* 12 mai –  »l’Europe qui nous broie »…

Quand on se proclame ‘’insoumis’’, ce n’est pas pour se mettre à plat ventre devant l’Europe. Premier présupposé : ‘’l’Europe n’est pas à nous, c’est la chose inventée par des Eurocrates de malheur pour nous tourmenter’’.  De Jean Monnet à Ursula, ce fut une succession de bourreaux au service d’une idéologie ‘’euro-citoyennicide’’ faite de libéralisme à tout va. Que ne sommes-nous donc Vénézuéliens ou Cubains et heureux ! Et puis, on a volé au Français, le référendum de 2005. Ce n’est pas faux, mais tout le monde, à commencer par les citoyens ‘’spoliés’’ s’en trouve mieux. Surtout, quand on se réclame de la haute veine des sans-culottes de 1789 et des gilets jaunes de 2019, il n’est pas question de placer quelle confiance que ce soit dans des gens ‘’élitistes’’ (des aristocrates ?) qui sévissent au-delà des frontières de la Patrie, qui sont sacrées.

 Le programme définitif de la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale n’est pas encore détaillé, mais la France Insoumise a pris la main sur la future politique étrangère d’un Hexagone hypothétiquement rebasculé à gauche. Celle-ci inscrit dans sa feuille de route la ‘’désobéissance’’ à une partie (imprécise) des traités européens. La souveraineté issue de l’électorat l’emporte sur la souveraineté européenne et sur le droit, qu’importe les partenaires et la voix des minorités ! On avait déjà entendu ça à l’autre bout de spectre (spectre est vraiment le mot juste). On retourne au XIX ème siècle, sans transition.

La Nouvelle Union populaire, écologique et sociale (Nupes), tel est le nom de l’alliance des gauches en vue des législatives françaises de juin. Elle a été passée entre les quatre grandes formations : la France insoumise (LFI), en chef de file ; Europe Ecologie-Les Verts (EELV) ; le Parti communiste français (PCF) ; le Parti socialiste (PS), en Tom Pouce de la famille. La NUPES se propose de rompre avec les politiques économiques libérales. Celles de la France : cela semble normal, si cette coalition arrivait au pouvoir – mais aussi avec l’acquis communautaire, sans passer par les voies légales qu’ouvrent dans ce sens le parlement européen et la révision des traités (prônée par Emmanuel Macron), notamment la réforme des institutions explorée par la Convention sur l’avenir de l’Europe. Celle-ci s’est récemment close. Le parlement de Strasbourg et la Commission de Bruxelles en reprennent les conclusions à leur compte. Qu’importe, encore …

C’est une question de style, avant tout. Réformer, mettre aux voix, négocier au sein de la famille européenne, ce n’est pas dans l’ADN du brillant tribun qui mène la révolte. Rien de bien ne doit advenir qui ne porte sa marque personnelle. Et sa marque, c’est une sorte de légende de Che Guevara transposée en Hexagonie, seulement dans le verbe : toute avancée sera arrachée par la force, le sang et la sueur des militants. C’est le genre de romantisme archaïque censé exalter la jeunesse et qui maintient fringant son chef. Transgresser, désobéir, appeler au soulèvement, cela vous donne une forte image en évitant les explications trop compliquées sur le pourquoi du comment de la politique étrangère.

Evidemment, au-delà de cette flamboyance orale, on va devoir s’accommoder des basses réalités si, toutefois … Le cadre légal européen n’autorisera pas tous les écarts ni tous les reniements : en droit français, les directives, règlements et Traités constitutifs de l’Europe s’imposent à la législation nationale, à l’instar des traités et conventions internationales. Ce sera un peu gênant de devoir faire équipe à Strasbourg avec le Rassemblement National, la Hongrie de Viktor Orban ou de voir Vladimir Poutine savoure intensément la grande pagaille bruxelloise préparée par les Gaulois réfractaires. Qu’importe ! En tout cas, l’Homme du Kremlin saura que ces Gaulois-là ne tiennent pas trop à aider l’Ukraine militairement. Enfin, il est plus qu’improbable que les trois partenaires associés à LFI au sein de l’alliance accepteraient un tel jeu d’embrouilles, s’ils participaient au gouvernement du Premier ministre auto-proclamé.

Le programme de LFI, légèrement imposé aux partenaires, n’en possède pas moins des points forts, notamment dans ses chapitres de politiques sociales et environnementales. Mais comment se persuader que le populisme qui le caractérise dans les affaires diplomatiques serait, par sainte vertu de son auteur, radicalement absent de ces deux domaines propres à susciter des attentes bien réelles ? Qui croira aussi que la ‘’désobéissance’’ constitue la voie requise par les Français pour passer de la Vème à la VI ème République ? Ou pour engager les transitions énergétique et agricole ? L’alternative politique que constitue la NUPES doit beaucoup à celui qui la conduit, mais elle est en même temps obérée par le terrible manque  de crédibilité de la personnalité qui la porte, exceptionnelle par son orgueil et par son art accompli de jouer le langage qui plaît. Qu’importe ?

Mettrait-on un Jean-Paul Marat ou un Georges-Jacques Danton contemporains à la tête des destinées de la France ?

* 25 avril – ‘’Ouf !’’

Le Pays a conduit, sans dégât majeur, sa consultation de ouf (excusez la familiarité !). L’Europe et une bonne partie du monde pousse en effet un grand ‘’ouf !’’. C’est l’expression française à l’ordre du jour, à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières. Ouf : 23% des suffrages seulement à la haine de l’Europe : Viktor Orban a perdu hier un disciple et allié en la personne du premier ministre illibéral, intégriste, le Sieur Janez Jansa. Les Slovènes l’ont lourdement éjecté, par les urnes : quel beau pays montagneux de deux millions d’habitants !.. voisin de la Hongrie, on l’oublia, Na !

Place au preux Robert Golob, qui a remporté une victoire sans pareille depuis l’indépendance de 1991, avec 41 des 90 sièges parlementaires. Il a fait campagne sur le rétablissement d’une société libre et ouverte, sur la base d’un programme de centre gauche et écologiste. Son mandat clair, pro-européen, dépite sûrement le sinistre Attila de Budapest. Il réjouit fortement les instances bruxelloises, les partenaires européens et, j’imagine, les Français en premier lieu, puisque Paris détient la présidence des 27 jusqu’à la fin-mai.  Encore : ‘’Ouf !’’

