*13 avril – Qui paie l’impôt s’enrichit

Géopolitique, la taxation des firmes géantes ? Absolument : c’est l’un des rares leviers de pouvoir des Etats sur ces puissantes entreprises hégémoniques qui font la pluie et le beau temps à travers la planète. Depuis des décennies, l’Europe rêve – sans vraiment passer à l’acte – d’un monde où le système de de règles fiscales serait, sinon commun, en tout cas largement partagé pour ce qui est des gros contributeurs : ceux qui se jouent des frontières et des législations pour minimiser leurs impôts.

Ce ‘’level playing field’’, aujourd’hui l’administration Biden s’y attelle, dans un esprit de progressiste qui évoque le New Deal de Roosevelt. Janet Yellen, secrétaire au Trésor de Joe Biden, a ainsi défendu une concurrence fiscale équitable entre les multinationales de la planète : ‘’Ceci permettrait aux Etats de remplir leurs missions sans que le dumping fiscal planétaire ne tarisse leurs ressources financières’’… ‘’Nous travaillons avec les pays du G20 pour convenir d’un taux d’imposition mondial minimum sur les sociétés, qui puisse arrêter la course vers le bas’’. Dans cette logique, elle considère positivement le processus initié au sein de l’OCDE et que l’Europe ne parvient plus à faire avancer.
Cette prise de position encourageante intervient après que Joe Biden a lancé, à Pittsburgh, un gigantesque plan de relance économique de 2 200 milliards de dollars, qui sera abondé par la hausse de la taxation des entreprises de 21 % à 28 %. C’est aussi un élément central de la politique sociale des Démocrates, visant à rééquilibrer la dépense publique au profit des classes populaires. Ce programme requiert une contribution fiscale accrue des entreprises, le strict contraire de la politique ‘’pro-business’’ menée par D. Trump. Il prévoit de doubler la taxation forfaitaire des bénéfices réalisés par les multinationales hors du territoire des Etats-Unis, sans péréquation possible par le biais d’un quasi-paradis fiscal (à chaque pays, son dû fiscal ira en proportion de la valeur ajoutée générée sur son territoire).

Bien sûr, la fin des exceptions, échappatoires et autres paradis d’optimisation fiscale ne surviendra pas en un seul printemps – la résistance à l’impôt promet d’être être colossale – mais, au moins, la voie est ouverte. Comme le dit Biden : ‘’un pompier et un enseignant payent 22 % d’impôt. Amazon et 90 autres grandes entreprises ne payent pas un cent. Je vais mettre un terme à cela.’’ C’est dire, au passage, que les pernicieux GAFA seront aussi mis dans la boucle, une avancée que le gouvernement français souhaite par-dessus tout. Les paradis fiscaux et le big business qui les abreuvent privent les braves gens d’Occident de 1000 milliards $ de recettes ainsi détournées chaque année de la justice sociale ou du combat climatique. Si le virus n’était pas là, il devrait y avoir bal dans nos rues !

* 26 mars – Piqués au vif

Le comportement tortueux de la firme AstraZeneca en matière d’exportation du vaccin anti-Covid fait monter le ton entre le Royaume-Uni et l’Union européenne. Au point de déclencher une mini guerre commerciale. La Commission et les Etats membres de l’UE accusent l’entreprise anglo-suédoise de ralentir délibérément la livraison des doses qu’ils ont commandées. Un quart des quantités réservées seulement a effectivement été fourni, tandis qu’une partie de sa production (30 millions) au sein des trois établissements qu’elle possède sur le continent reste stockée sans destination connue. En sens inverse, pas une dose produite dans ses établissements britanniques n’a été dirigée vers l’Europe. Ce ne sont là que des indices de tripatouillage, mais ils parlent déjà d’un égoïsme carabiné. D’où une suspicion tacite que le gouvernement de sa Majesté – partie à la stratégie vaccinale de l’Union et servi par celle-ci – encouragerait – voire, aurait conçu – une manœuvre de détournement à son profit. A ce stade, se posent les questions du respect de la transparence et du devoir d’équité, qui amènent l’UE à renforcer son contrôle sur les exportations de vaccins.

