* 28 septembre – Légitime défense

Les directeurs occidentaux de l’armement se réunissent à Bruxelles pour coordonner leurs fournitures d’armement à Kiev, et donc leurs achats. L’enjeu est de faire progresser jusqu’à sa victoire la contre-offensive ukrainienne sur le terrain, mais la concurrence euro-américaine reste sous-jacente, surtout en ce qui concerne la France. Cette coopération autour d’une cause commune n’est pas dénuée d’arrières pensées commerciales. Le blog résume un article du Monde paru hier.

Durant trois jours, différents formats de discussions vont se succéder entre alliés de l’OTAN puis au sein d’un groupe de contact dirigé par les Etats-Unis. Réapprovisionner Kiev constitue l’objectif commun, alors que les livraisons d’équipement ex-soviétique – immédiatement utilisables – touchent à leur fin. Il est temps de passer à des systèmes d’armes nettement plus modernes, plus qualitatifs (et coûteux) dont l’usage sur les théâtres d’opération favorisent la reconquête des territoires occupés par l’armée russe. Deux caractéristiques sont recherchées : l’interopérabilité des systèmes et leur durabilité en temps de guerre. Cette nouvelle génération technologique nécessite un plan parallèle de formation de ceux qui serviront ces armes. Surtout, elle ravive l’âpreté des enjeux commerciaux et financiers, d’autant plus que les fournisseurs, aux Etats Unis comme en Europe, s’appuient sur des financements publics.

D’un côté, les Etats-Unis poussent l’UE à renforcer les capacités industrielles de la défense européenne, car ils sont inquiets du tarissement en cours des flux d’armement vers l’Ukraine, alors que leurs capacités sont également limitées. Mais, d’un autre côté, leur département d’Etat va débloquer quelque 2,2 milliards de dollars pour ’aider les alliés et pays voisins de l’Ukraine’’ à recompléter leurs arsenaux avec de l’équipement neuf américain. Ce sont, au total, 3 milliards de dollars consacrés à la promotion de matériel made in USA en Europe : un défi pour les industries du Vieux Continent.  

Les Vingt-Sept ne restent pas sans réponse. La facilité européenne de paix (FEP) de 2,5 milliards d’€uros, initialement prévue pour l’Afrique, sert désormais à rembourser les contributions de l’UE à l’Ukraine (les canons Caesar, par exemple). Un autre outil est constitué par le mécanisme EDIRPA d’achats groupés d’armement, institué par la Commission. Paris compte sur l’adoption prochaine de ce mécanisme dont la dotation de départ restera modeste : 500 millions d’euros. L’opérateur principal sera-t-il l’Organisation conjointe de coopération en matière d’armement (Occar), favorisée par Berlin, ou l’Agence Européenne de Défense, qui a la faveur de Paris ? La première, constituée autour de six pays (France, Allemagne, Royaume-Uni, Italie, Belgique et Espagne), opère plutôt dans le long terme (comme l’avion-cargo A400M), tandis que la seconde, dans le format communautaire, tend à se cantonner à l’expertise technique sans déboucher sur les marchés. Quoi qu’il en soit, les premières commandes pourraient être passées l’an prochain, une fois recensés les besoins d’acquisition au sein de l’Union.

Par ailleurs, les Foreign Military Sales (FMS) américaines constituent un levier redoutable, largement utilisé pour faire obstacle à des ventes européennes. Les Vingt-Sept n’ont rien d’équivalent. Le FMS permet aussi d’échapper plus facilement aux règles de transparence des marchés publics en vigueur au sein de l’UE. Les Européens pourraient à leur tour accorder des exemptions de TVA.

L’industrie européenne de défense est un concept admis mais une réalité balbutiante. Ne pas subventionner les achats faits en Amérique relève du bon sens, d’autant plus que ceux-ci sont soumis aux normes dites ITAR (International Traffic in Arms Regulations). Elles sont très contraignantes dans la mesure où elles instaurent une interdiction sur les composants venus d’outre-Atlantique, omniprésents dans ce type de produits. Et les 27 ne sont pas aussi producteurs de ces composants. Mais, dans des temps d’urgence, ce sujet ne fait pas l’unanimité des Européens : décourager les achats d’armements ‘’itarisés‘’, dont le suivi et la réexportation s’avèrent problématiques (comme, le cas échéant, les caprices du Congrès) pourrait retarder le réarmement des pays les plus menacés par l’expansion russe (Pologne, Scandinavie, Finlande, Baltes, Roumanie…). Même l’Allemagne devra renouveler son aviation militaire dans l’urgence sans attendre le successeur européen des Tornado et Rafale. Entre Français et Allemands (qui mettent en place un fonds de 100 milliards d’euros pour réarmer la Bundeswehr), se joue aussi une concurrence feutrée, ‘’entre amis’’, pour la suprématie militaire au sein de l’UE

La guerre en Ukraine devrait faire avancer la relation entre l’UE et l’OTAN vers plus de respect mutuel et de complémentarité. Washington va bénéficier de sa posture actuelle amicale envers l’Europe, tandis que les idées françaises se feront de plus en plus acceptables au sein d’un partenariat à deux piliers forts. Dans ce cadre, le réveil européen aux réalités d’une géostratégie de guerre et l’engagement remarquable de la Commission européenne créent aussi un contexte porteur pour l’Ukraine (et pour la survie des démocraties).

Méfions nous toutefois des poussées de populisme, qui pourraient tout bouleverser sur une rive ou l’autre de l’Océan commun.

* 17 juillet – Mon âme pour un baril !

Tournée moyen-orientale sans chaleur, déplacement controversé en Arabie saoudite, influence américaine en reflux, pas de gain immédiat en fourniture d’hydrocarbures. Joe Biden est rentré de Riyad un peu bredouille, honteux de ses courbettes devant ce mauvais garçon de Prince-Héritier, et surtout sans avoir obtenu qu’il augmente sensiblement sa production pétrolière. Bilan très mitigé.

Il a participé à un forum du Conseil de Coopération des Etats du Golfe, un exercice  »Sécurité et défense » du niveau de son secrétaire d’Etat. Il a poliment applaudi le rapprochement israélo-émirien, qui ne doit plus grand-chose à l’activisme initial de l’époque Trump. Quelques paroles graves prononcées sur l’irresponsabilité nucléaire de l’Iran. Pas grand-chose à vrai dire, ni sur le  »Tu ne tueras point » commun à toutes les sagesses. On retiendra la signature de dix-huit accords bilatéraux entre le Royaume saoudien et les Etats Unis, notamment sur le développement des énergies nouvelles. Mais il apparaît bien que les marges de manœuvre occidentales au Moyen-Orient ne sont plus ce qu’elles étaient. Elles ont fondu. Ceci est patent face au mur d’indifférence dressé par les membres de l’OPEP refusant de prendre parti dans l’affaire ukrainienne. Les souvenirs des pataquès d’Irak et d’Afghanistan, la revendication d’un pivotement stratégique plus à l’Est, pour endiguer la Chine, les faiblesses internes de la démocratie américaine, tous ces facteurs restent en mémoire et ils ont fortement relativisé l’aura du leadership US d’antan. Et puis les dirigeants du Moyen-Orient ressentent, de façon générale, une  »fatigue à l’égard de l’Occident ».