Mais l’Ours tourne sa patte autour de son oreille en roulant des yeux ronds, d’une façon qui pourrait signifier : ‘’ça va pas la tête !’’. Ah bon ? On aurait tenu aussi un scrutin en France, comme en Slovénie ? Tiens … vraiment ? Moi, je ne peux  pas tout savoir, tout enregistrer, tout commenter, c’est ouf. L’Ours me signale que des flots de félicitations tombent sur le vainqueur à Paris, un individu aux yeux bleus. Je suis sûr que M. Golob s’est fendu d’un beau message fleuri, même si on attend encore celui de Poutine taché de poudre et de sang.  Et tout cette belle littérature serait rédigée en français, pour que le destinataire comprenne bien qu’il ne faut pas rigoler avec l’Europe, les institutions de la Démocratie, le combat exigeant pour une paix juste en Ukraine (on ne répètera pas assez que les paix injustes sont du poison), le climat, etc. Alors, le petit français vernis, il va avoir du pain bio multi graines sur la planche. Un travail de ouf pour rendre le monde un peu moins ouf. Vous m’avez compris ?

Ouf !

* 21 avril – Entre les deux, le cœur balance

Le sort en est jeté : plus rien ne devrait sensiblement modifier le choix des Français, sauf bien sûr une erreur des sondages. Le  »grand débat » du second tour laissera beaucoup de citoyens sur leur faim. Sans oublier les observateurs du monde entier, qui se demandent une fois encore, vers quel avenir incertain ou confus le Pays de Voltaire veut les entrainer ? En particulier, s’agissant de l’avenir de la Paix ou de celui de l’Europe. N’existe-t-il pas d’alternative à ces tableaux en mode  »slogans » des politique intérieure et extérieure (en fait, les mêmes) ? Ils sont si antagonistes, si peu nuancés. Dans l’ambiguïté d’un enrobage destiné à endormir l’appréhension, les positions de la candidate de l’extrême droite sont bien celles, décryptées par les précédentes brèves de ce blog. Sinistres !

Soyons caricatural : au centre-droit, une évidente compétence mais d’essence bureaucratique, sans proximité naturelle avec les gens. Néanmoins, la Démocratie et la recherche de la Paix sont là. A l’extrême droite, l’incompétence – mal dissimulée – que compense une image très travaillée de proximité avec les besogneux … et autant avec les dictateurs populistes. Perspective d’enthousiasme populaire, deuil des institutions démocratiques, dérapage possible de la préférence nationale vers la guerre civile et extérieure : c’est le grand frisson !

Le second tour sera un sondage en grandeur réelle sur ce que croient être les Français. Un peuple émotif et idéologisé, sans doute. Une nation cassée en deux peuples. D’un côté, les partisans de l’intégration au monde, avec l’apport régulateur de la diplomatie et de l’Etat de droit. De l’autre, des personnes  »déclassées », en souffrance, accablés par le ressentiment et portés au repli autarcique. Le désir de justice contre  »ceux d’en haut », peut même donner place à un désir de vengeance (la doctrine  »gilets jaune »).

Selon la France à laquelle on s’identifiera, la perception du grand débat divergera du tout au tout. Un bloc de citoyens préfèrera retenir les postures, le niveau de langage, l’empathie. Un autre, l’analyse et la raison, y compris leur propre résignation. S’agit-il alors vraiment d’un débat national ? Non. ce n’est qu’une scénographie élaborée par les protagonistes eux-mêmes, dont les séquences se sont succédé de façon décousue (le pouvoir d’achat, puis la question de la Paix et de la guerre !). Il n’ y aura pas eu de fil conducteur, ni de mise en perspective suffisante des questions imbriquées ou interdépendantes. Les candidats l’ont voulu ainsi, les journalistes acceptant de n’être que les chronométreurs de leur débit oral.

Le public n’aura pas eu accès à des visions politiques de long terme. L’adaptation des institutions de la République aux nouvelles exigences démocratiques de la société n’a été traitée que par un bord et à coups de sabre. Les voies de la Paix (mais quelle paix ?), la crise climatique, l’avenir de l’Europe, la gouvernance dans le monde émergent n’auront pas été abordées en tant que questions liées. On a même assisté à une piteuse convergence autour de l’envie de se débarrasser des migrations, lesquelles traduisent l’état de notre monde, ce monde que nos parents ont en grande partie forgé mais qu’on ne reconnaît plus (est-ce là une remarque  »identitaire ?).

Bref, les électeurs (et les abstentionnistes) français vont tenter, dimanche, de changer le monde, à la mesure de leurs émotions, sans être aidés dans leur effort d’appréhension du réel. Ce serait finalement plus clair de parler uniquement des valeurs qui sont celles du Pays, de son histoire, de ses penseurs, de sa sociologie. Les scénarii préétablis dans les programmes électoraux sont toujours battus en brèche par la course folle du monde. Puisqu’on en arrivera nécessairement à improviser, face à l’imprévu, il faudrait, en tant que citoyen, privilégier la voix de sa conscience et l’auto-développement de son discernement.

Bon vote (ou bonne pêche) à tous !

* 20 avril – Diplomatie du silence des cimetières

Il y aurait, face au scrutin présidentiel français, 10 millions de malheureux qui ne se reconnaissent pas dans l’un ou l’autre des camps en présence. D’ailleurs, l’Ours à lunettes qui s’agite à l’intérieur de ce blog me paraît un peu morose sur le plan partisan. Il suit habituellement deux principes contradictoires :

(1) considérer la politique intérieure et l’action extérieure d’un pays comme formant un tout indissociable. (2) et ne pas trop s’aventurer dans les arcanes du militantisme partisan et toutes ces choses qui fâchent. Comme toute règle française s’impose essentiellement par l’existence d’exceptions, alors il transgresse.

Le Monde a titré : ‘’Marine Le Pen projette une diplomatie à l’opposé de celle d’Emmanuel Macron’’. Le Blog de l’Ours n’est pas sûr que les penchants de politique étrangère de cette dame et de ce monsieur traduisent fidèlement ceux – assez émotionnels – des électeurs français. Que ceux-ci trouvent le monde trop global, trop fracturé ou dangereusement complexe, on ne les a pas habitués, pour autant, à exprimer leurs convictions sous forme de programme, dans un domaine aussi ‘’régalien’’. D’ailleurs, à l’heure d’introduire leur bulletin dans l’urne, qui penserait à faire son régal du régalien (sinon l’Ours) ?

La candidate à la présidentielle prône la diplomatie du silence et de l’action confidentielle, proche de la définition, très régalienne, du putsch. C’est précisément le style de gouvernance autoritaire auquel les historiens imputent la première guerre mondiale. Mauvais présage, donc. Elle a présenté un programme de politique internationale que l’on pourrait décrire comme un brouillard autarcique, en rupture avec les principaux préceptes qui, depuis le Moyen-Age ont tenté d’apporte un peu d’ordre et quelques espoirs de paix et de démocratie. Une vraie Marine de guerre. Si on devait la voir barrer à la passerelle, cette ‘’diplomatie du silence’’ tonnerait comme un canon, à travers la planète.

