* 14 juin – Le bon climat du Sommet

Après la pandémie, la Chine (surtout, elle), la Russie, la démocratie, les engueulades intra-européennes sur le respect de la frontière de l’UE avec l’Irlande du Nord, le G7 s’est attelé à l’urgence climatique en conclusion du sommet de Carbis Bay. L’enjeu est primordial, mais, dans l’immédiat, il s’agit de rehausser le prestige du Royaume-Uni-hôte. Faute de gérer correctement les suites du Brexit, Boris Johnson tente de relever la tête en s’emparant d’un sujet conforme à l’option du ‘’grand large’’ dont il se réclame. Ainsi, son pays accueillera en novembre la conférence de suivi de l’ONU sur le Climat (COP26). Selon lui, il existe ‘’une relation directe entre la réduction des émissions, la restauration de la nature, la création d’emplois et la garantie d’une croissance économique à long terme ». On peut cependant s’interroger sur le type de croissance que promettent ses options ultra-libérales et sur l’aptitude des grandes entreprises mondiales à pratiquer la vertu d’un tel schéma vert. A l’initiative de Londres, le G7 devrait aussi plancher sur un plan mondial de création d’infrastructures, visant à relancer la croissance verte du ‘’Sud’’. Un grand programme d’investissement dans les énergies renouvelables et dans les technologies propres va être lancé. Ce projet se présente comme une réplique aux « Nouvelles routes de la soie », que Pékin tisse pour étendre son expansion économique mondiale. Emulation, concurrence ou clash en vue ?

Les chefs d’Etat ou de gouvernement des ‘’sept’’ affirment vouloir stopper le recul de la biodiversité d’ici 2030. L’objectif serait de protéger au moins 30% des terres et des mers. En l’état, c’est une ‘’idée’’, pas encore un plan. De son côté, Londres dévoile un fonds de 582 millions d’€uros, destiné à la préservation des océans et des écosystèmes marins dans le monde émergent. Le concert occidental va aussi réitérer son engagement à réduire de 50% les émissions de gaz à effet de serre, d’ici 2030, et à cesser, dès cette année, les aides publiques aux centrales à charbon. Ces mesures s’inscrivent dans l’objectif ancien de limiter l’augmentation des températures en dessous de 1,5°C, par rapport à l’ère préindustrielle. La question est toujours : ‘’cela suffira-t-il pour nous mettre à l’abri d’une perte de contrôle dévastatrice sur les dérèglements climatiques, qui menacerait progressivement de rendre impossible la vie sur Terre ?’’. La réponse est toujours : ‘’non’’.

Ces initiatives collectives – qui n’expriment que de louables intentions – fournissent au moins quelque matière aux médias. Mais l’élément saillant de cette semaine bien chargée restera la présence forte du président Biden, très actif à démontrer à quel point ‘’America is back’’ et qu’elle peut compter sur ses alliés. L’isolement caractéristique de l’ère Trump est terminé. Derrière la bonhommie de Joe Trump, chacun tentera de percevoir si l’heure est au leadership ou bien au partenariat. Emmanuel Macron s’y est essayé devant l’intéressé, tout sourire mais silencieux. Le ‘’Club des riches’’ se montre d’autant plus actif qu’il s’était mis en sourdine ce dernières années. Est-t-il pour autant réellement entreprenant ? Oui, si l’on en croit sa volonté de parler en ‘’directoire des démocraties occidentales (auquel le Japon est agrégé). En tout cas, le climat s’est installé dans la sphère des intérêts géostratégiques traités à 7, même si la réalisation de plans performants n‘est pas encore avérée. Les ONG n‘ont pas été entièrement convaincues par les annonces de résultats à venir, mirobolants mais par des approches ‘’molles’’. Elles manifestent, comme il se doit, leur scepticisme. Le bon climat du Sommet va-t-il nous porter au sommet du combat pour le climat ?

* 24 mai – A quand la bataille de l’Arctique?

Ce blog a précédemment traité des deux dérives qui compromettent les  fragiles équilibres naturels de l’Arctique : d’une part, l’exploitation économique, rendue possible par le réchauffement climatique, laquelle menace  l’écosystème fragile de la Région; D’autre part, la militarisation de ce continent et de ses eaux adjacentes (désormais libres l’été), qui dessine une aire de rivalités géopolitiques. Il est donc logique que le Conseil de l’Arctique, qui s’est tenu le 20 mai à Reykjavik, en Islande, a débouché sur une déclaration prônant la préservation de la paix et la lutte contre le réchauffement climatique. Dalida chanterait ‘’Paroles, paroles, paroles …’’ tant cette rhétorique pieuse n’a pour but que d’occulter les tensions et désaccords persistants entre membres de ce  Forum de coopération économique. Le Conseil a été désarmé, au fil des décennies par les convoitises et les rivalités d’Etats qui le traversent.

Ce forum intergouvernemental regroupe, depuis 1996, les pays riverains, nordiques, nord-américains et la Russie ainsi que des observateurs intéressés. Il n’avait pas été créé pour régler des questions géostratégiques. Pourtant, des relents de Guerre froide s’y manifestent. Faute de mieux, on y forge des ententes de façade qui ne sont qu’un tribut creux rendu aux grands principes sans lendemain. Antony Blinken, avec une franchise bien américaine, a dénoncé ‘’l’augmentation de certaines activités militaires dans l’Arctique ». Chacun aura reconnu l’empreinte lourde de la Russie, qui, de son côté, martèle que l’Arctique constitue pour elle ’’une zone d’influence légitime’’ et dénonce dans la foulée « l’offensive » occidentale dans la région’’.