Avec la guerre en Ukraine, les cours du brut ont augmenté de plus de 100 dollars le baril, avec un pic à 139 dollars concernant le Brent. En conséquence, depuis l’arrivée aux affaires de Joe Biden, le gallon américain se monnaie à la pompe à cinq dollars ou plus. L’inflation pèse sur les foyers et plus encore sur l’humeur des citoyens-électeurs, à l’approche des ‘’mid-term elections’’ de novembre prochain. Et le plan climat qui est en panne au Congrès. Déprimant, pour Papy Joe…

Livrer sur le marché une quantité supplémentaire significative de naphte supposerait que Riyad rompe son entente avec la Russie au sein de l’OPEP +, qui date de deux ans. Le cartel des fournisseurs a opté en mai pour une stratégie d’augmentation graduelle de sa production, dans l’idée de l’ajuster à la reprise économique post-Covid. Un effort supplémentaire important, juste pour les beaux yeux de la princesse America, semble très peu probable. Un geste limité reste néanmoins concevable pour sauver la face au visiteur américain : rien qui puisse faire réellement baisser le prix du gallon et compenser les millions de barils russes qui manqueront dans les réserves européennes. Car l’Europe figure en tête en proue de la barque folle des énergies carbonées. C’est elle l’otage d’une rupture totale des livraisons de gaz russe et toujours elle qui s’expose à la pire spirale des prix d’Occident. Sans oublier la galère du monde émergent, dont l’archétype de Sri Lanka traduit une vulnérabilité extrême à cette conjoncture mondiale foutraque.

Après avoir décrété, d’eux-mêmes, un embargo par étapes sur le pétrole russe, les pays européens se retrouvent aux abois, contraints à diversifier leur approvisionnement en or noir et surtout en gaz. Pour la France, par exemple, le Qatar est censé apporter une réponse miraculeuse aux maux présents. Le réalisme ambiant a forcé l’oncle Joe à saluer en camarade le hautement criminel et proscrit prince Mohammed Ben Salmane … et, pour le même prix, à avaler sa péroraison sur l’incompréhension Yankee des valeurs morales dont s’honore son royaume. Celles-ci s’affirment identitaires et absolument spécifiques : faire assassiner un gêneur y est perçu comme le signe d’une grâce, par exemple. Oublions les droits humains et retenons plutôt le commentaire flegmatique d’un dirigeant allemand : ‘’Nous préférons désormais être dépendants de plusieurs dictateurs du Golfe, que d’un seul en Russie’’. Bien vu, mais parions que cela ne nous mènera pas très loin. Le contexte pétro-gazier restera déséquilibré et fluctuant : du court terme succédant à du court terme et encore : la routine en somme.

Une gigantesque énergie diplomatique est déployée dans le but d’accroître la dépendance européenne en hydrocarbures du Golfe, quitte à devenir au passage moins honnêtes et moins souverains. En comparaison, très peu est fait pour réduire la surconsommation des citoyens européens ou américains. Il est vrai que leur mécontentement (anticipé) effraie terriblement ceux qui les gouvernent. Cet effroi électoral ou d’ordre public écrase à leurs yeux la perspective de perdre la transition énergétique et, même, de perdre leur âme. La messe est dite, rentrons chez nous..

* 14 juillet – Philippines : le retour du mort-vivant

Réincarnation d’un fantôme ou restauration d’une dynastie kleptomane ? Trente-six ans après l’effondrement de la dictature de Ferdinand Marcos (senior), en février 1986, ‘’Bongbong’’ – de son nom officiel Ferdinand Marcos junior (64 ans) – a été investi le 30 juin à la présidence de la République des Philippines. Elu avec 58,7 % des suffrages, un score confortable, il s’est appuyé sur la ‘’nostalgie du dictateur’’ pour gravir les échelons politiques : gouverneur de province, député, puis sénateur…

Le nouveau Chef de l’Etat est un avatar, presqu’un sosie, de sa brute corrompue de père. C’est en invoquant sa mémoire qu’il a réalisé l’obsession de son clan familial de reprendre le pouvoir. Ferdinand senior, à qui il voue un culte, est mort en exile à Hawaï, sans avoir rendu de comptes pour ses nombreux crimes de sang, dont celui du sénateur Benigno Aquino, le plus populaire de ses opposants d’alors. Avec son épouse, Imelda (la mère du nouveau président), ils avaient siphonné de ses richesses la nation-archipel. ,En février 1986, la ‘’Révolution jaune’’ de la jeunesse et des démocrates philippins les avait vus s’enfuir piteusement aux Etats Unis. La presse locale avait visité, par la suite, le palais présidentiel de Malacañang pour y découvrir les monceaux de paires de chaussures et de toilettes luxueuses accumulés par Imelda, au milieu de liasses de dollars oubliées en vrac dans leur fuite éperdue. En Occident, l’on aura surtout retenu ces images d’extravagance presque comiques. Et pourtant, …

Avec ses allures d’ex-fils à Papa, ‘’Bongbong’’ est également un allié de son prédécesseur, le sinistre Rodrigo Duterte, grand maître des exécutions extrajudiciaires. Sara Duterte, la fille du sortant, exerce auprès de lui la vice-présidence. Aussi, ses intentions et tentations de ‘’flash back’’ inquiètent. Choisira-t-il la continuité dans le déni démocratique, la répression de l’opposition et de la société civile ou sera-t-il capable d’adopter une gouvernance plus raisonnable ? Se remplira-t-il les poches avec tout ce qui vaut cash dans l’économie philippine ? Pour l’heure, il ne cherche même pas à rompre avec la réputation de tueur acquise par son prédécesseur. Il a au contraire affirmé vouloir s’opposer à une enquête de la Cour pénale internationale (CPI) sur la guerre sanglante menée par Rodrigo Duterte contre les dealers de drogue. Celle-ci a surtout sacrifié beaucoup d’innocents. Mauvais début, donc …

Les turpitudes de la vie politique à Manille ne se résument pas à ces épisodes de crapulerie exotique, sur fond de décors de cocotiers. Les Philippines constituent un maillon essentiel dans les stratégies adverses que conduisent Washington et Pékin en ‘’Indo – Pacifique’’ (version US) / Mer de Chine – version RPC). A l’investiture de Bongbong, Oncle Sam a délégué l’époux de sa vice-présidente, Kamala Harris. C’est un signe, aimable mais prudent, des bonnes dispositions de Washington à son égard. En règle générale, l’on préfère renouer gentiment avec une ancienne colonie un peu égarée. Après avoir joué la provocation permanente à l’égard de l’ex-colonisateur américain, Rodrigo Duterte avait fini par mettre de l’eau dans sa bière San Miguel. L’accord bilatéral de stationnement militaire (visiting forces agreement), avait été reconduit, non sans péripéties, en 2021, permettant aux forces US d’accéder à la base navale Subic Bay et aux autres infrastructures militaires philippines.

Manille a aussi mis fin, le 23 juin, à ses pourparlers avec Pékin en vue d’une exploration commune des réserves gazières et pétrolières… dans la zone économique exclusive des Philippines.

La RPC ne se considère jamais comme battue d’avance. Le vice-président Wang Qishan a assisté à la cérémonie d’investiture. L’argent chinois peut ouvrir des chemins dans cet archipel pauvre. La Chine ‘’rouge’’ pratique d’autant plus l’entrisme que la communauté d’affaires chinoise de Manille est très liée à Taiwan. La marine chinoise et les chalutiers du Continent (en fait, une milice armée) n’hésitent pas à bousculer leurs faibles homologues philippins et à les déloger, notamment de l’archipel des Spratleys (Nansha, pour les Chinois). Il y a peu, ils ont fait usage du canon pour faire déguerpir les Philippins de la petite île de Scarborough, qui leur était pourtant reconnue en droit.

