* 18 octobre – Hyper, c’est trop !

 »Hypersonique » est l’avenir de la géostratégie. Bientôt finira l’ère de l’équilibre de la terreur par la parité balistique. Les pions nucléaires seront redistribué entre grandes puissances, sans omettre la part revenant aux Etats voyous perturbateurs du TNP. On passe des courbes stratosphériques au rase-motte en zigzag à une vitesse de fou : cinq, six, sept fois le vitesse du son. La règle pour recréer l’équilibre restera la parité qualitative des systèmes d’arme et quantitative des arsenaux entre des acteurs considérés un par un, sans coalition. Encore faut-il qu’existe aussi une  »envie de dialogue », sans laquelle la course aux armements et le risque d’un passage à l’acte échapperaient à tout contrôle. Or, on le voit partout, il y a peu d’amour et de compréhension entre les géants nucléaires, ces temps derniers. Alors, le missile hypersonique sera-t-il l’arme offensive de déstabilisation de toute la société internationale ? Il faudra quelques années pour le savoir, mais, dans l’intervalle, le risque d’une première frappe décisive, sans capacité de riposte peut devenir plus tentant. C’est, toutes choses égales par ailleurs, la posture d’Israël face au programme nucléaire iranien.

En décembre 2019, la Russie a annoncé, la première, la  »mise en service » d’engins  »Avangard », équipables d’ogives nucléaires. Elle a fièrement avancé qu’ils étaient capables de franchissement intercontinentaux au ras des pâquerettes, à des vitesses rendant tout repérage radar et toute interception impossibles. Mieux ou pire encore, ces missiles de croisières hyper-boostés seraient re-dirigeables en vol sur d’autres cibles et pourraient aborder leur but en surgissant depuis n’importe quelle direction. Les missiles anti-missiles (déjà déstabilisants pour la dissuasion) et les radars pointus du Norad et des frégates Aegis s’en trouveraient totalement dépassés et impuissants. Exit la guerre stellaire, retour au plancher des vaches. Une vraie cause d’alarme pour l’Hyper-puissance américaine, dans un scénario où des milliers d’engins hypersoniques réussiraient contre elle une première frappe paralysante (sans riposte possible). On en est pas là, bien sûr, et l’Amérique a largement le potentiel disponible pour  »combler le gap ». Mais quand même….

Et encore, si l’adversaire était unique et politiquement bien  »balisé », comme l’est la Russie. En championne absolue de la dialectique nucléaire au bord du gouffre, la Corée du Nord, elle aussi, a revendiqué, le 28 septembre, son accession à la technologie hypersonique. Sa maîtrise ne semble pas encore convaincante, mais un essai a eu lieu, parmi une série de tirs balistiques. La Corée du Sud en garde pour elle les paramètres. On peut néanmoins compter sur les Nord-Coréens pour aller jusqu’au bout de leur mise au point, avec l’acharnement qu’ils ont déjà eu à faire la bombe. Pyongyang, dans son délire, affirme  »multiplier par mille (sa) capacité défensive ». Ses cibles favorites se trouvent évidemment aux Etats Unis. Les Nations Unies aussi, dont le Conseil de sécurité suit la crise et tente de restreindre tant se peut la fuite en avant nord-coréenne ont de quoi se faire du souci. Mais d’où Pyongyang s’est-il procuré les secrets de fabrication de son  »arme absolue » ?

Dès août 2018, Pékin a fait connaître l’existence de son projet  »Ciel étoilé 2 » théoriquement capable de croisière à une vitesse de plus de 7300 km/h. Il répond à des normes plus performantes encore que son alter ego russe. Le Financial Times a surtout révélé (sans démenti chinois) qu’il avait réussi, en août dernier, un trajet complexe autour du globe. Lancé sous une fusée Longue Marche, il aurait terminé sa boucle terrestre à 32 km de son point d’impact prévu. C’est peu pour un potentiel vecteur nucléaire. Les progrès spectaculaires du programme chinois ont pris de court l’Occident. Jamais la Chine n’avait étalé un tel avantage stratégique, qui plus est à un moment où ses relations se tendent rapidement autour de la question de Taiwan (l’Amérique est le seul obstacle à une invasion armée) et d’une multitude d’enjeux économiques, technologiques et diplomatiques. Ce n’est pas le contexte idéal pour rétablir l’équilibre autour d’un nouveau système d’arme optionnellement nucléaire. La transition s’annonce délicate.

La conception bien française de la dissuasion – au niveau d’arsenal le plus bas possible – était déjà sérieusement entamée par la  »Guerre des étoiles » et par le recours aux missiles de croisière de longue portée. Des étapes intermédiaires ont été aménagées entre les scénarios extrêmes d’entrée en conflit. La France pourra-t-elle rester longtemps dans la course ? Le doit-elle, d’ailleurs ? Elle a une campagne présidentielle devant elle pour y réfléchir.

* 12 octobre – La gîte de la barque irakienne

Quelque 25 millions d’Irakiens ont été appelés aux urnes. Peu de peuples, au Moyen Orient, ont vécu autant de guerre et de basculements politiques depuis la fin des années 1960 et le long règne de Saddam Hussein. Au point qu’aux yeux de son peuple, l’avenir reste un point d’interrogation, un flou sur la scène arabe. Les élections anticipées devaient calmer la révolte de la jeunesse irakienne catalysée, en octobre 2019 par la corruption générale des élites, une économie en panne, et une société laissée à l’abandon dans ce pays producteur majeur de pétrole. Réprimé dans le sang – l’estimation est de 600 morts et de 30 000 blessés –, le mouvement a été étouffé. Ses militants ont été victimes d’enlèvements et d’assassinats sous les coups de factions armées inféodées à l’Iran, le Hachd al-Chaabi en particulier. Ayant commis ces forfaits, cette deuxième force au sein du Parlement sortant, essuie en retour un net recul électoral. Alliée à l’Iran, elle restera pourtant un pion décisif sur l’échiquier politique, à l’image du Hezbollah au Liban.

Le 11 octobre, le leader chiite – mais anti-iranien Moqtada al-Sadr a proclamé victoire. Le courant de cet ancien chef d’une milice insurgée contre les forces d’occupation américaines devrait conserver son rang de première force au Parlement, avec plus de 70 sièges sur un total de 329. Par ailleurs,  »l’État de droit » de l’ancien Premier ministre Nouri al-Malik, considéré comme très corrompu, recueille 37 sièges.

Ces législatives, étaient les cinquièmes depuis 2003 et le renversement de Saddam Hussein, par l’invasion armée américaine. La campagne a été dominée par de puissants appels au boycott, qui ont finalement motivé une abstention record. Les électeurs ont trainé les pieds, dégoûtés d’une classe politique qu’ils estiment indifférente à leurs maux quotidiens et le taux de participation officiel a fléchi à 41%.

Toutefois, l’absence d’une majorité claire au sein d’un parlement éclatés en une myriade de petites formations va contraindre les nouveaux élus à négocier des alliances. Les tractations pour faire émerger un nouveau Premier ministre -traditionnellement un chiite – et un gouvernement composite promettent d’être longues. Au-delà les frictions partisanes de rigueur, on peut s’attendre à ce que la scène politique reste polarisée par deux emprises extérieures contradictoires : la présence des troupes américaines sur le sol irakien et celle de paramilitaires iraniens, instrument ‘’d’influence ‘’ envahissant de la République islamiste d’Iran voisine. La première  »occupation » disparaitra avec leur retrait des instructeurs et des forces spéciales annoncé pour l’an prochain. Les Français disent, eux, vouloir rester.

L’Irak finira-t-il par produire un gouvernement consensuel, un jeu politique sans milice armée et sans assassinat, une formule de relative stabilité intérieure ? Peu de pays de la Région ont su donner leur place aux générations montantes et aux petites classes moyennes. Il faudra laisser l’Irak se relever de l’intérieur. Sa situation ambivalente reste pour l’heure celle d’un quasi-vassal du turbulent régime iranien, en même temps qu’un allié obligé de l’Occident qui le voit en rempart contre la résurgence de l’Etat islamique. Difficile à concilier. Ne soyons donc pas trop exigeants !

