* 24 janvier – Vertiges et bords de gouffre

Drôles d’interactions entre trois continents… ou quatre ! L’Europe entrevoit la possibilité d’une guerre dévastatrice sur son territoire, si Vladimir Poutine poursuit jusqu’au bout sa volonté affichée d’ ‘’avaler’’ l’Ukraine. On en est au point où les diplomates américains quittent à la hâte l’ex-satellite soviétique devenu une cible pour une destruction massive. Les missiles nucléaires russes regagnent leurs bases en Biélorussie, avec l’armée du ‘’Grand frère’’. Pourtant, Moscou avait présidé, elle-même, au début des années 1990, à la décision de regrouper sur la terre de Russie toutes ses armes d’apocalypse dispersées dans l’empire soviétique. De beaux esprits nous rassurent : ‘’Poutine est un homme intelligent et tout à fait rationnel’’. Outre qu’on ne voit pas bien la rationalité consistant à jouer cette partie mortifère, au bord du gouffre, pour simplement prouver qu’on a du muscle et qu’on peut imposer le respect (une psychologie de racketteur de quartier HLM ou de petit maître-chanteur), on sait bien qu’Alexandre, Néron, Charles VI, Napoléon 1er ou Adolf ont été très rationnels dans la conception de leurs plans de grandeurs. C’est après avoir atteint le niveau incurable de la paranoïa que le Prince dévoile sa perversité profonde. Ladite perversité a de la gueule, de l’efficacité et du prestige : elle sera applaudie, mais saignera l’humanité.

Un point de basculement dans la tourmente est également perceptible en Afrique subsaharienne. Le continent noir est devenu un ‘’ventre mou du monde’’ comme les Balkans l’avaient été pour l’Europe. Les casernes se soulèvent, ça et là, contre des dirigeants mal élus. Tout récemment, c’est le cas au Burkina Fasso, qui s’ajoute aux putschs opérés en Guinée, au Mali, aux menaces qui apparaissent au Niger, au chaos de la Centrafrique. Les situations locales varient, mais le contexte continental est bien celui de la colère de populations mal ou non-gouvernées et celui d’une perception montante de la déferlante djihadiste, laquelle emporte tout sur son passage. Les classes politiques et les citoyens perçoivent que les armées locales, construites pour accumuler des privilèges et non pour combattre des guerriers, sont impuissantes et les militaires eux-mêmes, très nerveux.

En Syrie (peut-être un peu aussi, en Irak), Daech se refait une santé en prenant d’assaut les prisons où sont enfermés ses guerriers sanguinaires. On pourrait bientôt voir certains d’entre eux gagner l’Afrique, avec des moyens et des armes encore renforcés. Qui les arrêtera ?

La France n’a jamais été aussi désavouée en Afrique. Sa consternante impopularité doit, en partie et toujours, aux ambigüités de la France-Afrique, le cercle complaisant qu’elle a créé autour des classes dirigeantes dont elle espère obtenir la stabilité. Une chimère à l’heure ou tout bouge ! Mais, d’une certaine façon, elle paye aussi une conception africaine de la géopolitique ancrée dans le passé et qui se limite au binôme ‘’colonisation / décolonisation’’. Les Africains inquiets d’affirmer leurs droits par rapport à l’histoire ancienne, ont peu conscience des bouleversements stratégiques en cours et n’en tiennent pas compte. Ils sont en revanche sensibles aux  offensives idéologiques russe, chinoise ou turque, prônant des modèles de gouvernance présumés mieux adaptés et anticoloniaux. Il y a une grande part d’intoxication dans ces propagandes, qui néanmoins impriment les esprits. Le Mali est l’exemple le plus triste d’une course intellectuelle vers le vide. L’Occident comme les pays voisins sont voués aux gémonies. Les sanctions adoptées frappent, il est vrai, les Maliens eux-mêmes, plus que le colonel Goïta et consorts, ce qui est maladroit. Il est clair que bientôt, ni Barkhane, ni l’Europe, ni la CEDAO, ni l’ONU ne pourront protéger ce pays contre les affiliés de Daech et de Al Qaeda.

Alors, Poutine et ses mercenaires sans insignes, cadrent-ils avec l’image du sauveur ? Comme en Ukraine, on peut penser que l’autocrate russe manigance surtout un grand désordre en Afrique. Il cherche à en faire son fromage pour deux raisons essentielles : mettre la main sur les ressources minières avec lesquelles les guerriers de Wagner se paient ‘’sur la bête’’ et tenter de déstabiliser l’Europe occidentale, son besoin de stabilité stratégique, son image coloniale, ses inquiétudes sur le flanc Sud comme sur les flancs Est et Nord. La Russie de Poutine (qui n‘est pas la Russie éternelle et n’a plus de culture) peut-elle mettre en œuvre un plan d’encerclement aussi colossal, qui plus est sans lâcher contre elle-même les vannes du djihadisme ? On peut sérieusement en douter mais, comme on l’a dit et comme l’histoire de nos grands paranoïaques le montre, quand on a pris goût au jeu de la vengeance et de la force, on ne sait plus s’arrêter.

*18 janvier – Monde inégal : plaise à Dieu !

Il y a un an, l’ONG Oxfam avait calculé que les 1 000 personnes les plus riches de la planète avaient retrouvé leur niveau richesse d’avant la pandémie, ce, en seulement 9 mois. Par contraste, il faudrait plus de dix ans aux personnes les plus pauvres pour se relever des impacts économiques de la pandémie. Les 1 % les plus riches possèdent plus de deux fois les richesses de 6,9 milliards de personnes. Un an plus tard, le constat est encore plus alarmant quant à l‘impact inégalitaire des crises sanitaires, économiques et sociales traversées par l’Humanité depuis l’apparition du SRAS-Covid 2. En quelques chiffres :

* Les richesses des 1 % les plus riches de la planète correspondent à plus de deux fois la richesse de 92 % de la population (6,9 milliards de personnes) ;

* Les milliardaires du monde entier – soit 2 153 personnes – jouissent d’un niveau de richesse égal à ce que possèdent 4,6 milliards de Terriens (60 % de la population globale) ;

* Dans le monde, les hommes détiennent 50 % de richesses en plus que les femmes ;

* Les deux tiers des milliardaires tirent leur richesse d’une situation d’héritage, de monopole ou de népotisme ;

* A ce jour, près de la moitié de la population mondiale vit toujours avec moins de 5 euros par jour et le rythme de réduction de la pauvreté s’est ralenti de moitié depuis 2013.

