* 2 juillet – Couper le courant, cesser les barbituriques

Il n’y a pas à philosopher sur ce point : l’action s’imposait : l’administration Biden vient d’imposer un moratoire sur les exécutions fédérales, le temps de réexaminer les politiques et procédures en matière de peine capitale. Elle s’inquiète de l’aspect « arbitraire » de cette forme de punition barbare, assimilable à la torture et aussi de son « impact disproportionné sur les personnes de couleur ». Elle se soucie également des exonérations dont bénéficient les condamnés qui en seraient passibles mais se voient protégés par leur argent et leurs  »super-avocats ». Elle aurait pu aussi bien mettre en avant l’ inefficacité prouvée de la peine capitale en matière de dissuasion pénale et la fréquence choquante des erreurs judiciaires irréparables qui l’accompagnent. Espérons qu’après ce moratoire intervienne une abolition en bonne et due forme, en conformité avec le protocole additif à la convention des Nations Unies sur les droits politiques et civils.

Donald Trump avait rétabli cette pratique abjecte mais assez populaire et même populiste, à laquelle la justice fédérale n’avait plus eu recours durant sept décennies. Ce niveau de juridiction n’intervient, en règle générale, que dans les affaires de trafic de drogue, de terrorisme ou d’espionnage. Trump avait fait procéder en peu de temps à une série de 13 exécutions au sein du pénitencier fédéral de l’Indiana. Tuer sans provoquer un temps interminable de souffrance et d’agonie n’est même plus à la portée du bourreau et les hésitations entre l’électricité et les barbituriques ont multiplié les exemples d’horreur dans les états non-abolitionnistes. Pour ne pas rabaisser la juridiction d’Etat à la Loi du Talion, il fallait couper court sans délai. Malheureusement, aux Etats Unis, la justice de droit local reste prédominante en nombre de cas judiciaires traités et rétrograde dans la moitié des Etats fédérés : elle assassine, à l’occasion, parce que simplement cela plait bien à l’électorat et donc aux élus.


Encore merci à Papy Joe de rétablir de la décence, du moins au niveau fédéral. Le recul de la peine de mort est bien engagé dans le reste de son pays. L’espoir est là que les Etats Unis parviennent à effacer un jour une facette rebutante de leur identité intérieure comme internationale.

* 30 juin 2021 – Prix Nobel de la Guerre

Il y a un an encore, l’Ethiopie était le miracle de l’Afrique. Cet ancien empire chrétien de 110 millions d’âmes, héritier de la Reine de Sabah et du Négus, s’était réconcilié avec l’Erythrée voisine qui s’était séparée de lui au début des années 1990, au terme d’une guerre intestine longue et cruelle. Grâce à la paix, à l’investissement chinois, à l’habilité à gouverner d’Abiy Ahmed, un premier ministre adulé par les médias, le Pays s’était constitué une base industrielle performante, très admirée en Afrique. Ahmed, qui plus est, incarnait une rupture salutaire avec la main mise – 27 ans durant – de la minorité tigréenne sur le pouvoir. Forte de six pourcents seulement de la population, cette dernière s’était aliénée le reste du pays par sa pratique de la ségrégation ethnique et son comportement hautain. L’activisme du nouveau leader audacieux, libéral et réformiste était récompensé, il y a deux ans, par le prix Nobel de la Paix. Ce prix, souvent conféré trop tôt, ne porte pas toujours chance…

Le conflit qui s’est déclaré dans les dernières semaines de 2020 au Tigré, à l’initiative de cette minorité politiquement ‘’dépossédée’’ du nord de l’Ethiopie (le long de la frontière érythréenne), débouche sur un gâchis sans nom. Loin d’user de la diplomatie d’un ‘’nobelisé’’ face à cette nouvelle tentative de sécession au sein de  l’Empire, l’ancien colonel des services de renseignement a retrouvé des réflexes de chef de guerre sans scrupule, un tantinet mégalomane et faussement messianique. Déterminé à soumettre l’ethnie coupable, il a répondu par l’occupation militaire du Tigré. Il a mobilisé dans cette aventure des milices ethniques adverses de même que – une folie ! – les troupes de l’ex-ennemi. érythréen.

Seules quelques ONG ayant encore accès au terrain, l’expédition punitive s’est faite à huis clos. Elle a tourné au carnage et laissé des stigmates indélébiles de massacres, de pillages et de viols. Rien n’aurait pu mieux souder la résistance des six millions de Tigréens, sous l’étendard du TPLF, le parti armé combattant pour leur indépendance. Après deux millions de paysans déplacés par les combats, des milliers de morts retrouvés dans des fosses communes (nettoyage éthique ?), d’énormes destructions d’infrastructures, le point de non-retour a été franchi. Même Abiy Ahmed semble prendre la mesure de ce désastre humain, sous l’angle de ce qu’il dénonce comme une ‘’épidémie de violences sexuelles’’. Mais il n’a que des mots creux à y opposer. A moins de son anéantissement par la force armée, la révolte du Tigré persistera donc. Les autorités d’Addis-Abeba ont décrété hier un « cessez-le-feu unilatéral et inconditionnel » au Tigré « , tandis que les miliciens indépendantistes reprenaient, le même jour leur capitale régionale de Mekele. Les rebelles proclament leur détermination à « intensifier » les combats au-delà de leur territoire. La guerre des mots n’y changera rien. Le Conseil de sécurité, comme toujours divisé, restera impuissant.

