* 7 juillet – Marmousets perdus

La France vient de rapatrier trente-cinq enfants français retenus depuis quatre ans dans les camps des prisonniers jihadistes au nord-est de la Syrie. Ils sont environ deux cents, croupissant dans les prisons de Roj et d’Al-Hol, dans des conditions sanitaires honteuses. De plus, les autorités Kurdes avouent ne pas pouvoir assurer leur sécurité. Ce rapatriement (partiel) au bercail inclut également seize mères considérées comme complices de Daech. Les mineurs ont été remis aux services chargés de l’aide à l’enfance (ASE) et les mères, aux autorités judiciaires. Leur retour au pays est un sujet d’embarras intense pour le gouvernement français, en particulier vis-à-vis de son opinion publique, qui leur est hostile.

-Officiellement, la guerre de la coalition internationale contre Daech au Levant s’est achevée, il y a quatre ans, avec la chute présumée du Califat islamique. C’est le temps qu’il a fallu à la France pour se préoccuper de ses nationaux demeurés sur place. La précédente opération de transfert aérien remontait à deux ans auparavant. Mais en fait, le 3 février de cette année, Joe Biden annonçait la disparition dans un bombardement, du second Emir, un dénommé Abou Ibrahim Hashimi Al Qurashi. Il paraît peu judicieux d’occulter la résurgence de Daech au Levant, laquelle nourrit aussi toute une série de groupe armés franchisés en Afrique. Une bonne partie des jihadistes de première génération a pris la tangente et échappé à ses gardiens Kurdes. Les femmes et les enfants qui moisissent encore dans les camps, la haine au ventre, sont donc susceptibles d’être ‘’recyclés’’ dans de nouvelles opérations terroristes, pourquoi pas contre leur pays d’origine ….

– Le comité des droits de l’enfant de l’ONU a dénoncé les conditions de vie ‘’épouvantables’’ dans les camps kurdes, mettant la vie des détenus en danger. Fin avril, Claire Hédon, défenseure des Droits, avait exhorté le gouvernement à procéder au rapatriement général ‘’dans les plus brefs délais’’ de tous les enfants. Elle  invoque aujourd’hui  leur intérêt supérieur à ne pas être séparés de leurs mères.  La Cour européenne des droits de l’Homme a été saisie.

Les associations familiales, la Ligue des droits de l’Homme et Amnesty International ainsi que diverses personnalités appellent à ce que l’on rapatrie d’urgence ces enfants français et leurs mères, détenus hors de toute justification légale. Elles ont reçu le soutien de certaines des victimes de l’attentat du 13 novembre 2015. En plein procès, le symbole était fort.

– En France, les familles concernées réclament le rapatriement de leurs petits-enfants, neveux ou nièces. Le gouvernement est confronté, du fait de son immobilisme, à l’activisme du Collectif des familles unies regroupant les familles des individus capturés en zone irako-syrienne. Ces familles se battent pour faire appliquer le droit international. L’opération réalisée pour les trente-cinq enfants leur a donné un peu d’espoir. Mais, alors que la France dispose de toutes les infrastructures pour accueillir ces enfants  »perdus », le porte-parole du Collectif, Thierry Roy, s’indigne de ce que perdure dans les camps la présence de cent cinquante petits Français, avec leurs mères. Pourquoi ne pas avoir mis à profit l’avion destiné aux trente-cinq pour rapatrier tout le monde ?

– Par réticence à trancher, la France se rend donc coupable de faire obstacle au retour de ses nationaux passibles de condamnation pour des crimes contre l’humanité. Le lien de nationalité ne se renie pas, en démocratie. Il y a quatre ans, la coalition militaire anti-Daech n’avait pas non plus voulu ni vraiment essayé de mettre en place une juridiction internationale à même de juger ces présumés terroristes, dont aucune juridiction nationale ne voulait se saisir. Aussi les a-t-on relégués aux Kurdes. Ceux-ci, attaqués par la Turquie d’Erdogan et les Syriens de Bachar, auraient mieux à faire que de garder des camps pour se protéger des menaces auxquelles ils font face. On ne les remercie même pas. Il importe avant tout de ne pas froisser les citoyens occidentaux les plus méfiants ou ignorants des choses du droit. Plus dure que ses voisins européens, la France est, à cet égard un cas en Occident.

– L’Allemagne et la Suède rapatrient les enfants de leurs ressortissants jihadistes ; la France s’en tient au mieux à la politique du cas par cas. La Belgique s’est résolue, fin juin, à rapatrier la quasi-totalité de ses enfants ‘’perdus’’, dont il ne reste que cinq sur place. Agir ou pas constitue juste une question de courage politique. Faire les choses à moitié pour ne pas avoir à défendre de principes, est-ce bien une politique ?

* 6 juillet – La paille et la poutre de Birmanie

Âgée de 77 ans, Aung San Suu Kyi, dirigeante plébiscitée par les urnes, vient d’être incarcérée dans un complexe pénitentiaire de Naypyidaw, la capitale sans vie construite par les militaires birmans. On lui reproche l’usage d’un talkie-walkie et d’autres crimes  »majeurs » aussi invraisemblables :  »incitation à la violence »,  »violation des règles sanitaires liées au Covid-19 »,  »infraction à la loi sur les télécommunications ». Ajoutez-y, récemment, ‘’faits de corruption’’ – un travers plutôt caractéristique des narco-généraux birmans – qui lui vaut cinq années d’incarcération supplémentaires, par décision administrative. On la menace à présent d’un nouveau procès à huis clos, pour aggraver encore la peine de onze ans à laquelle les brutes en uniforme l’avaient condamnée.

A l’issue de son éviction par une junte putschiste, le 1er février 2021, la lauréate du prix Nobel 1980 avait été assignée à résidence dans un lieu tenu secret. Elle n‘en est sortie que pour assister à son procès-fleuve. Aujourd’hui, elle se retrouve dans une cellule, loin de Rangoun et inaccessible à ses proches. Elle pourrait avoir à subir des dizaines d’années d’incarcération supplémentaires. C’est dire à quel point sa seule existence rend nerveux ses juges galonnés. Ceux-ci annoncent rétablir l’exécution des condamnés à mort (suspendues depuis les années 1980), en particulier pour les minorités ethniques. En tout, 69 autres personnes condamnées à la peine capitale depuis le coup d’Etat de février 2021, se trouvent dans le couloir de la mort. Tel est le tableau d’ambiance générale au ‘’Myanmar’’: kaki et mortifère.

