Idleb, capitale de l’inhumanité

Bachar : « On se retrouve, après une page de négociations ». Dessin de Chappatte (Suisse), publié dans Le Temps le 14 mars 2016

Tombée dans l’oubli, à l’heure du « tout-pandémique », la région syrienne d’Idleb (3,5 millions d’habitants) est soumise par le régime de Bachar al-Assad à une offensive militaire acharnée visant à reconquérir l’ultime bastion tenu par des rebelles, pour une bonne part jihadistes. La guerre de reconquête est menée, on le sait, avec le soutien de l’aviation russe, à qui revient le privilège d’effectuer les plus gros bombardements (écoles, hôpitaux, etc.). En trois mois, les combats ont fait près d’un million de déplacés civils, un bien triste « record ». L’offensive a, par ailleurs, provoqué des accrochages meurtriers entre soldats syriens et mercenaires (également jihadistes) envoyés par la Turquie. Celle-ci occupe une large bande territoriale du nord de son voisin pour la « nettoyer » de ses habitants Kurdes, qui ont été des alliés efficaces de la coalition internationale contre Daech puis ont été froidement abandonnés par l’Occident, depuis lors. Elle a fermé sa frontière contre laquelle les survivants fuyant l’offensive de Bachar et de Poutine se trouvent bloqués dans la souricière. Pas simples, ni glorieuses, ces calamités en mille-feuilles …

On est donc dans le plus grand drame humanitaire du Siècle et voilà qu’une vingtaine de soldats turcs vient d’être tuée dans les frappes aériennes qui dévastent la région. Ces pertes s’inscrivent dans une spirale d’affrontement entre Ankara et le régime de Damas, appuyé par Moscou.  De déséquilibré, le néo-sultan Erdogan en devient fou-furieux, son immense susceptibilité paraissant blessée. Une riposte militaire est décidée, au moins contre Damas sinon contre son mentor russe (qui tente, en vain, de calmer le jeu, double jeu en ce qui le concerne).

Le comble : Ankara fait appel à la solidarité atlantique et demande l’instauration d’une zone de non-survol, oubliant avoir trahi l’OTAN par ses comportements offensifs, ses achats d’armes antiaériennes et ses tractations cyniques… avec Moscou ! Pour faire bonne mesure, une fois de plus, la menace est lancée d’ouvrir « les vannes » aux réfugiés entassés sur son territoire, pour submerger l’Europe. On devrait suspendre la Turquie de l’Alliance atlantique en attendant qu’elle s’achète une conduite et la boycotter sur le plan de la défense européenne. Et, pourquoi pas, sanctionner un gouvernement-voyou. Malheureusement, l’Europe, claquemurée dans ses doutes et ses craintes,  est comme absente du monde. Malheureusement aussi, D. Trump ne pense que du bien de son homologue turc et même l’encourage à persévérer… Ce réflexe d’appuyer »l’allié » turc est franchement mal inspiré. Est-ce uniquement parce que la Russie sévit du côté adverse ou, aussi, la marque d’une sorte d’affinité entre potentats populistes ?

(article tiré des brèves du jour)

Talleyrand versus Machiavel : quelles divergences entre les deux géopoliticiens célèbres ?

Talleyrand ou la gouvernance dans la constance et l’infidélité
Machiavel fait la transparence sur la gouvernance de son temps

* Niccolò di Bernardo dei Machiavelli, Machiavel est un haut-fonctionnaire célèbre pour ses ouvrages de politique. En 1498, il occupe la fonction de secrétaire de la chancellerie de Florence et se distingue en effectuant des missions diplomatiques en Europe. En 1512, la chute de la république de Florence et le retour des Médicis au pouvoir provoquent sa disgrâce. Il est emprisonné et torturé, puis se retire dans sa propriété pour rédiger différents ouvrages. En 1513, il commence à travailler sur ‘Le Prince’, qu’il dédie à Laurent II de Médicis pour regagner les bonnes grâces des Médicis. Inspiré de la vie de César Borgia, l’ouvrage explore la ligne de conduite la plus habile pour gouverner et se maintenir en place. Il traduit l’essence du machiavélisme, souvent perçu comme sulfureux, alors qu’il fait surtout la transparence sur les mœurs et la mentalité du pouvoir régnant.

* Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord,                                                                  Homme politique de premier rang sous la Révolution française et l’Empire, auteur de bons mots mais pas écrivain, il marque son époque comme un brillant diplomate spécialiste du double ou triple-jeu (« La parole a été donnée à l’homme pour déguiser sa pensée »). Au travers des neuf régimes qui se succèdent à la tête de la France, de 1789 à 1838, il réussit à défendre, grâce à son habileté et à ses qualités de négociateur (“Oui” et “non” sont les mots les plus courts et les plus faciles à prononcer, et ceux qui demandent le plus d’examen.”) aussi bien ses propres intérêts que ceux de la France, face aux puissances européennes. Comme son opposé italien, l’évêque d’Autun se méfie des émotions et affectations : « Tout ce qui est excessif est insignifiant ». Il cultive néanmoins sa part de désillusion et de mystère : « L’esprit sert à tout, mais il ne mène à rien. La vie intérieure, seule, peut remplacer toutes les chimères ».

Sur ces deux célèbres tacticiens de la scène européenne, l’avis de Mirabeau : « il n‘est pas possible que Dieu fasse, par génération, deux scélérats pareils ». Effectivement, trois siècles les séparent.

