*21 juillet – Gardez moi de mes amis,…

Il y a peu encore, le Royaume du Maroc dispensait à la classe politique française vacances à Marrakech ou palais aux frais de Sa Majesté. C’est un pays où la chaine verticale du Pouvoir est très fragile : la légitimité et les symboles du pouvoir reposent sur un personnage unique et difficilement remplaçable, les islamistes participent au pouvoir ; le féodalisme s’accommode d’inégalités sociales criantes ; un conflit persiste à ses frontières, entretenu par un voisin qui ne lui veut aucun bien. La diplomatie française lui constitue un bouclier protecteur, lorsque ressurgit aux Nations Unies la question du référendum d’autodétermination au Sahara occidental (intégré aux trois-quart à son territoire) ou qu’une condamnation internationale le frappe pour sa pratique de la torture ou l’inanité de sa justice.
Paris est sa nounou bienveillante et protectrice.

Premier bénéficiaire de son aide publique au développement ; choyé par ses investissements ; privilégié par la multiplicité des écoles privées de langue française (qui assurent à ceux qui peuvent y accéder une vraie ascension sociale) ; adoré des touristes de l’Hexagone, le Royaume doit énormément à la France, à ses préférences, à son indulgence, à sa diplomatie. Pourquoi, alors, aller chercher auprès d’Israël les moyens de se tourner contre elle ? L’erreur paraît énorme, presque caricaturale. Quoi qu’on en dise, depuis qu’elle a été révélée par un consortium de médias, personne n’avait osé imaginer la présence de numéros du président Emmanuel Macron et de membres du gouvernement français sur une liste marocaine de cibles potentielles du logiciel d’espionnage Pegasus.

Cette cyber-arme – car s’en est une – a été offerte dans la corbeille des fiançailles de Rabat avec Jérusalem, orchestrées par l’administration de Donald Trump. Quand on la possède, on en vient à l’utiliser, forcément, non pas comme une arme de l’antiterrorisme mais comme un outil de domination dans sa sphère. Et la France, si largement ouverte et complaisante envers son voisin du Sud, s’est placée elle-même dans la sphère du Maroc, d’une certaine façon en sujette reconnaissante du Roi. Que les patrons du contrespionnage ou de la gendarmerie marocaine raisonnent en termes d’assujettissement, avec un brin de fascination pour la technologie toute-puissante de la firme NSO (liée au gouvernement d’Israël) n’est pas une grande surprise. Chez nous, les informaticiens sécuritaires auraient-ils résisté à ce genre d’aubaine ? Que le roi MVI lui-même figure sur la liste signifie, soit qu’on lui a trouvé un alibi d’innocence (victime, il ne pourrait donc pas être impliqué) ou – et c’est plus préoccupant – qu’il a été dépassé et contourné par un échelon subordonné, ce qui, dans une monarchie absolue n’est pas un signe de bonne santé. On modèrera ce constat par le fait que les listes ‘’Pegasus’’ elles-mêmes ne sont qu’un état préalable potentiel au travail d’espionnage au sein des smartphones, une intention d’intrusion, pas nécessairement la preuve d’un passage à l’acte.


L’enquête ne fait que commencer. On imagine que des échanges diplomatiques assez frais s’ensuivront, sous les lambris et les tapisseries des ambassades. Dans la cyber-guerre, on a l’habitude des ‘’feux amis’’ (faux amis ?), depuis la révélation, par Edgar Snowden, de l’espionnage pratiqué sur une gigantesque échelle, par la NSA américaine, notamment en Europe. On finira par trouver des accommodements (provisoires). Se retourner contre NSO, la ‘’racine du mal’’, avec des moyens de neutralisation discrets, serait sans doute une bonne idée. Mais elle ne peut décemment pas être exprimée – surtout publiquement – dans un blog sans prétention. Or, vous êtes à l’écoute.

* 15 juillet – GAFAM, va en paix !

Pour les beaux yeux de Joe Biden, l’Europe met en pause son projet d’instituer une taxe numérique. On va se reporter, à la place, sur l’accord de taxation des multinationales, récemment conclu par le G 20 de Venise, sous l’égide de l’OCDE. Bruxelles se rabat donc sur un ‘’accord historique répondant aux défis de la numérisation économique’’. Mais sans joie. Bien qu’il reste encore au G20 à s’entendre, d’ici à octobre, sur les modalités concrètes de ce dispositif nettement moins ambitieux, afin d’en assurer la mise en œuvre à l’horizon de 2023, la Commission annonce concentrer ses efforts sur cet objectif et oublier son propre projet.


L’Amérique ‘’tout sourire’’ de Papy Joe ne s’est pas départie de ses lobbies d’intérêt et de la susceptibilité inquisitoire de son Congrès. N’oublions pas que le seul vrai pouvoir de la Maison Blanche est celui consistant à convaincre les puissances régnantes. Le GAFAM, très remonté contre D. Trump, pourrait-il être négligé par son successeur ? A la tête du Trésor, Janet Yellen a su jouer sur les bons sentiments des Européens pour leur faire avaler que non. L’accord à demi-dose de l’OCDE sur la fiscalisation des multinationales invite à démanteler les taxes numériques en vigueur. Washington les rejette comme discriminatoires et n’acceptera plus les mesures de ce type adoptées à titre national. L’heure est au jeu collectif. Point. Mais en considérant bien qui mène la danse au sein de l’OCDE.


