2020, Année du Coronavirus

Cet article reprend et étoffe une brève du blog, en date d’hier;

Ne voit rien, n’entend rien, n’absorbe pas le virus par la bouche – Remerciements à Plantu

 Survient soudain le Coronavirus, en Chine, et l’OMS patauge dans ses prescriptions, enserrée dans le bras de fer politique entre son siège et les Etats concernés. C’est précisément pour ménager l’égoïsme des Etats que les urgences d’intérêt général (santé, climat, alimentation, réfugiés,  enfance…) sont confiées à des agences multilatérales, sans réelle autorité sauf celle de se laisser malmener par les puissants. A quand un Conseil de sécurité sociale, humanitaire et environnementale, délibérant à la majorité, comme son homologue politico-militaire de New-York?  Du temps de Jacques Chirac, le quai d’Orsay avait poussé cette idée. J’ai eu l’occasion de la développer dans divers fora. Le Grand Jacques l’avait fait sienne dans son discours au monde tout au moins, sans doute sans grande illusion .

J’ai vécu la propagation-éclair l’infection pulmonaire SRAS à Canton, à la veille du Nouvel An de février 2003.  C’est de cette ville qu’elle est partie. Je l’avais moi-même contractée, le mois précédant, sous une forme bénigne mais persistante. Informé du coronavirus par un médecin gabonais diplômé de la faculté de médecine locale (notre unique correspondant médical dans cette ville de 12 millions d’âmes), j’ai lancé l’alerte dans la communauté expatriée. Puis, lorsque Chinois comme étrangers se sont retrouvés bloqués en quarantaine, j’ai mis en ligne la rubrique internet qui a maintenu le lien au sein de la communauté étrangère et avec mes collègue de Hongkong, lesquels se savaient menacés à court terme (et, effectivement…).

Le SRAS élégant

– Les autorités locales du Guangdong et de Canton ont  disparu, de février à mai : bureaux vides, téléphones débranchés. Les édiles locales consommaient volontiers des animaux exotiques vendus sur le marché-zoo alimentaire du quartier de Qing Ping et s’en vantaient même. Ces messieurs ont réapparu, fin-mai, pour un congrès « triomphal » de leur branche provinciale du Parti. Je m’y suis rendu, à leur « invitation », silencieux et porteur d’un masque. Les mandarins rouges ont vu rouge. Ils ignoraient pourtant que le masque est une courtoisie prophylactique pour autrui et non pas une protection pour soi-même ! Mais l’ustensile ne faisait pas macho et faisait même mauvais genre alors que la priorité du moment allait au retour des investisseurs français, attendus, avec leurs capitaux, par l’industrie locale (en contrepartie des délocalisations de nos entreprises). Leur obsession était en effet que, l’on garde un secret étanche sur la pandémie, pour sauvegarder à tout prix la manne des investissements occidentaux. Inutile précaution, alors que les média de la planète titraient sur le SRAS en Chine !

– A Paris, le ministère de la Santé interdisait que l’on corresponde avec les consulats de la zone infectée et les 5000 Français pris au piège. Cela a été expliqué, à distance, à mon épouse, rentrée à la hâte à Paris avec notre fils, lycéen. Là d’où elle venait, personne n’aurait d’ailleurs pris le risque de lui parler face à face, à cause des postillons. Surtout, éviter que ne soit demandé un rapatriement ou, pire, un épidémiologiste français, voire même la venue en Chine d’un spécialiste de l’OMS, ce qui aurait vexé, assurément, la Cité Interdite ! Pas un message, donc, pas un conseil ou à fortiori un encouragement, de la part de l’Ambassadeur de France à Pékin, entre février et juin, en réponse à mes points de situation quotidiens. J’avais, en fait, commis deux crimes passibles du silence hiérarchique, celui qui tue une carrière : mentionner le SRAS allait dissuader J-P Raffarin, alors premier ministre, d’effectuer une visite officielle importante  à Pékin, une ville contaminée bien plus tard. Paradoxalement, on ne m’avais pas mis au courant de ce projet de déplacement officiel et je ne l’ai découvert qu’à travers les média. L’Amba voyait dans ce contretemps SRAS un vrai « sabotage » voulu par ma personne (inventeur du coronavirus) et Paris lui laissait la main puisqu’il était l’Ambassadeur et pouvait à sa guise harceler l’Elysée au téléphone. Mon second acte de trahison est un drame interne : j’avais adressé directement à l’OMS les observations des rares médecins expatriés, souvent australiens, sur la maladie et l’OMS m’en avait remercié, de sorte que la tutelle hiérarchique du Quai d’Orsay s’en trouvait court-circuitée  ! C’est parfois dans des disputes hiérarchiques picrocholines que notre diplomatie se délecte, quand la vie de milliers de Français de Chine était en danger.

