* 01 décembre – Les Vingt-Sept face à l’exode du Sud

Sans atteindre le niveau de la ‘’crise des réfugiés’’ de 2015-2016, les flux migratoires entrants sont redevenus un point sensible dans l’agenda européen.  Par rapport à 2021, les arrivées aux frontières extérieures connaissent une forte hausse : 280 000 de janvier à octobre inclus, soit + 77 %…

Deux semaines après la crise franco-italienne autour de l’Ocean-Viking, les ministres européens de l’intérieur, réunis à Bruxelles en Conseil extraordinaire à la demande de Paris, ont approuvé, le 25 novembre, un plan d’action ‘’afin de ne pas reproduire ce genre de situation’’. On se souvient que le 11 novembre le gouvernement français avait accepté, à titre exceptionnel, le débarquement à Toulon des 234 passagers de l’Ocean-Viking, après le refus du gouvernement de Giorgia Meloni d’accueillir ce navire humanitaire bloqué au large des côtes italiennes. Il promet qu’il n’accueillera plus désormais des demandeurs d’asile parvenus en Italie, tant que Rome ne respectera pas le droit de la mer (l’obligation de sauvetage). On voudrait bien savoir à ce propos qui le respecte : la Libye, l’agence Frontex, l’Italie, la France jusqu’à récemment ?

La poussée est plus forte encore sur la route des Balkans : + 168 % sur la même période. La Commission prépare donc un autre plan d’action à cet effet. La possibilité d’une nouvelle vague d’arrivées d’Ukrainiens cet hiver rend l’adaptation aux circonstances encore plus complexe.

Le plan d’action ‘’italien’’ concocté par la Commission européenne propose 20 mesures, notamment pour renforcer la coopération avec la Tunisie, la Libye ou l’Egypte (avec la Turquie, c’est une cause perdue), afin de  »prévenir les départs et augmenter les renvois d’exilés en situation irrégulière ». Il prévoit aussi une meilleure coordination et un échange d’informations entre Etats et ONG secourant des migrants en mer, et vise à promouvoir des discussions au sein de l’Organisation maritime internationale (OMI) sur des lignes directrices applicables aux bateaux effectuant des opérations de sauvetage en mer. Est-ce à dire que le droit de la mer pourra être appliqué de façon sélective ou que les pays du Sud de la Méditerranée, surchargés de tous les migrants du monde arrivant par voie de terre, devront, de plus, ouvrir leurs ports aux navires de sauvetage qui croisent dans leurs eaux territoriales ? Telle est en tout cas l’intention professée par le ministre Darmanin, qui s’intéresse peu au casse-tête imposé aux pays de premier accueil.

Une unanimité s’est fait jour sur un socle minimum, mais, comme le reconnait la Commission, ce ne sera pas la solution définitive tant que les Etats membres n’arriveront pas à conclure une réforme commune de leurs politiques de la migration et de l’asile = = au sein-même de l’Union européenne = =. Depuis plus de deux ans, le sujet tient de Arlésienne. Il bute, entre autres, sur la redéfinition (pour cause de non-application) du mécanisme temporaire – arrêté en juin, à l’initiative de la France – opérant la répartition des arrivants ‘’parmi les pays européens non-riverains’’. Pour soulager les Etats méditerranéens, une douzaine s’était engagée de façon volontaire à accueillir sur un an quelque 8 000 demandeurs d’asile arrivés dans ces pays sud-européens. La France et l’Allemagne devaient en prendre chacune 3 500. Paris s’est pourtant montré très restrictif s’agissant des quotas qui lui étaient assignés et a finalement suspendu ses relocalisations depuis l’Italie. La torsion de bras est claire : pas de prise en charge française sans accueil dans les ports italiens.

Le ministre italien, Matteo Piantedosi, a été invité à venir à Paris par son homologue, avant une prochaine réunion des ministres de l’intérieur prévue le 8 décembre à Bruxelles. Va-t-on assister à un exemple de ‘’commedia dell’arte’’, à une partie de catch ou à une fraternisation latine larmoyante ?

* 24 novembre – État promoteur du terrorisme

 Les eurodéputés ont décidé que l’Union Européenne pouvait désormais considérer la Russie comme un État ‘’promoteur du terrorisme’’. Par 494 voix pour, 58 voix contre et 44 abstentions, iIs ont voté ‘’oui’’ le 23 novembre, jugeant que l’armée de Moscou employait des moyens relevant du ‘’terrorisme’’. En adoptant ce texte, le Législatif européen réaffirme un soutien sans faille à l’Ukraine, comme le lui avait demandé le président Volodymyr Zelensky. Sa résolution s’applique également aux méfaits commis par le groupe Wagner. Elle n’a de valeur que consultative, celle d’une recommandation. Elle incarne plutôt la voix de la conscience au sein de l’identité européenne. L’Union européenne s’aligne, en fait, sur les États-Unis, où les deux chambres du Congrès avaient adopté une position similaire, ainsi que le Canada. Contrairement à ces deux pays, l’Europe ne dispose cependant pas de législation spécifique en la matière. De plus les exécutifs nord-américains sont plus prudents dans la formulation de leurs griefs. Ainsi, le chef d’Etat-major américain a appelé l’Ukraine à ‘’consolider ses gains à la table des négociations’’, une table à laquelle pense également le président français même si ce créneau de l’Histoire n’est pas encore survenu.

Le terme ‘’terrorisme’’ est de nature politique et morale, mais il ne connaît aucune définition juridique internationale. Admettons qu’il soit mérité : il implique alors la quête d’un châtiment complet. C’est neutraliser entièrement (physiquement et politiquement) puis juger le coupable. Le monde ne se limite pas à l’Occident. Serait-il prêt, un jour, à sanctionner les coupables ? La réponse est ‘’non’’. En l’occurrence, le chef de guerre le plus criminel n’est autre que le président, élu et soutenu par une majorité de la population de la seconde ou troisième puissance militaire du monde. Ce n’est sans doute pas demain que, depuis son box d’inculpé, il aura à rendre des comptes au juge international, sur fond de décors d’une Russie sous administration de justice.

