* 20 juin – Le yoyo russe

‘’Il serait important d’envisager dans le futur, l’inclusion de la Russie dans l’Union Européenne’’.

L’affirmation récente et en lien direct avec la guerre en Ukraine peut paraître un peu déplacée, voire fantasque, mais elle est sincère et réfléchie. Quand on sait qu’elle émane d’un sage, le sociologue et philosophe Edgar Morin, on se dit qu’elle mérite sans doute le détour. La notoriété l’autorise à esquiver le court terme conjoncturel, allant de l’arrivée de Vladimir Poutine à l’agression de l’Ukraine, depuis février.

Dans un article de l’hebdo ‘’Le 1’’ du 15 juin le célèbre penseur parcourt les deux derniers siècles de l’épopée de la Russie et décrypte les contours tourmentés de l’âme politique de ce pays. Pas seulement pour retracer l’identité incertaine d’un empire continental – mais aussi, colonial -, mais surtout pour en dégager la longue suite d’erreurs, commises par les deux camps aujourd’hui protagonistes. Pour lui, on aurait pu éviter d’en arriver à cette guerre désastreuse. De plus, il ne serait jamais trop tard pour essayer d’en sortir = à terme, pas dans l’immédiat =, par la négociation. Morin adopte un point de vue qui n’est pas loin de celui d’Emmanuel Macron, sans exonérer Poutine ni son régime, il évite le mot  ‘’humiliation’’, désormais connoté négativement, mais il pense néanmoins qu’une totale mise au ban de la Russie n’aboutirait qu’à retarder le retour de la Paix. La voie à suivre ne devrait donc pas être exclusivement militaire.

La Russie entretient depuis le XIXème siècle, une relation en dents de scie avec l’Occident. L’Europe ne l’a jamais traitée en partenaire stratégique égal par essence, mais en monstre : tantôt un pis-aller commode contre un ennemi proche, tantôt un repoussoir menaçant. La préférence ancienne du pouvoir russe pour l’arrimage à l’Ouest n’a pas été accueillie comme sérieuse et durable : ‘’n’introduisez pas ce monstre chez nous !’’. De leur côté, Européens et Américains ont largement eu motif à se méfier de sa brutalité, de son tropisme dictatorial et de ses appétits impériaux. Aucun des deux camps en présence n’a vraiment cherché à lisser durablement la partie de yoyo infernale qui les relie ou les oppose. C’est de cet héritage psychologique de méfiance et de complexes que nous payons le prix autour du conflit en Ukraine.

En 1892, la IIIème République, encore sous le poids du traumatisme de la défaite de 1871, avait conclu une entente avec le Tsar (un despote, reconnu comme tel) pour prendre l’Allemagne à revers. Espoir déçu en 1917, quand Lénine retire l’URSS naissante de la première guerre mondiale. Le front français subit alors le contre-coup de cette défection. Et le communisme affole. Même schéma stratégique en 1935, quand Pierre Laval signe à Moscou une contre-alliance avec Staline. Elle est trahie dès Munich (septembre 1938) quand le petit père des peuples exige un droit d’investir militairement la Pologne pour ‘’protéger’’ ce pays d’une invasion allemande. La trahison en vraie grandeur éclate avec le complot du pacte Molotov – Ribbentrop. Les deux puissances dictatoriales se partagent, comme des ogres, la République polonaise (et aussi les républiques baltes, pour l’Armée rouge). On aboutit en 1944-45 à une mainmise russe sur la moitié de l’Europe et à une confrontation de blocs qui, au-delà de sa dimension nucléaire, répond aussi à l’obsession soviétique de l’expansion territoriale vers l’Ouest. Sous la Guerre froide, l’Empire fait peur mais l’Occident aussi entretient la paranoïa russe et mesure mal celle-ci. La détente ne conduira pas à l’entente.

Après la chute du mur et malgré l’engagement oral de George Bush senior de ne pas en abuser, en étendant la sphère de l’OTAN à l’est de l’Allemagne réunifiée, Gorbatchev a été maltraité et même abusé. L’inventeur de la Glasnost et avocat d’une coopération poussée avec l’Ouest a subi le cynisme de dirigeants occidentaux qui se vengeaient – consciemment ou non – de la série de méfaits russes antécédents. Leur  cible était mal choisie. L’implosion consécutive de l’URSS a ouvert une période grise entre une Russie instable et économiquement mafieuse, entretenant un gigantesque complexe du ‘’perdant’’ et, de l’autre côté, un Occident hédoniste submergé par l’idéologie de l’hyper libéralisme, qui se proclamait ‘’gagnant’’ et coupait les ponts politico-militaires : ils étaient devenus inutiles puisque l’histoire avait tranché. Moscou voyait sa sphère stratégique refluer, malgré la promesse solennelle faite en, mai 1997 (au lancement de son  »partenariat stratégique » avec l’OTAN), de ‘’ne déployer ni stationner des forces de combat permanentes ou des armes nucléaires sur le territoire des nouveaux membres de l’Alliance’’.

Il n’en a rien été, on le sait et il faut s’interroger sur cette opportunité perdue. Même la précaution ultime d’une  mince zone-tampon neutre entre les forces armées russes et celles de l’Alliance a été déniée à Moscou, la promesse occidentale s’avérant vite ‘’oubliée’’. 15 A ? Peut-être mais la conception russe de la sécurité ou de l’insécurité n’est pas comparable à une partie de tennis et, faute de réaliser cette évidence, deux ans avant que Poutine n’émerge sur la scène politique, l’humiliation de la Russie fermentait puis a dégénéré. On peut donc comprendre le soin du président français à ne pas s’en réjouir rétrospectivement et de prôner un repli russe sans (trop grande) perte de face.

Sous la férule de Vladimir Poutine, le sort en semble joué, l’Histoire ne repassant pas les plats. Pourtant, la diplomatie n’est pas encore complètement démunie, au moins, d’idées. C’est ce que nous analyserons demain dans une seconde partie de cette longue … brève.