– Deux membres de mon équipe consulaire avaient contracté le virus et en restaient sérieusement sonnés. Le plus dur pour eux était l’absence d’écoute française sur ce qu’il leur arrivait : était-ce mortel ?… et le mur de silence dans lequel nous enfermait le « système France », pas loin de faire une croix sur ses lointains administrés perdus. En juin, nous étions enfin à l’abri du virus, mais pas totalement rassurés : la maladie quittait Canton, Nanning, Xiamen, Fuzhou, Hainan, etc., en même temps qu’elle s’accrochait à Hongkong  et se propageait vers le Nord de la Chine, jusqu’à Pékin. Dans la capitale, certains collègues se mettaient à paniquer et n’ont pas, bien sûr, remercié qu’on redirige immédiatement vers eux le médecin militaire français parvenu au consulat général de Canton, bien après la bataille.

– Le coronavirus recommence à jouer des siennes, cette fois depuis la métropole de Wuhan, place forte du constructeur automobile PSA et de la coopération universitaire française dans l’Empire du Milieu. Le virus aurait été activé par la consommation de viande de chauve-souris (certes, on entre dans l’Année de la Souris !). « A mon époque », on maudissait plutôt la civette de l’Himalaya et le pangolin du Bas-Congo. Dans les métropoles, le régime chinois a obtenu sur un claquement de doigt le remplacement de millions de deux-roues par des scooters électriques, plus chers. Mais il n’arrive pas à mettre à l’index les gibiers exotiques totalement sauvages, coûteux et infestés pour y substituerde la viande d’élevage saine et contrôlable.

Va-t-on finir par apprendre, en Chine comme en France ? BONNE ANNEE DU RAT !

Coupable !
Autre coupable : la civette himalayenne !
Encore plus coupable : Pangolin du Bas-Congo !

France et Chine en chiens de faïence dans les eaux « indopacifiques »

2001 Le Vedémiaire et Bibi, à Zhanjiang / Fort Bayard

Poids plume dans les échanges économiques de la Chine, la France  »boxerait-elle dans la catégorie des grands », quand il s’agit d’équilibre géopolitique avec l’Empire du Milieu. Ne parlons pas de commerce. La part de marché de nos exportateurs se monte à peine au tiers de ce que réalisent nos concurrents et amis) allemands. Nos technologies de pointe intéressent encore et l’industrie chinoise – dont l’armement – accapare 40 % des exportations sensibles de nos laboratoires et bureaux d’études, dites de double-usage (high-tech civil ou de destruction massive). Sur le plan éducatif et culturel, nous disposons d’un créneau embourgeoisé intéressé par la langue de Voltaire comme par les cogitations du penseur de Rodin, un visiteur apprécié à Pékin, Shanghai, Canton… En majorité, les étudiants de français sont des étudiantes, toujours douées, parfois motivées par le prestige « matrimonial » de la langue, moins souvent, pour réinvestir leur savoir dans les échanges.

Quid de la marine, qui à la fin du 19 ème siècle détruisit les chantiers navals de Fuzhou, pourtant créés par des ingénieurs français (le consul, Paul Claudel, s’épuisa à réparer l’affront et à les faire reconstruire) ? C’est notre royale qui investit la première les îles Penghu / Pescadore, actuellement sous le contrôle de Taiwan. C’est elle aussi qui aborda et délimita les archipels des Spratleys (Nansha) et Paracels (Xisha), disputés entre la RPC, le Vietnam (grand bénéficiaire de la cartographie française) et Taiwan. Pour parler franc, elle véhicule un petit parfum de nostalgie coloniale que la Cité interdite ne goûte guère. Néanmoins, la stature singulière de la France comme puissance permanente du Conseil de Sécurité, seconde zone économique exclusive maritime du monde, présente partout sur le globe grâce à ses DOM-TOM, à son influence das le droit de la Mer et à l’autonomie d’action de ses escadres à travers le globe, tout cela parle à l’esprit pragmatique des dirigeants chinois.