De fait, des atrocités sont le fait des deux bords :  ceux qui défendent leur territoire et ceux qui combattent pour l’intégrité de l’Ethiopie. A l’extérieur, la communauté internationale – Chine, Russie, Israël et États du Golfe exceptés – instruit plutôt le procès d’Abiy Ahmed. Les Etats-Unis, qui sont de longue date liés à leurs ‘’alliés’’ tigréens, s’y montrent même virulents. Pourtant, sous l’ancien dirigeant tigréen Zenawi, courtisé par Washington, comme sous Ahmed aujourd’hui, l’Ethiopie n’a rien connu d’autre que la dictature. C’est donc uniquement en fonction de leurs intérêts stratégiques que les puissances se déterminent à son propos. Se concentrera-t-on un jour sur la prévention du basculement aussi rapide d’un pays viable et fonctionnel de la paix civile vers la guerre ethnique la plus barbare ? Il faudrait cesser de chercher des ‘’bons’’ ou des ‘’alliés’’ quand il n’y a plus que des tueurs et des victimes, dans chacun des camps en présence.

* 28 juin 2021 – Drone de guerre

L’Iran souhaite-t-il réellement le retour des Etats Unis dans l’accord de 2015 sur le contrôle de son industrie nucléaire ? A constater la multiplication des attaques de drones menées par les milices ‘’sœurs’’ des Gardiens de la Révolution sur les installations américaines en Irak comme sur la frontière syrienne, le doute est permis. Plutôt que de s’engager dans des pourparlers diplomatiques, les stratèges de Téhéran s’appliquent à chasser les Occidentaux de leur arrière-cour chiite. Depuis février, on a ainsi compté une quarantaine d’attaques contre les bases où sont déployés les 2 500 soldats américains de la ‘’coalition internationale’’ chargée de contrer une résurgence de Daech. L’aéroport de Bagdad n’a pas été épargné et la DCA se montre peu efficace contre ses petits objets volant en rase-motte.
Il est quand même intrigant de voir la République Islamique prendre impunément le risque de protéger une centrale jihadiste sunnite, qui lui est fondamentalement hostile. La confrontation avec le ‘’Grand Satan’’ américain emporte manifestement sa priorité. Ce n’est pas le choix des Iraniens, mais leur voix ne compte pas.


En riposte aux multiples attaques de drones armés de charges explosives contre leurs implantations civiles comme militaires en Irak, les Etats Unis ont conduit le 27 juin trois ‘’frappes de précision’’ contre les dépôts d’armes (notamment, de drones) et les centres de commandement de plusieurs milices pro-iraniennes, en Irak et en Syrie. Au moins cinq miliciens auraient été tués. C’était la seconde opération de ce type, après des représailles, en janvier, dans l’Est de la Syrie. Les Américains et leurs alliés doivent donc traiter de front un ennemi terroriste mais aussi un autre, sur le plan militaire.

Aux faucons qui, à la faveur des présidentielles, ont consolidé leur influence à Téhéran, derrière la figure du nouveau président Ebrahim Raïssi (et, nécessairement, avec l’aval du Guide suprême), Joe Biden a répondu en signant ses actes. Ce sera ‘’dur contre durs’’, œil pour œil, dent pour dent’’. Ceci n’exclut pas qu’on aboutisse plus tard à des tractations américano-iraniennes, que dicterait logiquement l’épuisement économique et social de l’Iran. Mais alors, ce ne serait pas celles envisagées par l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien. Pas ‘’folichon’’ comme perspective, mais pas nécessairement fatal, à moins, entre-temps, d’une perte de contrôle de leurs opérations guerrières par les Pasdarans, enragés qu’ils sont à venger leur chef, tué début-2020… par un drone américain.

* 16 juin – Autant en emporte le vent guerrier

Avons-nous envie de nous confronter à la Chine ? Veut-on faire d’elle notre ennemie ? Dans un registre très martial, le communiqué final du sommet de l’OTAN dénonce en l’Empire du Milieu un ‘’défi systémique pour l’ordre mondial et la sécurité de l’Alliance atlantique’’. Les Européens ont néanmoins cosigné ce brûlot qui réduit la seconde puissance du monde à l’image sinistre de ses arsenaux militaire et nucléaire et à sa propension à entrer en collusion avec la Russie, dans les crises internationales. Si l’économie reste un élément dans la relation avec Pékin – comment faire abstraction de la première puissance commerciale planétaire ? – l’approche devrait se faire défensive : méfiance à l’égard des investissements chinois, guerre technologique, cyber-confrontation, tricheries sur les règles du commerce. Au total, l’hostilité pékinoise à l’égard de l’Occident serait pour celui-ci un défi aussi redoutable que le revanchisme aventureux de Moscou.

Le trait est assez forcé. Pas même un mot aimable pour les peuples, les cultures, les solidarités nouées. Comme à son habitude, la France a été bien seule à s’interroger sur la pertinence d’un agenda stratégique extrême-oriental prioritaire pour une alliance centrée sur l’aire atlantique. Pékin reproche à l’OTAN ‘’d’exagérer la théorie de la menace chinoise’’. Ce n’est pas totalement faux et il est d’ailleurs piquant que la Cité interdite confirme l’existence d’une part de réalité dans sa (modeste) menace.


