* 10 mai – Où va le petit train européen ?

Face aux « passions tristes » des Français (cf. Spinoza), Emmanuel Macron a saisi l’occasion du sommet social des 27, à Porto, pour relancer sa conception de l’agenda européen. On ne pourra pas lui reprocher de penser à ’’l’après-Covid’’, qui restera une période exposée à de nombreux défis et dangers. S’en prendre au dumping social en prônant un ‘’SMIC européen’’ constitue une recette populaire auprès des électeurs français. Mais comme horizon continental, cela ne nous mènera pas loin et n’effacera pas l’appréhension nettement plus forte que suscitent les réformes qui suivront la pandémie dans le but de rétablir la compétitivité et l’équilibre des comptes.

Où va l’Europe ? Que fait l’Europe ? Elle serait devenue aux yeux des Français un  »marché sans âme’’. Elle devrait être, effectivement, un projet construit autour d’un ‘’bouclier social’’ et d’un levier d’action sur le monde. Mais …
Qui est en mesure de construire cet avenir ? Un chef d’Etat un peu isolé dans sa tour d’ivoire, à un an de l’échéance présidentielle ? Cela paraît conforme à cette curieuse préférence française pour la gouvernance verticale. Seraient-ce plutôt les institutions européennes – Parlement, Conseil, Commission ? Elles en ont la légitimité, mais sont empêtrées dans les contradictions d’une famille d’Etats encore trop diverse. Elles sont également écartelées entre le primat donné aux marchés, à la concurrence et au libre-échange, d’un côté, et leurs quêtes d’écologie, d’émancipation des consommateurs, de renaissance de la démocratie locale et de soft power dans le monde, de l’autre. L’Europe c’est également un Conseil des régions manifestement hors-jeu en matière de démocratie locale. Celui que ses pairs baptisent narquoisement ‘’le Roi de l’Europe’’ compte bien sur son ‘’initiative’’ pour sublimer son aura continentale sous présidence française de l’Union, à quelques mois de sa possible réélection. Du coup, il oublie d’associer à sa haute réflexion les élus du Parlement ainsi que des régions, départements et communes : une révolution timide et fortement encadrée, mais sans états généraux ?

La formule miracle est ailleurs : tirer au sort quelques citoyens, les former, faire une synthèse de leurs débats, élaborer à l’Elysée quelques propositions législatives que le Parlement (trop heureux de ne pas être complètement shunté) adoptera sous une forme aseptisée. Le climat, les vaccinations, maintenant l’Europe passent par cette moulinette que beaucoup préfèrent aux prérogatives des élus (des élites forcément suspectes). Cette gouvernance par affichage de citoyens anonymes reste, pleinement, celle du Souverain. S’il s’agit de mieux se positionner par rapport à nos partenaires (qui voient en la France une convalescente assez faiblarde), la dimension sociale et humaniste que défend le Chef d’Etat français à l’international est dépassée par les initiatives ‘’rosseveltiennes’’de Joe Biden sur ce même terrain. Son plan de relance de 1 900 milliards de dollars fait paraître indigent celui de 750 milliards d’euros, laborieusement élaboré à Bruxelles. Le président américain prévoit aussi d’imposer une taxation minimale de 21 % aux multinationales et d’imposer les très grandes fortunes. Certains diront que son collègue français est plutôt enclin aux options monétaristes opposées. La passe d’arme entre eux sur l’accès des pays pauvres aux vaccins contre le Covid et l’éventuelle levée des brevets nous est servie pour aiguillonner nos petites fiertés. Mais, les deux propositions étant en fait complémentaires (plus de vaccins, moins de brevets), cette aimable saynète ne nous dira pas si quelqu’un, à bord du petit train européen, pourrait deviner quelles en sont les prochaines stations.

* 7 mai – Bibi à la retraite

Après 12 ans de fanatisation de la vie politique israélienne et d’entorses au droit comme à la justice de son pays, Benjamin Netanyahu est en passe de quitter la scène publique. Il a dû s’avouer incapable de former un nouveau gouvernement, à l’issue des dernières législatives. Il avait survécu à tous les excès et tous les scandales, mais, avec l’accession de Joe Biden à la tête des Etats-Unis, il n’est plus guère courtisé que par Poutine, Bolsonaro et Orban. Surtout, chez lui, les Israéliens ont dû subir quatre élections générales en deux ans, sans qu’une majorité viable ne sorte des urnes : ils sont lassés. Leur priorité reste ‘’la sécurité’’ (par quelles voies ?), mais le temps leur paraît venu de confier à une personnalité moins polémique et moins autocentrée le soin de diriger les affaires.


Ancien présentateur vedette de la télévision, le centriste Yaïr Lapid est le chef de file incontesté du camp anti-Netanyahu et, désormais, l’homme de la situation. Il a été désigné, le 5 mai, par le président Reuven Rivlin, pour former le prochain gouvernement de Jérusalem, un exercice d’acrobatie redoutable s’il en est. En fait, personne ne souhaite une cinquième convocation aux urnes. Chef de file du Yesh Atid, un parti laïc (honni des Juifs orthodoxes) et centriste proche des sensibilités idéologiques européennes (il est dans les meilleurs termes avec Emmanuel Macron), il va devoir composer avec une opposition hétéroclite comprenant les partis de gauche, les ultranationalistes, d’anciens membres du Likoud et les formations arabes. Il a 28 jours pour y parvenir. Le rejet de Netanyahu suffira-t-il à souder cette coalition disparate ? Dans l’affirmative, un nouveau chapitre s’ouvrirait dans l’histoire de l’Etat hébreu. Le système israélien de micro-partis pratiquant la surenchère et les retournements d’alliance est plutôt un handicap qu’une source de souplesse politique.


