* 30 juin – le Green Deal européen dans le dur du vert

Les Etats membres de l’UE ont arrêté leur position sur une série de textes devant permettre à l’Union de réduire de 55 % ses émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030 (par rapport à 1990). C’est un prérequis pour respecter l’accord de Paris sur le climat.

Après des semaines de négociations sur la base du paquet législatif qu’avait présenté la Commission, le 14 juillet 2021, les Vingt-Sept du Conseil européen sont finalement parvenus à un accord, le 29 juin. Ils s’accordent pour faire passer de 22 %, aujourd’hui, à 40 %, en 2030, la part des énergies renouvelables dans leur bouquet énergétique. Les modalités à arrêter seront politiquement sensibles et la négociation a été ardue. Ainsi, en matière de transition rapide vers des énergies renouvelables, les textes à l’examen ont soulevé des demandes reconventionnelles. Des concessions ont du être accordées aux pays du sud et de l’est de l’Europe, qui sont les plus inquiets :  

– Le marché du carbone (‘’Emissions Trading System’’), sur lequel les industries les plus émettrices s’échangent des droits à polluer, sera étendu aux secteurs du logement et du transport des particuliers. A titre dérogatoire, Chypre bénéficiera d’assouplissements pour les bateaux desservant les îles de moins de 200 000 habitants et la Finlande, pour ses brise-glaces. De plus, l’Italie a obtenu que les vols à destination et en provenance des petits aéroports se voient accorder une période de grâce.

– Très contestée au départ, l’extinction, en 2035, du moteur thermique dans l’industrie automobile a été adoptée. Mais c’est avec un ajustement technique autorisant, au-delà de 2035, l’immatriculation de véhicules neufs fonctionnant avec des carburants de synthèse, neutres en CO2. (Il s’agit d’une technologie développée à partir du gaz carbonique issu des activités industrielles). Berlin a aussi arraché une clause de revoyure en 2026, concernant les véhicules hybrides rechargeables.

– L’instauration de la taxe carbone aux frontières de l’UE – source probable de futurs contentieux avec les partenaires extérieurs – s’accompagnera d’un démantèlement progressif des exemptions accordées à l’industrie européenne. La chimie, la production d’électricité, le secteur papetier, la sidérurgie, la production de ciment, d’acier – qui couvrent 40 % des émissions de gaz à effet de serre – devront rentrer dans les clous du Green Deal. Les transports maritime et aérien sont également appelés à s’y conformer. Ca promet de barder avec les grands transporteurs américains et asiatiques ! Pour les importations provenant de terres étrangères déboisées, aucune taxe ne sera prélevée : ces produits  seront purement et simplement interdits au sein de l’UE. Bolsonaro, l’infâme, appréciera …

– Entre 2026 et 2035, sera actée la disparition progressive des quotas gratuits de CO2 que les industriels européens reçoivent chaque année. Elle accompagnera la mise en place de la taxe ­carbone aux frontières de l’UE, laquelle suffira en principe à compenser leur ‘’vertu écologique’’  par rapport à des exportateurs-tiers non-contraints par un marché du carbone domestique.

– Parmi les sujets âprement négociés, la création d’un second marché du carbone pour les bâtiments et le transport – ces secteurs représentant 40 % des émissions des entreprises et des particuliers – a fortement divisé les Etats-membres. L’Allemagne, le Danemark et les Pays-Bas ont accompli un forcing pour obtenir cette création. La plupart des pays de l’est et du sud ont dénoncé une entrave à leur compétitivité économique et au pouvoir d’achat des ménages, rongé par l’inflation.

C’est à propos de ce point qu’on a copieusement invoqué le précédent des gilets jaunes français, manifestement une hantise traumatique à l’échelle continentale. La mise en place de ce nouvel impôt carbone sur les particuliers devrait être compensée par des aides financières aux ménages défavorisés. La question est largement perçue comme une nécessité d’ordre public. Derrière la Pologne, les ‘’seconds de corde’’ européens ont exigé que soit mieux doté le Fonds Social pour le Climat  : 59 milliards d’euros y seront donc affectés : un beau magot ! Des négociations, à l’automne entre les deux colégislateurs (Parlement et Conseil) dégageront ou non un compromis pour la mise en œuvre du  »paquet ».

En attendant, voici trois conclusions de mon cru (accrochez vous) :

* A-t-on encore besoin de gouvernements et de parlements nationaux en Europe ? La question se pose, quand, en matière climatique, de santé, de défense, de pouvoir d’achat, etc. le Parlement européen suffit à la tâche, avec plus d’ambition et de réactivité que les exécutifs / législatifs des Etats membres.

* Par ailleurs, c’est la Commission et au Service d’Action extérieur que reviendront la tâche de défendre l’UE, lorsque le reste du monde prendra l’Europe au collet, du fait de ces taxes et restrictions ‘’vertes’’ aux échanges. Plus besoin de diplomatie nationale du commerce extérieur !

* Le blog de l’Ours fait faire des économies à notre vieux continent fatigué. Quant à ma mairie, j’en aurai toujours besoin : ne me retirez pas mon clocher !

* 7 juin – Le blé des tanks 

La Russie redirige ses exportations de céréales, entravées par les sanctions, afin de remplir ses propres stocks de blé, indique le président de l’Union russe des céréales, Arkadi Zlotchevski, citant l’agence de la statistique Rosstat. ‘’Nos stocks sont d’environ 20 % plus élevés que l’an dernier. Au lieu d’approvisionner le marché mondial, on reconstitue nos stocks’’ Le potentiel exportable ‘’est d’environ 40 millions de tonnes, et nous en exporterons 36 millions jusqu’à la fin de la saison’’. L’hystérie informationnelle sur la famine à venir ne contribue qu’à faire monter les prix’’, ajoute-t-il.

La récolte en Russie, cette année, pourrait s’approcher de 120 millions de tonnes de céréales (dont 80 millions de tonnes de blé) et non pas des 130 millions prévus par le ministère de l’Agriculture. Un cinquième de stocks en plus, alors d’où provient le surplus. : de l’extérieur ? de l’Ukraine ? L’Ukraine accuse depuis plusieurs mois la Russie de voler sa production de blé. La question se pose en effet. Les réserves de blé russes augmentent sans rapport avec les moissons : Kirill Stremooussov, principal collaborateur de la Russie à Kherson, au sud de l’Ukraine, indique que du blé de cette région ukrainienne conquise par l’armée russe sest ‘’vendu’’ à la Russie et envoyé, via la Crimée, au reste du monde. Ni plus ni moins, le pillage d’un territoire tiers occupé. Il est cynique d’appeler ce recèle ‘’commerce’’. La Russie utilise la voie terrestre pour exporter son butin volé, via la Crimée, depuis Sébastopol.