9 juin – Démocratie carbonophobe

Un parlement, ça gueule ou ce n’est qu’une morne chambre d’enregistrement. Qui l’eut cru, alors qu’à Paris l’Assemblée, en récession, se tient coite, à Strasbourg, on entend des râles. Que ce soit à propos ou impertinent, qu’importe ! En l’occurrence, il s’agit du climat : pour être clair, on parle là de l’humanité et de sa survie à terme. Comment ne pas trouver rassurant quelque part, que, au moins chez les  »27 », les représentants des peuples se frottent les uns aux autres sur le sujet.

Malgré ses audaces, l’élaboration du  »Green deal » l’an dernier, par la Commission européenne, n’avait guère créé de remous. On en est maintenant à l’adoption des directives – 14 sont prévues en tout – qui s’imposeront dans leurs substance aux Etats. Huit ont été mises à l’examen dans l’hémicycle de Strasbourg, dont une vient d’être adoptée relative à un moratoire sur la vente des véhicules à moteur thermique à compter de 2035. Le cœur d’un dispositif destiné à limiter les dégâts – déjà présents – du dérèglement climatique est concentré dans un dispositif de taxation du carbone aux frontières de l’Europe. Ne pas le faire serait renoncer à agir, à l’intérieur de nos frontières communes, au motif que la concurrence internationale serait alors insoutenable. D’évidence, ce type de mesure, même très nécessaire, heurte les intérêts de nombreux partisans du libre échange qui ne reconnaissent que la compétition commerciale et ne s’intéressent pas trop au long terme.

Epargnons-nous le détail des rebondissements euro-parlementaires. Il y a eu surenchère dans deux sens antagonistes autour de la date d’entrée en vigueur du dispositif fiscal aux frontières (tant de tonnes de carbone émises en sus des normes européennes que l’on multiplie par le prix de la tonne de carbone sur le marché européen). Dans un premier temps, aiguillonné par sa commission  »Environnement », l’Assemblée avait quelque peu durci la proposition initiale de la Commission : 2030 au lieu de 2034. Le lobby du commerce  »sans entrave » a alors fortement réagi, déposant un amendement renvoyant l’échéance à 2037. Une coalition improbable s’est alors formée, des Verts jusqu’aux Communistes, pour bloquer l’adoption du texte. La Commission va devoir plancher à nouveau. Le rapport de forces va se recomposer, peut être autrement.

Pour la forme, souhaitons que les citoyens européens commentent à leur tour. La forme comptant parfois plus que le fond, la démocratie se doit d’être en forme…

* 18 mai – Un train (russe) peut en cacher un autre (djihadiste)

Le conflit en Ukraine et sur le pourtour de la Mer Noire détourne notre regard du délitement accéléré du Sahel. De reniements en manifestations d’impuissance, matières à autant de chicaneries entre eux, les cinq Etats les plus menacés par la vague djihadiste sont en passe d’aboutir à une faillite collective, qui marquera aussi une défaite de la France, de l’Europe et de l’Occident.

On ne mentionne plus les nombreuses déroutées quotidiennes des armées malienne, burkinabé ou nigérienne face aux katibas franchisées d’al Qaïda et de Daech. Des centaines de militaires africains y perdent la vie chaque semaine et la détresse des populations villageoises pillées, violées, exécutées, n’est presque plus mentionnée par les médias. Seul, le volet de la mauvaise gouvernance anime encore, sinistrement, la scène publique sahélienne. Comment résister au parallèle  avec le Sud Vietnam de N‘Guyen van Thieu, face à l’avancée irrésistible du Viêt-Cong ?

Que dire des derniers spasmes de la décomposition ?

-La décision prise le 15 mai, par la junte double-putschiste, de  retirer le Mali du G 5 et donc d’abandonner toute politique de défense africaine collective (Mali, Mauritanie, Tchad, Burkina Faso et Niger) est comme un appel au camp jihadiste pour le hisser en position de domination absolue. Huit ans après sa création, cet outil unique de la solidarité africaine se trouve voué à disparaître dans un grand défoulement d’amertume, sous un mauvais prétexte : la rotation de la présidence toute bureaucratique de ce groupement militaire.

-Après la série de sanctions adoptées en janvier par la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) à l’encontre des colonels de Bamako, ces derniers ont pris la mouche comme pour se mettre un peu plus encore, au ban des nations. La digue de résistance aux offensives terroristes a cédé, ce qui amènera des conséquences encore mal discernables pour la sous-région.

-Le Mali n’en finit plus de se brouiller avec la France et avec l’Europe. Cette hargne lui sert clairement de substitut de légitimité auprès de sa population. Bamako harcèle d’insultes et d’ordres humiliants la force française Barkhane et la task force européenne Takuba, sur le départ.

-A vrai dire, l’opération française et la force spéciale européenne conjointe étaient déjà remises en cause par la série de coups d’Etat qui a éclaté au Mali, au Burkina Faso et au Tchad, depuis deux ans. De même, par des gestes de défiance comme l’expulsion de l’ambassadeur français ou le refus de remplacement du contingent danois. La dénonciation tant de l’accord de stationnement des forces françaises (2013) que de l’accord de coopération militaire de 2014 conclus avec Paris a provoqué une cassure nette entre le Mali et l’Occident, pourtant venu à son aide. Les tentatives pour compromettre les soldats français et européens sur le départ (mise en scène de faux charniers ‘’français’’ de vrais civils exécutés par des formations russo-maliennes), les accusations d’espionnage proférées au vu des preuves de cette manipulation dressent le tableau d’un régime coincé dans les mains de la Russie de Poutine, dont les chefs sont livrés à leurs fantasmes, notamment celui du chauvinisme anti-français.

 A  l’heure où le djihadisme gagne du terrain en Afrique de l’Ouest, la reconfiguration des alliances géostratégiques dans la zone sahélienne de l’Afrique ne laisse, ‘’présente sur le terrain’’, que la Mission des Nations-Unies au Mali (Minusma). Mais celle-ci est elle-même compromise aux yeux de la junte du fait des enquêtes auxquelles elle a concouru sur les violations des droits humains imputables aux forces armées maliennes (Fama) et à leur encadrement par les mercenaires russes de  Wagner. En fait, la Minusma, qui doit éviter de se compromettre, n’a plus aucune activité militaire et ne remplit plus sa mission. La junte de Bamako n’a donc même plus besoin de la renvoyer, mais le fera peut-être pour exalter son ‘’héroïque isolement’’.