Boris Johnson n’a pas une forte réputation de rectitude, comparé, par exemple, à Angela Merkel. Sa stratégie électoraliste consistant à faire oublier l’erreur magistrale du Brexit par un succès – très réel – sur la vaccination conduit à le croire très capable de coups bas. D’un autre côté, le fait que plus du tiers de la population britannique ait été vacciné reste en soi un accomplissement positif, dont il faut se féliciter. Doit-on alors laisser le torchon brûler et enfourcher le destrier idiot du ‘’nationalisme vaccinal’’, ce réflexe populiste que Charles Michel, le président du Conseil européen condamnait, le 19 mars, comme indigne de l’Europe. Et il avait raison. Engager la polémique avec Johnson serait rejouer la bataille perdant-perdant du Brexit. Il a été confortablement élu et sa moralité n’est pas une exception dans le monde politique. Il faudra donc faire avec lui et poursuivre de façon déterminée les négociations sur les nombreux chapitres non-résolus du partenariat post-Brexit. Ceci implique une certaine retenue d’expression dans une relation qui doit se poursuivre, dense et dépassionnée.

En revanche, AstraZeneca ne doit pas établir impunément un précédent de dissimulation et de discrimination, dans une situation d’urgence sanitaire solidaire. C’est à la Commission européenne d’enquêter et de réclamer, le cas échéant, des indemnisations à cette firme. Que sa mauvaise réputation éloigne le public européen de ses produits n’est pas très grave, au moment où des sérums concurrents vont affluer  sur le marché européen. Une seconde injection effectuée avec Spoutnik V pourrait d’ailleurs fournir une alternative fonctionnelle. En pleine confusion, nos médias répercutent les très sévères jugements du gouvernement chinois, de l’OMS et de certaines ONG, comme quoi les Européens égoïstes ont sur-commandé des vaccins et en accaparent deux à trois fois les besoins de leur population, pour embrayer, en rubrique suivante, sur le grave déficit de vaccins à l’origine des retards de leurs campagnes d’immunisation. Qui croire ? Cette pandémie nous fait tous  »muter » en bourriques.

* 26 février – Du juridique dans le gaz

L’accord de Paris sur le climat serait-il hors-la-loi ? Depuis décembre 1994, la question se pose, celle du droit à discriminer les énergies fossiles et les entreprises énergétiques qui investissent dans les émissions de CO 2. Le privilège de ‘’faire son beurre’’ tout en augmentant le dérèglement climatique avait été sanctifié, gravé dans le marbre vingt ans avant l’impératif urgent de faire le contraire, tel que consacré par la COP 21. Instaurer des politiques climatiques et limiter l’augmentation planétaire de la température à deux ou trois degrés avant la fin du siècle revient à contrevenir au droit. L’instrument juridique tordu qui donne le pas au profit des investisseurs dans l’énergie (propre ou sale) sur l’urgence ressentie par l’humanité s’intitule ‘’ Traité sur la charte de l’énergie’’. Il est entré en vigueur en 1998, a été ratifié par 53 Etats et garantit aux géants des énergies fossiles que les fonds qu’ils y consacrent seront bétonnés dans la durée. Celle-ci est d’au moins vingt ans après sa dénonciation, pour les Etats qui – comme l’Italie en 2006 – sortiraient du Traité. Tout différend est soumis, à cet effet, à une cour d’arbitrage d’arbitrage privée. Aux termes de cette procédure  »de marché », toute firme s’estimant lésée pourra se faire accorder par l’Etat qu’elle incrimine, des dédommagements considérables (en milliards d’€uros), quel que soit ses dommages à l’environnement et à la santé publique. Rien de mieux pour dissuader les gouvernements d’instaurer des politiques climatiques volontaristes. L’Allemagne et les Pays Bas, qui ont tenté un réajustement de leur mix énergétique, s’y sont cassé les dents. Une entreprise française, Vermillon, dénonce la – peu hardie – stratégie française en Conseil d’Etat et tente d’opérer un blocage. On marche sur les mains !

Ce Traité méconnu est un pur produit de l’idéologie américaine de dérégulation des années Clinton et Bush, époque où la liberté absolue des marchés valait panacée pour assurer l’optimum économique et corollairement, l’intervention étatique dans l’économie constituait le mal absolu. Pressions ou effet de mode, l’Europe a malheureusement adopté ce mode de raisonnement aux effets désastreux. La France a très discrètement ratifié le traité, sous la cohabitation Balladur. Le TCE peut inhiber efficacement la lutte contre le réchauffement climatique en la rendant contestable, plus coûteuse, et judiciairement risquée. Ses mécanismes exposent à des dédommagements conséquents les gouvernements qui tenteraient d’interdire des projets de forage ou d’extraction minière en revenant sur des contrats signés. Au sein de l’Union européenne, le TCE ‘’blinde’’ près de 350 milliards d’€uros d’investissements (le double du budget annuel de l’UE) dans les infrastructures fossiles. Ce, pour une part majeure, au Royaume Uni et en Suisse. Les trois quarts concernent le gaz, le pétrole et l’industrie du pipeline. En théorie, les énergies renouvelables bénéficient de la même protection mais dans la pratique aucun recours n’a été fait les concernant. Comment les signataires de l’Accord de Paris ont-ils pu oser crier victoire, sachant tout cela ?