Le Changement de circonstances n’a pas échappé à l’attention des diplomaties européennes. Très probablement en coordination avec les Etats-Unis – qui ne peuvent pas se permettre d’apostropher Israël de front – la France, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie et le Royaume-Uni viennent de demander au gouvernement israélien de « mettre un terme à sa politique d’extension des colonies de peuplement dans les territoires palestiniens occupés’’. Le gouvernement plus ou moins vacant de Jérusalem est plus précisément prié de cesser, dès à présent, la construction illégale de 540 nouvelles habitations dans la colonie de Har Homa, en Cisjordanie occupée. Au-delà du cas précité, la pression vise à réactiver, à plus long terme, le plan d’Oslo dont l’objectif est d’établir deux Etats côte à côte et mutuellement reconnus, l État palestinien, viable, ayant Jérusalem (Est) comme capitale. Même si elle est muette, la signature de l’administration Biden apparaît bien dans ce changement de politique, peut-être difficile à présenter au Congrès. Et la propension des européens à coopérer en mode atlantique se confirme, là encore. On croyait le règlement de la question palestinienne enterré une fois pour toutes, sous une couche épaisse d’indifférence. Tout pourrait bouger dans l’avenir.

* 06 mai – Le retour des corsaires

Au fou ! Est-ce que les gouvernements de France et du Royaume Uni veulent rejouer la Guerre de Cent ans ? Quelque chose comme une geste moyenâgeuse aux accents de souveraineté froissée est en train de se créer entre les deux rives de la Manche. On se souvient de la sensibilité politique disproportionnée qui avait caractérisée la question de l’accès des pêcheurs continentaux à leurs zones de pêche ‘’traditionnelles’’, dans les eaux britanniques. Moins de 2 % des intérêts européens dans le partage post-divorce avait éclipsé tout le reste, dans les médias et dans l’arène politique, tout au moins.

De nouvelles conditions ont été imposées, par les autorités britanniques, aux chalutiers français opérant au large des îles anglo-normandes. Sans doute peu conformes aux dispositions adoptées au titre du récent traité commercial post-Brexit, elles ont suscité la fureur des pêcheurs normands et bretons. Une cinquantaine de leurs bateaux se sont agglutinés devant Saint-Hélier, la capitale de l’île de Jersey, ’’pour marquer le coup’’. Certains se sont risqués à une forme de blocus ponctuel. Un acte de guerre, malgré tout, que la ‘’Royale’’ française ne semble pas avoir sanctionné comme elle l’aurait dû. Du coup, Londres a procédé, le 5 mai, à l’envoi de deux bâtiments militaires au large de Jersey. Vers une bataille navale comme à l’époque des corsaires ? Non pas, mais comme cette agitation populiste paraît malsaine ! D’autant plus qu’entretemps, Paris avait évoqué la menace de couper l’électricité alimentant l’île anglaise, depuis la France. Ni plus, ni moins : au fou (bis) !


Ce vent de folie soufflant entre deux vieilles démocraties voisines et alliées est simplement effarant. Renier un engagement tout juste souscrit ou soutenir une guérilla corporatiste, au point de menacer – ne serait-ce qu’en paroles – de mettre en péril une population innocente et amie, voilà qui est indigne de l’une et l’autre nations. C’est un signal extrêmement funeste pour la paix et la coopération en Europe, laquelle compose l’un des continents du monde et pas uniquement une organisation pluri-étatique. Du côté français, le blâme ne doit pas être mis sur les pêcheurs, désespérés et impulsifs, à qui il n’est pas demandé de percevoir les incidences internationales de leurs actes. Par contre, l’Etat, pour s’être désisté de ses missions régaliennes puis avoir surenchéri dans l’agressivité, s’est gravement déconsidéré. Il devrait balayer devant sa porte et veiller à ce que cet incident ne se reproduise plus. Dans ce type de contentieux, l’arbitrage est le seul recours civilisé et contractuel. Revenons au 21 ème siècle, pas celui des démocratures mais celui de l’Etat de droit !

* 5 mai – Combien de complaisance pour un Rafale ?

4 milliards d’€uros empochés par l’avionneur français : de quoi pavoiser ! Certes, c’est l’argent des contribuables qui va garantir l’emprunt aux banques françaises, en espérant que dans les dix ans qui viennent, l’Egypte pourra rembourser. En attendant, trente Rafale flambant neuf et quelques accessoires du genre missiles, etc.: ça en impose ! La DGA, de concert avec la firme Dassault, va camper en championne de l’emploi et en bienfaitrice du monde ouvrier. Le contrat aurait été perdu, que quelques agitateurs ‘’droitdel’hommistes’’ auraient alors été pointés du doigt comme fauteurs de plans sociaux. Ce nouveau succès à l’export des armes françaises est encourageant si l’on se place sur le plan de l’industrie de défense. La France a besoin d’exporter pour s’assurer de son autonomie stratégique. Celle-ci est essentielle et dans le contexte actuel de guerre hybride mondiale, où disposer d’une aviation militaire performante est un besoin vital.

