Les proto-Etats et leurs besoins en armement

Trop primitif, un proto-État ne réunit pas, par définition, toutes les caractéristiques propres aux États modernes. Le terme est utilisé par les historiens pour désigner une organisation politique et sociale intermédiaire entre l’organisation de type communautaire (clans, tribus, chefferies, royautés pré-étatiques, etc.) et l’organisation politique de type étatique. Sa reconnaissance par la communauté internationale n’est que partielle, le plus souvent en raison de relations et de soutiens extérieurs conflictuels ou de comportements perçus, par d’autres Etats, comme hors-la-loi.  Le concept n’est pas nouveau mais il  gagné en importance sur l’échiquier géopolitique et mérite une rubrique dans ce blog. Voici un emprunt fait à Patrick Michon, un haut-fonctionnaire spécialiste reconnu de géopolitique et pour moi, aussi un voisin amical. L’article est publié dans le n° 202 de la Revue de la Défense nationale  »– Les proto-États – et leurs besoins en armements – » Patrick MICHON

 »1- Un État est reconnu comme tel par le droit international dès qu’il remplit quatre critères principaux :

– disposer d’un territoire défini, d’une communauté humaine, d’un gouvernement, et des relations diplomatiques avec d’autres États. D’autres références de souveraineté s’y ajoutent :

*Une symbolique : drapeau, hymne, armoiries, monnaie, poste, timbres, décorations ;

* Un corpus de lois et règlements, y compris des codes judiciaires et civils ;

* Un système de recouvrement d’impôts et taxes ;

* Des forces armées de sécurité, Armée et Police, Gendarmerie pour assurer la sécurité, voire lasurvie de l’état et de la population et qui disposent ainsi de la violence (légitime?) ;

Les proto-États, dont les structures sont trop incomplètes pour être qualifiées d’État, naissent à la suite de rebellions contre une autorité centrale. Soit le proto-État achève son développement et devient un État reconnu comme tel par la communauté internationale, soit il dépérit et est réintégré de gré ou de force dans la structure étatique dont il voulait se séparer. Pour s’imposer dans leur quête d’indépendance, ils doivent impérativement équiper leurs forces armées des matériels nécessaires. L’approvisionnement de ces armes reste complexe, et est de plusieurs niveaux :

* La plus fréquente est la récupération, le vol, l’achat d’armes aux déserteurs de son adversaire ;

* L’achat, car certains pays, que nous pouvons qualifier de  »voyous », parmi lesquels ont figuré la Corée du Nord, l’Iran, le Soudan, livrent contre finance des armements à qui le veut.

* Les dons de matériels par des pays soutenant (directement ou non) ces proto-États, éventuellement associés à l’envoi de militants ‘volontaires’ ;

* Plus récemment, la militarisation de matériels civils ; Il est facile de transformer des drones de loisir ou de travail aérien en drone kamikaze. Les pesticides peuvent eux être modifiés en armes chimiques.

* La mise en place d’une amorce d’industrie de défense. Cette proto-BITD peut être à même d’effectuer la fabrication d’armes individuelles, de véhicules blindés légers, de vedettes rapides et (rarement) le maintien en condition d’une proto-force aérienne. Les difficultés d’approvisionnement des proto-États en armement sont souvent la raison de leur destruction.

– Quelques exemples (non limitatifs) de proto-États, et  leurs sources d’armement :

En Europe, la dislocation de l’Union Soviétique en 1991 a conduit à la création de nombreux états aux frontières héritées de celles définies dans les années 1920 par Iossif V. Jougachvili, Commissaire aux nationalités de l’URSS, plus connu sous son pseudonyme de Staline. Les frontières des républiques ont été sciemment définies de façon que toute ethnie soit répartie sur le territoire de plusieurs républiques; Aucune république ne soit peuplée d’une seule ethnie; Une ethnie majoritaire dans une république soit indirectement contrôlée par des ethnies hostiles; soit pour des raisons culturelles, civilisationnelles ou historiques. Les indépendances ont réveillé ces antagonismes, aboutissant à plusieurs proto-États.

*Aux dépens de la Géorgie, mais avec le soutien de la Russie, ont été constitués la République d’Abkhazie et la République d’Ossétie du Sud (ou Alanie). De même les Républiques Populaires du Donetsk et de Lougansk servent de moyens de pression de la Russie sur l’Ukraine. La République du Haut-Karabagh a été détaché de l’Azerbaïdjan par des milices pro-arméniennes. Ces proto-États reçoivent leurs armements de leurs parrains russes ou arméniens. La République Moldave du Dniestr (Pridnestrovie ou Transnistrie) coincée le long du fleuve Dniestr entre la Moldavie et l’Ukraine, nous intéresse particulièrement, c’est un arsenal oublié lors du démantèlement de l’URSS, fournissant dans les années 90 tous les armements (essentiellement terrestre), notamment à destination des Balkans lors des guerres de l’ex-Yougoslavie. Si actuellement 20.000 tonnes d’armement (désormais largement obsolète) y restent stockées, ces activités ‘commerciales’ seraient aujourd’hui terminées.

* La République Turque de Chypre du Nord (RTCN) est un proto-État, dont l’origine en 1974 est l’Opération Attila menée par la Turquie. Celle-ci favorise l’installation de ‘colons’ anatoliens pour augmenter la population turque face à la majorité grecque repliée au Sud de l’Île. Le conflit est gelé depuis 45 ans, la Turquie assure directement la défense de la RCTN face à la République de Chypre.

* Le Kosovo était constitué en proto-État depuis 1990. En 1997, l’UCK, ou Armée de Libération du Kosovo, profite du pillage des arsenaux albanais pour s’équiper et entreprendre une campagne de guérilla contre l’armée et la police serbes. La répression serbe provoque une insurrection massive. Craignant une extension du conflit, les pays occidentaux interviennent, et justifient une campagne de bombardement massif sur la Serbie par un prétendu plan serbe « Fer à Cheval » de purification ethnique anti-kosovar, un faux préparé par la Bulgarie et avalisé par l’Allemagne. L’OTAN oblige la Serbie à quitter le Kosovo, qui est mis sous l’administration des Nations unies, avant de déclarer en 2008 une indépendance unilatérale. Voici un exemple de proto-État devenu un état indépendant, reconnu par 93 pays, même s’il n’est toujours pas admis à l’ONU.

