* 17 septembre – un Sahel à tue et à toise

Adnan Abou Walid Al-Sahraoui, alias Awas, a été  tué par les forces françaises. Ceci a été confirmé par Emmanuel Macron en personne, sur Twitter, dans la nuit du 15 au 16 septembre : ‘’il s’agit d’un nouveau succès majeur dans le combat que nous menons contre les groupes terroristes au Sahel’’. L’action de Barkhane remonterait, en fait, à plusieurs semaines. Adnan Abou Walid Al-Sahraoui – Lahbib Abdi Said, de son vrai nom – était un ancien combattant sahraoui, passé par Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), avant de s’affilier à Daech. Devenu Emir de l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS) depuis 2015, il est tenu pour responsable de la plupart des attaques contre les étrangers et les populations villageoises dans la zone des ‘’trois frontières’’, aux confins du Mali, du Niger et du Burkina Faso. Son groupe avait revendiqué, en août 2020,  l’assassinat au Niger de six travailleurs humanitaires français et de leurs guide et chauffeur nigériens. Ses jihadistes agissent de façon plus sanguinaire encore que ceux du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), l’organisation rivale ralliée à Al-Qaida. Awas ciblait la France comme ennemi prioritaire… la réciproque était tout aussi vraie.

Ce succès de Barkhane va-t-il aider à justifier le retrait  de la force française au cours de 2022 ou, au contraire, accentuer le flottement des armées africaines,  peu susceptibles qu’elles paraissent de prendre le relais ? L’organisation djihadiste est-elle en voie d’attrition du fait de la neutralisation de plusieurs de ses cadres dirigeants ? La prochaine frappe serait, dit-on, destinée à Iyad Ag Ghali, le chef du GSIM. L’intéressé s’y attend. Ce groupe lié à Al-Qaida a développé une pratique d’administration des  territoires qu’il domine. Aux yeux de certains civils, notamment des Touaregs, sa gouvernance est plus supportable que celle de l’Etat malien, que celui-ci soit absent ou en posture de prédateur. Le plus gros problème se pose bien à Bamako et dans les autres capitales politiquement indéfendables.

Au Ministère de la Défense, on table sur une perte de cohésion des jihadistes liée à la disparition de leurs chefs historiques et à la montée d’une nouvelle génération moins unie et moins expérimentée. Dans tous les cas, les recrutements à la base ne se tariront pas. Lorsqu’elles s’allient entre elles, ces guerillas constituent des armées pléthoriques, coordonnées et habiles. Elles dépassent alors les capacités offensive ou défensive du petit (mais vaillant) dispositif français. La parade pourrait venir d’une stimulation des conflits intestins entre ces katibas sectaires, en jouant sur la rivalité Al Qaïda – Daech et sur les dissensions tribales. C’est une tâche très pointue et pas exclusivement militaire, mais également un jeu risqué, car la dynamique de la vengeance pourrait inciter certains chefs jihadistes à fomenter des attentats sur le sol européen.

* 16 septembre – L’Union fera-t-elle la force ?

Un point sur l’état de l’Union – sur le mode américain – en plein septembre. Pourquoi pas ? Il s’est passé beaucoup de choses dans le monde qui déstabilisent la civilisation humaine et concernent donc aussi l’Union européenne. A moins, bien sûr qu’on la considère comme une grosse autruche, la tête douillettement enfouie dans le sable… et qui préfère ignorer le coup de matraque qui va l’assommer d’on ne sait où. Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, n’est pas au nombre de ces inconscients autocentrés. Elle sait bien que l’avenir des Européens et leur capacité à faire face au monde passe plus encore par Bruxelles (et aussi par les exécutifs locaux) que par le truchement des Etats-membres, dépourvus de moyens, obsédés par les échéances électorales et portés à se chamailler sur tout. Les 27 ressemblent bien à des tribus gauloises face à l’offensive de Rome (le monde extérieur). La Commission a plus de vision, bien qu’elle soit ligotée par l’impératif du consensus entre les capitales et par un défaut du pouvoir exécutif (le Parlement et le Conseil ne constituant pas un duo d’autorité).

Bref, Ursula a donc prononcé, le 15 septembre, son discours sur l’état de l’Union, dont elle s’engage à faire un rendez-vous annuel. Fort bien. Espérons que les autres institutions européennes mais aussi les capitales sauront lui embrayer le pas par des propositions et des volontariats.

Concernant le Covid-19 Mme von der Leyen s’est réjouie du succès de la vaccination au sein de l’UE et a annoncé l’attribution de deux cents millions de doses de vaccins supplémentaires au programme Covax d’ici mi-2022. Ce don (d’Astra Zeneca, dont on ne veut plus chez nous ?) s’ajoutera aux 250 millions de doses déjà annoncées. ‘’C’est un investissement solidaire et c’est aussi un investissement dans la santé mondiale’’, a-t-elle souligné. L’assistance à l’acquisition équitable des vaccins et à la progression vers l’immunité collective est un domaine que la Commission a pris directement en main, sans trop s’attarder sur ses compétences de par les traités. Elle est parvenue à suppléer à l’impéritie de certains de ses Etats-membres et à coordonner la levée des restrictions à la circulation des personnes. Gros impact, donc, sur la vie des citoyens. C’est, par ailleurs, un volet significatif du ‘’pouvoir doux’’ (soft power) en politique extérieure de se projeter en protecteur (sanitaire) des pays du Sud. Dans la perspective des cycles pandémiques qui s’annoncent, le Vieux Continent peut regagner, par cette voie, une part de l’influence perdue au début de la crise du virus Covid, du fait de puissances plus dynamiques et plus agressives.

Un sommet sur la défense européenne au premier semestre de 2022 ? Voilà qui paraît taillé sur mesure pour le président français, qui exercera la présidence tournante. Et on comprend la Commission de lui avoir prudemment délégué un sujet aussi explosif, qui va générer une énorme polémique et le risque d’une paralysie, comme la Communauté européenne de défense l’a fait à la fin des années 1950. Les forces d’inertie sont énormes dans les opinions publiques. Les loyautés des dirigeants vont souvent vers l’Atlantique Nord plutôt qu’à Bruxelles. La radinerie est la règle concernant les dépenses militaires. L’état du monde et ses dangers, au lieu de susciter un sursaut, deviennent un objet de déni : l’autruche enfonce sa tête plus profond. ‘’Ce qui nous a retenus jusqu’à présent n’est pas seulement un manque de capacités, c’est le manque de volonté politique », dixit Ursula. Pratiquement, il faudrait réaliser une Europe fédérale pour gérer la défense à 27. Mission impossible.