On a presqu’envie d’en revenir à l’Ukraine, où les enjeux sont moins désespérants, bien qu’ils se répercutent sur la France et sur l’UE. Au Mali (et en Centrafrique) Poutine rend à Macron la monnaie de sa pièce… et les Islamistes, tranquillement, vont ramasser la mise.

* 11 mai – Spirale lankaise

Le Covid, l’inflation, les pénuries, la dette générée pour les pays pauvres en conséquence des nouvelles routes de la soie et surtout la mauvaise gouvernance constituent la recette la plus en vogue du chaos. Depuis 2020 (premiers effets de la pandémie), 90 millions de personnes sont tombées dans l’extrême pauvreté. Soixante pour cent des 70 pays les moins avancés risquent désormais un défaut de paiement dont la probabilité a bondi avec l’invasion russe de l’Ukraine. La guerre en Europe alimente la flambée des prix du pétrole, du gaz, du blé ou encore de l’huile. L’Iran en est à rationner le pain. Dans les sociétés inégalitaires, les populations pauvres sont particulièrement vulnérables au risque économique.

Le Sri Lanka apparaît comme un prototype de ce qui menace le Sud de notre planète au cours des prochains mois. Sur toile de fond d’une totale anarchie, le premier ministre, Mahinda Rajapaksa, a dû présenter sa démission, le 9 mai. Il n’est toutefois qu’un fusible, inefficace pour sauver la peau de son frère cadet, le président, Gotabaya Rajapaksa. La fratrie Rajapaksa cumule tous les pouvoirs et se remplit les poches tandis que la population, privée de tout par l’écroulement de l’économie, les rejette en bloc. Le clan familial est la cible de la révolte. Le départ du frère aîné n’a pas amené un retour au calme dans cette île perçue comme un paradis pour touristes et qui ne peut les accueillir que dans la stabilité et la paix civile. L’opposition a refusé de participer à un gouvernement d’union nationale. En ces temps de faillite et de révolte populaire, elle exclut logiquement de se placer sous l’autorité de l’un ou l’autre frère Rajapaksa, responsables à ses yeux de la crise actuelle. Il semble impossible de former un nouveau cabinet. L’impasse politique est totale.

Fragilisé par l’effondrement du tourisme, lié à l’épidémie de Covid-19, ce pays de 22 millions n’est plus capable de nourrir sa population, depuis qu’il ploie sous une dette faramineuse de 51 milliards de dollars. Son principal créditeur est la Chine, qui a financé une pléthore d’infrastructures de prestige, notamment une magnifique ‘’tour du lotus’’, désespérément déserte et fermée. C’était du temps où le Sri Lanka fascinait les investisseurs étrangers et empruntait à Pékin et à New Delhi, en ignorant les secours du FMI. Aujourd’hui, la facture totale des investissements inconséquents et improductifs s’élèverait à 150 milliards de dollars. Le gouvernement a dû suspendre le remboursement du service de la dette publique extérieure, le pays ne pouvant plus assumer son fardeau financier. Colombo a été contraint par Pékin de transférer à des entreprises chinoises la propriété d’un nouveau port et de sa zone économique, impayée. L’honneur national est flétri. La banque centrale n’a plus les devises étrangères (moins de 50 millions de réserves) pourtant nécessaires pour importer les biens essentiels et assurer des services de base à la population. Aux incessantes coupures de courant, se sont ajoutées les pénuries de médicaments, de gaz, d’essence, de nourriture, accompagnées d’une inflation de 30 %.

Les germes de guerre civile sont réapparus, treize ans après le terrible conflit qui a cassé le pays en deux jusqu’en 2009, entre cinghalais bouddhistes et Tamouls hindouistes du Nord, avec un bilan humain de centaines de milliers de morts. Au terme de deux mois de manifestations incessantes aux cris de ‘’Gota go home’’, le premier ministre, Mahinda Rajapaksa, a donc démissionné pour tenter de sauver son frère, le président, et son gouvernement a été renvoyé. La foule en colère a alors sacagé le musée Rajapaksa (dans leur village d’origine) et plusieurs villas de dirigeants. Pour tenter de reprendre la main, le président Rajapaksa a décrété, le 7 mai, l’état d’urgence et déployé des militaires en renfort de la police. Celle-ci vient d’être autorisée à tirer à vue sur les émeutiers.

Le régime a aussi commis la faute de mobiliser ses partisans armés contre des manifestants massés devant la présidence. Les affrontements ont fait cinq morts et plus de 180 blessés et ils se poursuivent actuellement. Colombo a des allures de champ de bataille sanglant. Un couvre-feu a été décrété d’une durée indéterminée dans l’ensemble de l’île.

Les deux frères se sont repassé les fonctions suprêmes du pouvoir, comme dans un jeu de ballon à deux. Le népotisme est leur unique règle de comportement : fils, cousins, frères se partageaient tout jusqu’à un récent remaniement. Ministre de la défense, à vingt-six ans, à la fin de la guerre civile, Gotabaya Rajapaksal n’a de cesse, pour asseoir son autocratie, d’exacerber les divisions ethniques et religieuses de la société, réminiscentes du conflit intérieur. Les Musulmans sont ses bouc-émissaires préférés. Il s’était forgé une réputation de férocité absolue dans le traitement des vaincus de 2009, les Tigres de libération de l’Eelam tamoul. 40.000 d’entre eux sont considérés comme disparus et l’évocation de leur sort est tabou. En accumulant les maladresses, il a perdu le soutien des trois quarts de la population, toutes religions confondues. Avant de devenir premier ministre, en 2019 son frère, Mahinda Rajapaksa, (76 ans), avait détenu la présidence entre 2005 et 2015. Il porte par conséquent, lui aussi, une lourde responsabilité dans la crise. C’est lui qui a lourdement endetté le Sri Lanka dans des projets d’infrastructures menés dans le cadre des ‘’nouvelles routes de la soie’’,à l’origine d’une coûteuse gabegie. La colère qui  gronde au Sri Lanka s’est également manifestée au Pakistan, où le premier ministre, Imran Khan, a été contraint par son parlement, à la démission. De même aussi, au Pérou et demain, possiblement, en Egypte ou en Tunisie. Le sud surchauffe et les mêmes ingrédients de crise y sont à l’œuvre. Gare à la suite !