* 25 février – Piqure de rappel au devoir de solidarité

Après avoir tant décrié l’égoïsme des pays riches face à la pandémie, réjouissons nous : la coopération internationale refait surface dans la lutte contre le Covid-19. Le sommet du G7, le 19 février, a dit vouloir faire de 2021 un  »tournant pour le multilatéralisme » et dépasser le nationalisme vaccinal de ces derniers mois. America’s coming back ! Les Etats Unis vont contribuer, à hauteur de 4,3 milliards de dollars à l’accélérateur ACT, un mécanisme de financement qui fait partie du dispositif Covax, mis en place par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Dans le même mouvement, l’administration Biden réintègre l’OMS. Deux pas importants sont donc franchi, ouvrant un accès solidaire = effectif = pour les populations du Sud à l’immunisation collective. Sur une échelle planétaire, deux milliards de doses y seront affectés cette année. Des premiers lots sont livrés, ce jour-même, au Ghana; demain, à la Côte d’Ivoire, etc


Les membres du G 7 affirment aussi leur engagement sur le programme Covax et sur la distribution équitable du vaccin. Les ‘’surachats’’ de doses vaccinales par les pays capables d’y procéder s’expliquent largement par le pari qui a été fait, très en amont, sur la mise au point des vaccins, leur production, leur commercialisation. Combien de ces tentatives déboucheraient réellement, combien finiraient en impasse, quelle proportion des commandes faites au ‘’Big Pharma’’ pourrait être honorée ? Les commandes ont été opérées à l’aveuglette en intégrant une forte marge de précaution. Les laboratoires s’étant révélés bien plus performants que l’on s’y attendait, le monde industriel se retrouve – pas à présent, mais à terme d’une année ou deux – détenteur d’un milliard de doses en excès de ses besoins. Pour les Nations Unies, Antonio Guterres, s’inquiète que, seuls, dix pays aient pu administrer 75 % des vaccins, tandis que plus de 130 n’avaient reçu aucune dose. Il a raison, mais il ne faudrait pas résumer ce décalage inquiétant au seul facteur financier. La mauvaise qualité des chaines logistiques (souvent incompatibles avec la conservation des produits), le manque d’infrastructures médicales, de personnels et de transports, enfin l’organisation déficiente des services publics – largement inexistants en Afrique – comme, parfois, le désintérêt du politique pour les populations restent autant de pierres d’achoppement. Ceci crée des tensions à l’heure où, sur ce continent, le nombre de contaminations a bondi de 40 % par rapport au mois précédent. Par décence, n’évoquons pas trop l’expansion galopante des zones de guerre au Sahel, en Afrique centrale, depuis peu, en Afrique de l’Ouest et la montée concomitante du flux des déplacés et réfugiés. Cela tiendrait du miracle que, dans de telles conditions, l’Afrique toute entière puisse un jour être vaccinée.

La question de l’extinction de la pandémie rejoint en fait celle du développement humain, de la paix et de la gouvernance. Le Nord comme le Sud doivent s’y atteler solidairement. Ce n’est pas une affaire de  »tout ou rien », de  »maintenant ou jamais », mais une dynamique de petits progrès déterminés et constants, qui peut changer la donne pour l’Humanité (avec un H majuscule) interdépendante et pour la planète.

* 17 février – Panne-Covid

Dans leur combat contre le virus, les démocraties d’Europe pratiquent un chemin de crête entre la quarantaine stricte et le ‘’vivre avec ‘’. L’empirisme se niche dans l’urgence et le secret d’Etat et on alterne, en fonction de la propagation du virus et de la capacité disponible des hôpitaux, des mesures de restriction graduées puis des concessions à la frustration sociale. En l’absence d’un véritable débat, parlementaire ou populaire, la parole et les options prophylactiques appartiennent à un conseil scientifique un peu anonyme et enfermé dans son savoir théorique. Les décisions restent en fait hypercentralisées et d’application nationale uniforme. En France, c’est le Conseil de défense qui les dicte, sous l’autorité décisive du président de la République. Le public n’a pas à en connaître la genèse ni les motifs exacts. Comment, au niveau du citoyen qui observe les multiples dysfonctionnements du ‘’système’’, se fier à une perspective durable, à une ligne d’action stable et compréhensible, à une échéance libératoire ? Il se contentera de prier ou de grogner pour que soit évitée la répétition des erreurs passées.