Le général Min Aung Hlaing et sa junte peinent à résorber le soulèvement armé des étudiants et des minorités ethniques, dont ils ont eux-mêmes attisé les flammes. Evaluées à plusieurs milliers de combattants, les Forces de Défense Populaires incarnent la résistance armée à cette junte détestée. Les PDF agissent sous la tutelle de guérillas ethniques combattues par le  »centre », un phénomène chronique de la vie birmane. Au total, 135 minorités non-birmanes sont officiellement recensés sur un territoire de 676 578 km². Avec la saison des pluies, défavorable aux opérations militaires sur le terrain, l’offensive conduite contre ces communautés va se faire moins efficace. Comme on l’a vu en 2015, il n’est pas totalement exclu que d’autres chefs militaires se résignent un jour à ‘’remettre en piste’’ Aung San Suu Kyi et sa Ligue Nationale pour la Démocratie, sur un constat d’échec complet de la junte actuelle à tenir le pays.

Le renom de la ‘’Dame de Rangoun’’ a été sérieusement entaché, alors qu’elle était conseiller d’Etat (première ministre). En 2017, elle n’a pas fait obstacle aux exactions perpétrées par Tatmadaw (l’Armée) à l’encontre de la minorité Rohingya, une ethnie musulmane de l’État de Rakhine, traditionnellement discriminée. Elle s’est incontestablement laissée entrainée par le chauvinisme de la majorité bouddhiste du pays. L’exode forcé au Bangladesh de centaines de milliers de Rohingyas reste impardonnable, mais la complaisance entretenue envers ce crime humanitaire doit être imputée à l’ensemble de la communauté ethnique birmane.

Les Etats-membres de l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN, en sigle anglais), à laquelle appartient la Birmanie, n’ont jamais tenté d’infléchir cette dictature inefficace : souveraineté et non-ingérence font loi. De même, les sociétés pétrolières étrangères bénéficiant de concessions locales, telles que Total. Il n’y a donc rien à attendre de l’extérieur.

Pour que la Birmanie reprenne ses esprits, il faudra sortir Aung San Suu Kyi de sa cellule de prison et y mettre, à sa place, les officiers félons. Ce sera la tâche de la résistance populaire ou, plus probablement, de jeunes colonels cabrés contre les vieux généraux imbéciles.

* 4 juillet – Le Parti ‘’normalise’’ son empire sous l’éteignoir

Le pire reste à venir. Il est arrivé au ‘’Port des parfums’’ en impériale majesté, ‘’inspecter’’ le petit peuple – 8 millions d’âmes – qu’il vient de soumettre à sa farouche volonté. Nul accueil populaire nécessaire, bien que la date symbolique soit celle du 1er juillet commémorant un anniversaire : le 25ème de la rétrocession de la colonie britannique à la souveraineté de la Chine populaire, en 1997. A l’origine, quand Margaret Thatcher et Deng Xiaoping s’étaient laborieusement entendus sur le processus, ce jour marquait presqu’une fête, la promesse d’un avenir libre et prospère pour 50 ans ; ‘’Un pays, deux systèmes’’, la promesse n’était-elle pas trop belle ? Elle conciliait l’état de droit occidental et le dynamisme économique unique d’une métropole internationale riche et high tech, branchée sur le marché immense du Goliath chinois.

La recette n’a pas tenu la moitié de la durée prescrite par les accords. Avant-hier, Xi Jinping a investi, visage gris et hautain, une ville traumatisée et aphone, privée de ses libertés. Plus de 120.000 cadres issus des classes moyennes s’en sont enfuis et plus de mille étudiants (dont le leader du ‘Mouvement des parapluies’, Joshua Wong), comme des journalistes et des citoyens attachés à leur liberté d’expression croupissent derrière les barreaux. Ils ont irrité, par leur existence, le régime de Pékin, lequel s’est vengé d’eux. Acceptés par Deng Xiaoping, la liberté et la règle de droit, l’expression de la jeunesse au sein du débat public du territoire, la promesse-même faite à la population d’un passage progressif du suffrage censitaire vers un mode de sélection universel et direct de ses dirigeants ont vécu. Tous ces éléments d’émancipation et de progrès, ont suscité la rage (muette) de son lointain successeur. Le fait central est là : Deng croyait qu’en en empruntant le meilleur à l’Occident et au marché, il mettrait l’Empire sur une orbite de prospérité. Comme lui, ses successeurs immédiats (Jiang Zemin et Hu Jintao) ont fait largement profiter leur entourage de la ‘’poule aux œufs d’or’’ hongkongaise. Xi, lui, n’a pas cette fibre : régner sur un vaste et sinistre Etat policier lui convient. Il est venu dans l’ex ‘’putain de l’Occident’’ installer à la tête de l’exécutif de cette Zone administrative spéciale, un ancien flic, à son image, sans imagination ni charisme, mais à lui tout dévoué. Tout le message est là.

L’histoire, du moins sa version retenue par les perdants, dira qu’en 2019 encore, un quart de la population hongkongaise était dans la rue pour protester contre une loi sécuritaire inique qui menaçait de déportation sur le continent tout judiciable déplaisant à Goliath. Qu’aux dernières élections au Legco (corps législatif local), les candidats non-présélectionnés par le Parti et donc d’opposition étaient majoritaires. Les manuels d’histoire sont en cours de révision pour imposer la version des ‘’vainqueurs’’. La vie politique pluraliste comme la bonne tenue d’une presse locale libre ont vécu. Il y eut un temps où l’hebdomadaire ‘’Far Eastern Economic Review’’ était réputé être la meilleure source d’analyse qui soit sur l’actualité en Asie.