* 27 avril – Malbrough s’en va-t-en guerre

La guerre s’étend rapidement, c’est incontestable. Quelle guerre ?

(1) Celle commencée par une agression gratuite contre l’Ukraine, qui se reconcentre sur le Donbass et le littoral de la Mer noire jusqu’aux frontières de la Moldavie. (2) Celle qui conduit Moscou à bombarder les entrepôts d’armes livrées à Kiev, lesquels incluent désormais des blindés, de l’artillerie lourde, des drones, des missiles et des radars… peut être même quelques avions de combat Mig 29. (3) Celle qui coupe brutalement les livraisons de gaz à la Pologne et à la Bulgarie pourtant dépendantes à 90 % du fournisseur russes. (4) Celle qui voit ‘’disparaitre’’ soudainement des oligarques et chefs militaires russes atterrés, comme nombre de leurs compatriotes, par la fuite en avant de Poutine et qui cherchent à s’évader de l’étouffoir. (5) Celle, enfin, qui se joue dans les médias pour brouiller les esprits … 

Un brouillard mental se lève autour de l’Ukraine : sommes-nous sur le point, comme Serguei Lavrov nous en accuse, de lancer pour ce pays une troisième guerre mondiale, nous autres Occidentaux qui répétions en chorus ‘’ne pas vouloir mourir pour Kiev’’ ?

Il y a quand même un peu de ça, semble-t-il, lorsque Antony Blinken et Austin Lloyd, les chefs de la diplomatie et de la défense des Etats-Unis, paradent à Kiev avec Volodymyr Zelensky en affirmant fièrement que « L’Ukraine croit clairement qu’elle peut gagner et c’est aussi le cas de tout le monde ici. Nous allons continuer à remuer ciel et terre pour pouvoir les satisfaire’’.  Les livraisons d’armes gagnent en volume comme en puissance (cinquante blindés anti-aériens ‘Guepard’ allemands, douze canons de 155mm français ‘César’, drones turcs en sus de l’arsenal lourd et du renseignement américains).  Même si cela reste loin de l’effort quantitatif de Washington, la participation européenne est adaptée au plan qualitatif à la grande bataille qui s’engage au Sud-est. En Bulgarie, les détachements pilotés par le Royaume Uni sont sur le qui-vive, alors que  les troupes russes se rapprochent. De même, en Roumanie, les militaires français stationnés à la frontière de la Moldavie pourraient avoir à faire face à l’armée russe stationnée, juste un peu plus à l’est, en Transnistrie occupée. Mais tout cela, contrairement à ce qu’affirme certains esprits faibles ou rusés, ne fait pas de l’Occident un ‘’cobelligérant’’, une puissance ‘’en guerre contre la Russie’’.

Certains de nos politiciens ou de nos médias oublient un peu vite le droit de défense légitime – et collectif – qu’ouvre une agression caractérisée comme l’a subie l’Ukraine. Aussi longtemps qu’elle n’aura pas été remplacée, la Charte des Nations Unies reste la règle cardinale en matière de guerre et de Paix. Son Chapitre VII prévoit, en cas d’agression et de menace à la Paix, des mesures coercitives. Le Conseil peut alors recourir à des mesures militaires ou non militaires pour maintenir ou rétablir la paix et la sécurité internationales. La guerre de Corée a été menée sur cette base juridique par les forces des Nations Unies. Les casques bleus ont aussi recouru à la force, dans la guerre de Bosnie.

L’article 51 de la Charte prévoit le droit de légitime défense individuelle = = ou collective = =, dans le cas d’une agression armée contre un Membre de l’Organisation des Nations Unies.

L’agression et l’identité de l’agresseur – la Russie – ont été constatées par l’Assemblée générale des Nations Unies. Ceci, même à deux occasions successives. Dès lors, l’Ukraine ne doit pas être considérée comme belligérante à parité de responsabilité avec la Russie. Kiev – et elle seule – use de son droit à défendre sa souveraineté et son intégrité territoriale, conformément à la Charte. Même en cas de violation du droit humanitaire de la part de ses défenseurs, son droit à l’auto-défense reste irrévocable (ce qui n‘exonère pas les auteurs d’avoir à rendre des comptes). D’ailleurs, en sa qualité de démocratie, le pays agressé manifeste un comportement général conforme à l’état de droit et au respect des civils.

Moscou, de son côté, transgresse  toutes les normes admises du droit et de la civilisation. Mettre au ban ce comportement, stopper cette agression ne sont possibles que par un usage croissant de la force, au service du droit.  C’est le principe de la défense collective, celui qui guide l’action actuelle des démocraties. Mais il n’y aura jamais de paix juste si le bluff de Lavrov sur ‘’une troisième guerre mondiale’’ devait paralyser le devoir de défense collective de l’Ukraine. Le risque à prendre existe, c’est vrai, mais éviter une ‘’paix injuste’’ représente un pari nécessaire sur l’avenir. Ni l’Europe ni les Etats Unis ne sont ‘’cobelligérants’’. Mais ils sont totalement dans les règles internationales dans leur rôle de ‘’co-défenseurs’’.

* 25 avril – ‘’Ouf !’’

Le Pays a conduit, sans dégât majeur, sa consultation de ouf (excusez la familiarité !). L’Europe et une bonne partie du monde pousse en effet un grand ‘’ouf !’’. C’est l’expression française à l’ordre du jour, à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières. Ouf : 23% des suffrages seulement à la haine de l’Europe : Viktor Orban a perdu hier un disciple et allié en la personne du premier ministre illibéral, intégriste, le Sieur Janez Jansa. Les Slovènes l’ont lourdement éjecté, par les urnes : quel beau pays montagneux de deux millions d’habitants !.. voisin de la Hongrie, on l’oublia, Na !

Place au preux Robert Golob, qui a remporté une victoire sans pareille depuis l’indépendance de 1991, avec 41 des 90 sièges parlementaires. Il a fait campagne sur le rétablissement d’une société libre et ouverte, sur la base d’un programme de centre gauche et écologiste. Son mandat clair, pro-européen, dépite sûrement le sinistre Attila de Budapest. Il réjouit fortement les instances bruxelloises, les partenaires européens et, j’imagine, les Français en premier lieu, puisque Paris détient la présidence des 27 jusqu’à la fin-mai.  Encore : ‘’Ouf !’’

