* 5 janvier – Ode à la Paix du monde

Guangong (un cousin se Mars), le dieu oriental de la guerre est de retour, avec sa face écarlate et ses yeux exorbités. Il nous avait amené les guerres des Balkans au sein de l’ex-Yougoslavie  (dont la Bosnie), aux franges de l’Arménie et de l’Asie centrale ex-soviétique, dans les années 1990 : nous n’avons pas tiqué. Il a fait souffler le vent du terrorisme jihadiste sur l’Europe, dans la décennie suivante. Cela nous a alors a poussé à intervenir brutalement – même si ce fut sans succès – en Afghanistan, en Iraq, au Sahel : nous étions courroucés. Il s’est fait manipulateur de la démocratie et il a brouillé notre jugement en exploitant les réseaux sociaux à l’occasion des grands scrutins déterminant le cours des démocraties, notamment, à propos du Brexit et de l’alternance populiste de D. Trump aux Etats-Unis. Il a ensuite pris le visage fuyant et hypocrite de la guerre dite hybride, lors de la renaissance de la guerre froide autour des émancipations ukrainienne et biélorusse. Dans notre quotidien, la vie sur internet et la sécurité de nos infrastructure se sont teintés de risques perçus comme inhérents au ‘’système’’ : nous sommes devenus pessimistes et méfiants, mais nous nous sommes cru encore en paix. Les dernières illusions sont tombées avec la seconde guerre d’annexion de l’Ukraine : la ‘’question russe’’ réintroduisait une guerre froide, en fait déjà tiède.

Moscou nous coupe le gaz, nous menace d’un holocauste nucléaire, nous crie à la face que nous sommes les ennemis détestés qu’elle voudrait abattre. Au diable le déni de l’agression, nous revoilà tout proches de la guerre de Grand Papa. Un anti-missile est tombé sur la Pologne et l’article IV (consultations de crise) de la Charte atlantique a été invoqué. Le ‘’Mein Kampf’’ d’Adolphe renaît sous la forme de ‘’l’opération spéciale’’ (très spéciale, en effet) du sieur Vladimir. L’Histoire est repartie dans les années 1940 : elle boucle la boucle et ne se stabilisera pas, comme l’imaginait le prophète américain Francis Fukuyama (‘’la Fin de l’Histoire et le dernier homme’’). Il faut se réarmer, moralement et militairement pour la ‘’haute intensité’’. Qui l’aurait cru lorsque le mur de Berlin est tombé, il y a 33 ans ?  Pas moi (ni l’Ours).

Aux frontières de l’Union européenne, les gens meurent sous les bombes et les missiles, victimes d’une tentative folle d’annihiler ce qu’on ne peut pas arracher par la force. Les champs de bataille sont des champs de torture. Les enfants sont enlevés par centaines de milliers pour être russifiés. Des ‘’camps de filtrage’’ sont dressés dans les profondeurs du territoire russe. De l’autre côté, Moscou envoie au casse-pipe ses soldats ethniquement non-russes : Tchétchènes, Ingouches, Bouriates, etc., profitant de l’occasion pour ménager son vivier primordial de Russes ethniques (24 soldats morts seulement à Moscou, sur peut-être 100.000 tombés au combat). Cette offensive russe est bien d’essence coloniale, portant la marque d’un empire continental cleptomane, devenu toxique et tueur. Le groupe privé Wagner et ses guerriers sans âme s’émancipent et deviennent un Etat dans l’Etat, jugeant avec mépris l’armée étatique.

De la paix froide, on passe à une sorte de guerre totale, pondérée par la seule dissuasion nucléaire et aussi, un peu, par le comportement resté humain des Ukrainiens. Ils incarnent la résistance à la barbarie pure, l’arrière citoyen soutenant l’avant militaire : on les admire et on doit les soutenir, ne serait-ce qu’en tant que leurs alliés également placés sous la menace poutinienne. Les peuples qui veulent se libérer finissent par l’emporter. Mais au prix de quels méandres arriverons-nous, un jour, à négocier une paix qui soit juste, légale et durable, une vraie paix ?

Clausewitz estimait que la guerre est un caméléon. Ses voies, buts et moyens varient au gré des circonstances. C’est un tourbillon incontrôlable qui n’a, grâce à la propagande, que l’apparence d’une certaine cohérence. Il emporte les décideurs vers des stratégies qu’ils n’avaient pas initialement décidées. Les défis à la raison, même celle qui sert de mauvaises causes, conduisent à une forme de chaos universel. Telle est bien la dimension globale des conséquences de cette guerre, qui entrave la vie au Nord et compromet le développement au Sud. L’humanité envers soi-même comme envers les siens se perd en route : on le sent mais on ne veut pas se l’avouer, car la marche arrière est impossible… et la marche avant, suicidaire. C’est là que se trouve aujourd’hui l’inflexible Vladimir Poutine, assurément plus très loin de sa faillite finale.

Un autre problème est que pour les Azerbaïdjanais, Turcs, Rwandais, Erythréens – et même jusqu’à l’immense Chine – le ton est donné d’un retour de l’annexionnisme guerrier, de l’enterrement du droit. L’Europe devra réécrire sa vision stratégique du monde en termes bien plus tranchants. Le G 20 s’exprime, grâce à elle, contre la guerre en Ukraine. Taïwan ne sera pas annexée demain. Mais le nouveau ‘’désordre mondial’’ appelle contre lui un retour général aux valeurs – actualisées – qui avaient fondé la Charte de San Francisco de l’ONU.

Une entreprise titanesque, s’il en est !

Pendant quelque temps, l’Ours Géo va se faire plus rare ou se manifester par des brèves vraiment brèves. Gardez vos abonnements pour qu’il vous rende visite.

* 5 Décembre – L’allié franc

La suprême coquetterie de la diplomatie française est de prétendre ne jamais s’aligner sur son plus grand allié. Dès le premier jour de sa visite d’Etat à Washington, le président français a célébré sur le tapis rouge l’amitié franco-américaine, à sa façon. Les deux républiques sœurs devaient ‘’essayer ensemble d’être à la hauteur de ce que l’Histoire a scellé entre [elles], une alliance plus forte que tout ». L’ère de la ‘’frime machiste’’ pour tenter d’amadouer D. Trump étant heureusement révolue, entre dirigeants amis on en vient à se parler franchement. Emmanuel ne s’est pas privé d’entonner ce registre diplomatique bien français.

Première à bénéficier d’une visite d’Etat sous la présidence Biden, la France veut, avant tout, s’afficher comme un partenaire qui pèse parmi les Européens et, accessoirement, dans le monde. Ensuite, elle souhaite obtenir de Joe Biden la confirmation sans équivoque qu’il soutient le développement d’une Europe de la Défense. Une multitude d’autres sujets ont été discutés – espace, nucléaire, Ukraine, Chine, Iran, climat –, sans révéler d’inflexions de part et d’autre de positions connues à l’avance.

Si la dénonciation du ‘’marché du siècle’’ des sous-marins australiens, inspirée par Washington, a trouvé un épilogue pragmatique avec la compensation financière accordée par Canberra, la question de la participation à l’alliance AUKUS (Australie, Royaume Uni, USA) n’a toujours pas trouvé sa conclusion. Elle a en fait été discrètement contournée pendant la visite. Présente dans la zone Indopacifique – ce que nul ne nie –la France aurait-elle modéré son envie obstinée d’en être donc d’en découdre ? Il n’est pourtant pas dans sa vocation stratégique de se muer en obstacle militaire à l’hégémonisme rampant de la Chine dans la région. Surtout, dans la dimension nucléaire. Se tenir à l’écart d’un clash stratégique avec Pékin parait plus conforme à son approche réaliste et modérée de l’Extrême-Orient. Elle a donc dû se raviser, d’autant plus que c’est désormais sur le front Est de l’Europe que s’exerce, disons, sa ‘’solidarité primordiale’’ au sein de l’Alliance atlantique.