Certains spécialistes plaident pour un alignement de l’Europe sur la stratégie « Zéro Covid », qui vise à éradiquer totalement la circulation du coronavirus dans une zone de contagion donnée (délimitée), grâce à des mesures draconiennes dès que des cas apparaissent. En bref : purger complètement le réservoir de germes, très en amont (grâce aux tests) et contrôler les foyers d’infection sans aucune concession libérale aux populations isolées et traitées. Parallèlement, la vie normale peut alors se poursuivre dans les zones où le virus ne circule pas. Faible nombre de décès, quasi-continuité de la vie économique, reprise ensuite de la vie sociale et des activités scolaires, de loisir et sportives, désengorgement des infrastructures sanitaires, tels sont les avantages significatifs que ces pays en ont tirés. Cette approche a fait ses preuves en Asie et en Océanie, dans des pays tels la Chine, Taiwan, la Nouvelle Zélande, l’Australie, etc., mais est-elle applicable en Europe ?

L’option « Zéro Covid » paraît nettement préférable à la « ‘stratégie de mitigation’’ des pays occidentaux, qui organise, entre deux vagues d’épidémie, un ‘’vivre avec’’ le virus plutôt inquiétant. En Europe », la mobilité n‘est pas plus grande, ni la densité de population plus forte qu’à Taiwan, Singapour ou qu’en Chine populaire. Et, avec la fermeture actuelle des frontières, la ‘’contamination par l’extérieur’’ ne joue plus. L’organisation territoriale en sous-divisions (de la municipalité à la région) permettrait une application bien plus ciblée des mesures évitant de généraliser la détresse du corps social. Alors, pourquoi ? Cherchons peut-être les explications dans les vieux réflexes westphaliens ou jacobins qu’ont les détenteurs du pouvoir, dans l’effacement forcé des corps intermédiaires, dans la peur de la bureaucratie de perdre le contrôle ou de devoir rendre compte devant la justice. Considérons aussi le mille-feuilles figé de nos institutions, notamment dans la santé, la paresse des médias, qui ne pensent plus et n’aide plus à penser, la sacro-sainte méfiance qui préside partout aux affaires publiques. L’état d’urgence et ses multiples avatars inutiles ont effrité nos libertés mais aussi notre volonté de réagir. Une panne de vision générale nous paralyse et nous accable. Pas joyeux !

* 5 février – ‘’L’Affaire du siècle »

Le qualificatif paraît pompeux, mais il s’agit d’un pas symbolique qui pourrait faire bouger les données du problème. Le tribunal administratif de Paris vient d’incriminer l’État français d’inaction climatique. Ce sont des décennies de double langage et de négligence qui ont été jugées et cette condamnation morale comporte au moins deux dimensions : une critique systémique sur l’incapacité des institutions politiques à tenir leurs engagements et aussi une valeur de précédent à l’international. Ce n’est pas un cas unique de ‘’judiciarisation de l’urgence climatique’’, mais les ONG saluent cette victoire pour le moins inattendue « dans un pays de hiérarchie verticale comme la France. Le tribunal accorde un délai de deux mois au Gouvernement pour qu’il accorde ses actes à ses propres décisions politiques. Hormis ce devoir de suivi opérationnel, il ne pourra pas dicter ses propres exigences, du fait de la séparation des pouvoirs.


Ce jugement n’en est pas moins révolutionnaire. D’abord, il rompt avec une forme de respect complaisant de la justice administrative à l’égard du ‘’Dieu-Etat’’. Il adopte un type de délibéré qui évoquerait plutôt la justice (indépendante) du Siège. Il vient sanctionner tout ce que n’a pas été fait, notamment sous Emmanuel Macron. Surtout, il place l’Etat et la société civile, représentée par cinq ONG, sur un strict plan d’égalité. Enfin, il laisse entrevoir une possible extension d’une telle démarche judiciaire à d’autres domaines de la gouvernance : les libertés, les droits sociaux opposables, la sécurité, l’asile, etc. tous domaines où les actes et leurs résultats ne se conforment pas toujours à la parole publique. Le double langage est une forme de médiocrité très pratiquée en politique, où la ‘’com’’ est trop généralement perçue comme dispensant des actes, l’effet de court terme visé comme plus ‘’payant’’ électoralement que la mobilisation de moyens et la détermination, dans la durée. Ainsi, parmi 165 Etats étudiés, le Financial Times place cette année la France dans la catégorie ‘’démocraties déficientes’’, une dégradation forte sur un an, qui repousse la Patrie des Lumières dans se sombres ténèbres fort loin de la Norvège (° 1). Le pire est que les citoyens s’accoutument et se soumettent à la ligne de fracture entre le boniment et l’action concrète, sans trop s’offusquer de cette forme de duplicité, voire de tromperie, dans le (dys)fonctionnement de la démocratie. Tout cela serait ‘’dans l’ordre des choses’’, suppose-t-on. Car la question touche aussi à la psychologie citoyenne : un gouvernement qui promettrait peu mais tiendrait parole aurait-il sa chance, dans une élection, face à des concurrents mythomanes, qui savent enjôler les imaginations ? Il y a une décennie, la réponse aurait été non. Aujourd’hui : plutôt oui, c’est à craindre.