Premier coup de gros calibre : l’amitié et même l’alliance qu’elle avait nouées avec Vladimir Poutine seraient confirmée ‘’dès un traité de paix signé entre la Russie et l’Ukraine ». Cette  »opération (de destruction) spéciale » sur le voisin et sa population ne serait donc qu’une innocente chamaillerie, une simple parenthèse vite refermée par une réconciliation scellée dans les bonnes formes diplomatiques. Croit-elle vraiment à l’imminence d’une si belle ‘’happy end’’ sur les rives du Dniepr ? A-t-elle juste oublié que la Russie de Poutine règle ses comptes non seulement avec l’Ukraine (pays qui, selon l’ami Vlad, n’existerait pas mais aussi avec 500 millions d’Européens ‘’ennemis’’ qu’il veut soumettre à son obsession impériale ? Nul doute que la dame adopterait bien vite la conception de la neutralité super-conciliante envers l’Est, que la Finlande récuse et que l’Ukraine voudrait encadrer de vraies et solides garanties. La France de Marine adopterait, seule, la posture de la ‘’bonne Ukraine de Ouest’’, telle qu’on la dicte au Kremlin. Au conseil de sécurité de l’ONU, elle s’alignerait amicalement sur Moscou, pour traiter de la guerre ou de la paix.

Il en serait ainsi, pour un autre motif : qu’elle serait sortie de sa propre initiative, du volet militaire de l’Alliance atlantique. Partant, elle aurait donc renoncé à la défense de l’Europe, telle que le Continent la conçoit, et à la sienne propre, devenue impossible. Aucune vision autonome de ce côté-là, l’alliance avec la Russie reprenant la main sur sa diplomatie, dès que le fût des canons aurait tant soi peu refroidi. D’ailleurs, bonne fille, la France s’attellerait à une troisième alliance, entre la Russie et l’OTAN, cette fois. Il n’y aurait plus qu’à renvoyer les Américains chez eux, comme l’ont fait les braves barbus afghans. Une fois l’Europe ‘’réarrimée à la Russie’’, une ère de paix s’ouvrirait, au soleil de laquelle l’Union Européenne – pas question de la quitter, rassure-t-elle – se disloquerait rapidement autour d’une France exécrée, coupable toutes les méfiances et désordres qu’on imagine.

Cette mutation de la France-puissance en une ‘’hyper-Hongrie’’(sensiblement plus  »illibérale » et xénophobe que celle de Budapest), ne briserait pas, selon la rhétorique RN, le duo franco-allemand. Simplement, il faudrait cesser tout ‘’aveuglement à l’égard de Berlin’’ (et de son chancelier rouge). On arrêterait aussitôt tout échange politico-militaire et toute coopération de défense avec les Rhénans maudits. Ajoutez à cela des expulsions à tour de bras de membres de familles étrangères séparées ou de couples mixtes, la fin des naturalisations et de la nationalité par droit du sol, enfin, la remise en cause du droit communautaire et du droit humanitaire, etc., Plutôt qu’un rayonnement de la France dans le monde, s’imposera sa forte imprégnation idéologique par la préférence nationale, rabougrie, allant de pair avec un mépris assumé des institutions (dont la Constitution et le Parlement) et, pour tout dire, un hubris de diplomatie provocatrice. Cela ne pourrait qu’isoler la France et l’abaisser à l’international. Tous les ingrédients de la politique intérieure de la dame sont là et transpirent de son plan d’action extérieure. Point de barrière entre l’ordre intérieur et l’action extérieure, répétons le !

Pour qui aime la fermer et aller mourir à la guerre (sans broncher), le bulletin doit aller à la ‘’diplomatie silencieuse (et l’action confidentielle)’’.

* 19 avril – Le modèle diplomatique illibéral

Mme Marine Le Pen a longuement détaillé, le 13 avril, son projet de politique extérieure. Comme tout ce qui touche à l’international, il n’aura qu’une incidence marginale sur l’électorat. Pourtant, il y a dans cette annonce comme une volonté de reconnaissance et d’autorité. On peut aussi y lire un message à ses maîtres à penser de l’extrême droite européenne, ses seuls alliés possibles dans l’Europe de ses projets. Poutine n’est plus mentionné, vu les circonstances, mais Viktor Orban et Matteo Salvini y font figures de précurseurs.

L’Europe. Contrairement à 2017, lorsque la candidate du Rassemblement national (RN) prônait la sortie de l’Euro et de l’Union européenne, elle affirme désormais souhaiter rester dans l’UE pour la « réformer de l’intérieur ». Elle escompte néanmoins réduire de 5 milliards d’Euros la contribution française au budget européen. Dans l’espace Schengen, elle rétablira un contrôle ‘’temporaire’’ aux frontières pour forcer des négociations sur un nouveau traité, en affirmant la supériorité du droit national sur le droit européen. Ce sera là où ses projets seront contraires aux valeurs européennes. Elle souhaite d’ailleurs restreindre les compétences de la Commission européenne. En s’appuyant sur quels alliés sinon en bloquant le Conseil européen à coup de veto et pour enrayer son rôle moteur au sein de l’Union et marginaliser la France ?

 Pour ce faire , elle agira en chorus avec ses alliés polonais et hongrois (le RN étant d’ailleurs emprunteur auprès d’une banque magyare). Elle qualifie en revanche le « moteur franco-allemand de l’UE » de « quasi-fiction », sauf pour la culture et l’éducation. Elle réitère donc sa volonté de rompre tous les accords de coopération militaro-industriels conclus avec Berlin depuis 2017.

Ce travail de déconstruction des institutions et des liens constituerait un biais pour être poussée au « Frexit », par les partenaires et institutions de l’UE, sans avoir à assumer franchement la rupture. L’effondrement de l’Euro ne serait plus loin. Aussi, la perspective de voir la candidate du Rassemblement national (RN) accéder à l’Elysée donne la chair de poule à Bruxelles. Sa victoire à l’élection présidentielle signerait probablement, sous son mandat, la fin de l’Union européenne.

On se trouverait alors devant un scénario d’autarcie sans précédent, ouvrant des perspectives d’effondrements en chaîne. Par comparaison, le Hongrois Viktor Orbán n’est à la tête que d’un petit pays, d’ailleurs absent de la zone l’euro. Quant à Matteo Salvini, pendant un an seulement vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur de l’Italie, il n’a bataillé avec les institutions européennes que sur le sujet de l’immigration, placé sous sa responsabilité. En revanche, le présidentialisme français ouvre au vainqueur du second tour une vaste possibilité d’agir à sa guise, sans se soucier du Parlement, ceci, particulièrement dans la sphère extérieure. Le titulaire – on l’a vu – a même le pouvoir de déclencher des guerres de sa seule autorité personnelle.

