* 6 décembre – Une visite canon dans le Golfe

17 milliards € pour 80 Rafale vendus plus quelques hélico Caracal, ça fait un beau magot ! Pas vraiment pour vous et moi, pas forcément pour l’Etat mais Dassault, Safran et Thales peuvent sabrer le champagne et leurs ouvriers et sous-traitants avec. Mettons-nous à leur place : le souci n’est pas de savoir ce que les Emirati (ou Emiriens) vont faire avec cet arsenal, et dans le cadre de quelle stratégie concoctée par l’Arabie saoudite. Quand l’argent et l’emploi rentrent à flots, les médias et le consortium de l’armement ne vont pas bouder leur plaisir. Logique. Soyons fiers des armes françaises (de fait, le Rafale est un bel avion, mais ses missiles ne font pas dans l’esthétique). Qui donc se soucie alors du degré de vertu et de civilisation du client ? Qui aura à l’esprit que les ventes françaises sont soumises au droit international ? On pense, entre autres, au Traité sur le Commerce des Armes ainsi qu’aux directives européennes strictes et contraignantes : en gros, ne pas vendre à des pays qui sont en guerre de leur propre fait ou alors s’engager à leur côté ce, en particulier, quand lesdites armes sont surtout susceptibles de frapper des populations civiles.

En France, le Président de la République est le Grand Maître des canons. Une savante commission interministérielle planche sur chaque projet d’exportation, mais croyez-moi d’expérience, le Premier ministre, qui en a la tutelle, et surtout le Chef de l’Etat ont toute latitude de ne tenir aucun compte de l’avis des fonctionnaires. De plus, ceux-ci savent trop bien qu’aller contre les intérêts des grandes entreprises du secteur irriterait fort en haut lieu. Ils ne sont donc pas les meilleurs détenteurs qui soient de la conscience.

Un gros contrat passé (préalablement négocié sur des années) c’est le cœur et le succès d’une visite obligatoire chez un gros client exotique. Car on ne parle pas ici de pays alliés. L’Emir ou le Roi exige, pareillement, cette visite bien ostentatoire, pour sa propre gloire. Entre un beau moment d’apothéose et une petite trahison des principes et du droit humanitaire, le fournisseur d’armes – labellisé démocratique – n’aura aucun mal à trancher … ce, dans le même sens que certaines dictatures sans âme également productrices de matériel de guerre (on est tous concurrents !).  

On a quand même des manières, en France :  notre Grand Commis Export va emballer d’intentions pures et d’amour des peuples – donc de leurs dirigeants brutaux et corrompus – sa belle visite au client. Il faut la rendre plutôt présentable : parlons d’abord de notre grandeur ! Biffons le droit et la morale (les médias nous suivront) ! Oublions un peu la guerre atroce conduite au Yémen, ses centaines de milliers de morts civils (parfois sous des armes françaises), les condamnations de l’ONU à l’égard des exactions saoudiennes et émiriennes ! Gardons-nous de penser à une quelconque complicité de crime contre l’humanité de la part de la France, ni à l’incitation qu’auront nos satanés clients à engager de front l’Iran militairement (et réciproquement : un conflit potentiellement mondial s’ensuivrait). Ignorons qu’aux yeux des Etats-Unis et des Européens, nettement plus regardants que nous, les jeunes émirs sont de dangereux boutefeux et Mohammed Ben Salmane, singulièrement, un tyran sanguinaire. M. Macron l’a rencontré, flatté, réhabilité … il fallait bien ça pour prospérer en affaires.

En contre-point, le premier des Français a plaidé pour une reprise de l’aide économique saoudienne au Liban. Ca ne coûte pas cher et ça rend vertueux. Qui nous dira un jour si cette noble  prière a été exaucée ? D’ailleurs, on s’en fiche et, de toute façon, la visite est passée. Ainsi va la France d’aujourd’hui. Une majorité de ses citoyens approuve ces mises en scène en espérant, au passage, grapiller quelques retombées dans ses escarcelles complices. Parlons toujours de ‘’roman national’’, de ‘’valeurs françaises’’, d’’’héritage des lumières’’, etc. En fait, hors-‘’Nous’’ et ‘’l’Argent’’, il n’y a pas grand-chose qui compte vraiment et qui nous réveille. Comme quoi, on peut décliner tout en s’enrichissant.

* 2 décembre – Saluons Olaf par nos cocoricos !

Ca y est, à l’heure dite et en bon ordre : Olaf Scholz a composé sa coalition de gouvernement, qu’il a souhaitée placer sous le signe du progrès. On peut faire dire beaucoup de choses au mot ‘’progrès’’, mais on ne peut contester une forme de virtuosité calme et bienséante au lent processus de formation d’un nouvel Exécutif allemand. Les libéraux obtiennent le portefeuille stratégique des Finances, les Verts un mega-ministère de l’Economie, de l’Energie et du Climat, ainsi que ceux de l’Environnement et de l’Agriculture, tandis que le SPD se réserve la Défense, l’Intérieur et la Santé.