* La Catalogne sera t’elle le prochain proto-État européen ? D’autres mouvements centrifuges pourraient survenir en Ecosse, en Flandre, au Pays Basque, ….

En Afrique également les pays dont les indépendances ont été obtenues entre 1950 et 1965 n’ont pas échappé à la malédiction des rebellions.

* La République Sahraouie ou Sahara occidental était une colonie espagnole revendiquée à la fois par le  Maroc et par le Front Polisario qui y proclame en 1976 la République arabe sahraouie démocratique (RASD). L’objectif du Polisario, soutenu par l’Algérie qui utilise ce différent comme un abcès de fixation, est l’indépendance totale du Sahara occidental. Il en découle une longue guerre des sables, le Maroc s’abritant derrière un Mur de sable devenu la frontière de facto. Le conflit est gelé depuis un cessez-le-feu en 1991. Le Maroc contrôle et administre 80 % du territoire, le Front Polisario contrôle les 20 % restant. L’armement du Front Polisario provient de prises de guerre sur les Forces Armées Royales marocaines, dont des chars Kürassier SK 105, et aussi des ‘dons’ de l’Algérie, dont des missiles anti-char et surtout anti-aériens, afin de faire face à la maîtrise de l’air de l’Armée marocaine.

* Le Somaliland est un cas de proto-État plutôt réussi. Anciennement britannique, le Somaliland devenu indépendant en juillet 1960, et reconnu comme tel par une trentaine d’États, le Somaliland fusionne avec la Somalie ex-italienne pour former la Somalie. Une rébellion qui y éclate au début des années 1980. est brutalement réprimée, occasionnant 50.000 morts, 500.000 réfugiés, sur un million d’habitants. La seconde indépendance, proclamée le 18 mai 1991, n’a jamais été́ reconnue par la communauté́ internationale. Aujourd’hui, la démocratie semble implantée au Somaliland, avec une société civile pauvre, mais relativement apaisée, et des élections libres. Le proto-État doit sa survie à la récupération des armes sur l’armée de la Somalie, qui est devenu un état failli depuis le coup d’état de 1991, et qui demeure dans un chaos permanent. Dans cette situation, tout se vend, tout s’achète, et surtout les armes individuelles, en particulier les Kalachnikovs devenues emblématiques. Les milices rivales qui règnent n’ont aucun scrupule à alimenter les provinces sécessionnistes, la Somaliland ayant inspiré d’autres régions, dont le Puntland. Intéressés par la pérennité du proto-État, les Émirats Arabes Unis (EAU), ont signé avec le Somaliland en 2017 un accord prévoyant la construction dans le port de Berbera d’une base navale et aérienne sur 25 ans. En contrepartie, les EAU fournissent au Somaliland avec une aide militaire.

* Boko Haram, qui était à l’origine une secte hostile à toute influence occidentale, est un devenu mouvement insurrectionnel terroriste salafiste originaire du nord-est du Nigéria, et s’étendant désormais dans les pays voisins limitrophes du Lac Tchad (Niger, Tchad, Cameroun). Si Boko Haram a pour objectif d’instaurer un califat à l’image de Daesh, il n’a cependant pas dépassé le stade d’une rébellion, et ne peut encore être considéré comme un proto état. Le vol ou même l’achat des armes aux forces armées des pays qui le combattent sont les sources d’armement de Boko Haram.

* L’État du Katanga est le nom pris par la riche province du Katanga, déclarant unilatéralement son indépendance vis-à-vis de la République démocratique du Congo, de deux semaines après l’indépendance de celui-ci. Pour assurer la protection de ses nombreux ressortissants présents dans la province, la Belgique reconcentre des troupes au Katanga. Moïse Tshombe, le dirigeant du nouvel état, s’appuie sur la puissante Union minière du Haut Katanga (UMHK) et sur l’aide militaire et logistique belge. Les sécessionnistes bénéficient également du soutien peu discret de la France, et de l’appui de la Fédération de Rhodésie-Nyassaland. L’État du Katanga émet sa monnaie, créé sa police, et se dote des symboles d’état, dont un drapeau, une constitution, une monnaie. L’État du Katanga garde de nombreux cadres techniques et conseillers belges, et renforce la Gendarmerie katangaise en faisant appel à̀ des mercenaires européens. Les moyens en armes lui sont fournis par la Belgique et la France, y compris trois Fouga Magister (ex-Belge) armé de mitrailleuses qui lui assure momentanément la maitrise du ciel. Cependant, l’État du Katanga ne sera jamais reconnu par l’ONU, car les deux superpuissances del’époque, États-Unis et URSS, se retrouvent sur une doxa anticoloniale. Le Conseil de sécurité des Nations unies demande le retrait des Belges et des mercenaires européens.

Le 21 février 1961, le Conseil de Sécurité́ de l’ONU décide d’envoyer des casques bleus afin de «rétablir l’ordre au Congo ». À la fin de l’année, l’armée gouvernementale congolaise et les troupes de l’ONU (Suède, Inde et plus de 20 autres pays) lancent une offensive. Le Secrétaire Général de l’ONU, Dag Hammarskjöld, trouve la mort dans un accident d’avion assez suspect. En décembre 1962, les forces de l’ONU prennent le contrôle d’Élisabethville, capitale du Katanga. Moïse Tshombe se réfugie à Kolwezi, puis se rend et obtient l’amnistie pour lui-même et ses partisans le 15 janvier.

* La République du Biafra était, entre 1967 et 1970 un État sécessionniste situé dans la partie sud-est du Nigéria, la plus riche en réserves d’or noir. Les tensions entre les différents peuples du Nigeria affectent alors gravement la vie politique de ce pays qui a obtenu son indépendance en 1960. L’année 1966 est marquée par plusieurs coups d’État sanglants. Majoritaires dans une région de l’est du pays, les Ibo répliquent à la confiscation de leurs ressources pétrolières par la proclamation de la République du Biafra le 30 mai 1967. La guerre civile commence alors, le Nigeria effectue le blocus du Biafra qui entraîne une famine dévastatrice dont sera victime des centaines de milliers d’habitants de la région sécessionniste. Les Forces Armées du Biafra sont mal alimentées en équipements par un ‘pont aérien’ famélique dont les avions cargo se posent sur des portions de route dans la forêt équatoriale, et sont des cibles faciles à l’aviation nigériane. Le Biafra dispose certes de quelques avions, pilotés par des mercenaires. Mais ces appareils, des avions légers d’entrainement sommairement armés de roquettes air-sol, ne peuvent inverser le cours de la guerre. La tragédie devient une cause internationale, où interviennent les French Doctors de MSF. La fin des combats et la signature de la capitulation du Biafra à Lagos, le 15 janvier, marque l’échec et la disparition du proto-État.