Marine Le Pen mènerait ses guerres en solitaire, comme le reste de sa politique, étant favorable à une sortie de la France du commandement intégré de l’Otan, mais pas du Conseil atlantique. Elle ne renoncerait pas à l’application de l’article 5 du traité de Washington, qui assujetti la défense collective à la règle de l’unanimité. Ce faisant, elle pourrait bloquer toute décision de l’OTAN à porter assistance à un de ses membres, en cas d’agression. Elle refuse toute « soumission » à Moscou ou à Pékin et tout « suivisme à l’égard de l’administration Biden, « trop agressive à l’égard de Pékin ». Sa politique (pro) américaine consisterait à s’inquiéter d’une étroite union sino-russe qu’elle rééquilibrerait d’un hypothétique contrepoids occidental. Bref, elle n’honorerait aucune alliance, ni en Europe, ni dans le monde. A une nuance près, toutefois : l’option d’un « rapprochement stratégique entre l’Otan et la Russie », une fois la guerre terminée en Ukraine’’. Elle est bien la seule, à travers le monde, à imaginer ce scénario ‘’fleur bleue’’, où tous les Bisounours combattants se retrouveraient pour un fraternel banquet gaulois.

 ‘’A notre santé et à nos morts !’’

* 14 avril – Diplomatie du charter

Il y aurait une campagne, en France, et – tiens donc ! – on y parlerait, pour une fois, de politique étrangère. Pour commencer, de  »l’Etranger », en oubliant un peu que tout un chacun est l’étranger de presque tous les autres. Mais,  »l’Etranger » constitue le socle solide des vieilles allergies gauloises. S’il n’est pas blond aux yeux bleus et bien doté de fortune, on en profitera pour se défouler largement sur les loosers misérables, qui ont été assez stupides pour se laisser chasser de chez eux par la faim, la guerre ou la dictature. Notons l’accord significatif des deux candidats en lice pour le top office pour embarquer les déboutés de l’asile ou du marché du travail à bord de bétaillères volantes :livraison en vrac aux autorités de là-bas, au Sud.

J’ai eu l’expérience de gérer les droits de survol et d’escale des charters affrétés, sous Jean-Louis Debré, par le ministère de l’Intérieur. Les vols partaient vers des pays pour la plupart sub-sahariens. La place Beauvau dressait, certes les listes de malheureux, et enfournait en carlingue ces perdants du jeu de l’oie, avec deux policiers d’escorte chacun pour  »retour à la case (départ) ». Le coût de ces voyages était astronomique. Mais, ces Messieurs les préfets ne négociaient point avec les gouvernements concernés. C’était au petit rigolo de service du Quai d’Orsay de téléphoner aux excellences de ces pays pour solliciter le droit de poser les avions-paniers à salade français dans leurs aéroports exotiques.  »De quelle nature est la cargaison de l’aéronef ? » . Réponse :  »Ben, heu, c’est du coke en stock, comme dirait Tintin… ce serait à vous, on vous le rend avec toutes nos excuses ».

Vous devinez bien la suite. Contrairement aux vols commerciaux civils régulés par des conventions d’application permanente et générale, les charters d’Etat doivent se soumettre, au cas par cas, au régime d’autorisation par l’Etat de destination. Souverain, celui-ci me répondait le plus souvent :  »Pour l’avion c’est oui, mais pour sa cargaison (humaine), demandez à votre ministre de l’Intérieur qu’il appelle notre président ». Le charter se posait, était aussitôt entouré d’un cordon armé. Le contrôle aérien local lui commandait de repartir une fois le plein fait, sans laisser descendre ses passagers. Les policiers français balançaient alors leur cargaison vivante, avec ou sans passerelle, mais pas sans brutalité. Ensuite, je savais que la France-Afrique se déclencherait tardivement et j’imaginais que le viol de souveraineté et les mauvais traitement trouvaient réparation sous une forme de passe-droit ou une autre. La mode actuelle est au codéveloppement : la moindre aide publique à ces pays doit être proposée selon les exigences de la police française, autorité suprême de notre politique extérieure.

Quand l’affaire était menée sur les lignes commerciales d’Air France, des révoltes de passagers outrés par le spectacle et des refus d’embarquement de la part des équipages mettaient le vol en suspens. S’il avait quand même lieu, l’ensemble des passagers pouvaient se trouver empêché de sortir de l’appareil, une fois à destination. Finalement, on les bloquait au Nord, ils nous empêchaient de quitter la carlingue, au Sud, la réciprocité était assurée, qui reste le principe de base des relations extérieures.

A quelques nuances, près qui moderniseraient les détails du récit, ce sont ces scènes qu’il va falloir revivre. Quelqu’un au Nord s’est-il jamais mis dans la tête des opinions publiques africaines ? Ce comportement méprisant a de quoi faire détester la France, même s’il ne dissuadera jamais d’en faire sa destination, au prix d’une incroyable galère et d’y tenter une vie nouvelle. Il est malsain de laisser diffuser l’image d’une France, terre de miel et de lait, néanmoins habitée par des racistes et des policiers violents. Marianne n’est plus du tout populaire au Sahel. L’accueil des Ukrainiens dans l’Hexagone n’est contesté par personne, mais c’est le contraste de traitement réservé aux uns et aux autres qui interpelle. Il n’est pas conforme à la constitution française, ni à la Déclaration universelle des droits de l’Homme, qui toutes deux requièrent l’égalité en droit et en dignité entre les nationaux, les résidents et les fugitifs. De nombreuses personnalités africaines l’ont rappelé récemment, que l’on n’a pas voulu écouter.

Etonnez-vous que les voix de 41 Etats, parfaitement respectables, du monde émergent aient manqué à l’Assemblée générale des Nations Unies pour condamner l’agression et les atrocités en Ukraine !

* 12 avril – Procès par défaut

Des crimes de guerre sont commis en Ukraine, qui nous bouleversent. Dans quelles juridictions, sous quelles conditions et avec quels instruments juridiques, ceux qui en sont responsables au niveau politique ainsi que leurs subordonnés sur le terrain pourront être jugés un jour ? La procureure générale d’Ukraine et le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) sont déjà à la tâche pour enquêter et qualifier juridiquement ces crimes. L’obstacle le plus rédhibitoire tient à la validation politique des saisines par le Conseil de sécurité des Nations Unies. Ce n’est pas gagné : Moscou jouera de son véto et Pékin veillera aussi au grain.

De plus, si bien même la procédure dépasse ce stade décisif, les enquêtes s’avèreront longues, complexes et exigeantes en précautions méthodologiques. L’idée est dans l’air d’un nouveau tribunal appelé à juger le crime d’agression, en commençant par le cas ukrainien. La création d’une telle juridiction n’ira pas de soi mais donnera matière à polémique. En attendant, se pose la question de faire justice, aussi rapidement que possible, aux victimes ukrainiennes. L’invocation de la compétence universelle, un principe établi du droit international, offre une réponse. Elle n’est pas dans tous les cas efficace.

