* 28 novembre – Barrages de la colère

Partout, des routes sont bloquées, des gens qui se révoltent… Ici, on ne parle pas des ‘’anti-vaccins’’ ni du cloisonnement des Etats face à un nouveau variant, mais d’honnêtes villageois qui souffrent du djihadisme et de toutes les violences qui le suivent en cortège.

Les moments de folie qui ont jalonné la progression d’une soixantaine de véhicules militaires français, parti de Côte d’Ivoire pour assurer la logistique de la base malienne de Gao marquent un délitement complet dans l’image de la France ‘’salvatrice’’ auprès des populations urbaines ou villageoises du Sahel. La peur d’un présent au niveau de violence insupportable, le ressentiment accumulé à l’égard d’autorités locales réputées abandonner les population, l’exaspération à l’égard de militaires français suréquipés et dominateurs, mais bien incapables de rétablir la paix civile : tout s’en mêle. Ces colères ne sont pas des fantasmes, même si certains perçoivent l’intérêt de jouer sur le registre anticolonial. Les peuples du Sahel souffrent et ne voient pas d’issue. La France n’a pas comme objectif premier de les protéger mais de passer pour cette tâche le relais aux armées locales. Elle se retrouve en ligne de mire, exutoire à la détresse générale et n’a pas vraiment de réponse à cela.


Au Centre-nord du Burkina Faso, le 20 novembre, à Kaya, le barrage villageois a généré un haut fait de résistance, après qu’un petit ‘’David’’ burkinabé ait abattu un petit drone (supposé français).  »Armée française dégage »,  »Libérez le Sahel »,  »Plus de convoi militaire d’invasion et de recolonisation français »,  »France Etat terroriste » : les pancartes des manifestants ne laissaient aucun doute sur leur hostilité. Des attroupements avaient eu lieu précédemment, lors de la traversée d’autres villes. La riposte des forces de l’ordre a fait, malheureusement, deux blessés et la fureur populaire s’est retournée contre le président Roch Marc Christian Kaboré, qui tentait de disculper les Français.


A Téra, dans l’ouest du Niger, le trajet du convoi a été, à nouveau, perturbé par des manifestants, le 27 novembre. Certains protestataires accusaient les soldats français de transporter des armes pour les groupes jihadistes, Au cours d’une tentative pour dégager les véhicules, des heurts ont fait deux morts et 18 blessés. La gendarmerie nigérienne en porte la responsabilité avec les militaires français. Des tirs de sommation ont déclenché l’affrontement et il devient alors très délicat de maitriser ce type d’incident. L’image des hommes de Barkhane s’en trouve quelque peu ternie.
Selon l’état-major de l’armée française, « aucun soldat français n’a été blessé », mais « deux conducteurs civils du convoi ont été blessés par des pierres et des camions endommagés’’. Voilà qui marque bien symboliquement la montée du dégagisme à travers le Sahel face à l’impasse militaire où se trouve la France… l’impasse dans laquelle ces populations se sentent aussi aculées. Les théâtres d’opération se sont éloignés des zones habitées que Paris voudrait voir transférées à ses alliés africains. Ceux-ci sont à la peine et ne savent pas se concilier leurs citoyens civils. Barkhane puis Tacuba sont dépassés par l’immensité des théâtres de guerre.


La contagion djihadiste gagne inexorablement l’Afrique de l’Ouest et tend vers les côtes atlantiques. Elle refluera sans doute un jour, car elle ne peut apporter aucune réponse au développement, encore moins à l’émancipation du Continent. Mais, militairement, on ne gagne jamais face à des guérillas, seraient-elles matinées de terrorisme. Dans cette situation, en tout cas, où les guerriers trouvent un ancrage dans la culture des gens. Cela tient aussi aux rumeurs malignes colportées par les réseaux sociaux (comme en France, d’ailleurs). Les annonces du ministère des Armées sur l’élimination de chefs djihadistes ne suffisent pas. Les Africains du Sahel ont d’abord surestimé la capacité des Français à rétablir la paix et l’ordre civil. Une part croissante de la base perçoit désormais l’intervention de Barkhane comme inefficace, inutile. Pour certains, il s’agirait désormais d’une armée d’occupation au service d’intérêts stratégiques post-coloniaux, qui ne sont pas les leurs.

Il ne sera pas facile de rétablir des liens de confiance et de partenariat en de telles circonstances. Si l’on aime l’Afrique pour elle-même, il va falloir mieux l’écouter… et trouver plus d’alliés.

* 25 Novembre – Croisières clandestines

Où en est-on de la petite ‘’guerre des pêches’’ entre la rive continentale de la Manche et les îles anglo-saxonnes ? Le fait qu’on n’en entende plus parler témoigne de ce qu’on négocie âprement, sans tonner dans les médias. Un retour à la norme des choses, le sourire en moins. En fait, la crispation des lendemains de Brexit a changé de front. La Manche, en tant que couloir passage clandestin entre le rivage du Calaisis ou du Cotentin et celui du Sud de l’Angleterre devient un point chaud de contentieux en même temps qu’un mystère … voire un drame.


Au moins 27 victimes, hommes, femmes et enfants ont péri hier dans le heurt de leur canot pneumatique avec un des multiples cargos parcourant le ‘’rail’’ d’Est en Ouest. Les tentatives pour les mettre à l’abri ont été tardives et vaines. Par contre, quatre passeurs d’un réseau bien établi sur la rive française ont été appréhendés. Ils importaient de Chine, par dizaines, les rafiots gonflables. Cela ne paraît pas avoir été repéré et pourtant, une telle industrie, destinée à tant de passagers semble difficilement ‘’camouflable’’. A quoi servent les milliers de détecteurs installés sur les plages ? Tous ces malheureux tenaient absolument à traverser la Manche et étaient prêts à risquer leur vie pour ne pas rester ‘’bloqués’’ en France. L’émotion se dissipera – jusqu’au prochain naufrage dans ce nouveau cimetière maritime, aussi inhumain que la Méditerranée : c’est ainsi. Mais, en fermant hermétiquement aux exilés tout accès légal au Royaume Uni, n’invite-t-on pas le crime organisé à ouvrir en grand l’industrie périlleuse du passage clandestin ?