* 5 octobre – L’ermite nucléaire des matins pas calmes

Pour mesurer la folie de notre monde disloqué, rien de tel que le thermomètre géopolitique de la péninsule coréenne. Dans ce théâtre hautement névralgique, le risque d’une nouvelle guerre impliquant les ‘’grands’’ n’a jamais été jugulé depuis l’armistice de 1953. Les accrochages militaires, les apparitions d’armes de destruction massives comme les coups d’éclat diplomatiques les plus inattendus s’y succèdent, tel le sommet qui a réuni Donald Trump et Kim Jong-un  à Singapour. Les épisodes de tension tournent presqu’ en boucle et diffèrent peu, les Etats Unis (dont le Nord veut obtenir le retrait des forces de toute la Péninsule) ou le gouvernement de Séoul en font les frais.

Le régime de Pyongyang ne craint rien autant, en effet, que la sobriété et l’oubli. Pour se maintenir constamment sur l’avant-scène, il se montre sans cesse à l’initiative, dans une agitation provocatrice, qui accroit délibérément l’incertitude et le sentiment du danger. En quatre ans, il a procédé, au moins, à six essais nucléaires en total mépris du Traité de Non-prolifération (TNP), élaboré à la fin des années 1960. Il est supposé tenir lieu de pilier de la stabilité stratégique globale. Avec la complicité – moins tapageuse – de l’Iran, du Pakistan et de l’Inde, la RDPC (Corée du Nord) s’ingénie à faire table rase de toute régulation en la matière. L’ONU a voté contre elle des sanctions dont elle n ‘a cure, son souci actuel étant de mettre au point les ogives et les lanceurs qui la feront accéder au rang de puissance stratégique mondiale, capable de faire face aux Etats Unis, de faire chanter le Japon et d’acquérir une totale indépendance vis-à vis de son ‘’mentor’’ – critique – chinois.

Le 1er octobre, Pyongyang affirme avoir testé un missile de croisière hypersonique dont la vitesse est censée déjouer toute parade du camp adverse. Elle a aussi annoncé avoir lancé avec succès un missile balistique après avoir testé la veille un missile anti-aérien d’un type inédit. Tout un bouquet. A l’administration Biden qui l’avait sondé sur les modalités d’une reprise de contact (discrète), le régime a répondu vertement ‘’non’’. Réuni à la demande des Etats Unis, de la France et du Royaume Uni, le Conseil de sécurité de l’ONU n’a pu que constater son impuissance, ne parvenant pas à s’accorder à réagir par une déclaration commune. Paris aurait voulu que soit marquée une préoccupation face aux transgressions constatées et que les 15 membres appellent à appliquer pleinement les sanctions économiques décrétées par l’ONU en 2017. Comme toujours, la Russie et la Chine se sont opposées à toute prise de position, chose ‘’non pertinente à ce stade’’. Pyongyang peut donc poursuivre tranquillement sa mégalomanie guerrière et faire peser sur le monde le danger d’une conflagration mondiale.

Pour nous égarer un peu plus, quelques jalons paraissent posés dans le sens d’un rétablissement du téléphone avec Séoul. A moins que … On a du mal à décrypter, on n’y peut rien après tout, on est même un peu lassé, donc : n’y pensons plus ?

* 23 septembre – Vexe – Action

La France n’est jamais meilleure en activisme diplomatie que lorsqu’elle est vexée. Et c’est peu dire que sa mise hors-jeu dans le Pacifique (et l’Océan indien), par une collusion ‘’anglo-saxonne’’, l’a froissée. Emmanuel Macron n’a pas perdu de temps pour rallier l’Union européenne de son côté – du moins Josep Borel, son haut représentant pour l’action extérieure et vice-président de la Commission – et mettre l’Inde, dans sa poche. Après un échange téléphonique avec Narenda Modi, Paris et New Delhi ont publié un communiqué commun affirmant leur commune ‘’volonté d’agir conjointement dans un espace indo-pacifique ouvert et inclusif ». Les deux pays se donnent pour ambition ‘’de promouvoir la stabilité régionale et la règle de droit, tout en écartant toute forme d’hégémonie ».

L’expression ‘’ouvert et inclusif’’ est une pique – transparente – contre l’esprit de ‘’club fermé’’ (Aukus) illustré dans l’affaire dite des ‘’sous-marins français vendus à l’Australie. L’épine a été intentionnellement glissée dans la chaussure de Joe Biden, au moment même où il vantait, à New-York, le multilatéralisme à l’Américaine et le compagnonnage avec les alliés. La réplique s’organise. Jean-Yves Le Drian a rencontré son homologue indien, Subrahmanyam Jaishankar, pour des consultations stratégiques. Quant à la dénonciation de  »l’hégémonie », on comprendra qu’elle s’adresse à la Chine mais aussi, en filigrane, à ‘’l’autre grande puissance’’. Fait incroyable, l’Inde, elle aussi, a été sortie de la stratégie Indo-Pacifique élaborée par Washington. ‘’Indo’’, ne signifie-t-il pas l’Inde ? …dont la présence est reconnue comme un contre-poids majeur à la volonté d’expansion chinoise. Quant à ‘’Pacifique’’, peut-on en sortir la Polynésie française, Wallis et Futuna, la Nouvelle Calédonie ? Il est assez évident que la France y est plus impliquée au plan stratégique que, par exemple, le Royaume Uni.


Cette réaction rapide est bien meilleure que la ‘’pleurnicherie’’ concernant le marché du siècle perdu, dans laquelle s’était enfermé J-Y Le Drian, en agent comptable de l’armement. Un tel contentieux ne devrait pas sortir du cercle des technocrates et des entreprises concernées. La réponse présidentielle vise plus loin, plus haut. Ni Paris, ni New Delhi n’ont envie de s’aliéner durablement l’Amérique, dont ils ont besoin pour agir dans le monde (voyez l’aide reçue par Barkhane au Sahel !). Et ce sentiment est sans doute réciproque, bien que de moindre intensité outre-Atlantique. Un réajustement général rabibochant tout le monde pourrait réussir, si Paris travaille, sans hargne, à une sortie de crise par le haut :

-Ce serait, au minimum, l’intégration de la France et de l’Inde par ouverture de la coalition fermée créée par les stratèges américains. Les deux pays apporteraient des moyens importants à un dispositif dissuasif dont ils pourraient influencer la conduite dans un sens moins agressif qu’initialement conçu. On ne voit pas trop ce que l’Amérique aurait à y perdre, surtout si l’on s’en tient aux propos pondérés de Joe Biden à l’ONU (pas de nouvelle guerre froide ni de confrontation gratuite, le droit international, l’action collective…).

L’Australie, dont la coopération militaire avec la France couvre tant la Pacifique que l’Océan indien, consoliderait son partenariat dans l’aire territoriale et les eaux maritimes des TOM-DOM. l’Inde aussi.

– Une option plus forte serait de fusionner l’Aukus à trois et le Quad (Etats Unis, Japon, Australie, Inde) dans une seule et même organisation… sans doute aussi, d’y introduire l’Europe, dans le sillage de la France. Sept samouraïs, en tout ! Cela désespérerait peut-être Boris Johnson dans sa farouche préférence pour une formule assurant la spécificité britannique et une distanciation d’avec les 27.