La Russie est bien coupable d’agresser massivement les civils ukrainiens et d’en massacrer un grand nombre. Le qualificatif le plus fort doit être décerné à sa rage de destruction des infrastructures énergétiques (à Zaporijia, les dégâts sur les installations nucléaires seraient ‘’colossaux’’, selon l’AEIA), comme des hôpitaux, des écoles ou encore des abris. Tous ses actes d’invasion, de massacres aveugles et d’occupation violent le droit international et le droit humanitaire international. Les crimes de guerre se sont accumulés créant tout un système de terreur et d’assassinats. On est donc bien dans un registre combiné entre crime contre l’humanité et règne de la terreur. Elle devra en affronter les conséquences.

La condamnation de la Russie par l’U.E reste pleinement justifiée dans les faits. Après ce vote, le site internet du Parlement européen a d’ailleurs été la cible d’une attaque informatique en représailles, ce qui démontre encore, s’il le fallait, que l’hostilité russe embrasse, au-delà de l’Ukraine, les institutions démocratiques de l’Occident. Mais la politique de défense n’est pas faite que de valeurs et de jugements et la recherche d’une sortie de guerre sera une autre paire de manches. Le rapport de forces devra concéder sa place au pragmatisme sans lequel rien n’aboutit.

Il faudra donc voir dans les semaines et les mois à venir comment s’appliquera cette résolution et qu’elle en est sa véritable portée.

* 22 novembre – La COP, à l’ombre des derricks

Bôôf ! La COP 27 s’achève sur un bilan mi-figue, mi-raisin… plus ou moins inutile, plus ou moins sauvée, dit-on. Personne n’en attendait un énorme sursaut. Cet outil de la méthode Coué collective, destiné à émuler les gouvernements, n’est pas, il est vrai, le moteur primordial de la politique de prévention d’un dérèglement toujours plus grave du climat. Les peuples pèsent plus lourd que leurs dirigeants sur la prévention comme sur l’adaptation… mais en ordre totalement dispersé. Les lobbies industriels les plus puissants étaient, eux aussi, à Charm El Cheikh pour verdir leur image et s’assurer que la révolution climatique n’irait pas trop loin. La COP fait le point à la croisée de forces hétérogènes qui sont aux prises entre elles. Elle offre surtout un semblant de coordination mondiale, ingrédient indispensable mais qui reste faible et à la merci du rapport de force géopolitique.

Bref, un accord  »mou » a été trouvé in extremis, le 19 novembre, sur la question des dégâts climatiques subis par les pays pauvres les plus vulnérables au climat. Un fonds spécifique sera dédié à la mobilisation des fonds (en clair : des prêts et non des dons) pour compenser leurs pertes et dommages. Il établira des protocoles de fonctionnement puis répartira entre eux des moyens financiers. Ces derniers sont encore très peu abondés en promesses (350 Mns pour un besoin chiffrable en milliards). Un ‘’comité de transition’’ mixte Nord / Sud doit encore en préciser la marche générale. On n’est donc pas encore parvenu à destination. Bien qu’un peu improvisé, c’était le principal point à émerger sous la lumière des médias, celui aussi qui a bloqué les laborieuses négociations de la conférence durant deux semaines. La présidence égyptienne, peu visionnaire et faiblement militante, a tardivement rempli son rôle de bons offices mais a minima. La conversion de l’UE au financement de cette demande de trente ans des pays du Sud a entrainé le ralliement des Etats Unis. La présidence a trainé des pieds pour épargner à la Chine et à l’Arabie saoudite, rétives d’avoir à contribuer, à concéder quelques ressources.

Pour le reste, on chercherait en vain des progrès visibles par rapport à la COP de Paris et à celle, dernière en date, de Glasgow. L’objectif de 1,5 % de réchauffement maximum d’ici à la fin du siècle par rapport à l’ère pré-industrielle – une pure chimère, cette ligne rouge étant déjà presqu’atteinte – reste paradoxalement inchangé. Point donc d’objectif renforcé en matière de diminution des émissions. La vérité factuelle est que si les politiques annoncées devaient pleinement être mises en œuvre (ce dont on pourrait douter), l’horizon 2100 se stabiliserait entre + 2,5 et + 3 °.

Côté énergie, des ‘’efforts’’ sont demandés mais pas vraiment des résultats supplémentaires. La sortie du pétrole et du gaz n’est pas mentionnée. Seule, la fin des subventions inefficaces aux carburants fossiles devrait être recherchée.  Celle, progressive, du charbon n’est accompagnée d’aucune échéance de calendrier précise, même si le recours accéléré aux énergies renouvelables est  »recommandé » en relais. Au total, c’est une douche pour les doux rêveurs aspirant à une transition énergétique d’ampleur révolutionnaire. Pour l’UE, Frans Timmermans a conclu :  »l’avenir ne nous remerciera pas ».

Et voici une autre douche, peut-être, sur l’horizon calendaire : la prochaine COP28 se tiendra ‘’à l’ombre des derricks’’, aux Emirats arabes unis (à Dubaï), fin 2023. C’est dire combien la transition climatique s’émancipe des rentes polluantes du vieux monde…

* Mardi 8 novembre – La démocratie partie en vacances ?

Pendant que la pénombre géopolitique persistait sur le monde, des élections ont eu lieu ça et là. Peut-être faudrait-il s’en réjouir. Peut-être, car la sagacité des gouvernements ne s’en trouve pas accrue, la démocratie n’y trouve pas toujours son compte, l’alternance se fait le cas échéant vers le passé, les populations ne s’attachent pas prioritairement aux vraies questions, celles qui touchent à leur (future) vieillissement, à la Paix, à la guerre, à l’émancipation, au climat et à la biodiversité, bref à la viabilité du monde à venir.

