* 6 septembre – Le volet américain de la disgrâce afghane

Comment réagis l’Amérique face au gâchis afghan : pas une défaite ? Certains éditoriaux l’affirment. On pourra effectivement pointer du doigt le fait que l’armée américaine n’a pas été taillée en pièces. Certes. Elle est partie parce qu’elle ne savait plus à quoi elle servait, ne réalisait plus aucune mission et avait mieux à faire en pivotant vers l’Extrême-Orient et vers la stratégie indopacifique, plus prioritaire. Cette guerre négligée n’a pas fait beaucoup de morts parmi les envahisseurs : 2300 ‘’seulement’’ (26.000 pour l’expédition russe de 1979) et son coût purement militaire aura été supportable pour l’économie étasunienne, mais elle a détruit sa propre légitimité morale.Tout est question d’angle de vue : plus on s’écarte de l’optique des capacités militaires et des choix tactiques – en fait contestables – que les états-majors vont devoir décortiquer, plus on entre dans une dimension d’absurdité et de disgrâce sur un plan d’ensemble.

L’armée américaine n’a pas été défaite (dans le sens physique), en Afghanistan, mais l’exécutif américain a failli à tous les niveaux civils et militaires et le peuple afghan va souffrir. Les choix politico-militaires ont été contradictoires, non-coordonnés et mal assumés. Ils s’avèrent désastreux, à commencer celui de s’enferrer sur le terrain social où l’ennemi n‘opérait plus. Il aurait fallu s’abstenir ou investir aussi, une bonne portion pachtoune du Pakistan, un pays nettement plus impliqué dans la menace terroriste. De même l’association aux opérations militaires de seigneurs de la guerre obscurantistes et de trafiquants-guerriers ethniques a compromis, dès le départ, l’émancipation citoyenne des Afghans. Comment prétendre promouvoir une accoutumance à la démocratie, dont ces alliés si peu recommandables incarnaient l’antithèse ? Pourquoi être resté, ensuite, sans mission claire, une fois Al Qaeda chassé du pays ?

Il semble que l’administration Bush ne savait pas quoi faire. Elle restait en l’Afghanistan… parce que son attention sur ce pays était faible par rapport à son obsession concernant l’Irak. Au point qu’il a fallu lancer un renfort offensif (‘’surge’’), alors que la situation d’ensemble se délitait, sans revue des plans ni réponse. En confrontation avec un monde rural profondément islamiste mais très majoritaire, les Américains ont négligé d’assurer la représentation et le rôle politique de la nouvelle classe citadine afghane, amarrée à la modernité. C’est pourtant elle qui a fait quintupler la population de Kaboul depuis l’invasion. L’accord passé avec les Talibans à Doha, en février 2020, a fait l’impasse sur cette question centrale et scellé un désastre politique : seul le retrait des troupes en bon ordre importait encore. Pendant un temps long, l’économie du pavot a prospéré de façon exponentielle, alimentant la domination des bandits éthiques et des talibans. Ce faisant, l’opium s’est considérablement diffusé dans les sociétés occidentales. En Afghanistan, il a fini de corrompre une société locale submergée de dollars. Ces citadins ont finalement été abandonnés dans une posture de traitres face aux nouveaux dirigeants talibans, lesquels avaient réussi à incarner à leur avantage le nationalisme et la justice. Le retrait était voulu et planifié de longue date, mais rien ne s’est passé comme prévu. Les derniers jours, mal gérés, ont tourné à la débâcle politico-humanitaire, devant des caméras qui ont fixé la tragédie dans tous les esprits. On oubliera les circonstances précises du fiasco mais les images tragiques saisies à l’aéroport de Kaboul resteront gravées longtemps.

A l’intérieur, la majorité des Américains ne voyait plus de sens à cette guerre, mais elle avait cessé de s’en préoccuper après l’exécution d’Oussama Ben Laden en 2011. Cette majorité ne croit plus qu’il soit raisonnable de vouloir changer la mentalité ou l’organisation d’autres peuples, une composante majeure de l’incompréhension entre le monde extérieur et l’Amérique ressentie depuis longtemps déjà. Mais on n’en fait pas un drame – hormis quelques ténors Républicains -, au plus un dépit. L’essentiel reste la primauté du leadership et l’avantage de prospérité face aux challengers. En fait, les Américains se focalisent bien plus sur l’état inquiétant de leur propre société clivée. C’est pourquoi Joe Biden s’oblige, avant tout, à ne pas compromettre son programme de réformes sociales.