La gestation fut longue, mais la naissance, rapide. Le matin, l’ex-vice-chancelier chargé des finances offrait un bouquet de fleurs et des mots doux à Angela Merkel. L’après-midi il expose son contrat de coalition intitulé ‘’Oser plus de progrès’’. Celui-ci diffère légèrement de celui de Merkel quant aux valeurs mises en avant, mais aussi truffé d’assurances de continuité. L’audace y est pondérée, car les temps sont durs. Le soir, il diffuse l’identité de ses ministres. Tout un processus démocratique, sans cri ni pathos. Outre Rhin, on conçoit des réformes mais on se méfie des ruptures. De là s’explique cette capacité à créer un consensus entre formations politiques dont les programmes sont assez divergents – voire-même antagonistes. Comment le Parti Libéral et les Verts vont-ils s’entendre sur la transition énergétique et écologique. Les sociaux-démocrates et les Verts, sur les premiers pas d’une Europe-puissance ?  Ils sont tous d’esprit pro-Européen, avec des nuances, mais sans doute même plus que les Français.

Face à la cinquième vague particulièrement  ‘’rugissante’’ de la COVID dans son pays, Olaf Scholz se retrouve, d’entrée de jeu, devant un défi brûlant. Il indique vouloir débloquer un milliard d’euros en faveur des personnels soignants et s’interroge ouvertement sur le recours à la vaccination obligatoire. Dans l’urgence, il y a dialogue et effort de cohésion.

Cela laisse les Français un peu songeurs, tant leur culture politique guerrière exige un gagnant absolu et des perdants saignés à mort. C’est maintenant les échéances électorales de l’Hexagone et ce fameux tempérament français qui vont donner quelques sueurs aux planificateurs allemands : quel Super-Dupont agité va émerger des urnes, pour s’attaquer à quels moulins à vent ?

La meilleure cohérence allemande sur la ‘’grande image’’ pour faire cheminer l’Union collectivement, entre les écueils qui l’entourent, pourrait servir de sésame à Berlin pour naviguer avec ses 26 partenaires de l’UE sur les eaux subtiles du compromis, ondes polychromes inconnues de leurs voisins français. A Paris, il faudra bien s’habituer à ce que, faute de mettre un peu d’eau dans l’autoritarisme français et un brin d’effort pour faire oublier l’arrogance chronique du coq gaulois, faute aussi d’emprunter quelques recettes au consensus allemand, la présidence française de l’Union risque de s’emballer dans le vide et de casser des pignons, sans enclencher le moteur de Berlin, ni faire tourner (vers l’avant) les roues du lourd char européen. ‘’Willkommen, Olaf ! Nous souhaitons apprendre de votre pays et nous savons que vous écouterez d’autant mieux nos cocoricos pondérés’’. Schüss !

* 22 novembre – Repentir de brute

Un sanglant dictateur qui rétablit ses rivaux civils dans leurs fonctions et ouvre la porte de ses prisons aux démocrates qu’il a enfermés ! Il faut aller au Soudan pour voir ça. On peut douter qu’il ait été touché par la grâce divine ou torturé par des remords humanitaires. Un peu moins, qu’il ait été tiraillé par un doute sur la force des armes comme issue politique et ne savait plus trop quoi faire.

Fait étonnant, un accord politique a bien été conclu entre, d’une part, le général Al-Bourhane, qui dirigeait seul le pays depuis son coup d’Etat et, d’autre part, le premier ministre de transition, qu’il avait destitué fin-octobre. Abdallah Hamdok, l’ex-premier et de nouveau chef du gouvernement, avait été ‘’coffré’’ en garde à vue, en conséquence du putsch ayant interrompu la transition démocratique au Soudan. Le revoilà aux affaires du gouvernement, à la suite de la médiation de mystérieux corps intermédiaires de la société civile et de bonnes grosses pressions du monde extérieur. C’est donc un retour à la transition politique et aux dispositions provisoires qui réglaient celle-ci, depuis l’éviction en 2019 du général-dictateur Omar Al-Bachir.

Al-Bourhane, le plus récent avatar de celui-ci, aura-t-il craint de finir comme lui ? Le désir d’une gouvernance civile, profondément ancré dans le corps social n’est pas loin de surmonter tous les obstacles. L’accord a été formalisé. Il est probable que, derrière le jeu de chaises musicales, se cachent quelques clauses confidentielles assurant l’impunité du dictateur et peut-être les garanties du maintien d’une certaine influence de l’état-major sur l’avenir des institutions et du jeu politique. Quand bien même, tirons notre chapeau aux citoyens Soudanais qui sont parvenus à contourner la naufrage de la guerre civile ! Quand on pense à la brutalité sans limite, par exemple des militaires birmans, aujourd’hui totalement dans l’impasse de la répression, on voudrait des médiateurs de leur trempe partout en Afrique… et au-delà.

Rendre le pouvoir, c’est souvent se reconnaitre dans l’incapacité de l’exercer. Les militaires ont bien trop tardés à nommer le nouveau gouvernement qu’ils promettaient au Pays. Ils ne savaient pas s’y prendre. Pas si évident de gouverner un grand pays en effervescence, par la force des fusils, quand on ne comprend rien à ses concitoyens. Gardons un œil sur ce pays peu commun !