Concernant la guerre en Ukraine, la conférence de presse commune a laissé entrevoir, dans la fraternité d’armes, un décalage de perspective géopolitique. Pour les Etats Unis, l’engagement dans la défense de la souveraineté de Kiev est puissant mais plutôt circonstanciel, sur une échelle de temps limitée. Il importe d’éroder au maximum la capacité offensive de la Russie et de clore la guerre sur un retrait rétablissant le statuquo initial. Joe Biden n’exclut pas de prendre langue, dans un tel scenario, avec Vladimir Poutine, lorsque celui-ci demandera l’armistice. La position française de garder un canal d’échanges avec le Kremlin parait plus exigeante sur le long terme : établir une paix juste et durable dans le temps, conforme à la Charte des Nations Unies et pleinement définie aux revendications souveraines de Kiev, ce qui pose la question épineuse de la récupération de la Crimée, celle du jugement des coupables de crime d’agression et implique des conditions précises pour réintégrer la Russie dans le concert européen. La différence d’angle découle de la géographie : Washington ne souhaite pas se laisser détourner de ses priorités stratégiques : l’endiguement de l’expansion chinoise et la primauté du leadership mondial.

Globalement les deux pays ont pu projeter l’image de solides alliés capables de pondération et de lucidité. Il n’en a pas été de même sur les sujets de l’économie.

En l’occurrence, Macron n’a pas mâché ses mots. D’emblée, il a plaidé contre l’Inflation Reduction Act – un programme ‘’super agressif’’ de subventions massives à l’environnement, destiné aux entreprises basées aux Etats Unis.  Le plan d’investissement de 430 milliards de dollars qui le sous-tend alloue 370 milliards à la réduction de 40 %, d’ici à 2030, des émissions de gaz à effet de serre. Il constitue aux yeux européens une aide massive à l’export et une forte incitation à délocaliser l’investissement européen vers les USA. L’opération, vu son ampleur, menace, selon Macron, de ‘’fragmenter l’Occident’’. L’expression est plutôt alarmiste.

Cette loi constitue pourtant un beau succès de Joe Biden, qui a obtenu de haut vol son adoption par le Congrès. Elle n’est guère susceptible d’aménagements. Et ce n’est que pour la forme que Paris recommande de veiller à synchroniser (au sein du G 8 ?) les programmes des deux rives atlantiques poursuivant les mêmes objectifs et susceptibles d’être ‘’décidés ensemble’’. L’actualité des derniers mois – la crise énergétique et le coût de la guerre en Ukraine – commencent au contraire à creuser un ‘’décalage’’ entre l’Europe et les Etats-Unis. Car ‘’Europe’’ est sans doute le mot clé. L’investissement en Europe, ainsi mis en danger, risquerait de vaciller et de faire du Vieux Monde une simple ‘’variable d’ajustement’’ dans le bras de fer entre Washington et Pékin…

Sans doute, le message (plus que subliminal) est principalement adressé à Bruxelles : l’arme d’un ‘’Buy European Act’’ – franchement protectionniste – serait-elle devenue la seule efficace contre le rouleau compresseur des subventions américaines ? C’est une belle vision culpabilisante pour le partenaire américain mais fort peu réaliste. Le marché unique est de taille supérieure et il peut en théorie répliquer souverainement. Cette thèse instillera-t-elle de la mauvaise conscience au géant américain ? Ce serait méconnaître le nationalisme du Congrès. Qui doutera encore que l’allié français n’est pas ‘’aligné’’ ?

* 29 novembre – Immobilités chinoises

La Chine pèse lourd sur les affaires du monde, mais elle est aussi une vaste prison à ciel ouvert. Transformée en société de surveillance, dardée de mouchards et de contrôles de ses citoyens, elle a affronté la pandémie du Covid comme un défi à l’autorité de la direction du Parti. Celle-ci a fait de la politique d’isolement, destinée à empêcher toute contagion collective, une cause sacrée et surtout un manège infernal. Seule au monde à persévérer dans la politique ‘’zéro Covid’’, elle l’a pratiquée avec une inflexibilité et un mépris des libertés individuelles à rendre fous les mieux résignés de ses sujets. Au bout de trois ans de ce régime carcéral absurde à répétition, sans résultat probant, la révolte est survenue et la nature humaine reprend un peu partout le dessus : l’expression d’une révolte contre l’enfermement et contre les ‘’enfermeurs’’.

Les ouvriers de Foxconn à Zhengzhou ont sauté les murs et les barrières. Canton s’est mobilisé, clashant avec les forces de l’ordre. A Shanghaï, des milliers de jeunes ont occupé la rue et affronté la police après le drame de l’incendie d’Urumqi. Pékin à suivi (la prestigieuse université Tsinghua, n° 1 du Pays), puis Canton à nouveau, Wuhan, Chengdu, Xi An… une trainée de poudre relie entre elles les grandes métropoles de l’empire  urbain qu’est la Chine. C’est un phénomène nouveau, lié à l’ère numérique. Le raz le bol est devenu général, qu’il saisisse les strates ouvrières enfermées dans leurs usines ou les campus privés de vie normale, voire d’avenir. Le moment est à ‘’briser les cages pour prendre son envol’’. L’exaspération est à son summum depuis ces trois ans où se sont ont accumulés les cas de suicide, les mises au chômage, l’injustice arbitraire, un régime punitif pour tous. Infinitésimaux en nombre à l’échelle du Pays, les rebelles brandissant des feuilles blanches – dénonciation habile de la censure et du vide de leurs vies gâchées – parlent pour une population très large. Les réseaux sociaux, dont le contenu ‘’viral’’ est vite effacé ont rendu leur rébellion populaire. Le Parti veille à une censure immédiate. Il est peu probable que le contrôle total que s’y est construit Xi Jinping puisse être entamé si peu de temps après le  »congrès de son apothéose », mais un débat sur l’assouplissement de la ligne sanitaire couplé à une chasse aux contestataires pourrait bien s’immiscer dans son ordonnancement monolithique. De toute façon, aucune alternative de pouvoir n’est concevable en Chine.

 Le 26 novembre, des centaines de jeunes gens ont scandé‘’ Xi Jinping, démission !’’ ou encore ‘’A bas le Parti communiste !’’. Cela ne sera pas pardonné, pas plus que le Tian An Men de 1989, qui encensait la ‘’5 ème modernisation’’ (la démocratie) et vomissait la corruption et le népotisme. Comme il y a 33 ans, les gérontes psychorigides du Bureau politique vont vouloir ‘’refermer la cage’’.  Même si la jeunesse ne brandit pas encore de slogans politiques élaborés, sa lutte ne peut que se radicaliser compte tenu de la volonté féroce qu’aura le pouvoir de l’étouffer par tous les moyens. Le plus probable est que la lourde machine de la répression s’en prendra aux individus les plus repérables et misera sur la peur du chaos et de l’anarchie d’une majorité de Chinois  »embourgeoisés » pour déconsidérer le mouvement. La brutalité des procédés répressifs matera les autres par la peur.