* Le 11 novembre 1965, la Rhodésie du Sud, sommé d’adopter une loi électorale donnant le pouvoir politique à la majorité indigène, proclame unilatéralement son indépendance sous le nom de République de Rhodésie vis-à-vis de la Grande Bretagne. Face à des rebellions soutenus par les pays dit de la ligne de front et par l’URSS, la Rhodésie met sur pied une véritable industrie de défense et développe, entre autres, une gamme complète de véhicules blindés protégés contre les mines, l’arme principale des guérilleros. Cette l’architecture mécanique originale de Mine Protected Vehicles (MPV) a été reprise ultérieurement en Afrique du Sud et même aux USA, soumis aux mêmes menaces en Afghanistan. La République de Rhodésie disparaitra en 1980, avec les accords de Lancaster-House, donnant naissance au Zimbabwe.

En Asie, depuis 1945, trois proto-États sont apparus, deux ont été réabsorbés dans leur structure d’origine, un seul est devenu un état.

* L’Eelam tamoul avait pour objectif de séparer de la majorité cingalaise (bouddhiste) la population tamoule (hindouiste) implanté au nord et à l’est de Sri Lanka. Le LTTE (Liberation Tigers of Tamil Eelam), branche militaire de ce proto-État a mené 5 guerres entre 1983 à 2009 à l’état central en utilisant largement une tactique d’attaques suicides. Le mouvement organisa aussi un réseau international complexe pour se financer et pour acquérir des armes. Dans les zones contrôlées par le LTTE, la création de nombreux ateliers permettait de produire des armes et des munitions certes rustiques, mais efficaces dans une guerre asymétrique. Outre une variété de mines et de grenades, ses techniciens développèrent des mortiers de différents calibres, de technologie sommaire, mais performants. Les premières générations de mortiers mettaient les garnisons gouvernementales sous pression par des tirs de harcèlement. En 1990, le LTTE déploya un nouveau modèle, le Pasilan 2000, capable de projeter des charges de 30 kilos à un kilomètre. La capacité des ateliers du LTTE s’accru jusqu’à la production de lance-roquettes multiples (LRM). Le tsunami du 26 décembre 2004 a été le tournant de la guerre, les principales bases des Tigres ayant été submergée par la vague venue de Sumatra. Cet évènement change le déroulement de la guerre, car les bases du LTTE sont dévastées par la vague, et les forces du Sri Lanka reprennent l’avantage sur le LTTE, définitivement vaincu en 2009.

* Aceh, la région la plus au Nord de la grande ile de Sumatra, a été aussi un proto-État de 1976 à 2005, dont les motivations étaient essentiellement religieuses. A l’indépendance de l’Indonésie en 1949 Aceh obtient un statut de province autonome, mais le caractère non-islamique de la république d’Indonésie est rejeté par une population très attaché à un Islam rigoriste. En 1976, le Mouvement pour un Aceh libre (Gerakan Aceh Merdeka) est fondé. En 1990, le gouvernement indonésien du Général Suharto déclare Aceh « zone d’opérations militaires », et le cycle rébellion-répression fait au minimum 9.000 morts. Cette révolte ‘du pauvre’ se fait en utilisant des moyens primitifs, ‘coupe-coupe’, Engins Explosifs Improvisés (EEI) et ‘kalachnikovs’ pris sur les troupes indonésiennes peu motivées, voire acquis à des déserteurs. Avec la chute de Suharto en 1999, l’Indonésie pense pouvoir régler ce conflit qui ensanglante la province depuis 1976 en acceptant l’introduction de la charia en Aceh, mesure populaire. Mais c’est le tsunami de décembre 2004 qui ici aussi permet de « pacifier » la province rebelle.

* Le Timor-Oriental (ou Timor Este) est la partie orientale de l’Ile de Timor. Originellement Timor Este était une colonie portugaise durant près de quatre siècles, jusqu’à la révolte des œillets qui amorça la fin de l’empire colonial portugais. L’Indonésie, avec le soutien des USA, profita de ces évènements survenus à Lisbonne, envahi le territoire en décembre 1975, et l’annexe en 1976. L’invasion indonésienne et la violence de sa prise de contrôle sont responsables de 100.000 et 200.000 morts, sur une population totale d’un million d’habitants. La révolte qui suivi aboutit à un proto-État. Celui-ci, conscient de la disproportion des capacités militaires, utilise d’avantage l’action diplomatique que la lutte armée, qui comme à Aceh, est technologiquement primitive, machettes et fusils de chasse. Profitant des troubles politiques en Indonésie, l’ONU impose et organise un référendum d’autodétermination en août 1999 aboutissant à la pleine indépendance du Timor Este en 2002, qui devient dès lors un état de plein droit !

Conclusion :

Les proto-États, pour survivre et se développer jusqu’au statut d’Etat doivent impérativement assurer leur sécurité sur les frontières revendiquées. L’accès à des sources sûres d’armement leur est indispensable, Mais la création d’une industrie de Défense (proto-BITD) est délicate, hors la militarisation d’équipements civils. De ce fait, l’appui (discret ou non) d’un pays étranger reste nécessaire, mais il n’est pas suffisant pour que le proto-État atteigne ses objectifs ! ».

Notes du blog : avant de créer un proto-Etat dans son jardin, bien se renseigner sur les précédents. Faire du tourisme dans un proto-Etat expose à des complications.

L’Année passée, pour vous mettre en pétard !

Voilà encore une idée tordue. Depuis avril, on s’est embêté, moi et l’autre, à tenir au quotidien, la quintessence philosopho-géopolitique de l’actualité terrienne. Notre dispositif furtif de reconnaissance faciale l’indique sans aucun doute possible : tu as généralement snobé notre rubrique « Brèves du jour » et ses révélations exclusives, lui préférant les grands médias : 2,07 lecteurs fidèles, en incluant l’Ours et moi-même !

Alors, on ressert la sauce, pour que tu puisses, cher lecteur, vérifier à quel point nos prophéties étaient justes, en particulier au niveau philosophique. A la fin de chaque période de décryptage du monde, un lien hypertexte renvoie aux mois précédents. Pour qui parviendra au bout, un abonnement gratuit pour les dix prochaines décennies ! Vous voilà fin-prêt pour 2020: portez-vous bien !