Malgré la bonne grâce et les sourires, la souveraineté collective de l’Union européenne n’en sort pas renforcée. Il paraît que ce consensus humble convient à tous les bords. Il y a peu, Bruno Lemaire maugréait sur le taux ridiculement bas de 15 % reconnu comme seuil de taxation et, surtout, sur l’impasse concernant les paradis fiscaux et autres procédures subtiles d’optimisation. Oubliés, les états d’âme. L’accord que finalisera (ou pas) l’OCDE scelle un beau consensus occidental. Géopolitiquement, ce n’est pas rien et la belle fraternité de l’OTAN n’est pas loin.


Janet Yellen a aussi assisté à la réunion des ministres de l’économie de la zone €uro, dans une ambiance de travail chaleureuse. Elle n’en a pas moins marqué son souci que tous les Etats membres de l’UE participent à l’accord sur la fiscalité mondiale. Comme toujours, la famille européenne compte quelques rebelles à bord, à commencer par l’Irlande, le principal paradis des multinationales. Au total, huit pays sur vingt-sept font dissidence, mais les ‘’grands’’ sont bien là.
En avocate zélée de l’unité des alliés, Mme Yellen encourage les partenaires européens à ‘’aller plus loin dans la construction d’une union monétaire et économique’’ (dans cet ordre-là). Ce serait ‘’bon pour l’Europe, bon pour les Etats-Unis et bon pour le monde’’. Amen. Tant de bonnes intentions politiques contre si peu d’argent à récolter : la coupe de la gratitude déborde. La Silicon Valley, dont les finances se voient épargnées, se joint au consensus. Zuckerberg, en gentil garçon hypocrite, exulte et sourirait presque.


Il reste que des pressions ‘’tout sourire’’ sont quand même des pressions. Ne jetons pas la pierre à l’administration démocrate, qui rencontre les plus grandes difficultés à orienter les votes du Congrès. L’Exécutif français ne serait, lui, guère crédible à évoquer les humeurs rétives de son Sénat comme un motif de blocage. Sauf à faire rire à la ronde, bien sûr ! Quand même, il est toujours assez pratique de faire porter au congrès américain le chapeau des indécisions ou des revers de l’administration américaine : il est fort méchant, mais il a bon dos aussi. Si l’objectif reste de développer une souveraineté collective des Européens, donnons donc des dents et un regard féroce à notre brave Parlement européen. Cela aidera à faire rentrer des recettes et à alléger nos dépenses (sans oublier le gain de démocratie, indeed !)

* 8 juin – Jeu de moustiques

 »Se préparer à la guerre des drones : un enjeu stratégique ». Sous cet intitulé, un rapport de la commission de la Défense du Sénat français modifie radicalement la perception des enjeux militaires. Selon ses recommandations, la France devrait étoffer massivement son parc de drones. Les aéronefs sans pilote, adverses ou sans maîtres connus, constituent désormais une menace pour la population et pour le territoire national : multiplication des intrusions, tentatives d’incursion au sein de sites stratégiques, espionnage… Sur le territoire français, quelque deux millions et demi de ces avions-robots sont couramment en opération, comportant une grande majorité d’engins privés de tous gabarits. Vont s’y ajouter, dans moins de cinq ans, des nuées de taxis volants robotisés. A cette échelle, une police des survols est indispensable comme aussi la mise au point de parades contre les activités illégales sans cesse plus nombreuses, que cette ruche génère.

Le ministère des Armées déploie une protection anti-drones sur les sites militaires et autour de certaines infrastructures stratégiques. Le ministère de l’Intérieur n’est pas en reste et il s’équipe pour une très large gamme de missions de contrôle. Le grand banditisme comme les grosses entreprises de service ne manqueront pas de suivre le mouvement, si ce n’est déjà fait.
D’après le rapport cité en introduction, clairement inspiré par les stratèges des Armées, l’utilisation intensive du drone s’impose sur les théâtres militaires : ‘’ Plusieurs conflits récents – la guerre de l’an dernier au Haut-Karabagh, mais aussi les combats de septembre 2019 en Libye et la campagne turque dans le nord de la Syrie (mars 2020) – ont été caractérisés par une utilisation massive de drones tactiques et de petits drones’’. Ceci, avec d’impressionnants succès ! Leur mode opérationnel suit des méthodes innovantes pour remplir de nouvelles tâches : guidage de tirs d’artillerie, dispersion de leurres, vols d’attaque en essaims, opérations kamikaze pour pénétrer et détruire les défenses adverses. On pourrait y ajouter les fonctions ‘’épandage d’armes de destruction massive chimiques ou biologiques » et  »assassinats ciblés », mais ce sont là des missions rôdées depuis belle lurette.


Sympathique ou cauchemardesque, le drone tactique armé ‘’préfigure les conflits civils comme internationaux de demain’’. Il faudra à l’autorité nationale prendre le train en marche ou se faire déborder. ‘’Depuis 2019, un rattrapage capacitaire est en cours : les forces armées françaises disposeront de plusieurs milliers de drones d’ici 2025, contre quelques dizaines seulement il y a quatre ans’’. De fait, l’an dernier, 58% des frappes effectuées par le dispositif Barkhane au Sahel l’ont été par des drones armés américains Reaper et une bonne part du reste par d’autres, israéliens. Les armées sont également friandes de petits drones dits ‘’de contact’’ : nano drones ‘’Drop’’, micro drones NX 70 ou encore micro drones Anafi (au total, plus de 350 ont été commandés, livrables en 2025). A moyen terme, un partenariat triangulaire France, Allemagne, Italie prendra le relai dans le cadre du programme Eurodrone. On sera alors de plein pied dans l’ère des lasers aéroportés.