– L’exemple du bref passage à Downing Street de Liz Truss est sans doute le plus accablant. Elue à la barre d’un navire qui prend l’eau depuis le Brexit, la dirigeante conservatrice tirait sa légitimité du vote de 0,03 % de l’électorat britannique. C’est presque surréaliste survenant après l’isolement, le déclin et les mauvaises manières induits par son prédécesseur ébouriffé, l’inimitable brouillon, Boris Johnson. La dame s’était perçue comme réincarnant Margaret Thatcher, dans les heures graves des Falklands. Reniement des liens avec l’Europe, affirmation d’une grandeur toujours victorienne du Royaume auquel le monde devait rendre hommage, dureté avec les pauvres et fiscalement dévotion aux riches : elle n’est parvenue qu’à affoler sa propre banque centrale, les marchés et une majeure part de la classe politique anglaise. Las ! Rattrapée par le monde réelle, elle tente un tour de passe-passe faisant peser le coût des dégâts sur son chancelier des finances, Jeremy Hunt. Celui-ci annonce que le gouvernement de sa Majesté fera tout le contraire de ce à quoi la Première ministre s’est engagée devant le parlement de Westminster. Trois semaines après avoir été ‘’inaugurée’’ par le roi Charles III, Liz a été débarquée par ses amis les plus proches. Le maire de Londres, vaincu du scrutin interne des Torries récupère la place.

– Au Brésil, la campagne présidentielle a ressemblé à une guerre civile en vraie grandeur. L’insulte a dominé l’espace des débats. Jaïr Bolsonaro, le sortant, obsédé par le précédent créé par Donald Trump n’a pas manqué d’afficher un colossal mépris pour les règles de la démocratie. Au point que son silence au lendemain du scrutin a pu être interprété comme un appel lancé à l’armée – dont il est issu – pour qu’elle effectue un putsch. Ignacio Lula da Silva a gagné, ric-rac, sans gloire ni grandeur particulière. Le dirigeant syndicaliste et ancien chef d’Etat emprisonné pour concussion n’est plus le héros populaire qu’il avait été avant son prédécesseur. On a un peu l’impression que la geste politique brésilienne tourne en rond… mais n’arrive plus à reproduire les hauts faits passés, dans un contexte économique et social très dégradé. Lula garde comme atout un fort potentiel pour le dialogue et le compromis. Son vice-président a été choisi au centre droit, son programme n’est plus très progressiste. On peut prédire que le Brésil se dirige, cahin-caha vers de nouveaux épisodes de crise interne.

– Le cas israélien est à part. Cinq scrutins généraux sont intervenus en trois ans, mettant aux prises la droite dure, l’extrême droite hystérisée et les extrêmistes religieux, complètement déjantés. La gauche n’existe plus et le Centre s’est rangé à droite : le jeux politique ne peut donc plus produire une vraie alternance, car il est enchassé dans des considérations ethnico religieuses et un racisme d’Etat. Le choix est entre un état de guerre autoritaire et insensible aux épreuves des Palestiniens (eux-mêmes incapables d’organiser un scrutin) et un apartheid armé, en bonne et due forme. Les accords d’Oslo ne sont plus de ce monde et la confrontation sert de fuel à la classe politique. Le deal proposé aux citoyens est : ‘’ne faites plus de politique, nous nous en chargeons. En retour, confiez-nous sans état d’âme votre sécurité’’. François Guizot aurait-il dit autre chose alors que Louis Philippe 1er préfigurait l’humeur actuelle de l’incontournable ‘’Bibi’’ Netanyahu, centre de gravité indévissable de l’ultra-nationalisme bourgeois israélien. Le prix à payer sera élevé le jour, encore lointain, où le système s’effondrera sur fond de guerre civile, car les citoyens-électeurs seront revenus en force dans le jeu.

– Aujourd’hui se tiennent, aux Etats Unis, des élections de mi-mandat pour le renouvellement du Congrès, une échéance politique toujours défavorable à la présidence en place. En temps normal, l’enjeu partisan reste dans les limites raisonnables d’un débat programmatique et de préférences idéologiques d’ordre commun. Mais le précédent de la révolte encouragée par Trump contre les institutions (jusqu’au raid de janvier 2021 sur le Capitole de Washington) et l’ascendant toxique que le milliardaire caractériel conserve sur le parti Républicain pourraient faire monter les enchères dans une situation où les ennemis du système’’ s’empareraient des deux chambres du Congrès. L’inflation galopante, notamment celle qui impacte les coûts de l’énergie, incite les électeurs à faire passer ‘’la fin du mois’’ avant  »la fin du monde’’ et Joe Biden pourrait se trouver impuissant à maintenir l’ordre civil et la cohésion sociale à un niveau vital minimum. Les présidentielles et législatives françaises ont été également marquées par cette propension au court-termisme, on ne peut donc blâmer l’électeur américain. Mais le poids des Etats-Unis dans les grands défi mondiaux est d’une tout autre dimension. Sous les traits d’un D. Trump de retour en 2024, un retrait définitif de l’Oncle Sam des affaires du climat, de celles de la prolifération nucléaire ou encore du soutien accordé à l’Ukraine dans la défense du droit et de la justice tracerait les contours d’un véritable cauchemar géopolitique.

* 3 novembre – Sorciers milliardaires et manipulateurs du monde

Le GAFAM est-il déjà le général en chef, voire le ‘’maître du Monde’’. Cela évoque les fictions primaires et faciles d’antan mais la question, qui n’est guère posée maintenant, trouve un écho dans l’actualité géopolitique. Le milliardaire américain, Elon Musk, se prend vraiment pour le Dr Strangelove / Follamour. Il ne lui suffit pas qu’une de ses Tesla tourne en orbite autour de la Terre et d’avaler Twitter pour en faire un médium  »libertaire » pour porter sa voix dans le monde. Il vient de proposer un plan de paix pour l’Ukraine (désarmé et neutre face à l’agression russe), propose d’instituer une  »zone administrative spéciale » pour régler le sort de la pauvre Taïwan ‘’à la sauce hongkongaise’’.

Il cherche à sécuriser l’accès à Internet par ses satellites pour les Iraniennes en révolte contre les mollahs. Mais il menace, en même temps, de supprimer les prestations GPS de sa société Starlink aux militaires ukrainiens. Ceci, précisément, si le Trésor américain ne prenait pas le relais de leur financement : l’homme le plus riche du monde a muté en apprenti sorcier, à l’image du réseau des réseaux lui-même. A 51 ans, le ‘’génie’’ sud-africain se révèle autiste en géostratégie. Son égo monte en trajectoire de Space X, et sa prétention est galactique, mais le fait est là : il est en train de jouer avec le sort de l’humanité. Sans doute, il doit trouver ça drôle… Le président Zelensky lui, n’apprécie plus du tout, mais l’ambassadeur de Chine à Washington a beaucoup aimé. On a les admirateurs qu’on peut.