La rédaction plantigrado-cromagnonne du blog

Bonne Année, en faisant gaffe quand même !

Brèves (Le point géopolitique du jour)

* 31 décembre – Bévue de la Saint Sylvestre. En réponse à une attaque terroriste contre une base américaine en Iraq, Washington lance des bombardements massifs mal-ciblés, provoquant de nombreuses victimes civiles. Pour la rue irakienne, déjà remontée contre ses dirigeants de Bagdad et contre l’Iran, c’en est trop. L’Amérique se disqualifie. Son ambassade est assiégée par la foule.

* 30 décembre V2 en cadeaux. Pyongyang a promis à D. Trump un « cadeau de Noël », du style « test de missile stratégique longue portée ». Kim Jong-un a adressé aux Etats Unis un ultimatum d’ici la fin de l’année, pour qu’ils changent d’attitude à l’égard de l’arsenal nucléaire de son pays. Sans rapport : à Moscou, on vante la mise en oeuvre de « l’arme absolue » :  l’Avangard, qui vole à Mach 20 et jusqu’à Mach 27, serait capable de changer de cap et d’altitude. Selon M. Poutine, il pourrait contourner tous les systèmes antimissiles existants. Si vous dites « relance de la course aux armements », vous êtes un Poutinophobe primaire. On attend de vous que vous ayez la trouille, c’est tout.

* 29  décembre Idlib (Syrie) : un collectif citoyen s’exprime dans Le Monde. Extraits: « Au nord de la Syrie, un déluge de bombes s’abat sur des millions de civils rassemblés dans la région d’Idlib. Ces déplacés (…) ont fui les affrontements qui ravagent la Syrie depuis 2011, ou ont été conduits de force dans cet espace devenu piège de masse. Ce ne sont pas des victimes collatérales : ils sont visés comme tels par le régime. Ils se retrouvent pris au piège entre les djihadistes et les bombardements du régime de Bachar Al-Assad appuyé par l’armée de Poutine. Des coordonnées d’hôpitaux transmises par l’ONU, l’aviation russe a fait bon usage, bombardant soixante structures (médicales)…

Nos dirigeants européens ont lâché tous leurs leviers d’action au profit de la Russie et des voisins régionaux : Iran et Turquie. Les appels à la trêve formulés publiquement par le président français à Brégançon ont été balayés en direct et tout aussi publiquement par Poutine.La non-application des décisions internationales a permis à Bachar Al-Assad de contourner les sanctions économiques en captant l’aide humanitaire, de plus en plus monopolisée à des fins claires : continuer la guerre … jusqu’à extinction totale. Le récent veto de la Russie et de la Chine à l’ONU aggrave le tout en empêchant l’aide transfrontalière. Cette débâcle est aussi la nôtre : c’est celle de notre monde, de l’idée de monde humain ». Rien à ajouter. 

* 28 décembreNouveau lâchage. D’après le New York Times, Washington se prépare à une forte réduction de son engagement militaire en Afrique (actuellement, 7 000 soldats en zone subsaharienne et en Somalie). Ce pourrait entraîner un retrait complet du Niger, du Tchad et du Mali, incluant la fermeture de la base de drones d’Agadez, au Niger. Le Pentagone préfère se concentrer sur les défis stratégiques que posent la Chine et la Russie. Après le lâchage des Kurdes de Syrie, ce serait un coup bas, porté cette fois à l’engagement de la France au Sahel. Pour certaines missions opérationnelles et pour l’encadrement du G 5, Paris reste en effet dépendant d’un appui américain. A l’heure où la jonction se fait entre le Maghreb islamique, au Nord, et Boko Haram, au Sud, le Sahel, investi par les groupes jihadistes, relève de ces « guerres sans fin » dont D. Trump veut se débarrasser. De son côté, Berlin renâcle à s’engager plus franchement.

* 27 décembrePied de nez à l’Occident. L’Iran, la Chine et la Russie engagent des exercices navals conjoints – en principe « non-offensifs » – dans l’océan Indien et le golfe d’Oman. Pendant quatre jours, il s’agit de « montrer que l’Iran ne peut être isolé ». Ces manœuvres interviennent sur fond de fortes tensions dans le Golfe, depuis le torpillage, par Washington, de l’accord sur le nucléaire iranien et le rétablissement de sanctions contre l’économie de la République islamique. L’engagement de la Chine aux côtés de la Russie traduit un durcissement collectif envers l’Occident

* 25 décembre. Douce nuit … Sainte nuit…

* 26 décembreGuerres spasmodiques. Deux attaques jihadistes das la région d’Arbinda, au Burkina Faso : nombreuses victimes civiles et militaires.

– Selon le président turc, Erdogan, le Parlement d’Ankara votera en janvier une motion décidant l’envoi de troupes en Libye. Elles interviendront en soutien du gouvernement d’union nationale (GNA), reconnu par l’ONU, face aux forces Khalifa Haftar, l’homme fort de l’est libyen, courtisé par la France. Où sont les bons, où sont les méchants ?

* 24 décembreMenaces d’apatridie. Après ce qui arrive aux Rohingyas, les 200 millions de musulmans d’Inde ont motif à s’inquiéter, de même que le Pakistan et le Bangladesh. La loi sur la nationalité, adoptée le 11 décembre, palie aux lacunes de l’état-civil indien en omettant simplement toute  »régularisation » pour les mahométans (contrairement aux autres minorités religieuses). La protestation est vive, et la répression a déjà fait 25 morts. Narendra Modi tente de se dédouaner de son virulent nationalisme hindou en « assurant » que  ceux qui peuvent prouver l’indianité de leurs ancêtres échapperont à l’apatridie (et l’expulsion ?). Mission impossible et propos hypocrites. Que reste-il de la laïcité de la « plus grande démocratie du monde » ?

* 23 décembreFacétie de l’Histoire. Mort subite du général Gaïd Salah, Chef d’Etat-major, « homme fort » du pouvoir militaire algérien. Une promotion inespérée pour le nouveau président mal élu, d’emblée libéré de son « tuteur » ? Une opportunité pour le mouvement populaire hirak ? Restez fidèle au blog pour obtenir la vraie réponse !