Bôf, tant pis ! (Demain : Vexe-action au Sahel)

* 22 septembre – Les barrières se lèvent, les murs demeurent

L’interdiction de voyager aux États-Unis, en vigueur depuis mars 2020, va être levée le 1er novembre, pour les nationaux européens et chinois. Bonne nouvelle ! Liée à la pandémie de Covid-19, la fermeture des frontières avait été décidée par Donald Trump et n’aurait dû durer que trente jours. Il est vrai que le pays a été particulièrement éprouvé par la pandémie : plus de 600.000 décès à ce jour. Sa fermeture au monde extérieur aura duré vingt mois. Cela se compare au recroquevillement de la Chine à l’intérieur de ses frontières, toujours en vigueur. Pour les voyageurs arrivant aux États-Unis, bientôt plus de quarantaine mais la présentation d’une preuve qu’ils sont vaccinés, un test négatif, le traçage par les compagnies aériennes et le port du masque.

Les Européens réalisent-ils leur chance de vivre sur un continent où, moyennant quelques contrôles, la circulation est possible ? Les temps sont durs, mais quand même un peu moins pour certains.

Les habitants du Vieux monde sont davantage vaccinés que les Américains. Le maintien du « travel ban » leur restait en travers de la gorge, alors que l’Union européenne et le Royaume Uni accueillent librement les visiteurs d’Outre-Atlantique, moyennant les formalités sanitaires qui sont désormais d’usage. L’absence de réciprocité devenait difficile à justifier et l »interdiction de voyage était d’autant plus troublante que Washington pratiquait, par dérogation, un régime de libre-accès sans restriction en faveur certains États pourtant submergés par la crise sanitaire et pour certains investisseurs. Dans un second temps (quand ?) les frontières américaines devraient s’ouvrir à l’Inde et au Brésil.

En revanche la circulation des pauvres et des exilés n’est pas près de se libéraliser. Joe Biden annonce la dispersion et le refoulement de dizaines de milliers d’Haïtiens massés sous un pont, à la frontière du Texas. La France des jours de campagne électorale entonne à nouveau le  »fais-moi peur » du  »grand remplacement », même si les arrivées d’exilés et autre  »sans papier » fléchissent et leur nombre reste insignifiant : pas même 1 % de sa population. La circulation humaine sur la planète se rétablira bientôt, mais entre le Nord… et le Nord. Idem pour la sortie de Covid !

* 23 septembre – ‘’Torpillée dans le dos’’

Pour une fois qu’un contrat d’armement français n’était pas destiné à un dictateur tropical ! Avec l’Australie, les douze Barracuda à gazole dit ‘’classe Attack’’, constituaient le contrat du siècle, passé pour une fois avec une démocratie respectable et sérieuse. La marine cliente étant exposée, qui plus est, à l’expansionnisme chinois sur les mers du Sud jusqu’à la mer de Corail, c’était géostratégiquement sérieux. Un peu comme à l’époque où  l’Ile-continent faisait face  au militarisme du Japon. Raté, complètement raté ! Huit milliards passent sous le nez de ‘’Naval Group’’. Cherbourg et  la DGA s’en remettront : leur carnet de commandes est confortable. Mais la posture de moyenne puissance de la France : Boum, coulée !

Surtout, Paris pensait qu’un contrat aussi stratégique que celui-là scelle une solide alliance (la DGA a tendance à passer un accord de défense à chaque fois qu’elle vend un équipement militaire) et voilà qu’on hérite d’une crise stratégique et diplomatique d’ampleur. Le pire  est que  l’Amérique ait fait savoir, sans grâce aucune, à la France – son plus ancien allié – qu’elle ‘’ne compte pas’’ sur son échiquier stratégique. Cela creuse un énorme déficit de confiance. La colère un peu théâtrale du ministre Le Drian enfonce la France dans le rôle de l’épouse trompée. Elle l’expose aux apitoiements et diminue encore son statut de puissance.

 Par le petit bout de la lorgnette, on la voit en effet vexée à mort, au point d’adopter le registre du mauvais perdant colérique : le rappel des ambassadeurs (sauf avec  Londres) et toute une gamme de vitupérations (‘’Biden fait du Trump’’,’’ plus d’alliance’’ mais des ‘’coups dans  le dos’’, de la ‘’duplicité’’). La vieille épouse, trompée depuis 18 mois apprend soudain qu’elle est supplantée par une donzelle dont les ébats avec un cow-boy – plus costaud – ont été portés par une conjuration. Alors, elle gueule très fort. Dans la forme, on ne pouvait en effet faire offense plus disgracieuse : les trois conjurés ont rendu publique leur alliance exclusive et fermée à grand tapage d’annonces jubilatoires. Le cocufiage de la France a té rendu visible de tous, au point qu’on en oublie le cœur du sujet : l’inquiétante volonté de confrontation militaire avec la Chine.

La stratégie de pivot vers le Pacifique s’inscrit dans une perspective d’endiguement ( »containment ») assez archaïque Elle prend racine dans le besoin d’un ennemi extérieur pour insuffler à l’opinion américaine un esprit d’union sacrée et de grandeur retrouvée, une façon de transcender les fractures internes. Il y a une certaine continuité avec l’époque Trump, c’est vrai. Washington  a mis le grappin sur son club anglo-saxon (un concept très français, qui reprend du service) et, au passage, confisqué à son profit le contrat conclu par Naval Group, en vigueur depuis cinq ans. Il suffisait pour cela d’ imposer l’option de la propulsion nucléaire, que la France aurait pu fournir, mais dont Canberra ne voulait pas alors. On ne s’est pas attardé sur l’effet collatéral conduisant à dégrader la coordination stratégique avec la marine française dans une région du monde où Paris compte des territoires, de vastes eaux territoriales et une coopération active avec l’Australie. La stratégie américaine a emprunté la voie d’un ‘’coup’’ affairiste avec un fort parfum d’argent. Sans doute, la France est atteinte là où elle pèche souvent : exactement la même avidité à l’export d’armement, qui  lui tient lieu souvent, elle aussi, de politique extérieure. Le même ministre Le Drian aura géré l’une, en 2016, puis l’autre, dans la crise des sous-marins, signe aussi de la dérive vers les affaires des intérêts géostratégiques de long terme.

Car, dans cette affaire, tous les protagonistes ont opté pour le business avant la défense. L’Australie ne considérait sans doute pas Paris en allié intime, mais en simple fournisseur. Elle a néanmoins simulé le partenariat politique, sans être tout à fait pas satisfaite de l’évolution du coût du chantier (largement délocalisé sur son territoire) et par les délais que ceci entrainait. Canberra en aurait parlé avec Mme Parly.  Mais sans jamais évoquer une possible révision de ses choix, dit-on du côté français. Scott Morrisson parle de doutes anciens australiens, comme si le contrat était encore à négocier, qu’il n’y ait pas eu d’appel d’offres concurrentiel et qu’il n’avait finalement pas signé, en 2016. Est-il frappé d’amnésie ? La communication entre ‘’alliés’’ a dépassé le nul absolu.

Les médias français ne veulent considérer que l’aspect financier de ce coup de Trafalgar. Ils créent l’impression détestable que Paris pourra être ‘’consolé’’ avec un peu d’argent et quelques gentils mots. Belle absence de discernement !  Les Français, les Américains, les Australiens et les autres se montrent tous incapables d’exprimer à leurs opinions publiques les intérêts de long terme qui sont en jeu ! Aucun stratège militaire n’a d’ailleurs eu le droit de s’exprimer sur le sujet. Les partenaires européens campent sur la réserve, craignant encore ‘’un coup des Français’’ destiné à les mettre en porte-à-faux avec la ‘’matrice OTAN’’, dont ils connaissent l’usure… mais quoi d’autre ? L‘Union européenne comme les non-anglophones de l’Alliance s’habituent à absorber, au fil des crises, une dose croissante de doute quant à la consistance des engagements américains à l’égard de leurs alliés. Lassitude et résignation.

