* 20 juillet – Une caméra dans le burger et le chop-suey. Les États-Unis et leurs alliés – l’Union européenne, le Canada, l’Australie, le Royaume-Uni, la Nouvelle-Zélande – accusent la Chine d’avoir mené et de poursuivre des cyberattaques de grande ampleur, qui menaceraient leur sécurité nationale et celle de leurs entreprises. En fait, tout l’Occident fait chorus – ce qui marque un précédent – concernant les activités informatiques malveillantes menées depuis le territoire chinois, en fait un phénomène ancien mais qui s’amplifie vite. A la différence du contentieux de cyber-guerre ouvert avec la Russie (dans lequel le Kremlin est seulement appelé à contrôler ses hackers), c’est la responsabilité étatique directe de la RPC qui est mise en cause. Washington dénonce des agissements ‘’irresponsables, perturbateurs et déstabilisants’’ sponsorisé par le ministère chinois de la Sécurité d’Etat (le cœur de l’appareil répressif chinois) et qualifie ‘’d’écosystème’’ les pratiques de piraterie encouragées et ancrées dans les comportements. Pratiquement, des officines privées de type ’’corsaire’’ seraient commanditées et rétribuées pour mener ces attaques et opérations d’espionnage à grande échelle. Dans le seul secteur des entreprises américaines, le coût du préjudice se compterait en milliards de dollars, chaque année. Pour ne citer que le cas de Microsoft, les attaques lancées en mars dernier auraient touché un millier d’établissements clients ou liés au géant de la microinformatique.


L’enquête n’étant pas terminée. Les Occidentaux en sont encore à organiser leur protection de façon autant que possible coordonnée. La riposte pourrait suivre. On doit bien reconnaître que cette affaire tombe à pic, alors que l’administration Biden déploie de grands efforts pour rassembler sous son aile un front de résistance voire de ‘’roll back’’ face à l’hégémonisme de plus en plus agressif de l’équipe dirigeante pékinoise. Les faits sont peu contestables, mais le choix du moment et de la manière de les annoncer suscitent une atmosphère d’alerte. Les alliés vont se réveiller. Accessoirement, faire étalage des misères subies par les entreprises du GAFAM participe aussi à une gestion d’image, alors que ces grands prédateurs viennent d’échapper à l’impôt européen (en attendant un régime fiscal à venir ou pas au sein de l’OCDE). Sans doute, par un effet fortuit, l’attention se détourne aussi un peu du scandale de cyber-espionnage du siècle ouvert par les révélations concernant Pegasus, le logiciel espion absolu généreusement distribué par la diplomatie israélienne à ses nouveaux alliés.


Ce qu’il nous reste à faire ? Ecraser nos téléphones et ordinateurs au pilon, couper tout contact avec la finance et l’économie, manger les légumes bio de nos potagers, négocier un armistice entre le restaurant chinois et le MacDo du coin, qui tous deux s’évertuent à nous épier et à nous compromettre. C’est une conception élargie, très nécessaire, de la distanciation sociale.

* 5 juillet – Le Parti-vieillard retourne en glorieuse enfance

Faut-il être fier d’avoir 100 ans, quand on est un système ? Est-ce un signe de confiance en soi d’avoir pour marque identitaire la volonté de renouer avec l’enfance du maoïsme, une époque particulièrement cruelle en sacrifices humains ? Ces questions que l’Occident se pose à propos du Parti Communiste Chinois centenaire, n’effleurent apparemment la psychè des Chinois continentaux, en tout cas sur la scène publique. Le congrès fondateur du PCC, s’était tenu à Shanghai et à Jiaxing, entre le 23 juillet et le 2 août 1921. En cent ans, c’est vrai, il est sorti d‘une dictature basique et soldatesque, confrontée au féodalisme et à l’impérialisme nippon. Il a accédé à la puissance absolue économique, commerciale, technologique, militaire. Tout est l’œuvre du Parti, comme si la population n’en recevait aucun mérite : en Chine, l’Histoire est exclusivement réservée à glorifier les dirigeants politiques.


Le Parti a été créé par une poignée d’intellectuels citadins. Hormis Mao, qui n’était pas invité au congrès fondateur, ni connu des autres délégués, tous sont finalement tombés, tel Chen Duxiu, dans la trahison ou le bannissement. Le PC ne devrait pas se confondre avec l’Etat fondé en octobre 1949, qu’il a précédé et qui sert de devanture figée au Régime. Avec ces 90 millions de membres, mi- aristocrates initiés du genre Illuminati, mi- patronat des entreprises, façon Medef, il incarne assez peu la Nation chinoise. Pourtant, on est prié de le croire que l’Etat, le Peuple, le Gouvernement, l’Economie, l’Armée, l’Idéologie ne font qu’un et c’est LUI. Ses tribulations depuis 1921, jalonnée d’erreurs magistrales et de zigzags stratégiques aventureux, de purges obscures et d’innombrables complots, ne dessinent aucune cohérence d’ensemble. Mais cela a permis à certains dirigeants plus lucides d’émerger et de faire accomplir de grands pas à la société. Mao Zedong a d’emblée fait dissidence de ses condisciples du Komintern, dont certains se sont vendus à l’occupant japonais. Lui a résisté, au fond des campagnes. Puis il a transformé sa révolution paysanne en anarchie totale. Liu Shaoqi s’est efforcé de maintenir le Pays en vie en empruntant pragmatiquement au modèle soviétique, tandis que Mao tentait de le ‘’purifier’’ par la guerre des classes, des générations et des clans. Deng Xiaoping a pu tardivement redresser la barre et lancer les réformes, mais, vieillissant, il a fini par réprimer les étudiants à Tiananmen et il a ‘’puni’’ le Vietnam militairement pour son incursion au Cambodge.