S’exprimant au lendemain du repli précipité de Kaboul des derniers soldats américains, le président américain n’a pas admis l’énorme flop politique mais salué‘’l’extraordinaire succès’’ de la mission d’évacuation des Américains. Auparavant, le général Kenneth McKenzie avait annoncé la fin de la plus longue guerre des Etats-Unis, dans l’humiliation et le chaos. Certes, 90 % des Américains en Afghanistan, qui voulaient quitter le pays, ont pu le faire. ‘’Je n’allais pas rallonger une guerre éternelle et je n’allais pas prolonger le retrait éternel ‘’ se justifie Biden. Son rôle était d’’’achever le sale boulot’’ commencé il y a 20 ans et de tourner la page. ‘’L’obligation d’un président est de protéger et de défendre son pays […], pas contre des menaces de 2001, mais contre celles de 2021 et de demain », a-t-il encore martelé. Un cache-misère tout simplet.

Est-ce que tout cela suffit pour dresser un bilan ? En choisissant bien son angle on arrive toujours à positiver dans une perception américaine autocentrée. L’illusion impériale pourra rebondir un jour, mais s’agissant de théâtres stratégiques plus importants et ‘’mieux choisis’’ : ceux de l’Extrême Orient. L’affaire Afghane, bien qu’antérieure à l’expédition en Irak, s’effacera comme mineure et négligeable. Les Alliés resteront avec leurs doutes quant à la fiabilité des engagements américains. Il y a de quoi ! Pour ce qui est des ‘’petits’’ pays troublés, il est probable que, dorénavant, on y repensera deux fois avant de prétendre les transformer à grands renforts de ‘’nation building’’. Ca ne marche jamais et on le sait.

Après 1975, on avait parlé d’un syndrome vietnamien, à l’origine d’une crise de confiance générale. Le pays rencontrait alors de sérieuses difficultés économiques pour la première fois depuis 1945. Rien de tel aujourd’hui et, qui plus est, la conscription des jeunes par tirage au sort a disparu. Les guerres lointaines sont devenues l’affaire des politiciens et des militaires professionnels ‘’payés pour ce faire’’. Le repli afghan n’annonce pas, cette fois-ci, un déclin massif de la puissance américaine dans le monde mais il pose la question de son emploi futur. Sortira-t-on de la confrontation primaire des mâles dominants entre les grands gorilles de la forêt globale ?

L’Ours Géo estive en août

Août, c’est le vide sidéral. Géo ne va pas rédiger ses brèves pour ses rares lecteurs encore sur le turf. Vous savez bien que notre plantigrade à lunettes n’hiberne jamais (il reste seulement au chaud). Alors, il estive, le temps de se ressourcer, d’approfondir sa pensée et de ressurgir plein de peps, en septembre. Du fond de son hamac, il vous souhaite du bonheur géopolitique, tant que le fond de l’air voudra bien tourner rond.

* 29 juillet- Pas vu, pas pris

Parlons un peu du Burundi, où il ne fait pas bon avoir l’esprit critique. Le Forum pour la Conscience et le Développement (FOCODE), association burundaise des droits humains, a enquêté sur les disparitions forcées dans ce pays. L’ONG a documenté plus de 200 cas de disparition d’opposants ou de personnes s’exprimant depuis 2016, dont une trentaine depuis l’arrivée au pouvoir du président Évariste Ndayishimiye. Parmi les centaines de personnes présumées arrêtées par les agents de l’Etat, dont on est sans nouvelles, figurent la défenseure des droits humains Marie-Claudette Kwizera, la trésorière de la Ligue Iteka, et le journaliste Jean Bigirimana du média, Iwacu, respectivement enlevés le 10 décembre 2015 et le 22 juillet 2016 par des agents du Service national de renseignement (SNR). Ils ont été pris pour cibles en raison de leur travail et vraisemblablement assassinés.

Dans une interview récente sur RFI, le président burundais, Evariste Ndayishimiye, a affirmé crânement qu’il n’y avait pas de disparition forcée dans son pays. ‘’À ce que je sache, il n’y a pas de disparitions au Burundi. Sinon, vous me diriez : telle personne est disparue’. Par déférence, le journaliste avait omis de citer des noms. En fait, Ndayishimiye joue avec les mots. Ses subordonnés ont l’interdiction de l’ennuyer avec ce sujet :  il ne veut surtout  pas en connaître, point ! La justice burundaise est  »débranchée » des cas de disparitions forcées et elle est instruite de ne pas répondre à l’appel des familles.