C’est à Bongbong qu’incombe désormais la tache de gérer la géopolitique. On peut prédire que celle-ci déterminera sa cote de popularité à l’international, plus sûrement que sa médiocrité pressentie en matière de droits humains ou démocratiques. Ainsi va le monde …

* 29 juin – Météo OTAN : vent d’Ouest contre vent d’Est

A Madrid, l’Alliance atlantique négocie depuis hier un grand tournant : c’est son ‘’Sommet de la transformation’’. La Russie compte évidemment parmi les sujets qui font ‘’l’union sacrée’’ parmi les trente alliés. C’est l’envers de l’engagement massif dans la durée promis à l’Ukraine, jusqu’au reflux de l’agression russe. L’armée de Poutine aggrave délibérément son cas en reprenant ses bombardements de populations civiles sur la région de Kiev et sur l’Ouest ukrainien. C’est sa façon de ‘’marquer le coup’’ après les ouvertures faites à Volodymyr Zelensky, du côté de l’Union européenne, du G 7 et de l’Alliance.

– En rupture avec le ‘’partenariat russe’’ mis en avant jusqu’en 2010, la définition de la nouvelle stratégie de défense et de dissuasion, incluant les offensives hybrides et cyber ainsi que le terrorisme, définit de façon univoque la menace russe comme ‘’la plus importante et la plus directe qui soit contre la sécurité et les valeurs de la zone transatlantique ainsi que de l’ordre international. Moscou a choisi la confrontation, l’Alliance répond sur le même plan, mais défensif. Les dirigeants occidentaux préparent des mesures pour acheminer en plus grande quantité à l’armée ukrainienne un armement moderne de type OTAN.

Derrière la ‘’ nouvelle ère de compétition stratégique’’ (quel charabia !), d’autres questions, moins consensuelles, se profilent.

– Le branle-bas de combat pour porter de 40.000 hommes à 300 000 l’effectif de la Force de réaction (NRF) aura-t-il lieu ? Depuis l’invasion russe, la génération de forces lancée par l’OTAN se montre beaucoup plus lente et faible que prévu. L’OTAN essaye de compenser son déficit avec des ‘’battle groups’’ de plusieurs nationalités, pré-désignés car déjà opérationnels. Cette mobilisation de moyens incombe aux Etats bien plus qu’à l’organisation intégrée elle-même, qui dispose de très peu de moyens (avions-radars, réseaux d’alerte, renseignement …). C’est donc qu’il y a un vrai décalage entre les objectifs géostratégiques avancés et l’intendance, qui ‘’ne suit pas’’. Ce n’est pas lié à un manque de détermination mais, simplement aux capacités logistiques, organisationnelles et industrielles qui n’y suffisent pas. Les Etats-Unis exhortent à nouveau leurs alliés européens à investir au moins 2 % de leur PIB dans la défense (‘’un plancher, pas un plafond’’) mais la réalisation de l’objectif est bien plus complexe que son affirmation.

– La Turquie aura fini par lever  le chantage au veto qu’elle exerçait contre l’adhésion de la Suède et de la Finlande. Sans doute sa manœuvre aura été récompensée d’une façon ou d’une autre. Elle reste le moins fiable et le plus retord de tous les alliés, prompte à dégainer, par pur opportunisme, son pouvoir de nuisance et l’ambigüité de ses choix stratégiques.

– Une dizaine de pays de ‘’l’Indo-Pacifique’’ étaient invités à Madrid, par le Secrétaire général Stoltenberg, connu pour être la ‘’voix de l’Amérique’’. C’est dire que la Chine,soupçonnée par certains de collaborer militairement avec la Russie, figurait haut – bien que pour la première fois – dans l’ordre du jour de Washington, contre la volonté des grands pays européens. Le terme de ‘’menace’’ pour la qualifier a pu être écarté au profit de la notion de ‘’défi systémique pour l’ordre mondial’’. Paris et Berlin ont ainsi obtenu que la déstabilisation mondiale incarnée par Pékin ne soit pas élevée au même rang que la menace militaire russe.

Mais ceci crée une alerte sur l’avenir de l’OTAN. L’Oncle Sam, comme il l’a fait par le passé contre l’URSS, voudrait constituer un maillage mondial de bases militaires au service d’un engagement collectif, sur le modèle (ancien) mis en oeuvre pendant la Seconde Guerre Mondiale puis la Guerre froide. A Paris, on n’a de cesse de rappeler que la sphère de l’Alliance atlantique est circonscrite à la zone euroatlantique et que son mandat se situe là et seulement là.

– De ce constat découle les difficultés rémanentes à traiter de l’approfondissement de la relation UE-OTAN. La France, en particulier, voudrait que le renforcement de la défense européenne soit pris en compte et valorisé par le quartier général de l’Alliance. Comme toujours, cela agace. Par exemple, se trouve proscrite par le clan ‘’tout américain’’ toute mention du ‘’pilier européen’’ de l’Organisation.

Va-t-on envoyer, un jour l’Europe guerroyer dans le détroit de Taiwan aux côtés de l’US Navy ?

* 27 juin – Oncle Sam sait-il bien où il va ?  

Alors qu’avec le conflit en Ukraine, l’Alliance atlantique connaît une sorte d’apothéose, attirant à elle les Etats voisins de la Russie qui étaient restés jusque là à l’écart, les Etats Unis qui en incarnent le leadership ne sont pas un premier de cordée homogène et constant. Leur appui massif au camp des démocraties est louable mais il ne vaut-pas assurance que l’Europe, derrière eux, sera à tout jamais à l’abri de la guerre ou capable d’en soutenir une s’il le fallait. Réunie en sommet à Madrid, la communauté atlantique s’est montrée unie face à l’agression russe en Ukraine. Mais l’idée-même d’un  »pilier européen » au sein de l’Alliance continue à déplaire au clan du leadership américain absolu. Et pourtant, le bouclier de l’Oncle Sam n’est pas une protection de long terme.

Les Etats Unis ne disposent plus d’un consensus national en politique extérieure. En matière partisane, c’est une nation profondément divisée et pour longtemps. C’est le cas également au sein des deux grands partis. Même si certains Républicains ont rompu avec cette mouvance populiste, un retour du trumpisme n’est nullement écarté, à l’échéance des prochaines présidentielles de 2024. Le Parti Démocrate est lui aussi clivé, entre une conception majoritaire, classiquement attachée à la compétition entre puissances pour le leadership mondial  – et donc encline à l’interventionnisme –  et une aile ‘’universaliste-moralisatrice, un peu moins influente, incarnée au Département d’Etat par les ‘’diplomates du blob’’.

Cette dernière école de pensée a été échaudée par l’échec des interventions extérieures hasardeuses : l’Irak, l’Afghanistan… Elle est plutôt axée sur les grands défis universels (climat, ordre mondial, droits humains …) et également soucieuse de  protectionnisme commercial et de cohésion sociale. Elle n’est donc pas acquise à un soutien long et ‘’sans limite’’ à l’effort de guerre ukrainien. Mais elle reste, pour l’heure, sensible à la pression d’une opinion publique très remontée contre Poutine. En y réfléchissant plus, Kiev est bien loin de l’Iowa et l’Amérique a ses propres tourments.