A l’extérieur, la débâcle occidentale en Afghanistan est aussi celle de l’Europe, même si les Etats Unis en assument la responsabilité principale. Pourquoi donc a-t-on laissé l’OTAN être détournée par des aventures orientales mais pas au Sahel et à quoi sert désormais cette alliance ? Va-t-on nous embarquer, par la suite, dans un duel stratégique avec la Chine ? La demande a été faite et Washington construit un dispositif d’endiguement militaire dans le Pacifique, au sein d’une alliance privilégiée avec le Royaume Uni et l’Australie (laquelle renonce du coup aux 12 sous-marins commandés à la France au profit de bâtiments américains à propulsion nucléaire). Faut-il suivre, faut-il renoncer à une préférence pour l’équipement de défense européen ou, au contraire, imposer une discipline ? La réflexion sur l’autonomie des Européens ne sera pas un fleuve tranquille… si toutefois elle parvient à terme. ‘’Le moment est venu pour l’Europe de passer à la vitesse supérieure pour se défendre contre les cyberattaques, agir là où l’Otan et l’ONU ne sont pas présents et gérer les crises à temps », a expliqué Ursula. Constituer un roc de stabilité et de droit là où l‘anarchie prévaut : l’idée séduit. Quant aux modalités, la mention d’une force européenne de réaction rapide de 5 000 militaires tient du gadget. Elle renvoie aux multiples tentatives – sur une plus grande échelle – qui ont émaillé les débats sur la défense dans les années 1990. Sur le papier et même en effectifs réels, ces forces ont existé, mais on voit les Français très peu épaulés par d’autres dans leurs opérations au Sahel. Le problème tient à la totale (et archaïque) souveraineté des Etats-membres, libres de ne PAS engager leur contingents au combat. Josep Borrell synthétise la chose ainsi : ‘’Vous pouvez disposer des forces les plus avancées du monde, mais si vous n’êtes jamais prêts à les utiliser, à quoi servent-elles ?’’ Ce n’est pas gagné d’avance. Bref, on souhaite à Emmanuel Macron non pas du courage (il en a ) mais de l’écoute et une sacrée force de persuasion.

* 15 septembre – Reprendre langue avec les talibans

Ce blog a été un rien catégorique concernant le rôle de l’émirat du Qatar en Afghanistan. Il reconnaissait que Doha était un interlocuteur obligé avec les talibans. Il n’y en a pas d’autre, c’est vrai. Mais il exprimait le doute que sa diplomatie puisse vraiment extraire de griffes talibanes les masses de malheureux laissés pour compte par le retrait américain. Sur ce point, c’était à moitié réaliste. Ainsi, 49 français ont pu rejoindre, hier, Doha puis Paris sur les ailes de Qatar Airways. D’autres occidentaux vont en faire autant à plus long terme. C’est un demi soulagement. Les nouveaux maîtres de Kaboul souhaitent  »se débarrasser » des étrangers inassimilables à leur loi rigoriste. Ils tiennent donc leur  »promesse » sur ce point et s’entendent avec le petit émirat, chef de file des frères musulmans, pour qu’il organise pratiquement ces départs. Mais s’agissant de leur engagement à laisser partir les Afghans qui le souhaitent, les talibans mentent (comme le déclare Jean-Yves Le Drian) et n’ont aucun souci des enjeux humanitaires. Une lutte pour le pouvoir semble en cours entre leurs chefs. Le mollah Baradar, tête de proue des  »pragmatiques » ne répond plus à l’appel et les éléments les plus durs ont le vent en poupe.

On est pourtant entré dans la phase post-militaire de la crise afghane. Celle que les guerriers islamistes ne savent pas gérer. Nos répulsions politiques ou confessionnelles ne comptent plus : seul importe le sort matériel et moral de 38 millions d’Afghans dont la vie est fracassée et la survie compromise. Antonio Guterres a raison de marteler ce point et de s’inquiéter de l’immense détresse alimentaire, médicale, financière, etc. qu’entraîne la victoire talibane. Il est dans son rôle réaliste et lucide de  »patron » de l’ONU d’argumenter en faveur de contacts – voire de vraies relations – avec les  »étudiants en religion », car c’est seul moyen de permettre le sauvetage. D’ailleurs, une récente réunion de bailleurs de fonds internationaux à New-York à aboutit à une mobilisation  »’potentielle » de plus d’un milliard de dollars.  »Potentielle » et même seulement  »virtuelle », tant que l’Occident, humilié par cette guerre perdue, attachera à la libération des fonds des conditions politiques – conformes à la morale – que les nouveaux maîtres de Kaboul, archaïques, ignorants et autocentrés, ne vont pas accepter. La tentative consistant à parler aux talibans et de s’assurer de leur vigilance anti-terroriste (Al Qaïda et Daech sont chez eux, en petit nombre), en échange de notre aide humanitaire doit être poursuivie. L’Afghanistan, perdu militairement, reste  »re-gagnable » par une soft politique intelligente, plus sobre, plus généreuse, plus patiente.

* 9 septembre – Les Américains partent, les Français restent

Qu’a donc été faire Emmanuel Macron à Bagdad, le 28 août, dans le sillage de la débâcle en Afghanistan ? Même si l’Irak constitue un agenda en soi, l’irruption des Talibans dans Kaboul sous-tendait le déplacement.  

C’est en tout cas la préoccupation qui explique son long entretien sur place avec l’Emir du Qatar. Le petit royaume gazier, peuplé d’à peine 300.000 sujets, est revenu en grâce et même en gloire. Son blason avait été terni et son audience brouillée par le procès en complaisance pro-iranienne qu’avait instruit contre lui ses voisins du Conseil de Coopération du Golfe, qui l’ont suspendu et même soumis à blocus. Son avidité à multiplier ses possessions en Europe et à exhiber ses prises dans le monde du sport en agaçait beaucoup. Son emprise sur le mouvement des Frères musulmans (aux côtés de la Turquie), aussi. Mais son habilité à accueillir les négociations talibano-américaines sur le désengagement militaire US l’ont remis en selle. Comme l’Occident n’a aucune autre porte où frapper pour tenter d’influencer  »l’après 15 août » à Kaboul, le Qatar de la dynastie Al Thani et sa diplomatie volontariste sont soudain portés au pinacle. Même si Doha a éventuellement consenti à passer un message aux mollahs afghans, son intervention reste très éloignée d’une médiation politique. Le Qatar a rapatrié 20% des fugitifs sortis de Kaboul et sa compagnie civile devrait contribuer à la reprise des vols intérieurs afghans. Attendre de lui une extraction ordonnée des personnes menacée par le nouveau régime relève pourtant du vœu pieux. Se rapprocher d’eux peut, en sens inverse, apaiser un peu l’inquiétude des Qatari face au retrait militaire américain de la Région. Une petite réassurance, en quelque sorte.