A partir des 14 bases militaires qu’elle a construites ou modernisées, l’armée russe multiplie les gesticulations militaires, allant jusqu’à simuler des attaques aériennes contre les réseaux radar de l’OTAN et à effectuer des opérations aéroportées massives au-delà du cercle polaire. Il s’agit de démontrer sa capacité de projection stratégique dans des conditions climatiques extrêmes. En face, l’Alliance atlantique montre aussi les dents en augmentant la fréquence de ses manœuvres défensives. L’exercice « Trident Juncture » conduit en 2018, avait bénéficié d’une génération de forces d’ampleur inégalée, mobilisant 29 Etats membres rejoints par la Suède et par la Finlande. Moscou l’avait très mal pris. L’objectif à atteindre, de part et d’autre, serait désormais une invasion réalisable sous 48 heures.

Moscou contrôle de facto le passage du Nord-est, tant pour l’utilisation des brise-glace que sur le plan militaire. Les russes y ont introduit la flotte commerciale chinoise qui s’impose comme la plus grosse ‘’utilisatrice’’ et acquitte d’importantes redevances. L’expansionnisme russo-chinois se tourne désormais vers le passage du Nord-ouest, moins accessible du fait des milliers d’archipels qui barrent la navigation, mais néanmoins praticable l’été depuis, quelques années. Ces eaux et territoires canadiens restent isolés et très peu peuplés. Ceci constitue le maillon faible du dispositif de l’Alliance. Même avec l’appui des Etats Unis, ces territoires sont quasiment indéfendables. Ottawa en a pris conscience depuis une quinzaine d’années et s’efforce d’établir des ports défensifs en eaux profondes, au moins en certains points du passage, et d’y maintenir quelques effectifs humains, sous des latitudes invivables.

En fait, le dérèglement du climat – quatre fois plus rapide et plus important au pôle Nord qu’ailleurs sur le globe – crée un bouleversement géostratégique majeur doublé d’une aubaine économique. Avec la hausse des températures, la banquise d’été aura totalement disparu d’ici 2030, ouvrant des parcours maritimes bien plus court entre l’Europe à l’Asie : moins d’un mois au lieu d’un mois et demi par la route habituelle via le canal de Suez. De plus, le sous-sol de l’Arctique regorge de minerais exploitables : nickel, plomb, zinc, uranium, platine, terres rares, et il contiendrait 22 % des réserves mondiales d’hydrocarbures non encore découvertes. Voilà qui aiguise les appétits et pourrait justifier des différends sur la délimitation des zones économiques exclusives, voire des opérations d’appropriation comme le Chine en fait au-delà de sa mer adjacente !

La Russie compte bien faire quadrupler sur les quatre prochaines années son eldorado gazier du Pôle. Et accroître d’autant, également, le volume marchand en transit, pour une bonne part, en partenariat avec la Chine. Celle-ci lui fournira les capitaux et sera comme chez elle en matière de navigation. Le groupe français Total s’est associé à ce montage, non sans prendre des risques politiques à terme. En effet, depuis plusieurs années, Pékin s’impose progressivement en partenaire économique et scientifique dominant et affirme un intérêt jaloux pour l’eldorado situé à 1 400 km de ses côtes les plus proches . La Russie pourrait s’en inquiéter un jour. Une station scientifique chinoise a été construite au débouché du passage Nord-Est, sur l’archipel norvégien du Svalbard. Tous les pions sont en place pour un grand jeu de géopolitique polaire.

* 17 mai – L’adieu au monde d’avant

C’est avec l’administration Biden que Paris pourrait tenter de relancer le débat sur la gouvernance mondiale post-Covid (synthèse d’une tribune, dans Le Monde, de Michel Duclos, conseiller spécial à l’Institut Montaigne).


Les préoccupations américaines concernant le climat et la lutte contre les inégalités rejoignent actuellement celles de la France. Dans le pays de Voltaire, on se soucie plus qu’ailleurs des méfaits du système international ‘’globalisé’’. Lors de la dernière édition du Forum de Paris pour la Paix, en novembre 2020, le président Macron avait proposé le lancement d’un débat international sur l’organisation du monde après le Covid-19. Pour leur part, les Etats Unis sont en chantier de ‘’réparation’’, après quatre années passées à déconstruire le système multilatéral, les mécanismes de paix et d’alliance. En réintégrant l’accord de Paris et l’Organisation mondiale de la Santé, ils ont repris l’initiative et rendu une chance à des projets novateurs, tel l’Accélérateur ACT destiné à partager mondialement les outils de lutte contre le Covid ou la taxation des sociétés multinationales. Ils font désormais leur toute une série de paradigmes dont la paternité était plutôt européenne, sans remonter à de plus lointaines origines rooseveltiennes, sous le New Deal. Ensemble, les deux pays peuvent caresser l’idée, un tantinet messianique, de définir un ‘’consensus de Paris’’ sur un système mondial économique et de retour à la Paix.


Les deux gouvernements ont pris du recul par rapport à l’époque Reagan – Thatcher et ses recettes néo-libérales forcenées : privatisations, tyrannie de l’équilibre budgétaire, déréglementations financière et autres, croissance économique destructrice de l’écosystème, effacement de l’Etat, etc. Les temps post-Covid appellent des orientations différentes, permettant de faire face à des défis nouveaux : la lutte contre le changement climatique, la réduction des inégalités, la protection des citoyens et des entreprises contre les catastrophes et les prédateurs. Pourtant, le débat (à peine) esquissé par le président français n’a pas décollé, ce, pour au moins deux raisons : la difficulté à mener un projet prospectif, alors que la pandémie n’a pas fini de bouleverser le cours du monde ; et le rayonnement soudain de la nouvelle administration démocrate, qui affaiblit d’autant l’aura et l’audience du locataire de l’Elysée.


