* 19 mars – Biden et Xi : tout se dire ?

Coup sur coup, la giclée envoyée à la face de  »Poutine, le tueur’’, puis une explication des gravures, peu aimable, avec les locataires de la Cité interdite. Joe Biden entend se faire respecter et il commence très fort. Le retour de l’Amérique sur la scène mondiale se fait avec fracas. C’est le prix que le président américain attache au rétablissement de la crédibilité de son pays, le fameux ‘’leadership’’. Conçus comme une prise de la température bilatérale entre ‘’adversaires systémiques’’- sur la base du rapport de forces – les entretiens d’Anchorage, conduits par le secrétaire d’État Antony Blinken et son collègue conseiller pour la Sécurité nationale, Jake Sullivan, avec les deux principaux architectes de la diplomatie chinoise, ont été marqués par une tonalité ‘’franche’’, selon la graduation synonyme d’absence totale d’aménité et d’entente entre les parties.

D’abord, bien marquer les désaccords et confirmer la largeur du fossé. « Nous allons discuter de nos profondes inquiétudes au sujet des actes de la Chine s’agissant du Xinjiang, (le sort des Ouïgours), de Hong Kong, de Taïwan, des cyberattaques contre les États-Unis et de la coercition économique contre nos alliés … Chacun de ces actes menace l’ordre fondé sur des règles qui garantit la stabilité mondiale », a martelé A. Blinken. Dénonçant la ‘’mentalité de guerre froide’’, Yang Jiechi a riposté, fidèle à son bréviaire : « La Chine est fermement opposée aux ingérences américaines dans les affaires intérieures de la Chine… et nous prendrons des mesures fermes en réponse’’.

Le climat de nouvelle Guerre froide s’est épaissi au fil des décennies. Il s’était figé en bras de fer commercial et technologique, assez brouillon, sous la présidence de D. Trump. Mais, pour son successeur, la raideur américaine doit être mobilisatrice de la communauté internationale. Washington veut désormais sortir du ‘’duel de cow-boy à la sortie du saloon. Il ambitionne une approche plus collective, plus multilatérale, en sa qualité de ‘’chef de file’’ (des nations libres), bien entendu. Pour cela, il fera fond sur les défis globaux à relever. On s’achemine à donc, à nouveau, vers une compétition – peut-être, une confrontation – idéologique entre blocs. Ce choix imposé d’un camp ou d’un autre reviendra à inhiber toute initiative tierce d’apaisement des tensions. La France, en particulier, a horreur du caporalisme (choisissez votre camp et tenez y vous !). Elle se méfie de la moralisation politique du bien, du mal et du devoir d’agir. Aux Etats-Unis, au contraire, la traduction en termes de valeurs sociétales des objectifs de politique extérieure fait le plein des voix et des votes. L’histoire ne repasse pas les plats, on le sait. La salve initiale tirée sur la Chine n’exclut pas des arrangements  plus pragmatiques, par la suite. Washington ne souhaite sûrement pas casser le mécanisme du Conseil de Sécurité ni bloquer la résolution des crises régionales. Mais Paris ferait bien de calibrer soigneusement son rôle (et celui de l’Europe) dans la partie de catch qui s’engage entre les deux Goliath du Globe.

* 18 mars – Plus dur que Raspoutine !

Un tueur, Poutine ? Oui, et il devra payer un jour le prix de ses actes. Voilà un constat factuel, incontestable, qui n’a rien d’un dérapage ni d’une provocation. La cohorte des personnes assassinées sur ordre du Kremlin est là pour en attester devant nos yeux. Les  »convenances diplomatiques » sont à jeter au feu, dès que la Vérité et la Justice » l’exigent. Autant que Bachar lui-même, bien plus que les généraux birmans et même que les geôliers chinois, le Maître du Kremlin règne depuis l’an 2000 par l’assassinat. Il s’est hissé au pouvoir en attisant une seconde guerre – dévastatrice – contre les Tchétchènes. Cette agression délibérée et calculatrice contre une partie de son propre peuple fait penser à un génocide semi-collectif (les Slaves non-Tchétchènes qui ont tenté de défendre le droit ou rendu compte, en tant que journalistes, ont été froidement liquidés avec les autres). Poutine poursuit ses opposants pour les exécuter – y compris par la voie chimique – jusque sur le territoire européen. Il fait abattre un ancien premier ministre devant son palais et joue au jeu de massacre avec les derniers journalistes indépendants. Intervenant militairement en Syrie, il utilise les coordonnées géographiques déposées à l’ONU – celles des hôpitaux et des infrastructures civiles – pour faire massivement tomber la mort sur la population depuis le ciel… Et la liste des incriminations pénales ne s’arrête pas là.