Le ‘’hic’’ – car il y en a un – est qu’elle ne vend plus guère ses matériels à la Belgique, à l’Allemagne ou au Japon mais, au contraire, à des Etats politiquement peu fréquentables et mêlés à des conflits dans lesquels le droit de la guerre est totalement bafoué. Tout se fait dans le secret, hormis la grosse propagande. La tentation de politiser ces contrats un peu sulfureux au moyen de grandes déclarations politiques creuses sur ‘’le partenariat stratégique anti-terroriste qui nous lie corps et âme’’ conduit les démagogues de service à nous chanter ces transactions – toutes commerciales – comme autant de contributions majeures à la lutte contre Daech. C’est l’exercice mécanique auquel se livre Mme Parly, encore et toujours, à la tête du ministère des Armées. Déjà cela est assez fort de café ! Le Caire et Paris entretiennent, certes, une certaine convergence sur quelques enjeux de sécurité régionale, se méfiant par exemple de la Turquie en Méditerranée orientale. Cela ne constitue pas une alliance. Par ailleurs, l’aviation égyptienne a été engagée au Yémen…

Pour le contrat Egyptien, on a totalement oublié que la tête de l’Etat a pour raison d’être de consolider la cohésion de la Nation, de défendre l’Etat de droit et surtout de ne pas bombarder l’opinion de calembredaines idéologiques. Les Rafale ne vont pas priver de sommeil Daech ni Al Qaïda : ils n‘en verront jamais les cocardes. Là où il aurait fallu sobriété et discrétion, on a fait donner de la voix Emmanuel Macron. Sur le pire des registres,qui plus est : nous affirmer que le ‘’partenariat anti-terroriste’’ avec le maréchal Abdel Fattah al-Sissi serait ‘’dissocié’’ de toute considération sur le régime (dictatorial et anti-démocratique) de celui-ci et de sa pratique abominable des droits humains. Pourquoi proclamer une telle énormité que l’on verrait plutôt dans les bouches de Viktor Orban, Donald Trump ou Xi Jinping ? Faut-il se renier pour mieux vendre ? Comment en arriver à désigner la démocratie comme une gêne pour le marchand ? Si d’aventure l’on vendait des Rafales à la Chine, souscrirait-on à la liquidation démocratique de Hong Kong, par devoir de complaisance commerciale ?


L’insulte est autant à nous-mêmes, démocrates et français, qu’aux milliers de combattants pour la démocratie – sans même mentionner les islamistes – qui sont torturés au quotidien dans les geôles du Maréchal. Le marketing en matière de vente d’armes à des dictatures consiste-t-il à se présenter soi-même en dictateur-ami des dictateurs (larme) ?

* 30 avril – Les droits des desperados

Sept anciens militants de l’extrême gauche armée italienne, réfugiés à Paris, dont plusieurs ex-membres des ex-Brigades rouges condamnés pour des actes de terrorisme dans les années 1970-80, ont été interpellés sur requête de la justice italienne. Ils avaient tous été condamnés, en Italie, pour leur implication – directe ou non -dans des attentats meurtriers contre des personnalités de l’arène politique, des milieux d’affaires ou de la police. Ces exilés sous statut de réfugiés (défini par le droit international, dans la Convention de Genève) ont néanmoins été accueillis en France, en vertu de décisions prises par plusieurs présidences successives. La ‘’doctrine Mitterrand’’ édictée à l’époque stipulait ainsi que l’asile leur serait garanti en France, en échange de leur renoncement à la violence, pourvu qu’elles ne se soient pas rendues coupables de crimes de sang. Ce fut le cas. On peut trouver ces décisions contestables voire choquantes mais elles ont été prises en connaissance de cause et engagent la crédibilité de la République. Ces réfugiés politiques vont pourtant être privés de la protection internationale qui leur avait été accordée, il y a quatre ou cinq décennies. Ils seront extradés vers le pays qu’ils ont combattu et qui veut les punir.

Il y a une lecture politique : pourquoi poursuivre ces personnes âgées et rangées, ne se cachant pas et ne présentant plus de dangerosité, plus de quarante ans après leurs actes ? Ne serait-ce pas pour faire un ‘’coup électoral’’ et parodier un succès anti-terroriste par confusion avec l’actualité terrible du jihadisme, sans rapport aucun avec la révolte éteinte que ces acteurs ont jadis incarnée ? Une autre lecture est juridique : les dépouiller de leurs droits et les livrer, en l’absence de nouveau crime de leur part depuis leur mise sous protection par la France, constitue une violation du droit d’asile et de la parole donnée par l’Etat. La décision a été prise par Emmanuel Macron lui-même et non par la Justice, ce qui suscite l’impression que le Droit et la Justice cèdent, une fois de plus, aux caprices de l’Exécutif. Montesquieu est effaré d’un tel déni de l’Esprit des Lois.