La place financière grouillante d’activité et de vie est devenue une sorte de Biélorussie de Loukatchenko (en bien plus développée), et, en tirant la comparaison, une petite Tchécoslovaquie (ou Ukraine), investie non par l’armée rouge mais par la police et les commissaires politiques du Parti. Pour votre serviteur, qui a longtemps fréquenté cette cité mirifique, l’envie d’y retourner a passée. La fleur blanche de bauhinia, qui faisait son emblème, est submergée de rouge. Cela n’aura pas été Hong Kong et son libéralisme qui auront déteint sur la Chine, mais tristement l’inverse…

Le traité de rétrocession sino-britannique, aujourd’hui foulé aux pieds, était pourtant un instrument juridique international, validé par le Conseil de sécurité des Nations Unies. Le monde occidental – et le Royaume Uni, singulièrement – n’a pas su anticiper la rage de Xi Jinping ni même une parade, lorsqu’il est devenu évident qu’il voulait renier les engagements chinois. Une nouvelle doctrine du parti veut désormais que ‘’Hong Kong n’a jamais été britannique’’ (150 ans seulement, il est vrai …) mais a ‘’toujours été chinoise’’ (‘’chinoise’’, dans le sens, de souveraineté du Parti communiste).

Ce langage ne vous rappelle pas un peu les élucubrations de Poutine à propos de l’Ukraine, ‘’toujours russe’’, ‘’jamais libre de se lier à l’Occident’’ ? Moi, si. Les Taïwanais, vivant sur le bout de terre suivant que Pékin veut ’’normaliser’’ par la force, pensent probablement comme moi.

* 28 juin – Bienvenue en Forteresse Europe !

Notre attention au monde n’a pas le don d’ubiquité : certains sujets nous tiraillent, puis nous lâchent pour refaire surface plus tard. Les murailles dressées par l’Europe contre les malheureux qui tentent d’y trouver un havre sont de ceux-là. Le plus récent de nos réveils a pris la forme de ‘’(18, puis) 37 morts au pied de la clôture hérissée autour de Melilla’’. Sans doute guidés par des passeurs, ils étaient plus de 2000 exilés subsahariens à affluer simultanément, la semaine dernière, devant l’enclave espagnole bordant le littoral méditerranéen du Maroc. Cent trente sont passés en force, au terme d’une escalade folle. Pris en étau entre les deux polices espagnole et marocaine, le reste de cette petite foule désarmée a été gazé, frappé. Beaucoup ont été blessés, trop sont morts. On n’entre pas comme cela impunément en Europe !

Ces gens payent au prix fort le rapprochement récent entre les deux royaumes. En but à des menaces algériennes sur ses fournitures de gaz, Madrid a viré de bord à 180 ° quant à sa ligne politique – jusqu’alors sévère – sur le Sahara occidental ex-espagnol. Le gouvernement de centre-gauche a obtenu, en retour, de pouvoir s’en remettre à Rabat pour contenir le flux humain à ses frontières. D’autres exilés venant de Layoune au sud tentent, eux, le passage vers les Canaries. Le plus souvent, en vain, aussi. Les communiqués  diffusés par les deux capitales pour dégager leur responsabilité sur ces morts tragiques exonèrent la garde civile espagnole comme la gendarmerie marocaine. Il y a manifestement une entente, pour ne pas dire une connivence.

La France ne se comporte guère mieux, qui refoule allègrement tous ces errants importuns ou culturellement connotés. Il n’y a pas un an, l’émotion était à son comble quant au sort des centaines de milliers (peut-être des millions) d’Afghans piégés aux mains des talibans par la chute de Kaboul. Il n’a pas fallu longtemps pour que la police française (les préfets et leurs agents d’exécution) expulse ceux parvenus jusqu’à son territoire, pour un retour simple vers l’un enfer absolu. Ce qui n’empêche d’ailleurs pas les bonnes âmes de verser une larme médiatique sur les milliers de victimes du récent séisme dans la province de Paktika.

L’agence Frontex veille sur les frontières et tient des statistiques. C’est important pour rassurer les gens. La route des Balkans occidentaux est particulièrement dans sa ligne de mire. Depuis l’an dernier, elle a vu tripler sa fréquentation par des fugitifs, la plupart syriens et afghans, chassés par les persécutions. Frontex compte ainsi, entre janvier et mai, 40 675 passages, quasiment la moitié du total des 86 420 franchissements illégaux des frontières que l’agence de l’UE recense sur la période. Le sous-total des fugitifs fuyant la guerre en Ukraine par cette route a été sorti de ses statistiques. Curieux, non ?

Toujours est-il qu’un grand nombre d’exilés passe et repasse en boucle de la Grèce à la frontière croate de l’UE. La police croate, qui les refoule très brutalement, n’omet pas de les délester de leur argent et de leurs téléphones à chacun de leur passage. Certains en sont à leur cinquième ou sixième tentative …

On pourrait aussi citer le refoulement et la déportation systématiques inaugurés par le gouvernement de Boris Johnson, depuis les côtes de la Manche jusqu’aux collines du Rwanda, un pays assez inquiétant sur le plan des droits humains. Elle s’inspire de la formule mise au point par le gouvernement australien précédent pour ‘’délocaliser’’ les exilés sur Nauru ou la Nouvelle Guinée – Papouasie.

On reste quand même médusé devant la passivité du Parlement et de la Commission européenne, lesquels avaient souhaité mettre un peu d’ordre dans la pratique communautaire de l’asile. Tout cela paraît bien fini : la xénophobie primitive d’une partie de nos citoyens-électeurs et la complaisance démagogique de leurs élus (le  »tout sécuritaire ») a tranché le débat. Une vraie recette pour la guerre des cultures façon Samuel Huntington. Alea jacta est !

* 16 juin –  »Bellico-scepticisme »

La génération aux affaires se sent déjà ‘’coupable’’ d’avoir trop tardé à traiter du dérèglement climatique. Qu’en est-il de la question, toute aussi vitale, de la guerre, c’est-à-dire de ‘’d’avoir manqué d’enraciner la Paix dans son époque » ?  La dynamique du conflit en Ukraine nous emmène vers un climat de violence barbare face auquel notre impuissance vaut démission de notre condition citoyenne et humaine.