Mais l’Ours tourne sa patte autour de son oreille en roulant des yeux ronds, d’une façon qui pourrait signifier : ‘’ça va pas la tête !’’. Ah bon ? On aurait tenu aussi un scrutin en France, comme en Slovénie ? Tiens … vraiment ? Moi, je ne peux  pas tout savoir, tout enregistrer, tout commenter, c’est ouf. L’Ours me signale que des flots de félicitations tombent sur le vainqueur à Paris, un individu aux yeux bleus. Je suis sûr que M. Golob s’est fendu d’un beau message fleuri, même si on attend encore celui de Poutine taché de poudre et de sang.  Et tout cette belle littérature serait rédigée en français, pour que le destinataire comprenne bien qu’il ne faut pas rigoler avec l’Europe, les institutions de la Démocratie, le combat exigeant pour une paix juste en Ukraine (on ne répètera pas assez que les paix injustes sont du poison), le climat, etc. Alors, le petit français vernis, il va avoir du pain bio multi graines sur la planche. Un travail de ouf pour rendre le monde un peu moins ouf. Vous m’avez compris ?

Ouf !

* 30 mars – Lueur timide et vacillante ?

Moscou vient d’évoquer une réduction de son offensive militaire en direction de Kiev et de Tchernigui.  Selon la partie russe, les pourparlers d’Istanbul entre les deux capitales sur la neutralité et le statut non-nucléaire de l’Ukraine entreraient dans  »une dimension pratique’’. Toute décision devra encore remonter à l’autocrate du Kremlin pour être validée, mais une rencontre Zelensky-Poutine serait peut-être envisageable par celui-ci.

De deux choses l’une : soit la Russie continue à mentir et elle poursuivra sa besogne par la ruse, soit elle va vraiment mal. Il ne faudrait pas moins qu’un bogue majeur dans sa machine de guerre et d’énormes contretemps dans l’exécution de ses buts de guerre pour qu’elle vire de bord aussi radicalement. Les chiffres qui circulent – et qui restent invérifiables – parlent de pertes humaines au combat en un mois égales ou supérieures à celles induites par dix années de guerre en Afghanistan (1979-89). L’hypothèse d’un échec militaire, la certitude d’une Bérézina politique, le début d’une grave récession économique, toutes ces évolutions contraires au plan grand-russe de V. Poutine accréditent plutôt l’hypothèse que celui-ci tenterait de sauver les meubles. Avant tout pour se protéger d’un retour de traumatisme du peuple russe, qui pourrait emporter son pouvoir. ‘’Cet homme ne peut pas rester au pouvoir’’, le verdict carré de Joe Biden à Varsovie, loin d’annoncer un putsch qui serait téléguidé par l’Amérique traduit un constat lucide de ce à quoi s’est exposé celui qui a été si loin, trop loin, pour être pardonné. Si, supposons-le, il se résignait désormais à limiter la casse, l’Occident pourrait cheminer avec lui, en tout cas le temps le temps qu’il faudrait pour épargner à l’Ukraine son anéantissement. Mais pas plus.

Staline  a bien survécu à l’attaque de l’Armée rouge contre la Finlande (un précédent qui évoque de façon frappante le scénario  ukrainien actuel), à l’asservissement des Etats baltes, à la partition de la Pologne de concert avec le IIIème Reich allemand. Chef de guerre implacable face à l’agression hitlérienne, il s’est mû en un allié utile des démocraties, du moins pour un certain temps. Poutine, dont les péchés sont assez semblables, pourrait en tirer quelque inspiration pragmatique pour son compte, avant son jugement dernier. L’Histoire dira. La messe, elle, n’a pas encore été dite.

De son côté, en échange de sa neutralité, l’Ukraine réclame légitimement un accord international de garanties, ‘’analogue au chapitre cinq de la Charte de l’Otan’’, pour assurer sa sécurité et la protéger de son belliqueux voisin. Les Etats-Unis, la Chine, la France et le Royaume-Uni – en tant que membres du Conseil de sécurité de l’ONU – mais aussi la Turquie, l’Allemagne, la Pologne et Israël en seraient signataires et garants. Ces pays s’engageraient à intervenir militairement, en cas d’atteinte à son intégrité ou à ses institutions. Pour hâter la fin des hostilités, Kiev serait même prête à concéder que la Crimée et le Donbass sous contrôle russe restent  temporairement exclus de l’accord. Ce serait prendre le risque très réel d’une reprise des combats au terme de la trêve initiale. Mais, dans la situation terrible où se trouve son peuple, l’urgence humanitaire du président Zelensky est compréhensible et respectable.

A moins, évidemment, que la lueur tremblotante ne soit vite soufflée des déflagrations d’obus …

* 6 décembre – Une visite canon dans le Golfe

17 milliards € pour 80 Rafale vendus plus quelques hélico Caracal, ça fait un beau magot ! Pas vraiment pour vous et moi, pas forcément pour l’Etat mais Dassault, Safran et Thales peuvent sabrer le champagne et leurs ouvriers et sous-traitants avec. Mettons-nous à leur place : le souci n’est pas de savoir ce que les Emirati (ou Emiriens) vont faire avec cet arsenal, et dans le cadre de quelle stratégie concoctée par l’Arabie saoudite. Quand l’argent et l’emploi rentrent à flots, les médias et le consortium de l’armement ne vont pas bouder leur plaisir. Logique. Soyons fiers des armes françaises (de fait, le Rafale est un bel avion, mais ses missiles ne font pas dans l’esthétique). Qui donc se soucie alors du degré de vertu et de civilisation du client ? Qui aura à l’esprit que les ventes françaises sont soumises au droit international ? On pense, entre autres, au Traité sur le Commerce des Armes ainsi qu’aux directives européennes strictes et contraignantes : en gros, ne pas vendre à des pays qui sont en guerre de leur propre fait ou alors s’engager à leur côté ce, en particulier, quand lesdites armes sont surtout susceptibles de frapper des populations civiles.

