xi Jinping a marqué une forte rupture d’avec le pragmatisme plutôt accommodant prôné par Deng Xiaoping vis-à-vis de l’Occident, dans l’ordre économique et même politique international. Mégalomane, cassant, despotique et profondément ancré dans les archaïsmes idéologiques  de l’époque maoïste, le nouveau secrétaire général a fait entrer le commerce dans la sphère, ultra-nationaliste et de plus en plus agressive, de la propagande et de l’idéologie. En gros, tout gain arraché sur l’Occident (Europe comprise) serait une juste revanche sur l’humiliation passée de l’épopée des canonnières.

Si l’auteur de ‘’l’art du deal’’ a multiplié les torsions de bras et les menaces de sanction pour arracher des compensations sectorielles à l’abyssal déficit de son pays – et il n‘est guère critiqué pour cela par le Congrès, au diapason – il n’a jamais compris, encore moins dénoncé le ‘’grand plan’’ de la direction chinoise. Celui-ci vient de loin. Il a été initié par un mouvement de sortie des institutions de Washington (FMI, BIRD) et la mise en place de substituts régionaux comme la Banque asiatique d’investissement. Les  »nouvelles routes de la soie » en ont été la phase suivante, qui subordonneront une part conséquente du développement mondial à la domination financière et politique de la Chine et déconstruit l’architecture multilatérale actuelle.  Le plan quinquennal qui sera publié par Pékin l’an prochain visera à dégager l’économie chinoise de sa dépendance aux marchés occidentaux et, réciproquement, à consolider l’hégémonie chinoise sur le bloc asiatique. Certes, Trump est rude avec Pékin, il multiplie les négociations économiques au bord du gouffre, cherche parfois à monnayer les droits de l’Homme au Turkestan chinois ou ailleurs contre tel ou tel marché juteux dans l’un de ses fiefs électoraux, il se montre sans pitié dans la concurrence technologique (Huawei) mais ne propose strictement rien en réponse à ce que le PC appelle ‘’le renouveau de la Nation chinoise… face aux forces hostiles de l’Occident’’. Il est donc le candidat le moins dangereux et le plus manipulable pour la Chine, un histrion qu’il suffit d’alimenter en ‘’deals’’.

* 21 octobre – Drôles de guerres

Brèves des jours précédents

A moins de deux semaines du scrutin américain du 3 novembre, la géopolitique aborde une zone de turbulences accrues ?  Le moment va se prêter à des démonstrations de force et des écarts de conduite que favorisera le repli des Etats Unis sur leurs propres déchirements internes. Autant dire que pour les ‘’joueurs’’ de mauvais coups, les Erdogan, Poutine, Kim Jong-un, Xi Jinping etc., pour les groupes mercenaires ou les jihadistes de tous poils, une fenêtre d’opportunité et d’impunité va s’ouvrir. Sans exagérer la capacité stratégique de Washington à faire obstacle ou contrepoids aux faiseurs de crise, ni taire le désastre auquel se résume la politique extérieure de Donald Trump, la sensation de vide, donc d’impunité, créera de l’instabilité.

Ainsi, la Chine populaire célèbre avec faste l’unique confrontation militaire qui l’ait opposée aux Etats Unis. L’épisode remonte au lancement, le 19 octobre 1950, de l’immense vague des ‘’volontaires chinois’’ (déjà ce biais de ne pas assumer un état de guerre déclarée) contre les troupes du général MacArthur, alors à l’apogée de leur offensive contre les troupes communistes nord-coréennes. Défensive ou non, l’intervention chinoise a défait l’armée onusienne (essentiellement, américaine), avant que le débarquement de nouvelles troupes, à Inchon, dans le nord-Ouest de la Péninsule, ne rétablisse le statu quo initial de la ligne de front. Cet affrontement très dur n’était plus évoqué publiquement. Qu’il le soit à nouveau aujourd’hui est assez significatif de la ‘’drôle de guerre’’ qui se joue entre les deux géants. Pékin lance clairement une forme de mise en garde aux Etats Unis comme pour inhiber par avance leur réaction.