– La France va créer en Côte d’Ivoire une académie anti-terroriste pour l’Afrique de l’Ouest : renseignement, conduite des opérations, défense des institutions. Ce ne sera pas l’équivalent africain de l’ex-Ecole des Amériques, à Panama, mais ce ne sera pas non plus une assurance contre la torture. De son côté, Barkhane se dote de drones tactiques armés (pilotés localement) : contrôle renforcé des mouvements des jihadistes (bien !) ET possibilité d’exécuter, sans combat ni procédure judiciaire, plus d’ennemis ciblés (!) 

* 22 décembre – Emancipation. En Afrique francophone, l’Eco, indexé à l’Euro, va remplacer le Franc CFA. Les huit pays de l’actuelle zone franc en Afrique de l’Ouest couperont, dès 2020, tout lien technique avec le Trésor français. Ils géreront eux-mêmes leurs dépôts, la France n’offrant des garanties qu’en cas de crise monétaire. L’Eco pourrait à terme être assis sur un panier de devises. C’est la fin d’un anachronisme à la fois politique (rétablir un symbole de souveraineté africaine) et technique (c’est la BCE de Francfort, non la Banque de France, qui gère la devise utilisée en France). L’arrimage est redéfini mais pas rompu. La situation monétaire de l’Afrique centrale reste à préciser.

*  21 décembre Saut périlleux, yeux bandés. Westminster adopte largement la « Loi de séparation » qui formalise la demande britannique de Brexit. L’opposition s’étant effondrée, Johnson est désormais tout-puissant, même si la moitié des Britanniques ne voulaient pas de lui. Bruxelles et les pays-membres de l’UE prendront acte, sans doute avant février. Affaire classée ? Non. Quel avenir attend, en effet, le Royaume Uni, voisin malgré lui de l’UE et qui s’est enfermé dans une vision populiste à courte vue ? L’électeur -type britannique n’en sait rien et préfère ignorer les conséquences de ses choix. Avec l’année ou plus de tractations difficiles qui s’annonce pour restaurer un semblant de partenariat avec le Continent, il va, plus que jamais, haïr Bruxelles. Triste absence de sens stratégique. L’électeur européen a le droit, lui, de décrypter son futur et d’y participer.

* 20 décembre Ingratitudes  croisées. A E. Macron, déplorant l’hostilité des populations sahéliennes envers Barkhane, Mahamadou Issoufou, président du Niger, rétorque :  » Les populations ne comprennent pas que la communauté internationale se détourne de la situation dans .. le Sahel… cette absence de solidarité… elles savent sa responsabilité dans la situation actuelle. Il ne faut jamais l’oublier, c’est quand même la communauté internationale qui a créé le chaos en Libye. Ce qui se passe dans le Sahel est une des conséquences du chaos libyen !… A plusieurs reprises, nous avons demandé à ce que la force conjointe du G5 Sahel … soit mise sous chapitre VII de la Charte des Nations unies. On nous l’a refusé… que la Minusma soit placée sous un mandat plus fort, plus robuste que le maintien de la paix. Là, également, nous ne l’obtenons pas. Nous avons besoin de plus de Barkhane… de plus d’alliés. Parce que ceux qui critiquent la présence française ou la présence des alliés dans le Sahel oublient que, sans l’intervention Serval, le Mali serait aujourd’hui sous le contrôle des terroristes ! Peut-être que le Niger aussi » ! Bien vu.

* 19 décembre – « Potus » incriminé. Aux Etats Unis, la Chambre des représentants  adopte, par 230 voix contre 197, l’acte d’accusation de Donald Trump, l’homme le plus puissant du monde : abus de pouvoir et obstruction du Congrès. Le 3ème procès en destitution de l’histoire américaine s’ouvrira au Sénat, au printemps. Les Républicains font bloc derrière le président, dénonçant un « coup d’État masqué ». Pour les Démocrates, Nancy Pelosi évoque la menace que fait peser Donald Trump sur la démocratie. A ce stade, n’importe quel autre pays sombrerait dans la guerre civile. Pour le temps qu’il restera en place, quel sort, le Zeus du tweet – narcissique et outrancier dans la vengeance, comme il l’est – va-t-il faire subir au (détestable) « reste du monde » ?

* 18 décembre Méchants poissons. L’OTAN s’inquiète de l’activité sous-marine russe en Arctique, Baltique, Mer Noire et Méditerranée. La flotte du Nord, basée à Mourmansk, déploie de façon continue, dix bâtiments de ce type dont huit à propulsion nucléaire. La Mer de Barents, rendue accessible par la fonte des glaces, est particulièrement « fréquentée ». Elle ouvre la voie à des ressources naturelles auparavant difficilement exploitables.  La Norvège s’est plainte au ministre russe, S. Lavrov, de cette ruée, face à laquelle l’OTAN veut renforcer ses moyens de détection. Depuis l’annexion de la Crimée, on spécule beaucoup sur les axes de progression du nouveau « glacis » stratégique de Moscou. La démonstration de force tient, en partie seulement, à la nécessité de tester des nouveaux systèmes d’arme. En fait, l’encerclement de l’Europe n’est pas que naval : il inclut aussi un arsenal renaissant d’euro-missiles, un soutien actif aux démocratures contre les institutions démocratiques, un grignotage territorial le long de la Mer noire, la cyber-guerre, l’achat de personnalités politiques, bref la « guerre hybride ».

* 17 décembreBourbier sahélien. Les Etats Unis entretiennent la même nervosité que la France face à la dégradation de la sécurité au Sahel, où les dirigeants du G 5 échouent à « traiter les causes du conflit ». En réponse à l’appel des présidents africains à davantage de coopération internationale, Washington souligne avoir déjà fourni (en vain ?) une aide de plus de 5,5 mds, en 2017-2018. Or,  le conflit n’a reçu qu’une réponse militaire, qui reste loin de la « gouvernance inclusive » – la satisfaction des besoins essentiels – dont devrait bénéficier toutes les communautés de la Région. Suit la critique du peu de zèle du gouvernement malien à appliquer les accords de paix d’Alger, qu’il a signés en 2015.

La rogne est bien identique à celle exhalée par E. Macron, « convoquant » les présidents africains à Pau (ce sera le 13 janvier). S’aligner sur le mépris de Trump pour les Etats africains serait une erreur psychologique. Même fondée, la stigmatisation n’opère pas.