– Le président français a participé à une conférence des voisins de l’Irak, un forum de dialogue organisé par Bagdad en partenariat avec Paris pour tenter de resserrer les liens entre pays de la région – y compris l’Arabie saoudite et l’Iran- face à la menace terroriste. Le fait que ces deux puissances régionales aient fait le déplacement émet un signe plutôt positif. De là à ce qu’ils amorcent une réconciliation … il faut rester lucide. La logique de réassurance répond, là aussi, à une attente de l’Irak, que les troupes américaines quitteront avant 2023. Ne reste actuellement qu’un contingent limité de 2500 soldats. Comme l’Afghanistan et ses voisins, Bagdad, déjà éprouvée par des années de guerre, se voit ré-exposée aux attentats terroristes, du fait de la recomposition de Daech (Etat islamique). Avec le premier ministre irakien, Mustafa Al-Kadhimi et avec chacun de ses interlocuteurs, Emmanuel Macron a mis en avant un engagement français à rester fermement engagé dans la sécurité du Pays : ‘’ Quels que soient les choix du gouvernement américain, nous maintiendrons notre présence’’. Voilà une pique bien aiguisée contre les revirements stratégiques de Washington.

Mais combien d’experts, d’assistants techniques et d’instructeurs militaires français sont et resteront en Irak ? Aux quelques centaines qui sont officialisées s’ajouterait un contingent de forces spéciales plus important en nombre. On ne doit pas en révéler l’effectif ni les théâtres d’opération (il semblerait que ceux-ci débordent sur la Syrie). Soit. C’est sûrement pour la bonne cause, n’en disons pas plus ! Espérons seulement qu’en dehors de l’Elysée et de la Défense, la haute direction de l’Exécutif et le Parlement ne barbotent pas dans un flou total concernant cette guerre française lointaine contre le terrorisme. En fait, sous une forme édulcorée des données sensibles, les citoyens et les média devraient être un peu mis au parfum, au moment où s’ouvre à Paris le procès des terroristes des terrasses et du Bataclan. On aimerait savoir aussi ce qui s’est dit à propos de la centaine de jihadistes français et de leurs familles laissées à la garde (éternelle ?) des Kurdes et que les autorités françaises s’obstinent à maintenir éloignées de l’Hexagone. Quelques cas individuels sont traités de la façon la plus restrictive et apparemment, la justice irakienne s’abstient de toute exécution capitale les concernant. Pour combien de temps ? Et que fait-on pour aider nos alliés kurdes ? Fin des questions : ce blog ne peut pas vous fournir des réponses.

* 7 septembre – ‘’Tschüss Mutti ‘’.

Angela Merkel, sans doute la dirigeante la plus respectée d’Europe, a détenu deux décennies durant la quote de la dirigeante politique la plus rassurante, en Allemagne comme largement en Europe. Elle quittera le pouvoir, très auréaulée, à l’issue des élections législatives du 26 septembre, lesquelles décideront de sa succession. On peut faire confiance aux électeurs d’outre-Rhin pour qu’ils effectuent un choix raisonné, mais en France, on n’aime guère l’incertitude chez ce voisin. Aucun des candidats actuels au poste de chancelier ne nous est familier et le mode local de scrutin indirect nous laisse dans une grande expectative. Ce n’est pas tant une question d’ancrage partisan ni idéologique. On voudrait que le futur gagnant veuille maintenir le tandem Berlin-Paris. Qu’il développe une alchimie personnelle francophile. Dans une Europe qui n’en finit plus de se chercher et de s’interroger sur son futur dans le monde, les Français regardant au-delà de l’Hexagone ont besoin d’un partenaire principal solide et prévisible, avec lequel on puisse avancer. Du chancelier Adenauer aux dirigeants de l’Allemagne réunifiée – devenue plus prépondérante au sein de Europe – une sorte de mariage a perduré, avec ses hauts et ses bas comme dans tous les vieux couples. Que ce soit M. Laschet (CDU), M Scholz (SPD), Mme Baerbock ou une autre personnalité, quelque chose en restera mais pas forcément assez pour donner le change et impressionner la galerie.

Les sondages publiés le 2 septembre créditent les sociaux-démocrates du SPD de 25 % des voix. Ils creusent l’écart avec leurs rivaux (et alliés actuels) conservateurs de la CDU-CSU, qui en un mois ont perdu 7 points et plongent à 20%, leur plus bas niveau historique. Concernant les autres partis, avec 16 %, les Verts restent la troisième force politique mais perdent néanmoins 3 points. Ils sont désormais talonnés par le Parti libéral-démocrate (FDP, 13 %) et par l’Alternative pour l’Allemagne (AfD, 12 %), qui profitent sans doute du fléchissement de la CDU-CSU. M. Laschet est Rhénan et plutôt bien disposé envers la France, mais son image s’est dégradée auprès de l’électorat allemand, tant en termes de sympathie que de compétence. Il a été filmé en train de rire dans des circonstances tragiques.

A l’inverse, Olaf Scholz, né en Basse Saxe et éduqué à Hambourg, donc loin du regard de Marianne, est perçu comme plus sympathique (42 % contre 13 %), plus crédible (43 % contre 15 %) et plus compétent (53 % contre 15 %). Rien n’est figé, bien sûr, mais les instituts de sondage allemands spéculent qu’au suffrage universel direct (une pure hypothèse), l’actuel ministre des Finances l’emporterait haut la main avec 43 % des suffrages, alors que le ministre-président de Rhénanie-du-Nord-Westphalie n’en recueillerait que 16 %. Pour sa part, l’écologiste, Annalena Baerbock rassemblerait 12 %. Dotée d’un vrai caractère de dirigeante, elle a établi sa crédibilité en tant que partenaire secondaire d’un gouvernement de coalition mais ce sera plus difficile pour la Chancellerie. Car rien n’est jamais joué avant que l’arithmétique électorale et les tractations de la classe politique accouchent d’une coalition.