Ce n’est pas la première fois que les milliardaires américains s’appliquent à exercer un rôle politique dominant par-dessus le dos des élus et des peuples. Avec sa fondation, Bill Gates est devenu le super-ministre de la santé (officieux) de l’Afrique et il est reçu partout comme un chef d’Etat. Reconnaissons que son mécénat n’est pas inutile mais il le rend terriblement puissant. Nous verrons bientôt comment Mark Zuckerberg, grand patron de Meta / Facebook, porte une responsabilité dans le massacre et l’exode des Rohingyas de Birmanie. La France a ses propres capitaines d’industrie sur une échelle mondialisée. En Afrique et au Moyen Orient, ils n’hésitent pas à s’acheter des gouvernements étrangers et à passer commande.

Les Etat Unis ont de façon logique, plus que les autres, de supermen de cette trempe. Il y a plus d’un siècle, Andrew Carnegie, magnat de l’acier, avait tenté de rencontrer Guillaume II pour désamorcer la première guerre mondiale. John Rockefeller Junior, héritier de l’empire pétrolier de son père, a financé l’Organisation des Nations unies à New York après-guerre, tandis que l’ex-spéculateur George Soros s’investit depuis trente ans dans la défense de la démocratie libérale. Il s’est fait percevoir comme un ennemi par les régimes politiques autocratiques… Ce sont souvent des philanthropes, mais la proportion des mégalomanes augmentent dans le lot actuel. Certains n’ont absolument aucune fibre morale, d’autres fonctionnent sur des caprices des pulsions d’hubris. Tous  s’emploient à prouver que le marché de la gouvernance et de l’aide public voire celui de la recherche de la guerre ou la Paix est sous leur main, pas sous celle des Etats.

Et que pauvres de nous, ils se font fort de nous formater le logiciel crânien. Ca donne à réfléchir pour la suite des choses… si l’on y arrive encore.

* 20 octobre – Les eaux du Rhin se troublent

Des pommes de discorde entre la France et l’Allemagne, il y en a souvent eu et elles ressurgissent dans le contexte de la guerre hybride. Il paraît qu’entre Emmanuel Macron et Olaf Scholz, le courant passe mal depuis peu. Rien de dramatique, rassurez vous, mais du stratégique quand même, et cela concerne justement le courant et la défense européenne, deux dossiers sur lesquels il serait vain d’exiger des miracles et cela, dans l’urgence. Bref, le prochain conseil franco-allemand est décalé au mois de novembre, faute d’accord sur les sujets de fond. A Berlin, on reconnaît le désaccord, tandis qu’à Paris, un  »problème de vacances » est invoqué, de façon assez peu sérieuse.

Sur l’énergie : on sait que l’Allemagne, abreuvée jusqu’à récemment d’hydrocarbures russes, est de cours et que sa situation l’alarme. Elle pourrait revenir très marginalement à l’atome civil pour assurer un complément de son déficit énergétique. Se considérant plus affecté que ses voisins, le gouvernement fédéral a débloqué une gigantesque subvention de 200 milliards d’Euros à ses consommateurs d’énergie. Ce bouclier va contribuer à soulager son industrie, en même temps que sa révélation soudaine pose le double problème de la confiance entre les deux pays partenaires et de la distorsion de concurrence qu’un tel  »booster » introduira avec les produits de partenaires européens moins argentés. Paris s’est fâché, sans trop s’arrêter sur les difficultés internes que rencontre une administration allemande tiraillée entre trois partis coalisés sans philosophie ni programme commun assez solides.

Sur la défense, Berlin a souscrit au concept macronien de ‘Communauté politique européenne’ consacré à Prague au début du mois. Mais sur celui de l’identité européenne de défense, les lézardes se multiplient. dans ce domaine aussi, l’Allemagne opère un virage stratégique à 180° et se prépare à consacrer des sommes gigantesques à son rééquipement. La France, que l’on sait particulièrement engagée à promouvoir des programmes d’armement communs (notamment, au sein de l’Agence européenne de défense) s’estime mise au pilori parles choix que son partenaire s’apprête à faire dans l’urgence. C’est est fini du char commun franco-allemand, le groupe Krupp militant avec force pour être le concepteur unique du successeur du Leclerc et du Léopard. Paris grince des dents. Pire encore, le descendant du Rafale et du Tornado européen pourrait ne jamais voir le jour. Berlin manifeste une préférence pour l’achat  »quasi-sur l’étagère » du F 35 américain, perfection en matière de furtivité.

Les eaux du Rhin s’en trouvent un peu perturbées. Elles se calmeront sur un compromis un peu boiteux, comme toujours. Mais répétons le, ce ne sont pas de petits sujets.

* 17 octobre – Le Tsar face au César

Oubliera-t-on jamais la scène d’Emmanuel Macron toisé par l’Ogre du Kremlin, à l’autre bout d’une table de 20 m de long ? Le Français s’entêtant le raisonner sagement sur la folie de la guerre ? Avec l’invasion de l’Ukraine, l’auteur de la phrase prônant la nécessité de ne pas humilier Vladimir Poutine a été largement perçu en Europe (mais pas en France) comme l’imbécile utile de Poutine, celui qui aura renforcé l’effet de surprise de l’offensive du 24 février. Non pas que le soin de garder un contact avec l’Ennemi soit superflu ou honteux – loin de là – mais le renoncement à l’indispensable discrétion dans le maintenir du fil de dialogue et l’enfermement dans le piège d’une mise en scène ‘’compromettante’’ lui a collé au visage comme le sparadrap du capitaine Haddock.

On ne rigole plus : tournant pris à 180°. E. Macron a sorti les dents à la télévision et rebondi en partisan déterminé de la défense du sanctuaire nucléaire français mais aussi de la souveraineté européenne face à  »l’Ogre ». Celui  qui rêvait de sauvegarder la paix tout en baissant les yeux, souligne désormais combien la démence de Poutine dévoile la faiblesse des défenses française et européenne. La trop fameuse ‘’guerre hybride’’ est donc polyforme et ne s’arrête pas à sa composante purement militaire. Elle inclut aussi les fronts d’offensive énergétique, cybernétique, informationnel, religio-culturel, ethnique, diplomatique, l’agitation anti-française en Afrique et ailleurs et – pétard sur le gâteau – la menace stratégique nucléaire.