Le préjudice le plus durable sera bien sûr la perte de confiance et de cohésion entre alliés. La présence jubilatoire du gouvernement anglais dans le ’’club antichinois’’ – même comme ‘’5ème roue du carrosse américain’’ – casse l’engagement de Londres à rester aux côtés des membres de l’UE dans les crises stratégiques. L’existence de cette alliance de l’entre-soi (anglo-saxon) n’avait été communiquée à Paris que quelques heures avant son annonce fracassante aux médias. Pendant plus d’un an, donc, Londres a joué la dissimulation, le mensonge par omission, vis-à-vis de Paris. La coopération de défense franco-britannique aura du mal à survivre à ce qui est perçu comme une extension militaire du Brexit. Une rupture de cette sorte n’était pourtant pas souhaitée par l’ex-candidat Biden ni par Boris Johnson. On y est et on s’attend à ce que Washington et Londres recrutent à leur Club le Canada et la Nouvelle Zélande, dans la logique du programme ‘’Ears’’ d’espionnage, à cinq, du reste du monde. Surtout, la lune de miel franco-américaine, initiée par l’élection de Joe Biden, est pour un temps, torpillée. Tout juste publié, le concept Indopacifique de l’UE  se voit d’emblée contré, sans discussion possible, au profit d’une démonstration de muscle américaine. Dans la foulée du récent  retrait américain précipité d’Afghanistan, l’Occident se retrouve affaibli et divisé. Pas pour toujours, bien sûr mais le doute l’érode de l’intérieur. Pékin, Moscou, Ankara et beaucoup d’autres peuvent s’en réjouir !

* 14 septembre – Jihad endemique et socialités contagieuses

L’expansion jihadiste procède, on l’a vu, des erreurs stratégiques et des canaux dangereux suivis par la réplique occidentale autant que du délire nihiliste d’une minorité de musulmans ultra-politisés, sorte d’ ‘’Action directe’’ à la sauce islamiste. Sans l’arrogance cynique des néo-conservateurs américains – les Dick Cheney, Donald Rumsfeldt, Paul Wolfowitz et autre John Bolton, etc. et la vacuité stratégique de George W. Bush – l’Occident aurait conservé son âme et l’image de l’agressé, pour un temps tout au moins. Malheureusement, ces dirigeants dogmatiques ont voulu Abou Ghraib, Guantanamo, les charters de la CIA, la plus terrible machine à torturer sans doute produite en terre ‘’chrétienne’’, depuis l’ère nazie. Les mêmes ont personnellement bénéficié de la privatisation de la guerre qu’ils prônaient. Sur le terrain, les Halliburton et autres Blackwater ont présidé à de nombreux massacres (en comparaison des troupes régulières). Le recours massif à des exécutions par drones tactiques, leur trop grande tolérance pour les ‘’victimes collatérales’’ (beaucoup  de familles innocentes, des assemblées de mariages…) ont  privé leurs opérations militaires de leur justification morale. La moralité s’est d’ailleurs perdue dans les deux camps.  

Ainsi, le concepteur des attentats du  11 septembre croupit encore dans une cellule de Guantanamo, en attente d’un jugement, rendu impossible par la pratique intensive de la torture à son encontre. Ni le Pakistan ni aucun autre Etat n’accepterait de reprendre chez lui Khalid Cheikh Mohammed et ses 19 complices. Leur procès tournerait inévitablement à l’incrimination de leurs geôliers – et tortionnaires – américains et de la justice américaine, elle-même. C’est l’administration Bush qui a perverti la justice américaine. Elle ne rendra pas de compte à l’Histoire. Que reste-t-il pour dire le droit face aux terroristes ?

De 2006 à 2011, la phase de ‘’contre-insurrection’’ a tenté de stabiliser le chaos produit par la riposte américaine trop extensive et non-préparée dans son volet civil (cf. la précédente brève). Al-Qaida, à l’origine plutôt hors-sol, reprend alors racine en menant des soulèvements populaires contre l’occupant, en Irak et en Afghanistan. Les pasdarans iraniens en Irak et les milices ou groupes combattants sunnites à travers toute la région se montrent habiles à s’attirer les sympathies des populations, en tablant sur leur fureur anti-occidentale. En particulier, la révolte de l’ancienne nomenklatura sunnite d’Irak accouche d’une nouvelle obédience jihadiste, plus ‘’territoriale’’ et pas moins panislamiste que la précédente, donnant naissance à Daech (Etat islamique) à Mossoul, en juin 2014. Ce califat profite de l’implosion de la Syrie et d’une sorte de complicité de Bachar (qui ouvre ses prisons et laisse passer les armes) pour se tailler un territoire à cheval sur les frontières d’Irak et de Syrie .

Avec les images de Guantánamo et des scènes d’exécutions capitales d’ ‘’impies’’, la nouvelle  nébuleuse s’adapte à l’âge numérique des médias et cible particulièrement la jeunesse révoltée (un état normal, pour la jeunesse) avec une approche calibrée, digne des meilleurs ‘’influenceurs’’ d’internet. Les mosquées européennes fournissent le ‘’présentiel’’ et le va -et-vient des propagandistes (ou artificiers) complète l’impressionnant dispositif de mobilisation jihadiste. L’exécution de Ben Laden au Pakistan, en 2011, alimente la fièvre de revanche. La mouvance se montre cependant plus prudente à attaquer directement le territoire américain – mais n’hésite pas à le faire dans le reste du monde comme sur le terrain militaire. Franchissant un pas de plus dans l’horreur, elle innove dans son mode opératoire en confiant à des enfants d’immigrés musulmans et à des convertis étrangers la mission d’accomplir des attentats contre la coalition ou sur le sol de l’Europe. Cette tactique est assurée de soulever dans les pays – visés ‘’de l’intérieur’’ – une forte hostilité à l’Islam local et une cassure intérieure des sociétés démocratiques. La blessure s’avère moins guérissable qu’une défaite militaire. A travers le monde, elle dresse les unes contre les autres les cultures occidentales et orientales et fait perdre tout contrôle sur la stabilité du monde.

 Le ‘’ califat voyou’’ ne sera réduit qu’au bout de cinq ans par les bombardements de la coalition internationale, les milliards d’euros investis dans les opérations des militaires kurdes et irakiens. Au passage, l’Occident se retrouve toujours plus en posture d’envahisseur, puisque  les attentats qui le visent apparaissent à l’opinion arabe comme une juste vengeance plutôt qu’un motif légitime d’autodéfense. La longue agonie de Daech sera émaillée d’attaques vengeresses, qui ensanglantent l’Europe comme le monde arabe (mais moins les Etats Unis). La chute des places fortes de Mossoul et Rakka, en 2017, puis du réduit de Baghouz, en mars 2019 et, finalement, la suppression du calife Abou Bakr Al-Baghdadi, par un commando américain, en octobre de la même année, annihilent  les infrastructures matérielles du califat sans vraiment éliminer ses combattants ni, a fortiori, atténuer son emprise sur les jeunes esprits. Le mal n’est plus géopolitique : il est devenu sociétal.

La donne militaire a changé après l’effondrement de Daech et le déclin d’Al Qaida, mais l’idéologie de la nouvelle génération jihadiste est identique à celle de ses anciens et elle a contaminé l’islamisme, un phénomène distinct, à l’origine. Le jihad, désormais servi par une stratégie de manipulation à distance, est l’affaire de fomenteurs de haine, omniprésents sur la Toile. Les loups qui exécutent les tâches ne sont qu’à moitié ‘’solitaires’,’  puisque  préalablement endoctrinés en distanciel  puis, en présentiel, par la fréquentation de certaines mosquées ou associations radicales. Mais ils ne reçoivent plus – directement –  des ordres d’attaque sur des cibles précises, contrairement à l’usage des organisations précédentes. La méthode a endeuillé la France à l’automne 2020, avec l’assassinat de Samuel Paty, à l’occasion du procès des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes.