Coalition ? Ce mot n’est guère aimé par les états-majors politiques, en France, à qui il rappelle trop les années frustrantes de la cohabitation. Pourtant la répartition des suffrages des électeurs hexagonaux irait clairement dans cette direction si le pouvoir présidentiel ne l’emportait pas sur tous les autres. Les Allemands auraient quelques raisons de s’inquiéter des pulsions de notre monarchie républicaine et absolue. A eux le retour d’incertitude, jusqu’aux élections françaises du printemps 2022. Quel sera le potentiel effectif de cette autre coalition – un peu baroque – va devoir former avec la France et pour servir l’Europe dans un monde dangereux.

* 3 septembre – Afghanistan : un cas d’abandon à la française

En Afghanistan, quelque 70 000 militaires français ont été déployés en opération, de 2001 à 2014, lorsque la France participait à la Force internationale d’Assistance à la Sécurité (ISAF) de l’OTAN. En treize années d’intervention, les armées ont passé quelque 1067 contrats pour le recrutement de ‘’Personnels Civils de Recrutement Local’’ (PCRL), en grande majorité des agents logistiques et des interprètes, dénommés ‘’tarjuman’’ en langue dari. Deux cent vingt d’entre ont été, à leur demande, admis en France sous statut de protection mais seulement une vingtaine, dans les deux semaines qui ont suivi la chute de Kaboul. C’est très peu. Depuis la prise de pouvoir par les talibans, le 15 août, la France officielle semble réticente à ouvrir les bras à ses anciens collaborateurs, confrontés ainsi que leurs familles à la menace d’une mortelle vengeance entre les mains des islamistes. Ainsi, le visa a été refusé à plusieurs dizaines d’entre eux. Au total, environ 1300 visas ont été émis pour les quelque 400 familles à protéger. 150 autres ont été laissées sur le carreau et non-invitées à embarquer, lorsque le pont aérien s’est achevé le 27 août.

Apparemment, aucune autre puissance occidentale engluée dans la débâcle afghane n’a fait aussi peu de cas de ses ‘’harkis’’ (le terme vise à établir un parallèle avec les troupes indigènes partiellement extraites d’Algérie en 1962). L’Italie, par exemple, a embarqué tous ses supplétifs et les contingents anglo-saxons ont rempli leur mission, tout au moins s’agissant de ceux ayant pu accéder à l’aéroport. Le ministère français de la Défense n’a assuré qu’un service ‘’décent’’ d’évacuation, partiel et sans excès, malgré l’engagement solennel au plus haut niveau de la République de ‘’protéger ceux qui ont travaillé pour la France’’. Et encore, le langage, même déconnecté des réalités, n’a pas toujours été noble. Le premier réflexe, au beau milieu des congés d’été, a été d’annoncer très officiellement aux Français – un peu éberlués – qu’on anticiperait et on les ‘’protègerait des flux migratoires irréguliers’’. Les serviteurs afghans de la République qui ont risqué leur vie sur le terrain des combats assimilés à des ‘’migrants’’ ? Il n’y a pas d’excuse à l’absence d’évacuation complète des tarjumans de la France, même si, en fin de comte, une improvisation à la hâte s’est imposée. Paris s’expose surtout au soupçon de désengager sa responsabilité au sein de la coalition déployée avec son aval actif et sa participation, autour du grand allié américain, sous Jacques Chirac puis Nicolas Sarkozy. Cela aurait affecté la perception du devoir de protéger son propre camp dont ceux qui ont agi sous l’étendard tricolore.

Les dirigeants français ont tiré, avant d’autres, les enseignements de l’occupation absurde et impossible d’un pays essentiellement absorbé dans ses guerres civiles obscures et interminables et, par ailleurs, jusqu’à récemment déserté par les centrales terroristes. C’était un fait positif. Mais les autorités ont été prises de court par la soudaineté de la chute de Kaboul, une issue qu’elles savaient inévitable depuis fort longtemps mais qu’elles n‘avaient pas préparée. Ont-elles pensé être exonérées de leurs devoirs de puissance combattante du fait du départ des troupes françaises dès 2014 ? Sept années de distanciation d’avec une cause perdue d’avance expliqueraient cette coupable indifférence. Voyant venir le fiasco, on s’est persuadé que l’intervention militaire était exclusivement américaine, à fortiori à l’heure de la défaite. Pourquoi donc en payer la note ? Pour en externaliser la gestion des  »flux », on a envisagé de les canaliser vers trois pays de transit fondamentalement hostiles : le Pakistan (la mère-patrie des talibans, ceux qui menacent les fugitifs afghans), l’Iran (un pays hostile aux chiites, farouchement anti-démocratique et anti-occidental) ou la Turquie (fort lointaine, sans frontière commune avec l’Afghanistan et qui ne veut plus accueillir). Cette façon d’expédier ses collaborateurs comme les autres victimes vers l’enfer est accablante de cynisme ! La bataille électorale, qui justifie tout, devra-t-elle être un concours d’inhumanité ? Les Américains, un peu moins brutaux, ont jeté leur dévolu sur l’Albanie et le Tadjikistan.

D’après plusieurs media, cette mollesse à protéger les tarjumans relèverait d’un principe gestionnaire : le ministère français de la Défense compterait quelque trois mille six cents auxiliaires, sous d’autres latitudes, dont il entend pouvoir se défaire à sa guise. Donc il ne serait pas question de créer un précédent à Kaboul ! Pour se donner bonne conscience face aux questions de la société civile, ses avions ont extrait 2600 malheureux civils du guêpier afghan, mais pas forcément ceux à qui les Armées devaient le plus. 2600, ce n’est pas rien, mais ce n’est pas non plus du zèle : c’est en tout cas deux fois moins de malheureux que sauvés par l’opération italienne.