– La saisine des tribunaux en raison de la compétence universelle s’avère très complexe car basée sur la ‘’Common law’’ et jalonnée de conditions restrictives rendant aléatoires la poursuite d’un criminel de guerre étranger. Par ce mode de saisine, un certain nombre d’Etats volontaires peuvent juger les auteurs ou les complices des crimes de génocide, contre l’humanité et de guerre commis à l’étranger par des étrangers. Mais l’arsenal pêche sur deux plans essentiels : l’impossibilité    d’ouvrir u procès en l’absence des accusés et l’existence de verrous restreignant largement l’effectivité de la mise en examen. Il faut ainsi établir une preuve de résidence du présumé coupable dans l’Etat du juge. Mais aussi que les faits incriminés relèvent de la loi pénale de l’Etat où ils ont été commis. Ou encore que l’Etat de la nationalité du suspect soit partie à la Cour Pénale Internationale. Cette dernière exigence de la ‘’double incrimination’’ rend souvent caduque toute procédure. Ainsi, malgré le mandat d’arrêt international qui le vise, l’ancien président-tortionnaire du Soudan, Omar Al-Bachir, n’a jamais pu être appréhendé ni jugé.

 – Dans une tribune du ‘’Monde’’, sept juristes spécialisés ont exposé les failles de la procédure dans la pratique, singulièrement, celle de la France. Ainsi, même si l’on parvenait un jour à capturer Vladimir Poutine et ses généraux sur le sol français, il pourrait s’avérer impossible de les déférer devant un tribunal. La France détient la compétence pour juger les auteurs et complices étrangers des crimes précités, en application de l’article 689-11 de son code de procédure pénale. Elle peut également juger des étrangers interpellés sur son sol. Mais la loi nationale stipule que les suspects doivent ‘’résider habituellement’’ sur le territoire de la République. De plus, des délais de prescription qui ne sont pas justifiés demeurent pour cette catégorie de crimes les plus graves. Le temps passant, on peut donc échapper au juge. Plusieurs tortionnaires africains ou moyen-orientaux séjournant à Paris ont pu, pour cette raison, échapper à toute incrimination. Dans les faits, le gouvernement et la justice ont le plus souvent évité d’ouvrir un procès, alors que des auteurs présumés étaient sous leur main. Ceci, sans doute pour éviter de froisser des puissances étrangères. Le Quai d’Orsay n’est pas particulièrement audacieux en ce domaine.

 – Les exactions qui nous indignent en Ukraine devraient libérer ministres et magistrats de leurs hésitations. A quoi serviraient les enquêtes en cours concernant l’armée russe, si elles ne débouchaient sur aucun exercice de justice ? Un instrument utile a été créé au cours des dernières années, qui ouvre la possibilité d’assurer la tenue d’un procès : le jugement des accusés peut se faire en leur absence. C’est le procès par défaut, comportant un premier jugement in absentia, puis, en cas de condamnation, la possibilité d’une comparution volontaire de la même personne l’autorisant à obtenir un nouveau procès dans les règles. L’Assemblée des Etats parties à la CPI a le pouvoir de modifier son règlement de procédure en ce sens. Tout tribunal spécial qui pourrait être instauré pour l’Ukraine devrait incorporer cette formule. Cela donnerait aux victimes l’occasion de comparaître en audience publique, de témoigner et d’obtenir, ce faisant, la reconnaissance de leur statut.

C’est vers cela qu’il faut tendre : consigner les faits, rendre leur dignité aux survivants, établir des précédents dissuasifs pour que l’Histoire ne se répète plus.

* 8 avril – En même temps …

Les  »en même temps » peuvent apporter quelque fâcheuse confusion dans l’effort de résistance à l’agression russe en Ukraine. Il est vrai que le gouvernement de la Pologne éprouve beaucoup de difficulté à s’affranchir de son image d’extrême droite  »de Grand Papa ». Ses prises de position par rapport à l’indépendance de la Justice dans une démocratie, ses préjugés raciaux d’un autre temps, son rigorisme imbécile sur la question des libertés sexuelles agacent. Mais depuis un mois et demi, le territoire polonais constitue la ligne de front de l’Europe et la société polonaise accueille avec générosité quelque deux millions d’Ukrainiens exilés de guerre. Ce n(est pas rien. Etait-ce, alors, le meilleur moment pour ressortir les vieilles rancœurs partisanes ?

Sur TF1, le Président-Candidat français n’a pas résisté à l’envie de traiter le premier ministre Mateusz Morawiecki d »’antisémite d’extrême droite, qui interdit les LGBT ». En conséquence, l’ambassadeur de France à Varsovie a été convoqué au ministère des affaires étrangères pour se faire  »secouer les puces ». L’offense était, peut-être, méritée; sans doute, un peu exagérée; certainement, inopportune en ce qu’elle a affiché une dispute entre deux capitales alliée, ce qui ne peut que réjouir l’Ennemi commun. Le dirigeant polonais stigmatisé aurait surtout un peu trop frayé avec une politicienne française d’extrême droite, qui se trouve être (par coïncidence) la rivale principale du numéro un français dans une campagne électorale parvenue à son climax. La petite musique de la politique extérieure se joue sur deux claviers désaccordés :

En même temps, alliés et ennemis… En même temps, chef de guerre et partisan impulsif … En même temps, des propos pas faux et très dommageable à notre Europe commune …

* 5 avril – Dissuasion

Notre pensée n’est pas vraiment faite pour le temps de guerre. D’abord, nous ne sommes pas trop sûrs d’être en guerre. L’Ukraine l’est. La Russie viole l’une après l’autre tous les garde-fous (bien nommés) du droit de la guerre, devenu droit international humanitaire. L’Europe n’est qu’en posture de moraliser, d’aider en sous-main, de sanctionner … mais elle ne croit guère être face à un défi vital. Surtout, la France se repose douillettement sur sa théorie-miracle de la dissuasion : les protagonistes sont tous rationnels. Aucun n’aura donc la folie de s’exposer et d’exposer sa population à l’anéantissement juste pour empocher une mise. Pour afficher sa rationalité et stabiliser le jeu, on ne protègera pas sa population contre un feu nucléaire ennemi et l’on maintiendra le dialogue = rationnellement = avec celui d’en face. Ce faisant, on manifeste n’avoir aucune intention d’asséner une première frappe et on ne garde sous la main qu’une force de représailles limitée, au moment de répliquer par un suicide national. Ce qui, avouons-le, n’est pas totalement rationnel. Descartes a ses limites mais c’est bien ce raisonnement subtil qui a fait dire au patron du renseignement militaire français que l’armée de Poutine n’attaquerait pas l’Ukraine en bloc, sur tous les fronts. Trop lourd de conséquences insupportables pour la Russie, le jeu n’en vaudrait pas la chandelle. Moscou l’a pourtant fait et de la pire manière. Voilà le général Videau promptement remercié pour la faillite de son analyse, très  »classique ». Et si, plus largement, la conception classique-même de la dissuasion du faible au fort – à la française – n’avait plus prise sur le réel ?