Alors, la question de George Stephanopoulos, journaliste vedette de la chaîne américaine ABC, était toute en fausse candeur… et la réponse du président des Etats-Unis affiche l’honnêteté de la clarté : « Oui », a-t-il acquiescé. Peut-on imaginer plus grande incitation au meurtre que s’il, par prudence, il avait dit ‘’Non’’ ?
Coup au but ! Moscou prend la mouche et annonce le rappel pour consultations de son ambassadeur aux Etats-Unis Anatoli Antonov. Cela veut dire que la diplomatie du Kremlin est ‘’tombée sur un os’’ et qu’elle en est déstabilisée (et pas seulement vexée). La sérénité affichée à Washington, l’amène, au contraire, Biden à ne pas réciproquer : avantage d’image. Pout transformer l’essai, il faudra maintenir la sévérité du regard américain tout promouvant une relation de travail qui corresponde aux responsabilités et aux intérêts – ceux qui sont légitimes – des deux capitales. Répondant à Moscou, Washington a ainsi affiché une coopération sans réserve quant à la prolongation de l’accord START sur les forces nucléaires intercontinentales. Mais, parallèlement, le gouvernement américain a annoncé qu’il étendait ses restrictions d’exportation de produits sensibles vers la Russie en réponse à l’utilisation d' »armes chimiques « contre les opposants. Il faut deux jambes pour marcher.


Le travail de recadrage du partenariat devra prendre soin de ne pas faire basculer la Russie dans l’étreinte de la Chine, si puissante qu’elle pourrait l’assujettir à Xi Jinping. Nous vivons un épisode passionnant dans l’évolution de l’équilibre mondial : géopolitique, pandémie et valeurs peuvent tout changer, tandis que, temporairement, la suprématie des marchés balbutie.

* 13 mars – Back to the universal jungle

‘’America is back’’. Célébré de toutes part, le retour au monde des Etats Unis, sous le gouvernement de Joe Biden est, certes, réjouissant, mais l’état du monde ne suit pas les hauts et les bas de la politique américaine. Le monde se replie sur ces égoïsmes nationaux et, depuis l’attentat de Manhattan, le multilatéralisme décline. Le retour de la plus grande puissance dans les instruments du droit international ne constitue donc pas une assurance que le droit va désormais primer sur le désordre général des relations entre Etats. Réintégration de l’accord de Paris sur le climat et d’organisations internationales, telle l’OMS, tentatives de relance de l’accord nucléaire à six avec l’Iran, prolongation de l’accord de 1987 sur les arsenaux nucléaires russe et américains, recours à des forums régionaux, tels l’OTAN ou le Quad, pour stabiliser les points chauds du globe, tout cela est bel et bon mais ne va pas pour autant enrayer l’inexorable déclin du multilatéralisme et encore moins assurer la paix et le développement universels. Et pas même suffire à surmonter collectivement le Covid ou le dérèglement du climat. On doit malheureusement se rallier au constat dressé sur le sujet par la revue Questions internationales dans un récent dossier.


Les grands traités universalistes signés depuis le début du 21ème siècle, tels la COP21 sur le climat (2015), le traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN) de 2017, le pacte mondial pour les migrations (Marrakech, 2018), ont été élaborés sur des principes très louables. Pourtant leur proportion de ‘’wishful thinking’’ (méthode Coué) qu’ils recèlent s’accroît sans cesse aux dépens de leur opérabilité-même. Les objectifs nobles et les recommandations de bon sens n’ont plus beaucoup d’influence, quand les parties signataires sont ‘’invitées’’ et non plus ‘’obligées’’ de s’engager dans l’action concrète. Le multilatéralisme s’est adapté à sa propre érosion. Il se fait désormais léger et superficiel. Il vise plus à rebooster le moral des honnêtes gens épris de paix et de justice qu’à édicter des normes de portée générale. La raison en est bien sûr qu’il faut taire l’épidémie de défiance et de chauvinisme dénaturant les Etats, cause première de l’impotence de ce que certains veulent encore désigner comme ‘’la communauté internationale’’. Washington – comme Paris – ont bien conscience de cette réappropriation du monde par les nationalismes, qu’ils soient isolationnistes, identitaires ou hégémoniques et, d’ailleurs, les capitales occidentales n’en sont pas elles-mêmes exemptes. La machinerie onusienne et son secrétaire général subissent, à leur cor défendant, leur dépossession et en plus, ils en sont rendus coupables par les opinions populistes. Le Covid-19, qui confronte l’humanité entière, au même moment et à la même menace, exigerait une réponse globale. Mais la pandémie n’a pas eu le pouvoir de remettre à flot le multilatéralisme. Aucun conflit n’a été  »gelé » par la crise sanitaire. Pas plus que l’invocation de la Déclaration universelle des droits de l’homme, l’un des piliers absolus de l’ONU, ne parvient à faire sanctionne les pratiques les plus inhumaines et les plus condamnables des Etats, petits ou grands. Depuis quatre décennies, les égoïsmes des ‘’Grands’’ comme ceux des ‘’Moyens’’ bloquent toute révision de la Charte des Nations-Unies et privent de légitimité le Conseil de sécurité dans son rôle de régulateur de la Paix. La règle égalitaire de cette institution – un siège une voix – comme le rôle de tuteur du monde accaparé par les Cinq puissances permanentes détentrices du véto ont créé tant d’impasses, de frustrations et de petites vengeances que les mécanismes de résolution des crises ne fonctionnent plus. L’universalisme garde une triste chance : celle de se réaliser dans la Loi de la jungle.