 Le risque sécuritaire reste élevé, alors qu’on entame le procès des assassins du 13 novembre 2015. Ce ‘’djihadisme d’atmosphère’’ a juste besoin d’être alimenté en ’’faits glorieux ‘’ qui attirent les adeptes et  galvanisent les exécutants. Une telle matrice est particulièrement  complexe à démonter pour les services spécialisés. En France, ils  y parviennent néanmoins dans une dizaine de cas par an. La reprise de Kaboul par les talibans, le 15 août 2021, représente, pour la mouvance, une grande victoire, moins d’un mois avant la 2O ème commémoration du 11 septembre 2001 et tandis que s’ouvre à Paris le long procès précité des attentats de novembre 2015.

Le retour des talibans à Kaboul intervient au terme de deux décennies d’histoire intense du djihadisme international. L’islamisme est-il désormais étroitement associé au jihadisme voire au terrorisme tout court ? Aujourd’hui, le jihadisme s’est hélas fortement étoffé : il  rassemblerait deux à trois fois plus de combattants qu’en 2001. Dans cette vaste  nébuleuse, un flou couvre la proportion de ceux qui rejettent  l’Occident chez eux (localement terroristes, mais pas des agresseurs face à l’Occident) et de ceux qui s’en prennent à la terre entière, au nom d’une sorte de messianisme sanguinaire, en fait névrotique. Al-Qaida n’a pas gagné mais paraît à même de ressurgir un peu n’importe où, notamment en Afrique, en profitant de désordres locaux et de la mauvaise gouvernance. La France s’est placée aux premières loges.

On semble revenu à la case départ, qui sanctionnerait l’inanité de la stratégie de l’Amérique et le suivisme imbécile des Européens. Les Etats-Unis et à leurs alliés n’ont pas réussi à éradiquer le djihadisme, seulement l’Etat que celui-ci avait constitué. On est passé, de 2001 à aujourd’hui, d’une volonté d’éradication globale du mal à une stratégie d’endiguement de la menace, pondérées de concessions faites aux talibans, alliés des jihadistes et d’hésitations sur la méthode. On  arrive à nouveau à un carrefour stratégique entre la poursuite de la voie militaire, malgré ses échecs répétés, ou la reprise de la lutte contre le terrorisme, par d’autres moyens ‘’civils’’, sociaux et, éducatifs : le renseignement, les opérations secrètes, la coopération des polices, la diplomatie, les politique de développement, etc. Les Européens découvrent, à leur tour, que les ‘’socialités’’ (interactions directes entre sociétés) générées entre nations et strates sociales ne pèsent pas moins lourd que l’exportation d’un activisme militaire ou diplomatique désordonné.

Le monde a fortement changé depuis la guerre d’Afghanistan. La fin du contre-terrorisme comme priorité extérieure des Etats Unis, signifiée par  à leur retrait de Kaboul, laisse planer au-dessus l’Europe et de son voisinage africain une ombre, un vide assez sinistre. Comment classer les groupes djihadistes au Sahel : menace mondiale, guérillas régionales, terrorisme interne, dérive des comportements sous une mauvaise gouvernance ?  Ce n’est manifestement pas par la seule force du glaive qu’on règlera les problèmes sans en créer d’autres. La lutte antiterroriste devra rester plus vigilante en Europe qu’aux Etats Unis, ce qui pose encore et toujours la question lancinante de l’autonomie stratégique.

* 13 septembre – Le jihad n’est pas le fruit du hasard mais d’erreurs géopolitiques

L’anniversaire du 11 septembre est passé, faisant remonter dans nos esprits le sinistre souvenir de l’épopée jihadiste. L’actualité géopolitique et judiciaire pointe un fléau bien présent et même ‘’endémique’’. Par respect des vies innocentes qui ont été perdues le blog ne cherchera pas à exploiter un angle inédit là tout a été dit. Il passe simplement en revue l’émergence et l’emprise envahissante de cette forme du terrorisme international, qui est aussi un ressort majeur des malheurs du monde. L’Occident (essentiellement les Etats Unis) a joué à l’apprenti sorcier principal, réinventant et sur-développant la vieille version guerrière de l’Islam. Les guerres post- 11 septembre ont renforcé le phénomène, en faisant prospérer la haine des ‘’croisés’’. Une prochaine brève traitera du jihad actuel.

1 – Le djihad afghan se développe de 1979 à 1989 (sous le démocrate Jimmy Carter), dans le but qu’entretient Washington d’infliger un ‘’Vietnam’’à l’URSS. La vengeance sur 1975 (débâcle en Indochine) planne dans les esprits. Il faut punir l’armée rouge d’avoir envahi l’Afghanistan, pensant pouvoir sauver un régime communiste local chancelant. A Washington, Zbigniew Brzezinski, le conseiller pour la sécurité nationale, fait soutenir par la CIA un ‘’djihad’’ financé par les pétromonarchies de la péninsule Arabique et porté par les tribus pachtounes de tradition guerrière et banditesque.

A l’initiative du Pakistan, allié très ambigu, les services de renseignement ajoutent à ces combattants locaux une strate d’étudiants en religion (talibans) que Washington soutient en faisant feu de tout bois. C’est le point de départ du djihadisme transnational. A la veille du 15 février 1989 marquant la défaite de l’Armée rouge, la victoire américano-islamiste se trouve éclipsée par la fatwa de l’ayatollah Khomeini. Celui-ci y condamne à mort, pour blasphème, l’écrivain Salman Rushdie, auteur des Versets sataniques. Victorieux contre les Russes, les jihadistes sont dépossédés par leur échec médiatique et abandonnés par l’Occident. Pour leurs chefs, les ‘’masses musulmanes’’ n’auraient pas rejoint‘’l’avant-garde islamiste », par seule crainte de la puissance occidentale. L’Egyptien Ayman Al-Zawahiri, bras droit du saoudien Ben Laden, appelle alors à l’expansion du jihad à travers le monde musulman : Egypte, Algérie, Bosnie… l’offensive doit être mondiale. Al-Qaida naît bientôt de cette guerre sectaire intra-islamique. Ben Laden étend vite le champ du jihad à tous les ‘’impies’’ de la Terre, pour damer le pion à ses rivaux chiites et faire pénétrer la violence sacrée au cœur même de l’Occident (que ses kamikazes attaquent depuis plusieurs années déjà sur les théâtres d’opération du grand Moyen-Orient). Ce sera plus spectaculaire encore que la fatwa iranienne. Une longue série d’attentats terroristes, y compris contre des civils, s’ensuit, appuyée par d’importants financements privés ‘’religieux’’, venus du Golfe. Le passage de la résistance anti-soviétique au jihad global doit beaucoup au fanatisme de Saoudiens et de Pakistanais… et à un activisme naïf des Américains.

Les attentats du 11 septembre 2001 contre l’Amérique en constituent l’apogée. Ils font de l’orgueilleuse Amérique un colosse aux pieds d’argile. Les images d’avions percutant les tours du World Trade Center sont reprises par les chaînes satellitaires du monde entier. Lorsque l’architecte des attaques coordonnées, le Pakistanais Khalid Cheikh Mohammed – un intellectuel formé aux Etats Unis – sera arrêté, on découvrira que son projet démentiel impliquait pas moins de dix avions destinés à frapper autant de villes américaines, dont les métropoles de Californie et de l’état de Washington (sur la côte ouest). Ben Laden aurait exigé une attaque plus concentrée.