A Bruxelles, la vulgate très dure de Washington avait été relayée par avance, par le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg. Les Européens n‘y croyaient pas plus que ça, mais ils ont quand même avalé la potion, ‘’pour ne pas gâcher des retrouvailles sentimentales si belles avec Washington’’. Toujours Mars et Venus (qui l’aime secrètement) …et une bonne dose de naïveté chez les ‘’27’’. Angela Merkel a modéré la sortie contre la Chine en invitant les partenaires européens à maintenir une position équilibrée envers Pékin. Il est vrai que le commerce extérieur allemand, hors-OCDE, se nourrit essentiellement du marché chinois. Emmanuel Macron a invité l’OTAN à ‘’ne pas confondre les objectifs’’ et à ne pas ‘’biaiser’’ la relation avec la Chine. Le défi ne serait pas de nature exclusivement militaire : ‘’cette rivale est aussi un partenaire indispensable pour résoudre de grands problèmes du moment, climatiques par exemple’’. Un ricochet inaperçu sur les eaux lisses de l’Alliance. Pourtant, ce qui est dit est dit.


Armé du punch de ses alliés, il ne reste plus, à Joe Biden, qu’à rencontrer Vladimir Poutine à Genève, pour lui régler son compte (pas à coups de revolver, mais de vérités). Associera-t-il les Européens à un dialogue ‘’carte sur table’’ avec son meilleur ennemi ? Berlin et Paris, notamment, voudraient un ‘’dialogue exigeant ‘’ avec le Kremlin et surtout en être parties prenantes. Emmanuel Macron tient particulièrement à ce que la France soit actrice dans toute négociation sur la maîtrise des armes nucléaires. La crédibilité de la force de dissuasion ne peut être préservée qu’à ce prix. Les intérêts stratégiques de l’Europe, de même. La hantise existe toujours que ressurgisse le condominium russo-américain sur l’équilibre stratégique européen et la paix ou la guerre au plan global. Inviter la Chine n’apparaît pas non plus comme une bonne idée aux Européens, ou alors, pourquoi pas, avec l’Inde, le Pakistan, Israël, etc., ce qui ne serait pas plus réaliste.

Enfin l’objectif d’une autonomie stratégique de l’Europe n’a été traité qu’en passant : l’Alliance  »relève sa cohérence et sa contribution à l’OTAN », mais elle ne dit rien sur la façon dont elle pourrait s’en accommoder pratiquement. Tant qu’à Bruxelles/OTAN, les Européens ne frapperont pas leurs chaussures sur leurs micros pour exiger que l’on passe aux actes, le concept restera … un concept, donc rien qui ne puisse troubler la sérénité retrouvée de l’OTAN.

* 14 juin – Le bon climat du Sommet

Après la pandémie, la Chine (surtout, elle), la Russie, la démocratie, les engueulades intra-européennes sur le respect de la frontière de l’UE avec l’Irlande du Nord, le G7 s’est attelé à l’urgence climatique en conclusion du sommet de Carbis Bay. L’enjeu est primordial, mais, dans l’immédiat, il s’agit de rehausser le prestige du Royaume-Uni-hôte. Faute de gérer correctement les suites du Brexit, Boris Johnson tente de relever la tête en s’emparant d’un sujet conforme à l’option du ‘’grand large’’ dont il se réclame. Ainsi, son pays accueillera en novembre la conférence de suivi de l’ONU sur le Climat (COP26). Selon lui, il existe ‘’une relation directe entre la réduction des émissions, la restauration de la nature, la création d’emplois et la garantie d’une croissance économique à long terme ». On peut cependant s’interroger sur le type de croissance que promettent ses options ultra-libérales et sur l’aptitude des grandes entreprises mondiales à pratiquer la vertu d’un tel schéma vert. A l’initiative de Londres, le G7 devrait aussi plancher sur un plan mondial de création d’infrastructures, visant à relancer la croissance verte du ‘’Sud’’. Un grand programme d’investissement dans les énergies renouvelables et dans les technologies propres va être lancé. Ce projet se présente comme une réplique aux « Nouvelles routes de la soie », que Pékin tisse pour étendre son expansion économique mondiale. Emulation, concurrence ou clash en vue ?

Les chefs d’Etat ou de gouvernement des ‘’sept’’ affirment vouloir stopper le recul de la biodiversité d’ici 2030. L’objectif serait de protéger au moins 30% des terres et des mers. En l’état, c’est une ‘’idée’’, pas encore un plan. De son côté, Londres dévoile un fonds de 582 millions d’€uros, destiné à la préservation des océans et des écosystèmes marins dans le monde émergent. Le concert occidental va aussi réitérer son engagement à réduire de 50% les émissions de gaz à effet de serre, d’ici 2030, et à cesser, dès cette année, les aides publiques aux centrales à charbon. Ces mesures s’inscrivent dans l’objectif ancien de limiter l’augmentation des températures en dessous de 1,5°C, par rapport à l’ère préindustrielle. La question est toujours : ‘’cela suffira-t-il pour nous mettre à l’abri d’une perte de contrôle dévastatrice sur les dérèglements climatiques, qui menacerait progressivement de rendre impossible la vie sur Terre ?’’. La réponse est toujours : ‘’non’’.