La règle du ‘’toujours et volontairement trop tard’’ est devenue la norme. Un parti-pris malin sans âme. Il convient ensuite de parler sur la scène internationale pour se mettre en scène avantageusement devant les concitoyens-électeurs. Comme si la défaite de l’Occident n’était pas scellée, la France et le Royaume Uni ont joué au Conseil de sécurité des Nations Unies une comédie quant à la création d’une zone de refuge internationale à Kaboul, afin d’abriter et d’exfiltrer les nationaux afghans et étrangers laissés en rade. On a atteint un sommet dans l’art de ne pas entendre le ‘’non’’ – logique et définitif – des talibans, maîtres du terrain et n’ayant aucune raison de le céder aux ‘’envahisseurs défaits’’. Sourds aux réalités, les pays de l’OTAN ont égrené leurs conditions pour reconnaître les vainqueurs : laisser tous les Afghans qui le veulent partir sur des vols civils en acceptant les documents de voyage étrangers (mais où obtenir un visa ?), neutraliser la présence des centrales jihadistes pour qu’elles ne bénéficient pas de base d’action terroriste, garantir l’éducation des filles, l’intégrité physique de ceux qui passent pour des traîtres, les droits humains, etc. La débâcle se termine en tragicomédie. Il faut vite oublier. Et pourtant, la situation au Sahel, certes différente mais perçue sous le même angle par les populations musulmanes, ne risque-t-elle pas d’asséner bientôt à la France un choc plus direct et plus redoutable ?

*21 juillet – Gardez moi de mes amis,…

Il y a peu encore, le Royaume du Maroc dispensait à la classe politique française vacances à Marrakech ou palais aux frais de Sa Majesté. C’est un pays où la chaine verticale du Pouvoir est très fragile : la légitimité et les symboles du pouvoir reposent sur un personnage unique et difficilement remplaçable, les islamistes participent au pouvoir ; le féodalisme s’accommode d’inégalités sociales criantes ; un conflit persiste à ses frontières, entretenu par un voisin qui ne lui veut aucun bien. La diplomatie française lui constitue un bouclier protecteur, lorsque ressurgit aux Nations Unies la question du référendum d’autodétermination au Sahara occidental (intégré aux trois-quart à son territoire) ou qu’une condamnation internationale le frappe pour sa pratique de la torture ou l’inanité de sa justice.
Paris est sa nounou bienveillante et protectrice.

Premier bénéficiaire de son aide publique au développement ; choyé par ses investissements ; privilégié par la multiplicité des écoles privées de langue française (qui assurent à ceux qui peuvent y accéder une vraie ascension sociale) ; adoré des touristes de l’Hexagone, le Royaume doit énormément à la France, à ses préférences, à son indulgence, à sa diplomatie. Pourquoi, alors, aller chercher auprès d’Israël les moyens de se tourner contre elle ? L’erreur paraît énorme, presque caricaturale. Quoi qu’on en dise, depuis qu’elle a été révélée par un consortium de médias, personne n’avait osé imaginer la présence de numéros du président Emmanuel Macron et de membres du gouvernement français sur une liste marocaine de cibles potentielles du logiciel d’espionnage Pegasus.

Cette cyber-arme – car s’en est une – a été offerte dans la corbeille des fiançailles de Rabat avec Jérusalem, orchestrées par l’administration de Donald Trump. Quand on la possède, on en vient à l’utiliser, forcément, non pas comme une arme de l’antiterrorisme mais comme un outil de domination dans sa sphère. Et la France, si largement ouverte et complaisante envers son voisin du Sud, s’est placée elle-même dans la sphère du Maroc, d’une certaine façon en sujette reconnaissante du Roi. Que les patrons du contrespionnage ou de la gendarmerie marocaine raisonnent en termes d’assujettissement, avec un brin de fascination pour la technologie toute-puissante de la firme NSO (liée au gouvernement d’Israël) n’est pas une grande surprise. Chez nous, les informaticiens sécuritaires auraient-ils résisté à ce genre d’aubaine ? Que le roi MVI lui-même figure sur la liste signifie, soit qu’on lui a trouvé un alibi d’innocence (victime, il ne pourrait donc pas être impliqué) ou – et c’est plus préoccupant – qu’il a été dépassé et contourné par un échelon subordonné, ce qui, dans une monarchie absolue n’est pas un signe de bonne santé. On modèrera ce constat par le fait que les listes ‘’Pegasus’’ elles-mêmes ne sont qu’un état préalable potentiel au travail d’espionnage au sein des smartphones, une intention d’intrusion, pas nécessairement la preuve d’un passage à l’acte.


L’enquête ne fait que commencer. On imagine que des échanges diplomatiques assez frais s’ensuivront, sous les lambris et les tapisseries des ambassades. Dans la cyber-guerre, on a l’habitude des ‘’feux amis’’ (faux amis ?), depuis la révélation, par Edgar Snowden, de l’espionnage pratiqué sur une gigantesque échelle, par la NSA américaine, notamment en Europe. On finira par trouver des accommodements (provisoires). Se retourner contre NSO, la ‘’racine du mal’’, avec des moyens de neutralisation discrets, serait sans doute une bonne idée. Mais elle ne peut décemment pas être exprimée – surtout publiquement – dans un blog sans prétention. Or, vous êtes à l’écoute.

* 15 juillet – GAFAM, va en paix !

Pour les beaux yeux de Joe Biden, l’Europe met en pause son projet d’instituer une taxe numérique. On va se reporter, à la place, sur l’accord de taxation des multinationales, récemment conclu par le G 20 de Venise, sous l’égide de l’OCDE. Bruxelles se rabat donc sur un ‘’accord historique répondant aux défis de la numérisation économique’’. Mais sans joie. Bien qu’il reste encore au G20 à s’entendre, d’ici à octobre, sur les modalités concrètes de ce dispositif nettement moins ambitieux, afin d’en assurer la mise en œuvre à l’horizon de 2023, la Commission annonce concentrer ses efforts sur cet objectif et oublier son propre projet.


L’Amérique ‘’tout sourire’’ de Papy Joe ne s’est pas départie de ses lobbies d’intérêt et de la susceptibilité inquisitoire de son Congrès. N’oublions pas que le seul vrai pouvoir de la Maison Blanche est celui consistant à convaincre les puissances régnantes. Le GAFAM, très remonté contre D. Trump, pourrait-il être négligé par son successeur ? A la tête du Trésor, Janet Yellen a su jouer sur les bons sentiments des Européens pour leur faire avaler que non. L’accord à demi-dose de l’OCDE sur la fiscalisation des multinationales invite à démanteler les taxes numériques en vigueur. Washington les rejette comme discriminatoires et n’acceptera plus les mesures de ce type adoptées à titre national. L’heure est au jeu collectif. Point. Mais en considérant bien qui mène la danse au sein de l’OCDE.