Peut-on rester durablement dans un engagement militaire indirect et livrer à Kiev des armes toujours en quantité croissante et de plus en plus lourdes sans verser, peut-être à notre insu, dans la cobelligérance contre Moscou ? Le spectre de l’affrontement généralisé ne trace qu’une limite floue et psychologique dont le franchissement peut complètement nous échapper. D’un autre côté, ce serait un véritable suicide des démocraties et un coup de poignard dans le dos des Ukrainiens de laisser ce peuple sombrer sous une occupation  barbare. Entre ces deux écueils, où se trouve la raison ? Où tracer la ligne ‘’miraculeuse’’ qui sauverait à la fois l’Ukraine, la Paix, le climat et un ordre mondial qui ne soit pas marqué par le revanchisme, les souverainismes, la faim, les exodes, les catastrophes naturelles (l’Ours se prend la tête entre les mains, à deux doigts d’un sacré mal de crâne) …

Dans tous les cas, le coût environnemental des guerres est incommensurable. Nos efforts pour rouler électrique, recycler nos déchets, préserver la biodiversité, tenter la sobriété sont réduits à néant par une seule semaine d’opérations militaires. Croira-ton malin de réduire les émissions de CO2 kaki en électrifiant les chars de combat ou en propulsant les missiles par voie de ‘’windsurfing’’ ? Ou encore en remplaçant la poudre par des substances biochimiques plus mortelles encore ? Le réarmement que l’Europe engage est urgent mais d’autant moins propre. Oublions ces errances dues à la déplorable volonté de ce blog de faire le buzz !

L’effort budgétaire absorbé par cette nouvelle course aux armements amputera les dépenses sociales et générera mécaniquement des tensions internes. Il est un peu suspect qu’au cours d’une campagne électorale française centrée sur le thème du pouvoir d’achat et hélas, totalement insensible au cataclysme du climat (une autre source de contraintes), personne n’ait osé soulever le sujet. Les lendemains qui chantent ne sont pas pour la prochaine législature. Au-delà de l’Europe, le commerce mondial tend à se recroqueviller aux dépens des pays les plus vulnérables. L’Afrique et le Moyen-Orient paieront en pénuries alimentaires et en inflation la guerre déclenchée par Vladimir Poutine. Par une triste ironie du sort, ces régions ne le désignent pas comme coupable …

Comment naviguer sur un océan de tempêtes ? Il n’y a bien sûr pas de recette miracle, mais les valeurs et la méthode offrent néanmoins une sorte de boussole, loin du confort d’un GPS. A court terme, il va falloir accepter l’Ukraine comme candidate à l’Union européenne – ce sera devenu une évidence avant que les armes se taisent puis à l’heure de négocier la paix – mais nous n’aiderons pas à rétablir un semblant d’équilibre si Kiev devient en même temps un maillon de l’OTAN actuelle. En tout cas, directement, sous emprise américaine. La meilleure solution pour apporter les garanties extérieures que demande le président Zelensky se trouve dans le cadre d’une Europe de la Défense qui s’assumerait pleinement (sans rompre avec Washington, cependant), complété par les réseaux de vigilance de l’OSCE (dont c’est justement la vocation) et par le système des Nations Unies (casques bleus et observateurs), qui seraient implantés sur le terrain, au plus près des belligérants. On pourrait pousser le raisonnement jusqu’à concevoir un modèle de ‘’semi-neutralité’’, impliquant la non-intervention de l’armée ukrainienne hors de ses frontières, couplée à la défense collective à l’intérieur de ses frontières. C’est d’ailleurs un peu ce qui se passe actuellement de facto.

Resterait à régler, dans les négociations de Paix, la capitulation (sans humiliation inutile, mais quand même) de l’armée russe, la rétribution des crimes de guerre et le déblocage du Conseil de sécurité au sein de l’ONU. Il est d’avis de l’Ours que le système du véto des cinq membres permanents devrait disparaître, si l’on veut empêcher la multiplication des agressions commises par les ‘’grands nucléaires’’. Vous voyez la classe politique française encaisser cela ?  Accepter que l’illusion de la ‘’grandeur’’ vaut moins que l’espoir de la Paix ? C’est pourtant vrai. Il le faudra bien pour sortir du climat mortifère de la géopolitique et s’atteler au problème du climat anarchique de la Planète.

* 15 juin – Mercenaires

A toute guerre, ses ‘’mercenaires’’. Pourquoi des guillemets ? Parce que la définition du mercenariat est compliquée et comporte des zones grises. En Ukraine, deux Britanniques et un Marocain engagés dans la défense de ce pays agressé par la Russie, ont été capturés par les séparatistes du Donbass. Bien que la peine capitale fasse encore – pour quelque temps – l’objet d’un moratoire en Russie, ces milices aux ordres de Moscou les ont condamnés à mort. Le recours à une justice extra-judiciaire pose problème, tout autant que le rejet, pur et simple, du droit de la guerre. La semaine précédente, les mêmes, que l’on pourrait fort bien qualifier eux mêmes de ‘’mercenaires’’, avaient promis au peloton d’exécution les soldats réguliers ukrainiens de la division Azov, rescapés de l’enfer de Marioupol. Qui serait alors plus  »mercenaire’’ que qui ? Et est-ce une circonstance aggravante que de combattre du côté de l’Agresseur ? Cela fait plus qu’une nuance en termes de légitimité et de droit.

Le verdict sommaire concernant les trois étrangers est absolument contraire au dispositif de la convention de Genève de 1951, qui reprenait elle-même les instruments juridiques de la seconde moitié du XIXème siècle. Elle protège les prisonniers de guerre lorsqu’ils ont été incorporés à des unités militaires étatiques. Les nationaux tiers sont alors protégés contre les poursuites visant leur participation aux hostilités. La seule exception concernant les poursuites pour crimes de guerre présumés. Constatons que cela incrimine massivement le camp de la Russie.

Un  »mercenaire », c’est une personne spécialement recrutée sur un marché rémunérateur pour combattre, sans engagement politique particulier, dans un conflit armé = = hors de toute organisation officielle = =. Ces trois étrangers étaient incorporés dans l’armée ukrainienne, résidents en Ukraine et ayant établi des liens de vie dans ce pays. Ils n’étaient donc pas étrangers à l’Etat. Il n’y a donc aucun motif à leur refuser le statut de combattant, a fortiori, à leur dénier leur qualité de prisonniers de guerre. En fait, ceux qui les condamnent se moquent bien du droit et de la justice autant que de l’intégrité et la souveraineté de l’Ukraine. En condamnant à mort ces prétendus ‘’mercenaires étrangers’’, ils s’arrogent simplement le droit d’assassinat. La suspension de la peine de mort en vigueur en Russie depuis 1997 ne ‘appliquerait pas, disent-ils, aux deux territoires séparatistes de l’Est ukrainien : triste maquillage de leur inhumanité et de leur détachement des règles étatiques.