Xi entend retourner au bréviaire maoïste, dans lequel il ne croit pas nécessairement, mais qui le hisse seul au sommet, en dictateur absolu. Tout cela ne construit pas une histoire glorieuse, ni une légitimité en airain, sauf à ériger en culte religieux cette trop longue et trop rigide présence au pouvoir. Le principal tour de force du PC chinois est d’avoir vécu bien plus longtemps que les 70 ans du PC soviétique, son anti-modèle. Une fois arrivé à la tête du Parti, en 2012, Xi Jinping a vite déçu les espoirs d’ouverture que certains entretenaient à son propos. Il a montré qu’il n’entendait laisser à personne le soin d’écrire avec lui la feuille de route du Pays et qu’une 5ème modernisation (celle de la vie politique) serait tabou. En infiniment plus puissant, l’avenir devra ressembler, politiquement, non pas à la Chine d’hier mais à celle de 1949. L’immense empire, libéralisé timidement il y a trente ans (le ‘’printemps de Pékin’’) puis réprimé sans pitié après Tiananmen, possède désormais, grâce à lui, le système social le plus sévèrement contrôlé qui soit au monde : surveillance numérique de l’espace et de la population; pensée unique et culte des chefs, deux impératifs incontournables pour qui prétendra survivre dans la société; goulag énorme mais camouflé et peine de mort (la plus pratiquée au monde); internet fliqué; échanges avec l’extérieur limités au tourisme en groupes et au commerce; oppression systémique des minorités, etc. La boucle régressive est bouclée, et la fierté du Chef en est immense.

Une importante différence, cependant : sous le règne à vie du nouvel empereur Xi, l’Empire se pare d’une belle panoplie high-tech dont les hautes performances flattent, quelque part, l’ego de sa base populaire. Le nationalisme chauvin, ancré dans un concept de ‘’Chine suzeraine, dans un monde globalisé’’ (merci Milton Friedman !), s’est introduit partout. Cette forme de populisme a remplacé l’idéologie marxiste pour électriser les foules. On ne doit pas accabler celles-ci d’avoir perdu tout esprit critique. Par essence, le système formate ainsi les mentalités, car il se méfie à l’extrême de la société. Ainsi, les citoyens ont été persuadés que le COVID 19 avait été vaincu par leurs dirigeants, ce, pour le bien du monde ! Ils croient aussi, dur comme fer, que l’Occident leur veut du mal (ce qui ne les empêche pas d’y envoyer leurs étudiants ni d’y faire du tourisme). L’Armée populaire de Libération, au cœur de la grandiose célébration du Centenaire, leur est un objet d’adoration  »spontanée » et obligatoire. Au point qu’il va falloir à celle-ci accumuler des victoires à l’avenir. Le jour venu, dans des circonstances porteuses ou juste cacher des échecs, elle va attaquer et soumettre à sa botte 27 millions de Taiwanais, anéantir un peuple et une démocratie : c’est là sa mission la plus sacrée.


Les Chinois se réjouiront ils alors que l’on massacre d’autres Chinois, qui de plus ont hautement contribué à la modernisation de l’économie du Continent ? Les succès spectaculaires de la Chine doivent initialement aux investissements et à l’habilité managériale des Chinois d’outre-mer, de Taiwan en particulier. Ils ont été relayés par une myriade de co-investissements et de formations techniques apportés par des entreprises étrangères, grandes ou petites, venues se frotter aux pesanteurs du Pays et à son grand marché. L’ouverture a magnifiquement réussi à la société chinoise et le Parti, en bon prédateur, a su en tirer profit. Quand on détient le pouvoir, on devient riche comme par automatisme. Sans doute, le jour de l’invasion, aucune objection citoyenne ne se fera jour, quand bien même certaines consciences en seront chagrinées. Regardez le peu de compassion destiné aux ‘’frères hongkongais’’, dont l’espace public se voit transformé en vaste pénitencier. On aurait envie de parler aux jeunes pour leur dire que leur Nation est admirée, mais que ses grands, vieux et habiles dirigeants sont de fieffés tricheurs, qui les méprisent et les manipulent. Le faire serait le plus sûr moyen de se faire foudroyer et le message ne passerait pas.

Il reste que de renverser la roue de l’Histoire dans le sens de la confrontation idéologique et de l’expansionnisme, sous prétexte qu’on parvenu au zénith; continuer à traiter cette population si ingénieuse en enfant écervelé; mépriser l’apport de la paix, de la coopération et de l’ouverture à sa propre émergence, tout ceci réunira à terme les ingrédients de la recette du délitement.

* 24 juin 2021 – Pomme-dépit

Les Hongkongais s’amassent devant les kiosques pour acquérir le dernier numéro du quotidien Apple Daily, contraint par Pékin de disparaître, sous le coup de la loi sur la sécurité nationale. Celle-ci leur a été imposée de l’extérieur, il y a un an. Soutien du mouvement prodémocratie et auteur de critiques de bon sens à l’égard des dirigeants chinois, l’Apple Daily était en ligne de mire. Le Parti communiste continental n’a eu qu’à évoquer sa loi sur sa loi liberticide pour contraindre le titre à disparaître. Les principaux dirigeants de la Pomme ont été arrêtés et ses employés mis à pied. Les engagements solennels pris par la RPC en 1994 (50 ans sans toucher aux institutions locales) ont été, une fois de plus, transgressés.