Va-t-on pour autant vers une sorte de concurrence affûtée entre l’Ancien et le Nouveau Monde autour des nouvelles recettes de la gouvernance en démocratie ? Le constat est plutôt celui du soin que prend Washington de ne pas se couper, sur ces questions, de ses alliés européens. L’Amérique est, avant tout, focalisée sur sa rivalité systémique avec la Chine, mais elle souhaite se prémunir de l’isolement et de l’unilatéralisme, là où elle peut jouer en coalition. Voilà une évolution positive. En sens inverse, pourquoi Paris se priverait-il de l’opportunité de porter, avec Washington, le débat sur une nouvelle donne de la gouvernance ? Il ne s’agirait pas d’imposer, mais de formuler, en concertation, des préceptes adaptés à l’avenir. Les matières à traiter sont multiples et complexes, concernant l’adaptation des institutions et leur résilience, la régulation des finances – dont la taxe Carbone aux frontières – , l’invasion de la vie privée par les technologies, la relance du développement, de l’éducation, la maîtrise de la démographie, les flux migratoires, la consolidation du droit, etc. A l’image des citoyens réunis pour élaborer une stratégie sur le climat, on pourrait assembler un collège d’experts pour défricher le terrain, sujet par sujet, et objectiver les obstacles à surmonter. Les conclusions de cette commission viendraient ensuite alimenter le travail engagé dans de nombreuses enceintes internationales, au sein du système des Nations-Unies comme en dehors.


Ainsi, dès le sommet du G7 qui s’ouvrira le 11 juin à Carbis Bay (Angleterre), les présidents français et américain pourraient proposer cette commission internationale sur les lignes directrices d’une gouvernance globale renouvelée. Un premier bilan d’étape interviendrait à l’occasion du Forum de Paris, en novembre. Il associerait Mario Draghi au pilotage de l’initiative, puisque le président du conseil italien préside le G20 cette année et que l’objectif visé est celui d’une concertation à l’échelon mondial.

* 11 mai – Jour de la ‘’réunification’’ de Jérusalem

Les violences de ces derniers jours dans la Ville Sainte étaient liées à de nouvelles méthodes d’expulsions de Palestiniens de Jérusalem Est. La furie s’est généralisée.

Depuis juin 1967, Jérusalem-Est constitue le nœud le plus inextricable du contentieux israélo-palestinien. C’est, à la fois, la question la plus douloureuse et la moins traitée du contentieux. De fait, les négociateurs des accords d’Oslo de 1993 l’avaient mise de côté comme étape ultime d’un processus de paix, sachant trop bien le potentiel de déchainement des passions qu’elle contenait. Ceci s’explique de par la concentration de tous les lieux saints dans un mouchoir de poche géographique, mais aussi du fait de l’enjeu politique attaché, de part et d’autre, à la fonction très symbolique de capitale d’Etat. Bientôt trois décennies et des dizaines de relances vaines, américaines ou européennes, auront scellé l’impossibilité d’un plan autour de deux Etats vivant en coexistence.


Les générations se sont succédé : intransigeante, insensible au droit et ancrée dans la confiance en sa force, du côté d’Israël ; déstructurée, abandonnée et révoltée de sa propre faiblesse et de l’indifférence du monde, du côté des Palestiniens. La cassure entre l’OLP et le Hamas, depuis 15 ans, de même que 12 années de gouvernement Netanyahu à la tête de l’Etat Hébreu ne procurent, à chaque camp, que des séquences de violence absolue, en guise d’unité retrouvée. Les prédations des colons israéliens, les collisions entre fidèles de confessions rivales, les décisions de justice iniques – dont les expulsions forcées de Palestiniens de leurs logis ou de leurs terres ancestraux – les cycles de vengeance prenant pour cibles des non-combattants, la mort qui rôde dans les airs… On aurait du mal à recenser toutes les étincelles qui peuvent mettre le feu aux poudres. Une circonstance aggravante s’y ajoute : après quatre scrutins accouchant de coalitions impossibles en Israël, ‘‘Bibi’’ a perdu tout mandat mais reste néanmoins au mannettes comme gestionnaire des ‘’affaires courantes’’. Il s’est fait une spécialité de se maintenir au pouvoir par la guerre. Ce n’est guère mieux du côté palestinien, où Mahmoud Abbas, totalement déconsidéré, rechigne à l’exercice de la démocratie et frustre la jeunesse palestinienne.


A Jérusalem Est,  »partie inaliénable de la capitale éternelle d’Israël », la présence arabe est méthodiquement grignotée au fil des expulsions. Cette menace réveille le douloureux souvenir des grandes dépossessions de 1948 et 1967. Comme stratégie de conquête, elle déstabilise les Palestiniens dans leur espace de vie traditionnel. L’épicentre en a été le quartier de Cheikh Jarrah, où vivent 300 000 Palestiniens, progressivement chassés par l’expansion de plus de 200 000 extrémistes juifs. Il n‘en fallait pas plus pour faire exploser les territoires occupés et tout l’espace israélo-palestinien. En pleines cérémonies de fin du Ramadan, les violences ont éclaté sur l’esplanade des Mosquées, puis partout.
La justice israélienne n’approuve pas explicitement, mais elle ne se hâte pas non plus à trancher les litiges. Elle laisse simplement le déplacement de population se produire de facto. C’est donc aussi à cause d’elle que l’idée d’une solution à deux États est devenue pratiquement impossible, le grignotage continu des territoires occupés ayant privée ce schéma de toute viabilité. Plusieurs pays arabes (Bahreïn, Émirats arabes unis, Maroc, Soudan) ont normalisé leurs relations avec Israël, l’ex-administration Trump a transféré son ambassade à Jérusalem… Tout va dans le même sens : le Grand Israël prend forme – sous un régime d’apartheid – et plus personne ne semble à même d’arrêter ce processus destructeur autant qu’illégal.