1 – La géopolitique

L’optique de Machiavel : conquérir, conserver, perdre le pouvoir (optique d’un appel aux cités-états italiennes pour qu’elles s’unissent pour chasser les Français, Espagnols, Allemands et autres pillards suisses). « Le Prince ne doit avoir d’autre pensée que le fait de guerre et l’organisation de la discipline militaire ». Pourtant, il n’est pas parvenu à unifier l’Italie : « les prophètes bien armés furent vainqueurs et les désarmés, déconfits ». Ami ou ennemi ? : « Un sage prince doit savoir subtilement nourrir quelques inimitiés afin que, les ayant vaincues, il en tire la plus grande louange ». Machiavel conseille d’aller jusqu’à des échanges de renseignement non-faussés entre les puissances (il pense à Charles Quint).

L’optique de Talleyrand : éviter une crise, une guerre, rétablir la paix dans un équilibre continental. Il se tourne plutôt vers l’avenir, dans « l’après » des formules de Machiavel : « la nature n’a pas donné aux hommes d’yeux par derrière ». Les conquêtes sont rarement bénéfiques : « Il ne faut pas couper le nœud gordien qu’on peut dénouer ». « Un arbitrage suppose une querelle entre deux puissances. Votre premier soin sera d’entretenir la jalousie, l’aigreur, d’exciter même quelque altercation… de rendre, enfin, votre médiation nécessaire… Il faut brouiller les gens qu’on veut raccommoder ». « Pour les Etats comme pour les individus, la richesse consiste non à acquérir ou à envahir les domaines d’autrui mais à bien faire valoir les siens » (sa critique à peine déguisée de l’aventurisme napoléonien conduira à sa disgrâce). « Les lenteurs s’expliquent par l’esprit de conciliation dont l’expérience me prouve chaque jour de plus en plus les avantages ».

2 – La société humaine

La vision de Machiavel est hautaine et glaçante : « les hommes sont méchants… ils doivent se caresser ou (s’) occire… par peur ou par haine ». « Il est du devoir du Prince de maintenir sur ses fondements la religion qu’on y professe… quand bien même on en reconnaîtrait la fausseté » (NB : il annonce Voltaire !).

L’optique de Talleyrand : c’est presque la même, une touche de psychologie en plus : « Les hommes sont comme les statues : il faut les voir en place ». « On peut violer les lois sans qu’elles crient (la rectitude ne paie pas) ». « Tout indique qu’en l’Homme, la puissance de la haine est un sentiment plus fort que celui de l’humanité en général et même que celui de l’intérêt personnel ». « On ne croit qu’en ceux qui croient en eux ». Il ne s’attaqua jamais à la religion, craignant, plus que tout, le pouvoir de l’Eglise.

Sources glânées auprès de Philippe Selz, que je remercie – Journées diplomatiques de Valençay 26-27/10/2019

Cerner la Géopolitique, savoir où elle nous mène

 »Qui tient la mer tient le commerce du monde ; qui tient le commerce tient la richesse ; qui tient la richesse du monde tient le monde lui-même » (Walter Raleigh , 1552-1618, écrivain, poète, courtisan, officier et explorateur anglais – décapité à la tour de Londres)

Depuis la décennie 1980, la géopolitique connaît un beau succès populaire en France. Elle  se présente à nous sous plusieurs définitions : ‘’formation et action des puissances politiques dans l’espace’’ (Fondation des études pour la défense nationale) ; ‘’analyse géographique de situations socio-politiques’’ (Michel Foucher, géographe et diplomate français) ; ‘’tout ce qui concerne les rivalités de pouvoirs ou d’influence sur des territoires ou sur les populations qui y vivent » (Yves Lacoste, géographe et historien, fondateur de l’Institut géopolitique Français). A l’origine, cette discipline ne désignait que les rapports de pouvoir entre États, mais son contenu s’est étendu plus généralement à l’étude, dans l’espace, de l’exercice du pouvoir, quelle qu’en soit la nature – étatique, rebelle, économique ou autre – ou l’échelle – du village au continent jusqu’au cosmos. Elle tend aujourd’hui à mettre aussi en avant les désordres de l’écosystème et du climat, particulièrement perturbateurs du système mondial. Autrement dit, elle devient la science politique de la mondialisation, reliant le fait local au système mondial, en faisant un détour par l’étude des crises, des cataclysmes, des ambitions et des excès. 

Quels buts vise-t-elle ? Yves Lacoste en définit l’objectif ainsi : ‘’les raisonnements géopolitiques aident à mieux comprendre les causes de conflit au sein d’un pays ou entre Etats » (ou mouvements armés), mais aussi à  »envisager quelles peuvent être, par contrecoup, les conséquences de ces luttes dans les pays plus ou moins éloignés et parfois dans d’autres parties du monde’’ (Yves Lacoste :  »Géopolitique, la longue histoire d’aujourd’hui » – Larousse 2006). Le géopolitologue relie ainsi l’histoire passée, riche de ses enseignements, à la prévision ou à la prévention des conflits futurs. 

– Comment est-elle arrivée jusqu’à nous ? Le premier penseur géopolitique malgré lui, Hérodote d’Halicarnasse (484-425av. JC) était, comme il se doit, historien et géographe. Il disséqua la menace constituée par les Perses et des Egyptiens pour mieux en prémunir Athènes. On ne peut mettre la géopolitique en œuvre sans coller à l’Histoire. Etudier celle-ci implique de tracer des frontières sur des cartes, de situer dans l’espace les conquêtes et les revers de souverains, de localiser et répartir les populations, etc. C’est de même dessiner des fronts militaires (ou sociaux), des lieux de batailles dont on relèvera l’issue, des infrastructures de défense, des flux humains, en évaluant leur efficacité et leur coût. L’habillage de l’espace permet d’extrapoler les rapports de force à la source des politiques (et des nombreuses erreurs fatales en la matière) et d’analyser les raisonnements et les conduites des grands acteurs, d’en expliquer alors les hauts faits comme les échecs.