Le document-cadre du Sénat n’aborde pas une question éthiquement sensible : celle de l’attribution à ces méchants moustiques d’une capacité d’intelligence artificielle. Celle-ci les rendrait à même d’agir de façon totalement autonome, en particulier dans le choix et le ‘’traitement’’ des cibles. Il y a cinq ans, le chef d’état-major des Armées s’était solennellement engagé à ne jamais laisser un drone voler sans un pilote humain pour le téléguider et contrôler sa mission. La doctrine restera-t-elle inchangée ? Elle se fait discrète, en tout cas. En sus des Occidentaux, Israël, la Chine, la Turquie et l’Iran comptent s’équiper et exporter largement ces oiseaux de mauvaise augure et, surtout, aller jusqu’au bout de leur potentiel technologique. Ils sont à la fois bon marché, sacrifiables, utilisables en myriades de tous les formats (de l’insecte à l’avion de ligne) et ils peuvent devenir  »intelligents ». Il est clair qu’on ne pourra leur affecter des armées de pilotes humains rassemblés dans des halls d’opérations vastes comme des stades de football. L’intelligence artificielle seule, pourra accomplir la tâche, tout en exonérant l’Humain de toute responsabilité. Elle deviendra qu’on le veuille ou non un choix obligé. Malgré le danger induit pour les institutions, pour la paix et pour les libertés, il est assez probable que, si la hiérarchie militaire française estime impérative l’option de l’A.I., l’opinion et la classe politique la valideront aussi. A fortiori, si était mis en exergue le recours à des technologies françaises. On fabriquera dans la foulée des androïdes-diplomates pour – à leur façon – calmer le jeu.

Des gens mourront sans qu’on sache trop, combien, qui, où et pourquoi ni où se situe le droit, faute de pouvoir maitriser les algorithmes déchainés, livrés à eux-mêmes.

* 7 juin – Le théâtre et ses sorciers

A la suite du second coup d’Etat dans le putsch des militaires au Mali, la diplomatie française avait annoncé, au début de juin, suspendre sa coopération bilatérale avec l’armée locale. Pas en soi, un renoncement à combattre le jihadisme au Sahel, ni même un retrait de l’opération Barkhane, mais un effacement au sein d’un collectif euro-africain centré sur le dispositif de forces spéciales Takuba, complété par les formations dispensées au G 5 panafricain. La colère – et le dépit – d’E. Macron semblaient sérieux et destinés au Tchad, où s’opérait une succession ‘’dynastique’’ au défunt président Idris Debby. Le fils du chef de guerre a néanmoins été reçu à l’Elysée, un premier signal pour le moins ambigu. La colère jupitérienne n’aura-t-elle été que théâtrale et forcée ?


Le ministère français des Armées vient d’annoncer, le 2 juillet, la reprise de ses opérations conjointes avec les Forces armées maliennes (FAMa). ‘’A l’issue de consultations avec les autorités maliennes de transition et les pays de la région, la France prend acte des engagements des autorités maliennes de transition endossés par la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao). Elle a décidé la reprise des opérations militaires conjointes ainsi que des missions nationales de conseil, qui étaient suspendues depuis le 3 juin’’. Rient d’exprimé, cependant, au niveau du sommet, qui n’a pas mangé son chapeau mais a clos l’épisode du dépit. On se contente de varier les humeurs. Il faudra vérifier si les Maliens, les Africains et les Américains (qui veillent au grain) avaient pris l’alerte au sérieux. Ce n’est pas certain.


Le colonel Assimi Goïta, dictateur de son état à Bamako, sait trop bien que son pays constitue un théâtre crucial pour la stabilité euro-sahélienne et qu’il n’a donc pas trop à s’inquiéter, puisque – la chose a été dite sans fard – Barkhane y opère pour protéger le flanc Sud de l’Europe contre les nébuleuses jihadistes, pas vraiment pour sécuriser l’avenir des Maliens et de leurs voisins : le dispositif armé va donc rester sur théâtre. Il sait aussi qu’il sera bientôt reçu – discrètement – à l’Elysée et que ses hôtes, tout en empruntant opportunément à la culture de la ‘’FrançAfrique’’, sauront convaincre les Français qu’il y va de leur sécurité (une cause qui a bon dos). Ainsi, chacun y trouvera son compte : les putschistes se verront légitimés et les Français, rassurés. Quant aux militaires, au sein d’un Barkhane ‘’resserré’’, ils resteront branchés sur la logistique et le renseignement américain – il y là comme une mesure de sous-traitance – et hautement contributeurs à la cause européenne : ‘’La France reste pleinement engagée, avec ses alliés européens et américains, aux côtés des pays sahéliens et des missions internationales’’.

Au même moment, vingt ans d’intervention militaire massive et couteuse en Afghanistan des forces occidentales tournent au désastre absolu. Avant même le retrait des derniers échelons américains, les Talibans conduisent une offensive générale. Les institutions civiles mises en place pour les tenir à l’écart s’effondrent rapidement, l’armée de Kaboul se débande et certains de ses éléments s’enfuient même au Tadjikistan voisin ! L’Occident n’a toujours pas compris qu’une guerre idéologique n’est gagnable que par adhésion massive des populations et déploiement de moyens de développement humain. Occuper lourdement le terrain ne contribue qu’à rendre les armées étrangères insupportables. D’un autre côté, saturer le terrain d’investissements en ‘’soft power’’, en principe destinés à la population, peut aboutir au contraire à exacerber les inégalités, la corruption et les tensions idéologiques et sociales, si la gouvernance politique locale se révèle trop médiocre. Il peut y avoir de subtiles combinaisons de moyens et de pressions mais il n’existe aucune recette universelle. Ou elle reste à trouver. En revanche les sondages peuvent servir à pointer l’échec sûr et certain : ne pas insister alors. Sur cette base, nos hauts stratèges ont-ils tiré les leçons de Kaboul et préparé des plans B, C, D pour défendre le flanc sud de l’Europe contre le jihadisme ?