* 15 novembre – Eaux tièdes ou eaux glacées

Maussade actualité. Comme prévu, le Pacte de Glasgow n’a produit qu’une eau tiède, de saveur fade. On ne se renie pas mais on reste dans les poncifs de la conversation. De son côté, la société civile, partout, accumule les frustrations. Les engagements pris ne se traduiront qu’à la marge en ouverture de nouveaux chantiers, les législations continuent à diverger au moins autant que les calendriers nationaux. Les incantations de plus en plus pressantes pour cesser rapidement la prospection et l’exploitation des énergies fossiles n’atteignent pas les entreprises qui y ont établi leur fortune ni les gouvernements qui les protègent. L’Union européenne, depuis l’origine un acteur central, s’est divisée sur les questions du nucléaire et du gaz. Paris et Berlin ont affiché leurs divergences et au total, l’UE s’est escamotée elle-même des débats. Triste signe annonciateur.

Au chapitre des pertes et préjudices, les pays du Nord ont repoussé à 2023 leurs engagements envers les pays du Sud, non-responsables de la prolifération historique des GES et beaucoup plus vulnérables à leurs effets. Les plaidoyers des petites îles menacées de disparition par la montée des eaux ont ému jusqu’aux larmes, mais c’est tout. Si la COP 26 en Ecosse se voulait un moment de ressaisissement un tournant historique face au dérèglement du climat, c’est un peu raté. Rendez-vous l’an prochain en Egypte pour un cru du même tonneau !

Sans rapport avec les questions de fond, Pékin et Washington se sont unis dans une même déclaration vague de bonne volonté. La COP serait donc LE seul forum où ces deux-là ne se s’affrontent pas par obligation et ne posent pas en ennemis ? Belle opération de propagande sans grand coût pour eux. L’Histoire a du mal à trouver sa niche dans tout ce falbala médiatique. Joe Biden a été plus convainquant que Macron, mais, écologiquement parlant son pays revient de très loin. Xi Jinping n’était pas là et pour cause : il avait rendez-vous avec l’Histoire.

Pendant que 30.000 participants s’affairaient à Glasgow à moins nous faire redouter l’effondrement de la Planète, le 6ème plénum du PC chinois écrivait l’avenir radieux du Parti et du peuple chinois, appelant ‘’ tout le Parti, toute l’Armée et tout le Peuple chinois multiethnique à s’unir plus étroitement au Comité central du Parti, rassemblé autour du camarade Xi Jinping’’. Quatorze pages pour rabâcher le même message dans une résolution unanime sur l’histoire du PCC, un document stratégique en théorie destinée à fonder une nouvelle ère pour celui-ci. De nouvelles réformes, une garantie de paix éternelle, un accès mesuré du peuple aux décisions ? Rien de tout cela, seulement une congélation du présent à tout jamais, dans une atmosphère de cimetière, autour d’un autocrate assez inquiétant, sans empathie pour sa population ni pour le reste du monde.


Le ‘’ présent’’ a commencé en 2012 par des purges et la répression de ‘’tout ce qui bouge’’. En 2018, le tapis a été déroulé pour des mandats successifs sans limite, le ‘’pouvoir à vie’’ de l’Homme fort. Pourtant, la Chine n’est pas l’Afrique subsaharienne sans structures d’encadrement. C’est un empire multimillénaire, le plus administré qui soit au monde. Désormais, donc, au profit d’une seule personne. Les intellectuels, les artistes, les communicants ne sont plus en mesure d’en parler. Les minorités nationales ont été rangées tout au fond d’un grand casier, on connait leur sort. Hongkong a été lobotomisée, les riverains de la Mer de Chine – à commencer par Taiwan – s’attendent à une guerre dans la prochaine décennie ; L’ONU a été bien verrouillée, bloquée sur tous les conflits du Globe.

Si on voulait écrire un roman historique, un rien Shakespearien, sur Glasgow COP 26 ou sur Pékin 2021, lequel des deux sujets, pensez-vous, recevrait le meilleur accueil du public ? ‘’Dix mille ans de vie sous sa couronne à l’immense Oncle XI !’’

* 12 novembre – Algérie-Maroc : un Maghreb qui se désagrège

Le Maghreb constitue le principal partenariat de voisinage de l’Europe. Premier bénéficiaire de son aide publique, gros destinataire de ses investissements, on sait qu’il lui est arrimé par d’intenses réseaux familiaux, éducatifs, économiques et culturels. Malheureusement, le développement des échanges au sein de l’Union du Maghreb arabe (UMA) est bridé. Seule une petite contrebande transfrontalière traverse cette frontière close en 1994. Sur le plan sécuritaire, la France fait son possible pour coordonner – sans publicité – les actions ponctuelles des deux pays contre le djihadisme. D’aucuns considèrent, en Europe, la région d’Afrique du Nord comme un bouclier contre l’expansion des nébuleuses guerrières déstabilisant le Sahel. Il est vrai que ces pays constituent une base arrière logistique pour les opérations extérieures de type Barkhane, Minusma, etc. Mais on pourrait souligner aussi bien que le péril de l’islamisme armé réside surtout sur internet et dans les quartiers européens socialement défavorisés.