Le tabloïd est mort et, au moins, on sait qui il servait et qui l’a tué. Dans celle que l’on dénomme, sans rire, une ‘’Région administrative spéciale’’, la liberté de penser, celle de la presse, l’état de droit sont couramment piétinés par une autorité de fait étrangère à la vie des Hongkongais et à leur identité. Même si leur pays domine le commerce mondial et nous tient tous par la barbichette, il faut cesser de faire semblant de croire à la parole des dirigeants chinois et à leurs fières promesses sur la scène mondiale. Ils n’ont jamais été éduqués au droit. Hors nécessité commerciale, leur régime ne l’enseigne pas et ne le reconnait pas. Beaucoup de régimes militaires africains font mieux en la matière. C’est plutôt, de leur point de vue, une composante de la dialectique, l’art, au Pouvoir d’imposer sa raison en toute chose en invoquant des arguments pseudo- juridiques (mal) ficelés pour faire taire toute critique. Leur justice est politique et fonctionne par la peur, sans respect de la constitution du Pays et du droit reconnu. Les suspects politiques sont jugés à huis clos. On punit les importuns et les indésirables parce qu’ils gênent les dynasties régnantes. Imaginez que ce modèle s’applique un jour à la France ou à l’Europe !


Hongkong est traitée par le Régime, depuis sa fondation, en ‘’putain de l’Occident’’. Pas plus que pour les Taiwanais, les souverains de la Cité interdite ne ressentent la moindre affinité, le plus minime sentiment d’appartenance, de compassion ou de solidarité pour les Hongkongais. Ils veulent simplement ‘’casser’’ mentalement cette population rétive, éduquée aux préceptes et au mode de vie occidentaux, lui imposer une société de surveillance et d’endoctrinement (les Hongkongais étant ‘’subversifs’’), enfin, mettre totalement la main sur la poule aux œufs d’or dont leurs familles se gobergent. De fait, la loi sur la sécurité nationale sert aussi à confisquer des biens et à démanteler des groupes locaux en bourse. L’installation en périphérie d’effectifs de l’Armée populaire de Libération augmente encore la cohorte des gloutons.


Sommes-nous encore choqués par ce Tiananmen du droit et des libertés, dont les prémices remontent à plusieurs années ? Les premiers coups de force nous ont profondément heurtés, mais le pouvoir pékinois a l’habileté d’opérer par vaguelettes successives et de compter sur le temps long pour désarmer notre sensibilité, rapidement fatiguée et sollicitée sur bien d’autres fronts (la pandémie, le climat, la situation sociale, la relance de la croissance, le Brexit,…). L’Apple Daily était accusé d’avoir publié une série d’articles et d’éditoriaux qui, selon la police, appelaient à des sanctions internationales contre la Chine. Réagir par des sanctions reviendrait donc, pour les pays libres, à accréditer la thèse de la propagande pékinoise sur l’existence d’un complot de ‘’puissances antichinoises’’ dont le quotidien sanctionné aurait été l’instrument. Habile ! En fait, bien que les Hongkongais nous ressemblent beaucoup, nous ne sommes plus au rendez-vous de leur conscience. Et encore moins tournés vers les Ouïgours, Kazakhs et Tibétains qui, eux, nous ressemblent moins, mais ont quand même besoin de nous pour entretenir la flamme de leur dignité humaine.

Il ‘est plus acquis que Hongkong garde, dans ses conditions, une aura financière ou économique, malgré ses liens étroits avec la province ‘’hyper-industrielle’’ du Guangdong (province de Canton). La mégapole de huit millions d’âmes glisse vers le bas des classements. Notre attention sera, une nouvelle fois, détournée quand la menace sera redirigée sur Taiwan, dont la conquête par la force est la marotte des dirigeants suprêmes de la Chine. La fin-mai a vu une sorte de répétition générale d’un plan d’invasion, avec des centaines d’intrusions aériennes et navales dans l’espace de cette démocratie de 25 millions d’âmes. Les Taiwanais ont compris ce qui les attend et qu’ils ne seront pas traités en ‘’compatriotes’’ (le langage officiel) mais bien en ennemis.

* 16 juin – Autant en emporte le vent guerrier

Avons-nous envie de nous confronter à la Chine ? Veut-on faire d’elle notre ennemie ? Dans un registre très martial, le communiqué final du sommet de l’OTAN dénonce en l’Empire du Milieu un ‘’défi systémique pour l’ordre mondial et la sécurité de l’Alliance atlantique’’. Les Européens ont néanmoins cosigné ce brûlot qui réduit la seconde puissance du monde à l’image sinistre de ses arsenaux militaire et nucléaire et à sa propension à entrer en collusion avec la Russie, dans les crises internationales. Si l’économie reste un élément dans la relation avec Pékin – comment faire abstraction de la première puissance commerciale planétaire ? – l’approche devrait se faire défensive : méfiance à l’égard des investissements chinois, guerre technologique, cyber-confrontation, tricheries sur les règles du commerce. Au total, l’hostilité pékinoise à l’égard de l’Occident serait pour celui-ci un défi aussi redoutable que le revanchisme aventureux de Moscou.

Le trait est assez forcé. Pas même un mot aimable pour les peuples, les cultures, les solidarités nouées. Comme à son habitude, la France a été bien seule à s’interroger sur la pertinence d’un agenda stratégique extrême-oriental prioritaire pour une alliance centrée sur l’aire atlantique. Pékin reproche à l’OTAN ‘’d’exagérer la théorie de la menace chinoise’’. Ce n’est pas totalement faux et il est d’ailleurs piquant que la Cité interdite confirme l’existence d’une part de réalité dans sa (modeste) menace.