Le premier des Français a finalement pris conscience de ce que son esprit perçant savait dès le départ : nous sommes bien en guerre sans qu’’’IL’’ nous l’ait déclarée dans les formes militaires anciennes : plus que l’Ukraine ‘’inexistante’’, c’est l’Occident qui l’obsède et qu’il a placé dans son viseur. Loin de ses frontières, il s’emploiera à déstabiliser la France et d’autres Européens par un torrent d’infox suscitant des réactions défaitistes, par des attaques en sous-main, l’utilisation des infrastructures pour nous étouffer : il suffit de quelques techniciens motivés par leur intérêt ou d’une prise en otage de certains serveurs informatiques pour paralyser l’économie et déstabiliser la société. ‘’La Russie cherche à créer le désordre pour nous affaiblir et nous diviser’’ a reconnu sur un ton martial le farouche (nouvel) adversaire français de Poutine.

S’il est encore prêt à rencontrer Poutine, Emmanuel Macron va, dans la bataille en cours, fournir à Kiev des armes qui ne se limitent pas aux seuls canons César. Ceux-ci vont être livrés en plus grand nombre (mais leur fabrication reste quasi artisanale) en prélevant à cette fin les commandes danoises mais avec, en sus, toute une série d’obus ‘’spécialisés’ (dont certains, particulièrement peu ‘’humains’’). Deux mille servants d’arme ukrainiens sont invités à se former à de nouveaux systèmes dans des unités françaises. Les outils de la défense aérienne seront compris dans le lot. Cela répond aux bombardements barbares de quartiers civils censés ‘’venger’’ l’explosion sur le tablier du pont de Kertch reliant la Crimée à la Russie.

Alors, comme certains aimables amis le croient, nous ne serions ‘’pas en guerre’’, citoyens Français et Européens ? Autant vous dire que je n’apprécierais pas de me trouver face à MON ennemi, si ma chaumière bretonne devait se trouver sous le feu de canons César. Ca vaut pour nous comme pour eux. Abandonnons, SVP, la vision qui requerrait la mobilisation générale des poilus, les trains de conscrits partant joyeusement vers le front ou en revenant gueules cassées, la vie des tranchés, les épouses turbinant dans les usines de poudres explosives. Aujourd’hui, c’est l’atome + la barbarie hybride qui règlent les comptes. Et, mauvaise surprise, ils peuvent ‘’égorger nos fils et nos compagnes, aux armes, citoyens !’’ ce, jusque dans la version civile ‘’tchernobylienne’’ d’un réacteur nucléaire. Arrêtons là les parallèles passéistes, les références caduque, la naïveté devant la course folle la géostratégie ! A nos neurones, Citoyens !

* 13 octobre – Nos rangs s’éclaircissent mais de nouveaux voisins se pointent

Bravo ! Le programme des Nations Unie pour la population nous a appris que nous serons huit milliards d’humains sur terre, à compter du 15 novembre. Cela fera un milliard de plus qu’en 2010 ; deux milliards de plus qu’en 1998 et cinq milliards et demi de plus qu’en 1950

Le vrai scoop, c’est que nous allons cesser de croître et même stabiliser notre nombre avant la fin du siècle. En 2100, au pic, nous serons entre 8,9 et 12,4 milliards de voisins, par définition, conviviaux. Ensuite, nous vieillirons tous ensemble et passerons beaucoup de temps à pleurer dans les enterrements.

Si vous voulez à tout prix voire le verre comme plein, l’Inde va devenir le pays le plus peuplé au monde (1,7 milliard), détrônant une Chine vieillissante, qui, dès l’an prochain, devrait connaître un déclin absolu de sa population (1,3 md). L’arithmétique démographique en fera-t-elle de cet empire une puissance en déclin, comme l’Europe d’aujourd’hui ? L’Asie centrale et celle du Sud deviendront, en revanche, des superpuissances humaines. En Afrique subsaharienne, on le sait, la population va pratiquement doubler d’ici à 2050 : deux Chine ! A eux seuls, huit pays du Continent noir contribueront à plus de la moitié de la croissance de la population mondiale. Une telle performance comprend moins d’avantages que de handicaps. En Afrique australe, par exemple, chaque femme donne actuellement naissance à 2,3 enfants. Mais le Covid-19 a repris les gains d’espérance de vie péniblement gagnés après les décennies du sida. La longueur de vie moyenne est retombée à 61,8 ans.

Côté verre qui se vide, la chute du taux de fécondité va marquer la fin du renouvellement des générations. En 2020, la croissance démographique a chuté sous 1 % par an. Elle continuera à fléchir jusqu’à la fin de ce siècle. L’Europe orientale, en particulier, va se vider de sa population d’ici 2050 (– 10 %), deux fois plus vite que l’Europe occidentale (- 5,4 %). Entre les deux, l’Extrême Orient se délestera de 8,2% de ses habitants. L’Europe et l’Amérique du Nord, peu fertiles, atteindront rapidement leur pic de peuplement et accuseront une décrue dès la fin de la prochaine décennie. Une étude suggère que la population mondiale, elle aussi, pourrait décliner dès 2064. On verra quand on y sera. La carte redessinée du peuplement mondial déterminera une autre époque de notre civilisation. Et le pauvre Malthus devra alors aller se rhabiller. Ce gars là aura été tout à fait pénible.

Le rapport onusien évite de spéculer sur l’évolution des flux migratoires : les interprétations divergent pas mal, à cet égard. En 2020, c’est la Turquie qui a accueilli le plus grand contingent de réfugiés (près de 4 millions), devant la Jordanie, la Palestine et la Colombie. L’Occident figure loin, en queue de peloton. La fermeture des frontières et la paralysie des transports internationaux liées au Covid-19 auraient ralenti les déplacements entre continents. Selon l’ONU, ce contexte aurait réduit de moitié le solde migratoire des deux dernières années. Depuis, ça a repris de plus belle. Aussi, les esprits chagrins souhaiteront ils une suite ininterrompue d’épidémies à venir.