Réagirait-on encore à l’annexion de Jérusalem Est ? Par des mots courroucés, certainement. Mais qui aurait la folie d’introduire la force du droit dans cette poudrière ? Pour le système des Nations Unies et toute la chaîne des institutions post-1945, fondées sur la Charte de San Francisco, se serait un terrible revers systémique. Accepter ce précédent reviendrait à entériner les conquêtes en Ukraine, Moldavie, Géorgie, etc. de la Russie de Poutine ou d’attribuer toute la Mer de Chine et les franges de l’Himalaya à la Chine. Ce serait aussi passer aux pertes et profit le droit international humanitaire et celui des conflits, dont dépendent les vies de centaines de millions d’innocents (à commencer par les 83 millions de civils déplacés ou exilés). Une ère de colonisation débridée et violente ne pourrait-elle pas s’en suivre, alors que les catastrophes climatiques suscitent des convoitises pour la terre et pour l’eau et qu’elles se concrétisent par des bruits de bottes ? Le monde n’en peut plus du conflit israélo-palestinien. Celui-ci use les énergies positives et menace la sécurité de l’Europe, où ses résonnances sociales et psychologiques sont multiples et mortifères. Cela fait des décennies que le contrôle de l’incendie depuis l’extérieur est perdu. Les pompiers de la Paix y renoncent. Il faut néanmoins espérer que de nouveaux acteurs, mieux pourvus en discernement et plus courageux politiquement, émergeront parmi les protagonistes. Plaise à Dieu !

* 4 mai – L’Occident en gants de velours

Quelle définition donner aux ‘’menaces mondiales’’ ? La liste pourrait en être très longue, mais quand ce sont les acteurs du G 7 qui en fixent les items, on est bien en présence d’un agenda occidental. Pour le coup, les ministres des Affaires étrangères des principales démocraties se sont réunis en présentiel – une habitude qui s’était perdue avec le Covid – à Londres, afin de coordonner les répliques de leur camp. Les représentants de l’UE, de l’Australie et de la Nouvelle Zélande, de l’Inde, de la Corée du Sud ainsi que de l’Asean s’y sont joints en qualité d’invités. Les consultations préfigurent les débats que conduiront les chefs d’Etat et de gouvernement, dans ce même cadre du G 7, en juin.
Protéger les démocraties. Ce n‘est plus un trait d’alarmisme malsain, mais bien une nécessité, tant les attaques et autres tentatives de déstabilisation politique se multiplient, venant de l’Est et du Sud. L’Etat de droit dépérit depuis longtemps, mais la société mondiale établie sur des règles édictées, admises et respectées, paraît-elle aussi bloquée, voire en danger. Les agressions-surprises par voie des mercenaires, les annexions territoriales, les expulsions de populations sont redevenues monnaie courante, sans doute plus encore que dans les années 1930. Chine, Libye, Ethiopie, Turquie et Russie sont bien sûr à l’ordre du jour des échanges. On ne les pointera pas forcément du doigt, au risque de les braquer, mais elles se reconnaîtront. Les chefs des diplomaties prendront mois de gants pour évoquer l’Iran, la Corée du Nord, la Somalie, la Syrie, le Sahel ou la Birmanie où sont à l’œuvre des régimes tueurs ou desperados.

Antony Blinken a marqué son souci de voir rétabli un « ordre international fondé sur des règles », pour sauver la paix mais aussi pour faire face aux défis globaux allant du dérèglement climatique à la relance économique post-pandémie. Au sein du club des riches, les campagnes de vaccination progressent vers une forme d’immunité collective, alors que, dans le Sud, d’autres pays affrontent des résurgences catastrophiques de la maladie Covid 19. Ce fossé béant face à la contagion devra être comblé pour parvenir à une sortie globale du cycle pandémique. Les ‘’7’’ devront contribuer à un dispositif mondial autour du programme Covax (accès universel aux vaccins) et d’aides matérielles au cas par cas, comme celles pratiquées pour l’Inde. Concernant le dérèglement climatique, enfin, le Royaume Uni veut démontrer que sa sortie de l’Europe ne handicape pas sa diplomatie et il cherche à maximiser les contributions annoncées par les pays riches e accueillant à Glasgow, en novembre, le sommet de la COP26.


Bonne chance, le G 7 ! Mais vous n’avez pas de mandat pour dénouer le désordre mondial. Ceci n’interdit pas d’afficher de l’exemplarité avec un zest d’intelligence et même d’audace. Renouveler l’image plutôt trouble de l’Occident dans ce monde où aucun autre acteur n’apparaît, non plus, ‘’sans tache ni reproche’’: quel défi exaltant !