* 17 juin – La fortune, au bout du fusil

Très mauvaise nouvelle pour l’Industrie : les exportations d’armement français ont diminué de 41 % en 2020 ! Serait-ce une menace de paix planant sur le monde ou seulement le COVID qui aura ralenti les efforts de nos marchands d’armes pour préparer  »la prochaine’’ ? Penchez plutôt pour la seconde hypothèse : cette baisse des contrats tiendrait principalement à la pandémie. Mais les livraisons avaient déjà diminué de près de 8,6 % en 2019. Alors, mauvaise conjoncture passagère, cette dégringolade en 2020, ou accélération tendancielle ? Selon le Gouvernement, les centaines de milliers de travailleurs œuvrant pour l’export n’auraient pas trop de souci à se faire. Ça va redémarrer, nous dit-on !

L’an dernier, les prises de commande étrangères s’étaient élevées à 4,9 milliards d’€uros, contre 8,3 milliards d’€uros en 2019 : trou d’air. Notre meilleur client – incidemment en guerre contre son voisin yéménite – reste l’Arabie saoudite, pour un montant de 704 millions d’euros. Viennent ensuite les Etats-Unis, pour lesquels les firmes françaises sous-traitent des composants (433,6 millions d’euros), puis le Maroc (425,9 millions d’euros)… Tiens donc ! Les produits français iraient-ils se balader au Sahara occidental ? Israël, dont les missiles intègrent des modules made in France (on en a récupéré à Gaza), ne figure pas en position éminente. Il est vrai que ses circuits d’approvisionnement peut aussi bien passer par les Etats Unis.
L’avenir semble assuré. L’Egypte, une démocratie irréprochable (?), vient de signer pour 30 Rafale supplémentaires, après la Grèce, qui en a requis 18 d’urgence, pour faire face à la Turquie (dont 12 ‘’prélevés’’ sur l’Armée de l’Air française, la pauvre !) . La Croatie qui s’en est fait livrer douze d’occasion. Les affaires reprennent. Le plus curieux est que, dans son rapport sur l’année 2020, le ministère de la Défense présente l’Europe comme la principale destination export de son industrie, le ministère de l’Industrie bis. Elle absorberait 25 % des commandes. Eureka ! On serait donc bien parti pour faire progresser l’Europe de l’Armement ? En fait, oui et non, selon qu’on inclut dans le lot ou pas la Turquie d’Erdogan. Que livre-t-on à cette puissance parmi les plus belliqueuses de la planète ? Erdogan se voit-il seulement en dirigeant d’une puissance européenne ?


N’allez pas consulter le rapport, il ne vous révèlera rien de plus que les généralités qu’on peut lire dans les journaux. Le Parlement français, malgré la mission d’information qu’il a arrachée au gouvernement il y a deux ans, n’en saura guère plus, non plus. Le contraste reste frappant avec le droit à en connaître, qui constitue la règle dans les institutions législatives des démocraties occidentales. L’omerta française sur les exportations d’armement est unique et elle a la peau dure. L’institut de sondage Harris Interactive a récemment relevé que 80 % des Français se déclarent mal informés sur le sujet et qu’ils éprouvent du mal à comprendre les enjeux et les conséquences des ventes d’armes de leur pays. Pour 75 %, une transparence s’imposerait. Encore un petit effort pour sortir du brouillard et voir le monde tel qu’il est !

* 16 juin – Autant en emporte le vent guerrier

Avons-nous envie de nous confronter à la Chine ? Veut-on faire d’elle notre ennemie ? Dans un registre très martial, le communiqué final du sommet de l’OTAN dénonce en l’Empire du Milieu un ‘’défi systémique pour l’ordre mondial et la sécurité de l’Alliance atlantique’’. Les Européens ont néanmoins cosigné ce brûlot qui réduit la seconde puissance du monde à l’image sinistre de ses arsenaux militaire et nucléaire et à sa propension à entrer en collusion avec la Russie, dans les crises internationales. Si l’économie reste un élément dans la relation avec Pékin – comment faire abstraction de la première puissance commerciale planétaire ? – l’approche devrait se faire défensive : méfiance à l’égard des investissements chinois, guerre technologique, cyber-confrontation, tricheries sur les règles du commerce. Au total, l’hostilité pékinoise à l’égard de l’Occident serait pour celui-ci un défi aussi redoutable que le revanchisme aventureux de Moscou.

Le trait est assez forcé. Pas même un mot aimable pour les peuples, les cultures, les solidarités nouées. Comme à son habitude, la France a été bien seule à s’interroger sur la pertinence d’un agenda stratégique extrême-oriental prioritaire pour une alliance centrée sur l’aire atlantique. Pékin reproche à l’OTAN ‘’d’exagérer la théorie de la menace chinoise’’. Ce n’est pas totalement faux et il est d’ailleurs piquant que la Cité interdite confirme l’existence d’une part de réalité dans sa (modeste) menace.