En 1985, l’Italie sortait à peine d’une décennie de violence politique extrême : plus de 12 600 attentats avaient provoqué la mort de 362 victimes, entre 1969 et 1980. Ce chaos était l’oeuvre de groupuscules d’extrême gauche plus ou moins organisés mais aussi de groupes d’extrême droite. Ces derniers bénéficiaient de complicités au sein de l’appareil d’Etat (notamment pour l’attentat de la gare de Bologne, en 1980, qui a fait 85 morts) et ne semblent pas poursuivis avec autant de rigueur. La plus grande urgence allait alors à un retour à la paix civile. La ‘’mise sous couvercle’’ en France des militants italiens de gauche les plus radicaux s’est opérée dans les années 1980, par consentement tacite entre les deux pays. Par la suite, aucune demande d’extradition n’a été adressée à la France, du moins avant le début du siècle. Plus récemment, une divergence s’est fait jour entre Paris et Rome, l’Italie s’éloignant de son pragmatisme initial pour adopter une posture plus nationaliste et plus revendicative. L’humeur du moment ignore généralement l’Histoire et les racines anciennes des problèmes. C’est le court-termisme, encore synonyme d’électoralisme à courte vue. Frustrer l’opinion italienne de son désir de sanction n’est pas une option réjouissante. Mais se renier et répudier le Droit n’est pas plus glorieux.

* 27 avril – La Sécurité par la Justice, pas la police

Entre 2018 et 2020, les autorités d’une trentaine de pays européens ont perdu la trace 18.000 enfants et adolescents migrants non accompagnés. La France n’est pas la dernière à faire fonctionner la machine à créer des clandestins, en partie parce que l’Intérieur a une forte propension à faire sortir des statistique les étrangers dont la présence est irrégulière. Par conséquent, on leur refuse une seconde chance dans la vie, s’agissant des très jeunes adultes. C’est également par insistance à utiliser des méthodes non-scientifiques pour évaluer leur âge (être réputé avoir atteint l’âge de la majorité devient alors synonyme d’exclusion du système social et potentiellement, d’expulsion). Accessoirement, les services d’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) sont difficilement mobilisables et pas toujours attentionnés à l’égard de ces jeunes ‘’sans papiers’’.

Depuis une dizaine d’année, l’obsession sécuritaire – dans le sens policier du terme ‘’sécurité’’ – fait des dégâts dans la conscience morale des électeurs, puisque c’est bien sous l’angle de l’arithmétique partisane que les gouvernants s’adressent aux citoyens. Très symptomatique de ce biais légèrement populiste est la position de non-rapatriement adoptée à l’encontre des jihadistes français, de leurs conjoints et enfants, qui croupissent dans des camps à la garde des Kurdes syriens ou de gardes-chiourmes irakiens. Apparemment, les juger en France serait violemment impopulaire, bien que ce soit la seule option digne d’un Etat de droit. L’Electeur veut oublier ce passé douloureux et ne plus en entendre parler : pas de place pour eux parmi nous ! C’est la présentation psy des choses qu’on nous offre, mais il est loin d’être établi qu’une majorité de Français soutienne une position qui ne résout rien et ouvre le risque de terribles vengeance dans l’avenir. Officiellement, les cas des mères et de leurs enfants sont examinés ‘’au cas par cas’’, mais la population française des camps ne diminue pas depuis quatre ans que le problème se pose.

Cette insensibilité égoïste cause l’accaparement des Kurdes, qui auraient plus urgent à faire face à la menace turque, à Daech et à Bachar que la sous-traitance du travail carcéral pour les beaux yeux de l’Etat Français (qui n’a pas été un bon allié face à Erdogan). Quant aux prisonniers détenus en Irak, ils risquent la peine de mort. On pourrait s’interroger sur l’ambiguïté française à cet égard, puisque ‘’les voir disparaître’’ est clairement le seul but logique. Très rares sont les jihadistes français mais aussi les loups solitaires étrangers à finir aux assises, ce qui serait pourtant la meilleure façon d’éclairer et de prémunir le public français. Quand ils sont appréhendés, ils ne reçoivent pas la mitraille dans les jambes : ils sont ‘’neutralisé’’ et l’appareil sécuritaire fait ainsi l’économie d’un procès. L’Electeur voudrait qu’il en soit ainsi. Face au terrorisme, point d’intelligence, seulement de la dureté (et tant pis pour les institutions, l’Electeur n’en aura cure) .

Le contre-terrorisme servirait-il en même temps l’ordre public et certaines visées électorales, à partir d’une perception caricaturale de la volonté des Français ? Sans aucunement soupçonner un complot, le rappel s’impose que même héroïque (et c’est souvent le cas) l’élimination de la menace ‘’terroriste’’ procède autant d’une culture politique et philosophique que d’un sens de la mission d’intérêt général. Il n’y a pas d’objectif simple et unique, la crise sécuritaire et l’angoisse des gens ouvrant d’innombrables opportunités pour remodeler la scène politique et institutionnelle. Dans le mauvais sens. Combien de lois ont été adoptées au cours de la décennie passée pour lutter contre le monstre, à chaque fois qu’il nous frappait ? Si on les alignait sur un tableur pour les comparer, ne verrait-on pas de nombreux bégaiements, des clauses purement idéologiques, des moments propices pour capter l’opinion, des mesures inapplicables, de la bouillie législative dont le sens n’est pas clair et les interprétations pourraient s’avèrer dangereuses ? Où se trouve l’efficacité : dans le fatras des dispositions règlementaires ou dans la qualité des fonctionnaires ?