Celles-ci sont ignorées lorsqu’elles font recours auprès des autorités et elles sont souvent soumises à des actes d’intimidation de la part des forces de l’ordre. Pour elles, l’incertitude interminable sur le sort de leurs victimes mais aussi le spectacle de l’indifférence de la justice sont particulièrement douloureux. Elles ne peuvent ni faire le deuil de leurs proches ni espérer, de façon réaliste, leur réapparition. Les auteurs des enlèvements et des exécutions ne sont, bien sûr, jamais identifiés, à fortiori soumis à une enquête.

Ce type d’exactions n’est pas du tout exceptionnel en Afrique, où le passage par une enquête judiciaire, par un tribunal, un procès dans les formes, éventuellement, par la détention des condamnés est trop souvent écarté au profit d’exécutions ciblées, discrètes, économes et anonymes. Les populations non-concernées ne s’en émeuvent pas mais la société fonctionne alors en mode dégradé. Il faut le savoir, car cette plaie représente l’un des symptomes les plus choquants et les moins exposés de la mauvaise gouvernance étatique. (d’après une information de l’ACAT-France)

* 27 juin – La Tunisie va-t-elle rester une démocratie ?

Ce pays a accompli, en 2011, une révolution démocratique qui en a fait un modèle, quasi-unique, dans le monde arabe. Au plan culturel c’est une proche voisine de la France, à laquelle sa classe moyenne est très liée. Elle représente un exemple en termes de développement et de libertés fondamentales (l’indépendance et la hardiesse de sa presse sont montrées en exemple). La condition de la Femme y est avancée, l’état de droit en progrès. Pourtant, elle n’a pas eu de chance. Son éveil à la démocratie s’est fait sur fond de crises multiples : la montée des ‘’caïdismes’’ ; celle de la dictature en Egypte et généralement dans la région ; le jihadisme – endogène et exogène – qui menace son économie et clive sa société entre Tunisiens ‘’aisés’’ et pauvres traditionnalistes ; la guerre civile et le banditisme pur chez son voisin oriental libyen, qui déborde sur son territoire ; l’agitation politique et l’impéritie du pouvoir algérien sur son flanc occidental ; l’effondrement du tourisme, celui de ses finances publiques ; l’accentuation rapide des inégalités sociales et la radicalisation d’une partie de sa jeunesse (des traits communs aux pays arabes) ; la vieille culture intrusive et répressive de sa police, héritière de Ben Ali (l’armée restant neutre et légitimiste).

Puis survient la pandémie à laquelle le Pays ne s’était pas préparé et dont les ravages révèlent une pathétique impuissance. Ennahda, le parti islamiste, participe au pouvoir et tient même le Parlement et, avec cette institution, une part du pouvoir exécutif, aux termes de la constitution mixte (parlementaire et présidentielle). Ce n’est pas le Liban et ce parti légitimiste se comporte aux antipodes du Hezbollah. Mais, dans un monde trop moderne pour lui, son approche de la gouvernance demeure archaïque et confuse. En six ans, il n’a presque rien accompli d’autre que de ‘’tenir son rang’’ et cultiver sa clientèle.


L’accumulation des tensions, sur tous les fronts, a mécaniquement abouti à les exacerber dans la dimension politique. Six mois d’opposition frontale entre le président Kaïs et le parlement, tenu par l’islamiste Rached Ghannouchi, ont sérieusement dégradé le consensus initial et divisé les Tunisiens en deux camps antagonistes. Pouvait-il en être autrement quand rien n’avance en dehors de multiples périls et catastrophes ?
Le président Kaïs Saïed a finalement pris les devants en limogeant son premier ministre (complaisant à l’égard d’Ennehda) et en suspendant l’activité du parlement. On peut parler d’un coup de force, même si, sur un plan strictement constitutionnel, ce type de recours est prévu lorsque l’intégrité et la souveraineté du pays sont en jeu. Chacun en jugera. Mais, faire encercler le Parlement par l’Armée et en interdire l’accès ajoute une touche de brutalité à cette décision. Les Islamistes dénoncent un coup d’Etat. Si s’en est un, il ressemble un peu à celui accompli en 1958 par le général de Gaulle, à la limite extrême (et même un peu plus) du respect des institutions. Du coup, les Tunisiens sont sortis dans la rue pour s’affronter, camp du Président contre camp d’Ennahda.


Tout cela s’agrège dans un spectacle de délitement général de la démocratie tunisienne, peut-être même, si l’on dramatise les choses, dans des prémices de guerre civile. On n’en est pas là, mais la perspective d’un retour à l’Etat de droit démocratique paraît s’éloigner sur la ligne d’horizon politique. Il est infiniment plus facile de suspendre que de restaurer l’Etat de droit.
Kaïs Saïed se révèlera-t-il un de Gaulle tunisien ou dérivera-t-il vers une émule du général égyptien al Sissi ? Comment réagira Ennahda, divisée entre légitimistes et complotistes ? Quelle chance reste-t-il à la Tunisie de sortir, malgré tout, de ces ornières ? On ne peut que souhaiter à la Tunisie de s’en tirer, malgré tout, ce qui nous aidera, nous aussi, un peu.