A Bruxelles, la vulgate très dure de Washington avait été relayée par avance, par le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg. Les Européens n‘y croyaient pas plus que ça, mais ils ont quand même avalé la potion, ‘’pour ne pas gâcher des retrouvailles sentimentales si belles avec Washington’’. Toujours Mars et Venus (qui l’aime secrètement) …et une bonne dose de naïveté chez les ‘’27’’. Angela Merkel a modéré la sortie contre la Chine en invitant les partenaires européens à maintenir une position équilibrée envers Pékin. Il est vrai que le commerce extérieur allemand, hors-OCDE, se nourrit essentiellement du marché chinois. Emmanuel Macron a invité l’OTAN à ‘’ne pas confondre les objectifs’’ et à ne pas ‘’biaiser’’ la relation avec la Chine. Le défi ne serait pas de nature exclusivement militaire : ‘’cette rivale est aussi un partenaire indispensable pour résoudre de grands problèmes du moment, climatiques par exemple’’. Un ricochet inaperçu sur les eaux lisses de l’Alliance. Pourtant, ce qui est dit est dit.


Armé du punch de ses alliés, il ne reste plus, à Joe Biden, qu’à rencontrer Vladimir Poutine à Genève, pour lui régler son compte (pas à coups de revolver, mais de vérités). Associera-t-il les Européens à un dialogue ‘’carte sur table’’ avec son meilleur ennemi ? Berlin et Paris, notamment, voudraient un ‘’dialogue exigeant ‘’ avec le Kremlin et surtout en être parties prenantes. Emmanuel Macron tient particulièrement à ce que la France soit actrice dans toute négociation sur la maîtrise des armes nucléaires. La crédibilité de la force de dissuasion ne peut être préservée qu’à ce prix. Les intérêts stratégiques de l’Europe, de même. La hantise existe toujours que ressurgisse le condominium russo-américain sur l’équilibre stratégique européen et la paix ou la guerre au plan global. Inviter la Chine n’apparaît pas non plus comme une bonne idée aux Européens, ou alors, pourquoi pas, avec l’Inde, le Pakistan, Israël, etc., ce qui ne serait pas plus réaliste.

Enfin l’objectif d’une autonomie stratégique de l’Europe n’a été traité qu’en passant : l’Alliance  »relève sa cohérence et sa contribution à l’OTAN », mais elle ne dit rien sur la façon dont elle pourrait s’en accommoder pratiquement. Tant qu’à Bruxelles/OTAN, les Européens ne frapperont pas leurs chaussures sur leurs micros pour exiger que l’on passe aux actes, le concept restera … un concept, donc rien qui ne puisse troubler la sérénité retrouvée de l’OTAN.

* 9 juin 2021 – Il court le virus : qui l’a lâché ?

Le président des Etats-Unis a appelé les services de renseignement de son pays à enquêter plus avant sur un possible accident de laboratoire à Wuhan, qui aurait été potentiellement la cause de l’apparition du Covid 19 en Chine puis dans le monde. Il a déploré l’absence de coopération et de transparence de Pékin sur le sujet. Les autorités chinoises s’étranglent d’indignation. Elles voulaient croire cette hypothèse balayée par la communauté scientifique et avaient tout fait pour que celle-ci enterre, une bonne fois pour toute, ce scénario jugé infamant.
A la mi-mai, pourtant, une quinzaine d’experts ont publié l’évaluation suivante, dans une tribune dans la revue Science : ‘’Nous avons besoin de plus de recherches pour déterminer l’origine de la pandémie … les théories d’une origine animale ou accidentelle en laboratoire restent toutes les deux plausibles … mais on ne leur a pas été apporté une attention égale’’. Plausible ? Bénéficiant d’une fuite des services secrets, le Wall Street Journal affirmait, tout récemment, que trois chercheurs de l’Institut de virologie de Wuhan avaient été hospitalisés dès novembre 2019, avec des symptômes évocateurs du Covid-19.

Le Waijiaobu (MAe chinois) dément ces informations, ‘’totalement fausses et politisées’’, comme un sombre complot de la CIA. Il renvoie aux conclusions aseptisées dressées, en mars, par le rapport conjoint de ses experts et ceux de l’OMS. Pourtant, Pékin se retrouve sur la défensive. Les dirigeants chinois récusent de façon répétitive toute possibilité d’erreur de manipulation dans leurs laboratoires de virologie. Ils dénoncent, dans la suspicion des Occidentaux, un stratagème pour détourner l’attention. De quoi alors, sinon de leurs propres échecs à juguler la crise sanitaire ? Leur exigence d’une ‘’étude complète sur tous les premiers cas de Covid-19 recensés de par le monde, leur dénonciation de mystérieuses  »bases secrètes et laboratoires biologiques de l’étranger’’ visent à ‘’diluer la sauce’’ à l’infini pour y noyer le poisson. De fait, l’apparition des premiers cas connus de Covid-19 remonte à l’automne 2019 et les situe dans la métropole de Wuhan. La pandémie qui s’en est suivie a ruiné la santé de 3,5 millions de personnes. Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l’OMS, très peu suspect de sinophobie, en arrive à réclamer une nouvelle enquête sur l’hypothèse d’une fuite en laboratoire. La santé est un sujet politiquement hyper-sensible. Va-t-on finir par se faire la guerre pour seulement prouver que le virus est mieux maîtrisé ici que là-bas ?