Les Etats Unis, désarçonnés, entament ‘’à l’instinct’’ une ‘’guerre globale contre le terrorisme’’ aux cibles floues mais sur fond de consensus international en béton. On ne reverra plus cela ensuite. L’humiliation infligée à l’Occident par la frappe jihadiste n‘est pas parvenue à affaiblir durablement l’Empire. Le ressaisissement patriotique de l’Amérique – en mobilisant sa puissance armée mais en se trompant de cible – va aboutir à l’opération hâtive de représailles en Afghanistan. Le pays est depuis 1996 aux mains des Talibans, qui ont accueilli les bases d’attaque des chefs d’Al Qaïda. Avaient-ils pour autant quelque levier sur leurs plans terroristes ? Le refus des Afghans de livrer Ben Laden à l’Amérique déclenche l’invasion par la coalition internationale aux côtés des forces tribales afghanes, qui feront le gros du travail. Dès février 2002, les jihadistes ont fui. Des grottes de Tora Bora, ils passent au Pakistan, abrités par les talibans locaux (leur ‘’maison-mère’’) et l’ambiguïté d’Islamabad. L’Amérique et les coalisés restent pourtant en Afghanistan. Contre toute logique, ils s’en prennent aux forces talibanes en posture de résistance face aux étrangers et en confrontation logique avec le gouvernement de seigneurs de la guerre formé sous le giron de l’Amérique. Dès lors, l’ingérence multiforme des forces de l’OTAN dans la vie intérieure de l’Afghanistan – qu’il s’agirait, comme l’Irak de ‘’reconstruire’’ – en le transformant de fond en comble offre une légitimité populaire aux talibans. Ils peuvent compter sur le temps, sachant trop bien que les étrangers devront quitter le bourbier, comme les Britanniques et les Russes avant eux.

Les conséquences du 11-Septembre ont, par ailleurs, été amplifiées par l’immixtion occidentale dans les conflits intra-musulmans. Face aux forcenés du wahhabisme sunnite, Washington se retrouve, au stade initial de sa riposte, pratiquement dans le même camp que Téhéran. Ainsi monte le sentiment d’une collusion avec l’ennemi suprême du Sunnisme, incarné par la révolution khomeyniste. Cette alliance de pures circonstances, très inconfortable, exacerbe le ressentiment des Sunnites. L’invasion de l’Irak en mars 2002 porte leur rancœur au paroxysme. A Bagdad l’Américain Paul Bremer lance la purge de l’élite bassiste (associée à Saddam Hussein) et offre aux milices chiites leur revanche : un accès sans partage au gouvernement et à l’appareil militaire irakiens. Ils s’y engouffrent de façon vengeresse. Beaucoup de cadres bien formés et rompus à l’art de la guerre passent alors à Al Qaïda puis à la nouvelle mouvance jihadiste. Dans un retour du sort, l’organisation pyramidale d’Al Qaïda succombe, autant sous les coups portés par les milices chiites irakiennes et iraniennes (coordonnées par le général des pasdarans, Ghassem Soleimani) que ceux de la ‘’guerre contre la terreur’’ lancée par George W. Bush et ses supplétifs tribaux. Laissant l’Afghanistan à son sort – négligé – les troupes US déferlent alors sur Bagdad et en Mésopotamie pour ‘’finir le travail’’ commencé par Bush senior en 1990-91.

Conséquence directe du 11 septembre 2001 les attentats contre les tours jumelles et le Pentagone ont galvanisé une nouvelle génération islamiste. L’insuccès opérationnel final d’Al-Qaida n’empêche pas une forme de succès d’estime en Europe auprès de la jeunesse en rupture d’intégration et convaincue de trouver une revanche dans la soumission d’un Occident en plein déclin. Beaucoup sont prêts à en découdre pour le hâter. Au printemps 2012, les frères Merah,commettent leurs tueries à Toulouse et à Montauban, prélude à celles de Charlie Hebdo en janvier 2015 et du massacre de Paris et Saint-Denis en novembre suivant. L’exemple est donné. On est à l’époque des printemps arabes réprimés par les dictatures. L’Occident y voit un miroir de son modèle démocratique. Pourtant, les démocrates arabes sont partout écrasés. Les jihadistes recueillent les fruits de leur combat contre les dictatures puis les éliminent sans pitié. Comme conséquence imprévue, une génération jihadiste plus impitoyable encore émerge des prisons et des tréfonds de la société, armée d’un double projet étatique et universaliste. C’est le sinistre Etat Islamique, ‘’Daech’’, avec qui les jihadistes européens font la liaison en Irak et en Syrie, puis finalement, partout sur internet. Cette seconde vague terroriste va s’avérer plus dangereuse encore que la première. Toutes les autorités confrontées au phénomène s’en trouvent totalement dépassées (à suivre).

* 6 septembre – Le volet américain de la disgrâce afghane

Comment réagis l’Amérique face au gâchis afghan : pas une défaite ? Certains éditoriaux l’affirment. On pourra effectivement pointer du doigt le fait que l’armée américaine n’a pas été taillée en pièces. Certes. Elle est partie parce qu’elle ne savait plus à quoi elle servait, ne réalisait plus aucune mission et avait mieux à faire en pivotant vers l’Extrême-Orient et vers la stratégie indopacifique, plus prioritaire. Cette guerre négligée n’a pas fait beaucoup de morts parmi les envahisseurs : 2300 ‘’seulement’’ (26.000 pour l’expédition russe de 1979) et son coût purement militaire aura été supportable pour l’économie étasunienne, mais elle a détruit sa propre légitimité morale.Tout est question d’angle de vue : plus on s’écarte de l’optique des capacités militaires et des choix tactiques – en fait contestables – que les états-majors vont devoir décortiquer, plus on entre dans une dimension d’absurdité et de disgrâce sur un plan d’ensemble.

L’armée américaine n’a pas été défaite (dans le sens physique), en Afghanistan, mais l’exécutif américain a failli à tous les niveaux civils et militaires et le peuple afghan va souffrir. Les choix politico-militaires ont été contradictoires, non-coordonnés et mal assumés. Ils s’avèrent désastreux, à commencer celui de s’enferrer sur le terrain social où l’ennemi n‘opérait plus. Il aurait fallu s’abstenir ou investir aussi, une bonne portion pachtoune du Pakistan, un pays nettement plus impliqué dans la menace terroriste. De même l’association aux opérations militaires de seigneurs de la guerre obscurantistes et de trafiquants-guerriers ethniques a compromis, dès le départ, l’émancipation citoyenne des Afghans. Comment prétendre promouvoir une accoutumance à la démocratie, dont ces alliés si peu recommandables incarnaient l’antithèse ? Pourquoi être resté, ensuite, sans mission claire, une fois Al Qaeda chassé du pays ?

Il semble que l’administration Bush ne savait pas quoi faire. Elle restait en l’Afghanistan… parce que son attention sur ce pays était faible par rapport à son obsession concernant l’Irak. Au point qu’il a fallu lancer un renfort offensif (‘’surge’’), alors que la situation d’ensemble se délitait, sans revue des plans ni réponse. En confrontation avec un monde rural profondément islamiste mais très majoritaire, les Américains ont négligé d’assurer la représentation et le rôle politique de la nouvelle classe citadine afghane, amarrée à la modernité. C’est pourtant elle qui a fait quintupler la population de Kaboul depuis l’invasion. L’accord passé avec les Talibans à Doha, en février 2020, a fait l’impasse sur cette question centrale et scellé un désastre politique : seul le retrait des troupes en bon ordre importait encore. Pendant un temps long, l’économie du pavot a prospéré de façon exponentielle, alimentant la domination des bandits éthiques et des talibans. Ce faisant, l’opium s’est considérablement diffusé dans les sociétés occidentales. En Afghanistan, il a fini de corrompre une société locale submergée de dollars. Ces citadins ont finalement été abandonnés dans une posture de traitres face aux nouveaux dirigeants talibans, lesquels avaient réussi à incarner à leur avantage le nationalisme et la justice. Le retrait était voulu et planifié de longue date, mais rien ne s’est passé comme prévu. Les derniers jours, mal gérés, ont tourné à la débâcle politico-humanitaire, devant des caméras qui ont fixé la tragédie dans tous les esprits. On oubliera les circonstances précises du fiasco mais les images tragiques saisies à l’aéroport de Kaboul resteront gravées longtemps.