La notion de ‘’mercenaire’’ dérive du délit traditionnel de piraterie. Elle implique un comportement ‘’sans foi ni loi’’, la cupidité personnelle (loyauté à qui paie le mieux), le rejet des droits humains élémentaires. Les corsaires malouins capturés ne pouvaient échapper à la pendaison par leurs adversaires anglais qu’en vertu des lettres de course qu’ils tenaient de l’autorité royale. Plus proches de nous, les volontaires internationaux accourus au chevet des Républicains espagnols en 1936 préfiguraient le monde multilatéral de 1945, même si leur statut – très honorable – n’avait pas été reconnu sur le coup. Devrait-on aujourd’hui suspecter d’être des ‘’mercenaires’’  les soldats européens qui quittent le Mali ? Evidemment, pas : ils sont couverts par l’autorité des résolutions des Nations Unies et participent à des opérations clairement et ouvertement  étatiques, ce qui n’est pas le cas des mercenaires (sans guillemets) du groupe Wagner, activés par une entreprise de la nomenklatura moscovite.

La zone floue peut se situer encore ailleurs : lorsque, sur une base contractuelle, des techniciens d’armement s’introduisent auprès d’un client-acheteur, avec la caution de leur Etat mais en étant détachés de leurs propres forces armées. Si le client les contraint à servir, dans des opérations de guerre feintes ou réelles, les systèmes d’armes qu’ils ont la charge de seulement mettre en place, si, de plus, leur implication n’est pas reconnue par leurs institutions politiques, tels le Gouvernement ou le Parlement, ces techniciens deviennent objectivement et légalement des mercenaires. Cela a bien failli arriver, en lien avec certains contrats français au Moyen-Orient, ne nous voilons pas la face. Heureusement, les enfreintes n’ont pas donné lieu à de tragiques conséquences, du moins qui nous soit connues à ce jour.

* 6 mai – La Turquie qui roule

La Turquie prend-t-elle le camp de l’Alliance atlantique, auquel elle appartient en principe, ou tourne-t-elle en roue libre ? On l’a vue ne suivre que son pur intérêt national (tel que conçu par R.T. Erdogan), en Syrie, en Libye ou face à l’Arménie. On a pris l’habitude de ses incartades au sein de l’OTAN : l’acquisition en Russie de systèmes anti-aérien S 400, conçus pour abattre les aéronefs militaires occidentaux, avait créé un sérieux malaise, il y a deux ans. Aujourd’hui, la fourniture à l’Ukraine de drones de combat turcs particulièrement efficaces contre les chars russes n’infirme pas cette analyse : Ankara fait ce qui l’arrange et, au passage, des affaires. Mais, puissance majeure de la Mer Noire, dont elle contrôle l’accès avec la Méditerranée, la Turquie est bel et bien placée sur la défensive par la poussée des troupes russes sur le pourtour de son espace maritime. Il n’est donc pas totalement neutre que la ‘’Sublime Porte’’ fournisse ses bons offices diplomatiques aux deux belligérants en accueillant leurs négociateurs. Et même, qu’elle tente d’organiser un sommet à Istanbul entre le président Zelensky et Vladimir Poutine, dont la probabilité paraît quasi-nulle, en l’état actuel du conflit. Que Kiev en arrive à s’adresser au très ambigu président Erdogan pour – vainement – tenter de conclure un cessez-le-feu et une évacuation humanitaire reflète l’inconfort d’Ankara autant que de Kiev. Pour cette dernière cela expose aussi, plus que de raison, la ‘’faiblesse humanitaire’’ propre aux démocraties et qui leur fait honneur.

Recep Tayyip Erdogan a certes critiqué l’attaque de la Russie comme ‘’inacceptable’’. Mais il s’en tient, officiellement, à une politique ‘’n’abandonner ni la Russie ni l’Ukraine’’, laquelle implique un pas en retrait dans sa relation jusqu’alors privilégiée avec l’Ukraine. Lorsqu’au premier jour du conflit, Kiev a demandé à Ankara de fermer le passage des bâtiments russes, elle s’est d’abord heurtée à un refus. Pas question d’adopter la moindre sanction contre Moscou, en effet. La voie turque choisie est étroite entre l’Ukraine, son alliée militaire, et la Russie, dont elle dépend pour ses approvisionnements en gaz et en céréales notamment.

Dès la fin-février, la Turquie a néanmoins fermé le Bosphore et les Dardanelles à tous les bâtiments de guerre, qu’ils appartiennent à des pays ’’riverains ou non de la mer Noire.’’ C’est un geste de neutralité, mais aussi une tentative pour geler le conflit dans sa dimension navale locale. Ainsi, l’OTAN ne rentrerait plus en Mer Noire et la flotte russe n’en sortirait plus. Dans le court terme, ceci avantage plutôt les opérations russes en cours. En fait, Ankara slalome entre ses multiples contradictions pour ne pas s’engager. Le gouvernement avait d’abord temporisé en expliquant que ses expert étudiaient ‘’s’il existe un état de guerre du point de vue légal’’ l’autorisant à user de ses prérogatives. C’est finalement oui : la guerre existe bien et donc la Turquie applique à la lettre les dispositions de la Convention de Montreux de 1936. Cet instrument juridique garantit la libre circulation à travers les détroits maritimes dont il lui confie la gestion. La Convention lui accorde en retour, dans son article 19, le droit de bloquer les navires de guerre en temps de conflit, sauf s’ils regagnent leurs bases.

A la fin d’avril, la Turquie a aussi clos pour trois mois son espace aérien aux avions russes à destination de la Syrie. En compliquant l’acheminement de renforts militaires (dont divers combattants arabes islamistes), depuis la Syrie qu’elle exècre, elle ‘’titille’’ Moscou. Mais tout en se gardant de le faire sur son théâtre d’opérations principal. Avant de se rendre à Moscou puis à Kiev (bombardée à l’occasion de son passage), le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, est allé tâter le terrain turc. Des intentions turques, il n’en a rien dit de particulier, ni en négatif, ni en positif. Une preuve de plus, s’il fallait que le pays d’Erdogan roule sans boussole claire … pour Erdogan. Un bon allié ?