Moins d’un mois après le ‘’triomphe’’ de XI Jinping, consacré par le 26 ème Congrès du Parti, le coup est rude, porté au maître absolu de la Chine. Inflexible et surtout piégé dans sa propre ‘’idéologie sanitaire du zéro Covid’’, il est inimaginable qu’il fasse marche arrière. Aucune notion d’humanisme n’est susceptible de lui traverser l’esprit : il est le gardien de la forteresse. D’ailleurs, tout abandon précipité de la politique de confinement systématique d’énormes collectifs humains pourrait conduire à l’exposition massive au virus d’une population mal vaccinée et insuffisamment préparée à y faire face. A partir des 40.000 nouveaux cas par jour actuellement recensés, la contagion pourrait alors exploser et rapidement dépasser les possibilités du système sanitaire chinois. En même temps, poursuivre l’enfermement des gens ne mènera nulle part, à plus long terme, sinon à faire exploser la révolte. Tel est le dilemme insoluble de ‘’l’Oncle Xi’’.

* 14 novembre – Parler rivalité

Joe Biden et Xi Jinping se rencontrent aujourd’hui à Bali, en marge du G 20. Ils ont déjà eu cinq entretiens téléphoniques ou en visioconférence mais c’est leur premier contact de visu depuis l’investiture du premier. Les deux hommes avaient toutefois déjà eu l’occasion de se jauger alors que Joe Biden était vice-président de Barack Obama. Ces entretiens interviennent après la reconduction de Xi Jinping, le mois dernier, pour un troisième mandat  »historique » à la tête du Parti communiste chinois, lui assurant une réélection comme président en mars 2023… et après des élections de mi-mandat aux Etats Unis, moins dommageables qu’on s’y attendait pour l’autorité du président américain, notamment en politique étrangère.

En Ukraine, les États-Unis sont protagonistes face à la Russie mais aussi en posture d’extrême méfiance face à la Chine. Les deux dirigeants se donnent pour objectif de gérer de manière responsable la rivalité entre Chine et États-Unis, a indiqué dans un communiqué la porte-parole de la Maison Blanche, Karine Jean-Pierre. Washington a aussi l’espoir que les deux rivaux arrivent à travailler ensemble  »là où (leurs) intérêts concordent ». Les Américains ont en tête le climat, la lutte contre le trafic de stupéfiants et la santé mondiale.

Joe Biden et Xi Jinping vont évoquer un éventail de sujets  internationaux et régionaux, a-t-elle indiqué, sans mentionner explicitement la sécurité de Taïwan, la plus forte source de tension.  »La doctrine sur Taïwan n’a pas du tout changé », a assuré Joe Biden, en évitant de reformuler ses précédents propos qui avaient enflammé Pékin, selon lesquels l’armée américaine défendrait Taïwan si l’île était attaquée. Sur cette question qui affecte gravement la stabilité mondiale, le rapport de forces dictera sans doute sa loi. La Russie est, à plus court terme, une épine dans le pied des deux puissances : Joe Biden voudrait que la Chine prenne ses distances avec Moscou. Une pure vue de l’esprit. Mais Pékin ne veut pas se laisser empêtrer dans son accointance avec Moscou.

De fait, la Chine a récemment émis un signal – vu comme positif à Washington – en se prononçant contre la menace d’utilisation d’armes nucléaires. Elle s’est retenue d’accomplir un effort généralisé pour contourner ouvertement le régime de sanctions, même si elle le dénonce. Le risque d’une rétractation de son commerce extérieur sous l’effet de répliques américaines porte la marque d’une gestion prudente et relativement pragmatique. De leur côté, les Etats-Unis sont sur une posture offensive de mise en garde : ils ont durci leurs contrôles à l’exportation de technologies du numérique, ce qui pourrait compliquer le développement de semi-conducteurs chinois de pointe. Pékin paraît encaisser le coup…

À l’agenda également sera portée la Corée du Nord. À l’heure où Pyongyang multiplie quasiment au quotidien les tirs de missile, dont certains à longue portée, susceptibles d’atteindre Guam, Hawaï, voire-même la Californie, Washington exhorte Pékin à user de son influence sur l’inflexible Kim Jong Un. Mais Pékin ne se targue pas de disposer d’un tel levier sur son petit voisin nucléaire, sans doute avec raison, tant l’autre est braqué sur une stratégie de sauvetage par la nuisance..

Les deux rivaux ne font aucun pari sur cette rencontre au sommet. Pour Jake Sullivan, conseiller à la défense nationale, ‘’il ne faut pas attendre des résultats concrets et spécifiques de cette réunion’’. Les deux dirigeants vont essentiellement se jauger mutuellement en face à face, à un croisement de leurs destinées respectives, dans l’idée de s’imposer des ‘’lignes rouges’’ sur ce qui pourrait porter leur méfiance à un niveau de conflit ouvert. Connaître son ennemi aussi bien que soi-même est une clé stratégique très classique. L’Histoire tend à montrer que ce difficile décryptage de l’Autre ne va jamais aussi loin qu’il le faudrait pour établir une détente durable ou pour s’épargner de coûteuses erreurs.

* 11 octobre – La girouette géostratégique

Où souffle donc le vent de l’Histoire? Le modèle autoritaire ouvre-t-il la voie de l’avenir? Deux puissances permanentes du Conseil de Sécurité en sont intimement persuadées :  le déclin et la décadence supposés des sociétés démocratiques occidentales leur ouvrirait la maîtrise du système mondial. Bigre! Après l’attaque du Capitole de Washington et la déconfiture occidentale en Afghanistan, l’an dernier, l’amorphie des anciens dominateurs arrogants et donneurs de leçons ne faisait plus l’ombre d’un doute à Moscou ni à Pékin. L’absence de réaction sérieuse à l’annexion de la Crimée et le désamour montant des peuples du ‘’Sud’’ achèveraient de mettre le ‘’Nord’’ hors-jeu.

Pas si vite, SVP : la virginité coloniale ou impériale de ces deux gros-joueurs s’effrite à vitesse grand V, même si quelques populations africaines se plaisent à brandir leurs drapeaux dans des défoulements de rue. On perçoit depuis le 24 février, que le vent ne souffle pas sur commande des dictateurs. La Russie s’effrite de l’intérieur sous les effets des sanctions occidentales et des déboires de sa troupe occupante en Ukraine. Ses conscrits abandonnent le bateau ivre de la mobilisation militaire. Les chefs militaires se retrouvent sur le sellette et Poutine est perçu, au minimum, comme ‘’mal informé’’. La Corée du Nord et l’Iran sont devenus ses seuls fournisseurs d’armement. L’atmosphère politique se fait plus oppressive et délétère. Serait-il protégé par son privilège de veto, l’isolement du Pays au Conseil de Sécurité des Nations Unies dément l’idée d’une puissance qui a le ‘’vent en poupe’’.

Dans un premier temps, sous une neutralité prudente, Pékin ne cachait guère sa faveur pour Moscou. Poutine, espérait-on à la tête du Parti communiste chinois, allait prouver la supériorité des autocraties militarisées, ridiculiser l.Occident, gagner en prestige auprès du monde émergent. La Chine pourrait surfer sur ce ‘’vent d’Est’’ puissant, porteur pour ses ambitions. Le cas échéant, la reconquête de Taïwan pourrait survenir en apothéose.