Jusqu’ici, ceux-ci envisageaient une coexistence aimable – parfois-même des exercices coopératifs – dans les eaux de présence commune. Précisément, dans les territoires excentrés de la Métropole – Océan Indien, Pacifique, détroit d’Ormuz … – où les ambitions stratégiques de la Chine, face à l’Inde et aux Etats-Unis, s’emploient à forger une influence sur les communautés d’origine chinoise abritées dans nos territoires et départements. Les préfets locaux s’en émeuvent. En fait, il y a toujours eu un peu d’ambiguïté, des grands sourires mais peu d’amour et parfois des coups de gueule, que l’on oublie pas. Pékin abhorre plus que tout les relations nouées avec Taïwan. On se souvient des affaires des frégates puis des Mirage vendus à l’île nationaliste en 1992-1994 et qui ont déclenché des représailles bruyantes, commerciales et politiques, au point qu’Edouard Balladur, premier ministre français d’alors, dut accomplir une mission expiatoire à Pékin et Shanghai en 1994.

En 2012, une stratégie plus vigilante a été réaffirmée, face à la rapide montée en puissance navale de la Chine. Paris est soucieux de maintenir la continuité de ses liens avec ses collectivités territoriales d’outre-mer mais aussi de manifester qu’en tant que puissance « possessionnée » et nucléaire ses forces armées mènent une politique autonome de mobilité dans l’espace Asie-Pacifique. Depuis quelques temps, le gouvernement français réaffirme avec force, dans les fora sur la sécurité navale, son attachement de principe à la la liberté de navigation. Les partenaires européens sont plus discrets, pour ce qui concerne la Mer de Chine du Sud, que leurs marines militaires fréquentent peu. Cette liberté juridique s’entend, dans les eaux internationales mais aussi dans les eaux nationales intérieures, selon la formule du passage innocent énoncée par la Convention de Montego Bay sur le droit de la Mer. Or, Pékin n’applique pas ces dispositions, en vigueur depuis 1994, et s’arroge des eaux territoriales plus étendues qu’autorisé. Surtout, sa marine a provoqué en 1996 – et à nouveau depuis lors – de sérieux incidents en bloquant l’accès du détroit de Taiwan à des groupes aéronavals de l’US Navy.

« Nous continuerons de naviguer plus de deux fois par an dans la mer de Chine du Sud », a récemment déclaré Florence Parly, ministre des Armées, dans une de ces enceintes. Les raisons : « Nous avons des territoires, plus de 1,6 million d’habitants, plusieurs îles de différents statuts, de vastes zones économiques exclusives, et la responsabilité qui va avec. Il y aura des objections, des manœuvres douteuses en mer. Mais nous ne nous laisserons intimider par aucun fait accompli.  » La ministre parle de stratégie « indopacifique », une manière de minorer visuellement l’emprise chinoise sur la région et la souveraineté réclamée sur l’ensemble de la Mer de Chine. La doxa française se rapprochant de la doctrine américaine de liberté de navigation sans restriction sur les mers, Pékin s’est senti visé et s’est braqué. Un incident s’en est suivi.