L’Iran, la Turquie et la Syrie figurent parmi les acheteurs complices d’un vol, dénoncé avec force par les autorités de Kiev. L’Iran arrive, cette année, en deuxième position en termes d’achats, derrière la Turquie. L’Egypte, qui est un gros client, parait devoir se débrouiller seule, sur des marchés mondiaux très tendus. L’arrêt des exportations des céréales ukrainiennes, lié à la destruction des ports et au blocus naval, contribue à menacer la sécurité alimentaire mondiale, Kiev étant un exportateur agricole majeur dans le monde émergent (40 % du ravitaillement de l’Afrique, par exemple). Avant la guerre, l’Ukraine se plaçait en troisième exportateur mondial. Elle produisait 80 millions de tonnes de céréales et d’oléagineux par an, soit 12% du blé mondial, 15% du maïs et 50% de l’huile de tournesol. Elle exportait chaque année 65% de sa production.

La Turquie ménage, comme à son habitude, la chèvre (occidentale) et le choux (russe). Tout en profitant de l’aubaine, elle réclame la levée du blocus russe des ports ukrainiens de la Mer Noire. Ankara a ainsi offert sa médiation, en réponse à l’appel lancé par les Nations unies et qui vise à l’établissement de corridors maritimes sécurisés pour exporter les céréales ukrainiennes. Cela n‘a rien débloqué.

L’Ukraine et les pays occidentaux accusent Moscou de bloquer les ports ukrainiens, ce que réfutent les responsables russes. Ils imputent la crise aux ‘’conséquences des sanctions internationales’’ prises contre leur pays. En langage clair, ils pourraient desserrer l’étau si l’Occident levait ses restrictions ou si l’Ukraine devenait russe. A ces conditions, ils pourraient exporter  »des quantités importantes d’engrais et d’autres produits agricoles ». Un chantage de plus, celui-là au préjudice des pays du monde émergent, anxieux d’éviter la famine de leurs populations à échéance des prochains mois. Dans ces conditions, l’Ukraine s’est mise le mois dernier à exporter, par voie terrestre depuis la Roumanie voisine, la part encore disponible de ses céréales. Selon les estimations, sa production serait déjà amputée d’un tiers. De plus, l’acheminement par voie ferrée s’avère difficile, du fait de la différence de gabarit des essieux. Face au risque de pénurie et de crise humanitaire, encore aggravé par l’arrêt des exportations indiennes, la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva a lancé la formule : « La guerre en Ukraine signifie la faim en Afrique’’.

L’Union européenne voudrait bien faire quelque chose pour débloquer les ports ukrainiens, où s’amassent des millions de tonnes de céréales et matières premières privées de débouchés. Il faudra tout d’abord expliquer aux gouvernements du Sud qui est l’affameur … ça ne mange pas de pain. La France avait convoqué en mai une réunion du G 7 destinée à aider Kiev à exporter sa production de céréales. On a tourné autour de l’idée imprécise d’un fonds de soutien aux consommateurs du Sud. Le ministre allemand de l’Agriculture y avait dénoncé un vol « répugnant ». C’est vrai, c’est en plus une violation du droit de la guerre, néanmoins, pas la première, qu’y faire ?  Hormis envoyer le Charles de Gaulle se faire couler en Mer Noire, peut-être devrait-on plafonner les prix du blé à l’exportation.  Mais ni les céréaliers du Middle West, ni ceux de la Beausse ne seraient prêts à jouer le jeu. Le constat est que le blé est devenu une arme de panification massive.

* 23 mai – La potence et la pitance

 Ce n‘est pas la troisième guerre mondiale, encore moins le retour de la guerre froide. Nous (pays occidentaux) ne sommes pas belligérants. Nous sommes protagonistes d’une guerre de prétérition et d’exclusion d’un type nouveau. Le conflit n’est pas seulement entre la Russie (et la Biélorussie), d’un côté, l’Ukraine et les membre de l’Alliance atlantique, de l’autre : il est mondialisé. ‘’Mondialisé’’ ne veut pas dire ‘’mondial’’, la nuance a son importance. Les pays occidentaux ne sont pas suivis par les Etats émergents, qui ne leur sont pas ‘’alliés’’ et dont ils n’épousent pas (ou très mollement) la cause. Du point de vue stratégique, la moitié de l’humanité en nombre d’individus ne suit pas l’Ouest et s’abstient de sanctionner Moscou. La riposte à l’agression de l’Ukraine vise une exclusion de la Russie du système mondial multilatéral, économique, culturel et sportif. Cette stratégie consiste à ‘’user l’agresseur’’ et à l’appauvrir économiquement. Elle est, assurément, bien calibrée comme réponse à une ‘’guerre hybride’’ polyforme conduite par une puissance nucléaire (inattaquable sur le plan militaire) insérée dans la mondialisation, où se situe donc sa vulnérabilité.

Sur ce plan, les Occidentaux sont suractifs à la manœuvre. On n’a jamais tapé aussi fort, de toute l’histoire contemporaine, avec les artilleries économique, financière, judiciaire, le blocus technologique et le boycott commercial, l’interdiction des médias ‘’protagonistes’’, les restrictions à la circulation, les mesures ciblées individuelles, la paralysie des liaisons aériennes, les confiscations et, bien sûr, les livraisons d’armes à l’Ukraine dont la part d’engagement américaine compte déjà en centaines de milliards de dollars (au moins, cinq fois plus que tous les alliés réunis). Mais ils ne rallient le reste du monde pas à leurs sanctions et les trous sont nombreux dans la raquette, à commencer par l soutien chinois au régime russe.

Les Russes, placés sur la défensive, ripostent avec les atouts commerciaux limités qui sont les leurs. Ils recourent traditionnellement à l’arme énergétique, gênante à court terme, mais qui, au fond, stimule la nécessaire transition  écologique dans ce domaine.