De ce raisonnement dans l’espace et au travers des comportements, on tirera des axes de recherche du style :  »pourquoi en est-on arrivé là ? »,  »quels peuvent être les évolutions, les causes de rupture ? »,  »quel conflit ancien pourrait resurgir, au détour de quelle contradiction nouvelle ? ». Mais le praticien va se heurter à une foule de manipulations historiques, d’intox conscientes ou non, à la  »vérité officielle » des propagandes devenues des dogmes historiques, qui polluent, à toute époque, la justification de l’exercice du pouvoir. La géopolitique est éminemment falsifiable : c’est son moindre défaut.

– De façon inhérente à sa composante ‘’politique’’, la géopolitique est, en effet, particulièrement exposée à récupération par les gouvernants civils ou les hiérarchies militaires, même dans l’Etat de droit. Les premiers tâtonnements théoriques remontent aux écrits de Machiavel ou de Clausewitz relatifs aux  »bonnes pratiques » pour comprendre et exploiter les rapports de forces. Confisquée à son profit par le pouvoir napoléonien (pour lequel  »tout pays a la politique de sa géographie »), elle n’a émergé, en tant que science plus ou moins objective qu’au 19ème Siècle, lorsque l’histoire est rentrée dans les programmes scolaires européens et qu’un public – suffisamment large et déjà bien informé – a formulé l’exigence d’une explication rationnelle des évolutions dans l’Europe des empires. Ces personnes partageaient le souci de cerner, avant les autres, les incidences possibles sur leur vie des troubles courants plus ou moins distants du monde extérieur. Dès 1848, avec l’affirmation des nationalités en Europe, les dirigeants ‘’démocratiques’’ se sont sentis tenus d’expliquer à leurs populations leur politique étrangère. Les journaux ont ouvert des rubriques sur le sujet. Les entreprises, lancées dans l’épopée impérialiste, ont calé leurs stratégies sur ce guide de l’intérêt national. Exclusivement européo-centrée, la géopolitique d’alors, comme l’histoire, ont épousé les causes  »patriotiques » de leur époque et les intérêts et valeurs de leurs commanditaires.

– Le mot lui-même est d’usage plutôt récent. ‘’Politische Geographie’’ est apparu, en Allemagne, dans les écrits de Friedrich Ratzel (1844-1904), botaniste et géographe ‘’patriote’’, engagé dans l’expansionnisme colonial et le ‘’sea power’’ (expansion maritime) pour le compte du 1er Reich. L’universitaire suédois Rudolf Kjellen (1864-1922) contractera le terme, en 1905, en ‘’Geopolitik’’, qui avait l’avantage de pouvoir servir aussi d’adjectif. En Prusse, la science géographique était la plus avancée qu’ailleurs en Europe et l’histoire était largement enseignée. La pensée d’Emmanuel Kant y avait préparé les esprits, en parvenant à conjuguer l’étude de l’espace à celle du temps. A la même époque, le  »darwinisme social’’, appliqué aux relations entre groupes humains,cherchait à accréditer l’idée que la ‘’loi de l’espèce’’ accordait tous les privilèges aux peuples les plus forts, à l’image de l’Evolution œuvrant contre les éléments faibles, dans la nature. Cette conception raciale a connu du succès en Europe, dans la première moitié du XXème siècle. Elle a empoisonné la science de l’Histoire et donc la géopolitique qui lui est cousine.

– La cousine anglo-saxonne de l’école allemande s’est développée dans l’optique d’une domination globale à maintenir sur les océans et sur les terres.

Le  »sea power » (théorie de l’empire maritime), tel que conçu par le stratège naval américain Alfred Mahan (1840-1914) définit la puissance d’un État (en l’espèce le Royaume-Uni) par la domination des mers ou océans.Son travail consiste donc il s’est spécialisé dans l’étude des principes stratégiques historiques régissant le contrôle des mers. Mais la planète comporte aussi une  »île mondiale » au milieu des océans. Halford John Mackinder (1861-1947) pose en postulat que, pour dominer le monde, il faut dominer l’île mondiale et principalement le cœur de cette île, le Heartland,  »pivot géographique de l’histoire » (allant de la plaine de l’Europe centrale à la Sibérie occidentale et en direction de la Méditerranée, du Moyen-Orient et de l’Asie du Sud). Pour rester une grande puissance mondiale, l’Angleterre doit aussi s’attacher à se positionner sur terre en maîtrisant les moyens de transport par voie de chemin de fer. L’approche géopolitique anglaise renvoie à une volonté de domination du monde via le commerce, en contrôlant les mers, puis désormais les terres. 

– Au lendemain du premier conflit mondial, l’Allemagne, prise dans  »l’étau du Traité de Versailles’’, en inaugura une nouvelle dimension, défensive et victimisée. Les spécialistes allemands théorisèrent scientifiquement les injustices imposées par les vainqueurs et justifièrent la préparation d’une revanche contre les ‘’vieilles’’ démocraties (cf. les ‘’Zeitschriff für Geopolitik’’ de Karl Haushofer, revue très prisée du monde politique allemand dans l’entre-deux-guerres). La pensée stratégique de Vladimir Poutine reflète assez bien cet état d’esprit, de nos jours.

– Dans les années 1930, le nazisme s’est emparé de cet outil, pour en faire ‘’une sorte de slogan pseudo-scientifique’’ (Yves Lacoste p 18), exaltant la population allemande dans sa guerre de conquête et d’oppression (‘’lebensraum’’/ espace vital ; ‘’Staat als Lebenform’’ / nature organique de l’Etat, etc.). Il était donc inévitable, au lendemain de la seconde guerre mondiale, que la science géopolitique, dévoyée par les propagandistes nazis, ait sombré dans la stigmatisation et le tabou. En France, cela a duré trois décennies. Hormis l’ouvrage de Vidal de la Blache ‘’France de l’Est’’, les géographes ne s’intéressaient guère au politique et les historiens préféraient travailler entre eux. 