Cinq cents milliards d’Euros ont pourtant été débloqués par la Banque centrale européenne et autant par ses homologues nationales, pour que l’économie encaisse le choc du Covid. Un plan de relance de 750 milliards y a ensuite été ajouté. Les premiers retours d’information montrent que, pour plus des deux-tiers, le bénéfice en est allé aux entreprises – largement aux plus grandes – et que la part revenant aux ménages est loin d’avoir égalé celle dévolue aux actionnaires. L’Insee démontre en effet que le corona virus a – involontairement – enrichi les seconds, tandis qu’un tiers des foyers s’appauvrissait. L’effet d’aubaine a presque doublé la croissance du patrimoine personnel des grandes fortunes industrielles. Ce n’était nullement un complot : cela traduit seulement une logique financière systémique.


Ces inégalités rapidement croissantes sont pourtant au cœur des fractures et des conflits sociaux, en Europe comme à travers le monde. Les ‘’intersocialités’’ économiques et culturelles (selon la taxonomie du professeur Badie) sont au cœur d’une majeure part des tensions qui traversent notre monde. Elles sont connues de tous en tant que réalité factuelle, mais leurs effets déstabilisateurs sont gravement sous-estimés. Un premier facteur de l’indifférence ambiante tient à la lassitude : ‘’pourquoi ressasser tout ça, qu’y pouvons-nous ?’’ Voilà bien l’égoïsme vaguement pleutre du seigneur féodal dévastant, pour son plaisir de chasser, les maigres terres agricoles de ses serfs miséreux : ‘’Dieu l’a voulu ainsi … pourquoi ferais-je autrement ?’’
A notre époque, Dieu prend le plus souvent les traits des gouvernements. Leur impuissance à protéger des peuples qui attendent (à tort) tout d’eux est le fait le plus pathétique des dernières décennies. Le vrai géni du système est conçu et propagé par les marchés financiers. Ceux-ci dictent aux entreprises leur loi, à laquelle les exécutifs démocratiques comme les dictatures doivent se soumettre, de la même façon. Or, les inégalités ne sont pas une fatalité, elles sont le résultat de politiques sociales et fiscales dictées par ces mêmes marchés et entreprises, qui tendent à réduire la participation des plus riches à l’effort de solidarité par l’impôt. Ne sont-ils pas des ‘’investisseur’’ ? Ainsi se trouve fragilisé, ‘’pour la bonne cause’’, le financement des services publics. Bien qu’essentiels pour combattre la pauvreté et soutenir l’économie, transports, éducation, santé, système de retraites…. sont sacrifiés au salut du ‘’système’’. En fait, comment faire autrement ?
Ce statu quo mortifère délite la cohésion des sociétés et suscite un peu partout de révoltes du type ‘’ gilets jaunes’’ et même des retours vers les idéologies archaïques fondées sur l’exclusion et la violence. Alors, quoi ? ‘’Plaise à Dieu’’, comme dirait l’Autre !

* 17 janvier – Malade d’être dans le monde

Maudire le drapeau européen, le jour où, la France prenant la présidence de l’UE, il flotte sur la Tour Eiffel ; inspecter un camp de rétention en Grèce pour se féliciter que les retenus soient bien traités comme des prisonniers ; demander à Bruxelles des subsides pour installer des barbelés aux frontières ; se battre pour plus de chauvinisme et d’isolationnisme à courte vue … est-ce vraiment digne du débat de politique extérieure au sein d’une des cinq puissances permanentes du Conseil de sécurité, à l’approche d’une élection présidentielle ? Beaucoup de Français ont un peu honte de l’indigence du débat sur ce que la France peut apporter au monde et sur ce qu’elle en attend. Ce blog aussi. L’Ours cache son museau sous ses grosses pattes.  Et encore ! Si le débat était seulement indigent … Mais il n’y a aucun débat, juste le spectacle d’une citoyenneté étroite, égoïste, rabougrie dans sa cécité.

Les lecteurs de l’Oursgéopolitique la savent trop bien : le monde autour de nous comme chez nous est profondément détraqué. Non pas par une soudaine perspective d’apocalypse, mais par un emballement de crises et de menaces que nous négligeons de reconnaitre et de traiter parce que c’est trop compliqué et parce que notre méfiance en tout nous conduit au déni. La guerre qui menace avec la Russie, en Ukraine, le délitement accéléré de l’Union européenne et son impuissance dans le monde, le retour d’un condominium  de puissances agressives, véritable chance pour l’Otan, l’Hégémonisme sans âme de la Chine et sa propension à l’affrontement, notre marche arrière dans les combats pour sauver le climat et la biodiversité, la disparité face au Covid et à la misère du Nord et du Sud, etc. aucun de ces dossiers majeurs n’intéresse la vie politique française.

Le réveil sera dur, fin avril, lorsque l’élu – plus ou moins nettement – des Français devra brutalement adapter à la réalité du monde son discours électoral forcément démagogique. On taillera dans le vif en nous expliquant alors  que tel ou tel ‘’traitre’’, telle ou telle malchance imprévue viennent effacer nos éphémères rêvasseries.  Pourtant, conduire un débat honnête et lucide sur l’état du pays dans le monde, la paix et la guerre, l’avenir de notre planète, les injustices qui affectent l’humanité (jusque chez nous), serait-ce trop demander ? N’est-ce pas le minimum dû aux citoyens ? Pendant la campagne en Allemagne, un effort a été accompli en ce sens par les partis.*

Alors, incurablement masochiste, la France ?

* 12 janvier – l’Europe flageolante

Pauvre Europe ! 75 ans après sa sortie de guerre, elle reste hantée par les syndromes du partage et de la domination stratégique par deux empires extérieurs ! Certes, son seul grand succès est de s’être créée, sur ses propres ruines, pendant la Guerre froide. Nouvelle guerre froide, voulue par Vladimir Poutine, nouvel écartèlement, nouvelle dépendance… Après que l’Occident a ‘’digéré’’ l’ex-RDA et fort malmené l’appel de Gorbatchev à un apaisement du jeu géopolitique, les années 1990 ont vu une série d’initiative visant à stabiliser l’architecture de sécurité et de défense européenne.

Certaines, comme la ‘’Confédération européenne’’ de François Mitterrand – qui revenait à estomper l’OTAN dans une logique continentale – n’ont pas fait consensus. La volonté de Paris de ‘’secouer’’ la tutelle américaine a surtout inquiété ses partenaires, d’où le retour de Paris au bercail de l’Alliance, déguisé puis assumé sous Nicolas Sarkozy. Paris a joué un rôle constructif dans la révision du Traité ‘’Forces Conventionnelles en Europe (limitations par catégories et par zones géographiques) ‘’puis dans le dispositif ‘’Ciel ouvert’’ qui en assurait la vérification par des survols libres. Moscou a triché dans les deux cas. En 1997, à nouveau, avant que la Pologne ne rejoigne le bloc occidental, des garanties ont été négociées pour ne pas déployer des moyens ‘’offensifs’’ sur le territoire des nouveaux membres. Nouvel échec, dû en majeure partie aux craintes des nouveaux partenaires quant à ‘’une vengeance de l’Ours’’. On ne peut nier que la ‘’frontière dure’’ se soit considérablement rapprochée du sanctuaire russe ni que l’Ours se montre de plus en plus menaçant.