Le terrorisme est une méthode immonde, la pire qui soit, dans un conflit asymétrique. Que ce soit la vengeance ou la domination, le terroriste’’ suit un but guerrier et ne s’identifie pas lui-même au terrorisme. Il dira que c’est notre société qui est ‘’terroriste’’. Le mot n’a aucune définition dans le droit international et coontinue à perdre son sens, puisque de Poutine à Erdogan, tous les dictateurs voient en ceux qui les contestent des ‘’terroristes’’. Les résistants français déjà s’étaient gagné ce qualificatif aux yeux des Nazis. On peut se demander si certaines armées régulières suréquipées et opérant dans la haine des civils qui leurs résistent ne mériteraient pas le vocable infamant. Voyez la Birmanie, la Biélorussie, etc.

Le sens donné à ce mot devrait être de caractériser des crimes de masse, commis de façon aveugle, inopinée et indiscriminée contre des catégories entières d’êtres humains (une parenté évidente avec les crimes de guerre et les génocides) dans le but de provoquer l’effondrement de l’adversaire dans la panique et la confusion ? Vu sous cet angle, on voit mieux que, tout en saluant la police et le Renseignement pour leurs accomplissements, il faut mieux laisser au citoyen le soin de sauvegarder, face à l’ennemi, la culture démocratique et le fonctionnement de la Justice et des institutions. Ce point de vue porterait à ne pas abandonner à des instincts de vengeance ces jeunes, français ou étrangers qui se sont dressés contre nous. Plutôt leur prouver que nous restons fermement debout et que leur haine est impuissante.

* 21 avril 1974 – Toyota tchadiennes et boucle en rond

Trois coopérants étaient enlevés à Bardaï, dans le nord-ouest du Tchad. Ce kidnapping aura fait connaître la rébellion des Toubous du Tibesti et son chef : Hissène Habré. Celui-ci, parti de sa base libyenne à la tête d’une colonne de pic-ups Toyota armés, tentait de fondre sur la capitale, N’Djamena. Habré a retenu en otage l’archéologue Françoise Claustre pendant 33 mois, avant que son ‘’Frolinat (Front de libération du Tchad) ne parvienne à s’empare du pouvoir. Il cherchait à échanger ses otages contre des armes et de l’argent. Les négociations secrètes ont violé tous les principes de droit publiquement affichés par le gouvernement français et par son ambassadeur au Tchad (dans les faits, totalement court-circuité et abusé). Le commandant Pierre Galopin, qui les menaient, dans l’espoir d’obtenir’’ par la bande’’ la libération des deux prisonniers Français, sera exécuté par les rebelles en avril 1975. Venant de Libye ou du Soudan, les colonnes de pic-ups armés descendant vers le Sud vont se succéder comme une routine, au fil des décennies et des raids armés sur la capitale. Le Tchad ne connaît pas d’autre forme d’alternance qu’on aurait du mal à qualifier de ‘’politique’’. A chaque épisode, la France, militairement présente sur le terrain où elle dispose de bases, fait décoller ses chasseurs pour clouer sur place les hordes déferlantes.


C’est un pays de guerriers aguerris mais sans scrupule. C’est le pilier principal du dispositif de Barkhane dans le Sahel et l’allié le plus efficace – mais pas le plus respectueux des civils – qu’aient les militaires français. Le Tchad est un cas de conscience pour qui voudrait appliquer au jihadisme invasif un antidote démocratique incontestable.
Tout recommence en boucle, dans ce couloir d’invasion aux confins stratégiques très sensibles. Idriss Deby, parvenu lui aussi, au pouvoir (en 1990) à la tête de Toyota affublées de fusils mitrailleurs, s’est fait tuer en pleine bataille, par d’autres rebelles, venus eux aussi de Libye, pour s’empares eux aussi du pouvoir. On ne sait pas trop qui ils sont mais, comme toujours, un intellectuel formé à Paris leur sert de figure de proue. L’avis des Tchadiens n’a jamais été sollicité mais la France, en sa qualité de gendarme de l’Afrique subsaharienne, perd un partenaire précieux sur le plan militaire et, surtout, l’assurance de pouvoir opérer de façon stable et continue depuis sa base arrière tchadienne.

Ce coup dur intervient en pleine introspection sur sa stratégie au Sahel, alors que son intervention militaire ne peut manifestement pas suffire à ‘’recréer’’ des sociétés et des Etats à même d’assumer la Paix et que, par ailleurs, ses autres partenaires militaires ne font pas le poids. La tâche ne dépasse-t-elle pas ses moyens, son influence, ses responsabilités ? En attendant, dans la famille Debby, le fils prend la place et les canons du père et il ne risque aucune critique de la part de Paris. Dans un vrai régime démocratique, ce ne serait pas dans les brèves d’un blog inconnu mais à l’Assemblée Nationale que le sujet serait débattu.

* 17 avril – L’Ennemi, une notion  »tendance » ?

L’époque est révolue où la France se sentait sans rival. Aujourd’hui, des groupes djihadistes la voient en cible prioritaire et des Etats cherchent à l’affaiblir. La période de grâce s’est achevée au début des années 2000, dans la suite des attentats du 11 septembre 2001, à New-York et à Washington, puis lorsque AQMI (Al-Qaida au Maghreb islamique) l’a désignée en ennemi des croyants. Aujourd’hui, les forces françaises sont engagées au Sahel comme au Levant, Selon ses stratèges : ‘’ne pas se préparer à un conflit, c’est être (mangé) au menu de ceux qui nous veulent du mal’’. Lucidité oblige, la notion d’ennemi serait elle de retour ?