A Bruxelles, la vulgate très dure de Washington avait été relayée par avance, par le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg. Les Européens n‘y croyaient pas plus que ça, mais ils ont quand même avalé la potion, ‘’pour ne pas gâcher des retrouvailles sentimentales si belles avec Washington’’. Toujours Mars et Venus (qui l’aime secrètement) …et une bonne dose de naïveté chez les ‘’27’’. Angela Merkel a modéré la sortie contre la Chine en invitant les partenaires européens à maintenir une position équilibrée envers Pékin. Il est vrai que le commerce extérieur allemand, hors-OCDE, se nourrit essentiellement du marché chinois. Emmanuel Macron a invité l’OTAN à ‘’ne pas confondre les objectifs’’ et à ne pas ‘’biaiser’’ la relation avec la Chine. Le défi ne serait pas de nature exclusivement militaire : ‘’cette rivale est aussi un partenaire indispensable pour résoudre de grands problèmes du moment, climatiques par exemple’’. Un ricochet inaperçu sur les eaux lisses de l’Alliance. Pourtant, ce qui est dit est dit.


Armé du punch de ses alliés, il ne reste plus, à Joe Biden, qu’à rencontrer Vladimir Poutine à Genève, pour lui régler son compte (pas à coups de revolver, mais de vérités). Associera-t-il les Européens à un dialogue ‘’carte sur table’’ avec son meilleur ennemi ? Berlin et Paris, notamment, voudraient un ‘’dialogue exigeant ‘’ avec le Kremlin et surtout en être parties prenantes. Emmanuel Macron tient particulièrement à ce que la France soit actrice dans toute négociation sur la maîtrise des armes nucléaires. La crédibilité de la force de dissuasion ne peut être préservée qu’à ce prix. Les intérêts stratégiques de l’Europe, de même. La hantise existe toujours que ressurgisse le condominium russo-américain sur l’équilibre stratégique européen et la paix ou la guerre au plan global. Inviter la Chine n’apparaît pas non plus comme une bonne idée aux Européens, ou alors, pourquoi pas, avec l’Inde, le Pakistan, Israël, etc., ce qui ne serait pas plus réaliste.

Enfin l’objectif d’une autonomie stratégique de l’Europe n’a été traité qu’en passant : l’Alliance  »relève sa cohérence et sa contribution à l’OTAN », mais elle ne dit rien sur la façon dont elle pourrait s’en accommoder pratiquement. Tant qu’à Bruxelles/OTAN, les Européens ne frapperont pas leurs chaussures sur leurs micros pour exiger que l’on passe aux actes, le concept restera … un concept, donc rien qui ne puisse troubler la sérénité retrouvée de l’OTAN.

* 11 juin 2021 – Honni soit qui Mali panse !

Avec l’annonce du démembrement de Barkhane, Emmanuel Macron lâche une tempête dans un ciel géostratégique chargé de déceptions et de menaces. Les 5100 combattants de l’opération française lancée en 2014, à la suite de Serval, quitteront bientôt leurs bases dans le nord du Mali. Ce n’est pas un abandon, puisque les populations locales ne veulent plus d’eux et que le gouvernement de Bamako a renoncé à ses fonctions d’Etat dans cette vaste zone. La succession des coups d’Etat ou des  »transitions » militaires, dans au moins deux des cinq Etats considérés, a rendu irréversible la coupure, ancienne, entre les capitales et les régions investies par les jihadistes. Sauf à revenir aux méthodes coloniales… et encore… le volet politique de la guerre en cours – celui qui touche à l’incarnation et à la mission des Etats auprès des Africains – est failli. C’est une première défaite face aux franchisés de Daech et d’Al Qaïda. Elle était annoncée, mais la politique locale ayant pris un tour destructeur, cela a précipité les choses. En creux, le président français reconnaît l’échec tout en dégageant sa responsabilité. Reste l’autre responsabilité, celle d’un engagement militaire asymétrique dans lequel s’enlise une armée occidentale. Il est évocateur du conflit afghan, où, face à la puissance américaine, les Talibans sont en passe de gagner la guerre. La France veut éviter de porter, seule, le poids d’une opération militaire certes vaillante mais qui s’éternise sans issue possible. Ce blog a souvent relevé qu’une fois perdues l’adhésion et la mobilisation des Africains eux-mêmes, l’intervention armée française perdait son sens et prenait l’aspect d’une occupation croisée. On y est.

Paris rebondit sur ce qui était la principale ambiguïté de l’opération Barkhane : combattre pour le Sahel ou pour protéger le flanc Sud de l’Europe ? C’est la seconde option qui est retenue, même si l’on voit mal comment on pourrait délier les deux espaces stratégiques, dont l’un est le rempart de l’autre. Un nombre limité de soldats français va donc poursuivre les opérations anti-jihadistes, mais sur la zone des trois frontières, d’où des infiltrations se multiplient vers l’Afrique occidentale. C’est un pari et il n’est pas gagné d’avance. D’abord, parce que la propension des classes politiques locales à négocier voire à frayer avec les mouvements jihadistes pourrait rendre ce déploiement de forces spéciales tout aussi inopérant qu’au Mali. Un basculement des opinion nationales est possible. Le ressentiment pourrait s’aiguiser à l’égard d’une  »France qui vous lâche ». C’est un paradoxe : trop présente ou trop absente, la France s’exposera de toute façon à leurs yeux, puisqu’elle met en exergue la faiblesse des Etats africains. Cette amertume ne peut qu’être attisée par le choix assumé du président français de servir l’Europe plutôt que les Africains. Le faire savoir n’était pas très habile et montrer du dépit, non plus.