Comment interpréter qu’en une seule journée, dix mille – et jusqu’à 14.000 exilés à une récente occasion -aient pu prendre la mer depuis les côtes françaises – ni vus, ni connus – et croiser vers la très convoitée Albion. On est prié de croire que l’impressionnant dispositif policier déployé pour ‘’garder la frontière britannique’’ (par sous-traitance française) n’y voit goutte. Car même par mauvais temps et brume matinale, cela fait du monde sur les plages, du trafic sur les routes, du bruit sur les ondes. Convainquons-nous que les jumelles des gendarmes, ni les satellites au-dessus des têtes n’en repèrent qu’une fraction infime. Bôf ! Il y a comme une petite chance d’y arriver pour ceux qui doivent recommencer plusieurs fois leur traversée. La plupart y arrivent au bout du compte. Ceux, moins nombreux, qui sont interceptés avant la laisse de haute mer n’arriveront ni à se faire héberger sur un site d’urgence – tout a été fermé, démantelé – ni à postuler pour une aide matérielle de survie. S’ils parviennent à rejoindre des parents ou amis au Royaume Uni, curieusement, ils sont plutôt mieux reçus, nourris, hébergés, juste en face que dans l’Hexagone. Leur droit à demander l’asile y est encore à peu près respecté, même si Boris Johnson souhaite le remettre en cause. Alors, pourquoi cette muraille – passoire, du côté français, qui énerve tant le gouvernement de Londres ?


Il semblerait que du côté britannique, si vous entrez en clandestin, vous serez assez facilement pardonné. Et le marché de l’emploi est très accessible, ce qui n’est pas le cas en France. En fait, comme chez le voisin gaulois, il faut distinguer la posture intraitable ‘’zéro accueil’’ destinée au public et la réalité plus discrète des pratiques. Celles-ci doivent un peu au le droit et beaucoup au besoin d’importer une main d’œuvre bon marché. Qui plus est le ‘’laxisme’’, vrai ou faux, des autorités françaises offre un providentiel exutoire aux lecteurs de tabloïds britanniques. De la même façon, la férocité de la police française à Grande-Synthe près de Dunkerque ou autour de Calais rassure le riverain – électeur troublé dans sa quiétude par tout ce dérangement. Mais dans les deux pays, la Justice administrative ne laisse pas globalement violer le droit et le statu quo boiteux sert, finalement, des intérêts partisans.

Alors faut-il encore garder ces accords insensés, signés au Touquet, et qui financent les autorités françaises pour que leur pays se fasse agonir du public britannique ? Ceci n’a plus aucun sens depuis que cette frontière est devenue celle, extérieure, de l’Union. Paris soutient l’action de Frontex, qui scelle des frontières plutôt que de sauver des vies. Cette mission est souvent critiquée comme insensible à l’humanitaire voire purement policière. Si la tâche de gardiennage reste nécessaire, que ne mobilise-t-on pas, au moins, des moyens permanents de secours en mer ? La première urgence serait de renoncer au ‘’bakchich’’ empoisonné de la sous-traitance pour Londres. En suscitant une négociation, face à face, entre Londres et Bruxelles, on reviendrait aux fondamentaux du droit et des gens. Car l’humanité et les Traités nécessitent de ménager, en travers de la Manche, une petite passerelle sécurisée, destinée à l’asile, aux réunifications familiales et aux candidats postulant aux emplois en tension. Un rêve naïf, tout cela ?

* 24 novembre – Les caniches et les loups

Il y a dans notre Union européenne des petits David qui ne craignent aucun géant Goliath. C’est le cas du gouvernement de la Lituanie, république balte d’à peine trois millions d’habitants, qui pourrait être déclarée championne de la résistance aux grands méchants loups. Si, bien sûr, une telle compétition existait. Typiquement, voilà une petite nation qui n’a peur de rien parce qu’elle est toujours parvenue à survivre aux pires menaces existentielles de ses très voraces voisins. Reconnue diplomatiquement, il y a cent ans, par la France et par les puissances occidentales, elle a été oblitérée de la carte de l’Europe, dépecée et phagocytée, en 1939, par l’impérialisme de Staline. Elle a tenté de se relever quelques années plus tard, mais l’alliance allemande lui a été une impasse et elle n’a pu émerger de son carcan totalitaire que par une révolution populaire, en 1991. Ultime vengeance de l’Ours post-soviétique, elle s’est trouvée flanquée d’une enclave russe en forme de forteresse surarmée d’armements stratégiques et de bâtiments de guerre : Kaliningrad, plantée comme une épine dans le flanc oriental de l’Union européenne est une menace directe sur la petite république de Vilnius, qui peut en devenir en quelques heures la cible ou l’otage.


La Lituanie se retrouve aussi aux premières loges de la crise déclenchée par A. Loukachenko, le dictateur orwellien de Biélorussie. Elle a généreusement accueilli les démocrates de ce pays, pourchassés par les milices de Minsk, et s’est prise en pleine face, par effet boomerang, la vague d’exilés du Moyen-Orient poussée vers sa frontière. Consciente de garder les confins Est de l’Union, elle a fait appel à Frontex et gère la pression avec un beau sang-froid (mieux que la Pologne, en tout cas). Membre de l’OTAN et fidèle à l’UE, elle tient son rôle dans les structures collectives et ne se laisse pas impressionner. Pourrait-on alors lui reprocher d’être  »trop » courtisée par les Etats Unis ? Non. Dans l’esprit d’indépendance et la situation géostratégique où elle se trouve, l’appui de Washington comme la sympathie française lui sont légitimement acquis. Car elle aime aussi la France, apprécie sa culture et son rôle d’équilibre. Ainsi, elle invite volontiers des éléments des forces armées hexagonales à stationner et manœuvrer quelque temps sur son territoire et, en retour, comme sa voisine l’Estonie, elle contribue sans mégoter au dispositif militaire franco-européen au Sahel, notamment à l’opération des forces spéciales Takuba. Paris reçoit aujourd’hui la cheffe du gouvernement lituanien, Mme Ingrida Šimonytė, pour le centenaire des relations bilatérales. Sans s’arrêter à la petite taille de ce partenaire européen, il faut l’honorer comme un allié de grande confiance, un ami très apprécié. Il arrive que les petites nations portent la conscience du monde… et la nôtre.

Une occasion se présente de donner quelques gages. Vilnius vient d’établir un bureau de liaison à Taiwan, en tous points identique, dans ses attributions, au bureau français de Taipei.  »Taipeh » ? A la rigueur… /  »Taiwan » ? Jamais !! Telle est la belle hypocrisie imposée au reste du monde, par un diktat des gérontes qui règnent à Pékin sur une immense république populaire sans légitimité populaire. L’intitulé de la ville-capitale de l’ex-Formose leur est à peine supportable, mais l’emploi du nom de cette île, un terme purement géographique, équivaut pour eux à un casus belli. Qui se souvient que par le passé, Taiwan n’a jamais appartenu à la RPC et à peine 15 ans à la Chine des seigneurs de la guerre ? Leur vengeance, dont un abaissement des liens diplomatiques et un boycott économique, suit son cours, encore à sa phase initiale. Une campagne de diffamation frappe aussi la Lituanie, moquée comme ‘’petit caniche de Washington’’.