Venant d’un bord ou de l’autre, les coups de serpe infligés aux marchés sont prodigieusement coûteux. Pour la Russie, par définition, mais en fait pour tous les acteurs économiques, compte tenu de l’impact de ces effets collatéraux, hautement perturbateurs, sur les marchés mondiaux. Le nombre de biens agricoles ou industriels en situation – présente ou prochaine – de pénurie est tel que l’économie mondiale, relancée après la pandémie, rentre en phase d’inflation et de ralentissement, la spirale de stagflation augurant, un peu partout, de répercussions longues et socialement explosives. C’est la seconde crise de l’offre créée par des politiques humaines depuis la précédente crise du Covid. Pour la partie la plus pauvre du monde émergent, l’effet indirect des sanctions signifie même la perspective de famines et de désordres sociaux dans le cours de l’année. Le Sri Lanka vient d’établir le modèle de la faillite par dépendance extérieure et aucun continent n’en réchappera.

C’est précisément par ce type de conséquences que le conflit en Ukraine est mondialisé, sans constituer pour autant une guerre mondiale. Il ne faut donc pas rester sourd à l’exaspération et à l’inquiétude de nombreux dirigeants du Sud qui craignent la survenance de révoltes sociales autour du pain, du prix des denrées alimentaires ou de l’énergie. Quand en plus, la gouvernance est médiocre, la crise constitue l’amorce d’une descente aux enfers.

Ce blog accorde de la crédibilité à la théorie des ‘’intersocialités’’ (la scène internationale animée par des contradictions sociales et inter-sociétés et non pas par un monopole des Etats en la matière), développée par le professeur Bertrand Badie. En résumé, cet éminent enseignant en sciences politiques, perçoit trois traits nouveaux dans la guerre par proxy et par exclusion livrée à l’agresseur russe :

1 – Poutine s’est enfermé dans un schéma, franchement archaïque, de conquête territoriale par la force 100 % militaire. Il ruse, ne se fie qu’à lui-même et ne se laisse pas entamer par les sanctions ni par l’isolement. En bon dictateur, il juge que la société ruse ‘’suivra’’ bon an, mal an. Sur ce point, la ‘’perception du Prince’’ devrait s’avérer faussée. Il n’avait pas pressenti le patriotisme ukrainien ni le réflexe unitaire des Occidentaux. La myopie est un handicap e stratégie.

2 – Les Occidentaux et leur réflexe d’Alliance autour des Etats Unis donnent à l’Oncle Sam une forte prééminence sur l’Union Européenne. C’est un peu un retour en arrière, mais rien d’autre ne s’avère efficace sur le plan militaire. Paris et Berlin sont soucieux de sauvegarder des canaux pour conclure, un jour, la Paix. De ce fait, le tandem franco-allemand se voit contré par les Européens de l’Est, pour qui ‘’l’heure est au combat défensif, pas à la négociation’’. Ils marchent au pas cadencé derrière Washington. Des frictions apparaissent, en perspective…

3 – L’issue de ce nouveau type de guerre ne se trouve pas dans‘’ la bataille décisive’’, mais bien dans la capacité de résilience et de cohésion des sociétés (dont les forces combattantes). De ce point de vue, nous avons surtout à craindre la ‘’colère du Sud’’, où domine la perception de l’Europe, des Etats Unis et du G7 comme ‘’Club néo-colonialiste, accaparant les ressources et l’argent’’. Le phénomène des migrations reste le principal mode d’ajustement dont on y dispose face aux détraquements de notre monde, forgé par le Nord. Dommage que les sociétés émergentes aient si peu de compassion et de solidarité envers les Ukrainiens ! Mais, que voulez-vous, nous (Occident) sommes aussi loin de la perfection.

* 3 mai – Age d’or et gueule de bois

Adios, interdépendance ! Une lourde Interrogation plane sur l’avenir du XXIe siècle : la globalisation des marchés va-t-elle survivre aux antagonismes et conflits stratégiques qui surgissent un peu partout ? Pourra-t-elle résister à l’hostilité croissante entre la Chine et les Etats-Unis, dans leur quête du leadership/ de l’hégémonie, à la guerre en Europe et, plus généralement, au retour de l’ultranationalisme  et des protectionnismes ? La presse anglosaxonne – celle de la globalisation – ressasse son inquiétude. La réponse doit être prudente mais pessimiste : l’unité économique du Globe a vécu. Mais on n’a pas encore inventé le ‘’système d’après’’. On tâtonne, on s’énerve ….

Après la chute du mur de Berlin, on s’accordait à penser que liberté politique et libre-échange allaient en couple, se renforçant l’une l’autre. Pour un temps, ça a marché.  »Dans les années 1990, le nombre de pays convertis à la démocratie progressait, les barrières tarifaires diminuaient et les porte-conteneurs sillonnaient les océans » (dixit the Economist). Nostalgie, quand tu nous tiens…

Mais, depuis plus de dix ans, les chocs se sont multipliés. Crise financière de 2008 ; Brexit ; échecs enregistrés par Barack Obama dans la création de deux grands ensembles de libre-échange, l’un de part et d’autre de l’Atlantique Nord, l’autre dans le Pacifique ; élection de Donald Trump et début de bataille tarifaire entre Washington et Pékin ; pandémie ; guerre en Ukraine, s’ajoutant à l’épidémie de Covid-19. Les sociétés occidentales sont désormais vent debout contre le libre-échange, par vision écologique ou par chauvinisme. Retour dans son ‘’chez soi’’, rétrécissement du champ conscient, divergence des politiques étatiques, cet enchaînement infernal donne un coup d’arrêt à l’internationalisation des échanges : tant pis pour Ricardo et pour la théorie des avantages comparatifs : mieux vaut produire à la maison et consommer sur place, même si c’est plus cher.

En Asie, la plus vaste zone de libre-échange du monde, le Partenariat régional économique global (Regional Comprehensive Economic Partnership, RCEP) est entrée en vigueur le 1er janvier 2022. Celle-ci sonne le glas du système ‘’quasi-universel’’ construit autour du Gatt puis de l’OMC, dans ‘’l’esprit des institutions onusiennes’’. Pékin avait déjà créé une banque de refinancement réservée à l’Asie. Dans tous les cas, l’obsession américaine de ‘’contourner la Chine’’ possède sa part de responsabilité dans ce compartimentage en  »clusters » régionaux qui s’installe.