D’un autre côté, la pandémie a provoqué un ‘’baby flop’’ mondial : va-t-il falloir importer des nouveaux nés d’autres galaxies ? Le Covid-19 est surtout à l’origine d’une surmortalité ‘’recensée’’ de 14,9 millions d’individus, en 2020 et 2021 (un surcroit de 12 % des décès, sur deux ans). Mais le décompte réel représenterait en fait trois fois le nombre des cas enregistrés. Méfiez vous des statistiques. En voilà :

Actuellement, l’espérance de vie des hommes (mâles) s’établit à 68,4 ans ; celle des femmes à 73,8 ans, représentant un écart de 5,4 ans. C’était 5,2 ans, deux années plus tôt. On prédit que les papies octogénaires réchappés de l’hécatombe auront un maximum de cases à cocher sur leurs carnets de bal. Tout cela cache, bien sûr, de grandes disparités d’une région à l’autre, liées aux niveaux de développement humain. In fine, à l’échéance de 2050, le nombre de femmes égalera celui des hommes : la Paix sur Terre devrait y gagner. Enfin, une perspective positive !

Une fois n’est pas coutume : une brève de l’Ours irradie l’optimisme.

* 12 octobre – L’Europe mariée sous la communauté.

La France se voit de longue date comme conceptrice de l’architecture de sécurité européenne. Elle est à l’origine de la toute récente réunion inaugurale à Prague de la Communauté Politique Européenne, un succès qui pourrait néanmoins s’avérer transitoire.

Au lendemain de la chute du mur, alors que la Russie d’Eltsine plongeait en dépression psy, le président Mitterrand avait imaginé une ‘’Confédération européenne », presque symétrique au concept actuel. L’objectif en était alors de recréer une filiation russe à l’ensemble européen, du moins une appartenance limitée aux questions de sécurité collective. Il fallait éviter un repli agressif de la Russie sur ses frustrations d’empire démembré. Parallèlement au ’’partenariat stratégique’’ de portée limitée que l’OTAN proposait à Moscou, l’Europe des 15 lui aurait ouvert une possibilité d’arrimage relatif sur le plus long terme. Le recul de son glacis et la réunification allemande justifiaient une main tendue vers Boris Eltsine. Ce fut très mal perçu par les PECO, les ex-satellites ralliés à l’Ouest et tournés vers Washington, puissance non-invitée dans ce cercle. Polonais, Tchèques et autres Hongrois attendant leur salut de l’OTAN sous leadership américain, le grandiose et pacifique projet avait rapidement capoté. On pourra s’interroger sur les incidences de ce rendez-vous historique manqué sur les affrontements actuels.

Dans le concept lancé par Emmanuel Macron, l’Amérique n’est pas, non plus, embarquée à bord. Ceci est sans importance, d’ailleurs, l’OTAN étant plus que jamais la coalition occidentale à l’œuvre. Au sommet pan-européen de Prague, la mobilisation s’est faite, cette fois, contre l’agresseur russe, à l’inverse du projet Mitterrand. La concertation dans le format UE + 17 a donc d’emblée exclu toute association de la Fédération de Russie et de sa comparse biélorusse. L’ordonnancement correspond bien à l’air du temps conflictuel depuis l’annexion de la Crimée en 2014. L’Ukraine participait au sommet par visioconférence, l’Amérique pouvait rester sereine, n’ayant aucun motif valable à s’inquiéter de l’exercice (même si certains y songeaient).

La grand-messe de Prague a dès lors connu un succès de participation, sinon des avancées majeures sur le fond.  Elle a projeté la vision symbolique d’une ‘’ Grande Europe’’ réunie et solidaire qui se renforçait face à une Russie isolée dans sa bulle.  C’était important pour crédibiliser son engagement de long terme à soutenir l’Ukraine. L’attribution du Prix Nobel de la Paix à  trois acteurs associatifs engagés contre la barbarie du régime Poutine a produit une impression comparable : l’auto-galvanisation des valeurs démocratiques. C’était nécessaire. Sera-ce durable ?

Tout cela répond au besoin conjoncturel de rehausser la stature des dirigeants du Vieux Continent. Vladimir Poutine les tient pour quantités négligeables et ne se laissera pas impressionner par leur unanimité de façade. Celle-ci, d’ailleurs ne va pas résoudre les questions matérielles et pratiques que posent la guerre de l’énergie menée par Poutine. Surtout, les organisateurs du sommet de Prague se sont arrachés les cheveux sur des problèmes de compatibilité d’humeur entre participants. Sur la façon d’aborder les pénuries d’énergie, les 44 pays se divisent et ce, même au sein de l’Union Européenne. Des coalitions se forment à nouveau entre ‘’frugaux, à forte capacité d’intervention financière’’ et  ‘’fauchés du Sud’’. L’application des sanctions touchant la Russie et la Biélorussie (l’UE en est à son huitième train de mesures), l’amplitude de l’aide militaire destinée à l’Ukraine, l’accueil des exilés, les voies politico-juridiques d’une future sortie de guerre sont autant de sujets qui clivent. Sans oublier les tensions post-Brexit persistantes sur l’application du protocole sur l’Irlande du Nord, les joutes intracommunautaires autour de l’État de droit et du fonctionnement de la Justice, le jeu ambivalent de la Turquie (qui roule pour elle-même), le conflit arméno-azerbaïdjanais, etc. L’Ouest, on le sait, n’est pas un monolithe, surtout lorsque la France s’exprime.

Peu importe, au fond, qu’au delà de l’agression qui rassemble contre elle les démocraties, les dossiers avancent ou non au sein de la Communauté Politique Européenne. Même s’ils se dispersent dans les multiples institutions européennes, occidentales ou mondiales conçues pour leur traitement, la réunion des Européens aura été créatrice d’un élan collectif utile au moment opportun, tandis que la vie des Etats poursuivra son cours ici et là, sur la rose des vents de la géopolitique.

* 11 octobre – La girouette géostratégique

Où souffle donc le vent de l’Histoire? Le modèle autoritaire ouvre-t-il la voie de l’avenir? Deux puissances permanentes du Conseil de Sécurité en sont intimement persuadées :  le déclin et la décadence supposés des sociétés démocratiques occidentales leur ouvrirait la maîtrise du système mondial. Bigre! Après l’attaque du Capitole de Washington et la déconfiture occidentale en Afghanistan, l’an dernier, l’amorphie des anciens dominateurs arrogants et donneurs de leçons ne faisait plus l’ombre d’un doute à Moscou ni à Pékin. L’absence de réaction sérieuse à l’annexion de la Crimée et le désamour montant des peuples du ‘’Sud’’ achèveraient de mettre le ‘’Nord’’ hors-jeu.