De plus, le président Biden ne dispose pas d’une gamme d’options aussi large que son homologue français. Il doit constamment garder un œil sur les vives oppositions et tracasseries que lui voue le Congrès de même que sur les crises suscitées par des lobbies partisans sure la scène politique (le feu vert donné aux lois contre l’interruption de grossesse, la sanctification du port individuel d’armes de guerre, les obstructions au plan de relance économique, l’intégrisme de la Cour suprême, etc.). Comment assurer une ligne pérenne de politique étrangère quand, à Washington, l’Exécutif a failli succomber à une tentative de putsch politique, en janvier 2020 ? N’oublions pas, non plus, qu’aux Etats Unis, le complexe militaro-industriel – qui inclut le Congrès – exerce, en politique extérieure, une forte influence sur le choix de la guerre ou de la paix.

A grands et coûteux renforts de livraisons d’armes américaines modernes à l’Ukraine, comme jamais auparavant, la confrontation indirecte va croissante avec l’Ours furibard russe, en même temps qu’elle exprime un compromis conjoncturel entre les deux lignes politiques au sein du Congrès. Ainsi s’est imposée la fiction d’un ‘’engagement non-offensif’’ contre la Russie, sans entrée en guerre, une présentation des choses qui ne paraît pas tenable à long terme. Au fil des heurts militaires, cette confrontation par proxy interposé risque de déborder de l’épure stratégique ‘’circonscrite’’ et de se généraliser de façon incontrôlable. Il est vrai, que faire d’autre quand on fait face à un ennemi nucléarisé, dont la victoire mettrait à bas tout le système mondial ?  Une ’’option B’’ pourrait consister à moins en faire, à laisser l’Europe tenir sa ligne de front et à s’en retourner contre l’adversaire ‘systémique » chinois. Trump avait pris cette option. Elle pourrait ressurgir du maelstrom politique étasunien.

Car le dilemme est plus stratégique encore, s’agissant d’un possible soutien militaire à Taiwan, si l’île ou ses petits archipels du Détroit devaient subir l’assaut de l’armée chinoise. En réponse à des questions de presse, Joe Biden s’y est = oralement = engagé à trois reprises, aussitôt recadré de façon restrictive par son Département d’Etat. Ce dernier s’en tiendrait volontiers au Taiwan Act de 1979, qui n’oblige Washington qu’à armer en suffisance cette démocratie chinoise de 24 millions d’âmes. Dans la population américaine, 63 % de soutien à l’option militaire est recensé parmi les élus démocrates contre seulement 40 % parmi leurs électeurs. La posture interventionniste américaine est une affaire partisane gérée par la classe politique, seule. Elle emprunte largement à une morale classique désuète, se concevant comme championne des démocraties face aux dictatures … surtout celles qui lui sont concurrentes. Le leadership a pris ces dernières années un sacré coup de vieux (ou de  »mou » ?). Les pires déconvenues peuvent en résulter dans ce monde extérieur  »fou à lier » où les stratèges occidentaux pataugent.

Depuis Barak Obama, la classe politique américaine a ‘’adopté’’ la Chine comme ennemi structurant. Pour son successeur, hormis le climat, la confrontation avec Pékin concerne désormais tous les sujets. Ce qu’on désignait il y a deux ans comme un changement du ‘’pivot’’ stratégique vers ce concurrent formidable est devenu un travail de coalition plus étoffé, sur ‘’l’Indo-Pacifique’’. Il se développe au sein du ‘’Quad’’ (Etats Unis, Australie, Japon et Inde) avec, comme satellites informels, le Royaume Uni, la Nouvelle Zélande, le Vietnam et la Corée du Sud. D’aucuns soupçonnent que ce type classique d’alliance militaires n’est plus vraiment dans l’air du temps et se défera dans la durée. Le raisonnement vaut de même pour l’OTAN, que Sam voudrait monter contre la Chine. Serait-elle une puissance atlantique ? Comme le constate Bertrand Badie :  »l’équilibre de puissance ne gouverne plus le monde ».

Si l’on regarde la carte du Pacifique ouest, deux dispositifs antagonistes sautent aux yeux : (1) l’expansion de la marine chinoise de haute mer (en voie de rejoindre en tonnage celle des Etats Unis) est contenue par un chapelet de bases pro-occidentales, en Asie du Sud-est et dans les archipels du Pacifique-Ouest. Taiwan en constitue un maillon stratégique. (2) Si ce maillon venait à céder, le dispositif naval chinois bénéficierait d’une voie royale vers les archipels, l’Australie et au-delà, l’Alaska et la Californie. Vu sous cet angle, on peut comprendre l’obsession de la première puissance mondiale face aux menées expansionnistes de Xi Jinping, plus déstabilisantes pour elle que celles de Vladimir Poutine.

La conclusion est toujours et inlassablement la même : le temps est compté ; il court plus vite que l’action; L’’’Europe puissance’’ doit presser le pas et être capable de choisir ses propres options stratégiques et d’assurer sa défense par elle-même. Pour l’heure, l’Amérique l’appuie, en bon aîné serviable : merci à elle ! Mais elle a aussi ses propres priorités, ses hésitations, ses valeurs non-européennes et ses incertitudes internes. A partir du moment où un  »grand frère » n’a plus l’alibi ni l’argument d’une puissance infaillible et toujours mobilisable, pourquoi le suivre aveuglément ?

Comme disait Mother Europa :  »Wake-up, children, grand frère Sam n’est ni votre nounou, ni a fortiori votre gourou ! »

* 13 juin – Jeu de la barbichette nucléaire

La crise iranienne en finira-t-elle jamais ? Les responsabilités et les fautes sont multiples. Donald Trump est à l’origine du déraillement des négociations à ‘’6 + 1’’. Sa vision idéologique des choses (l’idéologie cow-boy, sauce Ubu Roi) s’est avérée aussi catastrophique que la rigidité diabolique du Guide Suprême Khamenei. La politique d’étranglement par les sanctions ne fonctionne plus, à long terme, on le sait trop bien. La quasi-absence des Nations-Unies (Conseil de sécurité mis en panne par la guerre en Ukraine) – hormis l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA) – achève de paralyser le bras de fer nucléaire entre Téhéran et la communauté internationale de la non-prolifération nucléaire. En plus, on s’attend, dans ce cas, à un nouvel essai atomique nord-coréen, marqué d’une illégalité absolue provocante.

La semaine passée, la République islamique a annoncé avoir démonté vingt-sept caméras placées par l’AIEA pour contrôler sa production de matière fissile, déjà largement en excès des normes autorisées. Tout au contraire, de nouvelles centrifugeuses viennent d’être installées. Les appels à mettre fin à l’escalade, lancées par la  France, le Royaume-Uni et l’Allemagne sont purement formels. Les Européens font mine de réagir mais ils ne risquent pas d’intéresser les Ayatollahs et leur bras armé à l’international, les Pasdarans (Gardiens de la Révolution).

Des pourparlers avaient pourtant débuté, en 2021 pour tenter de réintégrer les Etats-Unis à l’accord dénoncé par eux en 2018. Mais, à Vienne, siège de l’AIEA accueillant ce processus, on voit désormais dans le dernier coup retord des Iraniens, un coup fatal risquant de mettre fin à la négociation. Non que l’Iran soit devenu plus rebelle que par le passé, mais tout simplement parce que beaucoup de temps a passé sans qu’on parvienne à brider les centrifugeuses iraniennes et que celles-ci peuvent désormais fournir la matière première de plusieurs bombes nucléaires. Et on se doute que le régime islamiste, sans le claironner publiquement (tout comme son ennemi, Israël) ne va pas s’en priver et jouer la montre.