* 28 avril – Le pour et le contre

Sous la pression de la guerre en Ukraine, l’Union européenne a accepté – avec une bonne part d’improvisation – d’accueillir la candidature de ce pays à rejoindre ses rangs ainsi que celles de la Géorgie et de la Moldavie. Dans le principe, tout au moins. De façon un peu théâtrale, la présidente de la Commission européenne l’a annoncé à Kiev, le 8 avril, aux côtés du président Zelensky, très demandeur en la matière. Autant dire que Bruxelles a choisi de taire la logique de l’économie et le prérequis d’une adaptation longue et complexe justifié par les écarts systémiques majeurs entre les 27 et ces trois pays. L’Europe s’est, au contraire, concentrée sur les défis qu’elle affronte au regard de l’Histoire et de la géopolitique. C’est audacieux, puisqu’ il en va de la justice et de la paix future … et risqué, car cette ambition sera trop complexe à réaliser.

Techniquement, une entrée effective dans le marché intérieur, dans les institutions bruxelloises et dans les bénéfices des politiques communautaires associées n’est pas pour demain, ni d’ailleurs pour après-demain. Inévitablement, l’invitation à rejoindre le club génèrera des déceptions dans ces trois pays menacés par la Russie. Leurs gouvernements se résoudront mal à la longue patience et à la  »soumission » qui va être requise d’eux.

Dans le contexte de crise européenne et mondiale où se trouve l’Union, face au Covid, à la Russie, à l’emballement du dérèglement climatique et aussi aux deux défis illibéral et populiste, Bruxelles a multiplié les nouvelles priorités, toujours dans une optique d’approfondissement de l’Union mais pas de son élargissement. Ce doit être l’un ou l’autre, car le cumul des deux signifierait l’implosion de l’édifice, tant le ciment reste fragile entre les 27. L’incorporation de douze nouveaux membres au cours des deux dernières décennies reste lourde à digérer. L’Union ne saurait donc se surcharger encore et se réinventer en même temps.

Le langage des instances bruxelloises est d’ailleurs subtilement opportuniste. A Kiev, Ursula von der Leyen a mentionné ‘’l’Ukraine marchant vers un avenir européen’’, le genre de langage pieux et ‘’psy’’ que l’on tient aussi à la Turquie, à la Serbie et aux autres fiefs isolés des Balkans. On ne voit guère la présidence française – fraichement réélue et, pour un mois encore, incarnant celle de de l’Union – pousser à la roue pour convoquer une négociation complète, par secteurs, avec Kiev, Tbilissi et Kichinev. Son titulaire sera d’ailleurs le dernier des dirigeants occidentaux à faire le voyage dans ces capitales. Hélas !

 En fait, l’urgence faisant loi, les Européens adoubent un Etat de 44 millions d’habitants en tant qu’’’allié militaire officieux’’ (hors-OTAN). On le sait pourtant frappé par un conflit séparatiste et, surtout, en guerre pour longtemps avec son voisin-ogre oriental. Qui plus est, il est actuellement ravagé par les bombardements et quasi-détruit. Sa reconstruction prendra peut être une génération entière.

Le journaliste de géopolitique et député européen, Bernard Guetta, le constate franchement :  ce ‘’oui’’ concédé aux Ukrainiens comporte le risque d’importer dans l’Union un conflit non résolu. Engagée aux côtés de l’Ukraine, l’Europe pourrait se découvrir, à son cor défendant, partie prenante dans les termes de la Charte des Nations Unies, bien plus qu’alliée extérieure et soutien. Le  »bonus » de l’adhésion serait de se retrouver plongée dans une guerre livrée sur son propre territoire. Ce n’est pas, bien sûr, ce qu’escomptent les 27. Bernard Guetta conclut : ‘’Nous mettons, oui, le doigt dans un engrenage suicidaire mais, sauf à jouer les autruches, à fuir nos responsabilités et à renoncer à défendre la démocratie, nous ne pouvions pas tourner le dos aux Ukrainiens… mais comment relever maintenant le défi que nous nous sommes lancé ?’’.

Ce blog ratifie totalement. Trouvera-t-on, alors, un chemin intermédiaire, par exemple en faisant miroiter une réconciliation générale, à vrai dire assez théorique, au sein d’une  »Confédération européenne » à cercles de coopération concentriques. C’est ce qu’avait évoqué François Mitterrand (sans succès), après la chute du mur, en 1989. L’Ukraine y trouverait rapidement un arrimage politico-militaire, mais, plus tard aussi, la Russie, une garantie contre la vengeance et l’auto traumatisme de la défaite. L’époque s’y prêterait mieux que celle du triomphe occidental contre Moscou. Conclusion : ‘’courage et discernement de long terme ! Gardons-nous surtout des options politiques simples et tranchées ». Si elles peuvent paraître sexy dans l’instant, c’est pour la bonne et seule raison que notre jugement aura été pris en défaut sur le plus long terme. Subtile, non ?

* 27 avril – Malbrough s’en va-t-en guerre

La guerre s’étend rapidement, c’est incontestable. Quelle guerre ?

(1) Celle commencée par une agression gratuite contre l’Ukraine, qui se reconcentre sur le Donbass et le littoral de la Mer noire jusqu’aux frontières de la Moldavie. (2) Celle qui conduit Moscou à bombarder les entrepôts d’armes livrées à Kiev, lesquels incluent désormais des blindés, de l’artillerie lourde, des drones, des missiles et des radars… peut être même quelques avions de combat Mig 29. (3) Celle qui coupe brutalement les livraisons de gaz à la Pologne et à la Bulgarie pourtant dépendantes à 90 % du fournisseur russes. (4) Celle qui voit ‘’disparaitre’’ soudainement des oligarques et chefs militaires russes atterrés, comme nombre de leurs compatriotes, par la fuite en avant de Poutine et qui cherchent à s’évader de l’étouffoir. (5) Celle, enfin, qui se joue dans les médias pour brouiller les esprits … 

Un brouillard mental se lève autour de l’Ukraine : sommes-nous sur le point, comme Serguei Lavrov nous en accuse, de lancer pour ce pays une troisième guerre mondiale, nous autres Occidentaux qui répétions en chorus ‘’ne pas vouloir mourir pour Kiev’’ ?