Dans un contexte international chaotique et imprévisible, où le fait guerrier redevient une culture planétaire, les armées se préparent, ces dernières années, à affronter des conflits de haute intensité – ceux qu’on n‘imaginait plus – qu’ils soient symétriques (entre armées), asymétrique (terroristes ou partisans) ou encore qu’ils combinent ces deux composantes (conflits civils à ramifications internationales). L’OTAN, aussi, planche sur les ‘’guerres du futur’’ dont on sait qu’elles sont déjà engagées – bien qu’à faible intensité – et qu’elles seront hybrides (cyber, financières, par recours aux sanctions économiques ou au blocus, aux moyens d’influence, d’espionnage, etc.). Mais la guerre se gère à distance et sa réalité n’est pas donc évidente pour tous.

Il y a quelques mois, le général Lecointre, CEMA, a présenté une formulation ‘’conventionnelle’’ de la dissuasion à la française :  »faire comprendre à nos ennemis qu’ils ne sont pas à l’abri de ripostes, s’ils nous agressent et pour cela déployer des moyens de lutte de haute intensité’’. De fait, sans se départir de sa doctrine stratégique, la France se prépare en priorité à des formes de confrontation interétatiques dans la dimension navale (accrochages avec la Turquie, la Chine, l’Iran) comme dans ses opérations terrestres outre-mer. Elle est concernée en premier lieu par la sécurité du Vieux Continent face à la menace russe – une partie au bord du gouffre se joue en Ukraine -, mais aussi par le Moyen-Orient, le Maghreb et le Sahel. La défense des départements et territoires d’outre-mer pourrait de même prendre un tour conflictuel. Comment garantir souveraineté et libre navigation, face à des dénis d’accès ? Ce sont aussi toutes ces zones interdites de survol ou d’approche installant des vides de réaction en cas d’agression car ils mettent l’attaquant hors de portée des capacités de réplique des pays frappés.


L’identification de l’adversaire s’impose dans les préparatifs opérationnels, mais on ne nomme jamais ouvertement les pays avec lesquels des affrontements risquent de se produire. En Occident, la guerre charrie un lourd relent d’immoralité, même pour qui y est confronté contre sa volonté. Bien sûr, il serait indécent d’oublier que c’est un phénomène horrible – comme l’est la pandémie – mais de-là à renoncer à se défendre… Tout devrait toujours être fait pour que personne ne se proclame l’ennemi de quiconque, même au prix d’un déni cognitif. Ainsi, la Turquie est une alliée dans l’OTAN, donc mieux vaut se méfier d’Erdogan que de son pays. La Russie est appelée à s’intégrer ‘’un jour’’ dans l’architecture de sécurité européenne (un objectif souhaitable), alors ménageons – verbalement – V Poutine… tout en s’en méfiant. On n’empêchera pas hélas que la France et l’Alliance soient catégorisées publiquement comme des ennemies et parfois même comme ‘’terroristes’’ (sic). L’URSS de Brejnev craignait l’OTAN et percevait un avantage à une détente avec l’Occident. Par contraste, la Russie de Poutine juge possible l’effondrement de l’Occident et se montre nettement plus agressive. Cette posture flatte les opinions revanchardes qui servent de légitimité au Tsar comme dans d’autres autocraties populistes. Elle stimule la mobilisation guerrière des populations et la fuite en avant générale.


La frontière entre l’ennemi et l’adversaire est bien mince. Moscou a procédé à des annexions de territoires, par la force, en Europe, mène des cyberattaques en grand nombre, assassine des opposants sur le sol européen, soumet la Biélorussie, encercle le flanc sud de l’Europe depuis la Libye, l’Afrique noire et le littoral syrien, etc. Est-ce suffisant pour être perçue en ennemie, dans le sens inexorable et ancien du terme ? Tant que des règles de comportement cohérentes et constantes perdurent – même si elles sont criminelles – il vaut mieux s’en tenir à la notion d’ ‘’adversaire stratégique’’, laquelle ménage la possibilité de dialoguer et d’agir de concert dans quelques secteurs d’intérêts communs majeurs. Cette approche réaliste et peu enthousiasmante au plan des valeurs serait aussi adaptable à l’hégémonisme chinois, si la nécessité d’un durcissement s’imposait. De même avec la Turquie, dont on peut espérer que le gouvernement sortira, de lui-même, de son aventurisme paradoxal. Mais quand les  »rivaux stratégiques » se coalisent et jouet la surenchère, ne faut-il pas avertir les populations, déjà saturées de mauvaises nouvelles, que la Paix, elle aussi, est fragile ?

