* 20 juin – Les damnés de la Terre ont leurs bourreaux

Iran, France, Ethiopie, Arménie, le 20 juin a vu une série d’élections plus ou moins convaincantes et plus ou moins suivies. Cette date marque aussi la Journée mondiale du Réfugié. Il y a peu de chance, dans l’atmosphère d’apathie post-Covid, qu’on y prête beaucoup d’attention. Chaque jour que Dieu fait est la Journée mondiale de quelque chose. Pourtant, celle-là est spéciale, en ce qu’elle teste notre humanité et notre capacité d’ouverture aux autres. Elle est aussi un indicateur de notre volonté de vivre en démocratie, à l’abri des discriminations et des souverainismes imbéciles. Surtout, en nous invitant à regarder et à comprendre le monde tel qu’il est, là où les gens (sur)vivent, la question des déplacés et réfugiés nous appelle à préparer un avenir qui ne soit pas dominé par les guerres et les conflits. Nous le devons à nos enfants.


Selon l’ONU, le monde compte 82,4 millions de personnes réfugiées ou déplacées dont 42 % de mineurs. 86 % des personnes déracinées sont accueillies dans les pays émergents, selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). De fait, la France n’a reçu que 95 600 demandes d’asile en 2020, une contribution infime au soulagement de cette détresse. Chaque jour, dans le monde, des personnes s’enfuient de leur domicile. Rejoindre leur famille, chercher un emploi, se former à un métier porte leur espoir de trouver un lieu vivable. La guerre, les persécutions, les menaces, l’absence d’avenir les poussent à fuir, dans l’espoir tout simplement d’un avenir. Personne ne veut vivre pur rien sur cette Terre.

C’est un déni d’humanité de considérer toutes cette détresse comme une menace. Le droit international reconnaît et protège les droits des migrants, lesquels ne sont pas délimités par les frontières. Leur intégration passe par l’égalité des chances, la lutte contre les discriminations dans l’emploi, le refus des ghettos, le soutien éducatif, la participation citoyenne, tandis qu’en retour, les nouveaux résidents ont le devoir de respecter l’identité de la société, ses valeurs positives et l’ordre public. Pourtant, les déracinés constituent la population humaine la moins protégée contre le virus COVID 19. En avril, le HCR a étudié la situation sanitaire de 153 pays supposés dotés de stratégies de vaccination : très peu de plans prévoient un accès praticable au vaccin pour les exilés.

Parmi toutes les tensions qui traversent la société française – et toutes les sociétés occidentales -, l’immigration est la plus instrumentalisées qui soit. Ceci se fait à des fins partisanes malveillantes, au point que, même à l’occasion des scrutins départementaux et régionaux (sans aucun rapport avec leurs fantasmes), les états-majors ‘’illébéraux’’ s’échinent à introduire le thème de la ‘’sécurité’’. Le  »tout sécuritaire » est synonyme, pour eux, d’une confrontation avec l’ensemble du monde musulman (bien au-delà de l’islamisme) et des pauvres, d’une fermeture autarcique des frontières et d’une pratique xénophobe – voire belliciste – de la souveraineté, détruisant la démocratie. Il ne s’agit pas tant de contrer un chimérique ‘’grand remplacement’’ que de se hisser au pouvoir en surfant sur les peurs et les préjugés ignorants. Régner sur des ruines misérables mais régner, voilà toute la philosophie.

Cette évolution du discours politique a remis en question une histoire nationale faite de construction de la Nation par apports humains successifs. Triste et destructrice radicalisation des esprits, alors que l’immigration comme la mobilité des gens remontent aux origines de l’Histoire et contribuent à la richesse collective . Triste dégoût du brassage humain. Triste défiance à l’égard de la République et de l’intégration citoyenne, attachée à celle-ci depuis la Révolution française. Triste combat contre l’humanisme et contre l’humanité. Triste préférence pour la guerre, celle qui saignera les générations suivantes. Nous ne sauverons notre pays et notre continent que par la fraternité.

* 28 mai – Réconciliation millimétrée

En Afrique, la France navigue entre le hard power militaire face à son présent (la vague jihadiste qui progresse vers l’Atlantique et la Méditerranée) et le soft power auquel elle s’essaie aussi, pour soigner les plaies de son passé. Avec un certain succès, elle s’est ainsi prêtée, avec le Rwanda, à un exercice d’introspection et de dépassement de ses erreurs – et sans doute de ses fautes – à propos su génocide Tutsi de 1994.

Le scénario avait été conçu par le président rwandais, Paul Kagame. Lors d’une conférence de presse commune au palais présidentiel de Kigali, Emmanuel Macron a admis la « responsabilité accablante » de son pays dans ce drame humain, sans pour autant formuler les excuses attendues par beaucoup. Ceci marque, de façon positive, la fin d’un déni français qui entravait la marge d’action et de crédibilité de la politique africaine de Paris et reflétait une bonne dose d’archaïsme dans la façon dont celle-ci avait été conçue. Mais, loin d’être un ‘’coup de maître français », ces aveux effectués sans demande de pardon tracent un parcours borné et imposé par l’homme fort de Kigali. La France l’a négocié à l’initiative de celui-ci et c’est pour cette raison que Kagamé s’en dit pleinement satisfait. Il n’y aura eu aucune place pour l’improvisation ou pour la spontanéité des émotions : c’était un acte diplomatique longuement mûri. Et c’est pour cela que cette contrition bien millimétrée peut faire avancer les choses. Pour la même raison, Kigali va laisser Paris simuler en avoir pris l’initiative et avoir agi en totale souveraineté. Qu’importe !


« La France n’est pas complice, mais elle a un rôle », a déclaré le premier des Français, en reconnaissant ‘’ la part de souffrance infligée au peuple rwandais … pour avoir trop longtemps fait prévaloir le silence sur l’examen de vérité. » La reconnaissance de responsabilité est la seule démarche significative en droit, avec l’extinction de l’incrimination de complicité de crime contre l’humanité. Une fois effectuée, elle expose bien sûr à des demandes de réparation. On peut supposer que cet aspect des choses a été réglé auparavant, au cours du grand marchandage diplomatique, et que des engagements ont été pris pour que des demandes reconventionnelles n‘aillent pas trop loin et ne mettent pas en péril l’édifice de la réconciliation.