Ces initiatives collectives – qui n’expriment que de louables intentions – fournissent au moins quelque matière aux médias. Mais l’élément saillant de cette semaine bien chargée restera la présence forte du président Biden, très actif à démontrer à quel point ‘’America is back’’ et qu’elle peut compter sur ses alliés. L’isolement caractéristique de l’ère Trump est terminé. Derrière la bonhommie de Joe Trump, chacun tentera de percevoir si l’heure est au leadership ou bien au partenariat. Emmanuel Macron s’y est essayé devant l’intéressé, tout sourire mais silencieux. Le ‘’Club des riches’’ se montre d’autant plus actif qu’il s’était mis en sourdine ce dernières années. Est-t-il pour autant réellement entreprenant ? Oui, si l’on en croit sa volonté de parler en ‘’directoire des démocraties occidentales (auquel le Japon est agrégé). En tout cas, le climat s’est installé dans la sphère des intérêts géostratégiques traités à 7, même si la réalisation de plans performants n‘est pas encore avérée. Les ONG n‘ont pas été entièrement convaincues par les annonces de résultats à venir, mirobolants mais par des approches ‘’molles’’. Elles manifestent, comme il se doit, leur scepticisme. Le bon climat du Sommet va-t-il nous porter au sommet du combat pour le climat ?

*10 juin – Hello, Old Joe !

Bush était allé au Mexique, Trump en Arabie saoudite, Joe Biden choisit l’Europe pour la visite inaugurale de sa présidence. Il débarque au Royaume Uni avec son Irlande ancestrale à l’esprit, principale ‘’victime du Brexit’’ ; il arrive sur le vieux continent avec des annonces vaccinales pour le monde émergent; il parlera au cœur de l’OTAN avec le souci de ‘’souder’’ (sic) la solidarité occidentale face aux puissances totalitaires ; il tournera dans le grand musée européen de la révolution industrielle avec une détermination inébranlable à refouler l’ambition hégémonique de la Chine. Ce dernier thème, le seul qui fasse l’objet d’un consensus au Congrès, pourrait marquer plus que tout autre cette première tournée à l’étranger, celle du ‘’retour » de l’Amérique. ‘’Mon voyage en Europe est l’occasion pour l’Amérique de mobiliser les démocraties du monde entier‘’. Après la période de grâce ouverte par son arrivée aux affaires, les Européens réajustent leur perception de ‘’Papy Joe’’ : la nouvelle administration ne va-t-elle pas ressortir le mantra du leadership mondial ? L’Union Européenne ne se retrouvera-t-elle pas, comme toujours, à jouer la partition du ‘’fidèle allié’’, alors que sa vocation devrait être celle d’un partenaire égal ?

L’appétence de Joe pour les dossiers internationaux ne date pas d’hier. Il arrive avec des habitudes datant de sa vice-présidence sous Obama et, avant cela, de trois décennies de diplomatie au sein de la Commission des AE du Sénat. Au seuil de ‘’l’orgie de sommets’’ de huit jours qu’il entame, il connaît tout le monde, a une idée sur chacun et peut désormais exprimer ses préférences personnelles. Le programme est dense : G7 de vendredi à dimanche, Otan lundi, Etats-Unis /Union européenne, mardi. Il culminera sur un tête-à-tête avec Vladimir Poutine, mercredi à Genève, où il va devoir démontrer tout son punch sous peine de se retrouver en difficulté face à son congrès.L’autocrate russe est-il, de son côté, désireux d’une relation plus stable et plus prévisible avec Washington ?

Premier arrêt : Londres, pour un sommet bilatéral avec Boris Johnson, jeudi ; dimanche, la protocolaire et prestigieuse visite à la reine Elizabeth II. Peut-être sera-t-il plus facile de parler d’ouverture et de paix avec celle-ci qu’avec son inconséquent et peu scrupuleux premier ministre. De toute façon, Londres s’affichera comme la principale tête de pont des Etats Unis en matière de vitalité de l’Alliance atlantique. Après la rupture recherchée par Trump, les autres capitales sont rassurées de ce retour, mais aussi un rien appréhensives quant aux évolutions internes à plus long terme de la première puissance du monde, alors que les forces populistes ou suprémacistes y restent puissantes.

A Bruxelles Biden multipliera les rencontres bilatérales. Il aura des paroles d’hommage pour l’Union Européenne mais ira-t-il plus loin que ces douceurs oratoires pour encourager la parité entre Venus-UE et Mars-USA ? On va scruter ses intentions de près. Quant à son message au G7 pour la ‘’périphérie’’ (‘’the rest of the world’’), Biden, qui se sait critiqué pour avoir tardé à partager ses vaccins contre le Covid-19, a annoncé une livraison massive de doses de vaccins, d’ici fin juin, au dispositif de partage Covax. Rendez-vous bientôt pour examiner ce qu’en pense Xi Jinping.

* 7 juin -Pyrrhus et la Big money

Croiriez-vous que les plus puissantes entreprises du globe se convertissent à l’impôt, sous l’effet de la grâce divine ? Je veux dire payer leur dû à la société, là où leurs profits sont réalisés et non là où on les attire en les exonérant. Et bien, vos journaux, eux, y croient ! Ils jubilent en décrivant les ministres des finances du G7, réunis à Londres, se mettre d’accord sur un taux d’imposition minimal pour les multinationales. Ce seuil  »doux » sur les sociétés serait de 15 %’’. Rien d’inquiétant pour Oncle Picsou : c’est la norme d’un paradis fiscal. On comprend que Wall Street et le CAC 40 ne sombrent pas dans une hystérie soudaine. Nos directeurs de conscience célèbrent pourtant un pas accompli dans le sens de la réforme ambitieuse de la fiscalité internationale engagée au sein de l’OCDE et qui stagnait depuis des lustres. La norme fiscale de 15%, tout en mansuétude, vise, en particulier, les grandes entreprises du numérique, souvent américaines, sans qu’il soit besoin de leur tordre le bras (mais qui en aurait la capacité ?). Celles-ci vont assurément rompre avec les pays où la fiscalité est de pur dumping. Converties en rédemption, vont-elles soumettre leurs monstrueux profits à l’impôt sévère ? Vont-elles remercier les gouvernements de leur conférer un rôle citoyen, au service de la communauté ? Le masochisme mène-t-il à la sainteté ?