Quoi qu’il en soit, les enjeux sont élevés et la rive Nord de la Méditerranée connaîtrait de grands avantages à voir le Maghreb uni, ouvert et pacifique. Il n’en est rien, hélas. Le partage des Sahara – l’ex-Sahara français, rétrocédé à l’Algérie dans les années 1960 puis l’ex-Sahara espagnol, investi par le Maroc – a dressé les deux pays riverains du désert l’un contre l’autre. Une courte ‘’guerre des sables’’ a même éclaté en 1963, provoquant une éphémère avancée vers l’Est des chars marocains. Leur convoitise pour les ressources (halieutiques, minérales, pétrolières…) empêche depuis 45 ans l’ONU d’élaborer un plan de compromis qui respecterait le principe de l’autodétermination des populations sahraouies sans affaiblir dangereusement le Maroc, face à son concurrent stratégique.
En fait, depuis la marche verte de 1975 qui lui a ouvert la porte du Sahara occidental, la dynastie alaouite identifie son prestige et sa légitimité à sa souveraineté sur le Sahara occidental. La mettre en cause relève du tabou et du sacrilège. Rabat a opté pour une assimilation musclée des populations du désert sous son contrôle (soit 80% de la région disputée). Alger a fortement contribué à peupler ce qui n’était qu’un vaste espace nomade sans personnalité politique et a suscité la création d’un Etat qui lui est inféodé (la République Arabe Saharaouie Démocratique et son incarnation militaro-politique, le front Polisario). L’horizon à long terme reste une stratégie d’expansion vers l’Atlantique. Laisser le statu quo territorial perdurer au profit du Maroc reviendrait, pour le régime algérien, à s’infliger une irréparable défaite. Un blocage et un vrai casse-tête, au total.


La tension autour du Sahara occidental s’est emballée, le 1er novembre, après que, dans la zone tampon du poste-frontière de Guerguerat (extrême-sud), trois chauffeurs algériens ont été tués par un tir marocain sur un convoi saharaoui. L’opération était destinée à rétablir le trafic routier vers la Mauritanie, coupé par les indépendantistes. Cet accroc au cessez-le-feu entre les deux camps, établi en 1991 a dégénéré. En réaction, le Front Polisario a décrété l’état de guerre contre le Maroc. Les deux puissances régionales se suréquipent en armement ce qui les pousse à aller plus loin que leur confrontation par ‘’proxy’’ (les Saharaouis). L’affrontement des deux armées pourrait devenir direct. Alger s’acharne à agonir le royaume voisin de sa furie extrême : ‘’bombardement barbare, terrorisme d’État, crime appelant châtiment’’, etc. Le ton est guerrier.


Le Maroc fait profil bas, mais ne lâchera rien : le Sahara occidental « n’est pas à négocier », a froidement rappelé le roi Mohammed VI, le 6 novembre. ‘’Si l’Algérie souhaite entraîner la région dans la guerre, à coups de provocations et de menaces, le Maroc ne suivra pas », indique-t-on dans son entourage. La montagne de ressentiment qui oppose les deux pays est faite de multiples contentieux et d’une détestation existentielle. L’un des griefs algériens – et non le moindre – résulte de l’initiative prise par l’ex-président américain, Donald Trump, de reconnaitre la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental (elle a été confirmée ensuite par Joe Biden) en contrepartie d’une reconnaissance diplomatique d’Israël par Rabat. Pour Alger, ce marchandage était un double coup de poignard dans le dos. Les relations diplomatiques avec le Maroc ont été rompues, le 24 août, à titre de représailles. La colère algérienne ne connaît plus de limite depuis lors et elle incrimine le royaume voisin à tous propos : soutien à la ‘’subversion ‘’ en Kabylie, incendies géants de l’été 2021 (déclenchés par des ‘’agents marocains’’), violation de son espace aérien (fermé le 22 septembre). Plus baroque, le 31 octobre, Alger a aussi fermé le gazoduc reliant ses sites d’exploitation à l’Espagne et au Portugal. Les conduits qui passe par le territoire marocain et fournissent l’essentiel de son approvisionnement au voisin exécré.


La punition algérienne a ouvert une guerre de l’énergie, qui affecte directement l’Europe du Sud et appauvrit aussi le pays-fournisseur. Où s’arrêtera la folie vengeresse ? Il y a vraiment un point chaud au Sud de l’Europe et l’UE doit se préoccuper d’urgence à tasser ce conflit absurde où toutes les parties se retrouvent perdantes.

* 29 octobre – Egalité des chances pour les futurs petits français.

Selon les données de l’étude PISA [Programme international pour le suivi des acquis], en 2018, il y avait 14,3 % d’enfants dits « d’origine immigrée » en France. Parmi eux, 9,6 % ont des parents nés à l’étranger, et 4,7 % sont eux-mêmes nés à l’étranger et arrivés en France au cours de leur enfance.

En France, la répartition des élèves dans les écoles est basée sur un système de carte scolaire qui dépend du lieu de résidence. Comme certains quartiers sont fortement ségrégués, les élèves issus de l’immigration ont tendance à être regroupés dans les mêmes établissements. Sur le volet de la ségrégation scolaire, la France se situe dans la moyenne de l’OCDE, au même niveau que les Pays-Bas ou encore la Belgique, qui ont une histoire migratoire proche de la nôtre. En revanche, l’Allemagne, qui a aussi une histoire et un profil de population immigrée similaire à l’hexagone, fait bien mieux. l’insertion se fait principalement par l’école et, s’agissant des jeunes, c’est un plus pour la cohésion sociale et pour l’économie. Le problème est que, contrairement à ce que beaucoup croient, l’immigration a fléchi de 30 % au cours des deux dernières années. Le  »grand remplacement » se passerait-il ailleurs ?