Sept mois plus tard, XI Jinping reste muet, mais la diplomatie chinoise marque ses distances. La Russie ne lui paraît plus capable de faire triompher le modèle, en particulier sur le plan militaire. Le régime moscovite auquel il se proclamait lié par une ‘’amitié éternelle’’ commence à branler du manche. Il pourrait même devenir un risque pour le modèle commun. Lors du sommet à Samarcande de l’Organisation de Coopération de Shanghai – premières retrouvailles depuis le lancement du conflit – la partie chinoise a appelé à un ‘’respect scrupuleux du droit international en Ukraine’’. Un coup de griffe, presqu’un désaveu… Si le dispositif russe devait s’écrouler, Pékin ne veut pas se retrouver dans le camp des perdants.

L’Inde, de son côté, se garderait bien d’aller à sa rescousse porter secours et saisirait plutôt de telles déconvenues comme une occasion de renforcer son influence en Asie. La guerre en Europe va encore beaucoup de temps et de victimes avant de se solder sur un bilan tranché. Pourtant, il apparaît que les démocraties savent s’engager pour faire obstacle à la vague expansionniste brune. Le vent de l’Histoire ignore l’idéologie. Il ne suit qu’une seule direction : celle qu’indique la girouette folle de la géopolitique.

* 19 septembre – Le Club asiatique ‘’anti-Ouest’’

Le président chinois, Xi Jinping, et son homologue russe, Vladimir Poutine, se sont retrouvés lors du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), à Samarcande (Ouzbékistan), le 15 septembre. Le contexte était plus guerrier (Ukraine, Taiwan, Arménie …) que lors de leur précédente entrevue aux J.O. d’hiver de Pékin. La phraséologie du sommet a beaucoup tourné autour du slogan d’un ‘’ordre international plus juste’’. Xi a assuré que la Chine ’était disposée à travailler avec la Russie pour assumer son rôle de grande puissance’’, ce qui signifie, dans les circonstances prévalentes, que Pékin fera ce qu’il faut pour épargner à Moscou isolement et réprobation. Dans tous les cas, l’adversaire désigné est l’Occident. Pour Poutine, ceci implique de donner carte blanche à Xi pour une possible invasion de Taiwan, en échange de la ‘’retenue’’ chinoise manifestée sur l’Ukraine. Quant aux petits arrangements bilatéraux, on n’en saura rien. Autant le dire, cette mise en scène d’une Russie  »au cœur du système international et respectée par les leaders du monde » n’a pas convaincu. La Chine lui propose des béquilles mais pas réellement une alliance; l’Inde de Narendra Modi a posé assez brutalement la question de l’agression de l’Ukraine. Pour  »couronner » le tout, la non invitation de Vladimir Poutine aux obsèques de la défunte reine d’Angleterre achève d’humilier le paria du Kremlin, jusqu’à le faire crier au  »blasphème » (sic).

Son ‘’partenariat de temps de guerre mais sans la guerre’’ passe, avec Pékin par des échanges commerciaux en très forte hausse en soutien de Moscou, alors que les sanctions occidentales affectent l’économie russe. L’économie de guerre russe est particulièrement avide de microprocesseurs et autres articles électroniques et de toute une gamme de métaux; Mais Pékin reste prudent et s’emploie à ne pas s’exposer aux sanctions frappant son partenaire. Les finances du Kremlin sont soutenues par un surplus d’importations. Entre janvier et août, la Chine a ainsi acheté moitié plus de produits russes – essentiellement des hydrocarbures – qu’à la même période de 2021. Dans l’autre sens,les exportations vers la Russie ont bondi de 9,4 % au premier semestre. On imagine que Poutine réclame à cor et à cri des armes et des munitions que Xi se garde de lui fournir. L’OCS est, entre autres, une instance de coopération militaire.

Cette institution a été formalisée en 2001, succédant au précédent ‘’Groupe de Shanghai’’ de 1996, un forum régional créé par la Chine, la Russie et quatre États d’Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizistan, Ouzbékistan et Tadjikistan). Elle s’est élargie à l’Inde et au Pakistan en 2016, puis à l’Iran en 2021 et compte désormais une vingtaine d’Etats.

Elle répondait à l’origine aux craintes suscitées par la montée de l’islamisme au sein des nouvelles républiques indépendantes d’Asie centrale issues de l’éclatement de l’URSS. Au-delà de la stabilité de cette région sous tension, se profilait la  menace d’une contamination des populations du Xinjiang appartenant aux mêmes ethnies turcophones de part et d’autre des frontières. Devenue ‘’Organisation de Coopération de Shanghai’’, en 2001, avec un siège établi à Pékin, elle se veut toujours une antidote aux ’’ menaces du terrorisme, de l’extrémisme et du séparatisme’’.

L’OCS est devenue l’un des fers de lance de la géopolitique russe, dont le tournant vers l’Asie, amorcé dès 1996, s’est amplifié sous Vladimir Poutine dans les années 2010, en même temps que se détériorent ses relations avec les Occidentaux. En période de conflit avec l’Ouest – comme c’est le cas actuellement – la carte géostratégique de l’Asie rompt l’isolement de son pays et solidifie un contre-poids à l’influence occidentale. C’est une alternative à sa propension à soumettre l’Europe.

Ayant intégré comme membres, observateurs ou invités, de nombreux pays (dont la Biélorussie, le Cambodge, l’Afghanistan, la Turquie, l’Azerbaïdjan, etc.), elle a acquis une assise importante : les 3/5ème de l’Eurasie et 43 % de la population mondiale. Elle cherche donc à se doter, dans les affaires du monde, de leviers de contre-influence face à Washington et aux Européens, dans un contexte longtemps marqué par l’unilatéralisme américain. Mais la démonstration n’est pas totalement patente alors que, sous la vague montante de l’anti-occidentalisme, pointe encore, chez beaucoup, les principes résilients du non-alignement (un mouvement, hélas, sur le déclin).

Avec l’arrivée de l’Inde et du Pakistan dans ce cénacle, l’Organisation s’applique à élaborer une diplomatie triangulaire plus complexe. Le ‘’partenariat stratégique’’ de Moscou avec la Chine reste la pierre angulaire de l’édifice, traversé, par ailleurs, de multiples divergences d’intérêts nationaux et de contentieux bilatéraux persistants. La guerre d’Ukraine et la présence de l’Iran ont achevé de radicaliser cette alliance dépourvue de Traité de défense. Les accords signés portent sur le nucléaire civil (ce qui fait l’affaire de Téhéran), l’exploitation des ressources énergétiques, l’industrie de l’armement et le commerce.

On pourrait dire qu’à son insu, la reine Elisabeth II a rendu un excellent service à l’Occident le jour de ses funérailles. Ou que le nouvel ordre international dont se gaussent certains reflèterait surtout la généralisation de tous les désordres et de tous les maux.