Le gouvernement a jusqu’au 19 février pour lui fournir les preuves de la réalité de son action contre le réchauffement climatique. Un second ‘’round’’ se jouera en appel, lors de la prochaine audition du Conseil d’État, laquelle conditionnera le jugement définitif du tribunal administratif de Paris. Le Conseil d’État dira alors s’il valide les réponses apportées par le gouvernement ou si, au contraire, il ordonne à celui-ci de revoir la mise en œuvre de ses politiques bâclées ou oubliées. Les associations ont eu l’intelligence de fixer à un €uro symbolique la réparation du préjudice. Comme prix fixé à la sincérité de la lutte climatique et à la démocratie, ce simple €uro pourrait changer la face du Pays et au-delà.

* 02 février – Vodka dans le gaz

En chantier sous la mer Baltique, le gazoduc Nord Stream 2 reliera sur 1200 km la Russie à l’Allemagne. L’ouvrage, d’un coût de 12 milliards d’euros, est en phase finale de réalisation. Gazprom en a financé la moitié, complétée par cinq entreprises européennes, dont Engie. Selon les plans, Nord Stream 2 devrait entrer en service en 2022, échéance à laquelle il doublera les capacités de Nord Stream 1, déjà en opération. Ses 55 milliards de mètres cubes de débit pèseront lourd dans l’avenir énergétique de l’Europe. Autant dire qu’à l’heure où beaucoup s’interrogent sur la pertinence d’investissements géants dans l’énergie fossile, il constitue, pour Moscou, un levier majeur pour consolider son emprise énergétique sur le Nord de l’Europe occidentale.


Par rapport à cet état des lieux gênant, comment situer les réactions qu’ont provoquées l’empoisonnement au Novitchok de l’opposant russe Alexeï Navalny, son arrestation au retour dans son pays, la répression aveugle à laquelle se trouvent confrontés, dans plus de cent villes russes, des dizaines de milliers de manifestants courageux et pacifiques, protestant sous le mot d’ordre légitime de l’anticorruption ? Doit-on renoncer à ce coûteux projet déjà réalisé à 90 % et perdre l’investissement qu’on y a mis ? Devrait-on, d’ailleurs, s’abonner éternellement au gaz naturel russe, voire au gaz tout court quelle que soit sa source ? Doit-on inverser le levier de contrainte et mettre en difficulté l’industrie = et la politique = de la Russie ? Devrait-on alors politiser les fourniture de matières premières, au risque de déclencher une guerre de blocus et toute une série de représailles ? Un abandon de ce projet aurait en effet de graves conséquences pour Moscou, dont l’économie dépend fortement de ses exportations de gaz.

Les questions se précipitent au sein de l’Union européenne, mettant en jeu des intérêts de natures différentes.
Car la pression monte et plusieurs Etats-membres demandent désormais l’abandon du projet, surtout ceux d’Europe de l’est, qui redoutent cette emprise russe sur la Baltique… et sur Berlin. Bien avant l’affaire Navalny, les États-Unis et une partie des Européens se méfiaient déjà d’une dépendance croissante vis-à-vis du gaz russe. Le Parlement européen a ainsi voté l’arrêt du chantier, sans détenir de pouvoir de décision en la matière. L’Allemagne se trouve au cœur des transactions privées pour la réalisation de Nord Stream 2, car il y va de son approvisionnement stratégique, à un niveau qui crée réellement une dépendance. Elle aurait les pires difficultés à se dégager de ses obligations contractuelles et à se tourner vers d’autres sources. Par la voie de sa diplomatie, Paris l’y incite néanmoins, créant les conditions d’une controverse au sein de l’UE. Il n‘aurait sans doute pas fallu laisser Engie s’aventurer dans ce guêpier mais investir plutôt dans le développement d’énergies nouvelles. On aurait pu aussi anticiper le vieillissement agressif et rigide du régime Poutine. Si l’insouciance et les bénéfices (et aussi l’influence personnelle d’un ex-chancelier allemand) ont acté ces mauvais choix stratégiques, il est temps pour l’Europe de trouver un message commun adapté aux peines endurées par les Russes – mais aussi par les Biélorusses – en évitant l’affrontement imbécile autant que ‘’la paix pour le gaz’’. De nouveaux accords de Helsinki ?