Si Vladimir Poutine et sa revendication – quasi-hystérique – de reconstitution d’un glacis stratégique à l’Ouest de la Russie, avec des souverainetés plus ou moins limitées selon la proximité et des sous-Etats ‘’finlandisés’’ (mes excuses à la Finlande) font à nouveau peur, c’est que le nouveau tsar a plongé son pays dans une ère de violence armée. Après le massacre des Tchétchènes, qui l’a assis sur son trône, la Géorgie en 2008 puis l’Ukraine (qui avait commis le crime de passer un accord de partenariat économique peu ambitieux avec l’UE), en 2014, sont passées en partie sous sa botte. Une guerre hybride a été lancée contre l’Europe, ciblant ses médias et ses institutions démocratiques. Sur la périphérie moyen-orientale et africaine, les guerriers russes sans insignes s’emploient à attiser des foyers de conflit contre l’Occident… Tout cela pour dire que l’époque est tristement révolue où l’on pouvait créditer la diplomatie russe d’accepter une certaine dose de partenariat, de discipline stratégique, au bénéfice de la paix. L’architecture de défense et de sécurité, si elle devait y survivre, ne sera qu’un trompe-l’œil pour faire reculer, quelque temps, le risque de la guerre en Europe, un Münich.

Il faut dire que tout comparse qu’il fut du dictateur russe, Donald Trump aussi a bien savonné la planche d’une Europe sans défense. Les traités de contrôle de l’armement conventionnel ont été dénoncés avec un mépris affiché pour les nains du vieux continent ennuyeux. Ces nains ont été invités à payer la note sans pouvoir compter en retour sur la protection apportée par le Traité de Washington. Il a également rayé d’un trait de plume le Traité sur les forces (nucléaires) de portée Intermédiaire, par lequel est limité le nombre des ogives russes qui ciblent les métropoles européennes. Il est, au passage, un peu curieux que les citadins européens n’aient pas conscience de cette menace planant au-dessus de leurs têtes.

Après l’expulsion, de facto par Moscou, de la France et de l’Allemagne du processus de négociation de la paix en l’Ukraine, ne reste plus aujourd’hui que les deux ex-nouveaux  »Super-Grands’’, poursuivant à Genève le dialogue de leurs vice-ministres sur l’instabilité stratégique prévalente.  »Prévalente » en Europe s’entend, sans présence des Européens (divisés) pour traiter du fond. Les positions des deux camps répétées au sein de l’OTAN puis à l’OSCE restent irréconciliables, puisqu’un continent de 500 millions d’âmes ne peut – du point de vue américain – être abandonné aux grands coups de scalpels de l’architecte stratégique russe. L’Ukraine, puis la Géorgie deviendront-t-elles des membres de l’OTAN, ce, au prix d’une guerre ? Au printemps 2008, l’engagement avait été pris par l’Alliance de ne pas donner droit à leurs candidatures. Aujourd’hui, entre nouveau Münich et nouveau Yalta, il paraît bien plus urgent de réarmer l’Europe moralement et stratégiquement. Une initiative majeure s’impose.

* 11 janvier – Trois guerres à éviter en 2022

La dialectique ‘’guerre ou paix’’ sera dominée, dans les mois qui viennent, par trois grandes puissances géopolitiques : les Etats-Unis, la Chine et la Russie. Dans certaines hypothèses, ces acteurs dominants entretiennent ouvertement l’option de recourir à la confrontation armée dans les rapports de force entre nations. Archaïque et réaliste à la fois.

Aux acteurs dominants du jeu stratégique est réservé le sinistre monopole des conflits mondiaux (potentiellement, tout au moins). Un seul ‘’grand’’ de la Planète est privé de cette capacité moralement discutable mais bien réelle et nécessaire, ‘’par impotence, sinon par philosophie’’ . C’est l’Union européenne, qui écarte cette option et tout scénario extrême. Elle exclut même d’avoir à contrer une offensive majeure à ses frontières comme dans son voisinage. Même refus de se protéger par le parapluie de la dissuasion. La France est un peu l’exception à cette attitude d’irénisme tranquille.

En citant l’éditorialiste Alain Frachon, du Monde (nos remerciements), examinons la trajectoire belliciste de la Russie de Vladimir Poutine :

« En Europe, Vladimir Poutine impose son tempo. Son message est simple : après avoir annexé une région de ce pays, la Crimée, organisé la sécession d’une autre, le Donbass, le président russe se dit prêt à aller à Kiev et à soumettre l’ensemble de l’Ukraine. Auparavant, il a pris soin de manifester avec éclat la puissance militaire retrouvée de son pays : tirs de missiles dernier cri, capacité de destruction dans l’espace, manœuvres géantes aux frontières de l’Ukraine. Des généraux ukrainiens disaient récemment au New York Times qu’ils ne résisteraient pas plus de quatre jours à l’armée russe. Après, ce sera affaire de guérilla populaire ». Solution archaïque parfois efficace mais à long terme, si l’on fait preuve de la patience et de la résilience nécessaires.

L’ambition russe a été publiquement affichée le 17 décembre 2021:  »Poutine veut une nouvelle architecture de sécurité en Europe – en fait, revenir, autant que possible, à la zone d’influence russe existant du temps de l’URSS. L’OTAN doit être neutralisée et fermer ses portes à tout nouvel impétrant. L’objectif est de consigner l’ensemble en bonne et due forme au terme d’une négociation bilatérale entre Américains et Russes qui s’est ouverte les 9 et 10 janvier à Genève ». Ce blog reparlera de cet exercice inquiétant, entre Munich 1938 et Yalta 1944. Bien sûr, on ne parle qu’entre grandes puissances militaires : Moscou a expressément exclu les  »nains européens » de la négociation.

‘’Négociation’’ est d’ailleurs un grand mot. Le Kremlin a fixé publiquement ses lignes rouges d’entrée de jeu, comme pour s’obliger à l’intransigence : tout échange de concessions devient alors une défaite complète et l’exercice devra déboucher, en quelques jours, sur un  »oui » ou un  »non » à ses ultimatums. La Maison Blanche a fait valoir que nombre des prétentions russes étaient inacceptables et qu’en jouant le temps, elle amènerait  »l’Ours » à en rabattre. Elle affirme aussi vouloir réintroduire les Européens dans ce bras de fer, au moins sur un strapontin, et cherche aussi à répartir les enjeux entre plusieurs fora.