* 14 juillet – Philippines : le retour du mort-vivant

Réincarnation d’un fantôme ou restauration d’une dynastie kleptomane ? Trente-six ans après l’effondrement de la dictature de Ferdinand Marcos (senior), en février 1986, ‘’Bongbong’’ – de son nom officiel Ferdinand Marcos junior (64 ans) – a été investi le 30 juin à la présidence de la République des Philippines. Elu avec 58,7 % des suffrages, un score confortable, il s’est appuyé sur la ‘’nostalgie du dictateur’’ pour gravir les échelons politiques : gouverneur de province, député, puis sénateur…

Le nouveau Chef de l’Etat est un avatar, presqu’un sosie, de sa brute corrompue de père. C’est en invoquant sa mémoire qu’il a réalisé l’obsession de son clan familial de reprendre le pouvoir. Ferdinand senior, à qui il voue un culte, est mort en exile à Hawaï, sans avoir rendu de comptes pour ses nombreux crimes de sang, dont celui du sénateur Benigno Aquino, le plus populaire de ses opposants d’alors. Avec son épouse, Imelda (la mère du nouveau président), ils avaient siphonné de ses richesses la nation-archipel. ,En février 1986, la ‘’Révolution jaune’’ de la jeunesse et des démocrates philippins les avait vus s’enfuir piteusement aux Etats Unis. La presse locale avait visité, par la suite, le palais présidentiel de Malacañang pour y découvrir les monceaux de paires de chaussures et de toilettes luxueuses accumulés par Imelda, au milieu de liasses de dollars oubliées en vrac dans leur fuite éperdue. En Occident, l’on aura surtout retenu ces images d’extravagance presque comiques. Et pourtant, …

Avec ses allures d’ex-fils à Papa, ‘’Bongbong’’ est également un allié de son prédécesseur, le sinistre Rodrigo Duterte, grand maître des exécutions extrajudiciaires. Sara Duterte, la fille du sortant, exerce auprès de lui la vice-présidence. Aussi, ses intentions et tentations de ‘’flash back’’ inquiètent. Choisira-t-il la continuité dans le déni démocratique, la répression de l’opposition et de la société civile ou sera-t-il capable d’adopter une gouvernance plus raisonnable ? Se remplira-t-il les poches avec tout ce qui vaut cash dans l’économie philippine ? Pour l’heure, il ne cherche même pas à rompre avec la réputation de tueur acquise par son prédécesseur. Il a au contraire affirmé vouloir s’opposer à une enquête de la Cour pénale internationale (CPI) sur la guerre sanglante menée par Rodrigo Duterte contre les dealers de drogue. Celle-ci a surtout sacrifié beaucoup d’innocents. Mauvais début, donc …

Les turpitudes de la vie politique à Manille ne se résument pas à ces épisodes de crapulerie exotique, sur fond de décors de cocotiers. Les Philippines constituent un maillon essentiel dans les stratégies adverses que conduisent Washington et Pékin en ‘’Indo – Pacifique’’ (version US) / Mer de Chine – version RPC). A l’investiture de Bongbong, Oncle Sam a délégué l’époux de sa vice-présidente, Kamala Harris. C’est un signe, aimable mais prudent, des bonnes dispositions de Washington à son égard. En règle générale, l’on préfère renouer gentiment avec une ancienne colonie un peu égarée. Après avoir joué la provocation permanente à l’égard de l’ex-colonisateur américain, Rodrigo Duterte avait fini par mettre de l’eau dans sa bière San Miguel. L’accord bilatéral de stationnement militaire (visiting forces agreement), avait été reconduit, non sans péripéties, en 2021, permettant aux forces US d’accéder à la base navale Subic Bay et aux autres infrastructures militaires philippines.

Manille a aussi mis fin, le 23 juin, à ses pourparlers avec Pékin en vue d’une exploration commune des réserves gazières et pétrolières… dans la zone économique exclusive des Philippines.

La RPC ne se considère jamais comme battue d’avance. Le vice-président Wang Qishan a assisté à la cérémonie d’investiture. L’argent chinois peut ouvrir des chemins dans cet archipel pauvre. La Chine ‘’rouge’’ pratique d’autant plus l’entrisme que la communauté d’affaires chinoise de Manille est très liée à Taiwan. La marine chinoise et les chalutiers du Continent (en fait, une milice armée) n’hésitent pas à bousculer leurs faibles homologues philippins et à les déloger, notamment de l’archipel des Spratleys (Nansha, pour les Chinois). Il y a peu, ils ont fait usage du canon pour faire déguerpir les Philippins de la petite île de Scarborough, qui leur était pourtant reconnue en droit.

C’est à Bongbong qu’incombe désormais la tache de gérer la géopolitique. On peut prédire que celle-ci déterminera sa cote de popularité à l’international, plus sûrement que sa médiocrité pressentie en matière de droits humains ou démocratiques. Ainsi va le monde …

* 13 juillet – Le Japon, orphelin mais plus fort

L’ancien Premier ministre, Shinzo Abbe est, mort, le 8 juillet. Il a été touché par un tireur isolé, lors d’un meeting politique à Nara en vue des élections sénatoriales. Arrêté par la police, son assassin est un ancien membre des forces maritimes d’autodéfense, âgé de 41 ans. Il affirme que son acte n’était pas inspiré par la politique et son motif paraît assez flou. Peu habitué aux attentats et très restrictif en matière de port d’arme, le Japon reste abasourdi par cet assassinat inédit. Choquée, la classe politique japonaise n’est pas pour autant en état de faiblesse : le surlendemain, le Parti libéral démocrate (PLD) a cartonné aux élections. Le PLD dispose désormais de la majorité des deux-tiers qui lui permet de modifier la Loi fondamentale. Au sein de cette formation, constamment reconduite au pouvoir, l’ex-ténor conservateur gardait une influence prépondérante.

Ce meurtre a provoqué des réactions de consternation et de surprise à travers le monde. Mais l’impression domine que le Japon, qui a changé sous Abé, ne retournera pas en arrière sous ses successeurs.

Emmanuel Macron s’est dit « profondément choqué par l’attaque odieuse ». Le Royaume-Uni, l’Italie ou encore le président du Conseil européen ont fait chorus et le secrétaire d’État américain a déclaré que les États-Unis étaient “profondément préoccupés et attristés”. Abe était un allié très proche de Washington. Le premier ministre australien, Anthony Albanese, le premier ministre singapourien, Lee Hsien Loong, et la ministre des Affaires étrangères indonésienne, Retno Marsudi – parlant au nom des pays du G20 réunis à Jakarta – ont tous exprimé leur consternation. Idem, s’agissant du Premier ministre indien, Narendra Modi, et de la présidente taïwanaise, Tsai Ing-wen, exprimant sa tristesse  »devant une attaque menée dans un pays démocratique et doté d’un état de droit, comme Taïwan” (un habile parallèle). Les principaux amis du Japon étaient au rendez-vous.

La Chine s’est fendue d’une déclaration impersonnelle du porte-parole de son ministère des Affaires étrangères. Moscou, tout juste poli, est resté mutique sur ce que le Kremlin pensait du disparu. Aucune surprise, au total …

Sur la scène internationale Abé s’était montré déterminé à replacer le Japon parmi les grands acteurs du jeu stratégique. Sa doctrine de sécurité nationale a évolué de la non-intervention absolue (article 9 de la constitution  »pacifiste ») au ‘’pacifisme actif’’, nettement plus interventionniste. En 2013, il avait institué un Conseil de sécurité nationale au sein de son Cabinet, qui pilote désormais largement la politique extérieure du pays. Celle-ci a gagné en lisibilité. En particulier, Shinzo Abe et ses équipes ont élaboré le concept stratégique de l’Indo-Pacifique, libre et ouvert (Free and Open Indo-Pacific– FOIP). Ainsi, après le désastreux retrait des Etats-Unis décidé par Donald Trump, le Japon de Shinzo Abe a repris en main le Partenariat Trans-Pacifique (TPP), l’accord de libre-échange le plus ambitieux du monde en termes de PIB agrégé. Tokyo se targue d’avoir alors réécrit les règles des échanges commerciaux au 21ème siècle. Sa vision incorpore un projet de libre-échange économique de la zone, d’inspiration libérale (liberté d’accès et de circulation, Etat de droit, économie de marché). Son but géostratégique est de faire contrepoids à la Chine et à son initiative des Nouvelles Routes de la Soie. Tokyo se place ainsi en leader des pays d’Asie attachés à l’arrimage occidental.