Dans ce contexte, on pense forcément à l’enjeu national majeur et à la proie que constitue Taiwan. Xi Jinping fait monter le niveau d’agressivité, depuis des mois, à l’égard de » l’ïle nationaliste » (dans les faits, une nation démocratique) et ses armées multiplient à son encontre les frictions militaires, comme pour étayer la thèse d’un conflit de basse intensité qui serait déjà en cours. La diplomatie de Xi, réorganisée autour de cadres dogmatiques, s’en mêle aussi et on l’a vue, par exemple, à Suva (îles Fidji) faire irruption dans la célébration du double 10 (naissance de la république chinoise en 1911) pour agresser les participants. Le motif en était que ‘’la décoration du gâteau d’anniversaire n’était pas celle du drapeau communiste’’. Les scénarii de montée de la tension pourraient être multiples, mais, parmi eux, une opération de conquête des îlots taiwanais de Mazu, des Pescadores, des petites Liuqiu créerait un sérieux handicap pour le dispositif défensif de Taiwan. A partir de là, les 25 millions d’habitants de l’Ile pourraient se voir soumis à blocus, une catastrophe économique, voire un risque de famine pour cette économie totalement intégrée au commerce mondial. Les investissements industriels  taiwanais sur le Continent, en position dominante dans certains régions côtières développées, pourraient être confisqués dans la foulée. Sans aller jusqu’à envisager une invasion militaire de toute l’ancienne Formose, promise à une résistance acharnée, une agression de ce type lancerait un énorme défi à l’ONU (où Taiwan ne siège plus depuis 1971), aux Etats Unis et aux nations attachées à la Paix et au Droit.

2020, Année du Coronavirus

Cet article reprend et étoffe une brève du blog, en date d’hier;

Ne voit rien, n’entend rien, n’absorbe pas le virus par la bouche – Remerciements à Plantu

 Survient soudain le Coronavirus, en Chine, et l’OMS patauge dans ses prescriptions, enserrée dans le bras de fer politique entre son siège et les Etats concernés. C’est précisément pour ménager l’égoïsme des Etats que les urgences d’intérêt général (santé, climat, alimentation, réfugiés,  enfance…) sont confiées à des agences multilatérales, sans réelle autorité sauf celle de se laisser malmener par les puissants. A quand un Conseil de sécurité sociale, humanitaire et environnementale, délibérant à la majorité, comme son homologue politico-militaire de New-York?  Du temps de Jacques Chirac, le quai d’Orsay avait poussé cette idée. J’ai eu l’occasion de la développer dans divers fora. Le Grand Jacques l’avait fait sienne dans son discours au monde tout au moins, sans doute sans grande illusion .

J’ai vécu la propagation-éclair l’infection pulmonaire SRAS à Canton, à la veille du Nouvel An de février 2003.  C’est de cette ville qu’elle est partie. Je l’avais moi-même contractée, le mois précédant, sous une forme bénigne mais persistante. Informé du coronavirus par un médecin gabonais diplômé de la faculté de médecine locale (notre unique correspondant médical dans cette ville de 12 millions d’âmes), j’ai lancé l’alerte dans la communauté expatriée. Puis, lorsque Chinois comme étrangers se sont retrouvés bloqués en quarantaine, j’ai mis en ligne la rubrique internet qui a maintenu le lien au sein de la communauté étrangère et avec mes collègue de Hongkong, lesquels se savaient menacés à court terme (et, effectivement…).

Le SRAS élégant

– Les autorités locales du Guangdong et de Canton ont  disparu, de février à mai : bureaux vides, téléphones débranchés. Les édiles locales consommaient volontiers des animaux exotiques vendus sur le marché-zoo alimentaire du quartier de Qing Ping et s’en vantaient même. Ces messieurs ont réapparu, fin-mai, pour un congrès « triomphal » de leur branche provinciale du Parti. Je m’y suis rendu, à leur « invitation », silencieux et porteur d’un masque. Les mandarins rouges ont vu rouge. Ils ignoraient pourtant que le masque est une courtoisie prophylactique pour autrui et non pas une protection pour soi-même ! Mais l’ustensile ne faisait pas macho et faisait même mauvais genre alors que la priorité du moment allait au retour des investisseurs français, attendus, avec leurs capitaux, par l’industrie locale (en contrepartie des délocalisations de nos entreprises). Leur obsession était en effet que, l’on garde un secret étanche sur la pandémie, pour sauvegarder à tout prix la manne des investissements occidentaux. Inutile précaution, alors que les média de la planète titraient sur le SRAS en Chine !