Ensuite, c’est un défi lancé, soudainement, à nos alliés occidentaux, au moment où le président américain vient, en visite inaugurale,  »choyer les Européens ». Biden, les partenaires européens de la France et l’OTAN se voient placés devant un dilemme : prendre le relais de Barkhane – sous conduite français des opérations – ou partager les fautes et les conséquences, dans une perspective de défaite. Ne pas réagir rendrait vaines les opérations de grande ampleur menées au Moyen-Orient depuis 2014, contre les centrales jihadistes. Mais qui souhaite vraiment tirer les conséquences de ce que le terrorisme moyen-oriental s’est transféré en Afrique ? Ce coup de semonce va rester en travers de la gorge de nos alliés. Ils font tous face à des électeurs qui ne veulent, pour rien au monde, voir leur pays s’engager dans une croisade militaire aussi incertaine. La politique intérieure se cache dans tous les interstices de la politique extérieure. En ce sens, E. Macron fait aussi un pari sur son propre avenir.

* 8 juin 2021 – Commémorer les morts, oublier les vivants

Depuis février, en Algérie, les militants du mouvement du Hirak réoccupent la rue. Les dirigeants algériens répriment sans aucun état d’âme leurs manifestations non-violentes, à Alger comme en province. La pandémie avait eu raison, pendant un an, des manifestations, mais l’appel à changer le monde politique a ressurgi. Plus encore que sous la présidence Bouteflika, il est réprimé brutalement. La police interdit tout rassemblement et les disperse sans ménagement dès qu’ils ont lieu. Les arrestations sont systématiques et le durcissement des autorités les amènent à traiter les jeunes de ‘’terroristes’’, du moins ceux qui, par leurs activités, colportent l’information sur le mouvement populaire. Des enseignants, des journalistes et des militants des droits humains sont poursuivis en justice (quelle justice !), où ils encourent de lourdes peines et même la peine capitale, sur la base de preuves fabriquées. A quelques jours des élections législatives du 12 juin, les collaborateurs du président Tebboun sombrent dans la plus franche paranoïa des gouvernants, percevant partout des  ’’complot contre l’État’’, supposément ourdis par ces manifestants pacifiques. Il s’agit bien sûr de terroriser les prétendus ‘’terroristes’’.

On ne critiquera jamais le devoir de mémoire, dans lequel la France officielle s’engage – très précautionneusement – envers l’Algérie. La justice n’est jamais superflue dans le regard que jette l’Histoire sur les victimes disparues. Mais les jeunes algériens d’aujourd’hui, qui n’ont pas encore quitté la scène, eux, mériteraient aussi que l’on crie ‘’Justice pour eux », à Paris. Or, le silence est, comme on dit, assourdissant !

* 7 juin -Pyrrhus et la Big money

Croiriez-vous que les plus puissantes entreprises du globe se convertissent à l’impôt, sous l’effet de la grâce divine ? Je veux dire payer leur dû à la société, là où leurs profits sont réalisés et non là où on les attire en les exonérant. Et bien, vos journaux, eux, y croient ! Ils jubilent en décrivant les ministres des finances du G7, réunis à Londres, se mettre d’accord sur un taux d’imposition minimal pour les multinationales. Ce seuil  »doux » sur les sociétés serait de 15 %’’. Rien d’inquiétant pour Oncle Picsou : c’est la norme d’un paradis fiscal. On comprend que Wall Street et le CAC 40 ne sombrent pas dans une hystérie soudaine. Nos directeurs de conscience célèbrent pourtant un pas accompli dans le sens de la réforme ambitieuse de la fiscalité internationale engagée au sein de l’OCDE et qui stagnait depuis des lustres. La norme fiscale de 15%, tout en mansuétude, vise, en particulier, les grandes entreprises du numérique, souvent américaines, sans qu’il soit besoin de leur tordre le bras (mais qui en aurait la capacité ?). Celles-ci vont assurément rompre avec les pays où la fiscalité est de pur dumping. Converties en rédemption, vont-elles soumettre leurs monstrueux profits à l’impôt sévère ? Vont-elles remercier les gouvernements de leur conférer un rôle citoyen, au service de la communauté ? Le masochisme mène-t-il à la sainteté ?

Nos médias ne perdent pas de temps à y penser : c’est une belle ‘’avancée décisive’’, à l’horizon de la réunion du G20 en juillet, à Venise, où un accord ‘’plus concret’’ (on est donc dans l’abstraction) sera produit. Les ministres des Finances trouveront aussi une clé de répartition du magot entre eux. Une mafia ? Non. Alléluia ! Leurs milliards vont tomber sur nos têtes ! Ceci dit à leur décharge, on n‘est plus sous l’ère Trump. On prend donc du plaisir à entendre la secrétaire américaine au Trésor, Janet Yellen, annoncer la fin de la course vers le bas de la fiscalité des entreprises. On va ‘’ apporter de la justice pour la classe moyenne et les travailleurs, aux Etats-Unis et à travers le monde’’. Formidable ! Evaporée la belle arrogance dominatrice du big business américain et son total mépris de l’Etat (‘’big government’’) et de tout ce qui le compose ? Il y aurait eu miracle, dû au départ chaotique de l’homme aux cheveux orange, le héros de la Bourse américaine ? La question peut également se poser en Europe. Supputons plutôt des grandes manœuvres de résistance dans les prochains mois, derrière une façade de fausse complaisance envers la régulation mondiale. Facebook assure, ainsi, avec sa bonne dose d’hypocrisie usuelle, ‘’vouloir que la réforme fiscale internationale réussisse, même si cela pourrait signifier que Facebook paye (un peu) plus d’impôts et dans différents endroits’’ Hommage soit rendu à la sincérité vertueuse de M. Zuckerberg !