* 11 mars – Match Potus – Confucius

Si Donald Trump se montrait surtout agressif et protectionniste à l’égard de la Chine, jouant avec délectation sur le registre des taxes commerciales, son successeur ne s’annonce guère plus indulgent. Depuis l’époque Clinton, Pékin est perçu comme un rival stratégique menaçant, par la classe politique américaine, Démocrates et Républicains confondus. Une méfiance ‘’systémique’’ a guidé les administrations précédentes. Nulle surprise que le dossier ‘’Chine’’ soit la priorité déclarée de la politique étrangère actuelle . Joe Biden a clairement marqué qu’il optait pour l’endiguement (‘’containment’’, en anglais), un mode combinant le bras de fer avec une dose de partenariat raisonné, afin d’éviter l’emballement vers un affrontement frontal dont personne ne veut. L’Amérique ne peut pas faire non plus abstraction de l’imbrication de son économie et des ses finances avec son adversaire principal. La Chine non plus.

Néanmoins, le président démocrate entend bâtir un rapport de force qui lui soit plus favorable, face aux ambitions hégémoniques de la Chine. L’idée est de multiplier les alliances avec les contrepoids disponibles. En prémices au premier dialogue direct sino-américain, prévu la semaine prochaine en Alaska, il mobilise le ‘’Quad’’, un forum de puissances de la zone indo-pacifique (États-Unis, Australie, Inde et Japon) toutes également inquiètes des ambitions stratégiques chinoises. Parallèlement, les Secrétaires d’état et de la défense se rendront en Corée du Sud et au Japon, pour s’entretenir du même sujet. Créé en 2007, le Quad avait très peu fonctionné sous les prédécesseurs de Biden, mais devrait devenir une composante de la politique d’endiguement. Loin d’être innocent, cet outil présente une capacité – limitée mais préoccupante – à accentuer la division de l’Asie en blocs concurrents. Ces concertations à quatre préparent une échéance : celle du premier contact officiel entre les États-Unis et la Chine, à en Alaska, réunissant Anthony Blinken (Secrétaire d’Etat) et Jake Sulliban (Conseiller à la Sécurité nationale), pour les Etats Unis et, côté chinois, Wang Yi (ministre des Affaires étrangères) et Yang Jiechi (son prédécesseur et mentor au sein du Bureau politique), les deux plus hauts responsables des relations internationales du PCC. Cette rencontre ne remettra pas en cause le maintien d’un fil de dialogue entre les deux capitales. En revanche, elle permettra aux deux parties de mieux cerner ce qui ressort de la part – insoluble – de rivalité (le leadership stratégique, les droits humains…) et ce qui peut rééquilibrer la relation dans le sens de progrès (la priorité climatique, la santé, les complémentarités économiques…). La précédente guerre froide américano-soviétique avait accouché d’un âge de raison : la détente. Elle fut temporaire mais constructive. Joe Biden ni Xi Jinping (qui se sont rencontrés quand le premier était vice-président) ne l’ont sûrement pas oublié.

* 02 mars – Bientôt, la bombe théocratique ?