Oui, dans les pays du Sud !

* 26 octobre – Transition de dictature à dictature

Coup de projecteur désabusé sur le Soudan : c’était le dernier pays du monde arabe à avoir accompli une révolution populaire pour secouer le joug d’un pouvoir militaire corrompu et teinté d’islamisme radical. En 2019, le dictateur Omar Al Béchir avait été renversé, avec la connivence d’une partie de l’Armée, et la population soudanaise était massivement dans la rue à réclamer ses droits et libertés ainsi qu’un gouvernement civil élu. Depuis plus de trente ans, aucune élection n’a pu se tenir. On ne pouvait que sympathiser avec ces citoyens déterminés, bien organisés et mûrs sur le plan démocratique …

Comme dans tous les pays arabo-musulmans animés de cet idéal en 2011 et après, la boucle s’est soudain refermée : retour dramatique au point de départ. Un nouveau dictateur militaire a confisqué les rennes du pouvoir. Le général Abdel Fattah al-Burhan, patron de l’Armée de Terre, s’assoit, hautain, sur le trône de Béchir, dissout le gouvernement, l’instance de la transition politique (Conseil de souveraineté), suspend la législation, arrête les ministres civils et fait tirer sans état d’âme sur les manifestants civils défendant les promesses de transition démocratique qui leur avaient été faites (à l’horizon 2023) . Ces promesse, au Soudan comme ailleurs, sont trahies.

La  »transition politique » n’est, au fond, qu’une façon d’habiller le rapport de forces, de la part des acteurs politiques qui détiennent les fusils et une mainmise sur l’économie. On s’est demandé, dès la conclusion d’un compromis de coexistence et de partage transitoire du pouvoir entre civils et militaires, si ces derniers ne succomberaient pas bientôt à la tentation de récupérer la mise, en totalité. C’est fait désormais et le risque a été pris de susciter une légitime résistance populaire, peut-être un conflit civil, et de faire retomber le pays dans l’ornière de l’arbitraire et des violations massives des droits humains. Les généraux soudanais ont tout à redouter d’un progrès de l’Etat de droit : ils ont suscité et soutenu des formations ‘’paramilitaires’’, tels les Janjawids, qui n’avaient d’autre mission que de piller et de massacrer les populations non-arabes du Darfour et d’autres régions. Eux-mêmes ont directement commis de nombreux méfaits en rapport avec ces génocides et ils n’auraient guère de chance de s’en tirer indemnes face à une cour de justice indépendante.

Quelle frustration que le système international doive s’en tenir à des condamnations verbales et à des réunions sans effet à New York ! La Ligue arabe, pas plus que l’Union africaine n’y feront rien. Ceux qui en Occident s’effarent de l’augmentation, dans le monde entier, des flux de populations menacées chez elles, devraient foncer sur Khartoum avec des filets pour embarquer les coupables vers la Cour pénale internationale de La Haye. Un conseil un peu fou, mais il y a urgence.

* 22 octobre – Navalny, quel bonhomme !

Un sentiment de reconnaissance envers le Parlement européen. Les députés de Strasbourg ont attribué leur prix Sakharov à l’incroyable Alexeï Navalny, l’indestructible opposant à Vladimir Poutine et à sa nomenklatura brutale et corrompue. C’eût été une faute politique l’oublier de la distribution des trophées attribués aux défenseurs des libertés. Sans minorer les grands mérites des deux journalistes récompensés du Prix Nobel – dont un russe lourdement confronté à la censure – il faut bien reconnaître que leurs cas ne sont pas aussi emblématiques que la résistance, ou plutôt la survie du M. Propre russe à une invraisemblable suite de persécutions étatiques et de tentatives de meurtre sur sa personne. Il a parfaitement démonté les mécanismes mafieux d’un système de pouvoir qui ne ses contente plus d’être seulement totalitaire et policier. Soljenitsyne, Sakharov, Navalny…, le système russo-soviétique n’a cessé de s’enfoncer dans une cruauté absurde à l’égard de ceux qui pensent (alias dissidents).

Absent des contrôles judiciaires auquel il était soumis, empêché pour cause d’assassinat sur sa personne, Navalny est, à nouveau incarcéré pour avoir échappé à une mort voulue par l’Etat. De retour en colonie pénitencière, il est comme toujours séparé des siens, brutalisé et humilié par ses geôliers et même soumis, huit heures par jour, à un lavage de cerveau à grande absorption de documentaires de propagande ridicules. S’il est certain qu’il ne se convertira jamais au poutinisme, une incertitude plane sur sa l’évolution de sa santé mentale comme physique. Qui sait le sort que le système lui réserve ? Certes, on connait mal ses convictions politiques, au-delà d’un nationalisme flamboyant de sa croisade contre la corruption du pouvoir. Peu importe d’ailleurs, puisque son héroïsme ainsi qu’ une excellente aptitude à communiquer en ont fait un héros connu de tous. Il incarne puissamment un cheminement de libération pour la société russe.