La Russie s’est placée dans une posture qui l’oblige à passer à l’offensive, si elle n’obtient pas satisfaction sur ses ‘’lignes rouges’’, c’est à dire sur la recomposition de son empire, à l’Ouest. Cela ne rend pas forcément l’OTAN vertueuse mais le recours au registre des menaces contre les anciens satellites rend l’Alliance indispensable. Dommage ! Une fois de plus, l’Ours blessé devient terrifiant quand il prend le risque de faire de notre continent un vaste cimetière. Peu importe alors ses griefs compréhensibles et ses malheurs passés. Le fait est que l’Europe se rapproche de la guerre. Entre Münich et Yalta, vous dis-je !

* 6 janvier – Réalité alternative

C’était il y a tout juste un an : le Capitole, emblème de la démocratie américaine, était pris d’assaut par des partisans déchaînés de Donald Trump. Ces ‘’proud boys’’ et autres néo-nazis voulaient se venger des résultats de l’élection présidentielle et renverser une institution perçue comme le pilier de la démocratie américaine. Leur motivation n’était pas d’abattre d’emblée celle-ci, mais de contraindre = = par la force = = les élus, qui avaient validé le décompte électoral, à reverser le verdict des urnes.

Malgré l’échec de cette attaque, aussi brouillonne que violente, le traumatisme reste immense. Une majorité d’électeurs républicains – un bon tiers de l’électorat – se cramponne mordicus au grand mensonge du trucage des urnes. Une commission parlementaire est partie pour enquêter aeternam, sans produire de conclusion consensuelle. Donald Trump ne cesse de stimuler et d’incarner cette colère irrationnelle et peu d’observateurs doutent de sa ferme intention d’emporter la Maison blanche en novembre 2024 pour sortir les Etats-Unis des rails de la démocratie.

Le basculement de dizaines de millions d’Américains dans une réalité ‘’alternative’’ est, dans tout cela, le phénomène le plus effrayant : rien n’y fait. En substance, la vérité n’existe pas, le réel se définissant comme le ressenti voire l’exaltation d’une minorité d’acteurs. C’est le raccourci le plus court vers l’ochlocratie : la foule, chauffée à blanc, rejette les institutions et toute voix qui lui est étrangère. Elle tourne en boucle sur ‘’SA’’ réalité et n‘écoute que celui qui contrôle ses émotions. La dictature de la rue est rarement spontanée. L’Allemagne du début des années 1930 a montré comme ce genre de populisme, astucieusement téléguidé, installe la dictature ‘’au nom du peuple’’ et au seul profit du Tyran. Donald Trump exploite sans vergogne les failles du système politique américain et il est bon à ça. Qu’il capte à nouveau le pouvoir suprême, par les urnes ou par un nouveau putsch, la démocratie américaine n’y survivra pas, ni, avec elle, les libertés.


On a pas trop de mal à anticiper les effets qu’auraient sur l’Europe un tel basculement du sort de l’Occident. Le choc psychologique créé par une Amérique devenue totalitaire serait immense et la confiance dans la stabilité politique, la viabilité de nos Etats du Vieux Continent fléchirait rapidement. Ceci, d’autant plus que, derrière l’idéologie trumpiste déferlante, les idéologues et autres influenceurs anti-démocratie d’outre-Atlantique et d’ailleurs (ils sont majoritaires dans le monde) s’en donneraient à cœur joie, dans les médias, les réseaux sociaux et par pression directe sur les gouvernements d’Europe. Soutenue par des flots d’argent et par la puissance du numérique, cette ‘’occupation du terrain mental’’ européen porterait au point d’ébullition les tensions civiles préexistant déjà au sein des sociétés.

L’Europe aussi compte sa part de citoyens ‘’trumpistes’’ (ils ne revendiquent pas, évidemment, ce qualificatif) et en France, par exemple, les instituts de sondage les évaluent à un bon tiers de l’électorat, remontés en bloc contre institutions, élites, élus et valeurs de la Démocratie. Nous rencontrons tous, au quotidien, ces concitoyens qui veulent se faire une justice toute personnelle et surtout l’imposer aux autres. La dérive vers la violence d’un phénomène au départ légitime, tel celui des gilets jaunes, est une illustration saisissante du cheminement de citoyens ‘’normaux’’ depuis un ressenti émotionnel exacerbé jusqu’à des formes d’expression violentes, sans intermédiation ni débat. A cette aile droitiste fantasmant un ‘’Grand soir’’ orchestré dans la rue, s’allie une mouvance d’extrême gauche qui, dans les actes comme dans leurs résultats, apparaît comme son exacte jumelle (les militants-guérilléros passant souvent de l’une à l’autre). Au centre, l’on profite de la peur suscitée par les affrontements, non pour consolider la cohésion sociale, mais pour ajouter aux stigmates sociaux et imposer l’ordre en durcissant et même dénaturant les principes humanistes fondant la démocratie. L’électeur effarouché approuvera ces écarts et votera en conséquence. L’abstention, elle, triomphera et l’opportunisme flasque s’ensuivra, livrant le pouvoir au premier fusil qui passera.


Alors, la survie en Europe d’une démocratie qui serait veuve de l’Amérique ? Vous voyez, chers lecteurs, où l’on veut en venir et vous reconnaissez la thèse exposée. Trump n’est pas de retour, du moins pour l’heure. Des Etats-Unis de l’époque Trump au Brésil, à la Turquie, à la Russie ou la Biélorussie, à la Hongrie et même à la Chine, exposons le désastre humain provoqué par tous les régimes trumpistes ou simplement autoritaires, cruels et chauvins à travers le monde. Maintenant, imaginons un peu la sombre misère de l’Europe et de la France si l’aberration de la ‘’réalité alternative’’ s’imposait à nous comme LA vérité unique qui nous serait dictée. Brrrrrr !

* 4 janvier – Nouveau Yalta, à la mode Staline ?

Les présidents russe et américain ont eu, le 30 décembre, leur deuxième conversation téléphonique en un mois, à la demande du Kremlin. L’étape suivante sera un face à face, à Genève le 10 janvier toujours à propos des menaces sur l’Ukraine en Ukraine. Le contact ne pouvait, par magie, apaiser les tensions résultant du déploiement par Moscou de plus de 100 000 militaires le long de la frontière russo-ukrainienne. Sans pouvoir encore demander à Joe Biden que l’Ukraine lui soit rendue, Vladimir Poutine exige qu’elle ne soit pas défendue par l’OTAN contre les menées russes et le droit d’en faire un élément d’un ‘’glacis stratégique’’ russe reconstitué. Le Kremlin veut se persuader que Kiev a perdu sa souveraineté et s’est mise aux ordres de l’ambassade américaine. Telle est, d’ailleurs, la perception majoritaire de la géopolitique en Russie, celle d’un monde à l’heure de Yalta, partagé en sphères d’influence.