– La géopolitique a néanmoins resurgi – sous d’autres vocables et dans une optique essentiellement stratégique – avec la guerre froide. Parmi d’autres, la crise de Berlin (1948-49) et celle des fusées à Cuba (1962) ont vu les deux blocs  »jouer » une partie au bord du gouffre, autour de cartes et de paris raisonnés sur le comportement l’un de l’autre. L’Alsace-Lorraine ‘étant plus à récupérer, pour la France, le plus géopolitique tenait aux conflits coloniaux, dont elle ne parvenait pas à s’extraire. Une nouvelle application de la géopolitique est apparue en rapport avec ce problème, appelant une approche plus civile et institutionnelle que classiquement militaire. Elle correspondait aussi  aux évolutions de la science politique : éclairer la problématique des résistances nationales, les perspectives tant d’une pérennisation des affrontements que de l’octroi des indépendances, l’atout du pétrole saharien et des sites d’expérimentation nucléaire, les choix de souveraineté dans et hors de l’OTAN. Si entre les deux blocs, on s’accuse avec acrimonie, de menées  »géopolitiques’’, (c’est dire…), dans la France du général de Gaulle, on parlera plutôt  ‘’d’options de politique étrangère’’. Mais on sait bien de quoi il s’agit.

– En décembre 1978, l’incompréhension saisit les politologues français : les communistes vietnamiens lancent une invasion contre les communistes khmers rouges, alors qu’on croyait impensable un conflit entre vainqueurs de la ‘’guerre américaine’’ du Vietnam. En février 1980, c’était au tour de la Chine communiste de ‘’punir’’ son voisin vietnamien. L’URSS met alors la Chine en garde et fait entrer sa marie en mer de Chine. Le tropisme classiquement ‘’idéologique’’ des commentateurs français s’en trouve complètement pris de court. Le Monde en conclut qu’il faudrait chercher, ‘’dans la géopolitique’’, un complément d’explication à l’histoire classique. Le monde journalistique embraye. Le terme, dont l’origine allemande était alors complètement oubliée, s’en trouve réhabilité. Il est rapidement réinvesti dans d’autres conflits atypiques (Liban, Afghanistan, Iraq-Iran et surtout l’implosion de l’URSS, en 1991, et la nouvelle donne européenne, les équipées américaines en Iraq, en 1991 et 2003, les visées chinoises en Mer de Chine, plus récemment les incursions de la Russie de Poutine dans les Etats voisins… ). Depuis 1976, une revue de géographie et de géopolitique vaut référence pour l’école française éponyme. Elle s’appelle, bien sûr, ‘’Hérodote’’.

– Dans ce blog, fort peu académique et plutôt branché sur l’actualité du monde (sans omettre l’influence de l’Histoire), je suis mon propre fil : «géopolitique = géographie + politiques + sociologie + échanges économiques + rapports de puissance, de domination ou d’émancipation ». La chronologie des  »brèves » (une ou deux par jour) s’appliquent à montrer que le monde bouge, au quotidien, dans tous ses retranchements, zones de lumière ou zones d’ombre. Il faut courir derrière pour ne pas perdre la  »grande image » de notre époque. Les cartes sont le plus souvent remplacées par des dessins d’ours, car il faut bien éviter d’assommer le client-lecteur mais les cartes sont dans la tête de l’Ours.

S’agissant d’ambitions, de rivalités ou de luttes, le cercle des acteurs concernés n’a cessé de se diversifier. Ainsi, Al Qaida et Daech sont devenus des grands classiques de l’analyse géopolitique, dans notre ère de fusionnement de toutes les sciences humaines.  Chacun d’entre nous est un micro-acteur car les grands flux de la mondialisation puisent à  source des individus  »atomisés » au sein des sociétés. Je fais mienne la théorie du Prof. Bertrand Badie (enseignant à l’IEP), comme quoi les contradictions qui s’expriment à l’international répondent à des dynamiques très comparables voire identiques à celles que l’on perçoit sur la scène sociale. Il n‘y a pas de cloisonnement de part et d’autre des frontières et des mers : les mêmes sciences humaines opèrent de la même façon. La pluralité vaut aussi pour les domaines de mise en tension, qui outre le social, le militaire, la culture et les valeurs qu’elle porte, les épopées historiques, les croyances religieuses, englobent de plus en plus la technologie (le numérique, les réseaux, les robots, les armes de destruction massive, les biotechnologies, l’espace, la météorologie, l’écologie, les réalités sociologiques, etc.). En fait, en dehors des affaires immédiates du village (quoi que…), de la routine des jours heureux, des faits divers les plus fortuits, de l’éducation de base, de la chansonnette et du sport (quoi que, encore…), la géopolitique s’intéresse à tout ce qui fait bouger le monde. Pas moins…

 

Friedrich Ratzel, fondateur (coupable) de la géopolitique

France et Chine en chiens de faïence dans les eaux « indopacifiques »

2001 Le Vedémiaire et Bibi, à Zhanjiang / Fort Bayard

Poids plume dans les échanges économiques de la Chine, la France  »boxerait-elle dans la catégorie des grands », quand il s’agit d’équilibre géopolitique avec l’Empire du Milieu. Ne parlons pas de commerce. La part de marché de nos exportateurs se monte à peine au tiers de ce que réalisent nos concurrents et amis) allemands. Nos technologies de pointe intéressent encore et l’industrie chinoise – dont l’armement – accapare 40 % des exportations sensibles de nos laboratoires et bureaux d’études, dites de double-usage (high-tech civil ou de destruction massive). Sur le plan éducatif et culturel, nous disposons d’un créneau embourgeoisé intéressé par la langue de Voltaire comme par les cogitations du penseur de Rodin, un visiteur apprécié à Pékin, Shanghai, Canton… En majorité, les étudiants de français sont des étudiantes, toujours douées, parfois motivées par le prestige « matrimonial » de la langue, moins souvent, pour réinvestir leur savoir dans les échanges.