Avec Vilnius, nous devrions tous, absolument tous, oser appeler Taiwan ‘’Taiwan’’ et renommer selon l’évidence géographique nos représentations dans cette île, qui est, elle aussi, championne de la résistance au chantage des Goliaths. Un peu comme tous les Danois avaient porté l’étoile jaune pour rendre inopérante, chez eux, les rafles de juifs par les Nazis. Encore bienvenue, Mme Ingrida Šimonytė !

* 20 novembre – Nos concurrents n’ont ni tabous ni limites

Notre ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, avait été ministre de la Défense – c’est-à-dire principalement de l’industrie de défense – dans le gouvernement de François Hollande. Il a une vision du monde, certes politique, mais exprimée dans le lexique du business : au milieu du globe et au vu de tous, l’entreprise France évolue dans les clous du droit et du libéralisme (avec quelques chasses gardées traditionnelles, toutefois). Autour d’elle, une horde de ‘’concurrents’’, sans moralité aucune, pratique une compétition déloyale et même prédatrice. Le principal marché disputé est l’Afrique, dont les liens s’avèrent, il est vrai, de moins en moins exclusifs avec ‘’Maman la France’’. La trahison du Mali, celle auparavant de la République centrafricaine, passée aux mercenaires russes de Wagner (pauvre grand musicien allemand !), ne sont pas faciles à digérer. La baisse inexorable du commerce avec le Continent noir, non plus.

Et que dire du manque d’appétence des nouvelles classes moyennes et intellectuelles pour la ‘’Patrie des droits de l’Homme,’’ celle qui professe des belles leçons sur l’Etat de droit mais se rallie systématiquement aux pouvoirs en place, pourvu qu’ils veuillent bien de sa protection stratégique ? Cette mère coloniale n’émancipe plus personne, dès lors que la ‘’FrançAfique’’ survit dans les liens entre palais présidentiels. En termes géostratégiques, l’Afrique constitue désormais le bouclier au Sud de l’Europe pour boucler l’accès à la Méditerranée, mais ses habitants ne sont pas protégés pour eux-mêmes. Faute de pouvoir se désengager de son passé, Paris multiplie, par la voix indignée de M . Le Drian, les fortes allusions aux coups bas chinois et russes sur SA ‘’terre promise’’ africaine : ‘’ils nous cassent la boutique !’’ Certes.

Bien sûr, si l’on fait abstraction des choix des Africains eux-mêmes, tout n’est pas faux dans cette saga de dumping et d’appropriation néocoloniale. La l’arrogance belliqueuse des Russes, l’incitation à l’endettement et à la dépendance économique recherchée par la coopération chinoise, tout cela n’aide pas à régler les problèmes structurels entretenant l’instabilité africaine. Le délitement de la gouvernance affecte l’assise et la durabilité des exécutifs, déstabilise les composantes ethniques et les institutions de ces nations inachevées. La natalité débridée et les effets pervers des guerres comme du climat signent l’échec du développement humain, lui-même générateur d’exil et d’errance e Europe. Le chaos extérieur s’y rajoute, sous la forme de la déferlante djihadiste et du banditisme associé. Ainsi tournent en boucle les cercles vicieux qui nous inquiètent, mais que nous ne maitrisons pas. La France ne serait plus qu’une puissance moyenne, dit-on. Mais peut-elle encore proposer un modèle ?

Pour le ministre breton : ‘’ c’est le monde d’avant en pire. Nous constatons non seulement la brutalisation des rapports, mais aussi une véritable course à la puissance, aggravées par une compétition des modèles. Nos concurrents n’ont ni tabous ni limites : ils projettent des milices privées partout, détournent des avions, font exploser des satellites, ils subordonnent des peuples, siphonnent des ressources sur certains continents, je pense à l’Afrique, en obligeant les pays concernés à crouler sous l’endettement’’

Certes, mais, brillants politologues que nous sommes à Paris, maîtrisons-nous les parades, de notre seul mérite national ou même européen ?  »Il faudrait agir maintenant, sinon l’histoire ne nous attendra pas ». A ce point, on s’attendrait à voir enfin exposé un ‘’grand plan Marshall » (ou Le Drian) pourvu d’une ressource au moins comparable au plan de relance européen (750 + 500 milliards €). A marche forcée, on s’attellerait à créer une grande industrie, un artisanat moderne, une agriculture vivrière saine et autosuffisante, un réseau épidémiologique ainsi que des infrastructures de service public irriguant jusqu’aux campagnes les plus reculées. On vous l’accorde, ni la France ni l’EU n’ont la taille financière ou même la légitimité pour mettre en œuvre ce qui existe déjà, comme horizon utopique, aux Nations Unies. Il n’y a rien de neuf à inventer, il faudrait se mettre ensemble, ce qui veut dire, notamment, avec les Russes et les Chinois. Ou essayer, tout au moins, pour interpeler les Africains. De leur côté, plutôt que de jouer opportunément les faveurs des uns contre celles des autres, les nations africaines seraient bien inspirées d’exiger l’unité d’action de la communauté internationale (unité à réinventer).  Un effort, donc, de conception d’une géopolitique collective africaine alimentée par des intérêts et des valeurs.

De fait, leurs dirigeants ont leur part de responsabilité dans l’anarchie continentale. Et nous avons aussi notre part d’hypocrisie en fulminant contre la brutalité et l’égoïsme de nos ‘’concurrents’’. Nos investisseurs en Afrique jouent-ils sagement le jeu du développement et de l’émancipation ? Les exilés africains, qui atterrissent dans l’Hexagone, ne sont-ils pas maltraités par la police et privés de leurs maigres biens (saccagés), ignorés des préfectures – où ils n’ont plus même droit à un contact humain – Ne sont-ils pas privés de ressource et de soins par la ‘’machine à produire des clandestins’’ laquelle, dans son ambiguïté chronique, ne sait ni les intégrer, ni les expulser. Enfin, ne sont-ils pas conscients d’être stigmatisés en redoutables ‘’envahisseurs’’ par la vulgate populaire ? Alors, la France ‘’solidaire des Africains et attentive à leur sort’’ ?