– A Paris, le ministère de la Santé interdisait que l’on corresponde avec les consulats de la zone infectée et les 5000 Français pris au piège. Cela a été expliqué, à distance, à mon épouse, rentrée à la hâte à Paris avec notre fils, lycéen. Là d’où elle venait, personne n’aurait d’ailleurs pris le risque de lui parler face à face, à cause des postillons. Surtout, éviter que ne soit demandé un rapatriement ou, pire, un épidémiologiste français, voire même la venue en Chine d’un spécialiste de l’OMS, ce qui aurait vexé, assurément, la Cité Interdite ! Pas un message, donc, pas un conseil ou à fortiori un encouragement, de la part de l’Ambassadeur de France à Pékin, entre février et juin, en réponse à mes points de situation quotidiens. J’avais, en fait, commis deux crimes passibles du silence hiérarchique, celui qui tue une carrière : mentionner le SRAS allait dissuader J-P Raffarin, alors premier ministre, d’effectuer une visite officielle importante  à Pékin, une ville contaminée bien plus tard. Paradoxalement, on ne m’avais pas mis au courant de ce projet de déplacement officiel et je ne l’ai découvert qu’à travers les média. L’Amba voyait dans ce contretemps SRAS un vrai « sabotage » voulu par ma personne (inventeur du coronavirus) et Paris lui laissait la main puisqu’il était l’Ambassadeur et pouvait à sa guise harceler l’Elysée au téléphone. Mon second acte de trahison est un drame interne : j’avais adressé directement à l’OMS les observations des rares médecins expatriés, souvent australiens, sur la maladie et l’OMS m’en avait remercié, de sorte que la tutelle hiérarchique du Quai d’Orsay s’en trouvait court-circuitée  ! C’est parfois dans des disputes hiérarchiques picrocholines que notre diplomatie se délecte, quand la vie de milliers de Français de Chine était en danger.

– Deux membres de mon équipe consulaire avaient contracté le virus et en restaient sérieusement sonnés. Le plus dur pour eux était l’absence d’écoute française sur ce qu’il leur arrivait : était-ce mortel ?… et le mur de silence dans lequel nous enfermait le « système France », pas loin de faire une croix sur ses lointains administrés perdus. En juin, nous étions enfin à l’abri du virus, mais pas totalement rassurés : la maladie quittait Canton, Nanning, Xiamen, Fuzhou, Hainan, etc., en même temps qu’elle s’accrochait à Hongkong  et se propageait vers le Nord de la Chine, jusqu’à Pékin. Dans la capitale, certains collègues se mettaient à paniquer et n’ont pas, bien sûr, remercié qu’on redirige immédiatement vers eux le médecin militaire français parvenu au consulat général de Canton, bien après la bataille.

– Le coronavirus recommence à jouer des siennes, cette fois depuis la métropole de Wuhan, place forte du constructeur automobile PSA et de la coopération universitaire française dans l’Empire du Milieu. Le virus aurait été activé par la consommation de viande de chauve-souris (certes, on entre dans l’Année de la Souris !). « A mon époque », on maudissait plutôt la civette de l’Himalaya et le pangolin du Bas-Congo. Dans les métropoles, le régime chinois a obtenu sur un claquement de doigt le remplacement de millions de deux-roues par des scooters électriques, plus chers. Mais il n’arrive pas à mettre à l’index les gibiers exotiques totalement sauvages, coûteux et infestés pour y substituerde la viande d’élevage saine et contrôlable.

Va-t-on finir par apprendre, en Chine comme en France ? BONNE ANNEE DU RAT !

Coupable !

Autre coupable : la civette himalayenne !

Encore plus coupable : Pangolin du Bas-Congo !

France et Chine en chiens de faïence dans les eaux « indopacifiques »

2001 Le Vedémiaire et Bibi, à Zhanjiang / Fort Bayard

Poids plume dans les échanges économiques de la Chine, la France  »boxerait-elle dans la catégorie des grands », quand il s’agit d’équilibre géopolitique avec l’Empire du Milieu. Ne parlons pas de commerce. La part de marché de nos exportateurs se monte à peine au tiers de ce que réalisent nos concurrents et amis) allemands. Nos technologies de pointe intéressent encore et l’industrie chinoise – dont l’armement – accapare 40 % des exportations sensibles de nos laboratoires et bureaux d’études, dites de double-usage (high-tech civil ou de destruction massive). Sur le plan éducatif et culturel, nous disposons d’un créneau embourgeoisé intéressé par la langue de Voltaire comme par les cogitations du penseur de Rodin, un visiteur apprécié à Pékin, Shanghai, Canton… En majorité, les étudiants de français sont des étudiantes, toujours douées, parfois motivées par le prestige « matrimonial » de la langue, moins souvent, pour réinvestir leur savoir dans les échanges.