A l’intérieur, la majorité des Américains ne voyait plus de sens à cette guerre, mais elle avait cessé de s’en préoccuper après l’exécution d’Oussama Ben Laden en 2011. Cette majorité ne croit plus qu’il soit raisonnable de vouloir changer la mentalité ou l’organisation d’autres peuples, une composante majeure de l’incompréhension entre le monde extérieur et l’Amérique ressentie depuis longtemps déjà. Mais on n’en fait pas un drame – hormis quelques ténors Républicains -, au plus un dépit. L’essentiel reste la primauté du leadership et l’avantage de prospérité face aux challengers. En fait, les Américains se focalisent bien plus sur l’état inquiétant de leur propre société clivée. C’est pourquoi Joe Biden s’oblige, avant tout, à ne pas compromettre son programme de réformes sociales.

S’exprimant au lendemain du repli précipité de Kaboul des derniers soldats américains, le président américain n’a pas admis l’énorme flop politique mais salué‘’l’extraordinaire succès’’ de la mission d’évacuation des Américains. Auparavant, le général Kenneth McKenzie avait annoncé la fin de la plus longue guerre des Etats-Unis, dans l’humiliation et le chaos. Certes, 90 % des Américains en Afghanistan, qui voulaient quitter le pays, ont pu le faire. ‘’Je n’allais pas rallonger une guerre éternelle et je n’allais pas prolonger le retrait éternel ‘’ se justifie Biden. Son rôle était d’’’achever le sale boulot’’ commencé il y a 20 ans et de tourner la page. ‘’L’obligation d’un président est de protéger et de défendre son pays […], pas contre des menaces de 2001, mais contre celles de 2021 et de demain », a-t-il encore martelé. Un cache-misère tout simplet.

Est-ce que tout cela suffit pour dresser un bilan ? En choisissant bien son angle on arrive toujours à positiver dans une perception américaine autocentrée. L’illusion impériale pourra rebondir un jour, mais s’agissant de théâtres stratégiques plus importants et ‘’mieux choisis’’ : ceux de l’Extrême Orient. L’affaire Afghane, bien qu’antérieure à l’expédition en Irak, s’effacera comme mineure et négligeable. Les Alliés resteront avec leurs doutes quant à la fiabilité des engagements américains. Il y a de quoi ! Pour ce qui est des ‘’petits’’ pays troublés, il est probable que, dorénavant, on y repensera deux fois avant de prétendre les transformer à grands renforts de ‘’nation building’’. Ca ne marche jamais et on le sait.

Après 1975, on avait parlé d’un syndrome vietnamien, à l’origine d’une crise de confiance générale. Le pays rencontrait alors de sérieuses difficultés économiques pour la première fois depuis 1945. Rien de tel aujourd’hui et, qui plus est, la conscription des jeunes par tirage au sort a disparu. Les guerres lointaines sont devenues l’affaire des politiciens et des militaires professionnels ‘’payés pour ce faire’’. Le repli afghan n’annonce pas, cette fois-ci, un déclin massif de la puissance américaine dans le monde mais il pose la question de son emploi futur. Sortira-t-on de la confrontation primaire des mâles dominants entre les grands gorilles de la forêt globale ?

* 2 septembre – Afghanistan : le monde se  »désoccidentalise »

Le général Donahue, dernier soldat de l’Occident a ré-embarqué le 30 août depuis l’aéroport de Kaboul : presque un fuyard. Quatre présidents américains successifs auront voulu ‘’faire revenir les boys’’ d’Afghanistan, le consensus intérieur paraissant en béton sur cet objectif peu glorieux mais très réaliste. Joe Biden est passé à l’action, dans une sorte de compromis dicté par ‘’ceux d’en face’’. La moitié non-américaine des forces de la coalition (hormis les Français, partis dès 2014) a été entrainée dans une spirale de défaite cuisante. L’armée afghane – en fait un réseau de supplétifs mal encadrés, aux effectifs surévalués – s’est effondrée en moins de dix jours, alors qu’elle était sensée ‘’tenir au minimum un an’’. Elle ne croyait plus être un acteur autonome et avoir une mission. Le régime allié de l’Occident a implosé d’un seul coup d’un seul : pchsssiht !

Sans grande opposition, les talibans ont su investir Kaboul de façon spectaculaire et coordonnée, tel le Viêt-Cong s’emparant de Saïgon, en avril 1975. Du coup, les plans d’évacuation qu’on laissait dormants ’’pour ne pas envoyer le mauvais signal à l’ennemi’’ ont dû être improvisés dans la pire des précipitations. La pagaille a achevé d’enflammer les blessures de la défaite politique et de l’abandon militaire et d’en faire une véritable débâcle politico-humanitaire. On peut, sans exagérer, parler d’erreur historique (il fallait quitter l’Afghanistan dès Al Qaeda délogée vers le Pakistan, en 2002-2003), mais aussi de tragédie ponctuée de pertes humaines révoltantes autant qu’inutiles. L’avenir, pour l’Occident, sera-t-il à l’introspection de ses fautes stratégiques et de ses illusions naïves ou seulement à la recherche de boucs-émissaires ? Joe Biden est le premier visé en ligne de mire, bien que la dérive mentale en revienne à toute une école de pensée stratégique fondée sur l’intervention en force et que l’opinion outre-atlantique ait bien trop tardé à remettre ces errements en cause.

Des centaines de milliers d’Afghans affolés sont restés prisonniers dans la nasse, après s’être désignés comme fuyant les talibans. On ne peut plus faire grand-chose pour eux. L’Amérique n’avait qu’une obsession : déguerpir au plus vite en limitant sa propre casse. Tous les contingents de la coalition ont tenté de sauver ce qui pouvait l’être (un tout limité aux personnes encerclées dans l’aéroport), mais le pont aérien tardif et forcené n’a permis d’accomplir que la moitié de leur devoir humanitaire. 120.000 personnes ont été acceptées à bord, dans le plus grand désordre, laissant derrière elles leurs familles ou parents. Elles n’ont pu que s’accrocher aux ailes étrangères. Les conséquences des séparations comme des abandons se feront sentir longtemps encore.

Comme si cela ne suffisait pas, la tragédie a pris une allure de massacre – une centaine de morts – du fait de la résurgence de Daech, franchise afghane (Etat islamique au Khorasan) dont les attaques terroristes contre l’aéroport ont rajouté au drame qui s’y jouait une dimension d’horreur et de panique. On était venu en Afghanistan chasser les terroristes : c’est eux qui harcèlent nos partants. Les services de renseignement occidentaux en sont arrivés – toute honte bue – à solliciter l’aide des talibans pour aider à protéger cette foule et leurs soldats, non sans éviter d’ultimes maladresses (les représailles américaines ont décimé une famille). On ne sait rien des activités projetées par Al Qaeda depuis ses bases afghanes, sauf que ses tueurs sont là, de nouveau. Les talibans les tiendront-ils à distance ? C’est pourtant l’organisation contre laquelle toute l’expédition avait été déclenchée en décembre 2001 par l’ex-président Bush. De toute façon, l’histoire ne pourra plus se rejouer en boucle, l’échec est trop inhibant.

Sur le plan diplomatique – mais les experts seraient-ils les seuls concernés ? – la descente aux enfers avait été entamée sous Donald Trump, avec la conclusion à Doha en février 2020, de l’accord entre Américains et Talibans sur les modalités du retrait des troupes de l’Oncle Sam. Un scénario auquel la réalité ne s’est pas conformée : vanité de la diplomatie ! L’Amérique s’était privée de toute marge de manœuvre politique en échange de la protection de ses troupes. Le pouvoir politique à Washington a délibérément omis de se préoccuper de l’avenir politique de l’Afghanistan après son retrait projeté. Le peuple afghan et sa culture sont restés des phénomènes incompréhensibles pour les têtes d’œuf du Pentagone et du Département d’Etat. Rien n’a suivi le principe de réalité dans leurs présomptueux scénarios de  »nation building ». La perte de confiance en soi-même subie par leurs alliés afghans a dû commencer là : ils se savaient factices. Le calendrier a ensuite été dicté par la partie talibane. Privés de renseignement comme d’emprise sur le terrain (hormis le tarmac de l’aéroport), les représentants américains s’en sont remis, contre les menaces de Daech et contre Al Qaeda, à la ‘’coopération opérationnelle’’ de l’ennemi-taliban, celui là-même qu’ils étaient venus abattre : invraisemblance et humiliation. Dès le désastre accompli, ils se sont empressés de continuer leurs pourparlers par le truchement du Qatar, le grand protecteur des frères musulmans. Le concept de ‘’gouvernement de transition’’ que les Occidentaux et, à leur façon islamiste, les talibans mettent en avant pour sauver la face ou pour ne pas trop effrayer tient, lui, de l’hypocrisie pure. On dotera probablement le Califat d’une façade décorative mais le pouvoir restera solidement ancré chez les mollahs et leurs chefs militaires.