Malgré la bonne grâce et les sourires, la souveraineté collective de l’Union européenne n’en sort pas renforcée. Il paraît que ce consensus humble convient à tous les bords. Il y a peu, Bruno Lemaire maugréait sur le taux ridiculement bas de 15 % reconnu comme seuil de taxation et, surtout, sur l’impasse concernant les paradis fiscaux et autres procédures subtiles d’optimisation. Oubliés, les états d’âme. L’accord que finalisera (ou pas) l’OCDE scelle un beau consensus occidental. Géopolitiquement, ce n’est pas rien et la belle fraternité de l’OTAN n’est pas loin.


Janet Yellen a aussi assisté à la réunion des ministres de l’économie de la zone €uro, dans une ambiance de travail chaleureuse. Elle n’en a pas moins marqué son souci que tous les Etats membres de l’UE participent à l’accord sur la fiscalité mondiale. Comme toujours, la famille européenne compte quelques rebelles à bord, à commencer par l’Irlande, le principal paradis des multinationales. Au total, huit pays sur vingt-sept font dissidence, mais les ‘’grands’’ sont bien là.
En avocate zélée de l’unité des alliés, Mme Yellen encourage les partenaires européens à ‘’aller plus loin dans la construction d’une union monétaire et économique’’ (dans cet ordre-là). Ce serait ‘’bon pour l’Europe, bon pour les Etats-Unis et bon pour le monde’’. Amen. Tant de bonnes intentions politiques contre si peu d’argent à récolter : la coupe de la gratitude déborde. La Silicon Valley, dont les finances se voient épargnées, se joint au consensus. Zuckerberg, en gentil garçon hypocrite, exulte et sourirait presque.


Il reste que des pressions ‘’tout sourire’’ sont quand même des pressions. Ne jetons pas la pierre à l’administration démocrate, qui rencontre les plus grandes difficultés à orienter les votes du Congrès. L’Exécutif français ne serait, lui, guère crédible à évoquer les humeurs rétives de son Sénat comme un motif de blocage. Sauf à faire rire à la ronde, bien sûr ! Quand même, il est toujours assez pratique de faire porter au congrès américain le chapeau des indécisions ou des revers de l’administration américaine : il est fort méchant, mais il a bon dos aussi. Si l’objectif reste de développer une souveraineté collective des Européens, donnons donc des dents et un regard féroce à notre brave Parlement européen. Cela aidera à faire rentrer des recettes et à alléger nos dépenses (sans oublier le gain de démocratie, indeed !)

* 8 juin – Jeu de moustiques

 »Se préparer à la guerre des drones : un enjeu stratégique ». Sous cet intitulé, un rapport de la commission de la Défense du Sénat français modifie radicalement la perception des enjeux militaires. Selon ses recommandations, la France devrait étoffer massivement son parc de drones. Les aéronefs sans pilote, adverses ou sans maîtres connus, constituent désormais une menace pour la population et pour le territoire national : multiplication des intrusions, tentatives d’incursion au sein de sites stratégiques, espionnage… Sur le territoire français, quelque deux millions et demi de ces avions-robots sont couramment en opération, comportant une grande majorité d’engins privés de tous gabarits. Vont s’y ajouter, dans moins de cinq ans, des nuées de taxis volants robotisés. A cette échelle, une police des survols est indispensable comme aussi la mise au point de parades contre les activités illégales sans cesse plus nombreuses, que cette ruche génère.

Le ministère des Armées déploie une protection anti-drones sur les sites militaires et autour de certaines infrastructures stratégiques. Le ministère de l’Intérieur n’est pas en reste et il s’équipe pour une très large gamme de missions de contrôle. Le grand banditisme comme les grosses entreprises de service ne manqueront pas de suivre le mouvement, si ce n’est déjà fait.
D’après le rapport cité en introduction, clairement inspiré par les stratèges des Armées, l’utilisation intensive du drone s’impose sur les théâtres militaires : ‘’ Plusieurs conflits récents – la guerre de l’an dernier au Haut-Karabagh, mais aussi les combats de septembre 2019 en Libye et la campagne turque dans le nord de la Syrie (mars 2020) – ont été caractérisés par une utilisation massive de drones tactiques et de petits drones’’. Ceci, avec d’impressionnants succès ! Leur mode opérationnel suit des méthodes innovantes pour remplir de nouvelles tâches : guidage de tirs d’artillerie, dispersion de leurres, vols d’attaque en essaims, opérations kamikaze pour pénétrer et détruire les défenses adverses. On pourrait y ajouter les fonctions ‘’épandage d’armes de destruction massive chimiques ou biologiques » et  »assassinats ciblés », mais ce sont là des missions rôdées depuis belle lurette.


Sympathique ou cauchemardesque, le drone tactique armé ‘’préfigure les conflits civils comme internationaux de demain’’. Il faudra à l’autorité nationale prendre le train en marche ou se faire déborder. ‘’Depuis 2019, un rattrapage capacitaire est en cours : les forces armées françaises disposeront de plusieurs milliers de drones d’ici 2025, contre quelques dizaines seulement il y a quatre ans’’. De fait, l’an dernier, 58% des frappes effectuées par le dispositif Barkhane au Sahel l’ont été par des drones armés américains Reaper et une bonne part du reste par d’autres, israéliens. Les armées sont également friandes de petits drones dits ‘’de contact’’ : nano drones ‘’Drop’’, micro drones NX 70 ou encore micro drones Anafi (au total, plus de 350 ont été commandés, livrables en 2025). A moyen terme, un partenariat triangulaire France, Allemagne, Italie prendra le relai dans le cadre du programme Eurodrone. On sera alors de plein pied dans l’ère des lasers aéroportés.