* 16 décembre1/4 bonne. Le Mécanisme inclusif du  Carbone (MIC) sera le fer de lance du Green New Deal (Pacte vert) européen. Mais, pour rendre compatible cette approche de la compensation carbone avec les règles de non-discrimination de l’OMC, le chemin va être tortueux et la contestation inévitable. Le concept, inspiré des bourses de compensation sur les marchés et aux frontières, s’appliquera aux biens massivement échangés, à contenu élevé en carbone et pas trop composites (ce serait trop complexe). Pour prévenir son contournement, il implique que les productions délocalisées hors-UE soient taxées sur leur différentiel de carbone par rapport aux mêmes produits manufacturés en Europe.

Taux de culpabilité (émissions CO2) : Europe = 9,6 % – Asie= 47,2 %, dont 29,6 % pour la Chine – États-Unis= 15 % – Amérique centrale et du Sud= 3,7 % – Afrique= 3,3 % – Moyen-orient= 6,4% – Océanie= 1,3 %.

* 15 décembrePersistance du « système ». Plus que la médiocrité de la participation, on retiendra du vainqueur de la présidentielle algérienne, Abdelmadjid Tebboune, qu’il incarne « le système » dénoncé par la population. Le général Gaïd Salah, dont il est le patron, restera l’Homme fort, autoritaire et omniprésent. Principal protecteur de l’ex-président Bouteflika, pourfendeur de la mafia des renseignements, accusateur de ses adversaires militaires empêtrés dans mille affaires de corruption, il tient le Pays et son nouveau président. Comment tournera le face-à-face de ce « système, » à la façade rénovée mais persistante, avec le mouvement Hirak, mobilisé pour un vrai changement ?

* 14 décembre Lendemain de scrutin. Au Royaume Uni, les Conservateurs modèrent leur langage europhobe, tandis que les Travaillistes, grands perdants, se déchirent (les Lib-dem disparaissant, eux, du radar). Par contraste, le SNP écossais et les catholiques d’Irlande du Nord ont le vent en poupe, ce qui laisse présager leur évolution centrifuge. A. Merkel s’inquiète de la prochaine présence aux frontières de l’UE d’un champion de la dérégulation « sauvage ». Personne ne souligne que l’étape de la renégociation de quelques 600 accords sectoriels passés entre la Grande Bretagne et l’Europe sera bien plus complexe, longue et tendue que celle de l’accord de Brexit.

* 13 décembre Verdir l’avenir. Après un jeudi noir, un vendredi vert : dans le cadre de sa perspective budgétaire 2021-2027, le Conseil européen adopte le Pacte vert anticipant d’importants moyens financiers (1000 milliards sur 20 ans ?). On attend beaucoup de la nouvelle Commission, sur ce plan. Que feront les lobbies ?

* 12  décembre Jeudi noir. Mauvaises nouvelles en cascade : B Johnson donne au Royaume Uni une majorité parlementaire écrasante pour « faire le Brexit » fin-janvier (déconfiture pour Corbyn qui partira, résistance renforcée des nationalistes écossais, jubilation de D. Trump). L’Europe va souffrir.

– Participation piteuse (39,9 %) à la présidentielle algérienne, boudée par une majorité d’électeurs qui voudraient « sortir le sérail ». Le second tour et sa suite s’annoncent houleux, ce qui impactera la France.

– 71 militaires nigériens tués par les Jihadistes à Inates. Report de la convocation des présidents sahéliens à Pau, l’intervention dans la région tournant à « un Afghanistan en Afrique ».

* 11 décembre Pax. Le prix Nobel de la Paix est remis au premier ministre éthiopien, Abi, pour son rôle dans l’apaisement du conflit avec l’Érythrée. Son homologue d’Asmara, « infréquentable », n’est pas associé à la distinction. Polémique autour du lauréat du Prix Nobel de littérature, Peter Handke. Les liens de l’auteur autrichien avec les nationalistes serbes génocidaires refont surface. Deux membres du comité Nobel démissionnent. A quoi exactement servent les prix Nobel ?

* 10 décembreJournée internationale des droits de l’Homme. Publication de l’acte d’accusation de D. Trump (obstruction du Congrès, corruption …). Comparution de Aung San Suu kyi à la Cour Pénale internationale (génocide des Rohingyas). Refus populaire, en Algérie, d’une présidentielle dans l’entre-soi des anciens notables. Très modestes résultats du sommet, en « format Normandie », sur l’Ukraine (quelques échanges de prisonniers). Quant au Proche et Moyen-orient …

* 9 décembreTractations. Journée internationale de lutte contre la corruption. Coïncidence : la Russie dénoncée par le mouvement olympique pour falsification « étatique » de ses contrôles antidopage. Le « super-manipulateur », V. Poutine, rencontre aujourd’hui V. Zelenski, son homologue ukrainien, à Paris, sous les bons offices de Mme Merkel et M. Macron. Moscou veut faire lever les sanctions mais rester au Donbass. Kiev paraît trop fragile pour faire rétablir sa souveraineté. Néanmoins, mieux vaut faire parler les chefs que les canons et l’Europe peut mieux faire que le brutal chantage de D. Trump sur le pauvre président ukrainien.

– Retour (discret) à Paris des onze jihadistes français et familles expulsés par la Turquie.

* 8 décembreConventions de Genève. A Zurich, échange de prisonniers, un contre un, entre Etats-Unis et Iran. Merci à la Suisse. C’est bien une preuve de pragmatisme entre deux Etats qui se considèrent manifestement en guerre.

* 7 décembreTrahisons à la pelle. Le lâchage des Kurdes de Syrie ne suffisait pas. C’est au tour du gouvernement afghan, installé par la coalition occidentale. Lors de son premier déplacement en Afghanistan, D. Trump confirme la reprise des négociations avec le mouvement islamiste afghan.  » Les talibans veulent un accord, et nous les rencontrons ». Quelques semaines plus tôt, Washington avait pris la décision inverse. Le porte-parole taliban indique, pour sa part, qu’il est « beaucoup trop tôt » pour considérer toute reprise des négociations : normal, ceux-ci tiennent le pays, sauf la capitale. La curieuse décision, évocatrice de la fin du Sud-Vietnam, est intervenue la veille de la décision de convoquer, à Oslo, une conférence sur le sort de l’Afghanistan. Devant le président afghan, Ashraf Ghani, médusé, Trump a réitéré sa volonté d’accélérer son désengagement militaire. Le nombre de soldats américains descendra de 13 000 à 8 600, puis..  »on pourra aller beaucoup plus loin ». Un allié et protecteur fiable et conséquent, dans une guerre déjà perdue, il est vrai…

 * 5 décembre – Blabla insipide. Le 70 ème anniversaire de l’OTAN s’achève, près de Londres, sur des conclusions insignifiantes. Mais, au moins, ses dirigeants ont-ils fait allusion à leurs contradictions . L’Alliance conserve-t-elle des valeurs démocratiques communes, une vision partagée des menaces, des règles décisionnelles adaptées ? En attendant, elle empile ses divergences et ses ennemis extérieurs : la Russie de Poutine, les jihadistes, le terrorisme en général … et même la Chine.