* 22 avril – Perdre ou réparer la boule

America ‘s back ! La mobilisation internationale contre le dérèglement climatique est relancée, sous l’étendard de l’administration Biden. Oublié le grand ‘’trou noir’’ laissé par le mandat Trump, Washington fait un impressionnant come back dans l’accord de Paris en ambitionnant même d’en être le fer de lance. John Kerry, a battu le rappel des Européens, à Bruxelles (UE), et donné le signal d’une coopération renforcée pour fixer des objectifs plus ambitieux aux réductions des émissions de GES = dans le monde = d’ici 2030. ‘’Je viens renouveler le dialogue … à propos de notre coopération sur le climat, qui avait été extraordinaire dans la préparation de (l’accord de) Paris’’. Excuses pour la défaillance passée de l’Amérique et reprise de leadership : l’Amérique réapparaît en cœur verdoyant de l’écologie globale ! Si l’on y regardait de plus près, notamment la puissance des lobbies des énergies fossiles et le consumérisme vorace de l’’’American way of life’’, on n’en attendrait pas de grands miracles, tout en se félicitant de ce renfort tardif à la cause climatique venant de la première économie du monde.


Toujours est-il que Washington entend rajouter une couche aux acquis de l’accord COP 21, signé à Paris en 2015. Un sommet de deux jours en visio-conférence se tient à son initiative, pour consolider le processus. Limiter le réchauffement planétaire à moins de 2 C n’est plus qu’un slogan chimérique, au train où s’accumulent les émissions et les catastrophes climatiques. Il faudra hélas se résigner à ce que les progrès réalisés restent très en deçà des engagements pris. Il n’empêche que les Occidentaux veulent croire de nouvelles avancées possibles, à l’horizon de la COP 26 de novembre à Glasgow. Par rapport à la référence de 1990, l’UE s’est engagée, en décembre 2020, à relever son objectif de réduction de CO2 à 55 % ou plus, d’ici à 2030, dans l’espoir d’atteindre la neutralité carbone en 2050. Les Etats-Unis devraient bientôt annoncer des engagements à la mesure du rôle de premier plan qu’ils s’octroient dans la diplomatie verte et aussi, de leur responsabilité de premier pollueur mondial, avec la Chine.


John Kerry a réussi à se faire entendre des dirigeants chinois et russes, qui participeront au e-sommet, parmi les quarante chefs d’Etat et de gouvernement invités. Ce n’était pas gagné d’avance, tant sont nombreux et graves les motifs de raidissement et de confrontation entre les trois poids lourds du G5 du Conseil de Sécurité. Parviendra-t-on à faire de l’enjeu climatique une exception dans l’agenda ‘’hystérique’’ des relations internationales ? L’année s’annonce catastrophique en termes d’émissions de GES, mais aucune puissance ne prétend plus y être indifférente ou étrangère. Avec les yeux de Candide, on se prendrait à imaginer qu’une nouvelle forme de détente – certes, limitée aux grands enjeux partagés – va inculquer un brin de bon sens à ce monde en folie. Qu’en dites-vous ?

*13 avril – Qui paie l’impôt s’enrichit

Géopolitique, la taxation des firmes géantes ? Absolument : c’est l’un des rares leviers de pouvoir des Etats sur ces puissantes entreprises hégémoniques qui font la pluie et le beau temps à travers la planète. Depuis des décennies, l’Europe rêve – sans vraiment passer à l’acte – d’un monde où le système de de règles fiscales serait, sinon commun, en tout cas largement partagé pour ce qui est des gros contributeurs : ceux qui se jouent des frontières et des législations pour minimiser leurs impôts.

Ce ‘’level playing field’’, aujourd’hui l’administration Biden s’y attelle, dans un esprit de progressiste qui évoque le New Deal de Roosevelt. Janet Yellen, secrétaire au Trésor de Joe Biden, a ainsi défendu une concurrence fiscale équitable entre les multinationales de la planète : ‘’Ceci permettrait aux Etats de remplir leurs missions sans que le dumping fiscal planétaire ne tarisse leurs ressources financières’’… ‘’Nous travaillons avec les pays du G20 pour convenir d’un taux d’imposition mondial minimum sur les sociétés, qui puisse arrêter la course vers le bas’’. Dans cette logique, elle considère positivement le processus initié au sein de l’OCDE et que l’Europe ne parvient plus à faire avancer.
Cette prise de position encourageante intervient après que Joe Biden a lancé, à Pittsburgh, un gigantesque plan de relance économique de 2 200 milliards de dollars, qui sera abondé par la hausse de la taxation des entreprises de 21 % à 28 %. C’est aussi un élément central de la politique sociale des Démocrates, visant à rééquilibrer la dépense publique au profit des classes populaires. Ce programme requiert une contribution fiscale accrue des entreprises, le strict contraire de la politique ‘’pro-business’’ menée par D. Trump. Il prévoit de doubler la taxation forfaitaire des bénéfices réalisés par les multinationales hors du territoire des Etats-Unis, sans péréquation possible par le biais d’un quasi-paradis fiscal (à chaque pays, son dû fiscal ira en proportion de la valeur ajoutée générée sur son territoire).

Bien sûr, la fin des exceptions, échappatoires et autres paradis d’optimisation fiscale ne surviendra pas en un seul printemps – la résistance à l’impôt promet d’être être colossale – mais, au moins, la voie est ouverte. Comme le dit Biden : ‘’un pompier et un enseignant payent 22 % d’impôt. Amazon et 90 autres grandes entreprises ne payent pas un cent. Je vais mettre un terme à cela.’’ C’est dire, au passage, que les pernicieux GAFA seront aussi mis dans la boucle, une avancée que le gouvernement français souhaite par-dessus tout. Les paradis fiscaux et le big business qui les abreuvent privent les braves gens d’Occident de 1000 milliards $ de recettes ainsi détournées chaque année de la justice sociale ou du combat climatique. Si le virus n’était pas là, il devrait y avoir bal dans nos rues !