Pas si vite, SVP : la virginité coloniale ou impériale de ces deux gros-joueurs s’effrite à vitesse grand V, même si quelques populations africaines se plaisent à brandir leurs drapeaux dans des défoulements de rue. On perçoit depuis le 24 février, que le vent ne souffle pas sur commande des dictateurs. La Russie s’effrite de l’intérieur sous les effets des sanctions occidentales et des déboires de sa troupe occupante en Ukraine. Ses conscrits abandonnent le bateau ivre de la mobilisation militaire. Les chefs militaires se retrouvent sur le sellette et Poutine est perçu, au minimum, comme ‘’mal informé’’. La Corée du Nord et l’Iran sont devenus ses seuls fournisseurs d’armement. L’atmosphère politique se fait plus oppressive et délétère. Serait-il protégé par son privilège de veto, l’isolement du Pays au Conseil de Sécurité des Nations Unies dément l’idée d’une puissance qui a le ‘’vent en poupe’’.

Dans un premier temps, sous une neutralité prudente, Pékin ne cachait guère sa faveur pour Moscou. Poutine, espérait-on à la tête du Parti communiste chinois, allait prouver la supériorité des autocraties militarisées, ridiculiser l.Occident, gagner en prestige auprès du monde émergent. La Chine pourrait surfer sur ce ‘’vent d’Est’’ puissant, porteur pour ses ambitions. Le cas échéant, la reconquête de Taïwan pourrait survenir en apothéose.

Sept mois plus tard, XI Jinping reste muet, mais la diplomatie chinoise marque ses distances. La Russie ne lui paraît plus capable de faire triompher le modèle, en particulier sur le plan militaire. Le régime moscovite auquel il se proclamait lié par une ‘’amitié éternelle’’ commence à branler du manche. Il pourrait même devenir un risque pour le modèle commun. Lors du sommet à Samarcande de l’Organisation de Coopération de Shanghai – premières retrouvailles depuis le lancement du conflit – la partie chinoise a appelé à un ‘’respect scrupuleux du droit international en Ukraine’’. Un coup de griffe, presqu’un désaveu… Si le dispositif russe devait s’écrouler, Pékin ne veut pas se retrouver dans le camp des perdants.

L’Inde, de son côté, se garderait bien d’aller à sa rescousse porter secours et saisirait plutôt de telles déconvenues comme une occasion de renforcer son influence en Asie. La guerre en Europe va encore beaucoup de temps et de victimes avant de se solder sur un bilan tranché. Pourtant, il apparaît que les démocraties savent s’engager pour faire obstacle à la vague expansionniste brune. Le vent de l’Histoire ignore l’idéologie. Il ne suit qu’une seule direction : celle qu’indique la girouette folle de la géopolitique.

* 29 septembre – Gas ex aqua

Du gaz dans les eaux de la Baltique : deux, puis trois, quatre explosions rapprochées qui, manifestement, ne doivent rien au hasard. Le Danemark, la Suède et moins directement la Norvège se retrouvent face à des pollutions majeures de leurs eaux. Les sinistres ne pourront être accessibles tant que les deux gazoducs North Stream 1 et 2 n’auront pas été vidés. On va donc devoir attendre pour observer comment les ruptures des conduits sont apparues. Personne ne doute qu’ils s’agit d’opérations de sabotage. De la part de qui et dans quel but ? Mystère nébuleux générateur d’interrogations volatiles, peut-être même explosives …. L’Ours Géo n’en sait pas plus que vous.

Pour les Scandinaves, c’est une attaque perpétrée dans leurs eaux. Elle a les apparences d’une semonce qui pourrait en annoncer d’autres contre leur souveraineté. Ils ont  »trahi » en passant à l’OTAN. Pour l’Union Européenne c’est une opération de sabotage de ses infrastructure. C’est un investissement mis hors d’usage, après qu’elle ait récemment dû renoncer à l’utiliser pour importer jusqu’à 40 % de ses besoins de ce type d’énergie. Pour l’Allemagne, ce pourrait être la promesse d’un hiver froid, bien que le message soit déjà dépassé par la mise en place d’alternatives en provenance du Golfe ou des Etats Unis. Pour la France, c’est une énigme qui ne la touche guère. Pour les Etats Unis, une conclusion logique : la dépendance énergétique européenne appartient au passé. Un angle est commun aux Occidentaux, presqu’une évidence : qui d’autre que le régime Poutine aurait pu concevoir un tel acte ?

Il est vrai qu’aucune preuve n’étaie cette thèse. Le jour où on connaîtra le fin mot, la guerre en Ukraine aura charrié un nouveau lot de massacres et de faits spectaculaires : on aura tourné la page. L’indice qui pourrait le mieux dénoncer une malveillance de la Russie est le concert de démentis indignés qu’on entend de Moscou. Depuis le 24 février, chacune des déclarations de sa propagande s’articule autour de mensonges et de renvoie ses propres méfaits sur le dos de l’Occident. On s’est habitué à relire cette propagande en en inversant les termes. Mais, quand même, pourquoi cette attaque qui n’a aucun effet pratique immédiat ?

On ne peut avancer que des hypothèses. Celle que privilégie ce blog est que l’esprit de Poutine s’est embrumé, que sa pensée n’est plus tout à fait consistante, qu’elle est devenue gazeuse. A partir de là, l’Homme se forge encore des illusions sur  »l’arme du gaz » et ne se tient pas vraiment au courant des fournitures de substitution qui ont rendu celle-ci caduque.

Une autre possibilité serait que son esprit ait chaviré dans le  »tout psy ». La main russe frappant en Europe irait susciter l’effroi et l’envie honteuse de se rabibocher avec lui. Le scénario est simplement stupide, mais les dictateurs enfermés dans leurs bunkers pensent ainsi. Quel serait l’intérêt d’une diversion aussi grossière, alors que de nouveaux charniers émergent en Ukraine, que ses troupes reculent, que la jeunesse russe des villes fuit en masse la mobilisation, que des fissures apparaissent dans son contrôle du pays ? Ce serait très naïf de sa part d’imaginer que ces bulles dans les eaux de la Baltique puissent escamoter les évolutions sur le terrain… et se tirer une balle dans le pied de faire la une sur ces sabotages aqueux, à l’heure ou les quatre referenda locaux  »mascarades » sont censé établir une nouvelle carte de la Russie. Le gaz russe ne fera pas du brouillard autour de ces annexions crapuleuses.