Avec la guerre en Ukraine et les sanctions contre la Russie, de nombreuses chaînes de fabrication en Europe de l’Est mais aussi à travers le monde se voient durablement perturbées. La raréfaction des énergies fossiles, du bois, du sable, le crack du colza, le renchérissement des céréales et de la plupart des matières premières, le désinvestissement occidental en Russie et même en Chine, l’étranglement des transports internationaux, se surajoutent aux stigmates du Covid, tels la ré-internalisation des productions stratégiques et pharmaceutiques, la pénurie en micro-processeurs, la crise du tourisme international, pourtant l’activité mondiale la plus évidente, et depuis février une guerre sur les devises et une forte dépression de l’investissement, du fait des sanctions ou du risque lié à la distance. Ajoutons y le  »bashing » de l’aviation civile. Funeste liste symptomatique d’une régression des échanges alors que nous voilà face à une perspective de stagflation… donc de tensions sociales …de pulsions populistes sur les thèmes de la souveraineté des peuples et de la préférence qu’ils s’arrogent… Halte au feu des égoïsmes !

Pour quelque temps encore, le commerce international s’alimentera à la relance post-Covid. Mais après ? The Economist, encore, s’interroge : ‘’ Est-il raisonnable pour les sociétés libres d’entretenir des relations économiques avec des autocraties qui, telles la Chine et la Russie, violent les droits de l’homme, font régner l’insécurité et s’avèrent plus menaçantes à mesure qu’elles s’enrichissent ? Quelque chose s’est brisé en route et on n’a plus confiance en personne. Le niveau d’hostilité entre les deux des grands blocs de puissance actuels – l’ensemble occidental et le couple sino-russe – va-t-il rester compatible avec la poursuite d’une politique d’échanges, même limités entre les continents ? L’Eurasie pourrait bien devenir un champ de mines hérissé de barbelés. La problématique ‘’guerre – commerce – rapport de force nucléaire donne le vertige. Alain Frachon en tire une leçon qui évite les hypothèses les plus extrêmes : ‘’ Nous allons vers un monde où les divisions économiques seront le reflet des divisions politiques’’. Ca va être sportif …

* 2 mai – Le gaz ou la fourrure.

Les Européens ne sont pas unanimes quant à la réaction qu’impose l’interruption des livraisons de gaz russe à la Pologne et à la Bulgarie, à compter de ce mois. Après cette mesure de rétorsion signée Poutine, les Vingt-Sept se demandent si et quand d’autres membres de l’UE subiront, à leur tour, la fermeture des gazoducs. Faut-il anticiper le pire, au risque de le provoquer par auto-réalisation ?

Moscou explique que Varsovie et Sofia sont punies pour avoir refusé de régler en roubles. Chacun a compris que derrière la méthode bizarre de paiement invoquée (destinée à soutenir le rouble), ces représailles économiques sont d’ordre tout politique. La démonstration de force de l’Autocrate est masochiste mais elle vise surtout à susciter la peur ET la division. Pour tout figer, la Commission européenne rappelle, de son côté, que régler le gaz russe en roubles exposerait l’acheteur européen à des poursuites judiciaires, pour violation des sanctions contre la Russie.  De fait,  »le Kremlin utilise les énergies fossiles comme instrument de chantage », constate Ursula von der Leyen. On s’en doutait depuis très longtemps. Donc, désormais, plus question de tomber dans le panneau.

Et voilà que l’on fronce fortement des sourcils, à Berlin, en entendant cette vaillante dirigeante allemande de l’UE. Entre, d’un côté, un chancelier qui, certes, voudrait bien se dégager de la dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie (et ainsi faire un peu oublier son prédécesseur, Gerhard Schröder), mais qui répugne à sacrifier la croissance et l’outil industriel et, de l’autre, des Verts qui privilégient la défense de la Démocratie et la résistance militaire à l’agression, le bateau allemand tangue fortement et les polémiques fusent. Certains veulent espérer que la privation de gaz à deux pays ne sera qu’une mesure de mauvaise humeur, ponctuelle et passagère, mais que cela n’ira pas plus loin. Varsovie et Sofia étaient d’ailleurs en fin de contrat avec Gazprom. Après tout, la Pologne s’est mise au cœur du dispositif de livraison d’armes – de plus en plus lourdes – à l’Ukraine et la Bulgarie, culturellement proche de la Russie et économiquement fragile, constitue en plus un ventre mou face à la progression de l’armée russe autour de la Mer Noire.

La méthode Coué, idéale pour ne rien faire, est la pire posture qui soit face à une menace géostratégique. Berlin commence d’ailleurs à livrer certains systèmes d’armes sophistiquées à l’Ukraine. C’est dire qu’au fond, le gouvernement allemand ne doute pas devenir bientôt une cible. Le plus tard, le mieux et, surtout, que Moscou prenne elle-même l’initiative de couper les ponts. Ainsi, les entreprises allemandes ne s’en prendront pas directement à la responsabilité politique de M. Scholtz. CQFD.

Dans l’immédiat, Ursula l’assure, on va partager les ressources avec la Pologne (prête au sacrifice) et la Bulgarie (très petite consommatrice). Nous nous sommes préparés à ce scénario, dixit Ursula. Elle nous expliquera plus tard comment on va faire. Dans un beau symbole de solidarité, l’Allemagne a fait parvenir un peu de gaz à la Pologne à la Grèce et à la Bulgarie.

Mais pourquoi ne voit-on pas dans ces méchantes manœuvres russes l’occasion où jamais d’accélérer,  »à fond la caisse » la décarbonisation espérée ? Le gaz n’est pas vraiment moins toxique pour le climat que ne le sont les autres énergies carbonées. Réputé ‘’moins salissant’’, il est ‘’politiquement très, très sale’’ et dévastateur pour la biosphère, lorsqu’il est extrait des schistes ou d’autres bitumes gluants. Comme l’eau, il connaît des taux élevés de perte dans les réseaux, puis au niveau des brûleurs. Que ne lui dit-on pas : ‘’adieu, mauvais génie, reste donc chez Poutine ! Nous, on te remplace fissa’’. Le débat sur les énergies nouvelles ou de substitution avancera bien mieux, si on n’a pas le choix ni de prétexte à tergiverser.