Nos médias ne perdent pas de temps à y penser : c’est une belle ‘’avancée décisive’’, à l’horizon de la réunion du G20 en juillet, à Venise, où un accord ‘’plus concret’’ (on est donc dans l’abstraction) sera produit. Les ministres des Finances trouveront aussi une clé de répartition du magot entre eux. Une mafia ? Non. Alléluia ! Leurs milliards vont tomber sur nos têtes ! Ceci dit à leur décharge, on n‘est plus sous l’ère Trump. On prend donc du plaisir à entendre la secrétaire américaine au Trésor, Janet Yellen, annoncer la fin de la course vers le bas de la fiscalité des entreprises. On va ‘’ apporter de la justice pour la classe moyenne et les travailleurs, aux Etats-Unis et à travers le monde’’. Formidable ! Evaporée la belle arrogance dominatrice du big business américain et son total mépris de l’Etat (‘’big government’’) et de tout ce qui le compose ? Il y aurait eu miracle, dû au départ chaotique de l’homme aux cheveux orange, le héros de la Bourse américaine ? La question peut également se poser en Europe. Supputons plutôt des grandes manœuvres de résistance dans les prochains mois, derrière une façade de fausse complaisance envers la régulation mondiale. Facebook assure, ainsi, avec sa bonne dose d’hypocrisie usuelle, ‘’vouloir que la réforme fiscale internationale réussisse, même si cela pourrait signifier que Facebook paye (un peu) plus d’impôts et dans différents endroits’’ Hommage soit rendu à la sincérité vertueuse de M. Zuckerberg !


En France, le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, se persuade qu’on est sur la bonne voie. Londres aurait été ‘’une étape historique dans le combat contre l’évasion et l’optimisation fiscale’’. Ah, tiens : l’optimisation, aussi ? C’est un point intéressant à relever, mais il est loin de correspondre à l’attente universelle de ses pairs de l’OCDE. La version française du consensus de Londres serait celle d’un ‘’tremplin de combat pour que le taux d’imposition minimal soit réhaussé autant que possible’’. Voilà qui est loin d’un compte rendu de victoire, c’est à peine un vœu pieux. Attac le confirme : ‘’le bénéfice attendu de cette mesure sera marginal. Un taux à 25 % aurait constitué une avancée réelle’’. Sur un tel objectif, il ‘y a aucun accord en vue. Alors, le sommet de Venise accouchera-t-il enfin d’une mauvaise nouvelle pour les paradis fiscaux ? GAFA, vas-tu capituler ? Zuckerberg, vas-tu rendre les sous que tu nous voles ? Arrêtons- là : vous avez perçu mes doutes.

* 2 juin 2021 – Quelque chose de pourri au Royaume du Danemark ?

Le Danemark figure régulièrement au top du palmarès des pays honnêtes et fiables. C’est surement justifié en ce qui concerne les sujets de ce petit royaume, membre de l’UE et de l’OTAN. Mais quelques Danois, qui détiennent le contrôle des infrastructures télécom, peuvent s’avérer laxistes, voire carrément vendus à une puissance étrangère. Ainsi, des  »traîtres » ont laissé l’agence américaine de sécurité nationale (NSA) infiltrer leurs réseaux aux fins d’espionnage sans vergogne de plusieurs  dirigeants européens, dont la chancelière Angela Merkel.

Grâce à la collaboration du renseignement militaire danois, la NSA s’est, en effet, directement branchée aux têtes de câble des télécommunications danoises. Depuis ces points de transit à très haut débit des données privées internet, téléphoniques, etc. elle scrutait les échanges de ses ‘’cibles’’ politiques, en Allemagne, en Suède, en Norvège, en France… sans doute ailleurs aussi. Les médias danois, en particulier la télévision publique, ont découvert le pot aux roses en mettant la main sur un rapport interne de leurs services secrets intitulé ‘’Opération Dunhammer’’. Dans le droit fil de l’affaire Snowden, auquel l’épisode appartient, les organes d’information du public se sont taillé le beau rôle en lançant l’alerte, rapidement repris en écho par leurs confrères européens. Les faits remontent à l’époque Obama et ils étaient connus depuis juin 2013. Washington, les assume assez cyniquement, tout en éprouvant quelque gêne pour leurs effets collatéraux sur des nationaux étasuniens  »innocents » mais, pour leur malheur, au contact des cibles européennes. A l’époque, la filière danoise n’avait pas été suspectée. A vrai dire, l’embrouille n’est pas totalement tirée au clair. Copenhague, sommée de s’expliquer, ne pipe pas…