Au même titre, la zone de refuge ( »safe zone ») dont les diplomates français et britanniques font grand cas à l’ONU restera à l’état de mirage. Le ‘’Non’’ du pouvoir taliban, vainqueur militaires et maître des lieux, tranche la question. Mais l’Occident s’enfonce dans le déni de sa mise hors-jeu. Il s’accroche aux solutions devenues trop tardives et donc impossibles à mettre en œuvre. Il exorcise, ce faisant, sa mauvaise conscience envers les Afghans abandonnés. Se déporter du terrain afghan vers le forum new-yorkais est bien moins dangereux et peut donner le change. On mime une activité diplomatique ‘‘soutenue’’ à l’intention des opinions publics.

Les chancelleries sont surtout anxieuses de voir la Chine, la Russie, la Turquie et les pays du golf redoubler de réalisme et de complaisance pour s’assurer les bonnes grâces des talibans : tranquillité chez eux contre coopération économique et relations diplomatiques avec Kaboul, voilà les termes du marché. A l’opposé, les pays de l’ex-coalition posent, eux, des préalables juridiques (libre sortie des Afghans de leur pays, scolarisation des filles, droits humains…) et, du coup, ils intéressent moins le nouveau califat, quels que soit l’état délabré de son économie et de ses finances. Les talibans trouveront chez des voisins plus massivement hostiles à l’Occident l’expertise et l’argent qui leur font défaut.

Un nouveau monde émerge sur lequel les Etats Unis et l’Europe ont perdu prise.

*28 juillet – Good bye, Bagdad !

Joe Biden vient de conclure avec le Premier ministre irakien, Moustafa al Kadhimi, un accord mettant fin au cours du prochain trimestre à la mission de combat des troupes américaines en Irak. En fait, depuis plusieurs mois, les soldats de l’Oncle Sam ne participaient déjà plus aux opérations sur le terrain. 2500 d’entre eux resteront sur place en qualité de ‘’conseillers’’, c’est-à-dire d’instructeurs ou d’agents de renseignement. 19 ans après l’invasion insensée de ce pays, décidée par George W Bush au printemps 2002, arrive l’heure du départ sans gloire, encore une fois… ‘’Notre coopération contre le terrorisme continuera même dans cette nouvelle phase, dont nous discutons », a déclaré Joe Biden, ce qui ressemble bien à une volonté polie de désengagement, formulée dans des termes, certes convenus, mais pas forcément au goût de Bagdad.

Qu’importe, puisque la lutte contre les mouvements jihadistes passe plutôt désormais par la Syrie et par l’Afrique subsaharienne. L’Irak n’est plus non plus un bouclier contre les menées invasives des gardiens de la révolution et autres paramilitaires téléguidés par l’Iran. Lors de l’exécution ciblée par drone, sur le territoire irakien, du général Qassem Soleimani, le grand patron des opérations extérieures iraniennes, Washington a bien dû constater l’impopularité extrême de son engagement, du point de vue de Bagdad. Et d’ailleurs, l’heure n’est plus à la confrontation militaire des Etats Unis avec Téhéran, alors que l’administration Biden multiplie les signes de son désir de reprendre langue avec les mollahs sur l’accord nucléaire de 2015 auquel elle n’est plus partie et que les Iraniens ne respectent plus, mais de façon subtile.

 »Good bye Bagdad ! », donc, et ce sera certainement sans regret. Ce n’est pas, comme en Afghanistan, une défaite à plate couture mais cela conclut quand même un gâchis gigantesque. Des milliards de dollars, des pertes humaines irréparables, des remontrances vexantes de la part du reste du monde, pour en arriver là, sans pouvoir espérer de remerciements ou d’indulgence en retour. C’est aussi perdre la fidélité d’un allié qu’on a mis au pouvoir mais qui préfère une autre vassalité. Finalement, la volonté de désengagement du Moyen-Orient est pratiquement la même sous Biden que sous Trump. On va tout oublier de la Mésopotamie pour basculer les moyens sur l’Asie orientale, sur le  »défi chinois ».

Prospectivement, adopter une posture militaire plus vigoureuse vis-à-vis du géant de l’Asie ne sera pas nécessairement plus judicieux que ne le fut le déferlement du début du siècle sur l’Afghanistan puis sur l’Irak . Mais c’est un autre sujet.

* 22 juillet – Eau dans le gaz.

Les États-Unis considéraient depuis une bonne décennie que le projet de gazoduc géant Nord Stream 2 reliant la Russie à l’Allemagne créerait une dangereuse vulnérabilité pour l’Europe et donc pour l’Alliance atlantique. C’était le fruit d’une époque relativement insouciante, où l’intégration de la Russie dans l’architecture européenne paraissait possible et même souhaitable. Ce projet – achevé à 90 % – est aussi la conséquence d’excès d’indulgence de certains dirigeants allemands à l’égard de Moscou. Il devait assurer un approvisionnement supplémentaire aisé à l’industrie allemande, déjà tributaire de l’énergie russe par de multiples canaux. Pourtant, à la même époque, V. Poutine s’est aventuré dans des opérations militaires contre ses voisins. De plus, crise climatique aidant, alors que les énergies fossiles devront être déprogrammées à relativement court terme, la ‘’main de Moscou’’ faisait de moins en moins sens. Elle garde accessoirement le pouvoirde contourner l’Ukraine et de priver potentiellement Kiev de sa principale source d’approvisionnement comme des ressources financières résultant du transit. Très hostile à Nord Stream 2 et méfiante à l’égard de Mme Merkel, l’administration Trump n’avait rien fait, ou plutôt s’était seulement gavée de mots.


Hier, un compromis a été annoncé entre l’administration Biden et le gouvernement allemand pour dépasser leur différend géostratégique autour de Nord Stream 2. Il inclut des scénarii de sanctions pour le cas où Moscou, usant de son gaz comme d’une arme, tenterait un chantage à la livraison d’énergie pour infléchir la politique de l’Allemagne ou pour exercer des pressions agressives contre l’Ukraine ou d’autres Etats européens considérés à Moscou comme faisant partie d’un ‘’glacis stratégique’’ russe. En termes clairs, le gaz russe serait alors boycotté et Berlin s’alignerait, dans une crise éventuelle, sur les sanctions et autres choix de l’Alliance atlantique. Kiev n’est pas non plus oubliée. En sa faveur, les deux capitales occidentales s’engagent à œuvrer ensemble à la reconduction pour dix ans, en 2024, des clauses de transit du gaz russe par l’Ukraine.


Est-ce que cette usine à gaz serait réellement efficace en cas de clash ? Il est présomptueux de s’affirmer ‘’paré’’ pour l’avenir lorsqu’on en ignore encore les paramètres et, de plus, que l’adversaire est parfaitement au fait de vos intentions. Les crises suivent une infinité de cheminements imprévus. Mais l’essentiel reste le front d’unité et de consensus rétabli avec l’Allemagne. Quoi qu’en disent les membres républicains du Congrès, c’est le mieux que pouvait espérer Joe Biden.