* 28 avril – La chèvre de M. Johnson

L’interminable feuilleton du Brexit nous renverrait-il à l’ère des dinosaures ? Depuis 2016 que le Royaume Uni a dit ‘’Me.de’’ à l’Europe, l’impression est là d’une Guerre de cent ans qui crépitera, tristounette, en arrière-plan du monde réel pour l’éternité des siècles, sans issue et sans intérêt. Les manœuvres législatives du gouvernement torry pour revenir sur des clauses essentielles de l’accord de divorce ont cassé le peu de confiance qui subsistait. La ‘’guerre’’ du Brexit a été perdue par les deux rives de la Manche, mais des batailles peuvent encore être jouées ‘’gagnant-gagnant’’. Le bon sens économique comme les intérêts stratégiques partagés plaident pour un solide partenariat. Seule manque la confiance en un avenir commun.


Le bilan des échanges reste déprimant : selon Eurostat, en janvier et février, les exportations européennes vers le Royaume-Uni ont reculé de 20,2 %. Pire encore, les importations britanniques dans l’UE ont chuté de 47 %. Dans cette ambiance crépusculaire, l’approbation, par le Parlement européen, d’un projet d’accord commercial bilatéral constitue un premier pas vers une forme de réveil. Sur 697 députés, 660 ont approuvé le texte, cinq s’y sont opposés et 32 se sont abstenus. On parle de l’accord le plus ambitieux jamais conclu par l’UE avec un pays tiers. Le 24 décembre, Boris Johnson en avait accepté les termes, bien moins favorables que son projet idéologique initial de ‘’grand large britannique’’, une concession sans gloire au réalisme. Le projet a connu un début de mise en œuvre, à titre provisoire.

Le PM britannique voit aujourd’hui ce vote très majoritaire, comme « la dernière étape d’un long voyage ». Comme toujours, il se trompe (on connaît son discernement limité) : le voyage sera sans doute long, mais cette étape ouvre un champ de coopération pour l’avenir et nous extrait d’un lourd passé d’auto-destruction. Mais pas de chèque en blanc pour ce Partenaire si particulier : la Commission européenne poursuit sa procédure contre le Royaume-Uni pour violation du protocole de Brexit et Ursula von der Leyen a affirmé que, en cas de fourberies de la part d’Albion, elle n’hésiterait pas à activer contre Londres des ‘’mesures de compensation unilatérales’’ d’ailleurs prévues par l’accord. On avance en se tenant par la barbichette, avec une main dans le dos prête à flanquer une baffe… mais on avance.

* 15 mars – Stress nucléaire

Mururoa et Fangataufa ne sont pas des souvenirs heureux pour la Polynésie française. Aériens puis souterrains, les tirs d’essais nucléaires – essentiels pour développer la dissuasion – ont toujours pris localement la forme d’un diktat militaire couvert par le secret d’Etat. La population y a été exposée, sans information suffisante et dans la hantise qu’on lui mente. Ceci ne pouvait que lui faire ressentir la dureté de sa condition de ‘’paramètre marginal’’, voire, d’un point de vue politique, son statut ‘’colonial’’. Evoquant l’essai ‘’Centaure’’ de 1974 – très puissant et auquel la santé des habitants a été particulièrement exposée – le leader indépendantiste Oscar Temaru et d’autres élus appellent les Polynésiens à manifester contre « les 193 crimes » (autant d’essais) commis par l’État français, entre 1966 et 1996. Ce sera le 17 juillet, probablement dans l’indifférence de la métropole, mais, localement, un traumatisme comme celui-ci mobilise les esprits, plus que le Covid, évidemment.