Ses tortionnaires n’ont rien trouvé de mieux que de copier le traitement infligé au voyou du film Orange mécanique (lui faire flasher dans les yeux des images insoutenables). Puéril et cruel. Il ne faut pas laisser ces sbires faire de lui un Liu Xiaobo russe. Le prix Nobel chinois était trop intelligent, trop lettré et trop sage pour pouvoir rester en vie, face au Parti. Au bout d’une longue agonie en prison, privée de soin, on l’a poussé vers la mort sans avoir à l’exécuter précisément. Navalny doit, lui, retrouver la liberté avant qu’on l’ai détruit. C’est là une responsabilité incombant à ses concitoyens. Chez beaucoup d’entre eux, l’Occident (décadent, etc.) n’a pas bonne presse. Pourtant, autour d’un personnage aussi exceptionnel, une convergence Est-Ouest paraît encore possible. Travaillons y !

* 21 octobre – Fixation fiscale

En juillet dernier, un accord fiscal ‘’historique’’ a été finalisé au sein de l’OCDE. Le G 20 en avait pris l’initiative dans la phase de la sortie de la crise de 2008 et la France était énergiquement à la manœuvre. Cet instrument opposable aux entreprises comme aux Etats était destiné à remettre un peu d’ordre dans la fiscalité des multinationales. Le renfort apporté par l’administration Biden permettait enfin de s’attaquer à l’évasion fiscale des entreprises multinationales (aux chiffres d’affaires supérieurs à 750 millions $), évasion rendue possible par la complicité ou complaisance de certains Etats.

Le ministre français de l’économie avait accueilli le texte initial sans excès d’enthousiasme. L’objectif fixant à 15 % le taux de fiscalisation minimum ne constituait qu’un ‘’premier pas’’, marquant la fin des pratiques d’optimisation excessives et parfois même d’exemption douteuses. Chacun paierait l’impôt là où il accumule ses dividendes. D’après la commission indépendante pilotant le projet, ce seuil permettrait aux Etats de récupérer quelque 240 milliards $ de recettes supplémentaires. Peut-être 30, pour le fisc français : c’était déjà pas mal ! D’ici l’adoption formelle de l’Accord, Paris devait faire lobby (un peu seul, on s’en doutait) pour rapprocher la fixation du plancher d’imposition de son propre barème (30%). Mission impossible, on l’a bien constaté lors des cérémonies de signature . On s’est surtout félicité des conséquences politico-éthiques du texte : les pratiques les plus inéquitables de dumping fiscal seraient dorénavant assimilées à de l’évasion pure et simple et deviendraient donc répréhensibles par la Loi. Pour toute multinationale, le régime commun deviendrait la déclaration à l’Etat de prérogative fiscale, des dividendes réalisés sur les marchés où elle opère. Elle s’en acquitterait sous sa raison sociale consolidée – incluant toutes ses filiales concernées.

Le renouvellement de fond de la fiscalité transnationale a été acté, 8 octobre, par la signature de 136 pays, en soi une petite révolution mondiale, mais malheureusement un peu au rabais. A cette échelle de participation, en effet, des concessions importantes ont été consenties au consensus de tous les signataires. Il y a donc des déceptions. Tout d’abord, la réforme ne s’applique, dans sa phase initiale, qu’aux 100 multinationales les plus puissantes et ne couvrira pas l’ensemble de leurs bénéfices. Les recettes fiscales attendues se limiteront donc à 100 mds $. C’est une reculade manifeste.. De plus, les parties à l’accord doivent égaliser leurs prélèvements sur les firmes du type GAFAM, Washington ayant exigé le désarmement des taxes préexistantes. Il y a là quelque chose inaccompli. Certaines recettes – comme pour les produits du sous-sol – sont déliées du lieu où elles ont été réalisées. Toute une gamme de dérogations autorise les Etats à prélever moins de 15 % des bénéfices d’une entreprise sur leurs territoires. Ceci signifie aussi que les autorités fiscales des pays du Sud ne doivent pas espérer de cette nouvelle norme mondiale des recettes substantielles pour leur développement en retour des investissements qu’elles accueillent. On aura rendu les paradis fiscaux un peu moins attrayant. Pour autant on ne les fera pas disparaître. En France même, les tolérances légales à l’égard de formules innombrables et complexes d’optimisation fiscale créent un flux permanent d’évasion des entreprises à l’impôt. Le manque à gagner pour le fisc français serait, selon le compte fait par certains médias, supérieur aux bénéfices attendus de la réforme mondiale. Le conservatisme et la multiplicité des contribuables bénéficiaires rend les pôles de résistance sociale incontournable. Il est vrai que toute progression en la matière se fait ‘’pas à pas’’.

* 20 octobre – De droit souverain…

Les relations entre Bruxelles et la Pologne sont acerbes depuis plusieurs années. La réforme polonaise de la justice polonaise a été vertement critiquée par la Cour de justice de l’Union européenne. Le tribunal constitutionnel polonais a répliqué en estimant, le 7 octobre que la constitution polonaise était  »incompatible avec certains traités européens » et que les compétences de l’Union européenne n’étaient pas établies en matière d’État de droit. L’Europe à laquelle Varsovie a adhéré serait pire qu’incomplète : juridiquement infondée.