* 21 janvier – Feu d’artifice et marche au grand galop

Aucun temps mort. Joe Biden, tout juste investi, s’engage dans une course folle contre l’urgence. Pandémie, crise économique, injustices raciales et sociales, il s’attaque aux dégâts les plus criants et les plus rapidement réparables du gouvernement Trump, de même qu’à la crise économique et sanitaire. Une première rafale de 17 décrets accompagne son entrée à la Maison Blanche. Le 46 ème président se fixe comme cap de rétablir l’Amérique en elle-même et aussi la place de son pays dans le monde : ‘’permettre au pays d’avancer’’, dit-il sobrement.
C’est d’abord, reprendre le contrôle sur la pandémie laquelle vient de dépasser le total cumulé de 400 000 morts et le seuil d’un million de nouveaux cas constatés par semaine. Le masque va devenir une obligation fédérale et un sujet de coopération entre les états. Des centres de tests et de vaccination vont s’ouvrir à travers le Pays.
Ensuite, maintenir l’économie la tête hors de l’eau : dix millions d’emplois ont été perdus. Avec la coopération du congrès, Biden lance un plan de 1 900 milliards de dollars pour sortir les Etats-Unis de leur plus grave récession depuis 1929. Comme en Europe, un plan d’investissements suivra pour relancer la croissance. En attendant, des soutiens d’urgence seront distribués aux catégories sociales les plus affectées : chèques aux familles, fonds pour rouvrir les écoles, liquidités pour les petites entreprises, aide alimentaire renforcée, etc.
Sur les projets de sa diplomatie, il offre un gage immédiat dont il sait la forte valeur symbolique : la réintégration des Etats Unis dans l’accord de Paris sur le climat. Le projet alaskan d’oléoduc Keystone et les forages dans le grand Nord seront eux, bloqués, au moins pour un temps. Un tournant décisif est pris. Sur le plan du droit des étrangers aussi, un des décrets lève l’interdiction d’entrée sur le territoire ciblant les nationaux de cinq Etats à majorité musulmane et les mineurs étrangers isolés obtiendront à nouveau les ressources pour vivre et travailler sur place.


Comment rompre de façon nette avec l’héritage de Donald Trump tout en ménageant le camp adverse (qu’il ne considère pas comme tel), ulcéré et porté aux pires excès ? L’équation tient du tour d’équilibrisme, mais qui douterait que ce président ‘’bon papa’’, sensible et empathique, possède à un haut point les qualités humaines requises ? Le chemin promet cependant d’être long et semé d’embuches. Par contraste avec l’administration népotique de D.Trump, de conception dogmatique plutôt qu’experte et figée dans la figure du riche mâle blanc dominateur, Joe Biden a forgé son cabinet à l’image de l’Amérique d’aujourd’hui, en posant deux principes cardinaux : compétence et diversité humaine. Sans tomber dans l’angélisme, cette bonne entrée en matière lui apporte un capital de réussite appréciable, sinon forcément suffisant. Tous nos vœux !

* 19 janvier – Nouveau design et vieux fourneaux

La Commission européenne lance une initiative culturelle sur l’avenir de notre environnement. A l’image de ce que fut, dans l’Allemagne du début du 20ème siècle, la célèbre école de design et d’architecture du Bauhaus, un site et un prix vont être consacrés à un « Nouveau Bauhaus européen », alliant durabilité et style. Récompenser les talents émergents, stimuler la créativité, encourager les échanges entre artistes et concepteurs européens n’est pas aussi annexe que certains esprits ‘’carrés’’ inclineront à le penser. Pour Ursula van der Leyen, le projet vise aussi à ‘’rapprocher le Pacte vert des esprits et des foyers des citoyens ». Dans la phase qui s’ouvre, artistes, architectes, ingénieurs, scientifiques, entrepreneurs, étudiants en grand nombre de même que tout créateur intéressé sont invités à contribuer via internet à la conception artistique et fonctionnelle de l’Europe du futur. La démarche sera résolument interdisciplinaire et recherchera une mise en œuvre au plus près de la population et du Pacte vert, autour des notions clés « d’inclusion, de durabilité et d’esthétique ».