Les excuses non-prononcées n’y auraient pas changé grand-chose. On navigue là sur l’océan des sentiments et de la communication pure. C’est une perception des choses qui est cependant d’une importance majeure, pour le vécu des populations, à la fois du côté des victimes et de celui de l’Etat responsable. Ce sera plus facile de gérer toutes ces émotions et la suite des indignations populaires après s’être entendus entre gouvernements. Une certaine vigilance restera de mise à l’égard des médias, surtout ceux de sensibilité nationaliste (va-t-en-guerre ?), en France comme au Rwanda. Le thème du génocide est trop sensible pour que les expressions échappent à la tentation d’en faire une machine à scandale et un buzz.
En amont, une révision de la vision des actes passés a été rendue possible par les différents rapports d’historiens français et rwandais, qui ont préparé le terrain. Ces documents constituent typiquement un mode de cheminement du soft power, entre œuvre de justice et tractations non-violentes pré-diplomatiques. Ainsi, du côté français, le rapport Duclert a fourni la clé d’une sortie de contentieux en oblitérant le grave soupçon d’une complicité dans le génocide, pour y substituer le constat de « lourdes responsabilités » de la France. Les armées françaises ne sont donc plus spécifiquement montrées du doigt (et pourtant…) et tenues redevables des exactions commises. L’aboutissement de ce schéma d’ensemble va pouvoir être l’échange d’ambassadeurs et la reprise de la coopération bilatérale.


La solution trouvée est autrement plus intelligente que la polémique agressive et les mesures de représailles (hard power civil). Pour autant, une lecture angélique de cette normalisation des relations entre Paris et Kigali, en imaginant qu’elle procèderait de pieux sentiments, serait légèrement naïve, voire ridicule. Il est intéressant de noter que la France s’est fait entrainer dans un mode diplomatique plus moderne et plus réaliste que sa pratique habituelle, par un petit Etat du tiers-monde. Et qui plus est, par un gouvernement qui est loin d’être un modèle de l’Etat de droit et du respect des normes humanitaires internationales. 15 A, jeu égal !

* 27 mai – Comment se débarrasser de la torture ?

C’est une flétrissure sur le front d’une Amérique censée être ‘’civilisée’’ et sur celui de quelques uns de ses alliés. Guantanamo, tel est l’archétype du lieu fermé et secret, échappant à toutes les règles du droit et de la morale. Il y a eu d’autres sites similaires ‘’antihumains’’, consacrés à la torture et à l’usure des corps et des âmes. Certains de leurs détenus, suspects d’islamisme ou de terrorisme, jamais jugés, ne sortent jamais non plus. Trois pays d’Europe de l’Est et plusieurs pays d’Islam en ont abrité sur leurs territoires, sous l’égide de la CIA. Le plus emblématique et le plus durable reste Guantanamo, planqué dans son enclave portuaire sur la côte de Cuba, où aucun visiteur ne peut se présenter sans être dûment autorisé.


C’est peu dire que cet enfer sur terre ne met pas à l’aise l’administration américaine entrante, qui se réclame, bien plus que la précédente, d’une exigence en matière de droits humains. La libération – pour motif de santé – de trois prisonniers arrêtés entre 2001 et 2003 rouvre le débat quant à une fermeture définitive du centre. Que faire alors des quelque 40 prisonnier qui y croupissent en tenue orange ? Douze d’entre eux sont soupçonnés de crimes de guerre, dont Khalid Sheikh Mohammed, le cerveau présumé des attentats du 11-Septembre. Dix-neuf autres seraient ‘’trop dangereux pour être incarcérés à l’étranger’’. Joe Biden aimerait bien tourner cette page sinistre de la politique extérieure de son pays, mais, même pour un président américain, ce n’est pas si facile que cela.

Les États-Unis procèdent à leur retrait d’Afghanistan qui devra s’achever le jour du 20e anniversaire du 11-septembre 2001. Les attentats de New York et de Washington mènent tout droit à l’invasion de l’Afghanistan et à la mise en œuvre des ‘’recettes’’ de Guantanamo. C’est le pire contexte de politique intérieure qui soit pour adopter des mesures de clémence et, simplement, de modération. Au nom des symboles, ‘’Joe le mou’’ est certain de se faire brocarder par les ‘’patriotes’’ écervelés du Congrès et des médias. Bien sûr, la mouvance progressiste réclame à hauts cris la liquidation du lieu maudit. Vingt- quatre sénateurs, essentiellement des Démocrates, lui ont ainsi adressé un message fustigeant Guantanamo comme “un symbole d’injustice et de violations des droits de l’Homme” qu’il convient d’effacer le plus tôt possible. Mais vingt-quatre élus ne constituent pas une majorité au Congrès.

Joe Biden était déjà vice-président, en janvier 2009, lorsqu’ Obama avait ordonné la fermeture du camp. L’idée était alors de faire juger les prisonniers chez eux ou aux Etats Unis, par des tribunaux civils. Pourtant certains retours de prisonniers vers leur Etat d’origine, notamment le Yémen, sont devenus impossibles, alors qu’une proportion majeure des prisonniers sont originaires de ce pays en guerre. Au plan intérieur, le transfert d’affaires conduites dans le secret et la violence, vers des juridictions civiles, territoriales et légales, n’est pas facilement validable en droit et peut se conclure par la condamnation des tortionnaires. Quoi qu’il en soit, le projet, très impopulaire, a été rejeté par le Congrès à majorité républicaine. Tout s’est figé sous Trump. Bonne chance, Joe ! On n’aimerait pas trop être à ta place.

* 25 mai. Piraterie en Baltique

Vous voyagez tranquille à bord d’un avion qui vous emmène, en villégiature, d’une capitale méditerranéenne à une capitale balte de l’Union européenne. Dernières minutes du voyage : la descente vient d’être entamée vers l’aéroport de Vilnius (Lituanie), lequel en principe vous accueillera dans dix minutes… Et bien non ! Un petit groupe d’Igor déclenche une agitation dans l’allée tribord de l’Airbus. Il repousse les hôtesses et éructe un mot slave qui doit vouloir dire ‘’bombe !’’. Les énergumènes sont violents et l’équipage doit encaisser des coups. Pour ajouter au pic d’angoisse soudain, un chasseur Mig 29 apparait à quelques mètres des hublots, côté bâbord. Votre avion vire au sud-est. Le commandant de bord bafouille des excuses confuses : ‘’atterrir à Minsk (c’est où, ça ?)… évacuer le bord … procéder à une fouille des bagages … se soumettre aux ordres des autorités biélorusses (Ah, c’est donc dans l’enclave stalinienne qu’on va être otage !) … délais et désagrément inévitables … Vous imaginez l’ambiance. Vous voilà victime d’un acte de piraterie, tel que défini par le droit international. Celui-ci vous autorise à pendre à un mât les pirates qui vous agressent, mais, dans la pratique, c’est assez difficile.