*Le clash s’est produit le 6 avril dans le détroit de Taïwan, lors du passage de la frégate française Vendémiaire. Lire la suite

Nouvelles routes de la soie – La Chine recompose le monde

Routes-de-la-soie

Xi Jinping a été accueilli avec pompe, par la coalition populiste au pouvoir à Rome, en ouverture de sa tournée européenne. Forte de la primauté historique que lui vaut l’expédition marchande de Marco Polo à Cathay (la Chine du 13 ème siècle, sous l’empereur mongol Kubilai), l’Italie, s’offre à l’empereur Xi. Là voilà érigée en voie d’accès impériale pour l’investissement chinois en Europe. Elle n’est pas mécontente de faire un pied de nez à la politique commune en matière de commerce et soigne bien sa différence avec cette Union Européenne qu’elle veut rudoyer. De son côté, la Commission européenne vient d’élaborer dix propositions visant à protéger l’Union du désavantage « systémique » que le géant chinois fait peser sur l’économie et même la cohésion de l’Union. Ce blog a traité, en son temps, du thème Y être ou ne pas y être : angoisses croisées d’un partenariat en Chine/, s’interrogeant aussi sur l’évolution du Goliath sous XI Jinpig (article « à propos de la Chine »). Désormais, la question se pose « quelle place et quelles conséquences sont prévisibles pour l’Europe et la France au sein d’une architecture mondiale dominée par la Chine ? ».

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Liu Xiaobo, pardon d’avoir changé !

Quoi de plus vintage, quoi de plus ‘’plouc’’ que les droits humains ? Rien. Il y a dix ans on décriait les droits de l’Homme. Il y a cinq ans, on les moquait. A présent,beaucoup reient leur existence. Tout simplement. Quelle faute impardonnable !
Liu Xiaobo, prix Nobel de la paix, pionnier du combat démocratique en Chine, est mort le 13 juillet, de mauvais traitements, d’enfermement, d’abandon, au terme d’un calvaire abominable. Ses geôliers l’ont extirpé mourant de sa cellule, lui refusant une dernière chance de soigner à l’étranger son cancer du foie. On l’a laissé mourir à l’hôpital. Son épouse, LIU Xia reste en résidence surveillée. Son nom est banni des médias nationaux. Le mouvement qu’il avait créé  pour réclamer les libertés formelle inscrites dans la constitution du pays, meurt avec lui. Bien peu de ses camarades, démocrates, pacifistes et humanistes pourront évoquer sa mémoire. Elle est tabou … N’en parlons plus ?
Trente ans plus tôt, ce Vaclav Havel chinois (son mouvement, la Charte 08, a été décalqué de la Charte 77), qui risqua sa vie à conseiller les étudiants de Tianamen jusque sus la mitraille des soldats, aurait été pleuré par tous les défenseurs des libertés et des droits humains. Des serments auraient été prononcés pour poursuivre son œuvre jusqu’à ce que les Chinois obtiennent la maîtrise de leur propre destin. Ils le méritent assurément. Des millions de pétitions outragées auraient bombardé Zhongnanhai, le village des froids dirigeants infaillibles. Le Monde compare justement LIU à un Nelson Mandela du Royaume céleste. C’était un on-violent acharné. La même terrible répression l’a frappé mais, hélas, pas le même destin.
– C’est nous qui avons changé. L’époque où l’on palpitait pour Soljenitsyne ou pour Lech Walesa n’est plus. Les champions de la liberté et de la solidarité humaine  nous touchent moins. Mourir en marge d’un G 20 est, en plus, une très mauvaise idée. Xi Jinping, le grand patron de l’Etat-Parti, y siégeait en tant que premier acheteur, premier vendeur du monde, à la tête ses réserves de change les plus conséquentes qui soient. Trump lui a rendu un vibrant hommage. XI – pas LIU, s’entend – : ‘’un homme bon’’, ‘’très compétent’’ et notre Lapin jovien aux yeux bleus lui a rendu le service minimum qu’imposaient l’intérêt national et le bas niveau de nos finances publiques : ‘’un des grands leaders de notre monde ‘’. Quand vous dirigez 20 % de l’humanité, vous ne pouvez pas en effet valoir moins que ça. Le premier prix Nobel chinois n’a régné, lui, que sur nos consciences. Le président français s’est ensuite poliment fendu d’un tweet à la mémoire du grand intellectuel martyrisé. Pour la forme. C’est vrai, XI Jinping ne s’exprime jamais sur les réseaux sociaux.

Fichue liberté, fichus droits de l’Homme (de la personne humaine), on tient pourtant à eux !