Un autre facteur déstabilisant tient à la rigidité agressive du gouvernement ultra-conservateur arrivé l’an dernier aux affaires. Un texte de compromis était élaboré entre les six’’ et l’Iran prévoyant un échelonnement de mesures d’apaisement  par étapes symétriques : retour progressif à la discipline nucléaire sous contrôle de l’AIEA et désarmement pas à pas des sanctions imposées par l’Occident (avec l’aval de l’Agence). Téhéran a joué la surenchère comme pour se débarrasser du dernier lien entretenu avec ses censeurs. Prenant prétexte des mises en garde usuelles formulées au sein de l ’AIEA, sa diplomatie a exigé que les Gardiens de la Révolution soient retirés de la liste occidentale des organisations terroristes. Cette façon de détourner le sujet pour rendre tout dialogue inopérant a une signification rationnelle : coup de poker pour gagner la mise ou alternative, plus probable, d’une rupture qui ne s’assume pas comme telle.

Depuis belle lurette, L’Europe est hors-jeu, tout au plus taxée de complicité avec le’’ Grand Satan’’ américain. Antony Blinken, met en garde contre une crise nucléaire aggravée provoquant ‘’isolement économique et politique accru de l’Iran’’. Rien de neuf, ici-bas. On le perçoit bien plus accaparé par la Chine et le conflit en Ukraine. De fait, Téhéran dispose d’un créneau d’opportunité pour n’en faire qu’à sa guise. 

S’accrocher à des sanctions inefficaces tout en se tournant vers d’autres priorités immédiates ne construit pas une politique. Il serait temps de renoncer à celles des sanctions qui ne frappent que la population iranienne, à terme notre meilleure alliée face aux Religieux et aux Pasdarans, tout en forçant de bons offices ‘’nucléaires’’ (non-voulus) et un rappel aux règles vers Israël et la République islamique. Il faudrait empêcher ces deux Etats d’être chacun la cible et la menace nucléaire de l’autre et de mettre, au total, le monde entier en danger.

* 30 mai – Goût des armes, goût du sang

Tout un chacun prétend détester la guerre. Dont acte. Pour être pertinent, il faut distinguer la guerre que l’on trame ou que l’on provoque de la légitime défense, laquelle contraint à prendre les armes pour seulement sauver sa peau. Les armes posent question, par essence, tant il apparaît que leur possession incite à leur usage et à une agressivité qui ne s’exprimerait pas sans elles. Un Etat surarmé et vindicatif est dangereux, à l’instar d’un adolescent frustré équipé d’un fusil automatique. Mêmes pulsions. Entre Poutine, qui menace de se venger de l’Occident au moyen ‘’d’armes secrètes’’ et le jeune Salvador Ramos, qui a froidement assassiné 19 enfants et leurs deux institutrices dans une école primaire d’Uvalde (Texas), on ne constate pas de grande différence. Leurs frustrations (l’un, du tournant  »occidental » pris par l’Histoire ; l’autre, des moqueries que lui ont valu son bégaiement et sa jeunesse ratée) ne se seraient probablement jamais catalysées avec une telle violence s’ils n‘avaient disposé de l’arsenal qui confère le pouvoir sur la vie d’autrui. Les deux se sont offert des armes à l’occasion de célébrations. A 18 ans, il faut avoir vomi son enfance pour s’attaquer à une école primaire, armé d’un fusil d’assaut acquis en cadeau d’anniversaire, dans un supermarché … ou de missiles hypersoniques qu’on lancera contre des barres d’immeubles. Quel monde de tueurs !

Dans un cerveau dopé aux hormones mâles, rempli de pulsions de domination et de vengeance, l’envie de tuer ne traduit pas une folie mais une rémanence du ‘’cerveau reptilien’’ de nos lointains ancêtres chasseurs-cueilleurs, mangeurs de viande crue. Ni l’éducation ni les soins n‘y font rien. Les armes ont toujours été les parements et le permis de tuer d’une  »élite » masculine dominante. L’invocation conservatrice de ‘’rares cas d’abus imputables à quelques désaxés’’ est une excuse hypocrite : ça ne tient pas la route. Il suffit de comparer les Etats Unis au reste du monde occidental.  Où ailleurs verra-t-on plus de 80 tueries de masse dans des écoles, chaque année ? L’addiction aux réseaux sociaux ‘’mentalement déstructurants’’ ou aux groupes hyperviolents, le machisme imbécile sont identiques en Europe et aux Etats-Unis. Mais ces tares ne provoquent pas les mêmes bains de sang, devant lesquels le système américain apparaît paralysé.

Le pays des ‘’minutemen’’ – ces citoyens armés immédiatement mobilisables contre l’agresseur anglais – s’est lui-même pris au piège et ce, depuis longtemps. Le second amendement à sa constitution relatif à la liberté du port d’arme pour tous et partout n’a plus aucun fondement logique dans une contrée qui n’est pas en guerre. La proportion des coups de feu qui sont des actes d’agression est sans commune mesure avec les rares cas de légitime défense réelle. Si l’amendement subsiste c’est qu’il sert des buts inavoués, bien différents de l’autoprotection des civils. Au-delà des peurs et des sectarismes haineux (le ‘’grand remplacement’’ des blancs par des  »populations de couleur », le suprémacisme, la haine de l’Etat, le néo-nazisme, les mafias, l’obsession des complots, l’insécurité précisément provoquée par la diffusion des armes), plusieurs cercles y trouvent leur compte :

1- Les associaux, nombreux, qui s’en tiennent à leur jouissance personnelle du port d’armes, sans considération aucune pour la société ; les milieux criminels, aussi ;

2- La National Rifle Association (NRI), qui promeut leur culture et en recueille l’argent ;

3- Tous les simplets effarouchés imputant à un déficit de dispositifs sécuritaires ce qui est en fait un excédent d’armes en circulation ;

4- Les médias qui font de l’audimat avec ces drames sans poser les questions de fond (pour ne pas perdre de lecteurs ?) ; Même funeste, l’exhibition d’une arme serait une liberté individuelle de l’ordre du sacré …

5- Les Républicains du Congrès, qui perçoivent dans les catégories précitées leurs meilleurs soutiens électoraux ; Pour eux, tout ce qui génère de la peur chez les braves gens est politiquement porteur ;

6- Les partisans du recours à la ‘’flibusterie’’ au Congrès, permettant à une minorité de bloquer tout processus de réforme. Le conservatisme figé du système américain l’éloigne de la démocratie.

7-  L’impuissance générale de la classe politique en général. Elle s’inquiète en majorité du phénomène de meurtres d’enfants en masse, elle le déplore – avec des mots poignants – mais elle renonce à s’attaquer au mal à sa source. Ainsi, hier, de Joe Biden : ‘’Nous devons agir. Quand, au nom de Dieu, allons-nous nous opposer au lobby des armes à feu ?’’ Attendons-nous à ce qu’il le répète encore et encore » …. Réponse : oui, on attendra. L’Amérique a-t-elle jeté l’éponge ? Le blocage du jeu politique à Washington décourage la majorité des Américains, pourtant opposée à la folie de ’’un arsenal tueur pour tous’’. Espérons quand même un réveil, que le bon sens et l’essence de la démocratie prévalent un jour.

Un petit jeu : de Salvador Ramos à Vladimir Poutine, la traduction des sept points précédents dans leurs équivalents  internationaux : 1 = dictature armée ; 2 = Complexe militaro-industriel ; 3 = Populisme ; 4 = conditionnement, propagande ; 5 = Etat policier ; 6 = Lobbies parlementaires ; 7 = Nations Unies.