Vos bagages sont fouillés devant vous et projetés aux quatre coins du hall d’aéroport. Si, par malheur, il y avait eu une bombe cachée dans une valise, la totalité des passagers et des flics patibulaires regroupés autour des bagages aurait explosée en une boule de chaleur et lumière. Mais, aucune bombe, bien sûr, et d’ailleurs l’aéroport de Minsk, pressé de se débarrasser de vous, l’avait reconnu un peu trop tôt, alors que la fouille battait encore son plein. Alors, quoi ? Si : les Igor mettent la main au collet d’un jeune couple d’allure sympathique et emmènent ces deux passagers on ne saura jamais où. Lui est journaliste sur le web, elle, termine ses études supérieures. Ils sont biélorusses (les pauvres…), basés en Pologne, et pour leur malheur ils restent les sujets d’une dictature européenne caricaturale, qui détient, au sein du Continent, le monopole des exécutions capitales. Au quotidien, elle assassine ou fait disparaître comme ‘’terroriste’’ tout sujet coupable de s’être exprimé contre le gouvernement par la terreur d’Alexandre Loukachenko.

Sous la protection de V. Poutine, ce Big Brother est bien installé à Minsk, à quelques centaines de kilomètres de Paris. Qu’avons-nous fait pour aider à rétablir l’état de droit dans son sinistre royaume ? Les Biélorusses se sont dressés en masse – pacifiquement – contre leur dictateur, après qu’il a encore truqué la sixième élection présidentielle qui le maintien au pouvoir depuis trois décennies. En août 2020, le peuple de Minsk est entré en résistance et les militaires de Loukachenko écrasent désormais tout ce qui bouge, en fait, plus grand chose. Les opposants les plus repérables ont fui en Lituanie (où la direction politique du mouvement démocratique s’est repliée) ou en Pologne. Les rues de la capitale ont été ‘’nettoyées’’ et le tour semble venu d’opérer de la même façon, dans les sanctuaires des Etats voisins. D’où le recours à la piraterie.

Bruxelles, dont les sanctions ont été plutôt ponctuelles et symboliques contre ‘’l’Ogre de Minsk’’, sort de léthargie, à l’occasion du conseil européen en cours. L’occasion est trop belle de montrer que l’UE est un grand acteur : l’Etat-pirate sera puni d’une interdiction d’espace aérien européen. Comme personne, chez nous, ne veut aller à Minsk, mais que le trajet inverse est vital pour le ‘’Belarus’’ et que ça ne gênera pas trop Poutine, l’Europe a trouvé une réponse ferme et courageuse qui ne lui coûtera pas cher ! Pour autant, ce beau geste identitaire va-t-il œuvrer au retour de la démocratie ? Si même c’était le cas (chose non-évidente), Moscou ne le tolèrerait pas (chose certaine). Dans un passé pas si lointain, les services dits secrets occidentaux ont eux, aussi, procédé à des actes de piraterie aérienne. Souvenons-nous de l’affaire Ben Bella, relative aux dirigeants du FNL algérien en route pour Tunis et dont l’appareil fut détourné sur Alger par le SDECE, en 1956. Peut-être que les successeurs de notre organe d’Etat musclé pourraient opérer finement … cette fois, pour faire atterrir Loukachenko à La Haye, juste devant la porte de la Cour Pénale Internationale. Bingo, la Justice !

* 24 mai – A quand la bataille de l’Arctique?

Ce blog a précédemment traité des deux dérives qui compromettent les  fragiles équilibres naturels de l’Arctique : d’une part, l’exploitation économique, rendue possible par le réchauffement climatique, laquelle menace  l’écosystème fragile de la Région; D’autre part, la militarisation de ce continent et de ses eaux adjacentes (désormais libres l’été), qui dessine une aire de rivalités géopolitiques. Il est donc logique que le Conseil de l’Arctique, qui s’est tenu le 20 mai à Reykjavik, en Islande, a débouché sur une déclaration prônant la préservation de la paix et la lutte contre le réchauffement climatique. Dalida chanterait ‘’Paroles, paroles, paroles …’’ tant cette rhétorique pieuse n’a pour but que d’occulter les tensions et désaccords persistants entre membres de ce  Forum de coopération économique. Le Conseil a été désarmé, au fil des décennies par les convoitises et les rivalités d’Etats qui le traversent.

Ce forum intergouvernemental regroupe, depuis 1996, les pays riverains, nordiques, nord-américains et la Russie ainsi que des observateurs intéressés. Il n’avait pas été créé pour régler des questions géostratégiques. Pourtant, des relents de Guerre froide s’y manifestent. Faute de mieux, on y forge des ententes de façade qui ne sont qu’un tribut creux rendu aux grands principes sans lendemain. Antony Blinken, avec une franchise bien américaine, a dénoncé ‘’l’augmentation de certaines activités militaires dans l’Arctique ». Chacun aura reconnu l’empreinte lourde de la Russie, qui, de son côté, martèle que l’Arctique constitue pour elle ’’une zone d’influence légitime’’ et dénonce dans la foulée « l’offensive » occidentale dans la région’’.

A partir des 14 bases militaires qu’elle a construites ou modernisées, l’armée russe multiplie les gesticulations militaires, allant jusqu’à simuler des attaques aériennes contre les réseaux radar de l’OTAN et à effectuer des opérations aéroportées massives au-delà du cercle polaire. Il s’agit de démontrer sa capacité de projection stratégique dans des conditions climatiques extrêmes. En face, l’Alliance atlantique montre aussi les dents en augmentant la fréquence de ses manœuvres défensives. L’exercice « Trident Juncture » conduit en 2018, avait bénéficié d’une génération de forces d’ampleur inégalée, mobilisant 29 Etats membres rejoints par la Suède et par la Finlande. Moscou l’avait très mal pris. L’objectif à atteindre, de part et d’autre, serait désormais une invasion réalisable sous 48 heures.