C’est l’idée très dérangeante que développe un stratège français dans l’Obs d’hier. Les indices de caducité de la doctrine  »gaullienne » du général Gallois se multiplient :

  • Poutine est totalement étranger à un raisonnement stratégique en termes de dissuasion. La doctrine soviétique puis russe fait de l’arme nucléaire une arme d’utilisation. On menace de l’utiliser (maximiser le rôle émolliant de la peur); on l’utilise effectivement, au sein d’un cocktail d’armes de destruction massive et de façon graduée pour créer l’hésitation chez l’adversaire (est-ce ma ligne rouge ou sera-ce plutôt le coup d’après ?), on en joue pour étendre sa domination militaire, annexer des populations et leurs territoires. Ceci, sans établir aucun lien avec la protection de son propre sanctuaire national. Cette indifférence est possible en dictature. Le précédent  »Poutine » crée un jeu à trois ou à quatre (agresseur, agressé, défenseurs), qui sort les acteurs de la logique binaire de la dissuasion, celle du  »tout ou rien ». Mourir pour Kiev ? La question se pose à l’Ouest. Elle n’existe pas à l’Est.
  • De 1987 à 2018, les missiles stratégiques dits  »de portée intermédiaire » (INF : de 500 à 5.500 km) ont été limités en nombre et même démantelés. C’était après la  »crise des missiles » du début des années 1980 qui avaient vu les Pershing américains maintenir l’équilibre face aux SS 20 soviétiques pointés sur les capitales et cibles stratégiques européennes. Ce bénéfice a été perdu, par décision de V. Poutine et D. Trump de dénoncer le Traité INF et de reprendre leurs billes. L’Europe est donc à nouveau placée sous l’épée de Damoclès nucléaire de la Russie. Quid de l’équilibre des forces si les Républicains réintégraient Washington ? Les dissuasions françaises et britanniques affichent les mêmes faiblesses de moyens et de doctrine. Dans le pire des cas, cette impréparation pousserait à ne pas aller jusqu’au bout du froid et rationnel raisonnement du  »tout ou rien » et donc, à fléchir.
  • L’Ennemi,  »toujours rationnel ». La France le serait elle, en effet, si, dévastée par une première frappe qui aura fait disparaître ses villes et ses infrastructures, elle décidait de se venger par quelques coups au but, en retour. Elle se placerait alors en attente d’une seconde frappe qui l’achèverait et fermerait les lumières. Quel homme politique ferait le choix du suicide, en démocratie ? Dans le cas de Vladimir Poutine, ses motivations et son état d’esprit n’auraient-ils pas changé entre la phase 1 de son offensive  »à la mode de Crimée », supposée investir l’Etat et le territoire ukrainien par surprise et sans coup férir (en tous cas, sans trop de casse) et la phase 2 , caractérisée par un délire de destruction sadique ? En fait, le dictateur russe est passé de l’hubris conquérant à la frustration destructrice.  »Vous m’empêcher de prendre MON Ukraine, alors je VOUS la détruit ». Pas très rationnel, certes, mais de Néron à Hitler, ça s’est vu ! La théorisation de la dissuasion a simplement  »oublié » la puissance perturbatrice de la colère. Ou encore, que la guerre, surtout lorsque elle est nucléaire, n’est pas un jeu  »cool » et bien structuré. Le hasard et les retours de sort, les échecs, autres contretemps et frustrations en tissent la trame et la réalité de terrain. Cela déraille toujours par rapport aux plans génériques. De plus, les populations savent que, dans une guerre moderne, elles sont la cible principale. Quels motifs auraient-elles à se conformer aux stratégies d’états majors ?
  • Elle parait d’autant plus légère, cette  »dissuasion à la française » qu’avec une centaine d’ogives opérationnelles, elle ne conduit qu’à une option unique : convaincre l’extérieur de sa force pour éviter l’annihilation du Pays. Les Etats-Unis et la Russie en possèdent près de cent fois plus et leurs arsenaux ont culminé avec, respectivement, quelque 30.000 et 40.000 engins de mort. A ce niveau, l’idée même de dissuasion est oubliée au profit du principe douteux de  »frappe préventive » (ou  »représailles anticipées »). La technologie spatiale, le renseignement, etc. permettent de déclencher une frappe contrer l’adversaire, juste quelques secondes en amont de ce qu’on interprète comme son intention de vous attaquer. Evidemment, la technologie trahit souvent ses maîtres et l’on compte dans l’histoire de la Guerre froide, des dizaines d’erreurs ayant conduit le monde à quelques microns du gouffre fatal. A ce jeu là, Paris n’est pas un acteur. Mais face à Poutine le Vengeur, la question reste posée.

* 24 mars – Le coût (coup ?) de la résistance

Kiev tient bon et, avec un soutien crescendo de l’Occident, l’Ukraine s’installe dans une résistance durable à l’Agresseur. Le conflit, lancé par Vladimir Poutine il y a juste un mois, va durer pour empêcher qu’on aboutisse à la paix injuste des cimetières. La guerre joyeuse n’existant pas, elle engendrera des coûts douloureux pour tous. C’est déjà la cas pour les Ukrainiens, dont les sacrifices immenses nous sautent littéralement aux yeux. Mais les  »coups des coûts » concerneront inévitablement les Européens des confins de la Mer Noire ou des Balkans et, enfin, les pays de l’Union européenne en situation d’être le pilier de la résistance. Que sont-ils prêts à concéder en confort, niveau de vie, effort de défense, tranquillité à la survie de leurs voisins, à la résistance de Kiev, pour la sauvegarde de leurs libertés démocratiques chèrement acquises et toujours fragiles ?

Hier, le président Zelensky s’est adressé à l’Assemblée nationale française, comme il le fait jour après jour au démocraties occidentales. Il semble admettre que, sauf à déclencher une déflagration mondiale, l’arme principale à retourner contre Poutine est l’assèchement total et rapide de l’économie de guerre russe par voie de blocus et d’isolement. La stratégie des Etats-soutiens de l’Ukraine reste pourtant hésitante et, pour le moins contradictoire matière de commerce. Zelensky demande que l’ensemble de l’approvisionnement européen en gaz et pétrole russe soit coupé, ce qui priverait l’Agresseur de près d’un milliard de dollars par jour. Il exige que les entreprises occidentales installées en Russie cessent d’être  »sponsors » de l’offensive de l’armée russe. Citant les grands groupes français investisseurs dans le pays de l’Ours, il met l’U.E – dont la France – face à la responsabilité de traduire pleinement les mots par des actes courageux.

Cette guerre à nos portes en dit long sur la  »conscience citoyenne » de nos entreprises. Il est clair que, sans l’énorme pression des médias et de la société civile, la CAC 40 et ses homologues européens n’auraient pas bougé d’un pouce. En défaut de conscience civique, seules les lois du marketing peuvent atteindre nos capitaines d’industrie. En caricaturant : si les consommateurs écœurés ne manifestaient pas une certaine prédisposition à boycotter leurs produits et à siffler leurs pubs, rien ne leur causerait du souci. Partisans du  »on ne fait pas de politique (seulement, de l’argent) » , ils s’ajustent sans y penser à celle des dictateurs.