* 26 mars – Piqués au vif

Le comportement tortueux de la firme AstraZeneca en matière d’exportation du vaccin anti-Covid fait monter le ton entre le Royaume-Uni et l’Union européenne. Au point de déclencher une mini guerre commerciale. La Commission et les Etats membres de l’UE accusent l’entreprise anglo-suédoise de ralentir délibérément la livraison des doses qu’ils ont commandées. Un quart des quantités réservées seulement a effectivement été fourni, tandis qu’une partie de sa production (30 millions) au sein des trois établissements qu’elle possède sur le continent reste stockée sans destination connue. En sens inverse, pas une dose produite dans ses établissements britanniques n’a été dirigée vers l’Europe. Ce ne sont là que des indices de tripatouillage, mais ils parlent déjà d’un égoïsme carabiné. D’où une suspicion tacite que le gouvernement de sa Majesté – partie à la stratégie vaccinale de l’Union et servi par celle-ci – encouragerait – voire, aurait conçu – une manœuvre de détournement à son profit. A ce stade, se posent les questions du respect de la transparence et du devoir d’équité, qui amènent l’UE à renforcer son contrôle sur les exportations de vaccins.

Boris Johnson n’a pas une forte réputation de rectitude, comparé, par exemple, à Angela Merkel. Sa stratégie électoraliste consistant à faire oublier l’erreur magistrale du Brexit par un succès – très réel – sur la vaccination conduit à le croire très capable de coups bas. D’un autre côté, le fait que plus du tiers de la population britannique ait été vacciné reste en soi un accomplissement positif, dont il faut se féliciter. Doit-on alors laisser le torchon brûler et enfourcher le destrier idiot du ‘’nationalisme vaccinal’’, ce réflexe populiste que Charles Michel, le président du Conseil européen condamnait, le 19 mars, comme indigne de l’Europe. Et il avait raison. Engager la polémique avec Johnson serait rejouer la bataille perdant-perdant du Brexit. Il a été confortablement élu et sa moralité n’est pas une exception dans le monde politique. Il faudra donc faire avec lui et poursuivre de façon déterminée les négociations sur les nombreux chapitres non-résolus du partenariat post-Brexit. Ceci implique une certaine retenue d’expression dans une relation qui doit se poursuivre, dense et dépassionnée.

En revanche, AstraZeneca ne doit pas établir impunément un précédent de dissimulation et de discrimination, dans une situation d’urgence sanitaire solidaire. C’est à la Commission européenne d’enquêter et de réclamer, le cas échéant, des indemnisations à cette firme. Que sa mauvaise réputation éloigne le public européen de ses produits n’est pas très grave, au moment où des sérums concurrents vont affluer  sur le marché européen. Une seconde injection effectuée avec Spoutnik V pourrait d’ailleurs fournir une alternative fonctionnelle. En pleine confusion, nos médias répercutent les très sévères jugements du gouvernement chinois, de l’OMS et de certaines ONG, comme quoi les Européens égoïstes ont sur-commandé des vaccins et en accaparent deux à trois fois les besoins de leur population, pour embrayer, en rubrique suivante, sur le grave déficit de vaccins à l’origine des retards de leurs campagnes d’immunisation. Qui croire ? Cette pandémie nous fait tous  »muter » en bourriques.

* 26 février – Du juridique dans le gaz

L’accord de Paris sur le climat serait-il hors-la-loi ? Depuis décembre 1994, la question se pose, celle du droit à discriminer les énergies fossiles et les entreprises énergétiques qui investissent dans les émissions de CO 2. Le privilège de ‘’faire son beurre’’ tout en augmentant le dérèglement climatique avait été sanctifié, gravé dans le marbre vingt ans avant l’impératif urgent de faire le contraire, tel que consacré par la COP 21. Instaurer des politiques climatiques et limiter l’augmentation planétaire de la température à deux ou trois degrés avant la fin du siècle revient à contrevenir au droit. L’instrument juridique tordu qui donne le pas au profit des investisseurs dans l’énergie (propre ou sale) sur l’urgence ressentie par l’humanité s’intitule ‘’ Traité sur la charte de l’énergie’’. Il est entré en vigueur en 1998, a été ratifié par 53 Etats et garantit aux géants des énergies fossiles que les fonds qu’ils y consacrent seront bétonnés dans la durée. Celle-ci est d’au moins vingt ans après sa dénonciation, pour les Etats qui – comme l’Italie en 2006 – sortiraient du Traité. Tout différend est soumis, à cet effet, à une cour d’arbitrage d’arbitrage privée. Aux termes de cette procédure  »de marché », toute firme s’estimant lésée pourra se faire accorder par l’Etat qu’elle incrimine, des dédommagements considérables (en milliards d’€uros), quel que soit ses dommages à l’environnement et à la santé publique. Rien de mieux pour dissuader les gouvernements d’instaurer des politiques climatiques volontaristes. L’Allemagne et les Pays Bas, qui ont tenté un réajustement de leur mix énergétique, s’y sont cassé les dents. Une entreprise française, Vermillon, dénonce la – peu hardie – stratégie française en Conseil d’Etat et tente d’opérer un blocage. On marche sur les mains !