Moscou contrôle de facto le passage du Nord-est, tant pour l’utilisation des brise-glace que sur le plan militaire. Les russes y ont introduit la flotte commerciale chinoise qui s’impose comme la plus grosse ‘’utilisatrice’’ et acquitte d’importantes redevances. L’expansionnisme russo-chinois se tourne désormais vers le passage du Nord-ouest, moins accessible du fait des milliers d’archipels qui barrent la navigation, mais néanmoins praticable l’été depuis, quelques années. Ces eaux et territoires canadiens restent isolés et très peu peuplés. Ceci constitue le maillon faible du dispositif de l’Alliance. Même avec l’appui des Etats Unis, ces territoires sont quasiment indéfendables. Ottawa en a pris conscience depuis une quinzaine d’années et s’efforce d’établir des ports défensifs en eaux profondes, au moins en certains points du passage, et d’y maintenir quelques effectifs humains, sous des latitudes invivables.

En fait, le dérèglement du climat – quatre fois plus rapide et plus important au pôle Nord qu’ailleurs sur le globe – crée un bouleversement géostratégique majeur doublé d’une aubaine économique. Avec la hausse des températures, la banquise d’été aura totalement disparu d’ici 2030, ouvrant des parcours maritimes bien plus court entre l’Europe à l’Asie : moins d’un mois au lieu d’un mois et demi par la route habituelle via le canal de Suez. De plus, le sous-sol de l’Arctique regorge de minerais exploitables : nickel, plomb, zinc, uranium, platine, terres rares, et il contiendrait 22 % des réserves mondiales d’hydrocarbures non encore découvertes. Voilà qui aiguise les appétits et pourrait justifier des différends sur la délimitation des zones économiques exclusives, voire des opérations d’appropriation comme le Chine en fait au-delà de sa mer adjacente !

La Russie compte bien faire quadrupler sur les quatre prochaines années son eldorado gazier du Pôle. Et accroître d’autant, également, le volume marchand en transit, pour une bonne part, en partenariat avec la Chine. Celle-ci lui fournira les capitaux et sera comme chez elle en matière de navigation. Le groupe français Total s’est associé à ce montage, non sans prendre des risques politiques à terme. En effet, depuis plusieurs années, Pékin s’impose progressivement en partenaire économique et scientifique dominant et affirme un intérêt jaloux pour l’eldorado situé à 1 400 km de ses côtes les plus proches . La Russie pourrait s’en inquiéter un jour. Une station scientifique chinoise a été construite au débouché du passage Nord-Est, sur l’archipel norvégien du Svalbard. Tous les pions sont en place pour un grand jeu de géopolitique polaire.

* 21 mai – Migrants ou marcheurs de combat ?

Manipuler une foule pour créer un état de fait anarchique menaçant un Etat adversaire. Tout détestable qu’il soit, le procédé existe et il est appelé à devenir une arme démographique dans la panoplie des conflits géopolitiques. Il n’y a pas de décompte exact des familles ou individus expulsés de chez eux par la guerre ni, au sein de cet ensemble, de ceux qui ont été poussés, par leur propre gouvernement, à franchir illégalement les frontières de pays voisins. L’intrusion en masse n’est ni plus ni moins qu’un mode de déni du droit et de la souveraineté d’autrui. Si une bonne partie des 40 millions de nouveaux déplacés civils comptés au cours de l’année écoulée sont plutôt des victimes de violences intercommunautaires, des catastrophes naturelles comme d’idées préconçues sur le futur ‘’mirobolant’’ qui les attendrait ailleurs, beaucoup ont été trompés ou conditionnés à marcher en envahisseurs, par une gouvernance perverse. Ainsi, en 1975, la Marche verte, téléguidée par les autorités du Maroc, a eu recours à l’afflux des sujets du roi Hassan II dans le territoire sans maître (L’Espagne s’en étant retirée) du Sahara Occidental. De ce fait, près d’un demi-siècle plus tard, la question de l’autodétermination de l’ex-territoire hispanique n’est toujours pas réglée, malgré les efforts des Nations Unies. La souveraineté exercée sur une part majeure de celui-ci par le Maroc, et pour le reste par une République arabe Saharaoui largement issue des ambitions concurrentes d’Alger, n’existe que de facto et de façon conflictuelle.


Rien d’étonnant, dans ses conditions, à ce que ce soit installée une bisbille entre Rabat, qui veut interdire toute solution ‘’de l’extérieur’’, et Madrid, qui exige une autodétermination des populations. Celles-ci à l’origine limitées à quelques centaines de bédouins, ont cru depuis lors de façon exponentielle.
De là à faire le lien entre la position juridique de l’Espagne, tout à fait honorable, et le legs de sa présence maintenue dans deux enclaves tout au Nord du Rif Marocain, face à l’Andalousie et bien loin des rivages atlantiques du Sahara … et bien le pas a été franchi par le Royaume chérifien. Toujours sur le mode conquérant, une marée humaine a été activée : 8 000 marcheurs, comptant une forte proportion de jeunes, ont envahi l’enclave de Ceuta depuis le rivage, en bénéficiant de la négligence bienveillante des garde-frontalière marocains. Le ton est monté : la ministre espagnole de la Défense a dénoncé une ‘’agression à l’égard des frontières espagnoles, mais aussi des frontières de l’Union européenne’’ et Bruxelles s’est rangé au diapason. Rabat a affirmé que le refoulement brutal de ses nationaux était excessif et disproportionné, une façon de reconnaître en être à l’initiative pour. ‘’punir » sa voisine européenne.
Sans être assimilable à une ‘’agression’’ – la foule  »assaillante » n’était pas armée et elle semble avoir été encadrée – il s’agit bien d’un affreux chantage et d’un procédé hors la loi. Sur le plan humanitaire, l’épisode a fait de nombreux malheureux, manipulés puis trahis. Il a même provoqué deux noyades. Ce type de stratégie aventuriste s’avère payant auprès d’une opinion publique intérieure chauffée au nationalisme mais, à l’international, il est assimilable à une forme de piraterie. Très mauvais pour l’Image d’un pays. L’Espagne a-t-elle payé une forme de rançon politique ? En tout cas, le Maroc fait tout comme s’il avait gagné la partie : 6 000 ‘’migrants’’ infiltrés ont été expulsés au cours des derniers jours et le Maroc les a repris en charge.