Une nouvelle série de provocations et de représailles s’ouvre entre Téhéran et ses adversaires après plusieurs mois de relative retenue iranienne. Le 1er mars, le premier ministre israélien, B. Netanyahou, a accusé Téhéran de l’attaque d’un cargo israélien, dans le golfe d’Oman, et a laissé présager d’une réplique prochaine. Ce n’est pas vraiment une surprise que Jérusalem se mette en travers des tentatives de Washington – jusqu’ici infructueuses – pour renouer le fil de la négociation nucléaire avec la République des Mollahs. Mais les mollahs sont les premiers à faire monter les enchères en testant rudement les nerfs de l’administration Biden. Téhéran refuse ainsi l’invitation européenne – qu’elle avait pourtant suscitée – à rencontrer les six signataires de l’accord de 2015, incluant les États-Unis. En signe de sa mauvaise humeur, l’Iran bloque certaines visites d’inspecteurs de l’Agence Internationale de l’Energie atomique, tout en tolérant certains contrôles à distance, par caméras. Dans le nord de l’Irak, des tirs de missiles ont été effectués contre une base américaine, suivis, en représailles, d’un bombardement de positions iraniennes en Syrie. C’était le premier acte de guerre de l’administration Biden. L’Iran est averti.


Pour J. Biden, la tâche s’annonce ardue. Ses méritoires invites au dialogue, comme ses fermes pressions, ne vont pas remettre en selle l’accord de Vienne comme par enchantement. Il va lui falloir poursuivre jusqu’au bout la partie au bord du gouffre. Les préliminaires d’une négociation ont achoppé sur l’ordre du jour. La levée totale des sanctions unilatérales américaines constitue le préalable imposé par Téhéran, ce qui reviendrait pour l’Occident, la Chine et la Russie, à concéder d’emblée tout à l’Iran, sans garantie en retour. L’idée occidentale d’élargir les pourparlers aux moyens balistiques et aux relais de miliciens armés de la République Islamique dans la région crispe assurément le Guide et ses Pasdarans (gardiens de la révolution), de même qu’elle heurte sans doute le nationalisme de beaucoup d’Iraniens, néanmoins désireux d’un retour de la Paix. La frange la plus dogmatique de la théocratie iranienne tient à exhiber son intransigeance, à l’approche d’élections qu’elle entend remporter contre la nébuleuse supposée ‘’pragmatique’’, à vrai dire difficile à cerner, en fait, contre le peuple. De là à supposer que les tirs de roquettes des Houthis yéménites sur l’Arabie saoudite et les actes de piraterie en mer des Pasdarans soient inspirés par la dictature chiite, il n’y a qu’un pas. Si l’Iran devenait une démocratie, la méfiance se dissiperait rapidement. Les classes moyennes de ce pays ne demandent qu’à frayer avec l’Europe et les Etats Unis, dans le respect de la dignité de chacun. On pourrait même spéculer que la progression de ce pays vers le seuil nucléaire – une mauvaise nouvelle, en termes de prolifération – serait en partie compensée par son insertion ‘’raisonnable’’ dans l’équilibre de la terreur. Voyez ce qui est arrivé à l’Inde, à la fin des années 1990.

* 28 février – Majesté, votre fils, cet assassin…

Le coup de fil de Joe Biden au roi d’Arabie Saoudite a quelque chose de réconfortant. Nul ne doutait un seul instant que Mohammed Ben Salmane avait bien commandité la mise à mort horrible du journaliste (proche de la famille régnante) Khashoggi, dans les locaux du consulat d’Arabie à Istamboul. Mais publier le rapport très explicite de la CIA, qui ne laisse aucun doute là-dessus, en l’accompagnant d’un aimable boniment au père, voilà qui a de la classe… et du fond ! Washington avait déjà, dans les jours précédents, ‘’coupé le robinet’’ des armements utilisés dans le conflit yéménite, autre caprice sanglant du fougueux MBS, cette réincarnation en pire du jeune Abdallah des aventures de Tintin (il débarque à Moulinsart et se met immédiatement à torturer l’impavide maître d’hôtel, Nestor, en mentant effrontément). Le wahhâbisme et les féodaux qui font subir leur délire à la planète n’ont plus la cote à l’international, même si, pour limiter la crise bilatérale, le secrétaire d’Etat, A. Blinken, concède mollement qu’un partenariat arabo-américain se maintient en mode mineur. Le pétrole n’en est quasiment plus la dominante et le renseignement, même s’il était prolixe, serait d’une fiabilité douteuse. Les bases militaires sont d’utilisation moins libérale que celles de Bahreïn et du Qatar. Reste la précaution consistant à ne pas (trop) déstabiliser la dynastie antipathique des Saoud, pour ne pas provoquer une révolution de type ‘’république Islamique’’, à Riyad, en version sunnite. Biden a agi très fort, mais il ne peut se permettre d’aller jusqu’à sonner le branle-bas au profit des nombreux ennemis musulmans de ce régime, à commencer par l’Iran, qui ne rêve que d’abattre les gardiens de La Mecque. Le Moyen Orient est déjà assez incandescent tel que. Les droits humains peuvent y gagner si la ‘’khashoggisation’’ (inventer un terme stigmatisant coûtant moins cher que d’envoyer la troupe) des régimes voyous s’établit, crise après crise, comme une norme. Les Etats-Unis ont franchit un pas dans la bonne direction, mais ils ne sont malheureusement pas près de passer la main à la Cour Pénale Internationale, qu’ils ne reconnaissent pas (ni les états du Moyen-Orient, d’ailleurs). Ce serait peut-être à l’Europe d’assurer la suite, bien qu’elle ait manifestement la tête ailleurs.