Une enquête publiée par Disclose, hier, évalue la radioactivité subie par certains Polynésiens « deux à dix fois supérieure » aux estimations diffusées par le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) concernant les six essais nucléaires les plus contaminants. Alors, mensonge d’Etat, les données moins alarmistes diffusées jusqu’à présent ?… ou embrouille politicienne sur le seuil de sévérité de l’irradiation ? On ne va pas trancher ce débat sans argument scientifique fiable, mais l’angoisse des 110.000 compatriotes ultramarins concernés par ces faits anciens et à nouveau exposés à cette hantise, est bien réelle et demande des réponses.  »Je ne pouvais pas imaginer qu’un président de la République pouvait nous mentir et nous tromper », a réagi Gaston Flosse, président de la Polynésie française à l’époque, réputé proche de Jacques Chirac. La frénésie avec laquelle, la France a repris ses essais en 1995, contre la volonté quasi-unanime de la communauté internationale – pour franchir l’étape ultime ouvrant la voie à la conception par simulation des armes stratégiques futures – donne une idée de la priorité stratégique que représentait la mise au point de ces armes, ‘’quoi qu’il en coûte’’… aux populations exposées. La France est restée en selle en tant que puissance nucléaire, actrice de l’équilibre global. C’est un fait. Mais les Polynésiens sont en droit d’exiger du CEA et de la communauté de Défense des réponses précises, techniques et réellement fiables et surtout vérifiables sur le sujet. » La France éprouve souvent un peu de malaise à faire face à son passé.

* 09 mars – Mutually assured (digital) destruction

L’ère de la guerre hybride où nous entrons (une multiplicité d’opérations de nuisance et d’incapacitation non-signées) ouvre un large boulevard aux agressions numériques. Comme le jeu de la dissuasion nucléaire, les micro-attaques coordonnées prennent en otage des institutions et ceux qui les dirigent, mais aussi très largement, les infrastructures et les services publics indispensables à la population. Pour être diffuses et mystérieuses, ces attaques n’en sont pas moins léthales et exigent, comme l’équilibre de la terreur nucléaire (MAD, en anglais), une stratégie de riposte et de dissuasion.
Des hackers chinois, sans doute paraétatiques, auraient mis hors d’usage, chaque jour au cours des derniers mois, des milliers d’ordinateurs appartenant à divers types d’organisations américaines, dont des écoles, des PME, des administrations locales, des cabinets d’avocats, des associations, etc. et même des commissariats. Cela a fait au moins 30 000 victimes, au total. Ils exploiteraient dans ce but, des failles techniques de la messagerie Outlook. L’an dernier, ce sont des trolls Russes qui ont mis sur écoute des services de l’Administration fédérale. Dans un second temps, la messagerie américaine avait été attaquée un peu partout dans le monde par des effectifs humains de la taille d’une vaste armée. A quoi cela sert-il d’éparpiller les attaques ponctuelles à l’aveuglette plutôt que de se concentrer sur les cibles les plus ‘’juteuses’’ à espionner ? Simplement à maximiser la sensation de menace, à créer un climat d’appréhension inhibant le fonctionnement du pays et sapant la confiance dans ses capacités. Le timing ne doit rien au hasard : il s’agit d’affaiblir et de décrédibiliser la gouvernance de Joe Biden et de son administration. En janvier déjà, le ‘’cracking’’ du logiciel américain Solarwinds, largement utilisé par le secteur étatique, avait permis à des hackers, russes, d’espionner des ministères américains pendant plusieurs semaines.

Cette campagne hostile ne cherche à convaincre personne des mérites de V. Poutine ou de Xi Jingping, mais simplement à semer la confusion, accessoirement, à pratiquer de futurs chantages. C’est ensuite aux politiques d’Etat des adversaires de Washington de tester alors la détermination des gouvernements occidentaux, dès lors qu’ils pourront s’engager dans des tractations discrètes avec un adversaire fatigué, un peu comme le serait, face au toréador, un taureau de l’arène transpercé de banderilles. Moscou se doute que Joe Biden sera ‘’plus dur à cuire’’, dans le partenariat bilatéral, que ne l’était Donald Trump. Pékin, de son côté, n’anticipe aucune baisse dans la tension ‘’systémique’’ avec Washington. Vengeance par anticipation ou travail de sape, les cyberattaques sont un acte de guerre ‘’soft’’ très pervers.

La Maison Blanche programme dans l’urgence une réunion des agences gouvernementales pour mettre au point des parades et des traitements. Dans l’immédiat, les dégâts opérés obligent les administrateurs de réseaux numérique à identifier les victimes et à tenter de nettoyer toutes les traces, un peu comme on décontamine une population contaminée par l’atome. C’est fastidieux et très chronophage. Dès que possible, il faudra s’atteler au risque systémique de la cyber-guerre, tant celle-ci exploite l’extrême vulnérabilité à un petit nombre de logiciels de la très forte dépendance des entreprises et de services publics. Il est probable que pour créer une forme de dissuasion par ‘’Mutually Assured Digital destruction’’ (MAD), l’appareil de défense américain en viendra à développer une capacité offensive égale ou supérieure à celles auxquelles il est confronté. Cette forme de prolifération n’épargnera pas l’Europe.