Les tensions demeurent, bien sûr, et elles ressurgiront à une prochaine occasion. Quand on regarde la carte, Ceuta et Melilla paraissent bien insérées sur la côte marocaine. Les deux enclaves font partie de l’UE et comptent une population qui ne veut évidemment pas devenir marocaine. La question coloniale reste complexe. Madrid entretient à l’égard du Gibraltar britannique (clairement sur son territoire) la même frustration que Rabat vis-à-vis des miettes de la colonisation espagnole, parallèle à celle de la France. Paris à céder l’essentiel du Sahara à l’Algérie en 1965, avec pour résultat, une  »guerre des sables » entre les deux voisins maghrébins. Raison de plus pour trouver des solutions triangulaires, acceptables par les populations concernées. Un vrai défi … et aussi un casse-tête !

* 14 mai – Ruminer le Proche-Orient

La situation du Proche-Orient est si dramatique, si violente, qu’on ne peut échapper au sujet. Avouons néanmoins que tout ou presque a déjà été dit et même essayé – et depuis longtemps – concernant ces enchainements de violence et de haine. Ceux-ci sont devenus, depuis des décennies, le marqueur de la tragédie israélo-palestinienne. N’attendez donc aucune révélation de cette brève, juste un souffle de tristesse devant le plus significatif, le plus impardonnable, des échecs de la Paix. De même pour ce qui est des pertes de vies innocentes, dont le décompte s’amplifie inexorablement. Ajoutons que celles-ci ne sont hélas qu’une carte ‘’dissuasive’’, pas même un enjeu, dans la stratégie de terreur concoctée, comme par connivence, entre l’extrême droite israélienne, dominée par les colons et les ‘’orthodoxes’’ (bien télécommandés par les derniers gouvernements de Jérusalem) et une jeunesse arabe palestinienne désespérée et risque-tout, que le Hamas sait porter à ébullition (pour étendre son influence aux dépens du Fatah). Dans un conflit aussi ancré dans les psyche collectives, lesquelles sont presque fossilisées par un siècle d’affrontement, les crimes se répartissent inévitablement entre les deux bords.


L’entrée du ‘’Grand Israël’’ dans un épisode de guerre civile va unifier les conflits et les camps protagonistes : c’est à la fois la Saint Barthélémy (deux populations, habitant Jérusalem et les villes mixtes, qui se massacrent), les croisades et l’occupation territoriale, l’ethnicisme suprémaciste conduisant à l’apartheid et enfin une posture guerrière face aux alliés extérieurs de l’ennemi intérieur. Tout cela est toxique. Dans toute enquête sur les facteurs déclenchants, le respect de la vérité oblige à pointer les mesures d’extorsion (expulsions de Jérusalem Est) et d’humiliation (non-respect des lieux saints de l’Islam, nouveau dispositif sécuritaire discriminatoire, quartier libre donné aux extrémistes anti-arabes) comme impliquant une responsabilité supérieure (mais pas exclusive) du gouvernement de l’Etat hébreux. Celui-ci a suivi cette ligne, de façon constante, sous les gouvernements Natayahou successifs.


En élevant le niveau d’analyse à la géopolitique, il apparaît que la puissance dominante devrait reconnaître qu’elle détient l’avantage d’une conscience plus éthique et d’une responsabilité plus grande, comparativement au protagoniste dominé, dont la faiblesse n’est compensée que par la vigueur de son désespoir. Nous n’avons guère perçu cette vérité au travers de nos anciens conflits coloniaux, ni les Etats-Unis dans leurs expéditions impériales en Amérique centrale. La Chine reste aveugle à ce principe, au Xinjiang comme au Tibet. Pourtant, la nécessité de compenser l’asymétrie des forces est désormais admise comme un adjuvant au rétablissement du droit international, quand il est bafoué. Par essence, la question des territoires occupés n’est pas très différente, de celle du Donbass occupé ou de ce que fut la guerre d’Algérie. Sur le terrain, demeure, au contraire, le ressassement mortifère des torts subis. Qu’il serait heureux d’oublier les blessures de l’Histoire et d’y voir plutôt une science utile pour nous faire échapper au déterminisme des ruminations vengeresses sur les errements passés ! Les émotions négatives finissent par rendre fous des peuples entiers …Vous ne lirez pas ça dans votre journal habituel car c’est une vérité incorrecte à dire.


La fin du mandat britannique en Palestine remonte au 14 mai 1948, il y a 73 ans. C’était le jour premier de la Nakba, cette dispersion forcée des habitants musulmans et chrétiens qui composeront, au fil des épreuves, le peuple palestinien. L’anniversaire est explosif. Il reste, comme le peuple juif, accroché à son malheur, mais le sien se perpétue et n’est jamais soigné. Nakba contre Shoah, les deux identités douloureuses se ferment l’une à l’autre les voies de l’avenir. Celui-ci devrait évidemment être une réconciliation et un partage (les deux Etats), mais il est désormais quasi-impossible d’y parvenir contre les acteurs eux-mêmes. Aux dépens des vieux idéaux démocratiques, l’affrontement enkysté est devenu la Loi, conférant un pouvoir fanatique guerrier aux  »profiteurs de guerre », sur des civils apeurés ou simplement inertes. Des deux côtés, la vengeance et l’humiliation de l’autre justifient une gouvernance ‘’sécuritaire’’, sans âme ni vision. Par résonnance identitaire, cette impasse menace de contagion une partie de la jeunesse européenne mais aussi l’ensemble monde arabo-musulman. Le reste du monde reste muet et impuissant. Encore et toujours d’autres guerres ?

* 11 mai – Jour de la ‘’réunification’’ de Jérusalem

Les violences de ces derniers jours dans la Ville Sainte étaient liées à de nouvelles méthodes d’expulsions de Palestiniens de Jérusalem Est. La furie s’est généralisée.

Depuis juin 1967, Jérusalem-Est constitue le nœud le plus inextricable du contentieux israélo-palestinien. C’est, à la fois, la question la plus douloureuse et la moins traitée du contentieux. De fait, les négociateurs des accords d’Oslo de 1993 l’avaient mise de côté comme étape ultime d’un processus de paix, sachant trop bien le potentiel de déchainement des passions qu’elle contenait. Ceci s’explique de par la concentration de tous les lieux saints dans un mouchoir de poche géographique, mais aussi du fait de l’enjeu politique attaché, de part et d’autre, à la fonction très symbolique de capitale d’Etat. Bientôt trois décennies et des dizaines de relances vaines, américaines ou européennes, auront scellé l’impossibilité d’un plan autour de deux Etats vivant en coexistence.