En France, le Président de la République est le Grand Maître des canons. Une savante commission interministérielle planche sur chaque projet d’exportation, mais croyez-moi d’expérience, le Premier ministre, qui en a la tutelle, et surtout le Chef de l’Etat ont toute latitude de ne tenir aucun compte de l’avis des fonctionnaires. De plus, ceux-ci savent trop bien qu’aller contre les intérêts des grandes entreprises du secteur irriterait fort en haut lieu. Ils ne sont donc pas les meilleurs détenteurs qui soient de la conscience.

Un gros contrat passé (préalablement négocié sur des années) c’est le cœur et le succès d’une visite obligatoire chez un gros client exotique. Car on ne parle pas ici de pays alliés. L’Emir ou le Roi exige, pareillement, cette visite bien ostentatoire, pour sa propre gloire. Entre un beau moment d’apothéose et une petite trahison des principes et du droit humanitaire, le fournisseur d’armes – labellisé démocratique – n’aura aucun mal à trancher … ce, dans le même sens que certaines dictatures sans âme également productrices de matériel de guerre (on est tous concurrents !).  

On a quand même des manières, en France :  notre Grand Commis Export va emballer d’intentions pures et d’amour des peuples – donc de leurs dirigeants brutaux et corrompus – sa belle visite au client. Il faut la rendre plutôt présentable : parlons d’abord de notre grandeur ! Biffons le droit et la morale (les médias nous suivront) ! Oublions un peu la guerre atroce conduite au Yémen, ses centaines de milliers de morts civils (parfois sous des armes françaises), les condamnations de l’ONU à l’égard des exactions saoudiennes et émiriennes ! Gardons-nous de penser à une quelconque complicité de crime contre l’humanité de la part de la France, ni à l’incitation qu’auront nos satanés clients à engager de front l’Iran militairement (et réciproquement : un conflit potentiellement mondial s’ensuivrait). Ignorons qu’aux yeux des Etats-Unis et des Européens, nettement plus regardants que nous, les jeunes émirs sont de dangereux boutefeux et Mohammed Ben Salmane, singulièrement, un tyran sanguinaire. M. Macron l’a rencontré, flatté, réhabilité … il fallait bien ça pour prospérer en affaires.

En contre-point, le premier des Français a plaidé pour une reprise de l’aide économique saoudienne au Liban. Ca ne coûte pas cher et ça rend vertueux. Qui nous dira un jour si cette noble  prière a été exaucée ? D’ailleurs, on s’en fiche et, de toute façon, la visite est passée. Ainsi va la France d’aujourd’hui. Une majorité de ses citoyens approuve ces mises en scène en espérant, au passage, grapiller quelques retombées dans ses escarcelles complices. Parlons toujours de ‘’roman national’’, de ‘’valeurs françaises’’, d’’’héritage des lumières’’, etc. En fait, hors-‘’Nous’’ et ‘’l’Argent’’, il n’y a pas grand-chose qui compte vraiment et qui nous réveille. Comme quoi, on peut décliner tout en s’enrichissant.

* 2 décembre – Saluons Olaf par nos cocoricos !

Ca y est, à l’heure dite et en bon ordre : Olaf Scholz a composé sa coalition de gouvernement, qu’il a souhaitée placer sous le signe du progrès. On peut faire dire beaucoup de choses au mot ‘’progrès’’, mais on ne peut contester une forme de virtuosité calme et bienséante au lent processus de formation d’un nouvel Exécutif allemand. Les libéraux obtiennent le portefeuille stratégique des Finances, les Verts un mega-ministère de l’Economie, de l’Energie et du Climat, ainsi que ceux de l’Environnement et de l’Agriculture, tandis que le SPD se réserve la Défense, l’Intérieur et la Santé.

La gestation fut longue, mais la naissance, rapide. Le matin, l’ex-vice-chancelier chargé des finances offrait un bouquet de fleurs et des mots doux à Angela Merkel. L’après-midi il expose son contrat de coalition intitulé ‘’Oser plus de progrès’’. Celui-ci diffère légèrement de celui de Merkel quant aux valeurs mises en avant, mais aussi truffé d’assurances de continuité. L’audace y est pondérée, car les temps sont durs. Le soir, il diffuse l’identité de ses ministres. Tout un processus démocratique, sans cri ni pathos. Outre Rhin, on conçoit des réformes mais on se méfie des ruptures. De là s’explique cette capacité à créer un consensus entre formations politiques dont les programmes sont assez divergents – voire-même antagonistes. Comment le Parti Libéral et les Verts vont-ils s’entendre sur la transition énergétique et écologique. Les sociaux-démocrates et les Verts, sur les premiers pas d’une Europe-puissance ?  Ils sont tous d’esprit pro-Européen, avec des nuances, mais sans doute même plus que les Français.

Face à la cinquième vague particulièrement  ‘’rugissante’’ de la COVID dans son pays, Olaf Scholz se retrouve, d’entrée de jeu, devant un défi brûlant. Il indique vouloir débloquer un milliard d’euros en faveur des personnels soignants et s’interroge ouvertement sur le recours à la vaccination obligatoire. Dans l’urgence, il y a dialogue et effort de cohésion.

Cela laisse les Français un peu songeurs, tant leur culture politique guerrière exige un gagnant absolu et des perdants saignés à mort. C’est maintenant les échéances électorales de l’Hexagone et ce fameux tempérament français qui vont donner quelques sueurs aux planificateurs allemands : quel Super-Dupont agité va émerger des urnes, pour s’attaquer à quels moulins à vent ?

La meilleure cohérence allemande sur la ‘’grande image’’ pour faire cheminer l’Union collectivement, entre les écueils qui l’entourent, pourrait servir de sésame à Berlin pour naviguer avec ses 26 partenaires de l’UE sur les eaux subtiles du compromis, ondes polychromes inconnues de leurs voisins français. A Paris, il faudra bien s’habituer à ce que, faute de mettre un peu d’eau dans l’autoritarisme français et un brin d’effort pour faire oublier l’arrogance chronique du coq gaulois, faute aussi d’emprunter quelques recettes au consensus allemand, la présidence française de l’Union risque de s’emballer dans le vide et de casser des pignons, sans enclencher le moteur de Berlin, ni faire tourner (vers l’avant) les roues du lourd char européen. ‘’Willkommen, Olaf ! Nous souhaitons apprendre de votre pays et nous savons que vous écouterez d’autant mieux nos cocoricos pondérés’’. Schüss !