Quid de la marine, qui à la fin du 19 ème siècle détruisit les chantiers navals de Fuzhou, pourtant créés par des ingénieurs français (le consul, Paul Claudel, s’épuisa à réparer l’affront et à les faire reconstruire) ? C’est notre royale qui investit la première les îles Penghu / Pescadore, actuellement sous le contrôle de Taiwan. C’est elle aussi qui aborda et délimita les archipels des Spratleys (Nansha) et Paracels (Xisha), disputés entre la RPC, le Vietnam (grand bénéficiaire de la cartographie française) et Taiwan. Pour parler franc, elle véhicule un petit parfum de nostalgie coloniale que la Cité interdite ne goûte guère. Néanmoins, la stature singulière de la France comme puissance permanente du Conseil de Sécurité, seconde zone économique exclusive maritime du monde, présente partout sur le globe grâce à ses DOM-TOM, à son influence das le droit de la Mer et à l’autonomie d’action de ses escadres à travers le globe, tout cela parle à l’esprit pragmatique des dirigeants chinois.

Jusqu’ici, ceux-ci envisageaient une coexistence aimable – parfois-même des exercices coopératifs – dans les eaux de présence commune. Précisément, dans les territoires excentrés de la Métropole – Océan Indien, Pacifique, détroit d’Ormuz … – où les ambitions stratégiques de la Chine, face à l’Inde et aux Etats-Unis, s’emploient à forger une influence sur les communautés d’origine chinoise abritées dans nos territoires et départements. Les préfets locaux s’en émeuvent. En fait, il y a toujours eu un peu d’ambiguïté, des grands sourires mais peu d’amour et parfois des coups de gueule, que l’on oublie pas. Pékin abhorre plus que tout les relations nouées avec Taïwan. On se souvient des affaires des frégates puis des Mirage vendus à l’île nationaliste en 1992-1994 et qui ont déclenché des représailles bruyantes, commerciales et politiques, au point qu’Edouard Balladur, premier ministre français d’alors, dut accomplir une mission expiatoire à Pékin et Shanghai en 1994.

En 2012, une stratégie plus vigilante a été réaffirmée, face à la rapide montée en puissance navale de la Chine. Paris est soucieux de maintenir la continuité de ses liens avec ses collectivités territoriales d’outre-mer mais aussi de manifester qu’en tant que puissance « possessionnée » et nucléaire ses forces armées mènent une politique autonome de mobilité dans l’espace Asie-Pacifique. Depuis quelques temps, le gouvernement français réaffirme avec force, dans les fora sur la sécurité navale, son attachement de principe à la la liberté de navigation. Les partenaires européens sont plus discrets, pour ce qui concerne la Mer de Chine du Sud, que leurs marines militaires fréquentent peu. Cette liberté juridique s’entend, dans les eaux internationales mais aussi dans les eaux nationales intérieures, selon la formule du passage innocent énoncée par la Convention de Montego Bay sur le droit de la Mer. Or, Pékin n’applique pas ces dispositions, en vigueur depuis 1994, et s’arroge des eaux territoriales plus étendues qu’autorisé. Surtout, sa marine a provoqué en 1996 – et à nouveau depuis lors – de sérieux incidents en bloquant l’accès du détroit de Taiwan à des groupes aéronavals de l’US Navy.

« Nous continuerons de naviguer plus de deux fois par an dans la mer de Chine du Sud », a récemment déclaré Florence Parly, ministre des Armées, dans une de ces enceintes. Les raisons : « Nous avons des territoires, plus de 1,6 million d’habitants, plusieurs îles de différents statuts, de vastes zones économiques exclusives, et la responsabilité qui va avec. Il y aura des objections, des manœuvres douteuses en mer. Mais nous ne nous laisserons intimider par aucun fait accompli.  » La ministre parle de stratégie « indopacifique », une manière de minorer visuellement l’emprise chinoise sur la région et la souveraineté réclamée sur l’ensemble de la Mer de Chine. La doxa française se rapprochant de la doctrine américaine de liberté de navigation sans restriction sur les mers, Pékin s’est senti visé et s’est braqué. Un incident s’en est suivi.