*13 février – Meuh ! En 2021, les pays Vache qui rit ouvrent les bras au Buffle de métal, selon  le roulement du zodiac bouddhique. N’en faisons pas tout un fromage. Que cette Lune toute nouvelle apporte à tous l’énergie et la force agricole qui revigore les esprits !

Associé à la Terre, au conservatisme, à l’agriculture, au travail, à la rigueur, à la patience, le buffle est persévérant… mais pas fulgurant. Sa couleur dominante est le blanc. Réputé sage, protecteur, endurant, sûr de lui et patient, il serait aussi, selon la tradition, têtu, peu réactif, mutique et parfois jalouxQuant au Métal, il est synonyme d’intégrité et de justesse.

L’année 2020 avait enclenché un nouveau cycle et reseter l’ensemble de nos systèmes. 2021 doit alors être une année de (re)construction, qui pousse à construire à l’instinct vers de l’inconnu. Elle nous met dans une posture de patience et induit une notion de lenteur dans le quotidien. Tout va progresser à petits pas, quitte à se tromper. et à devoir ajuster. Depuis l’an dernier, on sait déjà où on ne veut plus aller. L’important est de définir dans quelle direction on va (lentement) cheminer. Le Métal va permettre d’ajuster : il découpe les limites. En termes géopolitiques : ne pas viser trop loin, savoir quel nouveau modèle et quel équilibre explorer, tenir compte des pesanteurs de l’Histoire et des sociétés humaines, renoncer aux ruptures ou évolutions brutales comme aux percées conceptuelles trop soudaines. Surtout, bien se reconnecter à des peuples avec qui l’on partage les mêmes valeurs, le respect du vivant, la foi en l’Humain. 祝你牛年快乐 (Bonne Année du Buffle !)

* 11 février – Bitcoin

Comment Kim Jong-Un, qui règne sur une  »économie-hermite », dramatiquement dénuée de cash, parvient-il à financer ses missiles et ses ogives ? Ce sont, avec le ginseng, les seuls produits exportables par la Corée du Nord. On se souvient que l’appareil militaire démesuré de ce pays et sa diplomatie ont longtemps été sous perfusion des revenus de trafics internationaux. Le cash était colporté par des valises diplomatiques, par ailleurs pleines à craquer d’alcools et de tabac de contrebande. Depuis, la dictature s’est modernisée. Donc, point de surprise à voir Pyongyang adhèrer avec passion au Bitcoin, au point d’avoir dérobé 300 millions de dollars de cette cryptomonnaie au cours des derniers mois. Les blockchains censées rendre les transactions infalsifiables ont bel et bien été contournées par les trolls de Kim.

Alerte ! Car le Royaume-casemate s’exprime aussi via des attaques informatiques sans aucune modération. Entre autres exploits, Pyongyang est soupçonné d’avoir dérobé, en 2016, 81 millions de dollars à la Banque centrale du Bangladesh (BCB) et, en 2017, 60 millions de dollars à la banque taïwanaise, Far Eastern International. La liste est bien plus longue. Plus efficace que la contrebande et les produits frelatés, ce type d’agressions permet de financer les programmes nucléaires et balistiques interdits. L’ONU vient de publier sur la question un rapport édifiant. Sur la carte mondiale du crime organisé, qui avoisine 20 % du PIB global (on n’en saura jamais le montant caché exact), la ‘’République démocratique populaire’’ pèse de tout son poids. Elle constitue un exemple inquiétant de symbiose des criminalités : terreur et assassinat comme mode de gouvernance, chantage à la guerre nucléaire comme diplomatie, exportation de technologies interdites comme activité marchande, trafics commerciaux en tous genre, cyber-terrorisme, pour le plaisir et pour l’argent … enfin, recours massif au bitcoin (volé), la monnaie sans maître ni loi, créée par une mafia pour être utilisée par les mafias et par quelques gogos.

L’homme le plus riche du monde n’est certes pas criminel et on aurait du mal à le penser naïf. Pourtant, le fondateur et patron de Tesla annonce avoir investi 1,5 milliard de dollars dans le Bitcoin. Lui ne le vole pas. Il ouvre du même coup à  sa clientèle la possibilité de payer, au moins en partie, avec la ténébreuse cryptomonnaie. Du coup, le Bitcoin cartonne à 37 000 euros et il progresse de 1 100 % en un an, remplissant les poches de Kim Jong-Un, des Totorino et autres Escobar de la planète et, bien sûr, celles d’Elon Musk lui-même. Bravo, merci et encore ! Grâce au génial concepteur, les maîtres-chanteurs, ravisseurs, tueurs à gage et autres coupeurs de jarrets de la planète -sans oublier les super-dictateurs -vont rouler quasi-gratuitement en Tesla roadster à 215.000 € (une belle caisse).