Ne pas être Américain ne devrait pas signifier être impunément dépouillé de tous ses droits, qui plus est à son insu. Le Quai l’a rappelé en termes choisis. Pourtant, c’est surtout la duplicité des officiels danois qui énerve : ‘’ Ce (l’espionnage politique) n’est pas acceptable entre alliés, encore moins entre alliés et partenaires européens’, a martelé E. Macron en marge d’un conseil des ministres franco-allemand. Angela Merkel a renchéri. Une enquête sera conduite, dont on se doute par avance qu’elle ne débouchera sur rien d’autre que le constat déprimant d’une lamentable servilité à l’égard de la politique des Etats Unis. Peut-être aussi, celui d’un brin d’Europhobie chez les Danois, le  »quelque chose de pourri » de la littérature anglaise. On retrouve là l’habituelle faille de conscience géopolitique qui plombe les destinées des Européens. Il y aura sûrement quelques mots échangés, mais fugaces et pas trop… puis rien d’autre. Car personne ne souhaite déclencher des cycles de rancune et de rétorsion au sein de la famille européenne divisée. Celle-ci tire déjà à hue et à dia. On marchera donc sur des œufs, de crainte – que Shakespeare me pardonne – d’en briser quelques uns et d’en faire un Hamlet.

* 1er juin – Floraison des Libertés

Les libertés, petites ou grandes, sont toutes également chéries. Comme les Sabine d’Alphonse Allais, les Miss Liberté fleurissent au printemps, sous la forme de statues. Merci Bartholdi, Viollet-le-Duc, les ateliers Eiffel ! Elles seront toutes accueillies avec émotion. Justement, grâce à la complicité de Philippe Etienne, notre ambassadeur à Washington DC, une jumelle de la Miss d’Ellis Island – de taille nettement plus petite – débarquera à New-York, le 4 juillet, en provenance du Havre, pour célébrer la fête nationale yankee. Prêt de la France, elle sera exposée pendant dix ans sur la petite colline de Georgetown où nos vaillants diplomates entretiennent de leur mieux l’alliance scellée entre Louis XVI et Washington. Pendant quelques jours, les deux ‘’Liberté’’ – celle de 93 mètres et celle de trois mètres de haut – se côtoieront à Ellis, l’ancienne baissant sa torche sur ses pieds pour apercevoir sa toute nouvelle et minuscule petite sœur. Coincée à Paris, la sœurette de l’Ile aux Cygnes, va bouder, c’est certain !


De fait, la France n’a plus les moyens d’offrir une statue géante sans couler ses finances publiques. Mais, plus que l’intention ou la démonstration d’amitié, c’est le symbole politique qui importe. L’idée de ce nouveau voyage d’une Miss n° 2 est née au Conservatoire national des arts et métiers, en 2019. Elle a plu à la diplomatie française, qui y a vu un moyen de renouer le fil de cette alliance flamboyante. La France a donc choisi de seulement exposer une seconde statue de la Liberté ‘’pour rendre hommage à toutes celles et tous ceux qui ont permis, des deux côtés de l’Atlantique, l’édification de la statue de la Liberté et qui se sont battus pour ce qu’elle symbolise dans le monde entier’’. Les temps actuels appellent à s’en souvenir face au charivari du monde.

Miss n° 2 se présentera aussi à l’Amérique puis à la France comme une ambassadrice de l’accueil des étrangers. ‘’Donnez-moi vos pauvres, vos exténués, qui en rangs pressés aspirent à vivre libres. […] Envoyez-les moi, les déshérités, que la tempête m’apporte. J’élève ma lumière et j’éclaire la porte d’or ! » Il n’est pas vain de revisiter le beau poème poignant d’Emma Lazarus. Et, par chance, c’est l’aimable Joe Biden et non son abominable prédécesseur qui préside aux destinées actuelles de la Nation amie. Sans doute, adressera t-il à la  »Micro-Miss » un petit clin d’œil amical.

* 27 mai – Comment se débarrasser de la torture ?

C’est une flétrissure sur le front d’une Amérique censée être ‘’civilisée’’ et sur celui de quelques uns de ses alliés. Guantanamo, tel est l’archétype du lieu fermé et secret, échappant à toutes les règles du droit et de la morale. Il y a eu d’autres sites similaires ‘’antihumains’’, consacrés à la torture et à l’usure des corps et des âmes. Certains de leurs détenus, suspects d’islamisme ou de terrorisme, jamais jugés, ne sortent jamais non plus. Trois pays d’Europe de l’Est et plusieurs pays d’Islam en ont abrité sur leurs territoires, sous l’égide de la CIA. Le plus emblématique et le plus durable reste Guantanamo, planqué dans son enclave portuaire sur la côte de Cuba, où aucun visiteur ne peut se présenter sans être dûment autorisé.


C’est peu dire que cet enfer sur terre ne met pas à l’aise l’administration américaine entrante, qui se réclame, bien plus que la précédente, d’une exigence en matière de droits humains. La libération – pour motif de santé – de trois prisonniers arrêtés entre 2001 et 2003 rouvre le débat quant à une fermeture définitive du centre. Que faire alors des quelque 40 prisonnier qui y croupissent en tenue orange ? Douze d’entre eux sont soupçonnés de crimes de guerre, dont Khalid Sheikh Mohammed, le cerveau présumé des attentats du 11-Septembre. Dix-neuf autres seraient ‘’trop dangereux pour être incarcérés à l’étranger’’. Joe Biden aimerait bien tourner cette page sinistre de la politique extérieure de son pays, mais, même pour un président américain, ce n’est pas si facile que cela.