La première édition se concentrera sur des réalisations déjà existantes : bâtiments, espaces publics, pratiques, en tant qu’illustrations des valeurs portées par le nouveau Bauhaus européen. Les suivantes feront émerger des projets radicalement nouveaux. Une dizaine de catégories sera ouverte à la compétition pour le nouveau prix, lequel sera lancé d’ici l’été. Chaque lauréat recevra 30 000 euros et une aide pour réaliser un documentaire ou une exposition. Cette phase de conception sera suivie, à l’automne 2021, d’appels à propositions visant à concrétiser les idées de ce nouveau Bauhaus européen en au moins cinq endroits sur le territoire des États-membres de l’UE. Les fonds nationaux et régionaux de l’Union, parfois inutilisés, en assureront le financement.


Ce projet est tout sauf futile. Alors que la pandémie s’installe et ruine pour beaucoup l’attente de ce fameux ‘’monde de demain’’ dont on parlait tant l’an dernier, voilà une invitation concrète à se projeter avec optimisme dans l’avenir, celui que nous proposera une Europe ouverte, écologique, esthétique et généreuse. Il ne fallait pas, en effet, laisser le Covid dicter, seul, notre horizon de vie, sapant l’imagination et le moral des créateurs. Insuffler l’envie de modeler autour de nous un environnement plus beau, plus sûr, plus durable crée une source d’espoir, en particulier pour les générations montantes que le virus fruste si cruellement. Il restera maintenant à concrétiser ce renouveau sur une grande échelle. Même les vieux fourneaux en attente légitime du vaccin approuveront sûrement ça.

* 15 janvier – Echelle des soucis

Parlons peu, parlons bien. Nos choix, nos comportements tiennent largement à la gamme de nos préoccupations. Pas besoin de sondage : la pandémie de Covid l’emporte largement sur tous nos autres soucis. J’ai vécu l’épidémie du Covid 1, à Canton, au Nouvel An de 2003. On ne savait absolument rien sur ce syndrome respiratoire, quel nom lui donner, quel traitement, etc. Il n’empêche que le virus a cessé de circuler – ou plutôt est parti circuler ailleurs, après trois mois, cinq, au maximum si l’on tient compte de sa présence non-détectée. La peur n’avait pas dégradé nos comportements. Il a réapparu, différent, 17 ans plus tard. L’actuel Covid 2 a trouvé un périmètre d’expansion universel et semble être là pour longtemps, pour toujours peut-être. Le Covid 1 coïncidait avec l’offensive post 11 septembre contre Saddam Hussein et l’on se plaçait dans une optique stratégique, selon le jugement qu’on avait sur l’initiative hasardeuse de George Bush Jr. Aujourd’hui, le géopolitique procède principalement du combat contre la pandémie et peu du jugement politique des gens. L’angoisse de la survie s’installe dans la durée. En 2003, nous avons craint le terrorisme sans réellement le subir. Aujourd’hui nous subissons le terrorisme de façon sauvage et répétée, mais nous nous obsédons bien plus du fait que le virus tue chaque jour, aux Etats-Unis, deux fois le nombre des victimes de l’attentat de Manhattan. Le virus – toujours lui – ce  »super-terroriste », a montré toute l’incompétence des autocrates populistes à protéger leurs peuples. Mais naïvement, les braves gens cherchent plus que jamais des dirigeants » providentiels » face à la menace sanitaire pour ne pas avoir à penser par eux-mêmes. C’est le germe du populisme. Autre paradoxe, le principal soin administré par les démocraties paraît être, en toute méfiance des citoyens, de rogner peu à peu les libertés et les institutions dont nous avons le besoin le plus vital pour  »refaire Nation » et construire un avenir collectif qui exige efforts, esprit critique et consensus. Les Etats-Unis, en pleine crise existentielle, découvrent les horreurs de la violence (l’assaut contre le Congrès) et en arrivent à des constats qui ressemblent aux nôtres. Avec nos voisins européens et notre allié américain, restons éveillés à un avenir ou la confiance et la fidélité à nos valeurs nous sortiront de léthargie !