En France, le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, se persuade qu’on est sur la bonne voie. Londres aurait été ‘’une étape historique dans le combat contre l’évasion et l’optimisation fiscale’’. Ah, tiens : l’optimisation, aussi ? C’est un point intéressant à relever, mais il est loin de correspondre à l’attente universelle de ses pairs de l’OCDE. La version française du consensus de Londres serait celle d’un ‘’tremplin de combat pour que le taux d’imposition minimal soit réhaussé autant que possible’’. Voilà qui est loin d’un compte rendu de victoire, c’est à peine un vœu pieux. Attac le confirme : ‘’le bénéfice attendu de cette mesure sera marginal. Un taux à 25 % aurait constitué une avancée réelle’’. Sur un tel objectif, il ‘y a aucun accord en vue. Alors, le sommet de Venise accouchera-t-il enfin d’une mauvaise nouvelle pour les paradis fiscaux ? GAFA, vas-tu capituler ? Zuckerberg, vas-tu rendre les sous que tu nous voles ? Arrêtons- là : vous avez perçu mes doutes.

* 2 juin 2021 – Quelque chose de pourri au Royaume du Danemark ?

Le Danemark figure régulièrement au top du palmarès des pays honnêtes et fiables. C’est surement justifié en ce qui concerne les sujets de ce petit royaume, membre de l’UE et de l’OTAN. Mais quelques Danois, qui détiennent le contrôle des infrastructures télécom, peuvent s’avérer laxistes, voire carrément vendus à une puissance étrangère. Ainsi, des  »traîtres » ont laissé l’agence américaine de sécurité nationale (NSA) infiltrer leurs réseaux aux fins d’espionnage sans vergogne de plusieurs  dirigeants européens, dont la chancelière Angela Merkel.

Grâce à la collaboration du renseignement militaire danois, la NSA s’est, en effet, directement branchée aux têtes de câble des télécommunications danoises. Depuis ces points de transit à très haut débit des données privées internet, téléphoniques, etc. elle scrutait les échanges de ses ‘’cibles’’ politiques, en Allemagne, en Suède, en Norvège, en France… sans doute ailleurs aussi. Les médias danois, en particulier la télévision publique, ont découvert le pot aux roses en mettant la main sur un rapport interne de leurs services secrets intitulé ‘’Opération Dunhammer’’. Dans le droit fil de l’affaire Snowden, auquel l’épisode appartient, les organes d’information du public se sont taillé le beau rôle en lançant l’alerte, rapidement repris en écho par leurs confrères européens. Les faits remontent à l’époque Obama et ils étaient connus depuis juin 2013. Washington, les assume assez cyniquement, tout en éprouvant quelque gêne pour leurs effets collatéraux sur des nationaux étasuniens  »innocents » mais, pour leur malheur, au contact des cibles européennes. A l’époque, la filière danoise n’avait pas été suspectée. A vrai dire, l’embrouille n’est pas totalement tirée au clair. Copenhague, sommée de s’expliquer, ne pipe pas…

Ne pas être Américain ne devrait pas signifier être impunément dépouillé de tous ses droits, qui plus est à son insu. Le Quai l’a rappelé en termes choisis. Pourtant, c’est surtout la duplicité des officiels danois qui énerve : ‘’ Ce (l’espionnage politique) n’est pas acceptable entre alliés, encore moins entre alliés et partenaires européens’, a martelé E. Macron en marge d’un conseil des ministres franco-allemand. Angela Merkel a renchéri. Une enquête sera conduite, dont on se doute par avance qu’elle ne débouchera sur rien d’autre que le constat déprimant d’une lamentable servilité à l’égard de la politique des Etats Unis. Peut-être aussi, celui d’un brin d’Europhobie chez les Danois, le  »quelque chose de pourri » de la littérature anglaise. On retrouve là l’habituelle faille de conscience géopolitique qui plombe les destinées des Européens. Il y aura sûrement quelques mots échangés, mais fugaces et pas trop… puis rien d’autre. Car personne ne souhaite déclencher des cycles de rancune et de rétorsion au sein de la famille européenne divisée. Celle-ci tire déjà à hue et à dia. On marchera donc sur des œufs, de crainte – que Shakespeare me pardonne – d’en briser quelques uns et d’en faire un Hamlet.

* 1er juin – Floraison des Libertés

Les libertés, petites ou grandes, sont toutes également chéries. Comme les Sabine d’Alphonse Allais, les Miss Liberté fleurissent au printemps, sous la forme de statues. Merci Bartholdi, Viollet-le-Duc, les ateliers Eiffel ! Elles seront toutes accueillies avec émotion. Justement, grâce à la complicité de Philippe Etienne, notre ambassadeur à Washington DC, une jumelle de la Miss d’Ellis Island – de taille nettement plus petite – débarquera à New-York, le 4 juillet, en provenance du Havre, pour célébrer la fête nationale yankee. Prêt de la France, elle sera exposée pendant dix ans sur la petite colline de Georgetown où nos vaillants diplomates entretiennent de leur mieux l’alliance scellée entre Louis XVI et Washington. Pendant quelques jours, les deux ‘’Liberté’’ – celle de 93 mètres et celle de trois mètres de haut – se côtoieront à Ellis, l’ancienne baissant sa torche sur ses pieds pour apercevoir sa toute nouvelle et minuscule petite sœur. Coincée à Paris, la sœurette de l’Ile aux Cygnes, va bouder, c’est certain !