* 01 février – Méchante jungle exotique

Le monde sans foi ni loi du Covid ne cesse de nous abreuver d’évènements tordus. En Birmanie, la nuit a vu s’abattre un black out des télécoms sur Rangoun et Naypyidaw (la nouvelle capitale, isolée de tout) : les forces armées, championnes du monde de la dictature militaire sur quatre décennies, (re)saisissaient le pouvoir, pouvoir qu’en fait elles n’avaient jamais totalement abandonné aux civils. Leur putsch est devenu clair, lorsqu’a été arrêtée Aung San Suu Kyi, la cheffe de facto du gouvernement birman. Celle-ci retourne brutalement à sa triste et historique condition initiale, celle de grande résistante passive de la Nation. Selon la direction de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), la prix Nobel 1991 de la Paix exhorte la population à ne pas accepter le coup d’État. Mais que faire face aux détenteurs de la force ? L’enlèvement et la mise en détention du gouverneur de Rangoun, de leaders d’opinion, d’artistes et de nombreux responsables politiques de zones de minorités ethniques accrédite l’identité de l’ennemi des généraux : les citoyens qui pensent et qui créent.

Dans la foulée, le commandant en chef de l’armée de terre a décrété l’état d’urgence, pour une durée d’un an, afin de ‘’préserver la stabilité de l’État’’. A l’échéance, se tiendraient , dit-il, de nouvelles élections générales ‘’ libres et équitables’’. Le général Min Aung Hlaing s’énervait depuis quelque temps, menaçant même de ‘’révoquer’’ la constitution du pays. C’est tout dire. En fait, les militaires ont perdu les législatives de novembre, remportées très largement par le parti d’Aung San Suu Kyi. Ils accusent, à rebours, la commission électorale d’avoir laissé passer des irrégularités. ‘’Nous mettrons en place une véritable démocratie multipartite’’, proclame un communiqué des prétoriens sur leurs pages Facebook. Venant de la narco-mafia qu’est Tatmadaw (la junte birmane), uniquement apte à confisquer la démocratie et légèrement fascisante, qui plus est – les Rohingyas expulsés au Bangladesh ne le démentiront pas – ce programme apparait comme un monument de tartuferie. L’allusion au corona virus comme facteur justificatif est bien conforme à l‘opportunisme des autocraties. Mais pour le malheur de la junte, dénoncer la dictature en Birmanie ne pose pas autant de problèmes de conscience aux Etats occidentaux que de mettre sur le sellette, par exemple, les dirigeants de la Chine (le meilleur soutien de la jute birmane, par ailleurs). Beaucoup remercieront le général Min de leur offrir une bonne conscience sur un plateau d’argent.

* 25 janvier – Bunkerisation

Comme ses voisines, la France se referme, dans la crainte de la 3ème vague pandémique, celle qu’attisent les variants plus pathogènes du Covid. Ceci est sanitairement compréhensible, du moins sur la durée strictement nécessaire. Dans l’ambiance d’appréhension pour soi-même, il n’est donc pas étonnant que l’attention du public se détourne des questions migratoires. Au même moment, le nombre des personnes déplacées des conflits dans le monde tend vers 100 millions (et ne parlons pas des réfugiés climatiques !) et une pandémie de misère et de précarité s’ajoute à la confusion globale. Elle accroît la détresse des exilés parvenant en Europe ou déjà condamnés à y errer dans la clandestinité. Mais comment s’est soldée en France la première année de la pandémie, lorsque l’Europe n‘était pas encore hermétiquement close ? Cédons la parole à la Cimade, sur la base des statistiques de 2020 du Ministère de l’Intérieur français. Derrière le bilan officiel, l’ONG protectrice des populations déracinées constate la poursuite d’une politique migratoire restrictive et implicitement déshumanisée, dans le sens du o-respect des droits humains fondamentaux :