Le patron de la diplomatie n’entre pas dans des considérations aussi larges et lointaines. Sa conclusion est plus court-termiste : le président français assumera la présidence de l’Europe dès janvier. Face aux malheurs de l’Afrique, sa contribution sera exceptionnelle et décisive. Comptons sur Paris pour accélérer la capacité de l’UE à compter en ’’puissance affirmée dans les affaires du monde’’, à  »défendre son modèle et à  promouvoir un multilatéralisme efficace ». Soit. Mais qu’attendent vraiment les jeunes Africains de leur vieille Maman ? Qu’en penseraient les Baltes, le Polonais et le malheureux peuple biélorusse, s’ils devaient être jamais au courant ? Et que restera-t-il du bel activisme présidentiel qu’on nous promet, une fois passées les élections françaises ? Trop de flou, sans doute quelque loup…

* 9 novembre – La COP nous embrouille

Les constats dressés par le 6 ème rapport du GIEC, les difficultés à mettre en  œuvre le green deal européen, les effets de la reprise économique sur le climat, tous ces signes pointaient une détérioration supplémentaire du climat, au moment où s’ouvrait la COP 26 à Glasgow. Les inquiétudes s’y dissipent avec des promesses, certes bien intentionnées mais un peu vaporeuses et souvent sans lendemain. Des foules énormes se sont réunies autour du site de la conférence pour faire sentir aux gouvernements les pressions des sociétés civiles. Greta Tynberg a, avec son talent habituel, brocardé le ‘’bla-bla-bla’’ des dirigeants du monde. Jamais l’accumulation de gaz à effet de serre dans l’atmosphère n’avait autant progressé d’une année à l’autre (+ 20 %) ni les objectifs de Paris 2015 été rendus aussi inatteignables, tant les retards s’empilent. 2,8 ° de réchauffement supplémentaire, dès 2050, imagine-t-on le prélèvement que ceci implique sur la vie des futures générations ?

Ce qui ne veut pas dire que Glasgow, comme Copenhague auparavant, restera dans les anales comme un coup pour rien. L’orchestration d’une profusion des promesses en jargon incompréhensible, la validation politique solennelle d’idées sans mode opératoire ne sont sans doute qu’une étape fragile vers le futur. Ce n’est pas le bon critère pour mesurer la lutte contre le dérèglement climatique : l’action, seule, permet un bilan. En sus des gouvernements, les collectivités, les citoyens-consommateurs et les entreprises y prennent leur part. On semble attendre des miracles de chaque COP, en prenant leur rôle de fil rouge pour des politiques opérationnelles, de terrain. Le marché du carbone ne décollera pas sans intervention autoritaire dans l’économie. Les retards d’organisation et de financement des exécutifs nationaux et locaux sont tels que l’optimisme a du mal à pointer. En fait, la trajectoire s’éloigne du but. Les émissions de nos ancêtres et celles, actuelles, des ateliers du monde nous plombent un peu plus à chaque COP.

Equilibre carbone (0 émission supplémentaire) en 2050 (UE), 2060 (Chine et Russie) voire 2070 (Inde), mais pourrait-on nous montrer l’adhésion des classes politiques et des populations aux sacrifices que cela implique concrètement ? Comment fera-ton progresser le Moyen Orient, l’Afrique et la quarantaine de pays en guerre ? Ceci dit, l’idée de soutenir le développement décarboné des pays du Sud – la promesse d’au moins cent milliards d’aide publique – reste sur la table, mais repoussée à 2023. On est aujourd’hui à 83 milliards même si l’on tend à inclure dans l’enveloppe une grosse proportion de prêts. De plus, l’aide climatique ne sera-t-elle pas dégrévée de celle destinée directement aux populations ? On se penche sur l’état des océans, de loin le plus grand puits de carbone de la planète mais on aurait dû depuis belle lurette mobiliser une part des armements de pêche pour extraire les continents de plastique qui empoisonnent leurs eaux. Les technologies sont là, mais la volonté manque. L’autre ‘’poumon’’, que constitue les forêts devrait connaître un début de régulation… vers 2030. Que restera-t-il alors des massifs primaires d’Amazonie ou de Kalimantan ou de la taïga sibérienne ?

La France n’a pas tellement brillé jusqu’à présent. Ses résultats en termes d’émissions ont été si mauvais depuis 2015, qu’elle s’est fait épingler par l’Europe et aussi par le tribunal administratif de Paris. Elle ne s’est pas jointe au principal engagement collectif de la COP 26 visant à cesser dès 2022 tout investissement à l’étranger dans les énergies fossiles. Va-t-elle financer quelque infrastructure charbonnière dans les pays encore accrochés aux énergies noires (Etats-Unis, Chine, Russie, Australie… ? )Elle s’est déjà distinguée en réclamant le classement du gaz et celui de l’atome (réintégré pour beaucoup dans la composition du ‘’mix’’ idéal) comme des énergies renouvelables. Le pactole européen du Green deal va bénéficier à la France, à hauteur de 40 milliards. Avec le numérique, il sera consacré aux réseaux d’énergie électrique (10.000 bornes d’alimentation seulement, là où le besoin est d’un million), alors que l’hydrogène vert n’est pas prêt, que les éoliennes à terre sont fortement contestées et, en mer, tardent à se concrétiser, que le solaire régresse et que l’avenir du nucléaire n’en est qu’au stade des débats d’experts. Quant aux économies d’énergie – le principal gisement en réserve – on cherche encore les institutions à même de former les dizaines voire centaines de milliers d’experts à même de réaliser les chantiers de rénovation énergétique des bâtiments. Idem s’agissant des relais de financement-expertise public-privé auprès des collectivités territoriales à même distribuer aux particuliers les subsides de Bruxelles sans engraisser les banques. Tandis que le coq français claudique, le climat reste un problème cumulatif et ne l’attend pas. Rassurez-vous : d’ici la COP 27, ce blog fera tout son possible pour limiter son empreinte carbone.

* 8 novembre – Coups de Trafalgar dans une coupelle d’eau

Il y a différents volets dans la brouille ‘’ franco-anglaise’’ actuelle… mais une humeur est partout sous-jacente : le regain de nationalisme. Que ce soient les licences de pêche ‘’post-Brexit’’ (une fraction infinitésimale des échanges), les campagnes de vaccination, l’indopacifique avec la question des sous-marins australiens, le protocole nord-irlandais censé fixer une frontière commerciale sans entamer la paix dans la grande île, tout fait boomerang, comme autant de réflexes chauvinistes. Chaque rive de la Manche prend un secret plaisir à prendre l’autre en faute et à le sermonner.