* 22 février – Partie au bord du gouffre

Le jeu de poker reprend après l’arrivée au pouvoir de Joe Biden, qui s’est dit prêt à revenir dans l’accord initial de 2015. Les Etats-Unis et l’Iran se renvoient la balle sur qui doit faire le premier pas et comment. Mais les règles divergent selon les joueurs. Du côté américain, la démarche, connue des électeurs par avance, est assez claire. La bonne volonté ne se concrétisera que si elle est partagée. Washington fait quelques ouvertures : recours aux bons offices des Européens, mise entre parenthèse des toutes dernières mesures prises contre Téhéran, volonté de retour à l’accord nucléaire de 2015. Mais la nouvelle administration ne peut subir le risque, face à son opinion, de se faire berner. Vu de Téhéran, qui n’est bridé par aucune contrainte démocratique, on calcule selon les intérêts des clans au pouvoir (l’élection d’un, président en juin, la mainmise des Pasdarans sur l’outil sécuritaire). L’objectif reste stratégique : hisser la théocratie jusqu’au seuil nucléaire. Il ne s’agit pas d’exhiber la bombe, ‘’à la nord-coréenne’’, encore moins d’y recourir par surprise. Le Guide vise à sanctuariser sa diplomatie (telle, la France des années 1960), à exercer une dissuasion contre Israël (possibilité d’une frappe de rétorsion, même décalée dans le temps) et finalement, à battre de vitesse tout proliférateur adverse se manifestant dans la région (l’Arabie saoudite, en particulier). La prolifération n’est plus celle des années 1990. Elle se développe sur la base d’équilibres régionaux qui échappent aux superpuissances. L’identitarisme religieux (sunnites contre chiites) y a creusé son sillon.


L’Iran a fixé au 21 février l’échéance de son ultimatum pour une levée inconditionnelle des sanctions imposées par l’administration Trump, en 2018. A défaut, Téhéran menaçait de fermer l’accès de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) à ses installations militaires clandestines très suspectes. La venue in extremis du directeur général de l’Agence de Vienne, Rafael Grossi, a permis de mettre en place un ‘’compromis technique’’, certes boiteux et provisoire, mais ménageant une surveillance réduite et, surtout, un sursis de trois mois à la négociation diplomatique. Les inspecteurs de l’Agence sur place ne seraient pas expulsés sous le coup d’une loi taillée pour ce but et des contrôles inopinés resteraient même possibles, sauf future rupture, toujours à craindre. C’est donc un premier pas fragile pour sortir de l’impasse et concrétiser la perspective d’un retour des Etats-Unis dans l’accord de Vienne de juillet 2015. Mais peut-on parier sur le régime des mollahs, honni comme il l’est des forces vives iraniennes et accroché à un prosélytisme digne des croisades ?