Le document-cadre du Sénat n’aborde pas une question éthiquement sensible : celle de l’attribution à ces méchants moustiques d’une capacité d’intelligence artificielle. Celle-ci les rendrait à même d’agir de façon totalement autonome, en particulier dans le choix et le ‘’traitement’’ des cibles. Il y a cinq ans, le chef d’état-major des Armées s’était solennellement engagé à ne jamais laisser un drone voler sans un pilote humain pour le téléguider et contrôler sa mission. La doctrine restera-t-elle inchangée ? Elle se fait discrète, en tout cas. En sus des Occidentaux, Israël, la Chine, la Turquie et l’Iran comptent s’équiper et exporter largement ces oiseaux de mauvaise augure et, surtout, aller jusqu’au bout de leur potentiel technologique. Ils sont à la fois bon marché, sacrifiables, utilisables en myriades de tous les formats (de l’insecte à l’avion de ligne) et ils peuvent devenir  »intelligents ». Il est clair qu’on ne pourra leur affecter des armées de pilotes humains rassemblés dans des halls d’opérations vastes comme des stades de football. L’intelligence artificielle seule, pourra accomplir la tâche, tout en exonérant l’Humain de toute responsabilité. Elle deviendra qu’on le veuille ou non un choix obligé. Malgré le danger induit pour les institutions, pour la paix et pour les libertés, il est assez probable que, si la hiérarchie militaire française estime impérative l’option de l’A.I., l’opinion et la classe politique la valideront aussi. A fortiori, si était mis en exergue le recours à des technologies françaises. On fabriquera dans la foulée des androïdes-diplomates pour – à leur façon – calmer le jeu.

Des gens mourront sans qu’on sache trop, combien, qui, où et pourquoi ni où se situe le droit, faute de pouvoir maitriser les algorithmes déchainés, livrés à eux-mêmes.

* 7 juin – Le théâtre et ses sorciers

A la suite du second coup d’Etat dans le putsch des militaires au Mali, la diplomatie française avait annoncé, au début de juin, suspendre sa coopération bilatérale avec l’armée locale. Pas en soi, un renoncement à combattre le jihadisme au Sahel, ni même un retrait de l’opération Barkhane, mais un effacement au sein d’un collectif euro-africain centré sur le dispositif de forces spéciales Takuba, complété par les formations dispensées au G 5 panafricain. La colère – et le dépit – d’E. Macron semblaient sérieux et destinés au Tchad, où s’opérait une succession ‘’dynastique’’ au défunt président Idris Debby. Le fils du chef de guerre a néanmoins été reçu à l’Elysée, un premier signal pour le moins ambigu. La colère jupitérienne n’aura-t-elle été que théâtrale et forcée ?


Le ministère français des Armées vient d’annoncer, le 2 juillet, la reprise de ses opérations conjointes avec les Forces armées maliennes (FAMa). ‘’A l’issue de consultations avec les autorités maliennes de transition et les pays de la région, la France prend acte des engagements des autorités maliennes de transition endossés par la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao). Elle a décidé la reprise des opérations militaires conjointes ainsi que des missions nationales de conseil, qui étaient suspendues depuis le 3 juin’’. Rient d’exprimé, cependant, au niveau du sommet, qui n’a pas mangé son chapeau mais a clos l’épisode du dépit. On se contente de varier les humeurs. Il faudra vérifier si les Maliens, les Africains et les Américains (qui veillent au grain) avaient pris l’alerte au sérieux. Ce n’est pas certain.


Le colonel Assimi Goïta, dictateur de son état à Bamako, sait trop bien que son pays constitue un théâtre crucial pour la stabilité euro-sahélienne et qu’il n’a donc pas trop à s’inquiéter, puisque – la chose a été dite sans fard – Barkhane y opère pour protéger le flanc Sud de l’Europe contre les nébuleuses jihadistes, pas vraiment pour sécuriser l’avenir des Maliens et de leurs voisins : le dispositif armé va donc rester sur théâtre. Il sait aussi qu’il sera bientôt reçu – discrètement – à l’Elysée et que ses hôtes, tout en empruntant opportunément à la culture de la ‘’FrançAfrique’’, sauront convaincre les Français qu’il y va de leur sécurité (une cause qui a bon dos). Ainsi, chacun y trouvera son compte : les putschistes se verront légitimés et les Français, rassurés. Quant aux militaires, au sein d’un Barkhane ‘’resserré’’, ils resteront branchés sur la logistique et le renseignement américain – il y là comme une mesure de sous-traitance – et hautement contributeurs à la cause européenne : ‘’La France reste pleinement engagée, avec ses alliés européens et américains, aux côtés des pays sahéliens et des missions internationales’’.

Au même moment, vingt ans d’intervention militaire massive et couteuse en Afghanistan des forces occidentales tournent au désastre absolu. Avant même le retrait des derniers échelons américains, les Talibans conduisent une offensive générale. Les institutions civiles mises en place pour les tenir à l’écart s’effondrent rapidement, l’armée de Kaboul se débande et certains de ses éléments s’enfuient même au Tadjikistan voisin ! L’Occident n’a toujours pas compris qu’une guerre idéologique n’est gagnable que par adhésion massive des populations et déploiement de moyens de développement humain. Occuper lourdement le terrain ne contribue qu’à rendre les armées étrangères insupportables. D’un autre côté, saturer le terrain d’investissements en ‘’soft power’’, en principe destinés à la population, peut aboutir au contraire à exacerber les inégalités, la corruption et les tensions idéologiques et sociales, si la gouvernance politique locale se révèle trop médiocre. Il peut y avoir de subtiles combinaisons de moyens et de pressions mais il n’existe aucune recette universelle. Ou elle reste à trouver. En revanche les sondages peuvent servir à pointer l’échec sûr et certain : ne pas insister alors. Sur cette base, nos hauts stratèges ont-ils tiré les leçons de Kaboul et préparé des plans B, C, D pour défendre le flanc sud de l’Europe contre le jihadisme ?

* 17 juin – La fortune, au bout du fusil

Très mauvaise nouvelle pour l’Industrie : les exportations d’armement français ont diminué de 41 % en 2020 ! Serait-ce une menace de paix planant sur le monde ou seulement le COVID qui aura ralenti les efforts de nos marchands d’armes pour préparer  »la prochaine’’ ? Penchez plutôt pour la seconde hypothèse : cette baisse des contrats tiendrait principalement à la pandémie. Mais les livraisons avaient déjà diminué de près de 8,6 % en 2019. Alors, mauvaise conjoncture passagère, cette dégringolade en 2020, ou accélération tendancielle ? Selon le Gouvernement, les centaines de milliers de travailleurs œuvrant pour l’export n’auraient pas trop de souci à se faire. Ça va redémarrer, nous dit-on !