Depuis les accords post-Brexit, les petits accrocs de voisinage sont entourés d’une intense publicité médiatique. Les hics de ces textes bâclés à la hâte sont vécues comme des provocations insoutenables : les licences de pêche accordées par Jersey impliquent des procédures administratives trop complexes pour des pêcheurs français ‘’sans papiers’’ … mais le système avait été validé par l’Europe et par Paris. Fallait-il laisser les marins bretons et normands organiser un blocus de l’île anglo-normande ? La frontière en pleine Mer d’Irlande avait été consentie par Londres mais, en regardant une carte, il saute aux yeux que la ligne rouge passe au milieu d’un royaume et nuit à son unité. La concession de souveraineté est ressentie comme une flétrissure par un cabinet conservateur farouchement nationaliste. En revanche, la sous-traitance de la frontière britannique à Calais ne heurte personne. Pourtant, le ‘’malaise‘ ’irlandais de Londres est symétrique et non moindre que les inquiétudes exprimées par les deux Irlande. On n‘avait pas pu trouver de meilleure solution jusqu’ici. Il faudrait écouter les quatre parties prenantes (Royaume Uni, Ulster, Irlande et Union européenne) et faire preuve d’imagination. La question des traversées de migrants en Manche – dont le nombre en a triplé en un an – n’est pas dictée par des principes moraux ou humanitaires, mais sous l’angle d’une ‘’querelle de sous’’, une indigne subvention que la Grande Bretagne concède à la France pour bloquer toute migration par cette frontière et refouler des malheureux.


Reste la tumultueuse affaire des sous-marins. Le mutisme consciencieux de Londres sur cette rupture d’engagement – d’ailleurs imputable à Washington et Canberra – a suscité en retour de flèche une manifestation de mépris hautain de la part de Paris. Ce n’était pas mieux et on a manqué l’occasion de se promettre de remettre en selle le partenariat stratégique franco-britannique, particulièrement utile pour l’Europe. Jeux égaux mais surtout perdant-perdant. Pour rétablir la confiance, il faudrait arrêter de médiatiser les arrière-pensées ruminantes, s’abstenir de rameuter les abonnés à la colère. Les troupes populistes adorent croiser le fer et haïr le voisin d’en face, surtout quand le combat est en gros folklorique et sans danger. Ressassons encore l’Histoire !


Il faut dire qu’au sommet, on s’est d’abord écharpé avec une belle vigueur. L’exemple est venu d’en haut là, où naguère, on s’arrangeait pragmatiquement et courtoisement entre hauts fonctionnaires, sans en appeler aux en appeler au jugement des médias tabloïdes. En jouant au Cassandre face à Boris Johnson, son exact ‘’anti-modèle’’ politique, Emmanuel Macron pensait sans doute se hisser en fer de lance de la cause européenne. Le premier ministre britannique se sait dans le viseur et ne peut se permettre de laisser saper son autorité par de constantes railleries publiques sur l’inanité des lendemains du Brexit. Le public britannique, quoi qu’on en pense, en est irrité et entonne à l’unisson ‘’blame the French !’’


Après s’être focalisé sur une vision vengeresse du différend on a fini par réaliser le ridicule de la petite guerre des pêches. L’ultimatum du 1er novembre-minuit est passé sans déclencher de riposte française (l’interdiction des ports aux chalutiers britanniques). Cessez le feu ou sursis, une réunion ministérielle franco-britannique s’efforce de sortir la pêche de la nasse populiste où on l’a placée. Il est probable que le processus de négociation se poursuivra cahin-caha et sans tintamarre. La COP26 de Glasgow n’aura, en tout cas, pas eu à subir dans son voisinage immédiat une guerre du poisson. Le vent de tempête s’apaise finalement et le mot ‘’confiance’’ a même réapparu (on fait ainsi ‘’confiance aux Britanniques pour prendre au sérieux le détermination française’’). Du langage de négociation, donc, et même un soupçon d’ouverture : Londres se dit prêt « à poursuivre des discussions intensives sur la pêche, y compris en examinant toute nouvelle preuve pour soutenir les quelque 170 demandes de licence restantes.
Avons-nous besoin d’un ‘’voisin-meilleur ennemi’’ pour assouvir quelque déficit identitaire ? Ne serait-ce pas avouer maîtriser de plus en plus mal les ‘’vrais’’ défis que pose ce monde en leur préférant des chamailleries de cours de récréation. Le président français a pu avoir raison sur certains arguments (pas tous), mais sa posture cassante risquait d’irriter d’autres partenaires au-delà du seul voisin britannique. Les autres Européens n‘ont pas envie de subir une présidence ‘’jupitérienne’’ de l’Europe au premier semestre 2022.

* 1er novembre – G20 : des séquences d’humeur.

Dans les grands évènements multilatéraux, tel le G 20 qui se tient à Rome, les avancées sur les questions de fond sont millimétrées. Que des marchandages s’opèrent, des ouvertures se fassent, cela se traduira peut-être, à plus long terme, par quelque résultat peu visible du grand public. En revanche, la moindre anicroche, le moindre grincement de dents va faire la une des médias. Les dossiers sont trop fastidieux à décortiquer, mais les photos parlent d’elles-mêmes. A cet égard, la rencontre préalable – soigneusement chorégraphiée – d’Emmanuel Macron avec le président Joe Biden a capté l’attention : les images en constituaient un intéressant pantomime .

L’oncle Joe, patelin et souriant pressait doucement la main de son homologue français comme pour prendre son pouls. Il lui parlait doucement, comme à un enfant qui pleure :  »mon pauvre petit, sans le vouloir, nous avons été maladroit avec toi … je sais que cette petite histoire de sous-marins australiens t’a fait de la peine… ne pleure plus, tu es notre petit neveu chéri » (grand sourire paternel). En face du tonton consolateur, l’enfant blessé, raide comme un piquet, tournait la tête à l’opposé de son interlocuteur. Il hésitait à prendre la main douce tendue vers lui, puis l’agrippait avec force comme pour l’écraser… petit bras de fer signifiant  »d’accord pour se reparler et peut être te pardonner, mais tes déclarations mielleuses ne m’impressionnent pas … seul la preuve par les actes sera retenue ». On imagine les multiples réunions de hauts représentants qu’il aura fallu pour mettre au point la saynète. C’était plutôt bien vu pour présenter le problème sur le fond mais ça ne faisait pas totalement sérieux. On attend la démonstration par la preuve : réintroduire la France dans le dispositif allié en indo-pacifique ? lui offrir un lot de consolation industriel dans le grand projet stratégique anglo-saxon ? On ne sait.

Premier constat : aucune mise en scène comparable ‘était prévue dans la rencontre entre les deux dirigeants français et britannique : impasse sur les images, commentaires critiques de part et d’autre, plaintes auprès de la pauvre Ursula van der Leyen qui n’y peut mais. Embargo sur les perspectives de raccommodage. C’est un autre style de pantomime : un grognement silencieux. Second constat : le problème, avec ces films d’ambiance, est que le scénario finit la plupart du temps en queue de poisson.