* 18 février – Le Coq et l’Aigle dans un sous-marin

Le président Macron a-t-il fait un pas dans l’édification d’une défense européenne en appelant les partenaires européens à un ‘’dialogue stratégique’’ autour de la dissuasion nucléaire française ? Ce thème tient de l’Arlésienne et du monstre du Loch Ness. Depuis l’origine, la force de dissuasion française constitue une source d’embarras qui déstabilise le confort ‘’atlantique’’ des voisins de la France. Des offres assez similaires avaient été avancées, depuis 2006, par les trois prédécesseurs du locataire de l’Elysée. A chaque fois, derrière l’écoute courtoise, une méfiance générale a enterré le sujet, la France étant soupçonnée de vouloir se valoriser aux dépens du ‘’parapluie’’ américain et de l’OTAN, sans volonté aucune de jouer collectif. Il ne faut donc pas s’attendre à une réponse claire, nette et unanime à l’invite lancée à la ronde à la présence d’observateurs aux ‘’exercices’’ des forces françaises de dissuasion. D’ailleurs, ceux-ci ne concerneront pas la mise en œuvre réelle des forces – notamment de la composante sous-marine (la composante terrestre ayant été démantelée depuis des lustres et celle, aéroportée, ne devant pas être renouvelée à obsolescence -. Resterait la pédagogie, laquelle constitue un artifice politique. L’initiative n’en recoupe pas moins des enjeux majeurs, dans un contexte stratégique où le Royaume-Uni, l’autre puissance nucléaire de l’Europe occidentale, a opté pour le grand large et où l’environnement géopolitique de l’Europe se dégrade rapidement, au Sud comme à l’Est. Le continuum de crises et de menaces imbriquées qui l’encercle est, pratiquement, sans issue politique. Ainsi a été dénoncé, en août, le traité russo-américain de 1987 sur les armes nucléaires à portée intermédiaire (de 500 à 5 500 kilomètres), qui constituait une assurance irremplaçable, pour les Européens. Ceux-ci redeviennent des cibles autorisées pour la Russie. Comment sortir de là ?


Pas de partage des codes nucléaires (le décideur unique reste le prérequis de toute crédibilité), mais une analyse plus collégiale des intérêts vitaux de la France en lien avec ceux de l’Europe. Se pose alors la question, pour les partenaires, de l’accès-même à l’information stratégique, alors qu’en interne, les commissions spécialisées du Parlement, les dirigeants de partis et la diplomatie n’ont droit qu’à des versions expurgées et simplettes des stratégies en cours face aux enjeux perçus. Partagerait-t-on, vraiment ? Sans doute, non. Intervient ensuite la priorité accordée – ou non – au bouclier américain. Contrairement au français, il est de taille à couvrir le vaste espace stratégique de l’Alliance … mais il n’est crédible que si le président américain y est déterminé de façon absolue et constante, ce qui paraît rétrécir ses marges de priorité stratégiques et étendre trop loin son ‘’devoir d’intervention’’. Les calamiteuses années Trump ont montré que rien n’était acquis une fois pour toutes, en la matière. Ceci a fortement ébranlé le confort sécuritaire des Européens. Et rendu plus audible l’hypothèse d’un plan complémentaire made in France ? C’est dans ce créneau peu rassurant que joue l’offre française.


De leur côté, les bombardiers allemands ont déjà la capacité de s’armer de bombes nucléaires américaines, stockées sur place, sans évidemment pouvoir en commander l’amorçage. Berlin, qui, avec Paris, détient la carte-maîtresse pour toute avancée collective, est partagé et donc précautionneux. La gauche allemande et les Verts refusent de confier le sort de leurs concitoyens à un monarque, serait-il français. Du côté de la CDU, le vice-président du groupe au Bundestag, défie E. Macron d’ouvrir en grand la coopération militaire nucléaire, en faisant sortir la force de dissuasion du giron national, pour la placer entre les mains de l’UE … ou de l’Otan. L’Europe serait amenée, dans cette situation, à reprendre le siège de la France au Conseil de Sécurité. J’entends 67 millions de Français pousser des cris d’orfraie.

*15 février – Un juge politique ?

Il y a le procès des urnes. C’est déjà fait. Les procès au civil. Contre Donald Trump, il va y en avoir une avalanche. Et puis les règlements de compte politiques. Même amplement justifiés sur le fond, ces derniers créent un malaise, car ils n’ont pas de légitimité évidente et se coupent de la scène populaire pour manœuvrer dans un entre soi de comparses et rivaux. Cinquante-sept élus du Sénat américain se sont prononcés en faveur de la culpabilité de l’ancien président, mais il en aurait fallu soixante-sept pour le condamner. Chou blanc donc et impression de flou et d’inaccompli. Les promoteurs du réquisitoire, menés par le député Jamie Raskin, n’en sortent pas vainqueurs. Il serait souhaitable que la justice ordinaire ait encore son mot à dire. Il pèsera plus lourd. Le magna se moque bien de la tache qui flétrit son honneur. Elle n’existe qu’au nom d’un ‘’Système’’ qu’il pourfend avec une ardeur qui lui vaut un certain succès populiste. Il n’en sera pas réellement gêné, puisqu’il échappe à la sanction de ne plus pouvoir se représenter. D’ailleurs, il s’est aussitôt engagé, de façon sibylline, à bientôt partager avec ses fidèles ‘’beaucoup de choses …. de (son) incroyable aventure pour la grandeur de l’Amérique’’. Kushner ou Ivanka, bientôt en piste ?