*Le clash s’est produit le 6 avril dans le détroit de Taïwan, lors du passage de la frégate française Vendémiaire. Lire la suite

Nouvelles routes de la soie – La Chine recompose le monde

Routes-de-la-soie

Xi Jinping a été accueilli avec pompe, par la coalition populiste au pouvoir à Rome, en ouverture de sa tournée européenne. Forte de la primauté historique que lui vaut l’expédition marchande de Marco Polo à Cathay (la Chine du 13 ème siècle, sous l’empereur mongol Kubilai), l’Italie, s’offre à l’empereur Xi. Là voilà érigée en voie d’accès impériale pour l’investissement chinois en Europe. Elle n’est pas mécontente de faire un pied de nez à la politique commune en matière de commerce et soigne bien sa différence avec cette Union Européenne qu’elle veut rudoyer. De son côté, la Commission européenne vient d’élaborer dix propositions visant à protéger l’Union du désavantage « systémique » que le géant chinois fait peser sur l’économie et même la cohésion de l’Union. Ce blog a traité, en son temps, du thème Y être ou ne pas y être : angoisses croisées d’un partenariat en Chine/, s’interrogeant aussi sur l’évolution du Goliath sous XI Jinpig (article « à propos de la Chine »). Désormais, la question se pose « quelle place et quelles conséquences sont prévisibles pour l’Europe et la France au sein d’une architecture mondiale dominée par la Chine ? ».

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Liu Xiaobo, pardon d’avoir changé !

Quoi de plus vintage, quoi de plus ‘’plouc’’ que les droits humains ? Rien. Il y a dix ans on décriait les droits de l’Homme. Il y a cinq ans, on les moquait. A présent,beaucoup reient leur existence. Tout simplement. Quelle faute impardonnable !
Liu Xiaobo, prix Nobel de la paix, pionnier du combat démocratique en Chine, est mort le 13 juillet, de mauvais traitements, d’enfermement, d’abandon, au terme d’un calvaire abominable. Ses geôliers l’ont extirpé mourant de sa cellule, lui refusant une dernière chance de soigner à l’étranger son cancer du foie. On l’a laissé mourir à l’hôpital. Son épouse, LIU Xia reste en résidence surveillée. Son nom est banni des médias nationaux. Le mouvement qu’il avait créé  pour réclamer les libertés formelle inscrites dans la constitution du pays, meurt avec lui. Bien peu de ses camarades, démocrates, pacifistes et humanistes pourront évoquer sa mémoire. Elle est tabou … N’en parlons plus ?
Trente ans plus tôt, ce Vaclav Havel chinois (son mouvement, la Charte 08, a été décalqué de la Charte 77), qui risqua sa vie à conseiller les étudiants de Tianamen jusque sus la mitraille des soldats, aurait été pleuré par tous les défenseurs des libertés et des droits humains. Des serments auraient été prononcés pour poursuivre son œuvre jusqu’à ce que les Chinois obtiennent la maîtrise de leur propre destin. Ils le méritent assurément. Des millions de pétitions outragées auraient bombardé Zhongnanhai, le village des froids dirigeants infaillibles. Le Monde compare justement LIU à un Nelson Mandela du Royaume céleste. C’était un on-violent acharné. La même terrible répression l’a frappé mais, hélas, pas le même destin.
– C’est nous qui avons changé. L’époque où l’on palpitait pour Soljenitsyne ou pour Lech Walesa n’est plus. Les champions de la liberté et de la solidarité humaine  nous touchent moins. Mourir en marge d’un G 20 est, en plus, une très mauvaise idée. Xi Jinping, le grand patron de l’Etat-Parti, y siégeait en tant que premier acheteur, premier vendeur du monde, à la tête ses réserves de change les plus conséquentes qui soient. Trump lui a rendu un vibrant hommage. XI – pas LIU, s’entend – : ‘’un homme bon’’, ‘’très compétent’’ et notre Lapin jovien aux yeux bleus lui a rendu le service minimum qu’imposaient l’intérêt national et le bas niveau de nos finances publiques : ‘’un des grands leaders de notre monde ‘’. Quand vous dirigez 20 % de l’humanité, vous ne pouvez pas en effet valoir moins que ça. Le premier prix Nobel chinois n’a régné, lui, que sur nos consciences. Le président français s’est ensuite poliment fendu d’un tweet à la mémoire du grand intellectuel martyrisé. Pour la forme. C’est vrai, XI Jinping ne s’exprime jamais sur les réseaux sociaux.