Les États-Unis procèdent à leur retrait d’Afghanistan qui devra s’achever le jour du 20e anniversaire du 11-septembre 2001. Les attentats de New York et de Washington mènent tout droit à l’invasion de l’Afghanistan et à la mise en œuvre des ‘’recettes’’ de Guantanamo. C’est le pire contexte de politique intérieure qui soit pour adopter des mesures de clémence et, simplement, de modération. Au nom des symboles, ‘’Joe le mou’’ est certain de se faire brocarder par les ‘’patriotes’’ écervelés du Congrès et des médias. Bien sûr, la mouvance progressiste réclame à hauts cris la liquidation du lieu maudit. Vingt- quatre sénateurs, essentiellement des Démocrates, lui ont ainsi adressé un message fustigeant Guantanamo comme “un symbole d’injustice et de violations des droits de l’Homme” qu’il convient d’effacer le plus tôt possible. Mais vingt-quatre élus ne constituent pas une majorité au Congrès.

Joe Biden était déjà vice-président, en janvier 2009, lorsqu’ Obama avait ordonné la fermeture du camp. L’idée était alors de faire juger les prisonniers chez eux ou aux Etats Unis, par des tribunaux civils. Pourtant certains retours de prisonniers vers leur Etat d’origine, notamment le Yémen, sont devenus impossibles, alors qu’une proportion majeure des prisonniers sont originaires de ce pays en guerre. Au plan intérieur, le transfert d’affaires conduites dans le secret et la violence, vers des juridictions civiles, territoriales et légales, n’est pas facilement validable en droit et peut se conclure par la condamnation des tortionnaires. Quoi qu’il en soit, le projet, très impopulaire, a été rejeté par le Congrès à majorité républicaine. Tout s’est figé sous Trump. Bonne chance, Joe ! On n’aimerait pas trop être à ta place.

* 24 mai – A quand la bataille de l’Arctique?

Ce blog a précédemment traité des deux dérives qui compromettent les  fragiles équilibres naturels de l’Arctique : d’une part, l’exploitation économique, rendue possible par le réchauffement climatique, laquelle menace  l’écosystème fragile de la Région; D’autre part, la militarisation de ce continent et de ses eaux adjacentes (désormais libres l’été), qui dessine une aire de rivalités géopolitiques. Il est donc logique que le Conseil de l’Arctique, qui s’est tenu le 20 mai à Reykjavik, en Islande, a débouché sur une déclaration prônant la préservation de la paix et la lutte contre le réchauffement climatique. Dalida chanterait ‘’Paroles, paroles, paroles …’’ tant cette rhétorique pieuse n’a pour but que d’occulter les tensions et désaccords persistants entre membres de ce  Forum de coopération économique. Le Conseil a été désarmé, au fil des décennies par les convoitises et les rivalités d’Etats qui le traversent.

Ce forum intergouvernemental regroupe, depuis 1996, les pays riverains, nordiques, nord-américains et la Russie ainsi que des observateurs intéressés. Il n’avait pas été créé pour régler des questions géostratégiques. Pourtant, des relents de Guerre froide s’y manifestent. Faute de mieux, on y forge des ententes de façade qui ne sont qu’un tribut creux rendu aux grands principes sans lendemain. Antony Blinken, avec une franchise bien américaine, a dénoncé ‘’l’augmentation de certaines activités militaires dans l’Arctique ». Chacun aura reconnu l’empreinte lourde de la Russie, qui, de son côté, martèle que l’Arctique constitue pour elle ’’une zone d’influence légitime’’ et dénonce dans la foulée « l’offensive » occidentale dans la région’’.

A partir des 14 bases militaires qu’elle a construites ou modernisées, l’armée russe multiplie les gesticulations militaires, allant jusqu’à simuler des attaques aériennes contre les réseaux radar de l’OTAN et à effectuer des opérations aéroportées massives au-delà du cercle polaire. Il s’agit de démontrer sa capacité de projection stratégique dans des conditions climatiques extrêmes. En face, l’Alliance atlantique montre aussi les dents en augmentant la fréquence de ses manœuvres défensives. L’exercice « Trident Juncture » conduit en 2018, avait bénéficié d’une génération de forces d’ampleur inégalée, mobilisant 29 Etats membres rejoints par la Suède et par la Finlande. Moscou l’avait très mal pris. L’objectif à atteindre, de part et d’autre, serait désormais une invasion réalisable sous 48 heures.

Moscou contrôle de facto le passage du Nord-est, tant pour l’utilisation des brise-glace que sur le plan militaire. Les russes y ont introduit la flotte commerciale chinoise qui s’impose comme la plus grosse ‘’utilisatrice’’ et acquitte d’importantes redevances. L’expansionnisme russo-chinois se tourne désormais vers le passage du Nord-ouest, moins accessible du fait des milliers d’archipels qui barrent la navigation, mais néanmoins praticable l’été depuis, quelques années. Ces eaux et territoires canadiens restent isolés et très peu peuplés. Ceci constitue le maillon faible du dispositif de l’Alliance. Même avec l’appui des Etats Unis, ces territoires sont quasiment indéfendables. Ottawa en a pris conscience depuis une quinzaine d’années et s’efforce d’établir des ports défensifs en eaux profondes, au moins en certains points du passage, et d’y maintenir quelques effectifs humains, sous des latitudes invivables.