De la Chine 关于 中国人民共和国

Ding Ding

Les célestes habitants de la plus puissante économie du monde (les Chinois) – mesurée en parité de pouvoir d’achat – ne sont, en $ par tête de pipe à opium, qu’au 121 e rang mondial (sur un total de 197 pays) : pas vraiment de quoi fouetter un ourson ni un panda, son cousin oriental !

– Les Français s’intéressent pourtant fortement à leur argent, surtout depuis la fin-2014, moment où l’Empire du Milieu s’est mis à dispenser vers le reste du monde plus de capitaux (100 milliards d’€uros par an) qu’il n’en absorbait lui-même des autres recoins de la Planète.

– Il reste qu’entre le jackpot de la Fortune et celui de la Liberté, le citoyens standard du Milieu va plutôt se soucier du sésame de la Santé. La pollution est telle, dans et autour des grandes agglomérations, qu’une catastrophe humanitaire majeure est à craindre. Elle fait prévoir à certains économistes que ce rang de première économie du monde ne sera pas sanitairement soutenable très longtemps. Lire la suite

Russie et Chine, deux façons de contester l’ordre mondial

avril 12, 2015 

Chine historique - Guerre de l'Opium - L'Empereur GaoxuanAlaska - Haines - Pays du Grizzly - ourson perdu sans sa maman 2
Un emprunt au Monde, une fois n’est pas coutume : la chronique ci-dessous de Mme Sylvie Kauffmann accentue un peu le trait, mais sa vertu pédagogique me paraît remarquable : une représentation de la géopolitique actuelle qui tient la route et ouvre des pistes pour l’avenir. Merci à elle.

Russie et Chine, deux façons de contester l’ordre mondial
LE MONDE | 11.04.2015 Par Sylvie Kauffmann

Il était une fois, dans le petit univers de la géopolitique, deux de ces puissances que l’on qualifie élégamment d’émergentes, pour décrire un stade intermédiaire entre le jardin d’enfants et la cour des grands. L’accession à la cour des grands, dans cet univers, se fait par une sorte de cooptation, d’après des règles établies par le petit groupe qui fait la loi dans la cour des grands et, par la même occasion, dans la cour des petits.
La cour des grands, en l’occurrence, c’est le club occidental. A la tête de ce club règne une puissance qui, selon l’expression consacrée, est un peu plus égale que les autres : les Etats-Unis. Autour d’elle se sont rassemblés des pays qui trouvent leur intérêt à se placer sous son aile protectrice. Certains ont fini par s’organiser en sous-groupe et font parfois contrepoids ; c’est le cas de l’Union européenne. L’ambiance, dans cette cour des grands, est plutôt bonne ; il arrive qu’on se tiraille, mais cela ne dure jamais très longtemps. On y est aussi assez accueillants – à condition d’avoir le niveau et d’accepter les règles.
Et voilà que deux candidats décident de contester ces règles. Panique dans la cour des grands. C’est, à peine simplifié, ce qui se passe sous nos yeux. Chacune à sa manière, la Russie et la Chine sont en train de défier l’ordre mondial pour passer du statut de puissance émergente, ou, dans leur cas, réémergente, à celui de puissance établie. Elles le font avec des méthodes différentes, mais elles contestent toutes les deux « l’unipolarité ». Désarçonné, le club occidental a beaucoup de mal à gérer ce double défi, qu’un haut fonctionnaire allemand appelle « le défi du perdant » en parlant de la Russie et « le défi du gagnant » à propos de la Chine.
« Monde russe » Le défi russe est essentiellement l’aboutissement de quinze ans de règne de Vladimir Poutine sur un pays qui a perdu la guerre froide et de la maturation d’une idée politique, celle du « monde russe » (rousskiï mir). En se faisant élire président une troisième fois en 2012, Vladimir Poutine met en œuvre une stratégie de rétablissement de la puissance russe dans une sphère qui ne correspond pas à celle que lui a assignée l’ordre issu de la fin de la guerre froide, avec la libération des pays d’Europe centrale en 1989, la réunification de l’Allemagne, puis l’effondrement de l’Union soviétique, en décembre 1991.