Les générations se sont succédé : intransigeante, insensible au droit et ancrée dans la confiance en sa force, du côté d’Israël ; déstructurée, abandonnée et révoltée de sa propre faiblesse et de l’indifférence du monde, du côté des Palestiniens. La cassure entre l’OLP et le Hamas, depuis 15 ans, de même que 12 années de gouvernement Netanyahu à la tête de l’Etat Hébreu ne procurent, à chaque camp, que des séquences de violence absolue, en guise d’unité retrouvée. Les prédations des colons israéliens, les collisions entre fidèles de confessions rivales, les décisions de justice iniques – dont les expulsions forcées de Palestiniens de leurs logis ou de leurs terres ancestraux – les cycles de vengeance prenant pour cibles des non-combattants, la mort qui rôde dans les airs… On aurait du mal à recenser toutes les étincelles qui peuvent mettre le feu aux poudres. Une circonstance aggravante s’y ajoute : après quatre scrutins accouchant de coalitions impossibles en Israël, ‘‘Bibi’’ a perdu tout mandat mais reste néanmoins au mannettes comme gestionnaire des ‘’affaires courantes’’. Il s’est fait une spécialité de se maintenir au pouvoir par la guerre. Ce n’est guère mieux du côté palestinien, où Mahmoud Abbas, totalement déconsidéré, rechigne à l’exercice de la démocratie et frustre la jeunesse palestinienne.


A Jérusalem Est,  »partie inaliénable de la capitale éternelle d’Israël », la présence arabe est méthodiquement grignotée au fil des expulsions. Cette menace réveille le douloureux souvenir des grandes dépossessions de 1948 et 1967. Comme stratégie de conquête, elle déstabilise les Palestiniens dans leur espace de vie traditionnel. L’épicentre en a été le quartier de Cheikh Jarrah, où vivent 300 000 Palestiniens, progressivement chassés par l’expansion de plus de 200 000 extrémistes juifs. Il n‘en fallait pas plus pour faire exploser les territoires occupés et tout l’espace israélo-palestinien. En pleines cérémonies de fin du Ramadan, les violences ont éclaté sur l’esplanade des Mosquées, puis partout.
La justice israélienne n’approuve pas explicitement, mais elle ne se hâte pas non plus à trancher les litiges. Elle laisse simplement le déplacement de population se produire de facto. C’est donc aussi à cause d’elle que l’idée d’une solution à deux États est devenue pratiquement impossible, le grignotage continu des territoires occupés ayant privée ce schéma de toute viabilité. Plusieurs pays arabes (Bahreïn, Émirats arabes unis, Maroc, Soudan) ont normalisé leurs relations avec Israël, l’ex-administration Trump a transféré son ambassade à Jérusalem… Tout va dans le même sens : le Grand Israël prend forme – sous un régime d’apartheid – et plus personne ne semble à même d’arrêter ce processus destructeur autant qu’illégal.


Réagirait-on encore à l’annexion de Jérusalem Est ? Par des mots courroucés, certainement. Mais qui aurait la folie d’introduire la force du droit dans cette poudrière ? Pour le système des Nations Unies et toute la chaîne des institutions post-1945, fondées sur la Charte de San Francisco, se serait un terrible revers systémique. Accepter ce précédent reviendrait à entériner les conquêtes en Ukraine, Moldavie, Géorgie, etc. de la Russie de Poutine ou d’attribuer toute la Mer de Chine et les franges de l’Himalaya à la Chine. Ce serait aussi passer aux pertes et profit le droit international humanitaire et celui des conflits, dont dépendent les vies de centaines de millions d’innocents (à commencer par les 83 millions de civils déplacés ou exilés). Une ère de colonisation débridée et violente ne pourrait-elle pas s’en suivre, alors que les catastrophes climatiques suscitent des convoitises pour la terre et pour l’eau et qu’elles se concrétisent par des bruits de bottes ? Le monde n’en peut plus du conflit israélo-palestinien. Celui-ci use les énergies positives et menace la sécurité de l’Europe, où ses résonnances sociales et psychologiques sont multiples et mortifères. Cela fait des décennies que le contrôle de l’incendie depuis l’extérieur est perdu. Les pompiers de la Paix y renoncent. Il faut néanmoins espérer que de nouveaux acteurs, mieux pourvus en discernement et plus courageux politiquement, émergeront parmi les protagonistes. Plaise à Dieu !

* 7 mai – Bibi à la retraite

Après 12 ans de fanatisation de la vie politique israélienne et d’entorses au droit comme à la justice de son pays, Benjamin Netanyahu est en passe de quitter la scène publique. Il a dû s’avouer incapable de former un nouveau gouvernement, à l’issue des dernières législatives. Il avait survécu à tous les excès et tous les scandales, mais, avec l’accession de Joe Biden à la tête des Etats-Unis, il n’est plus guère courtisé que par Poutine, Bolsonaro et Orban. Surtout, chez lui, les Israéliens ont dû subir quatre élections générales en deux ans, sans qu’une majorité viable ne sorte des urnes : ils sont lassés. Leur priorité reste ‘’la sécurité’’ (par quelles voies ?), mais le temps leur paraît venu de confier à une personnalité moins polémique et moins autocentrée le soin de diriger les affaires.


Ancien présentateur vedette de la télévision, le centriste Yaïr Lapid est le chef de file incontesté du camp anti-Netanyahu et, désormais, l’homme de la situation. Il a été désigné, le 5 mai, par le président Reuven Rivlin, pour former le prochain gouvernement de Jérusalem, un exercice d’acrobatie redoutable s’il en est. En fait, personne ne souhaite une cinquième convocation aux urnes. Chef de file du Yesh Atid, un parti laïc (honni des Juifs orthodoxes) et centriste proche des sensibilités idéologiques européennes (il est dans les meilleurs termes avec Emmanuel Macron), il va devoir composer avec une opposition hétéroclite comprenant les partis de gauche, les ultranationalistes, d’anciens membres du Likoud et les formations arabes. Il a 28 jours pour y parvenir. Le rejet de Netanyahu suffira-t-il à souder cette coalition disparate ? Dans l’affirmative, un nouveau chapitre s’ouvrirait dans l’histoire de l’Etat hébreu. Le système israélien de micro-partis pratiquant la surenchère et les retournements d’alliance est plutôt un handicap qu’une source de souplesse politique.