Voyez tel grand cimentier au Moyen-Orient qui a  »salarié » des jihadistes criminels de guerre. Ou encore un grand pétrolier tricolore opérant en Birmanie, qui a bénéficié du servage et se perd aujourd’hui en concussion avec des narco-généraux assassins de leur peuple. Nous voyons le même protéger son juteux commerce gazier avec la Russie, en nous parlant du pétrole qu’il arrêterait d’acheter en 2023. Hors-sujet, de la pure infox ! Un troisième, royalement installé sur le marché du bricolage, nous prie de lui f..tre la paix, idiots que nous sommes, qui risquerions de précipiter sa nationalisation par Poutine (pour lui, le vrai sujet se limite à ça). Un quatrième, qui vend 600.000 véhicules locaux par an et moins de cent milles badgées de son logo, continuera à fabriquer et à vendre ces dernières. Dans les années 1940, il avait plus qu’un peu travaillé pour la Wehrmacht. et la liste est longue : 700 firmes françaises en Russie …

Pour ces champions français, la Paix n’est pas un but primordial, la démocratie génère plutôt un surcoût qu’une motivation. Le marketing règne en maître et la Bourse veille. On a le droit de se demander s’ils sont des amis de la Démocratie et de la Justice à travers le monde. Au-delà, la question est posée : ces grandes entreprises joueront elles jamais le jeu dans le combat qui nous attend contre le dérèglement du climat ? Dans sa candeur, Adam Smith imaginait que les lois du marché fonctionneraient bien, parce que les acteurs économiques seraient, par culture et par définition, attachés à la vertu. Pauvre Adam…

23 mars – Paix injuste

L’armistice du 22 juin 1940, signé en forêt de Compiègne entre le Troisième Reich allemand, représenté par le général Keitel, et le dernier Gouvernement de la Troisième République, représenté par le Général Huntziger, avait suspendu les hostilités ouvertes par la déclaration de guerre de la France envers l’Allemagne du 3 septembre 1939. Bien, bien… Il mettait surtout un terme prématuré à la bataille de France, déclenchée le 10 mai 1940 par une agression de l’Allemagne nazie, marquée par la fuite de l’armée anglaise et son rembarquement à Dunkerque puis par la chute de Paris, déclarée ville ouverte le 14 juin. Etait-ce une négociation diplomatique dans les règles ou, plus simplement, une capitulation devant la force, avec la dose de lâcheté que cela comporte ? Le président ukrainien, Vlodymyr Zelensky devrait-il en faire son modèle pour sortir des hostilités armées avec la Russie et  »adopter la voie d’une solution politique à la crise » ?

En tant qu’ex-diplomate enfin libre, je ne peux que partager une préférence pour le règlement politique des conflits, dont on espère parfois = naïvement =, qu’il ouvrira la voie à un traitement humanitaire des souffrances infligées. Mais, dans le cas qui nous préoccupe, je sais que les plénipotentiaires du Maître du Kremlin n’ont comme ceux du Maître de Berlin en 1940 qu’une seule obsession : casser le pays envahi et si possible sa population, au coût le plus bas possible pour l’Agresseur. Les protocoles mis à la signature des diplomates vont juste permettre de finir le travail que les chars n’auront pas encore terminé. La prise en compte du sort des civils et des prisonniers sera juste un tissus de mensonges bien vite foulé aux pieds. La leçon est hyper-simple : L’Agresseur veut imposer une paix injuste, une soumission au verdict des armes, une forme de suicide national et, cela, avec les formes sophistiquées (et trompeuses) de la diplomatie d’Etat à Etat. La forme (faussement civilisée) et le fond (sauvage).

En fait, aucune paix ne dure sans justice et sans humanité. C’est pour cette raison que les démocraties de taille humaine ne se font pas la guerre. Et pour que la Justice et la Démocratie survivent, pour que le monde reste vivable (on pense là aussi au climat), la résistance à l’Oppresseur est la seule voie qui tienne la route et qui prépare un  »monde d’après » digne du genre humain.

Le président Zelensky ajoute à ces fondamentaux un talent prononcé pour la communication. Il faut bien constater qu’il parvient à galvaniser son peuple par ses messages, simples et forts. Ses visio-conférences avec les nations qui, de par le monde, soutiennent sa cause sont une chambre d’écho formidable auprès des populations étrangères. On est dans la guerre ou juste à côté mais le moral tient bon, ce qui n’est pas le cas des soldats russes désorientés et mal nourris. La guerre psychologique est déjà gagnée et elle arme les dirigeants ukrainiens dans la partie de bras de fer diplomatique qu’ils ont acceptée d’engager avec les chefs du Kremlin. On ne peut pas dire que le maréchal Pétain, naïvement perçu en sauveur par les Français à l’heure de l’armistice, ait galvanisé quoi que ce soit ou vraiment qui que ce soit. Kiev c’est autre chose que Vichy !

C’est sans doute du fait de ce soutien énorme à sa cause que Zelensky a pu s’aventurer dans le jeu dangereux et subtil des concessions proposées à l’Ennemi, autour de la table des négociations. Bien sûr, ces éléments d’une solution politique ne seraient actés qu’en retour d’une trêve des armes et d’un retrait des forces russes (et syriennes). Mais reconnaître que l’heure n’est pas à une intégration de son pays dans l’OTAN ni même à une rapide insertion au sein de l’Union Européenne constitue une concession énorme aux buts de guerre russes. Proposer de négocier un statut  »à part » pour la Crimée et les deux oblasts séparatistes du Donbass frise même la glissade vers une capitulation partielle totalement, prescrite par la constitution du Pays et par ses engagements internationaux. Alors, va-t-on vers une partition entre zones occupée et non-occupée comme dans la France de 1940 ?

Il nous reviendrait de fournir à l’Ukraine des garanties bilatérales de sécurité et de défense suffisamment costaudes et étayées par des forces (européennes, hors OTAN), elles-mêmes stationnées sur son territoire et imbriquées dans son dispositif de défense. On ne doit rien concéder sur le plan territorial qui ne soit contrôlé étroitement par l’OSCE sur le terrain et validé par les Nations Unies. Il est également exclu de modifier quoi que ce soit, au niveau d’une conférence de la Paix, sans une ratification préalable, claire et majoritaire par le peuple ukrainien, dans le respect de sa démocratie. Si ces trois garanties sont réunies, la négociation politique ne se limitera pas à un trompe-l’œil pour parvenir à une paix injuste. Mais ce ne sera pas gagné d’avance non plus.