De fait, la France n’a plus les moyens d’offrir une statue géante sans couler ses finances publiques. Mais, plus que l’intention ou la démonstration d’amitié, c’est le symbole politique qui importe. L’idée de ce nouveau voyage d’une Miss n° 2 est née au Conservatoire national des arts et métiers, en 2019. Elle a plu à la diplomatie française, qui y a vu un moyen de renouer le fil de cette alliance flamboyante. La France a donc choisi de seulement exposer une seconde statue de la Liberté ‘’pour rendre hommage à toutes celles et tous ceux qui ont permis, des deux côtés de l’Atlantique, l’édification de la statue de la Liberté et qui se sont battus pour ce qu’elle symbolise dans le monde entier’’. Les temps actuels appellent à s’en souvenir face au charivari du monde.

Miss n° 2 se présentera aussi à l’Amérique puis à la France comme une ambassadrice de l’accueil des étrangers. ‘’Donnez-moi vos pauvres, vos exténués, qui en rangs pressés aspirent à vivre libres. […] Envoyez-les moi, les déshérités, que la tempête m’apporte. J’élève ma lumière et j’éclaire la porte d’or ! » Il n’est pas vain de revisiter le beau poème poignant d’Emma Lazarus. Et, par chance, c’est l’aimable Joe Biden et non son abominable prédécesseur qui préside aux destinées actuelles de la Nation amie. Sans doute, adressera t-il à la  »Micro-Miss » un petit clin d’œil amical.

* 31 mai – Retenez-moi ou Je m’en vais !

Voilà le message adressé aux dirigeants de la Cédéao. Ils étaient réunis au Ghana pour tirer les conséquences du deuxième coup d’État perpétré au Mali en moins d’un an. Plutôt que la relative sévérité manifestée, par ses pairs, au colonel Goïta, on retiendra ce ‘’Je’’ très monarchique d’Emmanuel Macron, prononcé à distance, par le truchement du Journal du dimanche. Tout va mal au Mali, c’est certain. Depuis la dernière réunion du G 5 consacrée à la ‘’résurrection’’ des Etats du Sahel dans le rôle qu’ils ont déserté au service de la paix civile, trois coups d’Etat et une régression des institutions étatiques quasi-générale laissent ‘’Je’’ (Jupiter) désarmé et furieux. ‘’Je’’ va-t-il rappeler la force Barkhane ? La colère de ‘’Je’’ constitue-t-elle le nouveau cap de la politique étrangère de la France en Afrique ?


Ce qui frappe au premier chef, c’est le pessimisme du maître des horloges diplomatiques. Le coup d’Etat dans le coup d’Etat à Bamako est ‘’inadmissible’’, cela va de soi. ‘’Il y a aujourd’hui cette  »tentation » au Mali ‘’ : il aura fallu huit ans pour constater la propension des populations à pencher plutôt du côté de leurs traditions culturelles et religieuses que du côté du sauveur blanc, qui débarque avec son arsenal et son mode de pensée exogène. Combien de temps faudra-t-il encore pour arriver à un constat ‘’à l’afghane’’ ? Alors qu’une défaite annoncée à Kaboul resterait dans les confins septentrionaux de l’Asie du Sud, ce qui est déjà grave, ‘’perdre le Sahel’’ serait par comparaison synonyme d’un basculement géopolitique bien plus dramatique : celui de l’ensemble sub-saharien, d’une cinquantaine d’Etats fragiles, d’un pôle démographique de l’ampleur du monde chinois. Le Maghreb, déjà affecté, n‘y résisterait sans doute pas. La rive nord de la Méditerranée deviendrait alors la ligne de front de l’Europe. Qui n’éprouverait pas un certain vertige devant une telle perspective ?

E. Macron ne s’y réfère qu’indirectement, à peine implicitement. Pourtant le déferlement jihadiste, favorisé par une préférence (illusoire) des populations pour la soumission pacifique à l’Islam politique, ne peut qu’alimenter sa crainte de voir la France partager une défaite majeure devant l’Histoire (et aussi devant l’électorat de la prochaine présidentielle). A l’évidence, le président français bluffe, quand il menace de retirer les 5100 militaires de Barkhane, quand bien même ce retrait est hautement recherché, mais dans des circonstances plus favorables. Comme toujours l’Histoire est traîtresse, même à l’égard de ‘’Je’’ Il n’existe pas de plan B honorable, pour l’heure. Pousser les feux de l’aide au développement et « investir massivement » dans un plan Marshall pour l’Afrique subsahélienne, l’idée n’est pas nouvelle ni très efficace sans gouvernance digne de ce nom. Elle sert surtout à mettre la trop fameuse (et inconsistante) ‘’communauté internationale’’ devant sa part de responsabilité… et de culpabilité. Souvenons-nous comme elle avait fui le Rwanda a l’heure du génocide ! Mettre la pression sur les prétoriens qui se déchirent à Bamako : tout le monde le fait, ça ne coûte rien et ça ne changera pas grand-chose non plus. Mettre au défi le G 5 d’opérer militairement sans ses appuis français : autant renoncer à tout plan B. Secouer les dirigeants de la CEDEAO : il faudra du temps pour qu’ils intègrent une vision géopolitique de la menace pesant sur leur région. Ils ne raisonnent pas en ces termes-là. Finalement, la cible imparable des critiques macroniennes ce sont les populations du Sahel elles-mêmes, lorsqu’il dénonce leur ‘’tentation’’ de céder aux islamistes radicaux et d’accepter une contagion à l’échelle continentale. C’est à la fois cyniquement réaliste et très inquiétant pour la suite du conflit. En clair : si les Africains tiennent à ‘’se suicider’’, qui sont les Français pour les en empêcher ? Ce type de propos, plutôt malheureux, fait écho à une autre ‘’tentation’’, du côté français, celle-là : désengager sa responsabilité en invoquant celle des autres, pour le cas où la situation sur le terrain passerait de ‘’mauvaise’’ à ‘’irrémédiable’’.