Le Changement de circonstances n’a pas échappé à l’attention des diplomaties européennes. Très probablement en coordination avec les Etats-Unis – qui ne peuvent pas se permettre d’apostropher Israël de front – la France, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie et le Royaume-Uni viennent de demander au gouvernement israélien de « mettre un terme à sa politique d’extension des colonies de peuplement dans les territoires palestiniens occupés’’. Le gouvernement plus ou moins vacant de Jérusalem est plus précisément prié de cesser, dès à présent, la construction illégale de 540 nouvelles habitations dans la colonie de Har Homa, en Cisjordanie occupée. Au-delà du cas précité, la pression vise à réactiver, à plus long terme, le plan d’Oslo dont l’objectif est d’établir deux Etats côte à côte et mutuellement reconnus, l État palestinien, viable, ayant Jérusalem (Est) comme capitale. Même si elle est muette, la signature de l’administration Biden apparaît bien dans ce changement de politique, peut-être difficile à présenter au Congrès. Et la propension des européens à coopérer en mode atlantique se confirme, là encore. On croyait le règlement de la question palestinienne enterré une fois pour toutes, sous une couche épaisse d’indifférence. Tout pourrait bouger dans l’avenir.

* 06 mai – Le retour des corsaires

Au fou ! Est-ce que les gouvernements de France et du Royaume Uni veulent rejouer la Guerre de Cent ans ? Quelque chose comme une geste moyenâgeuse aux accents de souveraineté froissée est en train de se créer entre les deux rives de la Manche. On se souvient de la sensibilité politique disproportionnée qui avait caractérisée la question de l’accès des pêcheurs continentaux à leurs zones de pêche ‘’traditionnelles’’, dans les eaux britanniques. Moins de 2 % des intérêts européens dans le partage post-divorce avait éclipsé tout le reste, dans les médias et dans l’arène politique, tout au moins.

De nouvelles conditions ont été imposées, par les autorités britanniques, aux chalutiers français opérant au large des îles anglo-normandes. Sans doute peu conformes aux dispositions adoptées au titre du récent traité commercial post-Brexit, elles ont suscité la fureur des pêcheurs normands et bretons. Une cinquantaine de leurs bateaux se sont agglutinés devant Saint-Hélier, la capitale de l’île de Jersey, ’’pour marquer le coup’’. Certains se sont risqués à une forme de blocus ponctuel. Un acte de guerre, malgré tout, que la ‘’Royale’’ française ne semble pas avoir sanctionné comme elle l’aurait dû. Du coup, Londres a procédé, le 5 mai, à l’envoi de deux bâtiments militaires au large de Jersey. Vers une bataille navale comme à l’époque des corsaires ? Non pas, mais comme cette agitation populiste paraît malsaine ! D’autant plus qu’entretemps, Paris avait évoqué la menace de couper l’électricité alimentant l’île anglaise, depuis la France. Ni plus, ni moins : au fou (bis) !


Ce vent de folie soufflant entre deux vieilles démocraties voisines et alliées est simplement effarant. Renier un engagement tout juste souscrit ou soutenir une guérilla corporatiste, au point de menacer – ne serait-ce qu’en paroles – de mettre en péril une population innocente et amie, voilà qui est indigne de l’une et l’autre nations. C’est un signal extrêmement funeste pour la paix et la coopération en Europe, laquelle compose l’un des continents du monde et pas uniquement une organisation pluri-étatique. Du côté français, le blâme ne doit pas être mis sur les pêcheurs, désespérés et impulsifs, à qui il n’est pas demandé de percevoir les incidences internationales de leurs actes. Par contre, l’Etat, pour s’être désisté de ses missions régaliennes puis avoir surenchéri dans l’agressivité, s’est gravement déconsidéré. Il devrait balayer devant sa porte et veiller à ce que cet incident ne se reproduise plus. Dans ce type de contentieux, l’arbitrage est le seul recours civilisé et contractuel. Revenons au 21 ème siècle, pas celui des démocratures mais celui de l’Etat de droit !

* 4 mai – L’Occident en gants de velours

Quelle définition donner aux ‘’menaces mondiales’’ ? La liste pourrait en être très longue, mais quand ce sont les acteurs du G 7 qui en fixent les items, on est bien en présence d’un agenda occidental. Pour le coup, les ministres des Affaires étrangères des principales démocraties se sont réunis en présentiel – une habitude qui s’était perdue avec le Covid – à Londres, afin de coordonner les répliques de leur camp. Les représentants de l’UE, de l’Australie et de la Nouvelle Zélande, de l’Inde, de la Corée du Sud ainsi que de l’Asean s’y sont joints en qualité d’invités. Les consultations préfigurent les débats que conduiront les chefs d’Etat et de gouvernement, dans ce même cadre du G 7, en juin.
Protéger les démocraties. Ce n‘est plus un trait d’alarmisme malsain, mais bien une nécessité, tant les attaques et autres tentatives de déstabilisation politique se multiplient, venant de l’Est et du Sud. L’Etat de droit dépérit depuis longtemps, mais la société mondiale établie sur des règles édictées, admises et respectées, paraît-elle aussi bloquée, voire en danger. Les agressions-surprises par voie des mercenaires, les annexions territoriales, les expulsions de populations sont redevenues monnaie courante, sans doute plus encore que dans les années 1930. Chine, Libye, Ethiopie, Turquie et Russie sont bien sûr à l’ordre du jour des échanges. On ne les pointera pas forcément du doigt, au risque de les braquer, mais elles se reconnaîtront. Les chefs des diplomaties prendront mois de gants pour évoquer l’Iran, la Corée du Nord, la Somalie, la Syrie, le Sahel ou la Birmanie où sont à l’œuvre des régimes tueurs ou desperados.

Antony Blinken a marqué son souci de voir rétabli un « ordre international fondé sur des règles », pour sauver la paix mais aussi pour faire face aux défis globaux allant du dérèglement climatique à la relance économique post-pandémie. Au sein du club des riches, les campagnes de vaccination progressent vers une forme d’immunité collective, alors que, dans le Sud, d’autres pays affrontent des résurgences catastrophiques de la maladie Covid 19. Ce fossé béant face à la contagion devra être comblé pour parvenir à une sortie globale du cycle pandémique. Les ‘’7’’ devront contribuer à un dispositif mondial autour du programme Covax (accès universel aux vaccins) et d’aides matérielles au cas par cas, comme celles pratiquées pour l’Inde. Concernant le dérèglement climatique, enfin, le Royaume Uni veut démontrer que sa sortie de l’Europe ne handicape pas sa diplomatie et il cherche à maximiser les contributions annoncées par les pays riches e accueillant à Glasgow, en novembre, le sommet de la COP26.