L’an dernier, les prises de commande étrangères s’étaient élevées à 4,9 milliards d’€uros, contre 8,3 milliards d’€uros en 2019 : trou d’air. Notre meilleur client – incidemment en guerre contre son voisin yéménite – reste l’Arabie saoudite, pour un montant de 704 millions d’euros. Viennent ensuite les Etats-Unis, pour lesquels les firmes françaises sous-traitent des composants (433,6 millions d’euros), puis le Maroc (425,9 millions d’euros)… Tiens donc ! Les produits français iraient-ils se balader au Sahara occidental ? Israël, dont les missiles intègrent des modules made in France (on en a récupéré à Gaza), ne figure pas en position éminente. Il est vrai que ses circuits d’approvisionnement peut aussi bien passer par les Etats Unis.
L’avenir semble assuré. L’Egypte, une démocratie irréprochable (?), vient de signer pour 30 Rafale supplémentaires, après la Grèce, qui en a requis 18 d’urgence, pour faire face à la Turquie (dont 12 ‘’prélevés’’ sur l’Armée de l’Air française, la pauvre !) . La Croatie qui s’en est fait livrer douze d’occasion. Les affaires reprennent. Le plus curieux est que, dans son rapport sur l’année 2020, le ministère de la Défense présente l’Europe comme la principale destination export de son industrie, le ministère de l’Industrie bis. Elle absorberait 25 % des commandes. Eureka ! On serait donc bien parti pour faire progresser l’Europe de l’Armement ? En fait, oui et non, selon qu’on inclut dans le lot ou pas la Turquie d’Erdogan. Que livre-t-on à cette puissance parmi les plus belliqueuses de la planète ? Erdogan se voit-il seulement en dirigeant d’une puissance européenne ?


N’allez pas consulter le rapport, il ne vous révèlera rien de plus que les généralités qu’on peut lire dans les journaux. Le Parlement français, malgré la mission d’information qu’il a arrachée au gouvernement il y a deux ans, n’en saura guère plus, non plus. Le contraste reste frappant avec le droit à en connaître, qui constitue la règle dans les institutions législatives des démocraties occidentales. L’omerta française sur les exportations d’armement est unique et elle a la peau dure. L’institut de sondage Harris Interactive a récemment relevé que 80 % des Français se déclarent mal informés sur le sujet et qu’ils éprouvent du mal à comprendre les enjeux et les conséquences des ventes d’armes de leur pays. Pour 75 %, une transparence s’imposerait. Encore un petit effort pour sortir du brouillard et voir le monde tel qu’il est !

* 16 juin – Autant en emporte le vent guerrier

Avons-nous envie de nous confronter à la Chine ? Veut-on faire d’elle notre ennemie ? Dans un registre très martial, le communiqué final du sommet de l’OTAN dénonce en l’Empire du Milieu un ‘’défi systémique pour l’ordre mondial et la sécurité de l’Alliance atlantique’’. Les Européens ont néanmoins cosigné ce brûlot qui réduit la seconde puissance du monde à l’image sinistre de ses arsenaux militaire et nucléaire et à sa propension à entrer en collusion avec la Russie, dans les crises internationales. Si l’économie reste un élément dans la relation avec Pékin – comment faire abstraction de la première puissance commerciale planétaire ? – l’approche devrait se faire défensive : méfiance à l’égard des investissements chinois, guerre technologique, cyber-confrontation, tricheries sur les règles du commerce. Au total, l’hostilité pékinoise à l’égard de l’Occident serait pour celui-ci un défi aussi redoutable que le revanchisme aventureux de Moscou.

Le trait est assez forcé. Pas même un mot aimable pour les peuples, les cultures, les solidarités nouées. Comme à son habitude, la France a été bien seule à s’interroger sur la pertinence d’un agenda stratégique extrême-oriental prioritaire pour une alliance centrée sur l’aire atlantique. Pékin reproche à l’OTAN ‘’d’exagérer la théorie de la menace chinoise’’. Ce n’est pas totalement faux et il est d’ailleurs piquant que la Cité interdite confirme l’existence d’une part de réalité dans sa (modeste) menace.


A Bruxelles, la vulgate très dure de Washington avait été relayée par avance, par le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg. Les Européens n‘y croyaient pas plus que ça, mais ils ont quand même avalé la potion, ‘’pour ne pas gâcher des retrouvailles sentimentales si belles avec Washington’’. Toujours Mars et Venus (qui l’aime secrètement) …et une bonne dose de naïveté chez les ‘’27’’. Angela Merkel a modéré la sortie contre la Chine en invitant les partenaires européens à maintenir une position équilibrée envers Pékin. Il est vrai que le commerce extérieur allemand, hors-OCDE, se nourrit essentiellement du marché chinois. Emmanuel Macron a invité l’OTAN à ‘’ne pas confondre les objectifs’’ et à ne pas ‘’biaiser’’ la relation avec la Chine. Le défi ne serait pas de nature exclusivement militaire : ‘’cette rivale est aussi un partenaire indispensable pour résoudre de grands problèmes du moment, climatiques par exemple’’. Un ricochet inaperçu sur les eaux lisses de l’Alliance. Pourtant, ce qui est dit est dit.


Armé du punch de ses alliés, il ne reste plus, à Joe Biden, qu’à rencontrer Vladimir Poutine à Genève, pour lui régler son compte (pas à coups de revolver, mais de vérités). Associera-t-il les Européens à un dialogue ‘’carte sur table’’ avec son meilleur ennemi ? Berlin et Paris, notamment, voudraient un ‘’dialogue exigeant ‘’ avec le Kremlin et surtout en être parties prenantes. Emmanuel Macron tient particulièrement à ce que la France soit actrice dans toute négociation sur la maîtrise des armes nucléaires. La crédibilité de la force de dissuasion ne peut être préservée qu’à ce prix. Les intérêts stratégiques de l’Europe, de même. La hantise existe toujours que ressurgisse le condominium russo-américain sur l’équilibre stratégique européen et la paix ou la guerre au plan global. Inviter la Chine n’apparaît pas non plus comme une bonne idée aux Européens, ou alors, pourquoi pas, avec l’Inde, le Pakistan, Israël, etc., ce qui ne serait pas plus réaliste.

Enfin l’objectif d’une autonomie stratégique de l’Europe n’a été traité qu’en passant : l’Alliance  »relève sa cohérence et sa contribution à l’OTAN », mais elle ne dit rien sur la façon dont elle pourrait s’en accommoder pratiquement. Tant qu’à Bruxelles/OTAN, les Européens ne frapperont pas leurs chaussures sur leurs micros pour exiger que l’on passe aux actes, le concept restera … un concept, donc rien qui ne puisse troubler la sérénité retrouvée de l’OTAN.