* 16 avril – Fraternité des frères musulmans

L’ambassade de France à Islamabad recommande – elle n’a pas le pouvoir d’ordonner – aux Français présents au Pakistan de quitter temporairement le pays, en raison de  »menaces sérieuses’’ pesant sur les intérêts français. L’alerte fait suite à de violentes manifestations anti-françaises au cours de la semaine, notamment à Lahore.
Depuis l’automne, les partisans du Tehreek-e-Labbaik Pakistan (TLP), un parti islamiste proche des frères musulmans, réclament avec fureur l’expulsion de l’ambassadeur de France. Non qu’ils en veuillent personnellement à ce personnage qui n’est qu’un simple agent d’exécution de la diplomatie française, mais il représente à leurs yeux un symbole du  »laïcisme » français, qu’ils exècrent. La cible réelle est bien Emmanuel Macron, du fait de ses propos au lendemain de la décapitation de l’enseignant Samuel Paty, à Conflans Sainte Honorine. Depuis plusieurs mois, les manifestants se heurtent brutalement à la police au sein de laquelle ont été tués deux agents. Leur leader, Saad Rizvi, a été arrêté après avoir appelé à une nouvelle marche contre la France. Pour le faire libérer, le TLP a alors tenté de bloquer les plus grandes villes du pays, Lahore (Est) et Karachi (Sud), ainsi que la capitale Islamabad. Il lui serait hasardeux d’appeler directement à des attentats contre le pays de la ‘’liberté de blasphémer’’, liberté à laquelle son président a dit qu’il ne renoncera pas. Mais l’idée figure, implicitement, dans son message comme dans sa culture de l’assassinat et du lynchage. Fin octobre, Imran Khan, le premier ministre pakistanais, avait accusé Emmanuel Macron d’’’attaquer l’islam. Arif Alvi, le président, s’en est pris à son homologue français à propos du projet de loi sur le séparatisme, qui, selon lui, porte atteinte aux musulmans. La ministre pakistanaise des Droits de l’Homme, Shireen Mazari, a quant à elle affirmé que ‘’Macron fait aux musulmans ce que les nazis infligeaient aux juif’’. C’est dire le ton chaleureux des relations officielles !

Constat désagréable à entendre : la France fait figure d’ennemie traditionnelle des Frères musulmans. Elle est l’incarnation vivante de la laïcité, synonyme de tout ce que l’islam politique rejette et veut détruire. La haïr est la recette parfaite pour doper les militants de l’Islam politique. L’histoire de cette animosité remonte à 1939, lorsque Hassan al-Banna, le guide fondateur de la mouvance frériste, a appelé à la vengeance contre les ‘’honteuses positions’’ françaises sur la Syrie, sur la question marocaine et le dahir berbère. Il prophétisait que le bassin méditerranéen tout entier redeviendrait un jour aux frères et à l’Islam. Depuis, les Frères musulmans trouvent systématiquement un motif ou un autre pour s’attaquer à la France. Pour les Frères, le Pays de Voltaire tient le rang de seconde tête de Turc, après Israël. Depuis la promulgation de la loi de mars 2004, qui encadre le port de signes religieux ostensibles dans les établissement scolaires, la fureur des frères ne s’est jamais calmée. Affaires du voile, caricatures de Mahomet, burkini, positions françaises au sujet de la Syrie, de la Libye, du Kurdistan, de la Méditerranée orientale, de la Grèce, de l’Arménie, du Sahel, etc., ils font feu de tout bois. Cette agressivité n’est pas représentative des sentiments des musulmans du monde – dont beaucoup sont attachés aux libertés et à la modernité – mais elle alimente l’Islam politique, au sein duquel, curieusement, se regroupent des combattants tant sunnites que chiites. Le ‘’croissant islamiste’’ où s’exerce leur emprise relie symboliquement l’Indonésie au Maroc, en passant par la Malaisie, le Pakistan, l’Afghanistan, l’Iran, le Qatar, la Turquie, la Libye, la Tunisie et l’Algérie. Il est impossible d’en repérer tous les centres actifs.


En 2014, les Émirats arabes unis ont a classé les Frères musulmans en mouvance terroriste. Les Saoudiens ont suivi en 2020 et ils cherchent désormais à se désengager de leur prosélytisme politique à l’étranger, sans parvenir à se défaire de la radicalité de leur wahhabisme ou salafisme. En décembre 2019, un sommet ‘’anti-saoudien’’ à Kuala Lumpur s’est fixé l’échéance de 2024 – centenaire de la chute du califat ottoman – pour rétablir le mode dynastique de l’Islam d’antan. A cette occasion, Mohamad Mahatir, le premier ministre malaisien, a invité les croyants à ‘’tuer des millions de Français’’.
La Turquie de R.T. Erdogan est – on l’aura deviné – le principal pilier et le moteur de cette stratégie expansionniste. Erdogan ambitionne d’émerger en nouveau calife unificateur et guide suprême de l’Islam (ou du moins, de l’islamisme). Son pays s’est doté, contre l’Europe, du levier de contrôle très sensible actionnant les flux de réfugiés, à la fois à l’Est (Mer Egée) et au Sud (Libye). Il dispose ainsi d’un outil de chantage majeur sur l’Europe. A la suite de l’assassinat de Samuel Paty, la Turquie a attisé les flammes de cette vaste mouvance frériste contre le président Macron. Parmi les porte-paroles les plus déterminés de cette francophobie idéologique, on pourrait citer certains députés islamistes marocains, des politiques qataris, koweïtiens et jordaniens ainsi que les nombreux mouvements anti-chrétiens du Bangladesh, du Bihar indien et du Pakistan,. On voit actuellement les correspondants du réseau turc au Pakistan à la manœuvre sur le thème, oh combien porteur, du blasphème.

* 31 mars – Une guerre humainement juste ?