Il y a quand même un peu de ça, semble-t-il, lorsque Antony Blinken et Austin Lloyd, les chefs de la diplomatie et de la défense des Etats-Unis, paradent à Kiev avec Volodymyr Zelensky en affirmant fièrement que « L’Ukraine croit clairement qu’elle peut gagner et c’est aussi le cas de tout le monde ici. Nous allons continuer à remuer ciel et terre pour pouvoir les satisfaire’’.  Les livraisons d’armes gagnent en volume comme en puissance (cinquante blindés anti-aériens ‘Guepard’ allemands, douze canons de 155mm français ‘César’, drones turcs en sus de l’arsenal lourd et du renseignement américains).  Même si cela reste loin de l’effort quantitatif de Washington, la participation européenne est adaptée au plan qualitatif à la grande bataille qui s’engage au Sud-est. En Bulgarie, les détachements pilotés par le Royaume Uni sont sur le qui-vive, alors que  les troupes russes se rapprochent. De même, en Roumanie, les militaires français stationnés à la frontière de la Moldavie pourraient avoir à faire face à l’armée russe stationnée, juste un peu plus à l’est, en Transnistrie occupée. Mais tout cela, contrairement à ce qu’affirme certains esprits faibles ou rusés, ne fait pas de l’Occident un ‘’cobelligérant’’, une puissance ‘’en guerre contre la Russie’’.

Certains de nos politiciens ou de nos médias oublient un peu vite le droit de défense légitime – et collectif – qu’ouvre une agression caractérisée comme l’a subie l’Ukraine. Aussi longtemps qu’elle n’aura pas été remplacée, la Charte des Nations Unies reste la règle cardinale en matière de guerre et de Paix. Son Chapitre VII prévoit, en cas d’agression et de menace à la Paix, des mesures coercitives. Le Conseil peut alors recourir à des mesures militaires ou non militaires pour maintenir ou rétablir la paix et la sécurité internationales. La guerre de Corée a été menée sur cette base juridique par les forces des Nations Unies. Les casques bleus ont aussi recouru à la force, dans la guerre de Bosnie.

L’article 51 de la Charte prévoit le droit de légitime défense individuelle = = ou collective = =, dans le cas d’une agression armée contre un Membre de l’Organisation des Nations Unies.

L’agression et l’identité de l’agresseur – la Russie – ont été constatées par l’Assemblée générale des Nations Unies. Ceci, même à deux occasions successives. Dès lors, l’Ukraine ne doit pas être considérée comme belligérante à parité de responsabilité avec la Russie. Kiev – et elle seule – use de son droit à défendre sa souveraineté et son intégrité territoriale, conformément à la Charte. Même en cas de violation du droit humanitaire de la part de ses défenseurs, son droit à l’auto-défense reste irrévocable (ce qui n‘exonère pas les auteurs d’avoir à rendre des comptes). D’ailleurs, en sa qualité de démocratie, le pays agressé manifeste un comportement général conforme à l’état de droit et au respect des civils.

Moscou, de son côté, transgresse  toutes les normes admises du droit et de la civilisation. Mettre au ban ce comportement, stopper cette agression ne sont possibles que par un usage croissant de la force, au service du droit.  C’est le principe de la défense collective, celui qui guide l’action actuelle des démocraties. Mais il n’y aura jamais de paix juste si le bluff de Lavrov sur ‘’une troisième guerre mondiale’’ devait paralyser le devoir de défense collective de l’Ukraine. Le risque à prendre existe, c’est vrai, mais éviter une ‘’paix injuste’’ représente un pari nécessaire sur l’avenir. Ni l’Europe ni les Etats Unis ne sont ‘’cobelligérants’’. Mais ils sont totalement dans les règles internationales dans leur rôle de ‘’co-défenseurs’’.

* 21 avril – Entre les deux, le cœur balance

Le sort en est jeté : plus rien ne devrait sensiblement modifier le choix des Français, sauf bien sûr une erreur des sondages. Le  »grand débat » du second tour laissera beaucoup de citoyens sur leur faim. Sans oublier les observateurs du monde entier, qui se demandent une fois encore, vers quel avenir incertain ou confus le Pays de Voltaire veut les entrainer ? En particulier, s’agissant de l’avenir de la Paix ou de celui de l’Europe. N’existe-t-il pas d’alternative à ces tableaux en mode  »slogans » des politique intérieure et extérieure (en fait, les mêmes) ? Ils sont si antagonistes, si peu nuancés. Dans l’ambiguïté d’un enrobage destiné à endormir l’appréhension, les positions de la candidate de l’extrême droite sont bien celles, décryptées par les précédentes brèves de ce blog. Sinistres !

Soyons caricatural : au centre-droit, une évidente compétence mais d’essence bureaucratique, sans proximité naturelle avec les gens. Néanmoins, la Démocratie et la recherche de la Paix sont là. A l’extrême droite, l’incompétence – mal dissimulée – que compense une image très travaillée de proximité avec les besogneux … et autant avec les dictateurs populistes. Perspective d’enthousiasme populaire, deuil des institutions démocratiques, dérapage possible de la préférence nationale vers la guerre civile et extérieure : c’est le grand frisson !

Le second tour sera un sondage en grandeur réelle sur ce que croient être les Français. Un peuple émotif et idéologisé, sans doute. Une nation cassée en deux peuples. D’un côté, les partisans de l’intégration au monde, avec l’apport régulateur de la diplomatie et de l’Etat de droit. De l’autre, des personnes  »déclassées », en souffrance, accablés par le ressentiment et portés au repli autarcique. Le désir de justice contre  »ceux d’en haut », peut même donner place à un désir de vengeance (la doctrine  »gilets jaune »).

Selon la France à laquelle on s’identifiera, la perception du grand débat divergera du tout au tout. Un bloc de citoyens préfèrera retenir les postures, le niveau de langage, l’empathie. Un autre, l’analyse et la raison, y compris leur propre résignation. S’agit-il alors vraiment d’un débat national ? Non. ce n’est qu’une scénographie élaborée par les protagonistes eux-mêmes, dont les séquences se sont succédé de façon décousue (le pouvoir d’achat, puis la question de la Paix et de la guerre !). Il n’ y aura pas eu de fil conducteur, ni de mise en perspective suffisante des questions imbriquées ou interdépendantes. Les candidats l’ont voulu ainsi, les journalistes acceptant de n’être que les chronométreurs de leur débit oral.

Le public n’aura pas eu accès à des visions politiques de long terme. L’adaptation des institutions de la République aux nouvelles exigences démocratiques de la société n’a été traitée que par un bord et à coups de sabre. Les voies de la Paix (mais quelle paix ?), la crise climatique, l’avenir de l’Europe, la gouvernance dans le monde émergent n’auront pas été abordées en tant que questions liées. On a même assisté à une piteuse convergence autour de l’envie de se débarrasser des migrations, lesquelles traduisent l’état de notre monde, ce monde que nos parents ont en grande partie forgé mais qu’on ne reconnaît plus (est-ce là une remarque  »identitaire ?).