* 22 mars – Au bout du Quai : la fronde

Aujourd’hui, on quitte pour un moment l’actualité en Ukraine. Parlons donc du diplomate français. Ce personnage assez imbu de sa personne tient, à la fois, du loup solitaire, écumant le vaste espace de la géopolitique et du caniche de salon, tout feu-tout flamme dans la bonne société. Il raffole de l’effervescence conceptuelle et de la volubilité policée des ambiances  »club » cosmopolites. Sous la férule d’un Maître et Suzerain lointain, il s’adonne à l’entre-soi des ‘’gens de bien’’ et parfois aux récits picaresques de ses propres aventures. Rajoutez encore une dose d’égo et un sens – sublime – de l’intérêt général, un rien de complaisance envers la féodalité qu’il sert en bon petit marquis attentionné et vous aurez une image générique de la corporation, un peu forcée, quand même vraie, comme toute caricature sociale.

Ces clichés sont pourtant trop généraux pour coller à la réalité de 16.000 individualités qui composent parmi lesquelles quelques dizaines de barons décident de tout (cf le film et la BD  »Quai d’Orsay »)

Le prestigieux Quai d’Orsay ne déteste rien autant que de se voir mélangé à d’autres corps de la haute fonction publique et d’ouvrir son ‘’entre-soi’’ international à un  »entre-nous » franco-français. A bord, ce n’est pas votre nationalité qui importe, c’est votre capacité à surfer, au quotidien, sur les affaire du monde et, par pathologie professionnelle, à vous sentir intime des grands de ce monde. Cela va de soi.

à Mort à qui débarquera dans nos postes (diplomatiques) pour simplement changer sa routine et goûter en curieux à une expérience  »différente » ! Les préfets, généraux, recteurs académiques, directeurs de grands hôpitaux  ou autres administrateurs civils, qui rêvassent d’intégrer le Quai (tout le monde a envie de parcourir le monde, en grand seigneur) vont longtemps trainer derrière eux le boulet de leurs origines ‘’inadéquates’’.

La récente et ‘’révolutionnaire’’ réforme de la haute fonction publique, décidée en avril 2021 par le président Macron, retriture sous un autre format l’ENA , pièce maîtresse sacrée de notre belle et antique bureaucratie. Elle prétend surtout fondre et confondre le haut de la grille administrative française dans un même pot commun hétéroclite et baroque. Les grands corps de l’Etat disparaitront de ce fait, à l’exception des conseillers d’Etat et des magistrats de la Cour des Comptes, protégés par la Constitution. Dès cette année, les grandes chapelles de la haute administration – au moins 16, comportant une centaine de sous-catégories et de sous groupes – seront fusionnées en un corps interministériel unique d’‘’administrateurs de l’Etat’’. Chaque technocrate deviendra donc interchangeable avec n’importe quel autre.

Est-ce un vrai changement en vue ? Pour commencer, cela annonce un exercice ardu de formation continue. Les DRH ne sont pas le fort de l’administration française et tiennent souvent plus du copinage que de la logistique planifiée. Comme pour tout, l’intendance suivra.

Les résultats pourraient être jugés décevants, d’ici quelques années. Pour les têtes d’œuf de la prestigieuse diplomatie française, l’humeur est plutôt à dénoncer un sacrilège social, un vrai ‘’n’importe quoi ‘’: un déclassement. C’est dire si leur fierté chatouilleuse va en prendre un coup ! Va-t-on laisser à des inspecteurs des finances le soin d’analyser finement la révolte des peuples du Sud de la Planète, un commissaire divisionnaire de province s’atteler à la tâche d’un conclave entre rebelles musulmans en vue d’un traité de paix ? … des inspecteurs des affaires sociales plancher sur la nucléarisation de l’espace ? La force des clichés, encore et toujours …

Pourtant, mixer – de façon fine – les références et les expériences professionnelles peut catalyser l’intelligence collective et enrichir la capacité française à capter l’image complexe du monde.

Les arguments des ambassadeurs, directeurs et sous-directeurs d’administration centrale ou autres consuls généraux pourront paraître un brin insolites, voire décalés d’avec la vie réelle dans la République. Une tribune des  »révoltés », parue dans ‘’le Monde’’, cite des diplomates anonymes dénonçant ‘’un danger pour nos institutions’’, susceptible même de provoquer ‘’la désagrégation de notre pays’’. Diantre, on croirait du Zemmour ! Voilà qui est pathétique mais sous-argumenté, de la part de si brillants esprits. Les mêmes – ou d’autres – ont remis le couvert, pointant dans la réforme un risque de ‘’disparition de la diplomatie’’ . Si quelque chose la menace, la pauvre, ce serait plutôt sa déchéance budgétaire, sa tour d’ivoire toute fissurée sans vue sur la France ou encore la dégradation de sa capacité à aider les Français vivant à l’étranger (les consulats Potemkin dotés d’une façade, d’un drapeau mais d’aucun fonctionnaire).

Dans une soudaine montée d’adrénaline, les anonymes du  »Département » s’affolent pour la place de la France compromise dans le monde. Ce souci tient en fait moins à sa diplomatie qu’à un déclassement économique, éducatif et social assez général du Pays de Voltaire. Le repli de la société sur elle-même et sur des souverainismes réducteurs englobe tant de paramètres qu’on peut difficilement le réduire au seul souci d’une seule petite corporation distinguée et franchement invisible au sein du débat national.

Le ministre Le Drian fait la moue, sans volonté particulière de calmer la fronde des barons du Quai. De la diplomatie, le patron, c’est lui et il ne tient pas à braquer ses gens. L’Elysée n’a accepté aucune autre exception et donc, il en sera bientôt fait du sacro-saint statut particulier du corps des diplomates français (à ne pas confondre avec le corps diplomatique des représentants de pays étrangers accrédités en France). Les suppliques obséquieuses et un peu fielleuses n’y changeront rien. Le président est resté froid et n’ a rien cédé à leur émoi. Un ancien ambassadeur à Washington, un peu vachard, a insinué que M. Macron avait a décidé cette réforme afin de ‘’ pouvoir nommer ses copains ambassadeurs, sans rencontrer la résistance et la concurrence de professionnels’’. Pas forcément faux, mais les chefs d’Etat français usent en fait de ce pouvoir royal depuis belle lurette. On se souvient d’un certain médecin gynécologue devenu, par la grâce du Prince, ambassadeur aux Seychelles, il y a quelques décennies.

Tout cela, direz-vous, ne va guère passionner la foule des citoyens-électeurs de France. S’il devait y avoir un enjeu populaire dans cette réforme de la haute administration, ce serait que celle-ci devienne moins opaque, mieux bornée dans ces prérogatives  »régaliennes » et plus susceptible de justifier ses choix auprès des citoyens. Un corps unique de hauts fonctionnaires, pourquoi pas ? … Oui, s’il s’interdisait de dériver vers des intérêts personnels opportunistes, de devenir un sas en or fin pour rebondir vers des carrières politiques ou industrielles sans rapport avec le service  »sacré » de l’intérêt général de tous les Français. Il faut choisir.