* 22 novembre – Repentir de brute

Un sanglant dictateur qui rétablit ses rivaux civils dans leurs fonctions et ouvre la porte de ses prisons aux démocrates qu’il a enfermés ! Il faut aller au Soudan pour voir ça. On peut douter qu’il ait été touché par la grâce divine ou torturé par des remords humanitaires. Un peu moins, qu’il ait été tiraillé par un doute sur la force des armes comme issue politique et ne savait plus trop quoi faire.

Fait étonnant, un accord politique a bien été conclu entre, d’une part, le général Al-Bourhane, qui dirigeait seul le pays depuis son coup d’Etat et, d’autre part, le premier ministre de transition, qu’il avait destitué fin-octobre. Abdallah Hamdok, l’ex-premier et de nouveau chef du gouvernement, avait été ‘’coffré’’ en garde à vue, en conséquence du putsch ayant interrompu la transition démocratique au Soudan. Le revoilà aux affaires du gouvernement, à la suite de la médiation de mystérieux corps intermédiaires de la société civile et de bonnes grosses pressions du monde extérieur. C’est donc un retour à la transition politique et aux dispositions provisoires qui réglaient celle-ci, depuis l’éviction en 2019 du général-dictateur Omar Al-Bachir.

Al-Bourhane, le plus récent avatar de celui-ci, aura-t-il craint de finir comme lui ? Le désir d’une gouvernance civile, profondément ancré dans le corps social n’est pas loin de surmonter tous les obstacles. L’accord a été formalisé. Il est probable que, derrière le jeu de chaises musicales, se cachent quelques clauses confidentielles assurant l’impunité du dictateur et peut-être les garanties du maintien d’une certaine influence de l’état-major sur l’avenir des institutions et du jeu politique. Quand bien même, tirons notre chapeau aux citoyens Soudanais qui sont parvenus à contourner la naufrage de la guerre civile ! Quand on pense à la brutalité sans limite, par exemple des militaires birmans, aujourd’hui totalement dans l’impasse de la répression, on voudrait des médiateurs de leur trempe partout en Afrique… et au-delà.

Rendre le pouvoir, c’est souvent se reconnaitre dans l’incapacité de l’exercer. Les militaires ont bien trop tardés à nommer le nouveau gouvernement qu’ils promettaient au Pays. Ils ne savaient pas s’y prendre. Pas si évident de gouverner un grand pays en effervescence, par la force des fusils, quand on ne comprend rien à ses concitoyens. Gardons un œil sur ce pays peu commun !

* 15 novembre – Eaux tièdes ou eaux glacées

Maussade actualité. Comme prévu, le Pacte de Glasgow n’a produit qu’une eau tiède, de saveur fade. On ne se renie pas mais on reste dans les poncifs de la conversation. De son côté, la société civile, partout, accumule les frustrations. Les engagements pris ne se traduiront qu’à la marge en ouverture de nouveaux chantiers, les législations continuent à diverger au moins autant que les calendriers nationaux. Les incantations de plus en plus pressantes pour cesser rapidement la prospection et l’exploitation des énergies fossiles n’atteignent pas les entreprises qui y ont établi leur fortune ni les gouvernements qui les protègent. L’Union européenne, depuis l’origine un acteur central, s’est divisée sur les questions du nucléaire et du gaz. Paris et Berlin ont affiché leurs divergences et au total, l’UE s’est escamotée elle-même des débats. Triste signe annonciateur.

Au chapitre des pertes et préjudices, les pays du Nord ont repoussé à 2023 leurs engagements envers les pays du Sud, non-responsables de la prolifération historique des GES et beaucoup plus vulnérables à leurs effets. Les plaidoyers des petites îles menacées de disparition par la montée des eaux ont ému jusqu’aux larmes, mais c’est tout. Si la COP 26 en Ecosse se voulait un moment de ressaisissement un tournant historique face au dérèglement du climat, c’est un peu raté. Rendez-vous l’an prochain en Egypte pour un cru du même tonneau !

Sans rapport avec les questions de fond, Pékin et Washington se sont unis dans une même déclaration vague de bonne volonté. La COP serait donc LE seul forum où ces deux-là ne se s’affrontent pas par obligation et ne posent pas en ennemis ? Belle opération de propagande sans grand coût pour eux. L’Histoire a du mal à trouver sa niche dans tout ce falbala médiatique. Joe Biden a été plus convainquant que Macron, mais, écologiquement parlant son pays revient de très loin. Xi Jinping n’était pas là et pour cause : il avait rendez-vous avec l’Histoire.

Pendant que 30.000 participants s’affairaient à Glasgow à moins nous faire redouter l’effondrement de la Planète, le 6ème plénum du PC chinois écrivait l’avenir radieux du Parti et du peuple chinois, appelant ‘’ tout le Parti, toute l’Armée et tout le Peuple chinois multiethnique à s’unir plus étroitement au Comité central du Parti, rassemblé autour du camarade Xi Jinping’’. Quatorze pages pour rabâcher le même message dans une résolution unanime sur l’histoire du PCC, un document stratégique en théorie destinée à fonder une nouvelle ère pour celui-ci. De nouvelles réformes, une garantie de paix éternelle, un accès mesuré du peuple aux décisions ? Rien de tout cela, seulement une congélation du présent à tout jamais, dans une atmosphère de cimetière, autour d’un autocrate assez inquiétant, sans empathie pour sa population ni pour le reste du monde.


Le ‘’ présent’’ a commencé en 2012 par des purges et la répression de ‘’tout ce qui bouge’’. En 2018, le tapis a été déroulé pour des mandats successifs sans limite, le ‘’pouvoir à vie’’ de l’Homme fort. Pourtant, la Chine n’est pas l’Afrique subsaharienne sans structures d’encadrement. C’est un empire multimillénaire, le plus administré qui soit au monde. Désormais, donc, au profit d’une seule personne. Les intellectuels, les artistes, les communicants ne sont plus en mesure d’en parler. Les minorités nationales ont été rangées tout au fond d’un grand casier, on connait leur sort. Hongkong a été lobotomisée, les riverains de la Mer de Chine – à commencer par Taiwan – s’attendent à une guerre dans la prochaine décennie ; L’ONU a été bien verrouillée, bloquée sur tous les conflits du Globe.