La définition du terrorisme est au bon vouloir de chacun. Les Nations Unies ni le droit international n’en donnent une traduction précise. Pas plus que nihilisme, jihadisme, anarcho-syndicalisme, etc.. Le jour venu, ce sont les individus qui sont jugés pour leurs crimes, sans obsession pour leurs idéologies ou autres pathologies. Aucun doute sur le fait que le combat mené par Barkhane contre tous ces ‘’ismes’’ affreux est légitime et qu’il cherche à préserver l’Afrique (et la France) d’une mortelle contagion. Mais l’état des lieux sahélien est sombre : face à l’expansion jihadiste, tout repose sur l’action armée. Aucune attention n’est portée aux droits des populations civiles. L’incurie des dirigeants locaux, l’absurde passivité de l’Union Africaine, le manque d’explication des enjeux , l’absence de culture citoyenne et – enfin et surtout – les effets délétères d’une présence militaire qui s’éternise et devient psychologiquement oppressante : tout conduit à créer un Afghanistan sahélien. Qu’une erreur tragique survienne et c’est la légitimité de l’action des soldats étrangers qui s’effondre.


Que s’est-il donc passé à Bounty, au Mali, le 3 janvier, pour qu’on soupçonne les militaires français d’avoir bombardé les participants à un mariage ? La MINUSMA, à travers sa Division des droits de l’homme et de la protection, a déployé une mission spéciale d’établissement des faits, avec l’appui de la police scientifique des Nations Unies, en vue de faire la lumière sur ce drame. Le ministère français de la Défense n’en commente pas les conclusions : il les rejette en bloc. Tous terroristes, les invités, ou tous civils et innocents ? Et si ‘’tous’’ n’était pas la réponse adéquate et que les deux affirmations se recoupaient ? Un effort mental est alors nécessaire pour concevoir que la même personne puisse être un civil innocent le jour et un sinistre terroriste la nuit, ou encore qu’un civil non-violent puisse placer sa confiance dans un terroriste fraternel, défenseur de son identité. Et pourtant …


La mission onusienne a travaillé méthodiquement. Elle confirme la tenue d’une célébration de mariage, qui a rassemblé, sur le lieu de la frappe aérienne, une centaine de civils, parmi lesquels se trouvaient cinq personnes armées, membres présumés de la Katiba Serma. Elle a procédé à une fouille du site d’enfouissement des dépouilles des victimes de la frappe. Au moins 22 personnes, dont trois combattants de la Katiba Serma, sont décédées. Aucun élément matériel n’attesterait la présence d’armes, ce qui aurait fait du village une base opérationnelle. Mais il est vrai que quelques armes légères peuvent circuler de façon individuelle. Ce décompte précis est difficilement contestable. Il met en jeu la responsabilité des planificateurs français, en termes de droit de la guerre et de protection des populations civiles. C’est cette incrimination juridique qui horripile le ministère de la Défense et suscite la langue de béton de Mme Parly. Pourtant, les Nations Unies ne remettent pas en cause la légitimité politique des opérations françaises au Sahel. Elle recommande logiquement une enquête indépendante, crédible et transparente, portant notamment sur la préparation des frappes, les critères d’identification de la nature militaire des objectifs (on peut imaginer que la Défense y procédera en interne) mais aussi, sur les possibles violations du droit international humanitaire (là, ça coince…) et sur les responsabilités des personnels de Barkhane (bronca assurée du côté des militaires français !).

Il est pourtant temps de réintroduire de la prospective et de l’introspection politique, sans doute même un peu de transparence, dans la conduite de ce conflit régional. Les interventions armées françaises – récentes comme du siècle précédent ont trop souvent vu les politiques se décharger sur les militaires de leurs responsabilités stratégiques… à fortiori lorsqu’aucune issue n’était en vue.

* 27 mars – Introspection salutaire

« La France est demeurée aveugle aux préparatifs du génocide rwandais’’. Une commission d’ historiens, nommée par le président Macron il y a deux ans, a remis son rapport, qui place ce constat en exergue. Les experts ont étudié les dossiers détenus par l’Etat sur l’opération Turquoise et sur les comportements sur le terrain. Conclusion : ‘’ La France porte des responsabilités lourdes et accablantes » dans le massacre de 1994, qui a fait près d’un million de morts. Cependant, les experts n’ont trouvé aucune preuve de complicité directe. Ces historiens, dirigés par Vincent Duclert, ne sont pas des spécialistes du Rwanda. Ce choix avait été pris pour garantir leur neutralité. Leur groupe comprend des spécialistes de l’Holocauste, des massacres d’Arméniens pendant la Première Guerre mondiale et du droit pénal international.

Il n ‘est pas encore clair si certains des faits qu’ils ont exhumés dans leur rapport donneront lieu à des poursuites judiciaires. Outre le président Mitterrand – dont la mémoire s’en trouve entachée – plusieurs personnalités politiques et des militaires présents au Rwanda comme à Paris paraissent avoir engagé leur responsabilité, à différents degrés, de façon répréhensible.
Certains responsables français opéraient en pleine mégalomanie, obsédés par l’idée que la France reste à tout prix le ‘’n° un’’ en Afrique, une forme récurrente de l’idéologie coloniale. Leur intérêt pour les Rwandais eux-mêmes et pour le développement humain de cette population était négligeable. Leur frustration face à l’anglophilie des Tutsis frisait le crétinisme sectaire. La manifestation de la vérité sur le Rwanda n’étant pas encore complète, les conséquences restent à tirer. mais, de façon évidente, la France-Afrique est allé trop loin. Les dossiers révèlent un basculement funeste d’une partie de la France dans un déni de démocratie, de morale et du droit. Il faut à présent  »vider les consciences » et repartir sur des bases enfin saines.