Deux décennies plus tard, alors que les Occidentaux considèrent ce nouvel ordre comme accepté par tout le monde, M. Poutine crie : « Pouce, je ne joue plus » et s’oppose à ce qu’un pays de plus, l’Ukraine, rejoigne le camp occidental. Pour lui, l’Ukraine fait partie du « monde russe ». Et, pour montrer qu’il ne plaisante pas, la Russie en annexe une partie et en envahit une autre.
C’est ainsi, résume Dmitri Trenin, expert de la Russie au centre moscovite de l’institut de recherche Carnegie, que, en 2014, « la Russie a rompu avec le système de l’après-guerre froide ». Sous l’impulsion de Vladimir Poutine, la Russie remet en cause le fondement européen de l’ordre mondial ; elle le fait par la force, en modifiant les frontières et en imposant une union eurasienne à des pays voisins qui, comme la Biélorussie et le Kazakhstan, en acceptent volontiers les bénéfices économiques mais freinent des quatre fers sur la dimension politique.
« Rêve chinois »

La Chine, elle, s’y prend tout autrement. Elle est aussi dans une stratégie d’affirmation de sa puissance, mais là où Moscou pense géopolitique, Pékin pense géoéconomie. Au départ, cette stratégie ne paraît pas remettre en cause l’ordre international – au contraire, elle donne tous les signes de vouloir l’intégrer. Simplement, si elle l’intègre, elle revendique les égards dus à son rang économique, qui ne cesse de s’élever : c’est d’une logique imparable. Plus on est riche, plus on est puissant, plus on veut être reconnu comme tel.
Le président Xi Jinping ne revendique pas, lui, un « monde chinois » mais un « rêve chinois », version soft de l’empire du Milieu qui exercerait une sorte d’attraction naturelle sur l’univers confucéen et, plus largement, l’Asie.

Le problème, c’est que, contrairement à la Russie dont le poids économique n’est pas comparable à celui des Etats-Unis ou de l’Europe, la Chine, elle, remet en cause le leadership économique américain. Et que le slogan du « rêve chinois » s’accompagne d’une gestion opaque, de la construction d’une puissance militaire et de poussées de fièvre en mer de Chine qui affolent les autres pays d’Asie. Alors, dans la cour des grands, on se méfie de ce nouveau venu aux poches pleines, certes souriant, mais qui cache son jeu.
Le club occidental reste uni face au défi russe. Face au défi chinois, en revanche, c’est la débandade
Que fait donc la Chine ? Lasse de se voir refuser les clés du club, elle décide d’en contester le fonctionnement, voire d’en ouvrir un autre. Elle remet en cause, elle, non pas l’ordre de l’après-guerre froide, mais l’ordre économique issu de la seconde guerre mondiale, le système établi par les accords de Bretton Woods, en 1944, et largement dominé par les Occidentaux. Puisqu’on ne veut pas lui donner la place équivalente à son poids dans les institutions financières internationales comme la Banque mondiale, le Fonds monétaire international ou la Banque asiatique de développement, elle crée les siennes, qu’elle ouvre aux autres pays. C’est ce qu’elle vient de faire avec la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB), qu’elle veut compléter par la banque des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud).

Le club occidental réagit différemment à ce double défi, posé par deux régimes qui ont en commun d’être autocratiques. Face au défi russe, il reste uni : malgré les divergences affichées, au moment crucial, chacun rentre dans le rang. Face au défi chinois, en revanche, c’est la débandade. Les uns après les autres, contre l’avis de Washington et en dépit des réserves sur la gouvernance de la future banque, les alliés des Etats-Unis ont accouru pour rejoindre l’AIIB chinoise. Les Européens en ordre dispersé, puis l’Australie, puis, pour couronner le tout, le Japon et Taïwan, tous attirés par le potentiel économique du développement asiatique. Seuls dans leur coin, les Etats-Unis ruminent ce cuisant revers. Un coup de maître pour la Chine et une découverte cruelle pour les Occidentaux : ils n’ont pas plus de stratégie face au « rêve chinois » que pour le « monde russe ».