Joe Biden était peu convaincu que la priorité absolue allait à sermonner son prédécesseur pour ses multiples méfaits (et sa personnalité toxique). Il s’est contenté d’un bilan moral, avec hauteur : ‘’Même si le vote final n’a pas abouti à une condamnation, le fond de l’accusation n’est pas contesté…. Ce triste chapitre de notre histoire nous rappelle que la démocratie est fragile. Qu’elle doit toujours être défendue. Que nous devons toujours rester vigilants ». C’est la seule leçon raisonnable qu’on puisse tirer pour le moment, au niveau de l’Exécutif. Et elle n’en est pas moins de portée universelle.

*12 février – L’internationale des ennemis du peuple

Le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU tient une session extraordinaire sur la Birmanie. La position de Pékin et de Moscou, supports habituels de l’armée birmane aux Nations unies, sera observée de près. L’engagement rétabli des Etats Unis pour les droits et la démocratie va conférer une résonnance nouvelle à ces travaux. Ils revêtent en effet une dimension de test géopolitique Est-Ouest. Pour le monde émergent, bien que les turpitudes des militaires birmans restent une source d’embarras, l’appartenance de Naypyidaw à l’ASEAN, un groupe régional respectable, paraît à beaucoup une garantie suffisante.


Les militaires putschistes de Birmanie ont ‘’levé la punition’’ de quelque 23 000 détenus, à l’occasion du Nouvel An lunaire. Il est très peu probable que cette amnistie coutumière, destinée à délester les prisons surpeuplées une fois par an, concerne également Aung San Suu Kyi, la cheffe du gouvernement et ses collaborateurs renversés par eux, ni les élus locaux de la Ligue Nationale pour la Démocratie. La peur s’installe dans la population, alors que la police tire désormais sur des manifestants. Bien qu’en nombre moins important depuis l’interdiction de rassemblement, l’état d’urgence et le couvre-feu, les Birmans descendent dans la rue. Ils exigent la libération des détenus politiques, la fin de la dictature et l’abolition de la Constitution de 2008, taillée sur mesure pour l’armée. Les fonctionnaires entament une forme de résistance passive qui irrite au plus haut point le général Min Aung Hlain, patron de la junte.


En Biélorussie, le dictateur fanfaronne devant un parterre de 2700 fidèles en uniforme vert. Le scénario est à peine différent : les élections ont été, là aussi, confisquées et le peuple est sorti, de la même façon, protester contre la dictature. « Tout dépendra de notre unité avec la Russie. Nous pourrons assurer la stabilité de nos (deux) pays seulement si nous sommes unis », déclame Alexandre Loukachenko. La « blitzkrieg »’ de l’Occident a échoué à renverser la situation  »en utilisant la Biélorussie comme un tremplin d’attaque contre Moscou ». De fait, les démocraties ont tergiversé et se sont contentées de bonnes paroles. A Moscou, le régime fustige les défenseurs d’Alexeï Navalny taxés d’être manipulés par l’Occident. A Pékin, la fureur gronde contre les Etats Unis et leurs alliés, qui osent poser à l’ONU la question de l’enfermement des Ouigours du Xinjiang. A Djeddah, la haine sourd silencieusement contre l’initiative américaine de  »ressortir » en plein jour l’assassinat odieux du journaliste Khashoggi. « Soixante-seize pays dans le monde respectent – pas trop mal – l’état de droit. Cela en fait près de 130 qui n’en ont cure et veulent seulement que chacun reste ‘’maître chez soi’’. Bonne chance aux travaux du Conseil des droits de l’Homme !

* 03 février. Le marché persan

L’arrivée de Joe Biden aux affaires modifie la donne de la prolifération au Moyen-Orient. Va-t-on sortir de la partie folle au bord du gouffre jouée par la précédente administration face à l’Iran ? Le risque de guerre n’est pas encore dissipé, mais comme  une envie de dialogue se manifeste après quatre ans. Washington attend un signal de Téhéran,  – c’est bien le moins – qui manifesterait au moins une intention de retour aux disciplines nucléaires de l’accord à six, signé en juillet 2015 et dénoncé par D. Trump trois ans plus tard. Cette approche prudente se justifie par la dureté offensive des ayatollahs sur le sujet, autant que par l’ampleur des transgressions accumulées par l’industrie nucléaire iranienne depuis 2018. De plus, faute de droits civiques, le public iranien s’accroche à un credo nationaliste basique : l’Iran est entouré de voisins en guerre et en bute à l’hostilité de l’Amérique, d’Israël et du monde arabe. Accéder à l’arme nucléaire, dans de telles conditions, apparait comme de la légitime défense. La Corée du Nord y est d’ailleurs, parvenue.