Quid de la marine, qui à la fin du 19 ème siècle détruisit les chantiers navals de Fuzhou, pourtant créés par des ingénieurs français (le consul, Paul Claudel, s’épuisa à réparer l’affront et à les faire reconstruire) ? C’est notre royale qui investit la première les îles Penghu / Pescadore, actuellement sous le contrôle de Taiwan. C’est elle aussi qui aborda et délimita les archipels des Spratleys (Nansha) et Paracels (Xisha), disputés entre la RPC, le Vietnam (grand bénéficiaire de la cartographie française) et Taiwan. Pour parler franc, elle véhicule un petit parfum de nostalgie coloniale que la Cité interdite ne goûte guère. Néanmoins, la stature singulière de la France comme puissance permanente du Conseil de Sécurité, seconde zone économique exclusive maritime du monde, présente partout sur le globe grâce à ses DOM-TOM, à son influence das le droit de la Mer et à l’autonomie d’action de ses escadres à travers le globe, tout cela parle à l’esprit pragmatique des dirigeants chinois.

Jusqu’ici, ceux-ci envisageaient une coexistence aimable – parfois-même des exercices coopératifs – dans les eaux de présence commune. Précisément, dans les territoires excentrés de la Métropole – Océan Indien, Pacifique, détroit d’Ormuz … – où les ambitions stratégiques de la Chine, face à l’Inde et aux Etats-Unis, s’emploient à forger une influence sur les communautés d’origine chinoise abritées dans nos territoires et départements. Les préfets locaux s’en émeuvent. En fait, il y a toujours eu un peu d’ambiguïté, des grands sourires mais peu d’amour et parfois des coups de gueule, que l’on oublie pas. Pékin abhorre plus que tout les relations nouées avec Taïwan. On se souvient des affaires des frégates puis des Mirage vendus à l’île nationaliste en 1992-1994 et qui ont déclenché des représailles bruyantes, commerciales et politiques, au point qu’Edouard Balladur, premier ministre français d’alors, dut accomplir une mission expiatoire à Pékin et Shanghai en 1994.

En 2012, une stratégie plus vigilante a été réaffirmée, face à la rapide montée en puissance navale de la Chine. Paris est soucieux de maintenir la continuité de ses liens avec ses collectivités territoriales d’outre-mer mais aussi de manifester qu’en tant que puissance « possessionnée » et nucléaire ses forces armées mènent une politique autonome de mobilité dans l’espace Asie-Pacifique. Depuis quelques temps, le gouvernement français réaffirme avec force, dans les fora sur la sécurité navale, son attachement de principe à la la liberté de navigation. Les partenaires européens sont plus discrets, pour ce qui concerne la Mer de Chine du Sud, que leurs marines militaires fréquentent peu. Cette liberté juridique s’entend, dans les eaux internationales mais aussi dans les eaux nationales intérieures, selon la formule du passage innocent énoncée par la Convention de Montego Bay sur le droit de la Mer. Or, Pékin n’applique pas ces dispositions, en vigueur depuis 1994, et s’arroge des eaux territoriales plus étendues qu’autorisé. Surtout, sa marine a provoqué en 1996 – et à nouveau depuis lors – de sérieux incidents en bloquant l’accès du détroit de Taiwan à des groupes aéronavals de l’US Navy.

« Nous continuerons de naviguer plus de deux fois par an dans la mer de Chine du Sud », a récemment déclaré Florence Parly, ministre des Armées, dans une de ces enceintes. Les raisons : « Nous avons des territoires, plus de 1,6 million d’habitants, plusieurs îles de différents statuts, de vastes zones économiques exclusives, et la responsabilité qui va avec. Il y aura des objections, des manœuvres douteuses en mer. Mais nous ne nous laisserons intimider par aucun fait accompli.  » La ministre parle de stratégie « indopacifique », une manière de minorer visuellement l’emprise chinoise sur la région et la souveraineté réclamée sur l’ensemble de la Mer de Chine. La doxa française se rapprochant de la doctrine américaine de liberté de navigation sans restriction sur les mers, Pékin s’est senti visé et s’est braqué. Un incident s’en est suivi.

*Le clash s’est produit le 6 avril dans le détroit de Taïwan, lors du passage de la frégate française Vendémiaire. Lire la suite

L’encagement indécent des exilés

1 – Vous connaissez sans doute La Cimade et son engagement pour le droit des étrangers, depuis la fin des années 1930. Une de ses missions est d’intervenir dans plusieurs lieux d’enfermement, centres de rétention administrative comme prisons. L’association est présente à ce jour au sein de 8 centres de rétention ( Guadeloupe, Bordeaux, Hendaye, Matoury, Mesnil-Amelot, Rennes, La Réunion et Toulouse) et dans 75 établissements pénitentiaires. Grâce à cette double fenêtre, elle observe une porosité croissante entre ces deux formes d’enfermement. Elle assiste à la multiplication des cas de double peine, s’agissant de personnes qui, à leur sortie de prison -peine purgée-, se voient (ré)enfermées en centre de rétention. En sens inverse, de plus en en plus d’étrangers enfermés en rétention finissent entre quatre (autres) murs pénitentiaires. De ce fait, l’ONG est à même de quantifier le phénomène de manière empirique et d’en tirer la synthèse infographique ci-jointe :

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Le choix du 26 mai – Quelles missions pour l’Europe ?