(L’Ours me regarde, narquois : ‘’moi, ma fourrure me suffit !’’ Quel égoïste !)

* 25 mars – Horizon : famine

Soyons bref, car c’est vendredi ! 2022 restera l’année de la mort semée partout en Ukraine : sous les bombes, sous les chars, sous le feu d’une soldatesque paumée et d’autant plus sauvage. Désormais s’y ajoutent la famine causée par les sièges, les hôpitaux sous les décombres, toutes les pénuries de la terre, un mois entier de terreur. Les Occidentaux sont horrifiés et découvrent un avenir truffé d’inconnues angoissantes : en viendra-t-on aux armes de destruction massive, voire à l’apocalypse nucléaire ? où s’arrêtera l’agression, à quelles frontières géographiques et politiques ? Quand et comment ce cataclysme à nos portes prendra fin ? Quelle reconstruction et quel genre de » paix des armes » y succédera ? Comment le système international se recomposera-t-il ? Quels sacrifices devront être consentis dans nos modes de vie avant que l’on s’en sorte ?

Comme l’indiquent les votes à l’assemblée générale des Nations Unies, cent quarante Etats se prononcent pour un cessez-le-feu en Ukraine et la mise en place de secours humanitaires. Ceci signifie que près d’un tiers restant de la communauté internationale s’accommode du massacre voire même l’approuve. L’Inde, par exemple, qui a souffert de conflits à répétition impliquant d’énormes déplacements de population, n’a, en conscience, rien à dire contre cette agression et rejoint la position  »ce n’est pas mon problème », celle de la Chine et de beaucoup d’Etats du Sud. La moitié de l’Afrique subsaharienne affiche son indifférence. Les pays du Grand Moyen-Orient s’abstiennent de toute position politique ou morale. Le drame ukrainien souligne à gros traits la cassure – qui n’est pas nouvelle – entre les  »impérialistes occidentaux » et le Sud  »assisté ». L’Occident n’arrête pas de se faire détester, même lorsque sa cause est légitime et humaine. Le conflit en Irak, le contre-djihadisme, l’intervention en Libye, la laïcité française, Charlie Hebdo, … tout cela crée une acrimonie, le désir qu’il lui arrive malheur …

Le plus amer est que le malheur prolifère et se propage au sein du village planétaire. L’Ukraine et, dans une importante mesure aussi, la Russie ne pourront plus en 2023 ravitailler en céréales une grande partie du mode émergent. En Afrique et au Moyen-Orient, certains pays dépendent pourtant de ces deux économies pour jusqu’à 60 % ou 80 % de leurs besoins en farine. 2023 sera pour ces pays une année de famine.

Emmanuel Macron et son homologue sénégalais, Macky Sall (également président en exercice de l’Union Africaine) s’en sont inquiétés à l’occasion du récent G 7. En principe, un système d’information sur les prix et la répartition des quantités devrait être mis en place. Faute d’affronter sa responsabilité dans la guerre, Moscou incriminera les sanctions économiques de l’Occident… mais la Russie ne sera pas crédible. La solidarité avec le Sud restera une des voies de la Paix.

* 24 mars – Le coût (coup ?) de la résistance

Kiev tient bon et, avec un soutien crescendo de l’Occident, l’Ukraine s’installe dans une résistance durable à l’Agresseur. Le conflit, lancé par Vladimir Poutine il y a juste un mois, va durer pour empêcher qu’on aboutisse à la paix injuste des cimetières. La guerre joyeuse n’existant pas, elle engendrera des coûts douloureux pour tous. C’est déjà la cas pour les Ukrainiens, dont les sacrifices immenses nous sautent littéralement aux yeux. Mais les  »coups des coûts » concerneront inévitablement les Européens des confins de la Mer Noire ou des Balkans et, enfin, les pays de l’Union européenne en situation d’être le pilier de la résistance. Que sont-ils prêts à concéder en confort, niveau de vie, effort de défense, tranquillité à la survie de leurs voisins, à la résistance de Kiev, pour la sauvegarde de leurs libertés démocratiques chèrement acquises et toujours fragiles ?

Hier, le président Zelensky s’est adressé à l’Assemblée nationale française, comme il le fait jour après jour au démocraties occidentales. Il semble admettre que, sauf à déclencher une déflagration mondiale, l’arme principale à retourner contre Poutine est l’assèchement total et rapide de l’économie de guerre russe par voie de blocus et d’isolement. La stratégie des Etats-soutiens de l’Ukraine reste pourtant hésitante et, pour le moins contradictoire matière de commerce. Zelensky demande que l’ensemble de l’approvisionnement européen en gaz et pétrole russe soit coupé, ce qui priverait l’Agresseur de près d’un milliard de dollars par jour. Il exige que les entreprises occidentales installées en Russie cessent d’être  »sponsors » de l’offensive de l’armée russe. Citant les grands groupes français investisseurs dans le pays de l’Ours, il met l’U.E – dont la France – face à la responsabilité de traduire pleinement les mots par des actes courageux.

Cette guerre à nos portes en dit long sur la  »conscience citoyenne » de nos entreprises. Il est clair que, sans l’énorme pression des médias et de la société civile, la CAC 40 et ses homologues européens n’auraient pas bougé d’un pouce. En défaut de conscience civique, seules les lois du marketing peuvent atteindre nos capitaines d’industrie. En caricaturant : si les consommateurs écœurés ne manifestaient pas une certaine prédisposition à boycotter leurs produits et à siffler leurs pubs, rien ne leur causerait du souci. Partisans du  »on ne fait pas de politique (seulement, de l’argent) » , ils s’ajustent sans y penser à celle des dictateurs.