Le projet japonais se double d’un programme de financement des infrastructures de ses voisins émergents, invités à élargir leurs options plutôt que de se cantonner dans un face-à-face exclusif avec la Chine. Du fait de ces initiatives coordonnées, le Japon, est redevenu une puissance majeure en Asie. Le Dialogue stratégique quadrilatéral (Quad) avec les Etats-Unis, l’Inde et l’Australie, relancé en 2017 à l’initiative de Tokyo, lui permet tout à la fois d’étoffer son influence politique et de servir ses intérêts militaires.

De fait, Shinzo Abe a sensiblement fait évoluer la politique de défense japonaise, pour réintroduire l’Archipel en acteur de sécurité majeur en Asie. Ce faisant, le Japon s’est aussi positionné sur les marchés d’armement comme fournisseur de ses partenaires de défense. En 2014, la possibilité pour les forces japonaises de porter secours à un allié a été ouverte par une réinterprétation audacieuse de la Constitution, dans le cadre d’une nouvelle  »légitime défense collective ». Une intervention de sa marine, aux côtés de celle des Etats Unis, pour défendre Taïwan en cas de blocus, n’est plus une simple vue de l’esprit. Ces réformes resteront comme le grand œuvre d’Abe, même si elles ont soulevé dans l’opinion de vives controverses.

La coopération militaire de Tokyo a également diversifié ses partenariats plus lointains, avec notamment l’Australie, l’Inde, le Royaume-Uni et aussi la France. On parle depuis plusieurs décennies d’une forme de lien opérationnel du Japon avec l’Alliance atlantique : l’Alliance des mers du Globe (AMG) ?

* 11 juillet – Sri Lan-crash

Le Sri Lanka vit plus qu’une crise, un effondrement. Le président Gotabaya Rajapaksa fuit la fureur du peuple alors que le pays sombre dans l’abîme. Après son frère, l’ex-premier ministre démis le 12 mai, le président a été chassé du palais par des nuées de manifestants. Principal auteur du chaos, il a été mis à l’abri à bord d’un navire militaire, dans les eaux territoriales du sud. La résidence officielle du premier ministre a été mise à feu. Pendant ce temps, des milliers de manifestants restent mobilisés, à Colombo, pour chasser une bonne fois pour toutes la dynastie cleptomane des Rajapaksa. Aux  commandes de l’Etat depuis deux décennies, leur clan a mis en faillite l’économie de cette ile de 22 millions d’habitants et laissé un vrai désastre derrière lui. Gotabaya prétend vouloir se retirer le 13 juillet, ‘’pour assurer une transition pacifique’’. Peu importe qu’il démissionne aujourd’hui, demain ou dans les prochaines heures, ce sera toujours trop tard :  le mal est déjà fait et ses racines sont profondes. Comme tous les ‘’hommes forts’’ populistes, le personnage a été adulé par les masses, avant qu’elles ne retournent leur colère contre lui, une fois réalisés son échec et sa malhonnêteté. Ce genre d’histoire se répète à l’infini sur les cinq continents.

En convoquant une réunion de classe politique, l’actuel premier ministre, Ranil Wickremesinghe, aura tenté en vain de former un gouvernement d’union nationale. La tâche semble impossible pour celui-ci, qui avait prêté serment le 12 mai dernier, au lendemain de l’éviction de Mahinda Rajapaksa, son prédécesseur honni. Les partis de l’opposition sri-lankaise cherchent, de leur côté aussi, à mettre sur pied un gouvernement. Les démissions se sont produites en cascade au sein du pouvoir, le premier ministre proposant également la sienne. Il est peu probable que ceci ait un quelconque effet sur la foule, chauffée à blanc mais non-armée. Après le président et le premier ministre, la charge du gouvernement revient en principe au président de la Chambre des représentants, Mahinda Yapa Abeywardena. Mais, sur qui parier, dans l’atmosphère de chaos qui prévaut ?

Les manifestations monstres à Colombo sont largement dues à la grave crise économique que traverse le pays. S’y superpose une détestation tardive du clan mafieux des Rajapaksa. L’effondrement de l’économie est sans précédent depuis l’indépendance en 1948. Les Nations Unies estiment que 80 % de la population n’a plus les moyens de s’offrir trois repas par jour. La pénurie d’énergie – plus aigüe qu’en Europe – et l’effondrement de la monnaie entrainent une rareté générale de tous les produits de la vie courante et une inflation folle. Il y a quelques jours, Gotabaya Rajapaksa en était réduit à supplier Poutine de lui faire parvenir un peu de pétrole et de gaz, à crédit. Il a curieusement invité les touristes, effrayés par ce grand désordre, à revenir en nombre pour faire repartir la croissance et rééquilibrer les comptes. Le pays négocie in extremis un plan de sauvetage avec le Fonds monétaire international (FMI), lequel imposera vraisemblablement des hausses d’impôts.

Le volet international de cette crise comporte aussi de gros enjeux. Au sortir, en 2009, d’une longue guerre civile entre la majorité (bouddhiste) cinghalaise et la minorité (hindouiste) Tamoule, la diplomatie lankaise a glissé de l’orbite géopolitique de l’Inde – jugée trop favorable aux Tamouls – à celle de la Chine. Formidable forteresse stratégique sur les grandes routes maritimes entre mer d’Arabie et Golfe du Bengale, Sri Lanka était devenu un maillon fort des ‘’nouvelles routes de la Soie’’ tissées par Xi Jinping. La marine chinoise y relâche en force. Ce point d’appui peut être rapidement militarisé.

Le clan au pouvoir à Colombo avait largement sollicité l’énorme capacité d’investissement chinoise, servant ses intérêts personnels au passage et faisant fi des avis du FMI sur sa mauvaise gestion. Aujourd’hui, l’île est sans doute la plus lourdement endettée – et ceci, à court terme – parmi les alliés de Pékin dans la région. Le fardeau a atteint le point où elle a dû rétrocéder à ses créanciers chinois un port, sa zone industrielle et diverses autres infrastructures. La mise en faillite générale de l’économie menacerait de  »re-siniser », par rebond, une bonne partie de ses avoirs financiers et de faire d’elle une quasi-colonie. Dans ces circonstances, la Chine, trop liée au clan Rajapaksa, a beaucoup perdu son aura politique… et l’Inde, plus proche à tous points de vue, guette l’occasion de lui contester la place.

Sri Lanka est donc une des affaires à suivre, sur la grande scène agitée de l’’’Indo-Pacifique’’.

* 4 juillet – Le Parti ‘’normalise’’ son empire sous l’éteignoir

Le pire reste à venir. Il est arrivé au ‘’Port des parfums’’ en impériale majesté, ‘’inspecter’’ le petit peuple – 8 millions d’âmes – qu’il vient de soumettre à sa farouche volonté. Nul accueil populaire nécessaire, bien que la date symbolique soit celle du 1er juillet commémorant un anniversaire : le 25ème de la rétrocession de la colonie britannique à la souveraineté de la Chine populaire, en 1997. A l’origine, quand Margaret Thatcher et Deng Xiaoping s’étaient laborieusement entendus sur le processus, ce jour marquait presqu’une fête, la promesse d’un avenir libre et prospère pour 50 ans ; ‘’Un pays, deux systèmes’’, la promesse n’était-elle pas trop belle ? Elle conciliait l’état de droit occidental et le dynamisme économique unique d’une métropole internationale riche et high tech, branchée sur le marché immense du Goliath chinois.