Bonne chance, le G 7 ! Mais vous n’avez pas de mandat pour dénouer le désordre mondial. Ceci n’interdit pas d’afficher de l’exemplarité avec un zest d’intelligence et même d’audace. Renouveler l’image plutôt trouble de l’Occident dans ce monde où aucun autre acteur n’apparaît, non plus, ‘’sans tache ni reproche’’: quel défi exaltant !

* 27 avril – La Sécurité par la Justice, pas la police

Entre 2018 et 2020, les autorités d’une trentaine de pays européens ont perdu la trace 18.000 enfants et adolescents migrants non accompagnés. La France n’est pas la dernière à faire fonctionner la machine à créer des clandestins, en partie parce que l’Intérieur a une forte propension à faire sortir des statistique les étrangers dont la présence est irrégulière. Par conséquent, on leur refuse une seconde chance dans la vie, s’agissant des très jeunes adultes. C’est également par insistance à utiliser des méthodes non-scientifiques pour évaluer leur âge (être réputé avoir atteint l’âge de la majorité devient alors synonyme d’exclusion du système social et potentiellement, d’expulsion). Accessoirement, les services d’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) sont difficilement mobilisables et pas toujours attentionnés à l’égard de ces jeunes ‘’sans papiers’’.

Depuis une dizaine d’année, l’obsession sécuritaire – dans le sens policier du terme ‘’sécurité’’ – fait des dégâts dans la conscience morale des électeurs, puisque c’est bien sous l’angle de l’arithmétique partisane que les gouvernants s’adressent aux citoyens. Très symptomatique de ce biais légèrement populiste est la position de non-rapatriement adoptée à l’encontre des jihadistes français, de leurs conjoints et enfants, qui croupissent dans des camps à la garde des Kurdes syriens ou de gardes-chiourmes irakiens. Apparemment, les juger en France serait violemment impopulaire, bien que ce soit la seule option digne d’un Etat de droit. L’Electeur veut oublier ce passé douloureux et ne plus en entendre parler : pas de place pour eux parmi nous ! C’est la présentation psy des choses qu’on nous offre, mais il est loin d’être établi qu’une majorité de Français soutienne une position qui ne résout rien et ouvre le risque de terribles vengeance dans l’avenir. Officiellement, les cas des mères et de leurs enfants sont examinés ‘’au cas par cas’’, mais la population française des camps ne diminue pas depuis quatre ans que le problème se pose.

Cette insensibilité égoïste cause l’accaparement des Kurdes, qui auraient plus urgent à faire face à la menace turque, à Daech et à Bachar que la sous-traitance du travail carcéral pour les beaux yeux de l’Etat Français (qui n’a pas été un bon allié face à Erdogan). Quant aux prisonniers détenus en Irak, ils risquent la peine de mort. On pourrait s’interroger sur l’ambiguïté française à cet égard, puisque ‘’les voir disparaître’’ est clairement le seul but logique. Très rares sont les jihadistes français mais aussi les loups solitaires étrangers à finir aux assises, ce qui serait pourtant la meilleure façon d’éclairer et de prémunir le public français. Quand ils sont appréhendés, ils ne reçoivent pas la mitraille dans les jambes : ils sont ‘’neutralisé’’ et l’appareil sécuritaire fait ainsi l’économie d’un procès. L’Electeur voudrait qu’il en soit ainsi. Face au terrorisme, point d’intelligence, seulement de la dureté (et tant pis pour les institutions, l’Electeur n’en aura cure) .

Le contre-terrorisme servirait-il en même temps l’ordre public et certaines visées électorales, à partir d’une perception caricaturale de la volonté des Français ? Sans aucunement soupçonner un complot, le rappel s’impose que même héroïque (et c’est souvent le cas) l’élimination de la menace ‘’terroriste’’ procède autant d’une culture politique et philosophique que d’un sens de la mission d’intérêt général. Il n’y a pas d’objectif simple et unique, la crise sécuritaire et l’angoisse des gens ouvrant d’innombrables opportunités pour remodeler la scène politique et institutionnelle. Dans le mauvais sens. Combien de lois ont été adoptées au cours de la décennie passée pour lutter contre le monstre, à chaque fois qu’il nous frappait ? Si on les alignait sur un tableur pour les comparer, ne verrait-on pas de nombreux bégaiements, des clauses purement idéologiques, des moments propices pour capter l’opinion, des mesures inapplicables, de la bouillie législative dont le sens n’est pas clair et les interprétations pourraient s’avèrer dangereuses ? Où se trouve l’efficacité : dans le fatras des dispositions règlementaires ou dans la qualité des fonctionnaires ?

Le terrorisme est une méthode immonde, la pire qui soit, dans un conflit asymétrique. Que ce soit la vengeance ou la domination, le terroriste’’ suit un but guerrier et ne s’identifie pas lui-même au terrorisme. Il dira que c’est notre société qui est ‘’terroriste’’. Le mot n’a aucune définition dans le droit international et coontinue à perdre son sens, puisque de Poutine à Erdogan, tous les dictateurs voient en ceux qui les contestent des ‘’terroristes’’. Les résistants français déjà s’étaient gagné ce qualificatif aux yeux des Nazis. On peut se demander si certaines armées régulières suréquipées et opérant dans la haine des civils qui leurs résistent ne mériteraient pas le vocable infamant. Voyez la Birmanie, la Biélorussie, etc.

Le sens donné à ce mot devrait être de caractériser des crimes de masse, commis de façon aveugle, inopinée et indiscriminée contre des catégories entières d’êtres humains (une parenté évidente avec les crimes de guerre et les génocides) dans le but de provoquer l’effondrement de l’adversaire dans la panique et la confusion ? Vu sous cet angle, on voit mieux que, tout en saluant la police et le Renseignement pour leurs accomplissements, il faut mieux laisser au citoyen le soin de sauvegarder, face à l’ennemi, la culture démocratique et le fonctionnement de la Justice et des institutions. Ce point de vue porterait à ne pas abandonner à des instincts de vengeance ces jeunes, français ou étrangers qui se sont dressés contre nous. Plutôt leur prouver que nous restons fermement debout et que leur haine est impuissante.