* 26 mai – L’artificier fou

Si en matière de bellicisme, un train en cache souvent un ou plusieurs autres, il y a un pays dont la constance dans l’agressivité ne se dément jamais : la Corée du Nord ermite  du ténébreux Kim Jong-Un. Même la survenue dramatique du COVID ne change rien à cette constante. Malgré le constat de quelque 70 décès ‘’officiels’’ – que les Nations unies corrigent entre 35 000 et 100 000 morts au sein de cette population non vaccinée et particulièrement vulnérable au virus -, le régime de Pyongyang fanfaronne et menace ses ennemis. Car telle est sa nature. Alors que la veille, la propagande locale montrait les rues de la capitale désertes, vidées de leur population, une foule de plusieurs dizaines de milliers de citoyens-robots s’est réunie pour l’enterrement du Maréchal Hyon Chol-chae. Tout tient au symbole du jour et le focus était sur le périple du président Joe Biden en Corée du Sud et au Japon. Kim n’aime pas ça.

Pour ‘’saluer’’ son ennemi préféré,  un missile balistique intercontinental (ICBM) a donc été tiré le 25 mai, couronnant un bouquet d’une de la vingtaine de provocations du même ordre, toutes dédiées à l’Occident exécré et au Conseil de Sécurité des Nations Unies. Ce dernier est fautif d’avoir sanctionné l’inconduite nucléaire totale de ce pays hors-la-loi. Bien entendu (ce n’est pas nouveau) la Mer du Japon en a été la cible et le réceptacle. Faute de pouvoir encore vitrifier les Etats Unis (mais quand-même, Guam et Hawaï), Pyongyang s’applique à démontrer sa capacité à dévaster l’archipel nippon. L’étape d’essai en  cours porterait sur la manœuvrabilité de missiles en vol plané hypersonique. Cette technologie impressionnante, très prisée des dictatures, rendrait quasi-impossible l’interception en vol par des systèmes antimissiles. Ambitieux ! En fait, aucun tir d’essai n’a encore été un succès patent, le second s’étant même perdu à la limite de la stratosphère. Qu’importe, l’artificier est têtu !

La seule bonne réplique à l’agitation nord-coréenne restant le calme et la sobriété de parole, Washington a laconiquement appelé Pyongyang à ‘’s’abstenir de nouvelles provocations et à s’engager dans un dialogue de fond constructif ‘’. ‘’Un message pour Kim ?’’, a-t-on demandé à Joe Biden. La réponse, ‘’Bonjour. Point final’’ a dû frustrer l’intéressé. Les pourparlers entre les deux capitales sont, on le sait, au point mort depuis l’échec du sommet Kim – Trump de 2019, à Singapour. Le Nord-coréen y avait aisément manipulé le populiste à la chevelure orange. Depuis lors, le régime nord-coréen a ignoré toutes les offres de dialogue formulées par Washington, auxquelles manquaient la théâtralité. Se faire voir, voilà l’obsession.

* 25 mai – Stratégie : champignons et tuyaux

Appuiera, n’appuiera pas sur le bouton rouge de la frappe nucléaire ? Poutine joue constamment de la menace en levier de guerre psychologique. Mais il se place lui-même devant un dilemme indigeste. Voici une réponse facile, qui ne nous mènera pas loin : Primo : tout dépendra des circonstances, ce qui présage un passage à l’acte dans l’hypothèse extrême du ‘’dos au mur’’, provoquant un réflexe désespéré. Secundo : tout dépend de la perception qu’aurait le Prince du Kremlin de cette situation sans issue. Ce second facteur est le plus dérangeant : on a du mal à entrer dans les arcanes psychologiques de l’autocrate orgueilleux et cynique, travaillé par la trace qu’il laissera dans l’Histoire. Jusqu’à quel point s’est-il auto-intoxiqué ?

Et, tertio : l’hypothèse à privilégier serait celle d’une attaque ‘’en cocktail’’, combinant l’emploi d’armes tactiques (quelques kilotonnes) contre des concentrations de troupes, en combinaison avec des munitions conventionnelles, ce, afin de créer une incertitude dans la perception du type d’obus ou de missiles mis à feu. Il y ajouterait, discrètement, des agents toxiques biochimiques destinés aux villes qu’il entend vider de leur population.

L’Ours Géo reste serein et positif. Il se refuse, pour l’heure, à imaginer un holocauste nucléaire stratégique (pesant en mégatonnes), dépeuplant l’Europe. Même aux yeux calculateurs de Poutine, ce serait d’une nullité crasse. Les experts occidentaux n’excluent pas tout à fait une première frappe, peu ‘’tueuse’’, sur un site non-habité. Elle viserait à effrayer les populations et à forcer leurs gouvernements à concéder des concessions politique (le renoncement à la restitution du Donbass, par exemple).

Côté occidental, le choix de la riposte ne sera pas dévoilé à l’avance,  »ambigüité stratégique » inhérente à la dissuasion oblige. Une réplique calquée sur l’attaque, en recourant à des armes tactiques de l’OTAN – voire de la France -, ne paraît pas être le scénario retenu par les états-majors politiques et militaires. Sauf, bien sûr, dans le cas improbable d’une première frappe russe ciblée sur des lieux de vie civils. Mais ce joueur d’échec se montrerait-il ‘’primaire’’ à ce point-là ?

Les stratèges américains songeraient plutôt à une contre-attaque conventionnelle de puissance comparable à celle de l’atome tactique. Elle ciblerait des unités militaires, des infrastructures, voire un ou plusieurs sous-marins nucléaires lance-engins de l’Adversaire. L’US Navy affirme pouvoir en réussir la traque : vrai ou subtile effort de déstabilisation ? Plusieurs options ‘’décentralisée’’ consisteraient à ‘’neutraliser’’ (belle expression) quelques groupes navals russes en Méditerranée et jusque dans la base de Tartous sur la côte syrienne, Plus fort encore – si la Turquie y consentait – détruire en Mer Noire le pont  de Kertch reliant le Donbass à la Crimée. Une formule séduisante pour ce blog serait d’appréhender et de coffrer à La Haye les mercenaires Wagner trainant leurs bottes en Afrique : cadeau au tribunal de la CPI.

L’Europe, fille de Vénus, est nettement plus ‘’psy’’ que Mars, qui règne sur le Pentagone. Surtout du côté de Paris et Berlin, on ne cessera jamais d’ausculter à distance la tête glacée de Vladimir-le-terrible. On l’a déjà dit, le tandem ne s’intéresse pas moins à sauvegarder des possibilités de signer un jour la Paix avec lui qu’à gagner la guerre par procuration. A l’exception de la France, les ‘’27’’ n’ont pas d’autre choix que de s’en remettre à l’OTAN, donc pratiquement, à l’Amérique. Pourtant, l’Alliance atlantique n’a guère débattu des mesures de rétorsion concoctées au sein du Comité des plans nucléaires. Elles existent, c’est certain, mais allez savoir tout ce qu’il y a dans ces pochettes surprises !