En corollaire, Moscou, cherche à se dégager du ‘’format Normandie’’, réunissant les chefs d’Etat français, allemand, russe et ukrainien pour trouver une issue à la guerre dans le Donbass. En quête d’un rétablissement de son statut ancien de grande puissance, le Russe ne s’adresse plus ni à l’OTAN, ni à l’Europe, mais prétend désormais redéfinir, avec son seul rival (égal ?) américain, l’architecture de la sécurité européenne. Sans l’Europe, donc, envers laquelle Moscou affiche son mépris. ‘’La Russie discutera avec ceux qui sont réellement capables d’influencer la situation. Nous proposons des négociations sur une base bilatérale avec les Etats-Unis. Si nous impliquons d’autres pays, nous allons tout simplement noyer tout cela dans le débat et le verbiage’’.

Deux semaines après avoir posé ses exigences, sous forme d’un Traité entre Super-Grands, Poutine dicte à Washington, à la façon du ‘’petit Père des peuples’’ un partage géostratégique de l’Europe. Il paraît fort proche de celui de 1944 et traduit une constante de la vision russe. Mais avec un levier de pression redoutable. Outre l’Ukraine et la Géorgie, les pays baltes et même la Pologne sont en droit de se sentir visés.
‘’ Le résultat du travail conjoint devrait être de solides garanties juridiques excluant l’élargissement de l’OTAN vers l’est et le déploiement de systèmes d’armes offensifs à proximité immédiate des frontières russes’’. Il y aurait ‘’rupture complète des relations russo-américaines’’, si devait être commise la grave erreur d’introduire des sanctions à grande échelle contre la Russie, en cas d’escalade autour de l’Ukraine’’.
Suivront des réunions, en janvier, entre la Russie et l’OTAN, à Bruxelles, le 12 janvier et avec l’OSCE, le 13. L’affaire ne débouchera pas dans ces instances mais on peut compter sur la diplomatie militaire de la Russie pour tenter d’enfoncer des coins entre Washington et les 26 de l’UE. Pauvre Josep Borrell ! Toujours, pour la diplomatie européenne c’est toujours le même handicap lancinant à se faire reconnaitre.

L’agenda 2022, déjà bien chargé de dangers, n’échappera pas à la lourde hypothèque russe… nouveau rappel de l’inconsistance européenne, même sous présidence française…

* 22 décembre – Le grand cabaret stratégique

La Russie fait-elle encore peur à l’Occident ? La question se pose toujours, alors qu’elle marque, en pleine mortification, le trentième anniversaire de l’effondrement de feue-sa mère  l’URSS. Hier, Poutine a promis une ’’réponse militaire et technique’’ (sic) face aux positions stratégiques occidentales, par lui perçues ‘’menaçantes’’ aux confins de son présumé ‘’glacis’’ oriental. Il pensait surtout à l’Ukraine, échappée à son emprise depuis 2014 et exposée à un dispositif militaire russe considérable et très pressant. Mais, dans ce fond d’obsession révisionniste commun à toute cette nation, avide de retrouver sa stature d’empire parmi les pays de son étranger proche’’ (et même au-delà), d’autres frustrations tenaces percent sous sa mise en garde.

La Biélorussie est assurément un terrain d’affrontement. La complète insertion dans l’OTAN des ex-démocraties populaires devenues des pays-membres de l’UE revient au même chiffon rouge. Moscou gronde à la moindre manœuvre de l’Alliance dans ce glacis stratégique qu’elle a perdu. La Pologne, en particulier, fait l’objet d’une détestation extrême du Kremlin. Les sanctions consécutives à l’annexion de la Crimée puis au dépècement de l’Ukraine orientale (Donbass) alimentent une volonté de vengeance. La guerre hybride tramée contre l’Occident, les manœuvres sur les livraisons de gaz, les coups de butoir assénés à la périphérie (Syrie, Libye, Afrique sub-saharienne), enfin, la collusion stratégique russe avec Pékin sont autant de signes vengeurs que nous avons du mal à interpréter comme un message cohérent. Il faut dire qu’il n’est pas aisé de se mettre dans la tête de Vladimir Poutine. Sa psychè ne coïncide plus avec notre temps mental, tant ce personnage semble appartenir à un sinistre passé.

Rustre ne signifie pourtant pas irrationnel. Un peu à l’image du processus de Helsinki, lancé en 1973, Poutine vient de proposer à l’Adversaire une négociation sur ‘’l’architecture de sécurité’’. C’est Moscou, cette fois, qui en prend l’initiative. Deux traités sont proposés à l’Ouest, dont le contenu n‘est nullement novateur : un accord de délimitation de la sphère d’influence de l’OTAN, garantissant à Moscou, au moins, le maintien d’une ‘’zone tampon’’ entre l’Alliance et la Russie. Cette frange ‘’finlandisée’’ (que la  Finlande aimée me pardonne ce terme par elle détesté !) serait bien entendu découpée dans la partie orientale de l’Union européenne. S’y ajouterait le Caucase (Géorgie, Arménie) et les autres anciens membres du pacte de Varsovie.

L’autre proposition de Poutine est complémentaire : en gros, sous couvert de dialogue stratégique, restaurer un condominium russo-américain sur l’Europe, pour gérer les problèmes : un nouveau Yalta, dans l’esprit de 1944 ! Ces deux demandes russes sont mortelles mais, venant d’un joueur d’échec – qui sait bien à quel point elles sont inacceptables en l’état – elles restent intéressantes. Une négociation géostratégique marque d’abord des temps de pause comme des pics de pression dans une rivalité globale. Les joueurs se font concurrents plus qu’ennemis. Le fond compte peu au début : il sera façonné par sa forme évolutive, les tactiques employées, le rapport de forces. Poutine a bien compris qu’être à l’initiative, c’est se donner un avantage sur la conduite du processus. George Bush senior avait bien su user de cette logique, en 1990-91, face à Gorbatchev.

On peut regretter que Joe Biden et l’Alliance atlantique aient purement rejeté la gesticulation poutinienne comme une fièvre débile, une grossière ficelle de propagande. Contre-proposer, prendre l’initiative et rappeler à Moscou les lois et réalités du système mondial actuel (notamment, celles de l’Europe) eût été plus avisé. A la table de négociation, la Russie est faible (comme son économie) et ne peut se montrer aussi agressive que sa soldatesque l’est à la frontière ukrainienne. L’Ouest n’aurait-il plus assez confiance en lui ?  Ce serait au nouveau duo Macron – Scholz de prendre le relai pour- si possible – dégager de toute cette poudre aux yeux quelques vraies opportunités.