Fichue liberté, fichus droits de l’Homme (de la personne humaine), on tient pourtant à eux !

De la Chine 关于 中国人民共和国

Ding Ding

Les célestes habitants de la plus puissante économie du monde (les Chinois) – mesurée en parité de pouvoir d’achat – ne sont, en $ par tête de pipe à opium, qu’au 121 e rang mondial (sur un total de 197 pays) : pas vraiment de quoi fouetter un ourson ni un panda, son cousin oriental !

– Les Français s’intéressent pourtant fortement à leur argent, surtout depuis la fin-2014, moment où l’Empire du Milieu s’est mis à dispenser vers le reste du monde plus de capitaux (100 milliards d’€uros par an) qu’il n’en absorbait lui-même des autres recoins de la Planète.

– Il reste qu’entre le jackpot de la Fortune et celui de la Liberté, le citoyens standard du Milieu va plutôt se soucier du sésame de la Santé. La pollution est telle, dans et autour des grandes agglomérations, qu’une catastrophe humanitaire majeure est à craindre. Elle fait prévoir à certains économistes que ce rang de première économie du monde ne sera pas sanitairement soutenable très longtemps. Lire la suite

Russie et Chine, deux façons de contester l’ordre mondial

avril 12, 2015 

Chine historique - Guerre de l'Opium - L'Empereur GaoxuanAlaska - Haines - Pays du Grizzly - ourson perdu sans sa maman 2
Un emprunt au Monde, une fois n’est pas coutume : la chronique ci-dessous de Mme Sylvie Kauffmann accentue un peu le trait, mais sa vertu pédagogique me paraît remarquable : une représentation de la géopolitique actuelle qui tient la route et ouvre des pistes pour l’avenir. Merci à elle.

Russie et Chine, deux façons de contester l’ordre mondial
LE MONDE | 11.04.2015 Par Sylvie Kauffmann

Il était une fois, dans le petit univers de la géopolitique, deux de ces puissances que l’on qualifie élégamment d’émergentes, pour décrire un stade intermédiaire entre le jardin d’enfants et la cour des grands. L’accession à la cour des grands, dans cet univers, se fait par une sorte de cooptation, d’après des règles établies par le petit groupe qui fait la loi dans la cour des grands et, par la même occasion, dans la cour des petits.
La cour des grands, en l’occurrence, c’est le club occidental. A la tête de ce club règne une puissance qui, selon l’expression consacrée, est un peu plus égale que les autres : les Etats-Unis. Autour d’elle se sont rassemblés des pays qui trouvent leur intérêt à se placer sous son aile protectrice. Certains ont fini par s’organiser en sous-groupe et font parfois contrepoids ; c’est le cas de l’Union européenne. L’ambiance, dans cette cour des grands, est plutôt bonne ; il arrive qu’on se tiraille, mais cela ne dure jamais très longtemps. On y est aussi assez accueillants – à condition d’avoir le niveau et d’accepter les règles.
Et voilà que deux candidats décident de contester ces règles. Panique dans la cour des grands. C’est, à peine simplifié, ce qui se passe sous nos yeux. Chacune à sa manière, la Russie et la Chine sont en train de défier l’ordre mondial pour passer du statut de puissance émergente, ou, dans leur cas, réémergente, à celui de puissance établie. Elles le font avec des méthodes différentes, mais elles contestent toutes les deux « l’unipolarité ». Désarçonné, le club occidental a beaucoup de mal à gérer ce double défi, qu’un haut fonctionnaire allemand appelle « le défi du perdant » en parlant de la Russie et « le défi du gagnant » à propos de la Chine.
« Monde russe » Le défi russe est essentiellement l’aboutissement de quinze ans de règne de Vladimir Poutine sur un pays qui a perdu la guerre froide et de la maturation d’une idée politique, celle du « monde russe » (rousskiï mir). En se faisant élire président une troisième fois en 2012, Vladimir Poutine met en œuvre une stratégie de rétablissement de la puissance russe dans une sphère qui ne correspond pas à celle que lui a assignée l’ordre issu de la fin de la guerre froide, avec la libération des pays d’Europe centrale en 1989, la réunification de l’Allemagne, puis l’effondrement de l’Union soviétique, en décembre 1991.