Y être ou ne pas y être : angoisses croisées d’un partenariat en Chine

Le Monde chinois, version cruelle
« Il ne faut jamais craindre qu’il y ait trop de sujets, trop de citoyens, vu qu’il n’y a richesse et forces que d’hommes« . (Jean Bodin, économiste français du XVI ème siècle)

La Chine, Goliath démographique du XXème siècle, est à la veille de sa consécration comme la première puissance mondiale du XXI ème. En termes de parité de changes, le FMI lui confère déjà la première place parmi les PIB du monde. Elle incarne  »le dernier Empereur du PIB », s’amuse un article du Monde, façon de remettre à sa juste place le critère de la valeur ajoutée nationale, qui ne reflète ni la richesse des individus ni leur niveau de développement humain ni à fortiori, celui de  contentement d’une société en tension. Il n’empêche. Le  »rêve chinois », que glorifie le Patron du Parti Communiste Chinois, XI Jinping, est bien celui d’une mondialisation  »gagnée » par l’Empire du Milieu et par ses multiples ramifications extérieures. Le peuple chinois croit dur comme fer en son avenir, en la puissance de son économie et il fait volontiers écho au nationalisme intransigeant de ses dirigeants, quand bien même il n’associe pas forcément ceux-ci aux mérites que s’est gagnés la Chine.

Le rang de la Chine rétabli dans le monde

Première puissance économique du monde, premier producteur industriel et premier commerçant de la planète la Chine n’outrepasse pas son rang. Elle l’a simplement rétabli, conforme à la trame longue de l’Histoire.

– A son apogée, l’Empire romain pesait économiquement moins lourd (22 %) que l’Empire du Milieu (26, 5 %). De même, l’Europe de Louis XIV face au domaine des Qing. Selon l’économiste Angus Maddison, sous la Renaissance, la Chine représentait avec l’Inde la moitié de la richesse du monde. Elle construisait des vaisseaux cinq fois plus lourds et plus grands que les caravelles de Christophe Colomb. Ses navigateurs maîtrisaient mieux le compas, la cartographie marine, etc. mais l’Empereur Kubilai, de qui émanait toute politique, ne voyait pas grand intérêt à pratiquer un lointain expansionnisme, commercial ou autre. Dans son Livre des Merveilles, Marco Polo décrivait avec ébahissement les impressionnants immeubles de Hangzhou, hauts d’une dizaine d’étages. Le grand Voltaire, lui-même, louait le système de gouvernement mandarinal et l’organisation des institutions du Céleste Royaume. En 1820, deux décennies avant les guerres de l’Opium et son effondrement sur lui-même, l’Empire  produisait encore un tiers de la richesse du monde.

– Souvent, nous ne retenons pourtant de l’histoire de cet immense pays que des stéréotypes sur ses déboires face à l’Occident. En passant par-dessus  les Guerres de l’Opium, à l’origine du démembrement de la Chine, l’on prend comme point de départ la quête brouillonne de modernisme par le jeune régime communiste de Mao Zedong. C’est le modèle marxiste-agricole aux couleurs du terroir chinois. Les repères suivants concernent les outrances de la Révolution Culturelle (1966-76) et toute la funeste litanie maoïste. On s’éveille plus concrètement à la Chine (et réciproquement) avec l’ère des réformes et l’avènement du concept biscornu ‘’d’économie de marché socialiste,’’ caractéristique des décennies 1980-2000. Il s’en dégage la perception d’un retour au bon sens – qui nous rassure – et celle d’une gigantesque arnaque : l’appropriation par les fonctionnaires des actifs publics (‘’propriété populaire’’) du Pays.

Dans nos clichés plus récents, on retrouvera le retour en force d’un hégémonisme affirmé sur la sphère asiatique (aux dépens du Japon); le déferlement planétaire des produits manufacturés dans  »l’Atelier du monde »; la mainmise des mandarins du Parti – toujours eux – sur l’argent, les ressources et les profits; leur corruption et l’avidité matérielle qui accompagnent cette montée en puissance. On n’oubliera pas, non plus, la facette totalitaire et policière de ce régime qui, dans ses consignes internes, ose ériger en ennemis tout à la fois ‘’la société civile’’, internet, et la  »pensée occidentale’’, à commencer par ces ‘’prétendus » droits de l’Homme, qu’il rejette comme un complot contre lui. Lire la suite