Voyez tel grand cimentier au Moyen-Orient qui a  »salarié » des jihadistes criminels de guerre. Ou encore un grand pétrolier tricolore opérant en Birmanie, qui a bénéficié du servage et se perd aujourd’hui en concussion avec des narco-généraux assassins de leur peuple. Nous voyons le même protéger son juteux commerce gazier avec la Russie, en nous parlant du pétrole qu’il arrêterait d’acheter en 2023. Hors-sujet, de la pure infox ! Un troisième, royalement installé sur le marché du bricolage, nous prie de lui f..tre la paix, idiots que nous sommes, qui risquerions de précipiter sa nationalisation par Poutine (pour lui, le vrai sujet se limite à ça). Un quatrième, qui vend 600.000 véhicules locaux par an et moins de cent milles badgées de son logo, continuera à fabriquer et à vendre ces dernières. Dans les années 1940, il avait plus qu’un peu travaillé pour la Wehrmacht. et la liste est longue : 700 firmes françaises en Russie …

Pour ces champions français, la Paix n’est pas un but primordial, la démocratie génère plutôt un surcoût qu’une motivation. Le marketing règne en maître et la Bourse veille. On a le droit de se demander s’ils sont des amis de la Démocratie et de la Justice à travers le monde. Au-delà, la question est posée : ces grandes entreprises joueront elles jamais le jeu dans le combat qui nous attend contre le dérèglement du climat ? Dans sa candeur, Adam Smith imaginait que les lois du marché fonctionneraient bien, parce que les acteurs économiques seraient, par culture et par définition, attachés à la vertu. Pauvre Adam…

* 14 février – L’océan que l’on tue nous tue

Le principal écosystème de la planète est constitué par les océans. On en tire des nodules métalliques, des hydrocarbures, divers déchets de la vie humaine ainsi que des algues putrides et des poissons à moitié décomposés par le plastique. Ces 70 % de la surface du globe sont, hélas, de plus en plus toxiques, un vrai défi multilatéral et même universel. Réunis à Brest par la présidence française à l’occasion du One Ocean Summit, près de quarante chefs d’Etat et de gouvernement animés de bonnes intentions (la Chine et la Russie brillant par leur absence) ont promis d’en faire un peu plus pour protéger cet indispensable régulateur du climat et de la biodiversité. Cela promet du boulot : tempérer la cupidité et la négligence humaines.

Brest était, en effet, la première étape d’une chaîne d’événements internationaux consacrés à la survie de l’écosystème marin, dont les COP ‘biodiversité’ et ‘climat’ et une conférence mondiale sur les océans à Lisbonne, en juin. Parmi les présents, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, a annoncé l’adoption d’une enveloppe de 500 millions € de fonds européens consacrée au développement de méthodes innovantes pour régénérer les cinq mers et océans bordant l’Europe. L’Union a développé une stratégie dans ce domaine depuis 2016 et elle met au point un ‘’digital twin’’, réplique numérique permettant de modéliser les évolutions de son environnement marin. Mentionnons à ce propos une réunion de l’ONU, à la fin de ce mois, pour mettre en chantier un accord mondial sur le plastique et ouvrir la préparation d’un traité sur la haute mer. Le président portugais, Marcelo Rebelo de Sousa, accueillera à Lisbonne, fin juin, un sommet de l’ONU sur ce thème. Le Canada, l’Australie et les Etats Unis, représentés par l’émissaire américain pour le climat, John Kerry, poursuivent parallèlement des stratégies convergentes. Plusieurs points ont alimenté l’ordre du jour de Brest :

– La France va étendre la réserve marine des Terres australes et antarctiques françaises sur un million de km², incluant une ‘’zone de protection forte’’ de 250 000 km². Cette mesure va concourir à l’objectif national de parvenir à 30 % de protection de ces eaux à très court terme.

– La protection de la haute mer. Les eaux internationales représentent 64 % des océans, sans faire l’objet de la moindre protection, puisque à peine 2 % sont protégées. Depuis 2019, des négociations se poursuivent aux Nations unies pour formaliser un traité international sur la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité marine en haute mer, grâce notamment à la création d’un réseau d’aires marines protégées. Bref, on commence à discuter du sujet.

– La France détient la vice-présidence de l’Assemblée des Nations unies pour l’Environnement. En cette qualité, elle compte plaider pour un traité international contraignant contre la pollution par le plastique et ouvrir la négociation d’un accord sur le sujet. Comme l’UE, les Etats-Unis manifestent une volonté d’aboutir. Entre 19 et 23 millions de tonnes de polymères sont déversées dans les cours d’eau pour finir dans la mer, chaque année. Même si toute cette diffusion devait soudain s’arrêter, la quantité de particules dans les eaux maritimes doublerait d’ici 2050. Or, la production mondiale de plastique, elle aussi, doublera d’ici 2040.

– En contrepoint, Les associations regrettent l’absence de discussions sur la surpêche et le chalutage de fond. Chaque chose en son temps ?

Les négociations lancées en 2018, aux Nations Unies, ont été interrompues par l’épidémie de Covid-19. La quatrième – et théoriquement dernière – session reste prévue en mars, à New York. A Brest, Ursula von der Leyen a aussi annoncé la mise en place d’une coalition comptant les 27 Etats membres de l’UE et treize autres pays pour conclure un traité destiné à protéger la haute mer, un patrimoine commun de l’Humanité. Merci, Ursula ! Il s’agit bien de traiter globalement un péril global. Quant à Bibi, il se préoccupe de ce que ce la survie des mers ne soit pas moins importante que la paix dans le monde géopolitique. Ainsi, la nuit, il se réveille en sursaut, avec le même cauchemar : il a dîné avec l’Ours d’un merlan-patates et réalise qu’il s’est accidentellement plastifié la panse : des algues vertes lui en montent au nez. Pouhâââ !

* 19 janvier – Covid : quel début de la fin ?

La communauté scientifique internationale paraît divisée sur les chances de sortir à moyenne échéance de la pandémie. Partout, les populations sont usées par deux ans d’épreuves et  d’incertitude et elles sont aux aguets d’une embellie. Non que le monde ne redevienne ‘’normal’’ mais quand même, plus vivable. Aussi, la question de savoir si la cinquième vague sera la dernière possède une portée universelle.

 L’Agence européenne des médicaments (EMA) se montre plutôt optimiste. Elle considère comme probable que la propagation du variant Omicron transforme la pandémie de Covid-19 en une maladie endémique plus bénigne, avec laquelle l’humanité pourrait apprendre à coexister. Ce variant moins virulent mais plus contagieux pourrait favoriser, du fait de ses caractéristiques, l’acquisition d’une immunité collective naturelle, possiblement planétaire. On aurait presque la tentation de frayer joyeusement avec ce virus, en plus de la vaccination, qu’il devienne comme une seconde sorte de grippe (une pathologie sérieuse mais qui n’effraie pas) et puis on passerait à autre chose.  Ça et là, des ministres de la santé évoquent ce scénario idyllique :  le début de la fin ne serait plus très loin !