Deux décennies plus tard, alors que les Occidentaux considèrent ce nouvel ordre comme accepté par tout le monde, M. Poutine crie : « Pouce, je ne joue plus » et s’oppose à ce qu’un pays de plus, l’Ukraine, rejoigne le camp occidental. Pour lui, l’Ukraine fait partie du « monde russe ». Et, pour montrer qu’il ne plaisante pas, la Russie en annexe une partie et en envahit une autre.
C’est ainsi, résume Dmitri Trenin, expert de la Russie au centre moscovite de l’institut de recherche Carnegie, que, en 2014, « la Russie a rompu avec le système de l’après-guerre froide ». Sous l’impulsion de Vladimir Poutine, la Russie remet en cause le fondement européen de l’ordre mondial ; elle le fait par la force, en modifiant les frontières et en imposant une union eurasienne à des pays voisins qui, comme la Biélorussie et le Kazakhstan, en acceptent volontiers les bénéfices économiques mais freinent des quatre fers sur la dimension politique.
« Rêve chinois »

La Chine, elle, s’y prend tout autrement. Elle est aussi dans une stratégie d’affirmation de sa puissance, mais là où Moscou pense géopolitique, Pékin pense géoéconomie. Au départ, cette stratégie ne paraît pas remettre en cause l’ordre international – au contraire, elle donne tous les signes de vouloir l’intégrer. Simplement, si elle l’intègre, elle revendique les égards dus à son rang économique, qui ne cesse de s’élever : c’est d’une logique imparable. Plus on est riche, plus on est puissant, plus on veut être reconnu comme tel.
Le président Xi Jinping ne revendique pas, lui, un « monde chinois » mais un « rêve chinois », version soft de l’empire du Milieu qui exercerait une sorte d’attraction naturelle sur l’univers confucéen et, plus largement, l’Asie.

Le problème, c’est que, contrairement à la Russie dont le poids économique n’est pas comparable à celui des Etats-Unis ou de l’Europe, la Chine, elle, remet en cause le leadership économique américain. Et que le slogan du « rêve chinois » s’accompagne d’une gestion opaque, de la construction d’une puissance militaire et de poussées de fièvre en mer de Chine qui affolent les autres pays d’Asie. Alors, dans la cour des grands, on se méfie de ce nouveau venu aux poches pleines, certes souriant, mais qui cache son jeu.
Le club occidental reste uni face au défi russe. Face au défi chinois, en revanche, c’est la débandade
Que fait donc la Chine ? Lasse de se voir refuser les clés du club, elle décide d’en contester le fonctionnement, voire d’en ouvrir un autre. Elle remet en cause, elle, non pas l’ordre de l’après-guerre froide, mais l’ordre économique issu de la seconde guerre mondiale, le système établi par les accords de Bretton Woods, en 1944, et largement dominé par les Occidentaux. Puisqu’on ne veut pas lui donner la place équivalente à son poids dans les institutions financières internationales comme la Banque mondiale, le Fonds monétaire international ou la Banque asiatique de développement, elle crée les siennes, qu’elle ouvre aux autres pays. C’est ce qu’elle vient de faire avec la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB), qu’elle veut compléter par la banque des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud).

Le club occidental réagit différemment à ce double défi, posé par deux régimes qui ont en commun d’être autocratiques. Face au défi russe, il reste uni : malgré les divergences affichées, au moment crucial, chacun rentre dans le rang. Face au défi chinois, en revanche, c’est la débandade. Les uns après les autres, contre l’avis de Washington et en dépit des réserves sur la gouvernance de la future banque, les alliés des Etats-Unis ont accouru pour rejoindre l’AIIB chinoise. Les Européens en ordre dispersé, puis l’Australie, puis, pour couronner le tout, le Japon et Taïwan, tous attirés par le potentiel économique du développement asiatique. Seuls dans leur coin, les Etats-Unis ruminent ce cuisant revers. Un coup de maître pour la Chine et une découverte cruelle pour les Occidentaux : ils n’ont pas plus de stratégie face au « rêve chinois » que pour le « monde russe ».