Inscription sur les listes électorales européennes jusqu’au 31 mars 2019

La déclaration de 1951 par laquelle Robert Schuman a lancé l'aventure européenne commençait par ‘’LA PAIX du MONDE et la contribution que l’Europe peut y apporter sont indispensables à la cohésion de l’humanité’’. Belle phrase... L’Europe, indispensable au monde ! ... L'idée semble obsolète alors que s'ouvre la campagne pour l'élection du Parlement de Strasbourg, le 26 mai. ''Quel avantage encore attendre cette fichue Europe, pour mon bénéfice immédiat ?'' Voilà ce qui caractérise l'humeur prévalente, plutôt que ''l'Europe doit être plus forte pour me protéger dans ce fichu monde, tel qu'il est ?''

Selon la mythologie, la princesse phénicienne Europe, fille du roi de Sidon, fut enlevée par Zeus, pour l'occasion incarné en taureau. Dans un fourré de Crète, le patron de l'Olympe abusa d'elle, sans scrupule aucun. A l'image de cette malheureuse princesse orientale, le vieux continent occidental, qui a hérité le prénom d'''Europe'', inspire de par le monde plus d'envie que de respect ou de compassion. Caricature d'Haitzinger sur les premières élections au ... 

Avec l'évanescence du bloc occidental et l'égarement barbare des Etats-Unis de Trump, le modeste appendice occidental accolé au continent asiatique se retrouve tout petit, à l'écart des grandes évolutions du monde, dérèglement climatique peut-être excepté. Englué dans ses habitudes impériales passées, ses frustrations et apathies présentes mais aussi ses aspirations à un nouveau modèle de vie universel, l'Europe cherche, sans succès, un rôle à sa mesure dans l'ordre bouleversé du monde et au service d'une stabilité internationale chancelante.

1 - L'Europe lâche prise dans un monde où elle reste très attendue

L'Europe a perdu son ascendant sur le monde : intervention en Iraq de 2003, due à un caprice idéologique américain; printemps arabes dégénérant en hivers sanglants sans réel soutien de sa part; terrorisme parvenu jusqu'à elle, par effet boomerang et sur fond de rancœur du monde arabo-musulman; regain de la course aux armements auquel elle assiste en spectatrice impuissante; rejet du droit international et dépeçage, par les nouveaux "grands" du système multilatéral, qui assurait une paix, même imparfaite, et surtout un rôle à notre continent; dérégulation de l'économie libérale par des financiers américains fous à lier, responsables du Krach de 2008 et toujours menaçants; agressivité et aventurisme russes à l'égard des démocraties pour venger le déclassement subi par l'ex-URSS; catastrophe populiste nommée Trump menaçant de contaminer l'Occident; conflits commerciaux et protectionnismes antagonistes entre Washington et Pékin, Brexit europhobe (et suicidaire), ... aucun de ces malheurs courants du monde ne modifiera la curieuse perception majoritaire de l’Union, non pas en dernier carré du bon sens et de l'Etat de droit, mais en ‘’ennemi’’ de ses citoyens et en souffre-douleur pour tous les malheurs du monde. 

- Confrontée à la détresse de populations frappées par les guerres et catastrophes naturelles et face aux vagues migratoires, l'Europe dispose des moyens conséquents mais pas de la permission d'agir. Ainsi le veulent les Etats. A leur fréquentation, l'UE se compromet. Pas une semaine ne passe sans que de nouvelles informations sur le sort réservé aux personnes exilées aux portes et au sein de l’Europe ne choquent les défenseurs des droits humains. À la tragédie des morts en Méditerranée, se sont ajoutées celles des traitements cruels, indignes et dégradants sur les deux rives de Mare Nostrum, des enfermements, des tortures et des viols, de la ''chasse aux étrangers pauvres'', de leur renvoi dans une clandestinité meurtrissante. 

- Dénués de volonté politique comme de courage collectif pour apporter une réponse à la hauteur des enjeux actuels, les pays européens ne savent plus trop quoi inventer pour éviter d’accueillir et de secourir les milliers de personnes qui espèrent encore un refuge pour survivre dans la sécurité et la dignité. Alors que la seule véritable question devrait être : comment assurer un accueil humanitaire et une protection à tous ceux qui le demandent et qui en ont besoin, nos dirigeants nationaux contraignent plutôt la Commission à ménager le camp de la peur, de la haine et du court terme.

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Ma déclaration universelle des droits de l’Homme (« je vous aime, je vous aime, moi non plus ! »)

René Cassin et Eleanore Roosevelt, lors de l’adoption

La façon dont n’a pas été célébré, ce 10 décembre, le 70 ème anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme confirme, après des déferlement de violence, que ce socle des libertés fondamentales de l’Humanité, au mieux, n’intéresse plus. Au pire, il est devenu la marque d’un monde disparu. Foin d’utopie universelle (deux mots suspects)! Oublions la fraternité des peuples, chacun doit rester coincé sur son bout d’asphalte, dans sa rage victimaire, et imposer sa loi, jusqu’à tout sacrifier : ne pas dialoguer, ne rien lâcher, surtout !

J’exagère un brin. Dans certaines de nos villes, des gens plus humains, vêtus de jaune, ont rallié les marches pour le climat et ont « verdi », non sans discernement, leurs préoccupations initiales dans celles de l’Humanité. Lire la suite

Asile : un droit en danger – Une analyse du barreau de Paris

Touche pas à mon paradis !