Le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki et le parti au pouvoir, le PIS, ne cachent pas leur volonté ‘’souveraine’’ de garder la main sur une justice nationale aux ordres de leur gouvernement. C’est un rejet frontal des principes de droit sur lesquels a été établie l’Union européenne et que chaque Etat-membre est censé faire siens, notamment la Pologne depuis mai 2004. La Cour suprême polonaise est nommée essentiellement par le président polonais. Les juges aussi. Les membres de l’instance disciplinaire de la Cour sont désignés par le gouvernement, lequel détient aussi le pouvoir de révoquer les juges. Les Polonais justifient cette soumission servile de leur pouvoir judiciaire à l’Exécutif par la nécessité d' »épurer » la magistrature des communistes encore présents, un curieux prétexte idéologique d’un autre temps.

L’Union ne peut accepter sa ‘’délégitimation’’ par un Etat-membre en pleine dérive autoritaire. Elle a donc suspendu l’accès du plan de relance économique polonais aux fonds mobilisés par l‘Union pour la sortie de crise, dans l’attente d’une conformation de Varsovie aux règles du droit. Mateusz Morawiecki, s’est bien sûr insurgé contre ce qu’il estime être un chantage. La Hongrie campe également sur des positions populistes, anti-européennes et elle a subi la même mise en garde. En fait, la césure paraît plus tranchée que jamais entre une Europe occidentale traumatisée par le Brexit et en recherche de réassurances dans ses valeurs fondatrices et, face à elle, le flanc oriental de l’Union  tenté par le souverainisme et essentiellement sensible aux aides économiques que celle-ci lui apporte.

Les institutions de Bruxelles ne peuvent, par construction, que s’opposer à une dérive qui fragilise tout l’édifice européen. Ursula von der Leyen s’est exprimée hier, sans ambiguïté, devant le Parlement européen sur la crise de l’état de droit le en Pologne et la primauté du droit européen. Elle n’a laissé aux contestataires aucune autre porte de sortie qu’un maintien du plein effet des Traités et de leur primauté  sur les législations internes. La question possède de fortes incidences ‘’identitaires’’. Elle n’est pas fortuite, elle ressurgira forcément.

A la base, 80% des Polonais restent pourtant favorables à un maintien dans l’Union européenne. Le jeu tactique du gouvernement autour d’un hypothétique ‘’Polexit’’ – solution logique à l’incompatibilité présumée – risquerait fort de faire tomber celui-ci aux prochaines législatives, ce qui devrait permettre de rétablir l’harmonie politico-juridique avec l’Union. Ce serait à la fois un traumatisme et une clarification salutaire. Mais Premier ministre polonais n’est plus aussi droit qu’auparavant dans ses bottes. Il semble chercher quelque biais ambigu pour rentrer dans le rang, sans perdre la face. Il a ainsi écrit à tous ses homologues européens qu’il pourrait accepter que les textes européens soient supérieurs aux lois polonaises (ce qu’il ne croit pas), mais qu’il ferait face alors à un problème constitutionnel qu’il n’est pas à même de régler.

Dans ce genre de cas, on convoque des élections générales. Le peuple polonais n’est-il pas souverain chez lui ?

* 6 septembre – Le volet américain de la disgrâce afghane

Comment réagis l’Amérique face au gâchis afghan : pas une défaite ? Certains éditoriaux l’affirment. On pourra effectivement pointer du doigt le fait que l’armée américaine n’a pas été taillée en pièces. Certes. Elle est partie parce qu’elle ne savait plus à quoi elle servait, ne réalisait plus aucune mission et avait mieux à faire en pivotant vers l’Extrême-Orient et vers la stratégie indopacifique, plus prioritaire. Cette guerre négligée n’a pas fait beaucoup de morts parmi les envahisseurs : 2300 ‘’seulement’’ (26.000 pour l’expédition russe de 1979) et son coût purement militaire aura été supportable pour l’économie étasunienne, mais elle a détruit sa propre légitimité morale.Tout est question d’angle de vue : plus on s’écarte de l’optique des capacités militaires et des choix tactiques – en fait contestables – que les états-majors vont devoir décortiquer, plus on entre dans une dimension d’absurdité et de disgrâce sur un plan d’ensemble.

L’armée américaine n’a pas été défaite (dans le sens physique), en Afghanistan, mais l’exécutif américain a failli à tous les niveaux civils et militaires et le peuple afghan va souffrir. Les choix politico-militaires ont été contradictoires, non-coordonnés et mal assumés. Ils s’avèrent désastreux, à commencer celui de s’enferrer sur le terrain social où l’ennemi n‘opérait plus. Il aurait fallu s’abstenir ou investir aussi, une bonne portion pachtoune du Pakistan, un pays nettement plus impliqué dans la menace terroriste. De même l’association aux opérations militaires de seigneurs de la guerre obscurantistes et de trafiquants-guerriers ethniques a compromis, dès le départ, l’émancipation citoyenne des Afghans. Comment prétendre promouvoir une accoutumance à la démocratie, dont ces alliés si peu recommandables incarnaient l’antithèse ? Pourquoi être resté, ensuite, sans mission claire, une fois Al Qaeda chassé du pays ?