* 24 mai – A quand la bataille de l’Arctique?

Ce blog a précédemment traité des deux dérives qui compromettent les  fragiles équilibres naturels de l’Arctique : d’une part, l’exploitation économique, rendue possible par le réchauffement climatique, laquelle menace  l’écosystème fragile de la Région; D’autre part, la militarisation de ce continent et de ses eaux adjacentes (désormais libres l’été), qui dessine une aire de rivalités géopolitiques. Il est donc logique que le Conseil de l’Arctique, qui s’est tenu le 20 mai à Reykjavik, en Islande, a débouché sur une déclaration prônant la préservation de la paix et la lutte contre le réchauffement climatique. Dalida chanterait ‘’Paroles, paroles, paroles …’’ tant cette rhétorique pieuse n’a pour but que d’occulter les tensions et désaccords persistants entre membres de ce  Forum de coopération économique. Le Conseil a été désarmé, au fil des décennies par les convoitises et les rivalités d’Etats qui le traversent.

Ce forum intergouvernemental regroupe, depuis 1996, les pays riverains, nordiques, nord-américains et la Russie ainsi que des observateurs intéressés. Il n’avait pas été créé pour régler des questions géostratégiques. Pourtant, des relents de Guerre froide s’y manifestent. Faute de mieux, on y forge des ententes de façade qui ne sont qu’un tribut creux rendu aux grands principes sans lendemain. Antony Blinken, avec une franchise bien américaine, a dénoncé ‘’l’augmentation de certaines activités militaires dans l’Arctique ». Chacun aura reconnu l’empreinte lourde de la Russie, qui, de son côté, martèle que l’Arctique constitue pour elle ’’une zone d’influence légitime’’ et dénonce dans la foulée « l’offensive » occidentale dans la région’’.

A partir des 14 bases militaires qu’elle a construites ou modernisées, l’armée russe multiplie les gesticulations militaires, allant jusqu’à simuler des attaques aériennes contre les réseaux radar de l’OTAN et à effectuer des opérations aéroportées massives au-delà du cercle polaire. Il s’agit de démontrer sa capacité de projection stratégique dans des conditions climatiques extrêmes. En face, l’Alliance atlantique montre aussi les dents en augmentant la fréquence de ses manœuvres défensives. L’exercice « Trident Juncture » conduit en 2018, avait bénéficié d’une génération de forces d’ampleur inégalée, mobilisant 29 Etats membres rejoints par la Suède et par la Finlande. Moscou l’avait très mal pris. L’objectif à atteindre, de part et d’autre, serait désormais une invasion réalisable sous 48 heures.

Moscou contrôle de facto le passage du Nord-est, tant pour l’utilisation des brise-glace que sur le plan militaire. Les russes y ont introduit la flotte commerciale chinoise qui s’impose comme la plus grosse ‘’utilisatrice’’ et acquitte d’importantes redevances. L’expansionnisme russo-chinois se tourne désormais vers le passage du Nord-ouest, moins accessible du fait des milliers d’archipels qui barrent la navigation, mais néanmoins praticable l’été depuis, quelques années. Ces eaux et territoires canadiens restent isolés et très peu peuplés. Ceci constitue le maillon faible du dispositif de l’Alliance. Même avec l’appui des Etats Unis, ces territoires sont quasiment indéfendables. Ottawa en a pris conscience depuis une quinzaine d’années et s’efforce d’établir des ports défensifs en eaux profondes, au moins en certains points du passage, et d’y maintenir quelques effectifs humains, sous des latitudes invivables.

En fait, le dérèglement du climat – quatre fois plus rapide et plus important au pôle Nord qu’ailleurs sur le globe – crée un bouleversement géostratégique majeur doublé d’une aubaine économique. Avec la hausse des températures, la banquise d’été aura totalement disparu d’ici 2030, ouvrant des parcours maritimes bien plus court entre l’Europe à l’Asie : moins d’un mois au lieu d’un mois et demi par la route habituelle via le canal de Suez. De plus, le sous-sol de l’Arctique regorge de minerais exploitables : nickel, plomb, zinc, uranium, platine, terres rares, et il contiendrait 22 % des réserves mondiales d’hydrocarbures non encore découvertes. Voilà qui aiguise les appétits et pourrait justifier des différends sur la délimitation des zones économiques exclusives, voire des opérations d’appropriation comme le Chine en fait au-delà de sa mer adjacente !

La Russie compte bien faire quadrupler sur les quatre prochaines années son eldorado gazier du Pôle. Et accroître d’autant, également, le volume marchand en transit, pour une bonne part, en partenariat avec la Chine. Celle-ci lui fournira les capitaux et sera comme chez elle en matière de navigation. Le groupe français Total s’est associé à ce montage, non sans prendre des risques politiques à terme. En effet, depuis plusieurs années, Pékin s’impose progressivement en partenaire économique et scientifique dominant et affirme un intérêt jaloux pour l’eldorado situé à 1 400 km de ses côtes les plus proches . La Russie pourrait s’en inquiéter un jour. Une station scientifique chinoise a été construite au débouché du passage Nord-Est, sur l’archipel norvégien du Svalbard. Tous les pions sont en place pour un grand jeu de géopolitique polaire.