Ce Traité méconnu est un pur produit de l’idéologie américaine de dérégulation des années Clinton et Bush, époque où la liberté absolue des marchés valait panacée pour assurer l’optimum économique et corollairement, l’intervention étatique dans l’économie constituait le mal absolu. Pressions ou effet de mode, l’Europe a malheureusement adopté ce mode de raisonnement aux effets désastreux. La France a très discrètement ratifié le traité, sous la cohabitation Balladur. Le TCE peut inhiber efficacement la lutte contre le réchauffement climatique en la rendant contestable, plus coûteuse, et judiciairement risquée. Ses mécanismes exposent à des dédommagements conséquents les gouvernements qui tenteraient d’interdire des projets de forage ou d’extraction minière en revenant sur des contrats signés. Au sein de l’Union européenne, le TCE ‘’blinde’’ près de 350 milliards d’€uros d’investissements (le double du budget annuel de l’UE) dans les infrastructures fossiles. Ce, pour une part majeure, au Royaume Uni et en Suisse. Les trois quarts concernent le gaz, le pétrole et l’industrie du pipeline. En théorie, les énergies renouvelables bénéficient de la même protection mais dans la pratique aucun recours n’a été fait les concernant. Comment les signataires de l’Accord de Paris ont-ils pu oser crier victoire, sachant tout cela ?

* 25 février – Piqure de rappel au devoir de solidarité

Après avoir tant décrié l’égoïsme des pays riches face à la pandémie, réjouissons nous : la coopération internationale refait surface dans la lutte contre le Covid-19. Le sommet du G7, le 19 février, a dit vouloir faire de 2021 un  »tournant pour le multilatéralisme » et dépasser le nationalisme vaccinal de ces derniers mois. America’s coming back ! Les Etats Unis vont contribuer, à hauteur de 4,3 milliards de dollars à l’accélérateur ACT, un mécanisme de financement qui fait partie du dispositif Covax, mis en place par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Dans le même mouvement, l’administration Biden réintègre l’OMS. Deux pas importants sont donc franchi, ouvrant un accès solidaire = effectif = pour les populations du Sud à l’immunisation collective. Sur une échelle planétaire, deux milliards de doses y seront affectés cette année. Des premiers lots sont livrés, ce jour-même, au Ghana; demain, à la Côte d’Ivoire, etc


Les membres du G 7 affirment aussi leur engagement sur le programme Covax et sur la distribution équitable du vaccin. Les ‘’surachats’’ de doses vaccinales par les pays capables d’y procéder s’expliquent largement par le pari qui a été fait, très en amont, sur la mise au point des vaccins, leur production, leur commercialisation. Combien de ces tentatives déboucheraient réellement, combien finiraient en impasse, quelle proportion des commandes faites au ‘’Big Pharma’’ pourrait être honorée ? Les commandes ont été opérées à l’aveuglette en intégrant une forte marge de précaution. Les laboratoires s’étant révélés bien plus performants que l’on s’y attendait, le monde industriel se retrouve – pas à présent, mais à terme d’une année ou deux – détenteur d’un milliard de doses en excès de ses besoins. Pour les Nations Unies, Antonio Guterres, s’inquiète que, seuls, dix pays aient pu administrer 75 % des vaccins, tandis que plus de 130 n’avaient reçu aucune dose. Il a raison, mais il ne faudrait pas résumer ce décalage inquiétant au seul facteur financier. La mauvaise qualité des chaines logistiques (souvent incompatibles avec la conservation des produits), le manque d’infrastructures médicales, de personnels et de transports, enfin l’organisation déficiente des services publics – largement inexistants en Afrique – comme, parfois, le désintérêt du politique pour les populations restent autant de pierres d’achoppement. Ceci crée des tensions à l’heure où, sur ce continent, le nombre de contaminations a bondi de 40 % par rapport au mois précédent. Par décence, n’évoquons pas trop l’expansion galopante des zones de guerre au Sahel, en Afrique centrale, depuis peu, en Afrique de l’Ouest et la montée concomitante du flux des déplacés et réfugiés. Cela tiendrait du miracle que, dans de telles conditions, l’Afrique toute entière puisse un jour être vaccinée.

La question de l’extinction de la pandémie rejoint en fait celle du développement humain, de la paix et de la gouvernance. Le Nord comme le Sud doivent s’y atteler solidairement. Ce n’est pas une affaire de  »tout ou rien », de  »maintenant ou jamais », mais une dynamique de petits progrès déterminés et constants, qui peut changer la donne pour l’Humanité (avec un H majuscule) interdépendante et pour la planète.

* 17 février – Panne-Covid

Dans leur combat contre le virus, les démocraties d’Europe pratiquent un chemin de crête entre la quarantaine stricte et le ‘’vivre avec ‘’. L’empirisme se niche dans l’urgence et le secret d’Etat et on alterne, en fonction de la propagation du virus et de la capacité disponible des hôpitaux, des mesures de restriction graduées puis des concessions à la frustration sociale. En l’absence d’un véritable débat, parlementaire ou populaire, la parole et les options prophylactiques appartiennent à un conseil scientifique un peu anonyme et enfermé dans son savoir théorique. Les décisions restent en fait hypercentralisées et d’application nationale uniforme. En France, c’est le Conseil de défense qui les dicte, sous l’autorité décisive du président de la République. Le public n’a pas à en connaître la genèse ni les motifs exacts. Comment, au niveau du citoyen qui observe les multiples dysfonctionnements du ‘’système’’, se fier à une perspective durable, à une ligne d’action stable et compréhensible, à une échéance libératoire ? Il se contentera de prier ou de grogner pour que soit évitée la répétition des erreurs passées.