Le projet de loi « Asile effectif et migrations maîtrisées« , à l’examen du gouvernement n’est pas axé sur l’essentiel. Globalement « à côté de la plaque », il contient quelques mesures positives, à côté d’autres, plus nombreuses, attentatoires aux droits humains, à ceux de la défense et aux libertés civiles. Voici, en premier lieu, ce qu’il ignore :

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Journée internationale des droits de l’Homme 2017 : pas d’alibi pour la Libye

Militants réclamant justice pour les migrants africains en Libye

Ce dimanche 10 décembre, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (DUDH) fêtait son 69 ème anniversaire.  »Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits… »Happy birthday ! Un bel âge, ponctué, il est vrai, d’une multitude d’écarts et d’atrocités dans la pratique courante du non-droit international humanitaire.

Quelques fous échappés de la petite couronne avaient décidé de faire du Trocadéro – haut lieu de l’adoption de la DUDH par l’Assemblée générale des Nations Unies – la toile de fond de leur dénonciation des graves exactions subies par les migrants africains, en Libye. Pas d’alibi pour la Libye, pas d’impunité, pas de complicité européenne non-assumée !

– Face à la concurrence, celle de l’ultime show de Johnny, ils savaient ne pas faire le poids Lire la suite

La France de M. Collomb fait « le grand ménage » chez les exilés


Grand coup de balais sur les exilés : expulsions vers le pays d’origine, retours forcés vers le premier pays de transit, refoulement à la frontière,«centres de retour» fermés: le Gouvernement prépare le renvoi en masse des «sans-papiers», mais aussi de demandeurs d’asile”. Un projet de loi à dénoncer.

Depuis le début de son mandat, Emmanuel Macron assume une politique répressive sur le contrôle de os frontières, contrepartie à son attitude supposément accueillante à l’égard des réfugiés. Double discours, réalité unique… Alors que le chef de l’État insiste sur le distinguo entre « demandeurs d’asile » et « migrants économiques », les mesures introduites à petites doses ici et là au cours des derniers mois visent à renvoyer aussi bien les uns que les autres. Le langage « moral » tenu à nos partenaires européens ne souffre pas critique. La réalité du terrain, celle que dictent les préfectures, est aux antipodes du respect de la Loi et de tout sentiment d’humanité. On sait qu’en vertu des accords de Dublin III, le premier pays d’entrée dans l’UE est considéré compétent pour statuer sur une demande d’asile. Lors de sa campagne électorale, le Président de la République avait jugé cette règle inique, parce qu’elle fait peser toute la charge des procédures sur les quelques mêmes pays du pourtour européen. Dont acte.

– Ce temps est révolu. Le Lapin jovien s’évertue désormais à maximiser le “rendement” des expulsions. La police aux frontières organise les renvois, de très peu celui d’exilés dans leur pays d’origine, mais beaucoup plus de « dublinés« chez nos partenaires européens. Sans forcément aboutir, d’ailleurs, puisque les pays de première arrivée dans l’UE – en principe responsables de faire eux-même le tri – s’ingénient, de leur côté, à empêcher toute réadmission sur leur territoire de ces égarés, sans destiation. Du fait de la géographie, beaucoup de ces «dublinés» arrivent chez nous en transitant par l’Italie, la Grèce ou la Bulgarie. Mais depuis quelques mois, ils sont nombreux à rejoindre la France par l’Allemagne, où 400.000 à 500.000 personnes ont vu leur demande d’asile déboutée (sur plus d’un million d’exilés accueillis, entre 2015 et 2016). Le Gouvernement craindrait particulièrement ce mouvement migratoire «secondaire». Du coup, il réagit très fort. Lire la suite

Exfiltration des exilés de la guerre : création de corridors humanitaires

Sant’Egidio va chercher les réfugiés là où ils sont, sans qu’ils risquent la mort

Un protocole d’accord intitulé « Opération d’accueil solidaire de réfugiés en provenance du Liban » a enfin été signé mardi 14 mars pour la mise en œuvre d’une « Opération d’accueil solidaire de réfugiés en provenance du Liban ». Plus simplement, il s’agit de créer un couloir humanitaire vers la France pour des exilés dont la plupart sont d’origine syrienne. Un tel dispositif ne se met pas en place sans négociation entre les partenaires et l’État.
Les pourparlers, entamés dans le courant de l’année 2016, ont réuni la communauté Sant’Egidio, porteuse de l’initiative, la Fédération protestante de France, la Fédération de l’Entraide protestante (FEP), la Conférence des évêques de France, le Secours catholique-Caritas France ainsi que le ministère de l’Intérieur et le ministère des Affaires étrangères. Ces négociations avaient débuté avec Bernard Cazeneuve, avant qu’il ne devienne Premier ministre. Après avoir soulevé d’intenses espoirs et connu des phases d’hésitation, elles ont enfin donné lieu à un engagement formalisé, dans un cadre défini.

C’est d’abord dans la péninsule italienne que Sant’Egidio a lancé ce projet-pilote. Devant l’afflux de migrants les promoteurs e sont regroupés et ont sollicité l’État. « Nous avions un sentiment d’impuissance face à l’arrivée presque quotidienne de tous ces migrants, vifs ou morts, car il y a aussi des cadavres. On peut dire que l’idée est née à Lampedusa, après le naufrage du 3 octobre 2013 qui a fait autour de 400 morts », résume Luca Negro, président de la Fédération protestante d’Italie.

Sant’Egidio et ses partenaires n’ont pas voulu rester sans réaction pratique. « Comment faire pour éviter ces voyages de la mort dans des embarcations de fortune ?  »Nous avons eu l’idée de couloirs humanitaires sur le critère de la vulnérabilité », explique Valérie Régnier, présidente de Sant’Egidio France. Ainsi, un transport aérien sécurisé a pu être mis en place au départ du Liban, où les camps de réfugiés sont surpeuplés. Le protocole français empruntera la même voie.