Bref, les électeurs (et les abstentionnistes) français vont tenter, dimanche, de changer le monde, à la mesure de leurs émotions, sans être aidés dans leur effort d’appréhension du réel. Ce serait finalement plus clair de parler uniquement des valeurs qui sont celles du Pays, de son histoire, de ses penseurs, de sa sociologie. Les scénarii préétablis dans les programmes électoraux sont toujours battus en brèche par la course folle du monde. Puisqu’on en arrivera nécessairement à improviser, face à l’imprévu, il faudrait, en tant que citoyen, privilégier la voix de sa conscience et l’auto-développement de son discernement.

Bon vote (ou bonne pêche) à tous !

* 18 avril –  Traite des exilés et jugement de Dieu

Vraiment pas drôle ! Alors qu’à l’Est de l’Europe la démocratie se bat pour survivre, sur la Manche et sur sa rive Nord, la plus ancienne des démocraties s’échine à déporter en masse des malheureux, comme au 19 ème siècle puis sous Staline. A Londres, quelques-uns marchent sur la tête ! Le fait est là : le gouvernement de Boris Johnson a annoncé, le 14 avril, un accord avec celui de Kigali (Rwanda) visant à transférer manu militari, dans ce pays distant de 6500 kms, les demandeurs d’asile parvenus ‘’illégalement’’ au Royaume-Uni : un non-sens puisque fugitifs, ceux-ci n’ont pas à justifier d’un visa mais seulement des persécutions avérées ou justement craintes qu’ils ont subies.

L’accord de déportation a été négocié en secret, depuis neuf mois, entre Londres et Kigali. Contre une généreuse rétribution, il vise à dissuader les passages par la Manche – entre 500 et mille par jour, en bateaux pneumatiques ou dans des camions – et à donner consistance aux promesses xénophobes du Brexit : moins de résidents étrangers, plus de contrôle des frontières. Hypocritement, Boris Johnson maquille ses motivations en une lutte contre les passeurs ‘’lesquels engendrent trop de misère humaine et de morts’’ (petite larme émue). Il admet, un peu moins fuyant, ‘’vouloir en finir avec l’immigration illégale… le seul moyen d’accueillir ceux qui ont vraiment besoin de protection’’.

Mais les accueillir où ? Apparemment, si certains de ces exilés devaient décrocher le statut de réfugié, ce serait de la part du Rwanda et pour y rester. Contre toutes les dispositions de la Convention de Genève sur les réfugiés, il s’agit, donc d’un projet de refoulement pur et simple britannique doublé d’un examen des cas par les autorités rwandaises. Aucune garantie de protection ne serait alors donnée aux intéressés, au bout du compte. Pour ceux qui seraient déboutés, libre aux autorités rwandaises d’en faire ce qu’elles veulent. L’on sait qu’elles ne sont pas réputées pour leur comportement humanitaire ni démocratique, que la torture y a toujours cours … qu’importe !

Le Royaume Uni vit, avec cette pénible affaire, un nouvel épisode de son Brexit. Il est clair que la plupart des Brexiters idéologiques s’accommoderaient parfaitement de de dévoiement du droit. Des précédents existent, notamment de la part du très xénophobe premier ministre libéral australien, Scott Morrison, mais Canberra n’a jamais délégué à Nauru ou au gouvernement papou – ses garde-chiourmes stipendiés – le soin de statuer sur le sort administratif des retenus à jamais parqués dans leurs camps. Pour le monde comme pour l’Europe, Johnson et sa ministre de l’Intérieur, Priti Patel, ont conçu une monstrueuse première, qui pourrait bien leur revenir en pleine face, par effet boomerang. Il y a trop d’ambiguïté à jouer ainsi avec les fêtes de Pâques, l’actualité ukrainienne très prégnante et, qui sait, peut-être aussi l’effet repoussoir du second tour de la présidentielle, en France.

Dès l’annonce du dispositif, les associations humanitaires britanniques ont bien sûr crié au loup. Johnson lui-même s’attend à des recours en justice. Le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (UNHCR) fait écho aux ONG. L’opposition parlementaire travailliste a appelé le Gouvernement tory à démissionner pour cette nouvelle forfaiture venant après le scandale des fêtes pendant les confinements. La presse insulaire évoque le risque d’une mutinerie au sein de la fonction publique, certains bureaucrates menaçant même de démissionner. Plus percutant, en pleine semaine sainte, la hiérarchie de l’Église anglicane pointe du doigt de ‘’graves questions éthiques’’.  La faute ‘’ne pourra pas survivre au jugement de Dieu’’. Que dire de plus ?  Que Boris, le populiste sans vergogne, n’est pas encore sorti de l’auberge, ni très stable au 10 Downing Street.

* 15 avril – Soupçons de gaz

Antony Blinken, qui n’est pas un farfelu, soupçonne le régime de Poutine de commencer ou de s’apprêter à utiliser des gaz de combat pour  »nettoyer » les bastions retranchés de l’armée ukrainienne, là où celles-ci maintien encore des îlots de résistance : au Donbass et le long du littoral. Rien n’est prouvé mais la tactique russe pourrait être de mixer armes lacrymogènes et agents chimiques prohibés, pour progressivement  »durcir » son cocktail tueur. La tentation d’emploi d’armes de destruction massive concerne des usines métallurgiques entourant Marioupol et divers autres installations industrielles abritant combattants ukrainiens et populations civiles assiégés.

Le niveau de sauvagerie manifesté par l’assaillant ne présage d’aucune retenue en la matière. De plus, les Etats-Unis sont en possession de renseignements sensibles, qu’ils gardent pour leur usage.

Toujours est-il que le gouvernement de Volodymyr Zelensky se montre prudent et n’accuse pas, pour l’heure, la partie russe d’avoir franchi le Rubicon. Kiev appelle seulement à une enquête internationale sur la question. Il convient qu’elle ait lieu et que les inspecteurs de l’Organisation d’Interdiction des Armes Chimiques (OIAC) opère sur le terrain et dans la durée. Dans une précédente brève, nous avions vu comme cette grave transgression des lois de la guerre conduit inexorablement aux destructions extrêmes. Pourvu que Blinken se trompe !