* 19 octobre – Temps brumeux sur la Manche

Tristounet, l’état des relations euro-britanniques, et les émotions aidant, celui des liens franco-britanniques. Le divorce a été sec, brutal et acté au couperet. L’heure est aux contentieux et aux suspicions. Tout ça aurait dû être évité. Aujourd’hui, le voisin d’outre-Manche est déserté par des corps de métiers immigrés ou expatriés, certains de ses étales s’en trouvent vides et les transports désorganisés, l’essence se fait rare, les communautés étrangères hésitent à rester. Tout ça pour ne rien devoir au grand marché européen et, surtout aux institutions communautaires qui en sont des rouages essentiels. La sacro-sainte souveraineté nationale a été mise au service de la séparation et elle trouve des échos tout aussi incisifs sur le continent.

Les droits de pêche dans les eaux britanniques en sont un déplorable exemple. Le Royaume Uni et, singulièrement, les îles anglo-normandes sont en droit de négocier ‘’souverainement’’, selon leur intérêt. Dans ma Bretagne, les armements de chalutiers sont rouge d’indignation devant les procédures d’octroi  des licences. Un bon nombre sont incapables de prouver leur présence ancienne et continue dans ces eaux poissonneuses et donc de remplir les critères. Le Homard et les langoustines se fond rares chez mon poissonnier. On aurait pu travailler sur des quotas d’ensemble plutôt que bâtiment par bâtiment. De là à organiser le blocus du port de Saint Hélier et de menacer la population de Jersey de lui couper l’électricité ! Et certains élus locaux qui s’y rallient. La prise d’otages est criminelle et inadmissible : qui sont les imbéciles qui veulent faire revivre la Guerre de Cent ans ?

Une autre blessure a été ouverte par le projet (américain) ‘’d’alliance’’  AUKUS en région indo-pacifique. Pas tant du fait d’un suivisme inconditionnel manifesté à l’égard de Washington (Paris aurait souhaité pouvoir en faire autant) mais de l’omerta maintenue pendant 18 mois à l’encontre d’une marine française étroitement associée à la Royal sur le plan opérationnel. On peut bouder. On pourrait aussi bien requérir de Londres un geste généreux et réaliste pour raccrocher le bateau français et dans son sillage, l’Europe, dans un grand plan d’ensemble, s’agissant d’une région ‘’chaude’’ du globe où la France administre des territoires.

Parlant de l’Europe, elle a eu quelque mérite à se préoccuper de la paix entre les deux Irlande. Dans ce volet sensible du Brexit, la négociation du protocole nord-irlandais s’est faite de bloc à bloc. Belfast a fait corps avec Londres et Dublin s’est fondu parmi les 27. Il faut reconnaître que la solution trouvée et acceptée par les deux parties est franchement bizarre et peu pratique : une frontière douanière en mer passant au milieu d’un Etat souverain. Cet arrangement à  »souveraineté écornée » crée une paperasserie et des délais difficilement soutenables. Bruxelles a d’ailleurs proposé d’alléger les procédures de moitié. Cela aurait dû être fait dès 2020. Mais, la blessure est aussi politique, nichée dans la fierté britannique.  De ce fait, la volonté du gouvernement de Boris Johnson de délier la Cour de Justice européenne de la gestion des contentieux sur le Marché unique relance les crispations et les suspicions (le Royaume Uni exerce-t-il une vengeance au-delà des désaccords de fond ?). Aux yeux du reste du monde, cette méfiance risque simplement de décrédibiliser la grande Europe (au-delà de l’UE). Elle existe et constitue notre voisinage le plus stratégique. Raison de plus pour mettre quelques bémols à nos susceptibilités, un peu archaïques et assurément stériles.

En une autre époque, j’ai pu constater la forte affinité entre les stratèges britanniques et français quant à leur vision du monde. De façon générale, les élites des deux pays se fréquentent avec plaisir. Quelle tristesse que les brûlots  des media des deux rives imposent un ton sarcastique et désobligeant à cette relation de toujours. Depuis la chute de l’Empire romain jusqu’à la Guerre de cent ans, on s’est certes pas mal ‘frités’’ comme entre toutes les tribus occupant un terroir, mais les Celtes des deux rives appartenaient aux mêmes familles et partageaient leur espace, leur langue et leur culture naturellement. Il faudrait s’inspirer de ce vieux cousinage.

* 18 octobre – Hyper, c’est trop !

 »Hypersonique » est l’avenir de la géostratégie. Bientôt finira l’ère de l’équilibre de la terreur par la parité balistique. Les pions nucléaires seront redistribué entre grandes puissances, sans omettre la part revenant aux Etats voyous perturbateurs du TNP. On passe des courbes stratosphériques au rase-motte en zigzag à une vitesse de fou : cinq, six, sept fois le vitesse du son. La règle pour recréer l’équilibre restera la parité qualitative des systèmes d’arme et quantitative des arsenaux entre des acteurs considérés un par un, sans coalition. Encore faut-il qu’existe aussi une  »envie de dialogue », sans laquelle la course aux armements et le risque d’un passage à l’acte échapperaient à tout contrôle. Or, on le voit partout, il y a peu d’amour et de compréhension entre les géants nucléaires, ces temps derniers. Alors, le missile hypersonique sera-t-il l’arme offensive de déstabilisation de toute la société internationale ? Il faudra quelques années pour le savoir, mais, dans l’intervalle, le risque d’une première frappe décisive, sans capacité de riposte peut devenir plus tentant. C’est, toutes choses égales par ailleurs, la posture d’Israël face au programme nucléaire iranien.

En décembre 2019, la Russie a annoncé, la première, la  »mise en service » d’engins  »Avangard », équipables d’ogives nucléaires. Elle a fièrement avancé qu’ils étaient capables de franchissement intercontinentaux au ras des pâquerettes, à des vitesses rendant tout repérage radar et toute interception impossibles. Mieux ou pire encore, ces missiles de croisières hyper-boostés seraient re-dirigeables en vol sur d’autres cibles et pourraient aborder leur but en surgissant depuis n’importe quelle direction. Les missiles anti-missiles (déjà déstabilisants pour la dissuasion) et les radars pointus du Norad et des frégates Aegis s’en trouveraient totalement dépassés et impuissants. Exit la guerre stellaire, retour au plancher des vaches. Une vraie cause d’alarme pour l’Hyper-puissance américaine, dans un scénario où des milliers d’engins hypersoniques réussiraient contre elle une première frappe paralysante (sans riposte possible). On en est pas là, bien sûr, et l’Amérique a largement le potentiel disponible pour  »combler le gap ». Mais quand même….