* 7 avril – Les têtes de Turc de Pékin

Au Xinjiang (Turkestan oriental), les tensions entre la majorité locale musulmane (principalement ouïgoure) et la majorité nationale han (Chinois de souche installés localement en colons) se traduisent en épisodes d’accrochage puis de répression. Les deux responsables locaux de la Justice et de l’Education, des hauts fonctionnaires ouïgours ‘’collaborateurs’’ de Pékin, administrant des secteurs traversés par de vives tensions ethniques, viennent d’être condamnés à mort pour  »séparatisme islamique’’. Ces condamnations, assorties d’un sursis de deux ans, sont, en pratique, commuées en détention à perpétuité. La Révolution a dévoré nombre de ses enfants. Au tour de l’administration de clouer au pilori ses collaborateurs non-Han. Le plus étonnant est que le régime pékinois n’ait rien appris de ses purges passées, par catégories entières de citoyens. C’est de ces épisodes d’ogre engloutissant sa progéniture que l’Ankar des Khmers rouges s’étaient inspirées dans les années 1970. Elles n’étaient plus de mise sous Deng Xiaoping. L’atavisme réémerge sous Xi Jinping.


Plusieurs pays, dont les Etats-Unis, évoquent un génocide dont les Ouïgours musulmans et à, un moindre degré, leurs coreligionnaires Kazakhs, Kirghiz et Tadjiks seraient les victimes. Il n’est sûrement pas conçu comme tel, mais l’obsession de régner sur les consciences et d’imposer des comportements contre-identitaires conduit au même résultat. Et, plus que jamais, la fin justifie les moyens. Les nombreux responsables pékinois que ces méthodes rebutent doivent cacher leurs sentiments ou affronter les sanctions du Parti. Plusieurs organisations de défense des droits de l’homme estiment à plus d’un million le nombre des Ouïgours internés dans des centres de rééducation depuis 2017. Pékin affirme que ces sites fermés abritent des ‘’centres de formation professionnelle’’ destinés prémunir les Ouïgours du séparatisme et des pulsions d’attentats qui leur sont attribuées. Juste la même chose, mais formulée en langue de bois. Comment ne pas réagir à cette reconnaissance cynique d’un traitement ethnique collectif contraire à tout critère de droit, infligé à cette communauté sunnite dont les représentants sont tous présumés coupables et ‘’modifiables’’ à volonté ?

*24 mars – UE – Chine : regards obliques

Avis de tempête sur les relations entre Pékin et l’Union Européenne ? Coup sur coup les ambassadeurs chinois en France, en Belgique, en Allemagne et au Danemark ont été convoqués. Le Quai d’Orsay a dénoncé pour sa part les « propos inacceptables » de l’ambassadeur de Chine, Lu Shaye, à l’encontre de parlementaires et d’un chercheur français ( »petite frappe, hyène courante »). Convoqué, le représentant de la Chine a omis de se déplacer, évoquant des « problèmes d’agenda ». Il a été enjoint – publiquement – de respecter la règle diplomatique en la matière.

« Après la multiplication des propos inacceptables tenus publiquement par l’ambassade de Chine ces derniers jours, y compris sous la forme d’insultes et de menaces à l’encontre de parlementaires et d’un chercheur français, nous rappelons les règles élémentaires consacrées par la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques qui s’attachent au fonctionnement d’une ambassade étrangère, notamment s’agissant de sa communication publique ». « L’ambassade est invitée à s’y conformer strictement ». « Ni la France, ni l’Europe ne sont des paillassons’’. De tels rappels à l’ordre et aux bons usages – largement répercutés par les médias – constituent en soi une réprimande sévère. L’ambassadeur LU, un des ‘’loups guerriers’’ de Xi Jinping, s’était déjà fait épingler pour sa sortie, en avril 2020, sur le personnel médical français censé ‘’avoir déserté les EHPAD et laissé mourir leurs pensionnaires’’. Curieux registre diplomatique, qui renoue avec la propagande des années 1960 ! LU reprendra l’attache du Quai mais, selon l’Ambassade, ce sera pour dénoncer les sanctions imposées par l’UE et les  »questions liées à Taïwan ». A pique envoyée sur le devoir de courtoisie, contre-pique pour culpabiliser l’adversaire. Le Quai estime que l’ambassadeur se déchaîne ‘’pour plaire à ses autorités’’, plutôt que par souci de la relation bilatérale.

La crise diplomatique entre Pékin et l’Union européenne se cristallise désormais sur les sanctions de représailles (interdiction de visa) contre 10 personnalités européennes – dont l’eurodéputé français Raphael Glucksman. Ils sont coupables d’avoir dénoncé les violations massives des droits humains dont est victime la communauté Ouïghoure du Turkestan oriental (Xinjiang). Cette dénonciation, dans le sillage de prises de position américaines très fermes, a conduit Bruxelles à sanctionner symboliquement (le symbole est une arme politique) quatre dirigeants responsables de la répression au Xinjiang.

Les droits humains sont un devoir de justice. Mais celui-ci implique un regard constant et identique sur les régions et les pays où ils sont transgressés, ceci, toujours sur la base des droits et libertés fondamentaux (Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948) ou/et du droit international humanitaire. Tout en approuvant l’UE sur le fond, on peut s’interroger sur l’opportunisme du choix du moment. En supposant que D. Trump serait parvenu à se maintenir à la Maison Blanche, son jugement sur la question Ouïghoure aurait été identique. Mais alors l’Europe ne l‘aurait pas relayé. La solidarité transatlantique reprend force – tant mieux – et l’on peut comprendre que cela dérange certains dirigeants, à Pékin, géopolitique oblige.

* 19 mars – Biden et Xi : tout se dire ?