Il semble que l’administration Bush ne savait pas quoi faire. Elle restait en l’Afghanistan… parce que son attention sur ce pays était faible par rapport à son obsession concernant l’Irak. Au point qu’il a fallu lancer un renfort offensif (‘’surge’’), alors que la situation d’ensemble se délitait, sans revue des plans ni réponse. En confrontation avec un monde rural profondément islamiste mais très majoritaire, les Américains ont négligé d’assurer la représentation et le rôle politique de la nouvelle classe citadine afghane, amarrée à la modernité. C’est pourtant elle qui a fait quintupler la population de Kaboul depuis l’invasion. L’accord passé avec les Talibans à Doha, en février 2020, a fait l’impasse sur cette question centrale et scellé un désastre politique : seul le retrait des troupes en bon ordre importait encore. Pendant un temps long, l’économie du pavot a prospéré de façon exponentielle, alimentant la domination des bandits éthiques et des talibans. Ce faisant, l’opium s’est considérablement diffusé dans les sociétés occidentales. En Afghanistan, il a fini de corrompre une société locale submergée de dollars. Ces citadins ont finalement été abandonnés dans une posture de traitres face aux nouveaux dirigeants talibans, lesquels avaient réussi à incarner à leur avantage le nationalisme et la justice. Le retrait était voulu et planifié de longue date, mais rien ne s’est passé comme prévu. Les derniers jours, mal gérés, ont tourné à la débâcle politico-humanitaire, devant des caméras qui ont fixé la tragédie dans tous les esprits. On oubliera les circonstances précises du fiasco mais les images tragiques saisies à l’aéroport de Kaboul resteront gravées longtemps.

A l’intérieur, la majorité des Américains ne voyait plus de sens à cette guerre, mais elle avait cessé de s’en préoccuper après l’exécution d’Oussama Ben Laden en 2011. Cette majorité ne croit plus qu’il soit raisonnable de vouloir changer la mentalité ou l’organisation d’autres peuples, une composante majeure de l’incompréhension entre le monde extérieur et l’Amérique ressentie depuis longtemps déjà. Mais on n’en fait pas un drame – hormis quelques ténors Républicains -, au plus un dépit. L’essentiel reste la primauté du leadership et l’avantage de prospérité face aux challengers. En fait, les Américains se focalisent bien plus sur l’état inquiétant de leur propre société clivée. C’est pourquoi Joe Biden s’oblige, avant tout, à ne pas compromettre son programme de réformes sociales.

S’exprimant au lendemain du repli précipité de Kaboul des derniers soldats américains, le président américain n’a pas admis l’énorme flop politique mais salué‘’l’extraordinaire succès’’ de la mission d’évacuation des Américains. Auparavant, le général Kenneth McKenzie avait annoncé la fin de la plus longue guerre des Etats-Unis, dans l’humiliation et le chaos. Certes, 90 % des Américains en Afghanistan, qui voulaient quitter le pays, ont pu le faire. ‘’Je n’allais pas rallonger une guerre éternelle et je n’allais pas prolonger le retrait éternel ‘’ se justifie Biden. Son rôle était d’’’achever le sale boulot’’ commencé il y a 20 ans et de tourner la page. ‘’L’obligation d’un président est de protéger et de défendre son pays […], pas contre des menaces de 2001, mais contre celles de 2021 et de demain », a-t-il encore martelé. Un cache-misère tout simplet.

Est-ce que tout cela suffit pour dresser un bilan ? En choisissant bien son angle on arrive toujours à positiver dans une perception américaine autocentrée. L’illusion impériale pourra rebondir un jour, mais s’agissant de théâtres stratégiques plus importants et ‘’mieux choisis’’ : ceux de l’Extrême Orient. L’affaire Afghane, bien qu’antérieure à l’expédition en Irak, s’effacera comme mineure et négligeable. Les Alliés resteront avec leurs doutes quant à la fiabilité des engagements américains. Il y a de quoi ! Pour ce qui est des ‘’petits’’ pays troublés, il est probable que, dorénavant, on y repensera deux fois avant de prétendre les transformer à grands renforts de ‘’nation building’’. Ca ne marche jamais et on le sait.

Après 1975, on avait parlé d’un syndrome vietnamien, à l’origine d’une crise de confiance générale. Le pays rencontrait alors de sérieuses difficultés économiques pour la première fois depuis 1945. Rien de tel aujourd’hui et, qui plus est, la conscription des jeunes par tirage au sort a disparu. Les guerres lointaines sont devenues l’affaire des politiciens et des militaires professionnels ‘’payés pour ce faire’’. Le repli afghan n’annonce pas, cette fois-ci, un déclin massif de la puissance américaine dans le monde mais il pose la question de son emploi futur. Sortira-t-on de la confrontation primaire des mâles dominants entre les grands gorilles de la forêt globale ?

L’Ours Géo estive en août

Août, c’est le vide sidéral. Géo ne va pas rédiger ses brèves pour ses rares lecteurs encore sur le turf. Vous savez bien que notre plantigrade à lunettes n’hiberne jamais (il reste seulement au chaud). Alors, il estive, le temps de se ressourcer, d’approfondir sa pensée et de ressurgir plein de peps, en septembre. Du fond de son hamac, il vous souhaite du bonheur géopolitique, tant que le fond de l’air voudra bien tourner rond.