Et encore, si l’adversaire était unique et politiquement bien  »balisé », comme l’est la Russie. En championne absolue de la dialectique nucléaire au bord du gouffre, la Corée du Nord, elle aussi, a revendiqué, le 28 septembre, son accession à la technologie hypersonique. Sa maîtrise ne semble pas encore convaincante, mais un essai a eu lieu, parmi une série de tirs balistiques. La Corée du Sud en garde pour elle les paramètres. On peut néanmoins compter sur les Nord-Coréens pour aller jusqu’au bout de leur mise au point, avec l’acharnement qu’ils ont déjà eu à faire la bombe. Pyongyang, dans son délire, affirme  »multiplier par mille (sa) capacité défensive ». Ses cibles favorites se trouvent évidemment aux Etats Unis. Les Nations Unies aussi, dont le Conseil de sécurité suit la crise et tente de restreindre tant se peut la fuite en avant nord-coréenne ont de quoi se faire du souci. Mais d’où Pyongyang s’est-il procuré les secrets de fabrication de son  »arme absolue » ?

Dès août 2018, Pékin a fait connaître l’existence de son projet  »Ciel étoilé 2 » théoriquement capable de croisière à une vitesse de plus de 7300 km/h. Il répond à des normes plus performantes encore que son alter ego russe. Le Financial Times a surtout révélé (sans démenti chinois) qu’il avait réussi, en août dernier, un trajet complexe autour du globe. Lancé sous une fusée Longue Marche, il aurait terminé sa boucle terrestre à 32 km de son point d’impact prévu. C’est peu pour un potentiel vecteur nucléaire. Les progrès spectaculaires du programme chinois ont pris de court l’Occident. Jamais la Chine n’avait étalé un tel avantage stratégique, qui plus est à un moment où ses relations se tendent rapidement autour de la question de Taiwan (l’Amérique est le seul obstacle à une invasion armée) et d’une multitude d’enjeux économiques, technologiques et diplomatiques. Ce n’est pas le contexte idéal pour rétablir l’équilibre autour d’un nouveau système d’arme optionnellement nucléaire. La transition s’annonce délicate.

La conception bien française de la dissuasion – au niveau d’arsenal le plus bas possible – était déjà sérieusement entamée par la  »Guerre des étoiles » et par le recours aux missiles de croisière de longue portée. Des étapes intermédiaires ont été aménagées entre les scénarios extrêmes d’entrée en conflit. La France pourra-t-elle rester longtemps dans la course ? Le doit-elle, d’ailleurs ? Elle a une campagne présidentielle devant elle pour y réfléchir.

* 15 octobre – La France emmurée

Avec 0,5 % de nouveaux arrivants par rapport à sa population, certains pensent la France ‘’envahie’’ (surtout en période électorale). La principale composante de ce flux très modeste résulte des mariages franco-étrangers. Va-t-on empêcher nos compatriotes de convoler avec les personnes de leur choix ? La seconde source est aussi une obligation constitutionnelle : la réunification ou le regroupement familial. On devrait plutôt préférer les familles, structurantes, aux individus solitaires. Les études universitaires gratifient le pays de la venue de 90.000 étudiants : c’est peu pour une économie qui a des ambitions mondiales. L’asile comme la demande de séjour viennent après avec environ 80.000 demandes prises en compte. Les entreprises françaises sont bien heureuses de trouver parmi ces gens, souvent jeunes, des travailleurs à embaucher dans des secteurs en tension ou dans les high-techs pour combler les déficits de l’offre. Les naturalisations, le plus souvent comme suite des mariages réduisent d’autant l’effectif des étrangers-résidents. 36 % de étrangers installés régulièrement en bénéficient. C’est un plus pour la vitalité du pays et pour son économie.

En raisonnant en ‘’stock’’, la population de l’Hexagone comprend 6,8 millions d’immigrés pour 67,3 millions d’habitants, soit 10,2 % des résidents sur le territoire. Les politiques de restrictions à l’immigration, plutôt que de les intégrer, plus ou moins un demi-million de clandestins malgré eux. En supposant qu’ils ne circulent pas ailleurs dans l’espace Schengen (ce qu’ils font), le ‘’vivier’’ total des étrangers se montera entre 11 et 12 %. La moyenne s’agissant des pays de l’OCDE est de 13,6%. Dans ce total, le nombre d’expatriés ou de conjoints venant d’autres pays industrialisés est difficile à isoler mais il doit être substantiel. On allait oublier les retraités allemands, britanniques, belges ou néerlandais qui viennent dépenser dans ce pays béni des dieux les pensions qu’ils ont gagnées ailleurs : carrément de la philanthropie. Avec l’Italie et la Lettonie, la France est au bout du compte l’un des pays de l’OCDE les moins poreux à la pénétration étrangère. L’Allemagne (16,3% d’étrangers) a fait sept à huit fois mieux en 2015, la Belgique abrite 17,2 %, la Suède a accueilli près d’un quart de sa population en provenance de l’étranger, même la Pologne  s’ouvre libéralement à ses voisins de l’Est, en particulier les Biélorusses. Collectivement, l’Europe, représentant 6,6 % de la population mondiale, ne prend à sa charge que moins de 5% des déplacés et réfugiés victimes des maux planétaires. Elle dresse, par contre, des murailles ‘’protectrices’’ en sous-traitant à ces voisins des rives sud et orientale de la Méditerranée et au Niger le soin de bloquer les flux.

La France n’est pas cette terre d’immigration grande ouverte dont certains s’affolent, elle serait même assez malthusienne. Elle attire plus les élites que les malheureux, sauf peut-être dans la sphère francophone.  Alors, quelle raison de s’agiter depuis le donjon la forteresse ? Que veut-on faire dire aux statistiques de l’INSEE ? L’honnêteté voudrait qu’on ne quantifie que les arrivants qui s’installent pour de bon, la France constituant un carrefour de circulation au milieu de l’espace Schengen… et aussi qu’on n’attribue les termes de ‘’Français’’ ou ‘’résidents étrangers’’ selon le cas et la situation, à ceux qui ont fait souche et ne sont absolument plus des ‘’migrants’’. Le vice est politique et idéologique. Il réside là : dans un biais pervers d’enfermement des migrants historiques (qui donc ne le sont plus) dans cette polémique catégorie ‘’migrants’’. C’est un biais destructeur de la cohésion nationale, une sorte de pas initial vers l’apartheid social. Un quart des Français ont au moins un ascendant étranger. Tant mieux ! Pas bon à dire en période électorale ? Et après !