Si on voulait écrire un roman historique, un rien Shakespearien, sur Glasgow COP 26 ou sur Pékin 2021, lequel des deux sujets, pensez-vous, recevrait le meilleur accueil du public ? ‘’Dix mille ans de vie sous sa couronne à l’immense Oncle XI !’’

* 12 novembre – Algérie-Maroc : un Maghreb qui se désagrège

Le Maghreb constitue le principal partenariat de voisinage de l’Europe. Premier bénéficiaire de son aide publique, gros destinataire de ses investissements, on sait qu’il lui est arrimé par d’intenses réseaux familiaux, éducatifs, économiques et culturels. Malheureusement, le développement des échanges au sein de l’Union du Maghreb arabe (UMA) est bridé. Seule une petite contrebande transfrontalière traverse cette frontière close en 1994. Sur le plan sécuritaire, la France fait son possible pour coordonner – sans publicité – les actions ponctuelles des deux pays contre le djihadisme. D’aucuns considèrent, en Europe, la région d’Afrique du Nord comme un bouclier contre l’expansion des nébuleuses guerrières déstabilisant le Sahel. Il est vrai que ces pays constituent une base arrière logistique pour les opérations extérieures de type Barkhane, Minusma, etc. Mais on pourrait souligner aussi bien que le péril de l’islamisme armé réside surtout sur internet et dans les quartiers européens socialement défavorisés.


Quoi qu’il en soit, les enjeux sont élevés et la rive Nord de la Méditerranée connaîtrait de grands avantages à voir le Maghreb uni, ouvert et pacifique. Il n’en est rien, hélas. Le partage des Sahara – l’ex-Sahara français, rétrocédé à l’Algérie dans les années 1960 puis l’ex-Sahara espagnol, investi par le Maroc – a dressé les deux pays riverains du désert l’un contre l’autre. Une courte ‘’guerre des sables’’ a même éclaté en 1963, provoquant une éphémère avancée vers l’Est des chars marocains. Leur convoitise pour les ressources (halieutiques, minérales, pétrolières…) empêche depuis 45 ans l’ONU d’élaborer un plan de compromis qui respecterait le principe de l’autodétermination des populations sahraouies sans affaiblir dangereusement le Maroc, face à son concurrent stratégique.
En fait, depuis la marche verte de 1975 qui lui a ouvert la porte du Sahara occidental, la dynastie alaouite identifie son prestige et sa légitimité à sa souveraineté sur le Sahara occidental. La mettre en cause relève du tabou et du sacrilège. Rabat a opté pour une assimilation musclée des populations du désert sous son contrôle (soit 80% de la région disputée). Alger a fortement contribué à peupler ce qui n’était qu’un vaste espace nomade sans personnalité politique et a suscité la création d’un Etat qui lui est inféodé (la République Arabe Saharaouie Démocratique et son incarnation militaro-politique, le front Polisario). L’horizon à long terme reste une stratégie d’expansion vers l’Atlantique. Laisser le statu quo territorial perdurer au profit du Maroc reviendrait, pour le régime algérien, à s’infliger une irréparable défaite. Un blocage et un vrai casse-tête, au total.


La tension autour du Sahara occidental s’est emballée, le 1er novembre, après que, dans la zone tampon du poste-frontière de Guerguerat (extrême-sud), trois chauffeurs algériens ont été tués par un tir marocain sur un convoi saharaoui. L’opération était destinée à rétablir le trafic routier vers la Mauritanie, coupé par les indépendantistes. Cet accroc au cessez-le-feu entre les deux camps, établi en 1991 a dégénéré. En réaction, le Front Polisario a décrété l’état de guerre contre le Maroc. Les deux puissances régionales se suréquipent en armement ce qui les pousse à aller plus loin que leur confrontation par ‘’proxy’’ (les Saharaouis). L’affrontement des deux armées pourrait devenir direct. Alger s’acharne à agonir le royaume voisin de sa furie extrême : ‘’bombardement barbare, terrorisme d’État, crime appelant châtiment’’, etc. Le ton est guerrier.


Le Maroc fait profil bas, mais ne lâchera rien : le Sahara occidental « n’est pas à négocier », a froidement rappelé le roi Mohammed VI, le 6 novembre. ‘’Si l’Algérie souhaite entraîner la région dans la guerre, à coups de provocations et de menaces, le Maroc ne suivra pas », indique-t-on dans son entourage. La montagne de ressentiment qui oppose les deux pays est faite de multiples contentieux et d’une détestation existentielle. L’un des griefs algériens – et non le moindre – résulte de l’initiative prise par l’ex-président américain, Donald Trump, de reconnaitre la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental (elle a été confirmée ensuite par Joe Biden) en contrepartie d’une reconnaissance diplomatique d’Israël par Rabat. Pour Alger, ce marchandage était un double coup de poignard dans le dos. Les relations diplomatiques avec le Maroc ont été rompues, le 24 août, à titre de représailles. La colère algérienne ne connaît plus de limite depuis lors et elle incrimine le royaume voisin à tous propos : soutien à la ‘’subversion ‘’ en Kabylie, incendies géants de l’été 2021 (déclenchés par des ‘’agents marocains’’), violation de son espace aérien (fermé le 22 septembre). Plus baroque, le 31 octobre, Alger a aussi fermé le gazoduc reliant ses sites d’exploitation à l’Espagne et au Portugal. Les conduits qui passe par le territoire marocain et fournissent l’essentiel de son approvisionnement au voisin exécré.


La punition algérienne a ouvert une guerre de l’énergie, qui affecte directement l’Europe du Sud et appauvrit aussi le pays-fournisseur. Où s’arrêtera la folie vengeresse ? Il y a vraiment un point chaud au Sud de l’Europe et l’UE doit se préoccuper d’urgence à tasser ce conflit absurde où toutes les parties se retrouvent perdantes.