La recette n’a pas tenu la moitié de la durée prescrite par les accords. Avant-hier, Xi Jinping a investi, visage gris et hautain, une ville traumatisée et aphone, privée de ses libertés. Plus de 120.000 cadres issus des classes moyennes s’en sont enfuis et plus de mille étudiants (dont le leader du ‘Mouvement des parapluies’, Joshua Wong), comme des journalistes et des citoyens attachés à leur liberté d’expression croupissent derrière les barreaux. Ils ont irrité, par leur existence, le régime de Pékin, lequel s’est vengé d’eux. Acceptés par Deng Xiaoping, la liberté et la règle de droit, l’expression de la jeunesse au sein du débat public du territoire, la promesse-même faite à la population d’un passage progressif du suffrage censitaire vers un mode de sélection universel et direct de ses dirigeants ont vécu. Tous ces éléments d’émancipation et de progrès, ont suscité la rage (muette) de son lointain successeur. Le fait central est là : Deng croyait qu’en en empruntant le meilleur à l’Occident et au marché, il mettrait l’Empire sur une orbite de prospérité. Comme lui, ses successeurs immédiats (Jiang Zemin et Hu Jintao) ont fait largement profiter leur entourage de la ‘’poule aux œufs d’or’’ hongkongaise. Xi, lui, n’a pas cette fibre : régner sur un vaste et sinistre Etat policier lui convient. Il est venu dans l’ex ‘’putain de l’Occident’’ installer à la tête de l’exécutif de cette Zone administrative spéciale, un ancien flic, à son image, sans imagination ni charisme, mais à lui tout dévoué. Tout le message est là.

L’histoire, du moins sa version retenue par les perdants, dira qu’en 2019 encore, un quart de la population hongkongaise était dans la rue pour protester contre une loi sécuritaire inique qui menaçait de déportation sur le continent tout judiciable déplaisant à Goliath. Qu’aux dernières élections au Legco (corps législatif local), les candidats non-présélectionnés par le Parti et donc d’opposition étaient majoritaires. Les manuels d’histoire sont en cours de révision pour imposer la version des ‘’vainqueurs’’. La vie politique pluraliste comme la bonne tenue d’une presse locale libre ont vécu. Il y eut un temps où l’hebdomadaire ‘’Far Eastern Economic Review’’ était réputé être la meilleure source d’analyse qui soit sur l’actualité en Asie.

La place financière grouillante d’activité et de vie est devenue une sorte de Biélorussie de Loukatchenko (en bien plus développée), et, en tirant la comparaison, une petite Tchécoslovaquie (ou Ukraine), investie non par l’armée rouge mais par la police et les commissaires politiques du Parti. Pour votre serviteur, qui a longtemps fréquenté cette cité mirifique, l’envie d’y retourner a passée. La fleur blanche de bauhinia, qui faisait son emblème, est submergée de rouge. Cela n’aura pas été Hong Kong et son libéralisme qui auront déteint sur la Chine, mais tristement l’inverse…

Le traité de rétrocession sino-britannique, aujourd’hui foulé aux pieds, était pourtant un instrument juridique international, validé par le Conseil de sécurité des Nations Unies. Le monde occidental – et le Royaume Uni, singulièrement – n’a pas su anticiper la rage de Xi Jinping ni même une parade, lorsqu’il est devenu évident qu’il voulait renier les engagements chinois. Une nouvelle doctrine du parti veut désormais que ‘’Hong Kong n’a jamais été britannique’’ (150 ans seulement, il est vrai …) mais a ‘’toujours été chinoise’’ (‘’chinoise’’, dans le sens, de souveraineté du Parti communiste).

Ce langage ne vous rappelle pas un peu les élucubrations de Poutine à propos de l’Ukraine, ‘’toujours russe’’, ‘’jamais libre de se lier à l’Occident’’ ? Moi, si. Les Taïwanais, vivant sur le bout de terre suivant que Pékin veut ’’normaliser’’ par la force, pensent probablement comme moi.

* 29 juin – Météo OTAN : vent d’Ouest contre vent d’Est

A Madrid, l’Alliance atlantique négocie depuis hier un grand tournant : c’est son ‘’Sommet de la transformation’’. La Russie compte évidemment parmi les sujets qui font ‘’l’union sacrée’’ parmi les trente alliés. C’est l’envers de l’engagement massif dans la durée promis à l’Ukraine, jusqu’au reflux de l’agression russe. L’armée de Poutine aggrave délibérément son cas en reprenant ses bombardements de populations civiles sur la région de Kiev et sur l’Ouest ukrainien. C’est sa façon de ‘’marquer le coup’’ après les ouvertures faites à Volodymyr Zelensky, du côté de l’Union européenne, du G 7 et de l’Alliance.

– En rupture avec le ‘’partenariat russe’’ mis en avant jusqu’en 2010, la définition de la nouvelle stratégie de défense et de dissuasion, incluant les offensives hybrides et cyber ainsi que le terrorisme, définit de façon univoque la menace russe comme ‘’la plus importante et la plus directe qui soit contre la sécurité et les valeurs de la zone transatlantique ainsi que de l’ordre international. Moscou a choisi la confrontation, l’Alliance répond sur le même plan, mais défensif. Les dirigeants occidentaux préparent des mesures pour acheminer en plus grande quantité à l’armée ukrainienne un armement moderne de type OTAN.

Derrière la ‘’ nouvelle ère de compétition stratégique’’ (quel charabia !), d’autres questions, moins consensuelles, se profilent.

– Le branle-bas de combat pour porter de 40.000 hommes à 300 000 l’effectif de la Force de réaction (NRF) aura-t-il lieu ? Depuis l’invasion russe, la génération de forces lancée par l’OTAN se montre beaucoup plus lente et faible que prévu. L’OTAN essaye de compenser son déficit avec des ‘’battle groups’’ de plusieurs nationalités, pré-désignés car déjà opérationnels. Cette mobilisation de moyens incombe aux Etats bien plus qu’à l’organisation intégrée elle-même, qui dispose de très peu de moyens (avions-radars, réseaux d’alerte, renseignement …). C’est donc qu’il y a un vrai décalage entre les objectifs géostratégiques avancés et l’intendance, qui ‘’ne suit pas’’. Ce n’est pas lié à un manque de détermination mais, simplement aux capacités logistiques, organisationnelles et industrielles qui n’y suffisent pas. Les Etats-Unis exhortent à nouveau leurs alliés européens à investir au moins 2 % de leur PIB dans la défense (‘’un plancher, pas un plafond’’) mais la réalisation de l’objectif est bien plus complexe que son affirmation.

– La Turquie aura fini par lever  le chantage au veto qu’elle exerçait contre l’adhésion de la Suède et de la Finlande. Sans doute sa manœuvre aura été récompensée d’une façon ou d’une autre. Elle reste le moins fiable et le plus retord de tous les alliés, prompte à dégainer, par pur opportunisme, son pouvoir de nuisance et l’ambigüité de ses choix stratégiques.