Ursula van der Leyen s’inquiète de l’avant- projet finlandais de budget pluriannuel de l’UE. On verdira un peu quelques programmes existants, mais rien qui amorce une transition écologique.

* 4 décembre Agir et laisser causer! D Trump trouve que Macron est « méchant ». S’interroger sur l’objet de l’OTAN serait une grave marque « d’irrespect ». De plus, mal gérée comme elle l’est – du fait du désordre des gilets jaunes – l’économie française  e arriverait à piller fiscalement les autres pays (c’est la taxation des GAFAM) et devrait donc être sanctionnée. Sa pensée pâteuse ouvre à la France une voie pour mettre au débat les finalités de l’OTAN, traditionnellement limitées au seul leadership américain. Nos autres alliés ont été tout aussi contrariés par les propos trop cassants du Président sur la « mort cérébrale de l’OTAN ». Mais D. Trump est manifestement incapable, soit de satisfaire, soit d’étouffer la demande de clarté, qui est réelle. E. Macron gagnerait à moins claironner tout en poursuivant son approche dynamique de façon plus discrète : acquérir une main européenne renforcée sur les moyens de l’OTAN comme sur sa stratégie, mais surtout pas, surtout pas le dire !

* 3 décembreLes Etats-Unis commettent une bourde en menaçant le statut économique privilégié de Hongkong, comme si l’exécutif local était seul et totalement responsable de la révolte dans la population de l’ancienne colonie britannique. Assez naïvement, le Congrès soutient les étudiants, non pas dans leur cause face à l’emprise de Pékin, mais dans leurs actions débridées. Celles-ci, en réponse à une répression sans âme ni sens politique, ont dérapé dans la violence. Ce n’est pas ce qu’il faudrait retenir du mouvement démocratique. Punir Hongkong en ménageant Pékin (Trump marque un respect suspect à l’égard de Xi Jinping), ce serait participer à un transfert de sa substance économique et financière vers Shanghai, Shenzhen (les métropoles « soumises ») et Singapour, la « complaisante ». Pratiquement ce serait faire le jeu stratégique du pouvoir pékinois en neutralisant Hongkong et donc ouvrir la voie à la « reconquête » militaire de Taïwan. Alors que s’ouvre un sommet de l’OTAN, sur fond de « sanctions économiques pour tous », l’Amérique se montre aussi obtuse envers la démocratie en Europe qu’en Asie.

* 2 décembre – Chat échaudé. Le ministère français de la défense renonce à livrer à la Libye les six  vedettes rapides de 12 mètres promises : ne pas rééditer le scandale des armes lourdes françaises utilisées au Yémen contre les populations civiles . En Libye, on trouve des militaires et des équipements français (dont des missiles américains exclusivement réservés aux armées françaises), dans les deux camps de la guerre civile. Nos ingénieurs de l’armement ont bien du admettre qu’aux mains de milices trafiquantes, racistes et esclavagistes, ces navires n’allaient pas servir des buts acceptables. En 2011, la France de N. Sarkozy avait joué un rôle trouble dans le chaos libyen puis sahélien, favorisant la diffusion des armes et de la violence. L’externalisation hors d’Europe du (mauvais) « traitement » des exilés subsahariens atteint une limite.

* 1er décembre –  De profundis. Pour le dictateur Erdogan, c’est E. Macron qui serait « en état de mort cérébrale ». On connaissait des cas de « mort grave » mais celui-là tient bien la forme. De telles outrances sont dangereuses : elles empoisonnent les relations et n’aideront pas l’Alliance atlantique à « ressusciter », éventuellement en laissant la Turquie sur la marge. La Turquie, autant que Trump et Poutine, est d’ailleurs à la source du débat sur la défense européenne. Elles peuvent noircir l’image de la Turquie, en laissant dans l’ombre les millions d’honnêtes citoyens turcs, pacifiques et amicaux, et la compassion due aux  nombreuses victimes d’Erdogan.

La suite : https://oursongeopolitique.blog/1-c-breves-dhier-septembre-octobre-novembre-2019/?p

Extinction rébellion des classes moyennes

Article de Nicolas Baverez, dans Le Point – Novembre 2019. Une fois n’est pas coutume, l’Ours emprunte un article qui l’a convaincu au point qu’il regrette de ne pas l’avoir écrit lui-même. Reconnaissance à Nicolas Baverez, qui articule avec talent sociologie et géopolitique.

Réincarnation des sans-culottes ?
Les classes moyennes modestes se rebellent aux quatre coins du monde (illustration Ours)

Du Chili à Hongkong, d’Alger à Barcelone, le désespoir gronde et marque un tournant historique, notamment pour les démocraties. Il devra être entendu. Dans la continuité du mouvement des gilets jaunes, qui surplombe désormais le quinquennat d’Emmanuel Macron et a enterré ses velléités de réforme de la France, l’insurrection des classes moyennes se mondialise

Hongkong traverse depuis cinq mois une crise sans précédent, qui voit quelque 200 000 jeunes manifestants conduire une guérilla urbaine pour dénoncer le total-capitalisme chinois et exiger le départ de Carrie Lam, cheffe de l’exécutif aux ordres de Pékin.

– Au Chili, qui se considérait comme une oasis de stabilité au milieu des désordres de l’Amérique latine, l’augmentation du ticket de métro a déclenché des émeutes qui ont fait une vingtaine de morts et jeté dans les rues de Santiago plus de 1,2 million de personnes, y compris dans les quartiers favorisés, imposant la déclaration de l’état d’urgence et le déploiement de l’armée, pour la première fois depuis 1987 et la dictature de Pinochet.

– L’Equateur a connu des émeutes sanglantes et les protestations se multiplient en Argentine face à la chronique du retour annoncé des péronistes au pouvoir. En Bolivie, la déclaration de la victoire d’Evo Morales dès le premier tour de l’élection présidentielle, alors qu’un référendum de 2016 lui interdisait de se présenter à un quatrième mandat, a déclenché une grève générale. Au Liban, 1,3 million de personnes sur les 4 millions que compte le pays, toutes communautés confondues, se sont mobilisées le 18 octobre pour exiger le retrait de la taxe sur les appels via les messageries Internet, protester contre la corruption endémique qui ronge le pays et demander la réforme de l’Etat confessionnel.