* 11 octobre – La confiance, une vertu horizontale

On reproche souvent à la politique africaine de la France de se cantonner au cercle un peu faisandé de la France-Afrique. C’est assez injuste car Paris recherche depuis trois décennies des approches nouvelles auxquelles résistent généralement les pouvoirs en place. Raison de plus pour ne pas négliger ces nouvelles (et jeunes) élites et les petites classes moyennes africaines qui voient leurs aspirations bloquées par les’’ vieux crocodiles’’ incrustés dans leurs trônes. Pour un président français, même bien intentionné, la chose n’est pas facile tant sa personne incarne, aux yeux des sociétés civiles du Continent noir, une histoire (ancienne) d’exploitation et une pratique politique ‘’complice’’ des potentats locaux.

A l’occasion d’une visite à Ouagadougou, Emmanuel Macron avait débattu à bâtons rompus, il y a quelque temps, avec un panel d’étudiants burkinabés. Malgré sa brillance et quelques bons arguments, ceux-ci l’avaient poussé dans ses retranchements et il n’avait pas emporté leur confiance. Affirmer que la colonisation a été un crime contre l’humanité ne remet pas, d’évidence, les compteurs à zéro.

Remettre le couvert, mais cette fois, pas moins que pour un ‘’sommet’’ avec la société civile africaine à Montpellier – à Paris c’eut été un affront diplomatique à l’égard des capitales – voilà qui était forcément risqué. Avec la complicité d’un habile penseur camerounais du ‘’post-colonialisme’’, Achille Mbembe, l’ambition affichée par l’évènement était de ‘’refonder les relations de la France avec l’Afrique’’. Un exercice irréaliste et grandiloquent dont on ne pouvait pas ne pas remarquer l’inspiration et la finalité essentiellement franco-françaises.

On y a vu ressurgir tous les abcès de souffrance du continent noir, par focalisation constante sur l’histoire coloniale. Pour se faire reconnaître, les ‘’forces vives africaines’’ doivent faire assaut de patriotisme et en appeler à la conscience de l’ancienne métropole. C’est assez classique et les citoyens invités n’ont pas mâché leurs mots, face au président-incarnation de leur histoire, un peu donneur de leçons en démocratie, qui les surplombait de son autorité et de son aura de puissance.

L’histoire était au rendez-vous mais tout le monde a été un peu court, s’agissant d’imaginer un partenariat également bénéfique aux deux bords et démocratique. L’Afrique est trop enserrée dans ses maux actuels, la France ne peut abandonner aucun des intérêts stratégiques qu’elle détient au sud du Sahara. Qui plus est, les Africains qui savent gratter, sous la superficie des mots, ont mis à jour les contradictions des stratèges parisiens : une succession dynastique au Tchad avalée sans trop de grimace puisque s’agissant d’un allié militaire, un engagement au Sahel contre le terrorisme jihadiste, destiné à protéger l’Europe plus que les Africains et encore, peu après le ‘’sommet’’, une méchante crise avec l’Algérie qui montre combien Paris peu perdre ses positions à poser publiquement en observateur critique (sans doute lucide et sincère) , de l’identité, de l’histoire et des mœurs politiques d’un peuple étranger. La diplomatie française ne pourra pas longtemps adopter une posture de Janus, mi-abbé Pierre, mi-Machiavel s’adressant au Prince.

Il y a des formules plus consensuelles bien que plus lentes. L’Europe entretien des assemblées de voisinage actives, liées aux accords de coopération qu’elle passe. Les nationalismes y sont moins exacerbés. Les Nations Unies aspirent à mieux accueillir les débats d’ONG et d’organismes d’opinion dans leurs nombreux fora. RFI propose chaque semaine à ses auditeurs africains d’exprimer leur opinion sur l’actualité, telle que vue en France. Il ne faudrait surtout pas renoncer à s’écouter et à se comprendre de peuple à peuple. Mais de façon horizontale, de préférence, désintéressée et avec constance.

* 8 octobre. L’Europe citoyenne en marche (?)

Depuis la mi-septembre, des panels de citoyens se réunissent dans les locaux du Parlement européen à Strasbourg, afin de débattre de l’avenir de l’UE. Ces assemblées de citoyens tirés au sort prennent modèle sur la convention citoyenne réunie à l’initiative du gouvernement français pour tracer des perspectives et préparer des mesures nouvelles sur le climat. On sait bien que l’accueil est parfois mitigé l’égard de cette formule de représentation directe de la société civile, qui n’a pas force exécutive. Sans chercher à en magnifier l’ambition ni les moyens, elle peut faire émerger des propositions de caractère législatif que les parlements s’estiment tenus de reprendre à leur compte. C’est en tout cas une des rares formules simples et disponibles qu’on ait actuellement pour revivifier la démocratie et rapprocher la grande politique des gens. Une autre, à laquelle il sera fait recours, consiste à porter le débat vers eux, là où ils vivent.

C’est la vocation explicite des recommandations que présenteront, jusqu’à la mi-octobre, les citoyens ordinaires participant à la Conférence sur l’avenir de l’Europe. Quatre panels thématiques, représentatifs de toutes les classes d’âge, de la parité et des 27 nationalités, se réunissent en trois sessions, du 17 septembre au 17 octobre. D’autres sessions auront lieu en ligne en novembre et finalement, entre décembre et janvier, dans différentes villes européennes. Ces panels de 200 personnes environ assistées par des experts indépendants, seront initiés à l’ensemble des idées nouvelles qui ont émergé depuis l’origine du processus, que ce soit au cours des événements organisés dans toute l’UE ou via des consultations en ligne. Les thèmes attribués aux panels ne sont pas exclusifs d’autres sujets que les participants voudraient soulever. En voici la liste :

Panel 1 – Une économie plus forte, justice sociale et emplois / éducation, culture, jeunesse, sport / transformation numérique

Panel 2 – Démocratie européenne / valeurs et droits, état de droit, sécurité

Panel 3 – Changement climatique, environnement / santé

Panel 4 – L’UE dans le monde / migration

Il faut souhaiter que la Conférence sur l’avenir de l’Europe accouche de propositions convaincantes auxquelles il pourra être donné suite. Les panels de citoyens européens pourraient alors faire jurisprudence à l’avenir. Au-delà de son objet important, elle mérite une publicité, qui donne envie à plus d’Européens de s’exprimer sur leurs attentes et leur rôle dans l’Union européenne, dans l’idée de mieux affronter défis à venir. Elle devrait inspirer au Parlement européen, à la Commission et au Conseil un élan pour mieux les servir et pour renforcer la confiance, ce catalyseur de l’action dont toutes les institutions politiques souffrent de déficit chronique. Les piliers de l’UE s’y sont engagés… maintenant la vigilance citoyenne fera la différence.