Le patron de l’OMS, le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus se montrelui, bien plus prudent. Le plus grand échec et la plus grande frustration de son agence est de ne pas avoir pu remonter jusqu’au cas zéro de l’automne 2019, à Wuhan. Après avoir été choyé par le gouvernement de Pékin, l’Ethiopien a été grossièrement abusé et on ne le reprendra pas à évoquer des lendemains qui chantent. Pour lui, le variant Omicron est tout sauf bénin, à en croire le pic d’hospitalisations atteint dans de nombreux pays. Omicron continue de déferler sur la planète. Surtout, il escompte l’apparition de nouveaux variants plus létaux qui pourraient faire retomber toute tentation d’enthousiasme. ‘’ Aucun pays n’est encore sorti d’affaire’’  et il ne faudrait pas crier ‘’ouf !’’ prématurément. Les nouveaux variants… voilà un mauvais tour que peut jouer la nature ! Cette loterie virale est comme un banc de brouillard tombant sur notre avenir. Mais le propre de l’humain est d’espérer, non seulement pour soi-même mais pour autrui. On ne sait rien des possibles prochains variants dans un monde qui lui aussi se métamorphose dangereusement. Mais, Tedros, ne ruinez quand même pas notre besoin bien humain d’espoir !

* 17 janvier – Malade d’être dans le monde

Maudire le drapeau européen, le jour où, la France prenant la présidence de l’UE, il flotte sur la Tour Eiffel ; inspecter un camp de rétention en Grèce pour se féliciter que les retenus soient bien traités comme des prisonniers ; demander à Bruxelles des subsides pour installer des barbelés aux frontières ; se battre pour plus de chauvinisme et d’isolationnisme à courte vue … est-ce vraiment digne du débat de politique extérieure au sein d’une des cinq puissances permanentes du Conseil de sécurité, à l’approche d’une élection présidentielle ? Beaucoup de Français ont un peu honte de l’indigence du débat sur ce que la France peut apporter au monde et sur ce qu’elle en attend. Ce blog aussi. L’Ours cache son museau sous ses grosses pattes.  Et encore ! Si le débat était seulement indigent … Mais il n’y a aucun débat, juste le spectacle d’une citoyenneté étroite, égoïste, rabougrie dans sa cécité.

Les lecteurs de l’Oursgéopolitique la savent trop bien : le monde autour de nous comme chez nous est profondément détraqué. Non pas par une soudaine perspective d’apocalypse, mais par un emballement de crises et de menaces que nous négligeons de reconnaitre et de traiter parce que c’est trop compliqué et parce que notre méfiance en tout nous conduit au déni. La guerre qui menace avec la Russie, en Ukraine, le délitement accéléré de l’Union européenne et son impuissance dans le monde, le retour d’un condominium  de puissances agressives, véritable chance pour l’Otan, l’Hégémonisme sans âme de la Chine et sa propension à l’affrontement, notre marche arrière dans les combats pour sauver le climat et la biodiversité, la disparité face au Covid et à la misère du Nord et du Sud, etc. aucun de ces dossiers majeurs n’intéresse la vie politique française.

Le réveil sera dur, fin avril, lorsque l’élu – plus ou moins nettement – des Français devra brutalement adapter à la réalité du monde son discours électoral forcément démagogique. On taillera dans le vif en nous expliquant alors  que tel ou tel ‘’traitre’’, telle ou telle malchance imprévue viennent effacer nos éphémères rêvasseries.  Pourtant, conduire un débat honnête et lucide sur l’état du pays dans le monde, la paix et la guerre, l’avenir de notre planète, les injustices qui affectent l’humanité (jusque chez nous), serait-ce trop demander ? N’est-ce pas le minimum dû aux citoyens ? Pendant la campagne en Allemagne, un effort a été accompli en ce sens par les partis.*

Alors, incurablement masochiste, la France ?

* 1er décembre – L’Humanité dans sa tanière

L’Ours est dépité. L’avatar plantigrade de ce blog en deviendrait presque déconfit et brumeux. A chaque fois qu’il sort tout heureux de sa tanière, un nouveau variant du virus le contraint à s’y réfugier en panique. Il est las, il perd peu à peu le sens de sa bonne vie animale, en plein air et en compagnie.

Voudriez-vous vraiment qu’il jette un œil géopolitique sur ce monde tout détraqué ? Regardez Omicron. On ne sait rien de cet intrus sorti tout droit de la mondialisation. Il semblerait qu’il n’ait encore tué personne mais que sa propagation s’établit entre celle d’une trainée de poudre et celle des médias électroniques. Tout le monde y va de son cri d’alarme si ce n’est de sa version lugubre de l’apocalypse. Israël s’emmure hermétiquement du monde extérieur; le monde extérieur se retranche de l’Afrique australe, terre d’origine du variant. l’Europe commence à nouveau à se claquemurer, chacun y allant de ses quarantaines, ses refoulements, ses tests sériels. Pourtant ne forme-t-elle pas une zone d’habitation homogène, irriguée par un marché unique et capable de mutualiser les politiques de santé, comme on l’a vu pour les vaccins ?

Mais l’obsession de la  »frontière à garder » s’est insinuée dans les esprits et la peur de manquer au sacro-saint  »principe de précaution » (et d’avoir à le payer politiquement) paralyse les politiques. On cherche des parades dans le  »sauve qui peut ! » et le  »chacun pour soi » sans attendre de savoir de quoi – scientifiquement – nous sommes menacés. Certains experts prédisent pourtant que l’avenir du Covid 19 sera de rejoindre la catégorie des rhumes communs. Un tigre de papier. Allez savoir ! Fermez les écoutilles, cadenassez les barrières, posez des barbelés le long des voies de passage ! Sans rien comprendre à rien, nous allons bientôt revêtir la misère et l’opprobre des exilés ballotés aux frontières des riches ? Au passage, en verrouillant tout, quelle masse instable de déboutés, touristes piégés, expatriés et non-vaccinés allons-nous laisser s’agglutiner entre notre périphérie et les filières d’infiltration clandestine ?