– En Irak, la population s’est soulevée, au prix de plus de 200 morts, pour dénoncer la corruption et la confiscation du pouvoir par les chiites. A Alger, les manifestations du vendredi se poursuivent de manière pacifique, en dépit du durcissement de la répression, pour obtenir la fin de la dictature militaire dirigée par le chef d’état-major des armées, Ahmed Gaïd Salah.

– En Espagne, Barcelone vit au rythme des manifestations de masse et des émeutes urbaines depuis la condamnation de neuf dirigeants indépendantistes à des peines de neuf à treize ans de prison par la Cour suprême. 

Ces mouvements restent très divers et hétérogènes, dans leur nature et leur origine comme dans leurs aspirations : la lutte pour la démocratie à Hongkong ou à Alger, la dénonciation de la structure communautaire des institutions au Liban ou en Irak, la justice sociale au Chili. Mais il existe aussi des facteurs communs tant dans leur forme que dans leurs causes. 

– Plusieurs lignes de fracture. Tout d’abord, il s’agit d’une insurrection des classes moyennes, éduquées et urbanisées, et notamment de la jeunesse. Elle s’inscrit dans la durée et s’exprime par une violence radicale, sauf en Algérie. Elle n’est pas structurée autour de leaders, d’organisations ou d’un programme d’action, mais se catalyse de manière horizontale à partir des réseaux sociaux. Pour toutes ces raisons, ces mouvements fluides et radicaux restent insaisissables, difficiles à réprimer autant qu’à désarmer politiquement.

Ce soulèvement des classes moyennes s’enracine dans plusieurs lignes de fracture. En premier lieu, leur paupérisation et leur désintégration avec le blocage de la mobilité sociale, notamment en Amérique latine, qui connaît une nouvelle décennie perdue avec une croissance limitée à 0,2 % – contre 5,9 % en Asie et 3,2 % en Afrique –, ou au Liban, où le taux de chômage atteint 30 %. Ensuite, dans les pays prospères, la montée des inégalités de revenu et de patrimoine, indissociable du capitalisme de prédation qui sévit en Chine mais aussi au Chili, où 1 % de la population possède 25 % des richesses. Ces inégalités sont aggravées par la polarisation des territoires, qui va de pair avec des difficultés d’accès à l’éducation, à la santé ou à des retraites décentes, mais aussi à l’eau, à l’électricité ou aux transports. La situation est particulièrement critique dans le domaine du logement du fait des bulles immobilières, alimentées par les politiques monétaires expansionnistes et qui entraînent l’expropriation d’une partie de la population : à Hongkong, un emplacement de parking s’est vendu 970 000 dollars, tandis que les prix de l’immobilier se sont envolés de 150 % en dix ans à Santiago du Chili. Enfin, la perte totale de confiance dans les dirigeants et les institutions politiques, aggravée par la corruption – à l’image des scandales Petrobras et Odebrecht en Amérique latine –, encourage le basculement dans le désespoir et la violence. 

Point de rupture. La révolte mondiale des classes moyennes n’est pas sans rappeler celle de la jeunesse en 1968. Après les étudiants allemands en 1967, la France affronta la révolution de mai, qui faillit emporter la Ve République, tandis que les Etats-Unis s’enfonçaient dans l’émeute après l’assassinat de Martin Luther King et qu’enflait la mobilisation contre la guerre du Vietnam, que les étudiants japonais exigeaient la fermeture des bases américaines dans l’archipel, que le Mexique massacrait les manifestants sur la place des Trois-Cultures, que le printemps de Prague était étouffé par l’invasion de la Tchécoslovaquie, dans la nuit du 20 au 21 août, par 500 000 soldats des forces du pacte de Varsovie. 

En 1968 comme aujourd’hui, les objectifs des manifestants étaient très variés, voire opposés de part et d’autre du mur de Berlin. A l’ouest, une jeunesse, fascinée par la révolution et le maoïsme, fustigeait la société de consommation et les libertés bourgeoises ; à l’est, des adultes risquaient leur vie pour échapper au totalitarisme soviétique et pour accéder à la démocratie, à l’économie de marché et à l’Europe. Mais dans les deux blocs, la protestation marquait un point de rupture, actant la clôture du cycle de la reconstruction et de l’après-Seconde Guerre mondiale d’un côté, la faillite du socialisme et de l’économie planifiée de l’autre. 

– Des modèles caducs. La rébellion actuelle des classes moyennes marque aussi un tournant historique, notamment pour les démocraties, dont elles constituent le socle sociologique et politique. Leur décomposition, sous l’effet de la mondialisation, de l’ubérisation et de la robotisation, représente une menace majeure pour la survie de la liberté politique et de l’économie de marché. La violence reste condamnable mais le désespoir qu’elle exprime doit être entendu. La solution n’est pas dans la répression ou dans le pourrissement, option retenue par la plupart des pouvoirs contestés qui n’ont pas vu monter la colère. Les mesures d’urgence pour annuler les hausses de taxes, rétablir la justice fiscale, améliorer l’accès aux services de base, lutter contre la corruption, normaliser le statut des gouvernants sont indispensables et bienvenues. Mais elles ne suffiront pas.

Le modèle de la mondialisation libérale comme le total-capitalisme chinois sont désormais caducs. La crise appelle des politiques radicalement nouvelles, notamment au sein des démocraties, pour rendre confiance et espoir aux classes moyennes : le respect du principe « un homme, une voix » et l’encadrement strict du pouvoir économique dans les élections ; la restauration de l’impartialité de l’Etat et du jeu des contre-pouvoirs, qu’il s’agisse de la justice, des banques centrales ou des médias ; un nouveau pacte économique et social au service d’une croissance inclusive et durable ; la régulation du capitalisme de rente et de prédation, qui impose notamment la réintégration du secteur numérique dans l’Etat de droit ; la garantie de l’accès à l’éducation, à la santé et aux services de base en tout point du territoire ; le réinvestissement massif dans la sécurité intérieure et extérieure. Pour désarmer la révolte des classes moyennes et les réconcilier avec la liberté, il faut redonner sens à l’idée de progrès.