Au total, qui croira demain que la progression des Ukrainiens à la reconquête de leur propre territoire mute en  »agression » contre la Russie ? Une poignée de collaborateurs tout au plus…

Cette chimère ne parviendra jamais à justifier le recours brandi aux armes de destruction massive, y compris contre l’Europe tant détestée. On peut rester calme.

* 28 septembre – Légitime défense

Les directeurs occidentaux de l’armement se réunissent à Bruxelles pour coordonner leurs fournitures d’armement à Kiev, et donc leurs achats. L’enjeu est de faire progresser jusqu’à sa victoire la contre-offensive ukrainienne sur le terrain, mais la concurrence euro-américaine reste sous-jacente, surtout en ce qui concerne la France. Cette coopération autour d’une cause commune n’est pas dénuée d’arrières pensées commerciales. Le blog résume un article du Monde paru hier.

Durant trois jours, différents formats de discussions vont se succéder entre alliés de l’OTAN puis au sein d’un groupe de contact dirigé par les Etats-Unis. Réapprovisionner Kiev constitue l’objectif commun, alors que les livraisons d’équipement ex-soviétique – immédiatement utilisables – touchent à leur fin. Il est temps de passer à des systèmes d’armes nettement plus modernes, plus qualitatifs (et coûteux) dont l’usage sur les théâtres d’opération favorisent la reconquête des territoires occupés par l’armée russe. Deux caractéristiques sont recherchées : l’interopérabilité des systèmes et leur durabilité en temps de guerre. Cette nouvelle génération technologique nécessite un plan parallèle de formation de ceux qui serviront ces armes. Surtout, elle ravive l’âpreté des enjeux commerciaux et financiers, d’autant plus que les fournisseurs, aux Etats Unis comme en Europe, s’appuient sur des financements publics.

D’un côté, les Etats-Unis poussent l’UE à renforcer les capacités industrielles de la défense européenne, car ils sont inquiets du tarissement en cours des flux d’armement vers l’Ukraine, alors que leurs capacités sont également limitées. Mais, d’un autre côté, leur département d’Etat va débloquer quelque 2,2 milliards de dollars pour ’aider les alliés et pays voisins de l’Ukraine’’ à recompléter leurs arsenaux avec de l’équipement neuf américain. Ce sont, au total, 3 milliards de dollars consacrés à la promotion de matériel made in USA en Europe : un défi pour les industries du Vieux Continent.  

Les Vingt-Sept ne restent pas sans réponse. La facilité européenne de paix (FEP) de 2,5 milliards d’€uros, initialement prévue pour l’Afrique, sert désormais à rembourser les contributions de l’UE à l’Ukraine (les canons Caesar, par exemple). Un autre outil est constitué par le mécanisme EDIRPA d’achats groupés d’armement, institué par la Commission. Paris compte sur l’adoption prochaine de ce mécanisme dont la dotation de départ restera modeste : 500 millions d’euros. L’opérateur principal sera-t-il l’Organisation conjointe de coopération en matière d’armement (Occar), favorisée par Berlin, ou l’Agence Européenne de Défense, qui a la faveur de Paris ? La première, constituée autour de six pays (France, Allemagne, Royaume-Uni, Italie, Belgique et Espagne), opère plutôt dans le long terme (comme l’avion-cargo A400M), tandis que la seconde, dans le format communautaire, tend à se cantonner à l’expertise technique sans déboucher sur les marchés. Quoi qu’il en soit, les premières commandes pourraient être passées l’an prochain, une fois recensés les besoins d’acquisition au sein de l’Union.

Par ailleurs, les Foreign Military Sales (FMS) américaines constituent un levier redoutable, largement utilisé pour faire obstacle à des ventes européennes. Les Vingt-Sept n’ont rien d’équivalent. Le FMS permet aussi d’échapper plus facilement aux règles de transparence des marchés publics en vigueur au sein de l’UE. Les Européens pourraient à leur tour accorder des exemptions de TVA.

L’industrie européenne de défense est un concept admis mais une réalité balbutiante. Ne pas subventionner les achats faits en Amérique relève du bon sens, d’autant plus que ceux-ci sont soumis aux normes dites ITAR (International Traffic in Arms Regulations). Elles sont très contraignantes dans la mesure où elles instaurent une interdiction sur les composants venus d’outre-Atlantique, omniprésents dans ce type de produits. Et les 27 ne sont pas aussi producteurs de ces composants. Mais, dans des temps d’urgence, ce sujet ne fait pas l’unanimité des Européens : décourager les achats d’armements ‘’itarisés‘’, dont le suivi et la réexportation s’avèrent problématiques (comme, le cas échéant, les caprices du Congrès) pourrait retarder le réarmement des pays les plus menacés par l’expansion russe (Pologne, Scandinavie, Finlande, Baltes, Roumanie…). Même l’Allemagne devra renouveler son aviation militaire dans l’urgence sans attendre le successeur européen des Tornado et Rafale. Entre Français et Allemands (qui mettent en place un fonds de 100 milliards d’euros pour réarmer la Bundeswehr), se joue aussi une concurrence feutrée, ‘’entre amis’’, pour la suprématie militaire au sein de l’UE

La guerre en Ukraine devrait faire avancer la relation entre l’UE et l’OTAN vers plus de respect mutuel et de complémentarité. Washington va bénéficier de sa posture actuelle amicale envers l’Europe, tandis que les idées françaises se feront de plus en plus acceptables au sein d’un partenariat à deux piliers forts. Dans ce cadre, le réveil européen aux réalités d’une géostratégie de guerre et l’engagement remarquable de la Commission européenne créent aussi un contexte porteur pour l’Ukraine (et pour la survie des démocraties).

Méfions nous toutefois des poussées de populisme, qui pourraient tout bouleverser sur une rive ou l’autre de l’Océan commun.