L’incertitude autour d’une riposte française autonome – selon quel mode ? – peut renforcer la main européenne. Au détail près toutefois que si par malheur la dissuasion échouait, une montée des enchères face à la Russie supposerait une ferme propension au suicide (vengé) de la population civile hexagonale. Efficaces, les champignons stratégiques français ne donnent pas le temps de finir d’avaler l’omelette. Un plan parallèle ou alternatif est cité, qui consisterait à démonter les oléoducs et gazoducs russes desservant l’Europe. Ceci paraitrait plus approprié comme réponse à un blocus du gaz. D’ailleurs, que ferait-on de tous ces tuyaux : des affuts de canon, des orgues géantes, où des gazoducs tournés vers l’Amérique ? Si, parmi vous, quelqu’un pouvait tuyauter l’Ours …

* 24 mai – L’Eurasie des trains cachés

En Eurasie, la guerre se décline le plus souvent au pluriel. Aujourd’hui, Taïwan ne serait elle pas l’Ukraine du Parti Communiste chinois ? En géopolitique, on s’attend toujours à ce qu’un train (visible) en cache un autre (qui surgit derrière). Souvenons nous des deux guerres d’annexion de la Pologne, en 1939, fruit du pacte Molotov-Ribbentrop ; de l’offensive de MacArthur sur l’archipel nippon provoquant l’entrée en guerre de la Russie contre le Japon et l’installation d’un régime stalinien à Pyongyang ; de la piteuse expédition de Suez, en 1956, ouvrant la voie à la ‘’normalisation’’ de la Hongrie par l’Armée rouge ; des crises simultanées du blocus de Berlin et du détroit de Taiwan ; enfin, de la guerre française d’Indochine, qui a vu la France incapable d’envoyer plus qu’un maigre bataillon en Corée, etc.

Dans cette logique, lors du lancement de ‘’l’opération militaire spéciale’’ contre l’Ukraine, les états-majors alliés se sont d’emblée inquiétés d’une possible connivence russo-chinoise autour d’une agression parallèle de leurs deux entités ‘’rebelles’’, soutenues par l’Occident. A l’image des grandes manœuvres russes autour de l’Ukraine (depuis novembre 2021), les incursions agressives, aériennes et maritimes, de l’Armée populaire de Libération dans l’espace de l’ancienne Formose portaient à craindre le pire : deux fronts simultanés, face à deux grandes puissances nucléaires !

La forte proximité de Xi Jinping avec Vladimir Poutine, affichée lors des Jeux olympiques d’hiver de Pékin, avait alimenté, au moment de l’attaque russe, la hantise d’un parallélisme de conflits taïwano-ukrainien. Pourtant, et alors qu’on n’y pensait plus guère, le président Joe Biden vient d’assurer que les États-Unis défendraient Taïwan si la Chine entreprenait d’aller plus loin que ‘’flirter avec le danger’’. Sortie de l’ambigüité stratégique, marge de souplesse préservée par Washington et alerte rouge dans l’antre électronique de l’Ours Géo ! Des cataclysmes nouveaux et imprévus sont-ils sur le point de surgir au 4ème mois de  »l’opération spéciale » (signée d’un Z : soit encore un parallèle et une oblique ) ?

Interrogé sur le sujet en octobre 2021, l’Oncle Joe Biden avait assumé ‘’un engagement américain en ce sens’’, ps une intervention, pour corriger, le lendemain, ‘’ne pas vouloir s’engager sur la voie d’une guerre froide avec Pékin’’ et ‘’ne pas croire qu’une telle guerre puisse éclater’’. D’ailleurs,  »il n’y aurait aucune raison pour que cela se produise ». Plus encore, son administration avait cru devoir rectifier le tir en recadrant cet engagement aux seuls moyens de défense requis par Taipeh, dans le droit fil du ‘’Taiwan Relation Act’’ de 1979. Donc, comme en Ukraine : ne pas intervenir directement mais armer son allié d’une capacité défensive suffisante pour tenir le coup. Revenant vingt jours plus tard sur le sujet – qui, visiblement, le travaille – le locataire de la Maison Blanche en a rajouté une couche, dans le souci d’apaiser l’Oncle XI : ‘’Nous n’encourageons pas l’indépendance. Nous les encourageons à faire exactement ce que prévoit le Taïwan Act’’. On ne saurait être plus clair, zigzags en plus.

Mais voilà qu’à l’issue d’un périple à Séoul et à Tokyo, Joe Biden prend tout le monde à rebrousse-poil, en affirmant mordicus que les États-Unis défendront Taïwan contre toute éventuelle attaque continentale : ‘’Nous étions d’accord avec la politique d’une seule Chine, nous l’avons signée’’ (de fait, elle n’implique pas nécessairement un régime politique unique, totalitaire)… ‘’L’idée que Taïwan puisse être prise par la force n’est tout simplement pas appropriée’’ a-t-il asséné, le 23 mai, au côté du premier ministre japonais Fumio Kishida. ‘’Ce serait = = une autre action similaire à ce qui s’est passé en Ukraine = =’’. Nous y sommes : c’est la théorie d’un train visible en cachant un autre, pas moins dangereux !

Ce revirement d’attitude n’est sans doute pas uniquement explicable par les manœuvres d’intimidation menées actuellement autour de l’île nationaliste par les militaires continentaux : incursions aériennes dans la zone d’identification de défense aérienne taïwanaise ou manœuvres aéronavales à portée de canon du littoral de l’Ile. Alors, par quoi d’autre expliquer le raidissement américain ? Tout d’abord, l’heure est à l’affirmation du leadership US en Asie orientale : le Japon est prié de protéger, avec sa flotte militaire, les arrières d’une intervention américaine ; l’Australie, d’armer des sous-marins nucléaires dans les détroits ; l’Inde de prendre ses distances avec la Russie, etc. On a dépassé le stade de la diplomatie ‘’molle’’ du soft power : le Chef prépare ses troupes. On pourrait aussi creuser du côté du déficit de consensus américain au sein du Congrès, l’option générale de fermeté envers la Chine contrastant avec la charge polémique d’une décision anticipée de la Cour suprême touchant au droit à l’avortement.

N’excluons pas qu’il y ait encore quelque autre motif, que nous ignorions. Xi Jinping aurait-il tiré des leçons de l’aventure russe et dans quel sens ? Celui de la modération de ses élans guerriers ou, au contraire, de l’incitation à passer à l’acte rapidement ? Il ne faut pas nécessairement privilégier l’option la plus noire. Attendons un peu, nous finirons par savoir…

* 23 mai – La potence et la pitance

 Ce n‘est pas la troisième guerre mondiale, encore moins le retour de la guerre froide. Nous (pays occidentaux) ne sommes pas belligérants. Nous sommes protagonistes d’une guerre de prétérition et d’exclusion d’un type nouveau. Le conflit n’est pas seulement entre la Russie (et la Biélorussie), d’un côté, l’Ukraine et les membre de l’Alliance atlantique, de l’autre : il est mondialisé. ‘’Mondialisé’’ ne veut pas dire ‘’mondial’’, la nuance a son importance. Les pays occidentaux ne sont pas suivis par les Etats émergents, qui ne leur sont pas ‘’alliés’’ et dont ils n’épousent pas (ou très mollement) la cause. Du point de vue stratégique, la moitié de l’humanité en nombre d’individus ne suit pas l’Ouest et s’abstient de sanctionner Moscou. La riposte à l’agression de l’Ukraine vise une exclusion de la Russie du système mondial multilatéral, économique, culturel et sportif. Cette stratégie consiste à ‘’user l’agresseur’’ et à l’appauvrir économiquement. Elle est, assurément, bien calibrée comme réponse à une ‘’guerre hybride’’ polyforme conduite par une puissance nucléaire (inattaquable sur le plan militaire) insérée dans la mondialisation, où se situe donc sa vulnérabilité.

Sur ce plan, les Occidentaux sont suractifs à la manœuvre. On n’a jamais tapé aussi fort, de toute l’histoire contemporaine, avec les artilleries économique, financière, judiciaire, le blocus technologique et le boycott commercial, l’interdiction des médias ‘’protagonistes’’, les restrictions à la circulation, les mesures ciblées individuelles, la paralysie des liaisons aériennes, les confiscations et, bien sûr, les livraisons d’armes à l’Ukraine dont la part d’engagement américaine compte déjà en centaines de milliards de dollars (au moins, cinq fois plus que tous les alliés réunis). Mais ils ne rallient le reste du monde pas à leurs sanctions et les trous sont nombreux dans la raquette, à commencer par l soutien chinois au régime russe.