Certains spécialistes plaident pour un alignement de l’Europe sur la stratégie « Zéro Covid », qui vise à éradiquer totalement la circulation du coronavirus dans une zone de contagion donnée (délimitée), grâce à des mesures draconiennes dès que des cas apparaissent. En bref : purger complètement le réservoir de germes, très en amont (grâce aux tests) et contrôler les foyers d’infection sans aucune concession libérale aux populations isolées et traitées. Parallèlement, la vie normale peut alors se poursuivre dans les zones où le virus ne circule pas. Faible nombre de décès, quasi-continuité de la vie économique, reprise ensuite de la vie sociale et des activités scolaires, de loisir et sportives, désengorgement des infrastructures sanitaires, tels sont les avantages significatifs que ces pays en ont tirés. Cette approche a fait ses preuves en Asie et en Océanie, dans des pays tels la Chine, Taiwan, la Nouvelle Zélande, l’Australie, etc., mais est-elle applicable en Europe ?

L’option « Zéro Covid » paraît nettement préférable à la « ‘stratégie de mitigation’’ des pays occidentaux, qui organise, entre deux vagues d’épidémie, un ‘’vivre avec’’ le virus plutôt inquiétant. En Europe », la mobilité n‘est pas plus grande, ni la densité de population plus forte qu’à Taiwan, Singapour ou qu’en Chine populaire. Et, avec la fermeture actuelle des frontières, la ‘’contamination par l’extérieur’’ ne joue plus. L’organisation territoriale en sous-divisions (de la municipalité à la région) permettrait une application bien plus ciblée des mesures évitant de généraliser la détresse du corps social. Alors, pourquoi ? Cherchons peut-être les explications dans les vieux réflexes westphaliens ou jacobins qu’ont les détenteurs du pouvoir, dans l’effacement forcé des corps intermédiaires, dans la peur de la bureaucratie de perdre le contrôle ou de devoir rendre compte devant la justice. Considérons aussi le mille-feuilles figé de nos institutions, notamment dans la santé, la paresse des médias, qui ne pensent plus et n’aide plus à penser, la sacro-sainte méfiance qui préside partout aux affaires publiques. L’état d’urgence et ses multiples avatars inutiles ont effrité nos libertés mais aussi notre volonté de réagir. Une panne de vision générale nous paralyse et nous accable. Pas joyeux !

* 5 février – ‘’L’Affaire du siècle »

Le qualificatif paraît pompeux, mais il s’agit d’un pas symbolique qui pourrait faire bouger les données du problème. Le tribunal administratif de Paris vient d’incriminer l’État français d’inaction climatique. Ce sont des décennies de double langage et de négligence qui ont été jugées et cette condamnation morale comporte au moins deux dimensions : une critique systémique sur l’incapacité des institutions politiques à tenir leurs engagements et aussi une valeur de précédent à l’international. Ce n’est pas un cas unique de ‘’judiciarisation de l’urgence climatique’’, mais les ONG saluent cette victoire pour le moins inattendue « dans un pays de hiérarchie verticale comme la France. Le tribunal accorde un délai de deux mois au Gouvernement pour qu’il accorde ses actes à ses propres décisions politiques. Hormis ce devoir de suivi opérationnel, il ne pourra pas dicter ses propres exigences, du fait de la séparation des pouvoirs.


Ce jugement n’en est pas moins révolutionnaire. D’abord, il rompt avec une forme de respect complaisant de la justice administrative à l’égard du ‘’Dieu-Etat’’. Il adopte un type de délibéré qui évoquerait plutôt la justice (indépendante) du Siège. Il vient sanctionner tout ce que n’a pas été fait, notamment sous Emmanuel Macron. Surtout, il place l’Etat et la société civile, représentée par cinq ONG, sur un strict plan d’égalité. Enfin, il laisse entrevoir une possible extension d’une telle démarche judiciaire à d’autres domaines de la gouvernance : les libertés, les droits sociaux opposables, la sécurité, l’asile, etc. tous domaines où les actes et leurs résultats ne se conforment pas toujours à la parole publique. Le double langage est une forme de médiocrité très pratiquée en politique, où la ‘’com’’ est trop généralement perçue comme dispensant des actes, l’effet de court terme visé comme plus ‘’payant’’ électoralement que la mobilisation de moyens et la détermination, dans la durée. Ainsi, parmi 165 Etats étudiés, le Financial Times place cette année la France dans la catégorie ‘’démocraties déficientes’’, une dégradation forte sur un an, qui repousse la Patrie des Lumières dans se sombres ténèbres fort loin de la Norvège (° 1). Le pire est que les citoyens s’accoutument et se soumettent à la ligne de fracture entre le boniment et l’action concrète, sans trop s’offusquer de cette forme de duplicité, voire de tromperie, dans le (dys)fonctionnement de la démocratie. Tout cela serait ‘’dans l’ordre des choses’’, suppose-t-on. Car la question touche aussi à la psychologie citoyenne : un gouvernement qui promettrait peu mais tiendrait parole aurait-il sa chance, dans une élection, face à des concurrents mythomanes, qui savent enjôler les imaginations ? Il y a une décennie, la réponse aurait été non. Aujourd’hui : plutôt oui, c’est à craindre.


Le gouvernement a jusqu’au 19 février pour lui fournir les preuves de la réalité de son action contre le réchauffement climatique. Un second ‘’round’’ se jouera en appel, lors de la prochaine audition du Conseil d’État, laquelle conditionnera le jugement définitif du tribunal administratif de Paris. Le Conseil d’État dira alors s’il valide les réponses apportées par le gouvernement ou si, au contraire, il ordonne à celui-ci de revoir la mise en œuvre de ses politiques bâclées ou oubliées. Les associations ont eu l’intelligence de fixer à un €uro symbolique la réparation du préjudice. Comme prix fixé à la sincérité de la lutte climatique et à la démocratie, ce simple €uro pourrait changer la face du Pays et au-delà.