Coup sur coup, la giclée envoyée à la face de  »Poutine, le tueur’’, puis une explication des gravures, peu aimable, avec les locataires de la Cité interdite. Joe Biden entend se faire respecter et il commence très fort. Le retour de l’Amérique sur la scène mondiale se fait avec fracas. C’est le prix que le président américain attache au rétablissement de la crédibilité de son pays, le fameux ‘’leadership’’. Conçus comme une prise de la température bilatérale entre ‘’adversaires systémiques’’- sur la base du rapport de forces – les entretiens d’Anchorage, conduits par le secrétaire d’État Antony Blinken et son collègue conseiller pour la Sécurité nationale, Jake Sullivan, avec les deux principaux architectes de la diplomatie chinoise, ont été marqués par une tonalité ‘’franche’’, selon la graduation synonyme d’absence totale d’aménité et d’entente entre les parties.

D’abord, bien marquer les désaccords et confirmer la largeur du fossé. « Nous allons discuter de nos profondes inquiétudes au sujet des actes de la Chine s’agissant du Xinjiang, (le sort des Ouïgours), de Hong Kong, de Taïwan, des cyberattaques contre les États-Unis et de la coercition économique contre nos alliés … Chacun de ces actes menace l’ordre fondé sur des règles qui garantit la stabilité mondiale », a martelé A. Blinken. Dénonçant la ‘’mentalité de guerre froide’’, Yang Jiechi a riposté, fidèle à son bréviaire : « La Chine est fermement opposée aux ingérences américaines dans les affaires intérieures de la Chine… et nous prendrons des mesures fermes en réponse’’.

Le climat de nouvelle Guerre froide s’est épaissi au fil des décennies. Il s’était figé en bras de fer commercial et technologique, assez brouillon, sous la présidence de D. Trump. Mais, pour son successeur, la raideur américaine doit être mobilisatrice de la communauté internationale. Washington veut désormais sortir du ‘’duel de cow-boy à la sortie du saloon. Il ambitionne une approche plus collective, plus multilatérale, en sa qualité de ‘’chef de file’’ (des nations libres), bien entendu. Pour cela, il fera fond sur les défis globaux à relever. On s’achemine à donc, à nouveau, vers une compétition – peut-être, une confrontation – idéologique entre blocs. Ce choix imposé d’un camp ou d’un autre reviendra à inhiber toute initiative tierce d’apaisement des tensions. La France, en particulier, a horreur du caporalisme (choisissez votre camp et tenez y vous !). Elle se méfie de la moralisation politique du bien, du mal et du devoir d’agir. Aux Etats-Unis, au contraire, la traduction en termes de valeurs sociétales des objectifs de politique extérieure fait le plein des voix et des votes. L’histoire ne repasse pas les plats, on le sait. La salve initiale tirée sur la Chine n’exclut pas des arrangements  plus pragmatiques, par la suite. Washington ne souhaite sûrement pas casser le mécanisme du Conseil de Sécurité ni bloquer la résolution des crises régionales. Mais Paris ferait bien de calibrer soigneusement son rôle (et celui de l’Europe) dans la partie de catch qui s’engage entre les deux Goliath du Globe.

* 11 mars – Match Potus – Confucius

Si Donald Trump se montrait surtout agressif et protectionniste à l’égard de la Chine, jouant avec délectation sur le registre des taxes commerciales, son successeur ne s’annonce guère plus indulgent. Depuis l’époque Clinton, Pékin est perçu comme un rival stratégique menaçant, par la classe politique américaine, Démocrates et Républicains confondus. Une méfiance ‘’systémique’’ a guidé les administrations précédentes. Nulle surprise que le dossier ‘’Chine’’ soit la priorité déclarée de la politique étrangère actuelle . Joe Biden a clairement marqué qu’il optait pour l’endiguement (‘’containment’’, en anglais), un mode combinant le bras de fer avec une dose de partenariat raisonné, afin d’éviter l’emballement vers un affrontement frontal dont personne ne veut. L’Amérique ne peut pas faire non plus abstraction de l’imbrication de son économie et des ses finances avec son adversaire principal. La Chine non plus.

Néanmoins, le président démocrate entend bâtir un rapport de force qui lui soit plus favorable, face aux ambitions hégémoniques de la Chine. L’idée est de multiplier les alliances avec les contrepoids disponibles. En prémices au premier dialogue direct sino-américain, prévu la semaine prochaine en Alaska, il mobilise le ‘’Quad’’, un forum de puissances de la zone indo-pacifique (États-Unis, Australie, Inde et Japon) toutes également inquiètes des ambitions stratégiques chinoises. Parallèlement, les Secrétaires d’état et de la défense se rendront en Corée du Sud et au Japon, pour s’entretenir du même sujet. Créé en 2007, le Quad avait très peu fonctionné sous les prédécesseurs de Biden, mais devrait devenir une composante de la politique d’endiguement. Loin d’être innocent, cet outil présente une capacité – limitée mais préoccupante – à accentuer la division de l’Asie en blocs concurrents. Ces concertations à quatre préparent une échéance : celle du premier contact officiel entre les États-Unis et la Chine, à en Alaska, réunissant Anthony Blinken (Secrétaire d’Etat) et Jake Sulliban (Conseiller à la Sécurité nationale), pour les Etats Unis et, côté chinois, Wang Yi (ministre des Affaires étrangères) et Yang Jiechi (son prédécesseur et mentor au sein du Bureau politique), les deux plus hauts responsables des relations internationales du PCC. Cette rencontre ne remettra pas en cause le maintien d’un fil de dialogue entre les deux capitales. En revanche, elle permettra aux deux parties de mieux cerner ce qui ressort de la part – insoluble – de rivalité (le leadership stratégique, les droits humains…) et ce qui peut rééquilibrer la relation dans le sens de progrès (la priorité climatique, la santé, les complémentarités économiques…). La précédente guerre froide américano-soviétique avait accouché d’un âge de raison : la détente. Elle fut temporaire mais constructive. Joe Biden ni Xi Jinping (qui se sont rencontrés quand le premier était vice-président) ne l’ont sûrement pas oublié.