* 20 décembre – Fantôme, à Hong Kong

Les élections pour renouveler le ‘’Legco’’, le parlement de la région ‘’autonome’’ de Hongkong, ont généré, le 19 décembre, un taux de participation, de 30 %. C’est le plus bas depuis la rétrocession de Hong Kong à la Chine par le Royaume-Uni, en 1997. La raison en tient au principe de réserver, aux seuls ‘’patriotes’’ patentés, la compétition pour les sièges éligibles. La définition de  ‘’patriotes’’ en fait le synonyme de ‘’notables assujettis au Parti Communiste Chinois’’. Ces personnages sont le plus souvent achetés par la nomenclature pékinoise, avec la promesse de faire prospérer leurs affaires.

Ces gens n’ont pas attiré les foules. Les citoyens – très majoritaires- n’acceptant pas ce carcan extérieur s’étaient vus supprimer tout choix. La quasi-totalité des candidats d’opposition, qui auraient dû de se présenter, sont morts, en prison, en exile ou cachés chez eux. On ne sera pas trop étonné que, dans de telles conditions, les Hongkongais, éduqués dans les principes de liberté démocratique, aient boudé les urnes. Après la brutale mise au pas de 2020, se poursuit le nouveau cours imposé par les gérontes dogmatiques de Pékin : un mélange de cadre institutionnel, en partie censitaire, hérité de l’ère britannique, et de dictature des collabos du Parti, agissant sur ordre du Parti.  Les sièges sont largement attribués aux ‘’représentants des corporations professionnelles ». Quelques uns, moins nombreux qu’auparavant, ont été pourvus au suffrage universel pour les seuls « patriotes », les plus loyaux envers Oncle Xi.

L’avenir s’annonce morose, voire désespérant, pour les Hongkongais qui veulent rester eux-mêmes, garder quelques libertés, se préserver un avenir. Avec la disparition de toute forme de démocratie, s’éteint aussi l’Etat de droit, les libertés de pensée, d’expression et d’association. L’arbitraire et la cupidité s’y substituent. Imaginez cela dans un pays d’Europe occidentale ! Hongkong avait acquis un niveau d’éducation, de revenu et de conscience politique supérieur à la moyenne de ceux des Européens de l’UE. Qu’osons-nous dire face à cette soumission au servage de 8,5 millions de citadins sophistiqués ? Nous n’avions déjà pas protesté très fort, quand a été foulée au pied, par Xi Jinping, la Chartre de Hongkong (sa mini-constitution), bâtie sur un accord international passé entre Londres et Pékin et entré en vigueur avec la dévolution de 1997. Bref, nous allons nous accommoder de l’inacceptable, parce que tous ces gens brimés et qui nous ressemblent, ne sont pas présents devant nos yeux (comme le sont nos présents de Noël made in China).

Au lendemain de la grande ‘’conférence des démocraties’’ tenue par Joe Biden, qu’a-t-il été dit ou fait pour les gens de Hongkong ? Rien, sans doute. L’Occident a ponctué sa belle rhétorique démocratique de propos indignés sur le sort (de fait, terrible) réservé aux Ouïgours. Un seul exemple de violation des droits en RPC, cela suffit : on ne veut pas trop se farcir la tête, mais simplement susciter un peu de mauvaise conscience à Pékin et s’en faire un levier. Les Hongkongais sont des victimes moins ‘’tendance’’, notamment aux yeux des ONG. On les laissera à leur sort, comme beaucoup d’autres catégories opprimées de Chine.

* 15 décembre – L’Europe et la Lune

Oyez, braves gens ! La France a décroché la Lune ! La présidence de l’UE lui revient – DE DROIT – à compter du Jour de l’An, pas besoin de la saisir de force : ça vous pose son homme, non ? ‘’Son homme’’ car la présidence de la Belle Forteresse revient, tous les treize ans, au président de l’Hexagonie, qui aura su attendre son tour. Tous ne sont pas appelés à siéger sur le trône de Charlemagne. La charge peut être déléguée aux chambellans, connétables ou aux missi dominici, mais les vilains, eux, se contenteront d’admirer, saisis d’une immense fierté patriotique.

La couronne européenne tourne tous les six mois, pour ne pas pérenniser l’autocratie continentale d’un seul prince sur 450 millions de sujets subjugués.  En fait, il est des institutions plus stables dans l’UE : le Conseil, le Parlement européen, la Commission, la Cour de Justice. L’éphémère règne d’un suzerain national ne défait pas leurs compétences, comme certains aimeraient nous en conter.

D’ailleurs, le premier des Français va devoir aller présenter ses hommages aux princes-électeurs de Bruxelles. Et avec empathie, dévoiler ses plans d’action, sa feuille de route, le 19 janvier. S’il les irrite par trop ou s’il les ignore, le Maître de l’Agenda sera battu froid et devra oeuvrer dans le vide. Maître de l’Agenda est le terme adéquat en ce sens que son pouvoir s’exercera précisément sur l’ordre du jour des travaux européens. Il pourra tenter de faire avancer des items préexistant à son règne au sein de la complexe machinerie  »unionienne » et, s’il se montre habile, les faire avancer un peu plus vite que d’autres. Au passage, il lui faudra parvenir à convaincre les autres princes dont le roi du Conseil, S.M. Charles Michel, et la reine Ursula van der Commission. Ces puissants étrangers aiment bien la France mais ils se gardent un peu de la fougue (désordonnée ?) de son aristocratie chevalière… et parfois cavalière.

– Donc, la charte de l’UE acculera le souverain hexagon au dialogue avec ses pairs, au profit de cotes mal-taillées (résignons-nous !) et de compromis qui ne le glorifieront peut-être pas ses armes, quand il réintégrera son château de l’Elysée.

Cela peut s’avérer embêtant, quand = ‘’en même temps’’ = on mène forte campagne pour être réélu de ses sujets sur le trône de Saint Louis ! Regardez sa marche contrainte : entre janvier et mars ou début d’avril, il pourra faire le croisade pour séduire ou intimider ses pairs. Mais, il faudra bien lui laisser avril, mai et un peu de juin pour fortifier son fief, n’en déplaise à Bruxelles et au monde ! Au lendemain du scrutin d’avril, la question se posera : le président de l’Europe sera-ce toujours lui ou le duc félon qui l’aura défait ? Ça, personne ne le sait, pas même l’intéressé, mais les cours d’Europe spéculent fort sur tel sujet. C’est quand même un peu gênant. Et si le sceptre passait à un autre (honni de lui), ce mauvais plaisant aurait-il le temps de défaire tout l’écheveau européen, pour tourner casaque en sens inverse comme les sujets-électeurs l’auraient quéri ?