En fait, le dérèglement du climat – quatre fois plus rapide et plus important au pôle Nord qu’ailleurs sur le globe – crée un bouleversement géostratégique majeur doublé d’une aubaine économique. Avec la hausse des températures, la banquise d’été aura totalement disparu d’ici 2030, ouvrant des parcours maritimes bien plus court entre l’Europe à l’Asie : moins d’un mois au lieu d’un mois et demi par la route habituelle via le canal de Suez. De plus, le sous-sol de l’Arctique regorge de minerais exploitables : nickel, plomb, zinc, uranium, platine, terres rares, et il contiendrait 22 % des réserves mondiales d’hydrocarbures non encore découvertes. Voilà qui aiguise les appétits et pourrait justifier des différends sur la délimitation des zones économiques exclusives, voire des opérations d’appropriation comme le Chine en fait au-delà de sa mer adjacente !

La Russie compte bien faire quadrupler sur les quatre prochaines années son eldorado gazier du Pôle. Et accroître d’autant, également, le volume marchand en transit, pour une bonne part, en partenariat avec la Chine. Celle-ci lui fournira les capitaux et sera comme chez elle en matière de navigation. Le groupe français Total s’est associé à ce montage, non sans prendre des risques politiques à terme. En effet, depuis plusieurs années, Pékin s’impose progressivement en partenaire économique et scientifique dominant et affirme un intérêt jaloux pour l’eldorado situé à 1 400 km de ses côtes les plus proches . La Russie pourrait s’en inquiéter un jour. Une station scientifique chinoise a été construite au débouché du passage Nord-Est, sur l’archipel norvégien du Svalbard. Tous les pions sont en place pour un grand jeu de géopolitique polaire.

* 19 mai – Biden en virage lent

Le cauchemar israélo-palestinien rattrape Joe Biden, qui espérait bien échapper le plus longtemps possible à ce conflit sans issue. Détourné, malgré lui, de ses priorités asiatiques et des grands défis globaux (climat, crise du Covid, relance de l’économie, etc.), le voilà confronté, comme ses prédécesseurs, à la violence enracinée dans le Proche-Orient incandescent… et exposé à la pression de l’aile gauche de son parti : le dilemme se situe entre le droit d’Israël à se défendre et la prise en compte des droits des Palestiniens.


L’aile progressiste des Démocrates l’appelle à revoir la politique traditionnelle des Etats Unis d’appui inconditionnel à la sécurité de l’État hébreu. Bernie Sanders, l’incarnation de la gauche qui se réveille au sein de la jeunesse, comme la très populaire Alexandria Ocasio-Cortez, élue de New-York, l’appellent à pousser plus à gauche le curseur d’un grand nombre politiques intérieures. La question est également posée pour la diplomatie, désormais.
Mais la crise israélo-palestinienne n’était pas censée ressurgir aussi vite, avant le délai nécessaire à une revue générale des politiques extérieures, nécessitant d’intenses et longues tractations internes. Les incidents de Jérusalem et leur généralisation aux territoires mixtes ou occupés – et même au-delà – créent soudainement la nécessité d’une posture face à la violence extrême que rien n’a pu éteindre, depuis le 10 mai. Cette violence s’est muée en guerre entre Tsahal et le Hamas. Le monde arabo-musulman risque la contamination et le reste du monde désigne le président américain comme le seul qui puisse y mettre fin, du moins du côté israélien. Selon Mme Ocasio-Cortez, l’absence d’admission des faits à l’origine du cycle de violence – à savoir ‘’les expulsions de Palestiniens et les attaques contre la mosquée Al-Aqsa -escamote les motifs de révolte des Palestiniens et laissent prévoir que les États-Unis vont fermer les yeux sur la catastrophe humanitaire en cours. ‘’Pourquoi cette question n’est-elle presque jamais posée ?  »Quels sont les droits du peuple palestinien ?’’ questionne, de son côté Bernie Sanders.


Nombre de personnalités démocrates issues de la majorité modérée pressent aussi la Présidence de prendre ses responsabilités, démarquées de l’engagement inconditionnel pro-israélien de l’ère Trump, en mettant en avant son souci déclaré des droits humains et une volonté d’équité entre les protagonistes. Un émissaire américain a été dépêche sur zone. Biden a contacté le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, et le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, mais pas le Hamas, taxé de terrorisme. A ce jour, il s’est contenté d’appeler à la retenue militaire tout en soulignant surtout le droit d’Israël à se défendre. La frustration du camp du changement est à son comble et le reproche monte qu’il fait fi des droits des Palestiniens et de la situation humanitaire à Gaza. Signe de leurs hésitations à franchir le pas, les États-Unis assistent aux réunions du Conseil de sécurité pour y refuser toute résolution qui pourrait imposer (en théorie) une cessation des hostilités. Un répit sanglant est donné à Nétanyahou, pourtant privé de toute légitimité politique dans son pays, pour ‘’finir le travail’’. Dans cette mer de critiques, l’administration Biden cherche surtout à maintenir l’équilibre entre l’aile gauche et l’aile traditionnelle des Démocrates, tout en se préservant d’ouvrir un nouveau front avec les Républicains, par principe alignés sur les positions israéliennes. On ne gouverne pas les Etats Unis comme on piloterait un hors-bord : c’est un très lourd vaisseau et tout changement de cap est laborieux. Rarement à 180 ° d’ailleurs sur ce genre de question ‘’quasi-interne’’ mobilisant le Congrès, mais pas impossible. Souhaitons que le timonier soit vaillant et musclé, à la barre !