– Une dizaine de pays de ‘’l’Indo-Pacifique’’ étaient invités à Madrid, par le Secrétaire général Stoltenberg, connu pour être la ‘’voix de l’Amérique’’. C’est dire que la Chine,soupçonnée par certains de collaborer militairement avec la Russie, figurait haut – bien que pour la première fois – dans l’ordre du jour de Washington, contre la volonté des grands pays européens. Le terme de ‘’menace’’ pour la qualifier a pu être écarté au profit de la notion de ‘’défi systémique pour l’ordre mondial’’. Paris et Berlin ont ainsi obtenu que la déstabilisation mondiale incarnée par Pékin ne soit pas élevée au même rang que la menace militaire russe.

Mais ceci crée une alerte sur l’avenir de l’OTAN. L’Oncle Sam, comme il l’a fait par le passé contre l’URSS, voudrait constituer un maillage mondial de bases militaires au service d’un engagement collectif, sur le modèle (ancien) mis en oeuvre pendant la Seconde Guerre Mondiale puis la Guerre froide. A Paris, on n’a de cesse de rappeler que la sphère de l’Alliance atlantique est circonscrite à la zone euroatlantique et que son mandat se situe là et seulement là.

– De ce constat découle les difficultés rémanentes à traiter de l’approfondissement de la relation UE-OTAN. La France, en particulier, voudrait que le renforcement de la défense européenne soit pris en compte et valorisé par le quartier général de l’Alliance. Comme toujours, cela agace. Par exemple, se trouve proscrite par le clan ‘’tout américain’’ toute mention du ‘’pilier européen’’ de l’Organisation.

Va-t-on envoyer, un jour l’Europe guerroyer dans le détroit de Taiwan aux côtés de l’US Navy ?

* 24 mai – L’Eurasie des trains cachés

En Eurasie, la guerre se décline le plus souvent au pluriel. Aujourd’hui, Taïwan ne serait elle pas l’Ukraine du Parti Communiste chinois ? En géopolitique, on s’attend toujours à ce qu’un train (visible) en cache un autre (qui surgit derrière). Souvenons nous des deux guerres d’annexion de la Pologne, en 1939, fruit du pacte Molotov-Ribbentrop ; de l’offensive de MacArthur sur l’archipel nippon provoquant l’entrée en guerre de la Russie contre le Japon et l’installation d’un régime stalinien à Pyongyang ; de la piteuse expédition de Suez, en 1956, ouvrant la voie à la ‘’normalisation’’ de la Hongrie par l’Armée rouge ; des crises simultanées du blocus de Berlin et du détroit de Taiwan ; enfin, de la guerre française d’Indochine, qui a vu la France incapable d’envoyer plus qu’un maigre bataillon en Corée, etc.

Dans cette logique, lors du lancement de ‘’l’opération militaire spéciale’’ contre l’Ukraine, les états-majors alliés se sont d’emblée inquiétés d’une possible connivence russo-chinoise autour d’une agression parallèle de leurs deux entités ‘’rebelles’’, soutenues par l’Occident. A l’image des grandes manœuvres russes autour de l’Ukraine (depuis novembre 2021), les incursions agressives, aériennes et maritimes, de l’Armée populaire de Libération dans l’espace de l’ancienne Formose portaient à craindre le pire : deux fronts simultanés, face à deux grandes puissances nucléaires !

La forte proximité de Xi Jinping avec Vladimir Poutine, affichée lors des Jeux olympiques d’hiver de Pékin, avait alimenté, au moment de l’attaque russe, la hantise d’un parallélisme de conflits taïwano-ukrainien. Pourtant, et alors qu’on n’y pensait plus guère, le président Joe Biden vient d’assurer que les États-Unis défendraient Taïwan si la Chine entreprenait d’aller plus loin que ‘’flirter avec le danger’’. Sortie de l’ambigüité stratégique, marge de souplesse préservée par Washington et alerte rouge dans l’antre électronique de l’Ours Géo ! Des cataclysmes nouveaux et imprévus sont-ils sur le point de surgir au 4ème mois de  »l’opération spéciale » (signée d’un Z : soit encore un parallèle et une oblique ) ?

Interrogé sur le sujet en octobre 2021, l’Oncle Joe Biden avait assumé ‘’un engagement américain en ce sens’’, ps une intervention, pour corriger, le lendemain, ‘’ne pas vouloir s’engager sur la voie d’une guerre froide avec Pékin’’ et ‘’ne pas croire qu’une telle guerre puisse éclater’’. D’ailleurs,  »il n’y aurait aucune raison pour que cela se produise ». Plus encore, son administration avait cru devoir rectifier le tir en recadrant cet engagement aux seuls moyens de défense requis par Taipeh, dans le droit fil du ‘’Taiwan Relation Act’’ de 1979. Donc, comme en Ukraine : ne pas intervenir directement mais armer son allié d’une capacité défensive suffisante pour tenir le coup. Revenant vingt jours plus tard sur le sujet – qui, visiblement, le travaille – le locataire de la Maison Blanche en a rajouté une couche, dans le souci d’apaiser l’Oncle XI : ‘’Nous n’encourageons pas l’indépendance. Nous les encourageons à faire exactement ce que prévoit le Taïwan Act’’. On ne saurait être plus clair, zigzags en plus.

Mais voilà qu’à l’issue d’un périple à Séoul et à Tokyo, Joe Biden prend tout le monde à rebrousse-poil, en affirmant mordicus que les États-Unis défendront Taïwan contre toute éventuelle attaque continentale : ‘’Nous étions d’accord avec la politique d’une seule Chine, nous l’avons signée’’ (de fait, elle n’implique pas nécessairement un régime politique unique, totalitaire)… ‘’L’idée que Taïwan puisse être prise par la force n’est tout simplement pas appropriée’’ a-t-il asséné, le 23 mai, au côté du premier ministre japonais Fumio Kishida. ‘’Ce serait = = une autre action similaire à ce qui s’est passé en Ukraine = =’’. Nous y sommes : c’est la théorie d’un train visible en cachant un autre, pas moins dangereux !

Ce revirement d’attitude n’est sans doute pas uniquement explicable par les manœuvres d’intimidation menées actuellement autour de l’île nationaliste par les militaires continentaux : incursions aériennes dans la zone d’identification de défense aérienne taïwanaise ou manœuvres aéronavales à portée de canon du littoral de l’Ile. Alors, par quoi d’autre expliquer le raidissement américain ? Tout d’abord, l’heure est à l’affirmation du leadership US en Asie orientale : le Japon est prié de protéger, avec sa flotte militaire, les arrières d’une intervention américaine ; l’Australie, d’armer des sous-marins nucléaires dans les détroits ; l’Inde de prendre ses distances avec la Russie, etc. On a dépassé le stade de la diplomatie ‘’molle’’ du soft power : le Chef prépare ses troupes. On pourrait aussi creuser du côté du déficit de consensus américain au sein du Congrès, l’option générale de fermeté envers la Chine contrastant avec la charge polémique d’une décision anticipée de la Cour suprême touchant au droit à l’avortement.

N’excluons pas qu’il y ait encore quelque autre motif, que nous ignorions. Xi Jinping aurait-il tiré des leçons de l’aventure russe et dans quel sens ? Celui de la modération de ses élans guerriers ou, au contraire, de l’incitation à passer à l’acte rapidement ? Il ne faut pas nécessairement privilégier l’option la plus noire. Attendons un peu, nous finirons par savoir…