* 13 janvier – « Bla bla bla…, biodiversité

Le commentaire lapidaire de Greta Thunberg quant au ‘’One Planet Summit » de Paris sur la biodiversité, résume bien la version ‘’verre vide’’ de cet évènement. Emmanuel Macron, qui en a eu l’initiative, s’est, lui, épanché sur la version ‘’verre qu’on remplit peu à peu’’. En fait, l’idée d’une nécessaire bonne volonté collective pour préserver les innombrables espèces en danger a été déclinée de gauche à droite et de haut en bas. Qui, d’ailleurs, s’opposerait à une relance tous azimuts de la diplomatie verte, dont l’hôte du sommet s’est voulu l’incarnation ? Qui nierait, par ailleurs, que les dangers du non-respect du vivant et des dérèglements environnementaux contribuent à déclencher ou à aggraver des pandémies ? Il est, en effet, paradoxal que la crise du Covid ait éclipsé les alertes parentes et connexes touchant au monde du vivant. La conférence a traité quatre thèmes : protection des écosystèmes terrestres et marins ; promotion de l’agroécologie ; mobilisation des financements ; lien entre déforestation, préservation des espèces et santé humaine. Bien !


Il reste que les participants n’ont pas détaillé leurs belles promesses ni mis d’argent sur la table pour la cause de la survie de l’’’Humanité animale et végétale’’. Ils se sont penchés, pour la beauté du geste, sur le projet de « grande muraille verte » anti- désertification dans onze pays bordant le Sahara. Même en l’absence de la FNSEA, la France a simplement tu la réintroduction des néonicotinoïdes et du glyphosate dans l’agriculture nationale et européenne. Trop ‘’clivant’,’ sans doute. La ‘’réconciliation des défis’’ chantée par l’organisateur et applaudie par le secrétaire général des Nations Unies, aurait elle quelque chose à voir avec une certaine réconciliation, rêvée à l’horizon de 2022, autour de celui que les électeurs percevraient alors comme ‘’l’Homme des grands défis globaux à venir ?’’ Non non, non (bla bla bla), il ne s’agit que de sauver l’Humanité, vous-dis-je !

* 2 novembre – Lutter pour le climat

Brèves des jours précédents

Pierre Larrouturou, rapporteur général du budget de l’Union au Parlement européen a entamé une grève de la faim depuis une bonne semaine. Le député européen affilié au groupe des Socialistes et Démocrates veut, par ce geste, attirer l’attention des institutions européennes sur les opportunités manquées affectant le projet de budget qui sera voté dans les prochaines semaines et qui définira la perspective financière européenne pour la période 2021-2027. 
Il réclame une rallonge substantielle (50 milliards €/ an) de la part consacrée à la lutte contre le dérèglement du climat. L’effort de court terme accompli sur le plan de relance a, en effet, conduit à réduire les ressources de ce chapitre sur le plus long terme, dans le cadre du budget septennal. Le rapporteur demande qu’y soit associé un plan d’adaptation sociale ambitieux. Pour se faire, plutôt que de ‘’tirer’’ à l’infini sur les ressources des marchés financiers, il revendique l’instauration, à partir de 2024, de la taxe sur les transactions financières (TTF), souhaitée au-delà même de la gauche, depuis des décennies (la fameuse taxe ‘’Tobin’’, des années 1970-80). La majorité des eurodéputés se sont ralliés à cet outil financier. Il devrait rapporter quelque 50 milliards d’euros chaque année.

Pour Larrouturou, » ce n’est qu’une fois tous les sept ans qu’on va déterminer s’il y a de l’argent pour le climat, pour la santé, pour la recherche, ou encore pour les réfugiés, le budget européen n‘étant plus discuté par la suite ». D’où l’urgence à agir et le choix d’une certaine dramatisation des enjeux. ‘’Si, pendant sept ans, il n’y a pas d’argent pour isoler les maisons ou développer les transports en commun, c’est foutu’’. ‘’Pour simplement acheter de quoi manger, il faut acquitter 5,5% de TVA, mais si on va acheter des actions et des obligations sur les marchés financiers, la taxe, alors, c’est 0%.’’. En supposant qu’on paie 0,1%, et 0,01% de taxe sur les obligations ou le trading à haute fréquence, ça ferait rentrer 50 milliards de recettes en plus, chaque année, sans demander un centime au citoyen’’. Mais, note-t-il,  »avec le projet proposé par la France, ce sont 99% des transactions qui ne seraient pas taxées ! ». Autant dire que l’adoption d’une ressource et donc d’un plan d’action efficaces est bloquée par Paris. Le rapporteur propose une coopération renforcée entre pays-membres adoptant la taxe sur les transactions financières. Ceux qui taxeraient la spéculation apporteraient cette ressource à l’UE qui, en échange, les dispenserait de rembourser le plan d’urgence de 390 milliards € voté en juillet. D’autres gisements fiscaux sont aussi à exploitables parallèlement, telle, la taxe sur les plastiques non-recyclés (7 mds de rendement par an).
Au lendemain de la Convention citoyenne sur le climat, ce débat essentiel pour notre avenir est pourtant très peu couvert par les médias et par la classe politique. Dommage !