La priorité est donnée aux personnes les plus fragiles : victimes de persécutions, violences ou tortures, femmes seules avec ou sans enfants, personnes âgées, malades ou porteuses de handicap… et à leur famille, sans considération religieuse, ethnique ou politique. Les frais de leur voyage sont entièrement supportés par les Églises et associations partenaires, de même que leur prise en charge à l’arrivée, l’État s’en tenant à un rôle administratif. En France, ce dernier a donné son accord pour l’accueil de 500 migrants dans les 18 prochains mois. À ce premier stade, ils auront le statut de demandeurs d’asile. Plusieurs associations confient regretter d’avoir dû réviser leurs prétentions à la baisse lors des négociations avec le gouvernement. En termes de nombre mais aussi de statut : étudier d’emblée chaque situation en vue d’octroyer (ou non) un statut de réfugié aurait simplifié les démarches. Pour autant, la volonté de construire est toujours présente. « Commençons par ce que nous pouvons faire dans le cadre de ce protocole de petite échelle. De la réussite du processus dépend son élargissement potentiel », affirme Laurent Giovannoni, du département accueil et droits des étrangers au Secours catholique.

L’Etat effectue les contrôles qui s’imposent avant d’autoriser leur transfert et s’engage à examiner leur demande d’asile dans les délais inscrits au protocole. « Ce système a l’avantage d’offrir une double sécurité : pour les gens, qui ne doivent pas voyager de façon dangereuse entre les mains de trafiquants d’êtres humains, et pour le pays qui reçoit car il sait qui vient ; il n’y a pas de surprise, tous les renseignements ont été pris », souligne Luca Negro.

Concrètement, tout reste à faire. Un comité de pilotage regroupant toutes les parties prenantes se réunira pour construire le dispositif en fonction des dates d’arrivée des personnes. « Notre but est de créer un seul réseau, et non pas que plusieurs travaillent côte à côte. C’est un collectif qui va accueillir les gens. Nous travaillons ensemble en terme de support », décrit Laurent Giovannoni. L’intérêt du protocole est aussi de permettre d’articuler les actions développées par les structures qui interviennent habituellement dans l’accueil de réfugiés et celles des citoyens ou de la société civile.
La sensibilité de l’opinion publique qui s’est exprimée lors des crises comme, dans les années 70, celle des boat people, ou plus tard envers les Kosovars, n’a pas disparu, selon Jean Fontanieu. « Avec ce projet, nous sommes porteurs d’espérance », ajoute le secrétaire général de la FEP.

Et cela le rend plutôt confiant en l’avenir. « J’ai déjà été approché par quatre réalisateurs de télévision qui veulent proposer un reportage sur ces couloirs humanitaires car c’est un aspect positif de notre société », affirme-t-il.
La force de l’espérance, les Églises et associations en auront toutes besoin pour faire vivre un dispositif jusqu’à présent entièrement autofinancé et susceptible d’être déstabilisé par une alternance politique en mai prochain…

* résumé d’après l’article original de Claire Bernole

Alep : triste anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme

Samedi 10 décembre, sur le parvis des droits de l’Homme du Trocadéro, à Paris. A deux mille kms de là, une population de quelque 100.000 habitants, martyrisée, en voie d’être décimée, en pleine descente aux enfers, recroquevillée dans une ville-cimetière, bombardée, exterminée, réduite en cendres.

Pour le secrétaire d’Etat américain, John Kerry, c’est  »le crime contre l’humanité sur la plus grande échelle qui a été commis depuis le seconde guerre mondiale ». Le Conseil de sécurité de l’ONU a tenté d’adopter, en vain, trois résolutions successives pour permettre aux habitants civils de s’extraire de la nasse. Moscou, Pékin, Téhéran et dix autres Etats s’y sont opposés. Dix ministres des affaires étrangères,  »amis de la Syrie », se réunissaient à Paris, ce même 10 décembre. Américains et Russes poursuivaient, à Genève, leur dialogue de sourds.

Impuissance coupable : ce sont dix, cent Srebrenica * qui broient, sous nos yeux, des femmes et des enfants, au fil des  »tris » brutaux opérés par les bourreaux du régime. Les hommes en âge de combattre, sont torturés puis achevés; les femmes, les vieux, les enfants, sont brutalisés comme  »complices ».

Au Trocadéro, nous sommes une dizaine, de l’ACAT, de la CIMADE, des Restos du coeur ou simples citoyens concernés à titre individuel, à porter notre conscience humaine et notre chagrin. Des amis nous ont confié les leurs et ils sont aussi là, par procuration. Nous avons les 30 articles de la DUDH en poche ainsi qu’un témoignage, paru dans le Monde de la veille, écrit par un survivant de Srebrenica, horrifié par le carnage d’Alep. A nos pieds, le sol du parvis est gravé d’une citation du père Joseph Wresinski sur l’universalité des droits de l’Homme. Devant l’appareil photo, on sourit, bien sûr. Le lieu et le jour ont en effet leur signification : ce 10 décembre est le triste 68 ème anniversaire de la Déclaration – Universelle (!) – des Droits de l’Homme, adoptée, ici-même, au Trocadéro. Alep meurt. Nous reviendrons l’an prochain sur le parvis.

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* Srebrenica, ville musulmane de Bosnie, où quelque 8500 habitants ont été exécutés en masse par l’armée bosno-serbe du général Mladic, en juillet 1995, après que le détachement de casques bleus de l’ONU ait renoncé à les protéger. C’était alors  »le plus grand crime contre l’humanité » perpétré depuis 1945. C’était avant Alep.