Tout successeur se devra d’avoir bonne santé et des neurones rapides, car une diversion en marche butera sur un vrai champ de bombardes, préparé pour le contraindre. L’actuel futur-président conviera, en mars, un grandiose sommet du Drap d’or, en son royaume de République de France (Amiens ? Versailles ? Neuilly ?). Selon les normes usuelles, l’Evènement serait plutôt d’usage à Bruxelles, mais le pays de Louis XIV préfère briller naturellement en ses beaux châteaux plutôt qu’à la station métro Schuman… et puis la France n’est quand même d’essence à se plier sans broncher aux mœurs de la meute des 26. Maître absolu de la belle parole, Rex Emmanuel saura envouter le gratin du gratin européen à la galerie des glaces et dans les bosquets. Ils le suivront – sous hypnose – et aucun n’avalera l’antidote avant d’être rentré en son fief. Puis viendront avril… puis juin.

Oyez ! Et si la France se plantait et qu’elle sorte déconfite du jeu dichotomique de ses arcanes de pouvoir ? L’Europe en pâtirait-elle ?

  • L’Ours : ‘’Arrêtez donc de faire de la politique politicienne !’’

* 9 décembre – Migrations : une âme française à l’œuvre

Le 25 novembre, un naufrage a coûté la vie à 27 personnes qui tentaient de rejoindre le Royaume-Uni par la Manche. Ces décès s’ajoutent à longue liste des personnes mortes, portées disparues et gravement blessées à la frontière franco-britannique, mais aussi à celles franco-italienne et franco-espagnole. Le malheur des habitants les plus mal lotis du globe, ceux qui ont le ‘’tort’’ de chercher un avenir viable ailleurs ne sera jamais assez cruel, jamais assez douloureux, pour ceux d’entre nous qui gardent les yeux fermés à l’état calamiteux du monde et renient ce sentiment d’humanité, supposé inhérent au genre humain (?). Les citoyens du Nord sont incontestablement privilégiés par rapport aux acteurs de cet exode – très petitement absorbé par le France.

Certains ‘’Français de souche’’ (en fait, ça n’existe pas), eux-mêmes douloureux dans leur ressenti d’injustices et d’inégalités sont un peu perdus. Il leur faut alors chercher une consolation un peu morbide dans la déchéance de l’Autre… voire y rajouter une dose. Dans le traitement des personnes, la pratique administrative s’est dissociée du droit et elle vise à dissuader les arrivants de faire valoir leurs droits, puis à les rendre invisibles. Pour cela, on les chasse du moindre campement, on leur refuse les protections élémentaires, on renonce à pourvoir à leurs besoins essentiels comme ceux d’un accès aux soins, d’un hébergement, de l’hygiène. On les renvoie illégalement à travers les frontières, en les enfermant, en détruisant leurs affaires. Ces pratiques n’ont jamais apporté autre chose que des souffrances, la fracturation de nos sociétés, et l’affaiblissement de nos valeurs communes.

Pourtant, le franchissement des frontières est un droit par la déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948, le refoulement à ces mêmes frontières est prohibé par la Convention de Genève de 1951, l’accès extrêmement lent et truffé d’obstacles aux guichets de la demande d’asile ou de séjour constitue une discrimination contraire aux lois de la République. La mobilité forcée des sans-abri et leur renvoi en masse à la clandestinité, tout comme les violences policières, la double peine en cas d’incartade ou encore la protection négligente des mineurs sont constitutives de mauvais traitements et répréhensibles par la Loi. On pourrait allonger à l’infini la liste des enfreintes au droit qui laissent hélas indifférent.

C’est le fait des très irresponsables réseaux sociaux, du déni frileux des réalités, par ceux qui – ils le jurent – ‘’ ne font pas de politique’’ mais qui alimentent quand même les préjugés et la rage ainsi que, il faut bien le dire, de la parole populiste d’une grande partie du monde politique. Tous alimentent l’effacement de nos valeurs humaines au bénéfice des bas-fonds de la haine et de la violence. Haïr, c’est aussi une façon de se dire qu’on est encore vivant, peut-être supérieur à certains autres, tombés dans le bas du panier. C’est encore être victime d’un conditionnement général, en se persuadant que l’on vit à fond son identité en pulsant de tous ses instincts. Ca rassure !


En France, les institutions fonctionnent encore et, à l’occasion, certaines sont à même de réfléchir et d’élaborer une politique migratoire plus respectueuse des droits fondamentaux. Le Parlement a ainsi institué une Commission d’enquête – un niveau d’autorité élevé et peu usé, pour interpeler l’Exécutif – sur les migrations et l’asile. Ses propositions au Gouvernement, publiées fin-octobre, parlent d’elles-mêmes, exprimant une volonté de renouer avec l’esprit de justice et les valeurs des lumières. Voici les principales prescriptions consignées dans son rapport :

Prévoir des financements dédiés à la réinstallation des populations chassées par la guerre contre Daech

Ne pas pénaliser les populations qui voyagent par une réduction drastique de la délivrance des visas, ce qui renforce les filières clandestines

Cesser de focaliser sur la politique migratoire nos relations avec les pays de transit, ce qui leur confère un levier de pression sur nous

Revenir pleinement au droit commun pour la gestion de la frontière franco-italienne – accords de Schengen – et redéployer les forces de sécurité

Pour éviter de nouveaux drames, appliquer l’accord de La Valette sur la répartition : le sauvetage en mer ne vaut pas automatiquement responsabilité de l’Etat côtier au sens de Dublin

Accorder au Parlement un droit d’examen à l’occasion d’un débat annuel, notamment sur la capacité d’accueil de la France, les pays ‘’sûrs’’, la liste des métiers en tension… et un vote de loi de programmation par législature

ouvrir la possibilité de travailler aux demandeurs d’asile, dès le dépôt de leur demande

Poursuivre l’augmentation des places d’hébergement et les efforts pour une meilleure répartition géographique des demandeurs d’asile, afin de faciliter leur accueil

A Calais, mettre fin à la politique ‘’zéro point de fixation’’ et mettre en place de petites unités de vie le long du littoral ; Mettre en place une ‘’commission de suivi’’ intégrant migrants et intervenants locaux

Pour les familles avec enfants, prévoir systématiquement une alternative à la rétention, par des lieux d’accueil dédiés.