Les Russes, placés sur la défensive, ripostent avec les atouts commerciaux limités qui sont les leurs. Ils recourent traditionnellement à l’arme énergétique, gênante à court terme, mais qui, au fond, stimule la nécessaire transition  écologique dans ce domaine.

Venant d’un bord ou de l’autre, les coups de serpe infligés aux marchés sont prodigieusement coûteux. Pour la Russie, par définition, mais en fait pour tous les acteurs économiques, compte tenu de l’impact de ces effets collatéraux, hautement perturbateurs, sur les marchés mondiaux. Le nombre de biens agricoles ou industriels en situation – présente ou prochaine – de pénurie est tel que l’économie mondiale, relancée après la pandémie, rentre en phase d’inflation et de ralentissement, la spirale de stagflation augurant, un peu partout, de répercussions longues et socialement explosives. C’est la seconde crise de l’offre créée par des politiques humaines depuis la précédente crise du Covid. Pour la partie la plus pauvre du monde émergent, l’effet indirect des sanctions signifie même la perspective de famines et de désordres sociaux dans le cours de l’année. Le Sri Lanka vient d’établir le modèle de la faillite par dépendance extérieure et aucun continent n’en réchappera.

C’est précisément par ce type de conséquences que le conflit en Ukraine est mondialisé, sans constituer pour autant une guerre mondiale. Il ne faut donc pas rester sourd à l’exaspération et à l’inquiétude de nombreux dirigeants du Sud qui craignent la survenance de révoltes sociales autour du pain, du prix des denrées alimentaires ou de l’énergie. Quand en plus, la gouvernance est médiocre, la crise constitue l’amorce d’une descente aux enfers.

Ce blog accorde de la crédibilité à la théorie des ‘’intersocialités’’ (la scène internationale animée par des contradictions sociales et inter-sociétés et non pas par un monopole des Etats en la matière), développée par le professeur Bertrand Badie. En résumé, cet éminent enseignant en sciences politiques, perçoit trois traits nouveaux dans la guerre par proxy et par exclusion livrée à l’agresseur russe :

1 – Poutine s’est enfermé dans un schéma, franchement archaïque, de conquête territoriale par la force 100 % militaire. Il ruse, ne se fie qu’à lui-même et ne se laisse pas entamer par les sanctions ni par l’isolement. En bon dictateur, il juge que la société ruse ‘’suivra’’ bon an, mal an. Sur ce point, la ‘’perception du Prince’’ devrait s’avérer faussée. Il n’avait pas pressenti le patriotisme ukrainien ni le réflexe unitaire des Occidentaux. La myopie est un handicap e stratégie.

2 – Les Occidentaux et leur réflexe d’Alliance autour des Etats Unis donnent à l’Oncle Sam une forte prééminence sur l’Union Européenne. C’est un peu un retour en arrière, mais rien d’autre ne s’avère efficace sur le plan militaire. Paris et Berlin sont soucieux de sauvegarder des canaux pour conclure, un jour, la Paix. De ce fait, le tandem franco-allemand se voit contré par les Européens de l’Est, pour qui ‘’l’heure est au combat défensif, pas à la négociation’’. Ils marchent au pas cadencé derrière Washington. Des frictions apparaissent, en perspective…

3 – L’issue de ce nouveau type de guerre ne se trouve pas dans‘’ la bataille décisive’’, mais bien dans la capacité de résilience et de cohésion des sociétés (dont les forces combattantes). De ce point de vue, nous avons surtout à craindre la ‘’colère du Sud’’, où domine la perception de l’Europe, des Etats Unis et du G7 comme ‘’Club néo-colonialiste, accaparant les ressources et l’argent’’. Le phénomène des migrations reste le principal mode d’ajustement dont on y dispose face aux détraquements de notre monde, forgé par le Nord. Dommage que les sociétés émergentes aient si peu de compassion et de solidarité envers les Ukrainiens ! Mais, que voulez-vous, nous (Occident) sommes aussi loin de la perfection.

* 4 mai – Diversion extrême-orientale

Il y a un mois, plusieurs navires militaires russes avaient été repérés au sud-est du cap Soya, au nord d’Hokkaido. A l’issue d’exercices en mer d’Okhotsk, ces bâtiments lance-missiles et de transport de matériel militaire avaient franchi le détroit de Tsugaru entre Hokkaido et Honshu. Certains ont alors procédé à des tirs de missiles sur Etorofu et  Kunashiri, deux îles Kouriles du Sud occupées par la Russie en 1945, fermement  revendiquées par Tokyo. En plein conflit sur la Mer d’Azov, où elle a perdu un croiseur anti-aérien et un navire de transport, détruits par les forces ukrainiennes, la marine russe adopte une posture d’intimidation à l’égard du Japon. Comme pour signifier à Tokyo, qui s’est aligné sur les sanctions occidentales,  qu’elle est à même de mener bataille sur deux fronts, simultanément, aux antipodes. Déjà, au pic de la guerre froide (qui fut chaude dans cette région lors du conflit coréen), les Forces d’Auto-défense japonaises s’étaient trouvées confrontées à la perspective d’un débarquement de l’Armée rouge à Hokkaido (paradoxalement la  »bombe » d’Hiroshima et Nagasaki a levé cette hypothèque).

La 7e flotte américaine mène, certes, toujours  des exercices aux côtés des Forces maritimes japonaises d’autodéfense, mais Washington et Tokyo doivent compter, en plus, avec les provocations nucléaires et balistiques de la Corée du Nord. Pyongyang a procédé à 15 tirs de missiles depuis le début de l’année et un septième essai nucléaire pourrait intervenir bientôt. Les Etats Unis sont aussi confrontés aux prétentions de l’Armée populaire de Libération chinoise de faire de la mer du Japon, comme de celle de Chine du Sud, une mer fermée interdite aux marines occidentales. Tout cela fait déjà beaucoup.

L’USS Abraham Lincoln et son groupe aéronaval croisent dans ce théâtre de tensions. Escadres américaine et japonaise face à la flotte russe d’Extrême Orient : la mer du Japon pourrait devenir le front de diversion d’un conflit européen qui s’étendrait depuis la mer d’Azov et la Mer Noire jusqu’à celle du Japon.

Les tirs de missiles russes hypersoniques ‘’Kalibr’’ dans son environnement immédiat ont de quoi rendre l’archipel nippon nerveux. Pour rendre plus explicites encore ses intentions inamicales, Moscou a mis fin, depuis l’invasion de l’Ukraine, aux discussions bilatérales sur un Traité de paix entre les deux puissances visant à clore le passif de la seconde guerre mondiale. Le fond d’hostilité demeure. Tokyo n’a jamais été si proche de l’Alliance atlantique.

Palpable en Europe, en Afrique, dans le Pacifique, la menace russe n’est pas qu’une affaire régionale. De l’attitude de la Chine et de l’Inde peut dépendre que la guerre ne s’étende pas de l’Europe à l’Eurasie entière. Les offensives de diversion, d’ouverture d’un  »front secondaire » tournent souvent au pugilat général. Cette bonne vieille brute de Lavrov aime évoquer la  »troisième guerre mondiale » à nos portes. Alors, n’y croyons pas !