L’OMS nous dit – en termes polis – que nous sommes de sacrés imbéciles à vouloir nous cloîtrer hors-le-monde, juste par instinct. Cela n’arrêtera aucun variant, accentuera les déséquilibres entre zones pandémiques et créera artificiellement une multitude de victimes. Les économistes anglo-saxons ajoutent que l’option du repli sur soi est synonyme d’appauvrissement, de pénuries et de chômage. Même si l’on a le culte de la  »préférence nationale », on sait bien que l’autarcie tue les plus faibles, au final.

Alors, l’Ours (toujours déconfit), quelque chose à dire ?

 »Avant de réintégrer tristement ma tanière (ou non), je constate qu’on a raté l’occasion de retourner les solutions de la mondialisation contre ses méfaits globaux. On va subir tous ces variants bizarres, parce qu’on n’a pas su vacciner et protéger les peuples pauvres et mal organisés du Sud. La nature est morale. Elle nous force être tous égaux et justes ou alors, à subir de sa part des tourments sans fin. Mais on n’est pas prêt de se ressaisir….car c’est dans nos têtes  » (pensée brumeuse, puis sommeil de plomb …).

* 9 novembre – La COP nous embrouille

Les constats dressés par le 6 ème rapport du GIEC, les difficultés à mettre en  œuvre le green deal européen, les effets de la reprise économique sur le climat, tous ces signes pointaient une détérioration supplémentaire du climat, au moment où s’ouvrait la COP 26 à Glasgow. Les inquiétudes s’y dissipent avec des promesses, certes bien intentionnées mais un peu vaporeuses et souvent sans lendemain. Des foules énormes se sont réunies autour du site de la conférence pour faire sentir aux gouvernements les pressions des sociétés civiles. Greta Tynberg a, avec son talent habituel, brocardé le ‘’bla-bla-bla’’ des dirigeants du monde. Jamais l’accumulation de gaz à effet de serre dans l’atmosphère n’avait autant progressé d’une année à l’autre (+ 20 %) ni les objectifs de Paris 2015 été rendus aussi inatteignables, tant les retards s’empilent. 2,8 ° de réchauffement supplémentaire, dès 2050, imagine-t-on le prélèvement que ceci implique sur la vie des futures générations ?

Ce qui ne veut pas dire que Glasgow, comme Copenhague auparavant, restera dans les anales comme un coup pour rien. L’orchestration d’une profusion des promesses en jargon incompréhensible, la validation politique solennelle d’idées sans mode opératoire ne sont sans doute qu’une étape fragile vers le futur. Ce n’est pas le bon critère pour mesurer la lutte contre le dérèglement climatique : l’action, seule, permet un bilan. En sus des gouvernements, les collectivités, les citoyens-consommateurs et les entreprises y prennent leur part. On semble attendre des miracles de chaque COP, en prenant leur rôle de fil rouge pour des politiques opérationnelles, de terrain. Le marché du carbone ne décollera pas sans intervention autoritaire dans l’économie. Les retards d’organisation et de financement des exécutifs nationaux et locaux sont tels que l’optimisme a du mal à pointer. En fait, la trajectoire s’éloigne du but. Les émissions de nos ancêtres et celles, actuelles, des ateliers du monde nous plombent un peu plus à chaque COP.

Equilibre carbone (0 émission supplémentaire) en 2050 (UE), 2060 (Chine et Russie) voire 2070 (Inde), mais pourrait-on nous montrer l’adhésion des classes politiques et des populations aux sacrifices que cela implique concrètement ? Comment fera-ton progresser le Moyen Orient, l’Afrique et la quarantaine de pays en guerre ? Ceci dit, l’idée de soutenir le développement décarboné des pays du Sud – la promesse d’au moins cent milliards d’aide publique – reste sur la table, mais repoussée à 2023. On est aujourd’hui à 83 milliards même si l’on tend à inclure dans l’enveloppe une grosse proportion de prêts. De plus, l’aide climatique ne sera-t-elle pas dégrévée de celle destinée directement aux populations ? On se penche sur l’état des océans, de loin le plus grand puits de carbone de la planète mais on aurait dû depuis belle lurette mobiliser une part des armements de pêche pour extraire les continents de plastique qui empoisonnent leurs eaux. Les technologies sont là, mais la volonté manque. L’autre ‘’poumon’’, que constitue les forêts devrait connaître un début de régulation… vers 2030. Que restera-t-il alors des massifs primaires d’Amazonie ou de Kalimantan ou de la taïga sibérienne ?

La France n’a pas tellement brillé jusqu’à présent. Ses résultats en termes d’émissions ont été si mauvais depuis 2015, qu’elle s’est fait épingler par l’Europe et aussi par le tribunal administratif de Paris. Elle ne s’est pas jointe au principal engagement collectif de la COP 26 visant à cesser dès 2022 tout investissement à l’étranger dans les énergies fossiles. Va-t-elle financer quelque infrastructure charbonnière dans les pays encore accrochés aux énergies noires (Etats-Unis, Chine, Russie, Australie… ? )Elle s’est déjà distinguée en réclamant le classement du gaz et celui de l’atome (réintégré pour beaucoup dans la composition du ‘’mix’’ idéal) comme des énergies renouvelables. Le pactole européen du Green deal va bénéficier à la France, à hauteur de 40 milliards. Avec le numérique, il sera consacré aux réseaux d’énergie électrique (10.000 bornes d’alimentation seulement, là où le besoin est d’un million), alors que l’hydrogène vert n’est pas prêt, que les éoliennes à terre sont fortement contestées et, en mer, tardent à se concrétiser, que le solaire régresse et que l’avenir du nucléaire n’en est qu’au stade des débats d’experts. Quant aux économies d’énergie – le principal gisement en réserve – on cherche encore les institutions à même de former les dizaines voire centaines de milliers d’experts à même de réaliser les chantiers de rénovation énergétique des bâtiments. Idem s’agissant des relais de financement-expertise public-privé auprès des collectivités territoriales à même distribuer aux particuliers les subsides de Bruxelles sans engraisser les banques. Tandis que le coq français claudique, le climat reste un problème cumulatif et ne l’attend pas. Rassurez-vous : d’ici la COP 27, ce blog fera tout son possible pour limiter son empreinte carbone.