Après une phase initiale de contact sur le thème ‘’après vous… vous, d’abord’’, Téhéran entrouvre la porte à une approche synchronisée avec les Etats-Unis visant à rétablir l’accord de 2015. Son ministre des affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, avance l’idée que l’Union européenne pourrait ‘’chorégraphier’’ les pas à amorcer de part et d’autre pour parvenir à ce but. Cet appel du pied à une médiation européenne est à la fois une opportunité immense pour l’UE de se remettre en selle dans la région et une responsabilité écrasante, compte tenu de la hauteur des enjeux (paix ou guerre nucléaire risquant de dégénérer sur une très grande échelle) et de l’état actuel, plutôt frileux et étriqué de la diplomatie des 27 dans les contextes Covid et post-Brexit. Un échec possible de cette médiation serait accablant pour l’Europe. Mais, il est vrai qu’elle se trouve à mi-distance des acteurs principaux du conflit, que ceux-ci jouent plus gros qu’elle et que son devoir est tout simplement là.

* 30 janvier – Sables mouvants libyens

La nouvelle administration démocrate de Joe Biden demande à la Turquie et à la Russie de retirer leurs forces de Libye : militaires comme mercenaires ‘’ recrutés, financés, déployés et soutenus » par ces pays. Il s’agit de sauvegarder l’accord de cessez-le-feu conclu entre belligérants, le 23 octobre. Aux termes de ce texte, les troupes étrangères et mercenaires devaient avoir quitté la Libye sous trois mois. Or, l’échéance du 23 janvier, est passée sans aucune amorce de désengagement et les mercenaires occupent toujours la Libye. Aux Nations Unies, l’ambassadeur américain par intérim, Richard Mills, a enjoint ces deux puissances régionales ainsi que les Emirats Arabes Unis, de respecter la souveraineté libyenne et de cesser immédiatement toute intervention armée. Il sera intéressant d’observer, en particulier, comment réagira le dictateur turc, Erdogan à ce rappel à la loi. L’Egypte n’était pas loin non plus d’intervenir du côté de Khalifa Haftar. Comme l’Europe, les Etats Unis vont encaisser des coups à s’engager sur ce dossier piégé. Vont-ils faire montre d’autorité, là où le vieux monde s’est empêtré ?


La mise en garde américaine est claire et elle dissipe le flou qui entourait la politique américaine sur la Libye. Celle-ci était généralement perçue comme traduisant la volonté de désengagement de Washington de la région. D. Trump s’était égaré, un temps, à soutenir le seigneur de la guerre de Benghazi, aux dépens du Gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez El-Sarraj, il est vrai légèrement islamiste. Puis, le plan américain était devenu indécryptable, inexistant. En décembre, les Nations unies estimaient à 20.000 environ le nombre de mercenaires et militaires étrangers déployés sur le territoire libyen, au sein de dix bases d’opération majeures.
K. Haftar est soutenu par les Emirats Arabes Unis, l’Egypte et la Russie (dont le groupe ‘’privé’’ Wagner), alors que le GNA est appuyé militairement par la Turquie et des rebelles syriens transférés de Syrie. Haftar a été longtemps l’interlocuteur préféré de la France, mais ce fait s’est totalement effacé des esprits, tout comme l’origine de la guerre de 2011, livrée à Kadhafi, sans mandat pour se faire. Passons. Après en avoir quelque peu malmené la symétrie, Paris demande désormais un strict respect de l’embargo onusien sur les armes imposé aux belligérants depuis 2011. Ankara déploie des drones en vertu d’un accord militaire signé avec le GNA, que le Parlement turc a prolongé le 22 décembre pour 18 mois. Cet embargo continue d’être violé au quotidien, avec des vols d’avions-cargos au profit des deux camps. Mais, malgré tout, le cessez-le-feu tient encore, d’après l’émissaire par intérim de l’ONU, Stéphanie Williams. Sous son égide, des pourparlers entre parties libyennes devraient reprendre à Genève, dans les prochains jours. Les frères ennemis envisageraient de tenir des élections le 24 décembre, avec l’aide de l’Organisation mondiale. Il est grand temps de laisser les Libyens ouvrir une porte de sortie de cette guerre civile fortement  »internationalisée ».