Merci à nos députés de ces propositions dignes et matures. Il faut faire le vœu qu’en 2022, leur parole de bon sens soit (un peu) entendue.

* 8 décembre – Soigner l’Ours névrotique

Un dispositif militaire russe fort de 100.000 à 174.000 soldats s’est massé au fil des semaines le long de la frontière ukrainienne. Il est organisé en trois lignes de front successives et dispose d’un armement lourd offensif. Donc, il n’a rien à voir avec la force requise pour un accrochage frontalier. Au large des côtes d’Odessa, 65 navires militaires et 6 sous-marins croisent en Mer Noire, sanctuarisée à son profit par la Russie. Le port militaire de l‘Ukraine est cerné et le Donbass, pris dans la pince. Le spectre d’une nouvelle guerre entre dans les esprits. Cette fois, elle pourrait happer l’Europe dans sa tragédie. Faut-il s’inquiéter ? Biden et Poutine se sont téléphoné, ils ont opté pour une démarche de pressions et de marchandage et sont tous deux rationnels… mais à leur façon.

Cette fois-ci, l’armée russe n’effectue pas des manœuvres, comme c’était le cas au printemps dernier. La concentration de forces monte en régime, pour une projection … ou pour un bluff. Moscou joue, au minimum, l’intimidation, le test de la volonté des gouvernements de l’Ouest de ‘’mourir pour Kiev’’ … ou non. Tout dépendra, dans cette partie de bras de fer, de la volonté féroce du Kremlin de faire plier l’Occident mais aussi du crédit que ce dernier accorde à la psychose russe de l’enfermement. L’enjeu, vu du Kremlin, est de reprendre le contrôle – pas nécessairement la possession – du glacis stratégique oriental que la Russie a perdu en 1991. L’Ukraine est censé en être le pilier principal et les quelques attentions que lui portent l’Europe et l’OTAN – pour peu significatives qu’elles soient – sont intolérables à Vladimir Poutine. Comme les rois d’antan, il prétend disperser l’ennemi ou investir le fief de son vassal, faire donner l’Ost, prendre des gages territoriaux. A l’heure de la mondialisation, un féodalisme à la Machiavel campe à nos portes. La géopolitique c’est aussi ça.

Le côté ukrainien brandit bien haut son étendard de victime. Il gère la crise, un peu dans la même tradition populiste, face à un adversaire qui prétend, avec toupet, être menacé par plus petit et moins fort que lui. Qui verrait le régime de Kiev parti pour occuper Moscou ? Son  tort est plutôt d’être ostensiblement soutenu en équipement, par l’OTAN et de prétendre à la ronde en être l’allié. Il bénéficie, de la part de Washington, de divers engagements oraux de protection, qui ont enclenché un engrenage d’escalade militaire. La multiplication des mises en garde américaines laisse percevoir la possibilité d’une contre-offensive de l’OTAN, le cas échéant. Ceci n’empêche pas M. Blinken d’en appeler, pour le principe et pour la moralité du langage, à une solution diplomatique, solution à laquelle Moscou objecte ne plus croire. Les Européens n’ont pas été consultés, alors que la logique de guerre s’incruste dans les esprits. L’enchainement des tensions suscite une forme d‘hystérisation chez les deux principaux protagonistes.

Les déclarations américaines et celles de l’imprudent secrétaire général de l’Alliance postulent que l’OTAN ne refusera jamais une candidature émanant d’autres Etats de l’ancien bloc soviétique. Aucun interdit ne pèserait, en particulier, sur l’Ukraine ni sur la Géorgie, ces voisins honnis de la Russie. Ils  »défient » dans son ‘’étranger proche’’ tandis que l’Ours russe s’acharne à les démembrer, bloc après bloc. L’extension à l’Est du pacte militaire occidental constituerait de fait le pire des chiffons rouges, peut-être même un casus belli, aux yeux du Kremlin. L’Ouest avait, sans vergogne, franchi cette ligne rouge, lors de l’effondrement de l’URSS. L’Ours s’était senti menacé. Puis on avait tenté d’adoucir sa potion amère en lui promettant ‘’plus jamais !’’ et en tentant de l’intégrer, cahin-caha, dans une architecture européenne de dialogue et de coopération, remède imparfait à sa solitude. Il fallait bien calmer sa paranoïa revancharde.

Les agressions récurrentes lancées par la machine de guerre russe ont ramené le camp américain à sa perception dure. On a assisté à un changement radical de perception, de 2008 (annexion de deux provinces géorgiennes) à 2014 (révolution orange en Ukraine et dépècement territorial de l’Ukraine), jusqu’à 2020, qui a vu Poutine prendre la main sur une Biélorussie en révolte contre Loukachenko. Ne parlons pas des mercenaires Wagner en Afrique. On pouvait prédire facilement que l’Ours paranoïaque verrait, dans les sanctions et coups d’arrêt occidentaux, la manifestation d’un plan d’agression prémédité à son encontre. L’Ukraine constitue, dans cette hypothèse, un tremplin de guerre lancé contre lui, par l’Amérique. La chasse à l’Ours serait ouverte.

Moscou avait dit ne rien attendre de l’entretien téléphonique Biden – Poutine. C’était assez réaliste. Dans cette affaire, les Américains mettent surtout en musique leur leadership rétabli sur l’Occident. Les Français cherchent à faire exister l’Europe et, comme les Allemands, ils voudraient revenir aux paramètres de règlement classiques définis par les accords politiques de Minsk (sans les Américains) puis par le  format de dialogue restreint dit ‘’Normandie’’. Mais, il n’y a plus personne pour s’assoir à la table avec eux et, pour l’heure, Moscou travaille sur le rapport de forces. Bluff ? Maladie de la persécution ? Echec de la diplomatie ?

Irions-nous vers un avatar ukrainien de l’‘’annexion des Sudètes’’ ? Serait-t-il honteusement suivi d’une ‘’paix sauvée’’ du style de celle Munich’’ ? On pense à un remake illusoire de la piteuse négociation de 1938, rapidement ruinée par la survenance d’un conflit de continental. La question russe est là pour rester longtemps. Elle n’a pas fini de déstabiliser l’Europe, qui, malheureusement, n’a plus grand chose à dire sur le plan stratégique. Faudrait-il pardonner un peu, tourner la page et recoudre les morceaux épars de la grande Europe en un système stable mais hybride d’Est en Ouest ? Faut il au contraire refuser le chantage, la finlandisation des confins russes et la menace d’un acteur dangereux car névrotique, qui ne reconnait que la force ?  C’est le choix entre les années 1990 et les années Poutine…

L’Ours du blog me rappelle que son cousin russe ne se laisserait jamais mener avec un fouet et une longe dans le nez. Donc, on cherche des idées neuves.