* 05 mars – Big Brother mange Hongkong

Moins d’un an après avoir imposé à Hong Kong sa loi sur la sécurité nationale, Pékin poursuit la destruction du statut de la Zone administrative  »spéciale », tel que garanti par l’accord de 1994 avec le Royaume Uni, ratifié par les Nations Unies et plébiscité par les manifestations monstres de la population. Les chambres législatives du Régime (Assemblée Nationale Populaire et Conférence Consultative Politique) tiennent leur grand-messe annuelle, l’occasion idoine pour s’attaquer au système électoral  »privilégié » de l’ancienne colonie. Cette charte de gouvernement était le dernier vestige restant de l’engagement solennel de la faire cheminer vers la démocratie (suffrage universel) contenu dans l’accord de 1994 avec Londres et amorcé avec la dévolution de souveraineté à la Chine, en 1997. Malgré sa spécificité, son aura internationale et le haut niveau d’éducation de ces citoyens (ou plutôt à cause de leur conscience politique affirmée), Hongkong en sera frustrée. Cette mise à mort de l’autonomie s’effectue par abrogation de la Charte de gouvernement et le transfert du pouvoir exécutif à des « patriotes », serviteurs inconditionnels du Parti-Etat pékinois. Opportunistes ou stipendiés, ils n’agiront que sur les ordres de Xi Jinping. Hongkong a changé de maître mais elle revient à son statut de colonie d’antan, sous un joug beaucoup plus durable, proche et inhumain. Dans la Chine actuelle, aussi bien des campagnes sous-développées comme celles des Ouïgours du Turkestan oriental (cf. brève de mercredi) que des foyers religieux (Tibet) ou une métropole de service ultrasophistiquée sont bons pour une forme ‘’moderne’’ de l’esclavagisme. Un petit blog à deux sous peut le dire facilement mais les responsables des pays démocratiques craindraient trop de s’exposer à un déluge de rétorsions économiques et diplomatiques en validant ouvertement ce lamentable état de fait.

* 02 mars – Bientôt, la bombe théocratique ?

Une nouvelle série de provocations et de représailles s’ouvre entre Téhéran et ses adversaires après plusieurs mois de relative retenue iranienne. Le 1er mars, le premier ministre israélien, B. Netanyahou, a accusé Téhéran de l’attaque d’un cargo israélien, dans le golfe d’Oman, et a laissé présager d’une réplique prochaine. Ce n’est pas vraiment une surprise que Jérusalem se mette en travers des tentatives de Washington – jusqu’ici infructueuses – pour renouer le fil de la négociation nucléaire avec la République des Mollahs. Mais les mollahs sont les premiers à faire monter les enchères en testant rudement les nerfs de l’administration Biden. Téhéran refuse ainsi l’invitation européenne – qu’elle avait pourtant suscitée – à rencontrer les six signataires de l’accord de 2015, incluant les États-Unis. En signe de sa mauvaise humeur, l’Iran bloque certaines visites d’inspecteurs de l’Agence Internationale de l’Energie atomique, tout en tolérant certains contrôles à distance, par caméras. Dans le nord de l’Irak, des tirs de missiles ont été effectués contre une base américaine, suivis, en représailles, d’un bombardement de positions iraniennes en Syrie. C’était le premier acte de guerre de l’administration Biden. L’Iran est averti.


Pour J. Biden, la tâche s’annonce ardue. Ses méritoires invites au dialogue, comme ses fermes pressions, ne vont pas remettre en selle l’accord de Vienne comme par enchantement. Il va lui falloir poursuivre jusqu’au bout la partie au bord du gouffre. Les préliminaires d’une négociation ont achoppé sur l’ordre du jour. La levée totale des sanctions unilatérales américaines constitue le préalable imposé par Téhéran, ce qui reviendrait pour l’Occident, la Chine et la Russie, à concéder d’emblée tout à l’Iran, sans garantie en retour. L’idée occidentale d’élargir les pourparlers aux moyens balistiques et aux relais de miliciens armés de la République Islamique dans la région crispe assurément le Guide et ses Pasdarans (gardiens de la révolution), de même qu’elle heurte sans doute le nationalisme de beaucoup d’Iraniens, néanmoins désireux d’un retour de la Paix. La frange la plus dogmatique de la théocratie iranienne tient à exhiber son intransigeance, à l’approche d’élections qu’elle entend remporter contre la nébuleuse supposée ‘’pragmatique’’, à vrai dire difficile à cerner, en fait, contre le peuple. De là à supposer que les tirs de roquettes des Houthis yéménites sur l’Arabie saoudite et les actes de piraterie en mer des Pasdarans soient inspirés par la dictature chiite, il n’y a qu’un pas. Si l’Iran devenait une démocratie, la méfiance se dissiperait rapidement. Les classes moyennes de ce pays ne demandent qu’à frayer avec l’Europe et les Etats Unis, dans le respect de la dignité de chacun. On pourrait même spéculer que la progression de ce pays vers le seuil nucléaire – une mauvaise nouvelle, en termes de prolifération – serait en partie compensée par son insertion ‘’raisonnable’’ dans l’équilibre de la terreur. Voyez ce qui est arrivé à l’Inde, à la fin des années 1990.