‘’Si les baisses spectaculaires(des migrations et demandes d’asile) s’expliquent en grande partie par la crise sanitaire, les atteintes aux droits des personnes étrangères sont quant à elles imputables à la poursuite d’une politique migratoire restrictive. Les exemples de violations manifestes des droits constatées par nos équipes en 2020 ne manquent pas :
Ainsi, le nombre de visas délivrés est passé de 3,5 millions à 712 000 (soit moins 79,7%), le nombre de premiers titres de séjour de 277 406 à 220 535 (soit une baisse de 20,5%) et le nombre de demandes d’asile enregistrées de 143 000 à 93 000 (soit une chute de 35%). Derrière ces chiffres, La Cimade a constaté la persistance, et parfois l’aggravation, des violations des droits fondamentaux des personnes étrangères en 2020, en métropole comme en Outre-mer.  Pour lever le voile sur la réelle situation vécue par les personnes migrantes et réfugiées en 2020, elle a publié, dans un communiqué de presse, ses observations, fruit de travaux d’accompagnement des personnes étrangères sur le terrain, de collecte d’informations et de plaidoyer réalisés par nos équipes.
• Aux frontières, les violations des droits se sont poursuivies tout au long de l’année. Les privations de liberté ont continué dans des conditions indignes. Et les autorités françaises ont aussi continué à refouler des personnes, notamment vers l’Italie, même lorsque ce pays était l’un des épicentres de la pandémie;
• La fermeture complète des préfectures puis leur réouverture partielle, associée à la difficulté pour obtenir un rendez-vous sur internet et à l’obligation de déposer des demandes de façon dématérialisée, a conduit à cette chute du nombre de titres de séjour délivrés. Malgré les très fortes mobilisations pour demander une large régularisation, le gouvernement est resté sourd à ces revendications; 
• En Outre-mer, en raison d’un dispositif d’accueil des personnes demandant l’asile totalement défaillant, des centaines de personnes vivent actuellement dans des campements;
• Les centres de rétention ont été maintenus ouverts et les personnes enfermées n’ont pas été libérées. Les conditions sanitaires n’y étaient pourtant pas assurées et plusieurs clusters y ont été décelés tout au long de l’année. 
Ces observations ont malheureusement toujours cours au moment où vous lisez ce message ».

-Le blog de l’Ours Géo ajoute : Prévoit-on de vacciner nos SDF dont plus d’un quart sont des étrangers à la rue, ne maîtrisant pas ou mal notre langue et coupés de tout environnement sanitaire ? En continuant à enfermer ces personnes dans des centres de rétention hygiéniquement malsains, veut on = sciemment = les exposer au Covid ? Conçus pour quelques jours de transit ces lieux dénués d’infrastructures de séjour sont devenus des clusters. On y croupit désormais misérablement faute de pouvoir expulser qui que ce soit où que ce soit. La France ne vaut elle pas mieux que ça ?

* 8 janvier – Les abois du Capitole

Selon leur ancrage démocratique ou autoritaire, les dirigeants du monde réagissent avec effroi ou avec sarcasme au raid des partisans de Donald Trump sur le Congrès américain. On peut, de fait, y voir l’échec pathétique d’une attaque brouillonne contre les institutions de la plus éminente démocratie de la planète ou, au contraire, le signe du déclin inexorable de l’hyper-puissance donneuse de leçons. Les deux interprétations ont leur part de vérité, mais il est clair que l’affrontement entre Américains reste latent et que l’épreuve de force va se poursuivre entre les héritiers de l’œuvre des Pères-fondateurs et les milieux blancs déclassés, agités par la fureur populiste. Les uns fondent leurs convictions politiques sur le respect des institutions et des libertés civiques, les autres, sur une prise de possession directe et le spectacle du  »légitime défoulement populaire’’ contre tous les sujets de leur méfiance. Avant de ranger ces derniers parmi les ennemis de la démocratie, il faudrait déjà les inciter à en exprimer, au-delà des slogans fantasmés, leur conception des remèdes à la crise, ce, dans l’ordre politique rationnel.


Nous venons de faire, en France, l’expérience d’un long conflit interne assez comparable. Personne ne nie la montée des populismes un peu partout en Occident, exacerbée par des décennies de méfiance entre gouvernants et gouvernés. Etait-ce le sens de cette bannière étoilée, placée en toile de fond de l’intervention à chaud du président Macron sur l’incident du Capitole ? Faisons mine de croire que c’était bien le cas :  »Français et Américains, nous sommes sur la même galère, comme à la fin du 18ème siècle, et l’on va devoir ramer longtemps ». Des deux côtés de l’Atlantique, des peurs bien réelles accompagnent l’émergence économique de nations (surtout asiatiques) plus performantes ou plus agressives, le déclassement social, la révolution numérique tueuse d’emploi, l’alarmisme mensonger des réseaux sociaux, sans oublier une myriade d’angoisses fantasmées qui trouvent malheureusement un écho médiatique disproportionné. La pandémie constitue un riche terreau, à cet égard. Sans trop idéaliser Joe Biden, il nous faudra observer comment il va tenter de réparer le tissu américain. Il n’est pas exclu qu’il marque quelques points là où la défiance sociale reste la dominante en politique française. Il faut être deux – dirigeants et population – pour danser le menuet, mais c’est toujours à ceux qui ont appris la danse qu’il revient de guider les premiers pas.