* 11 juin 2021 – Honni soit qui Mali panse !

Avec l’annonce du démembrement de Barkhane, Emmanuel Macron lâche une tempête dans un ciel géostratégique chargé de déceptions et de menaces. Les 5100 combattants de l’opération française lancée en 2014, à la suite de Serval, quitteront bientôt leurs bases dans le nord du Mali. Ce n’est pas un abandon, puisque les populations locales ne veulent plus d’eux et que le gouvernement de Bamako a renoncé à ses fonctions d’Etat dans cette vaste zone. La succession des coups d’Etat ou des  »transitions » militaires, dans au moins deux des cinq Etats considérés, a rendu irréversible la coupure, ancienne, entre les capitales et les régions investies par les jihadistes. Sauf à revenir aux méthodes coloniales… et encore… le volet politique de la guerre en cours – celui qui touche à l’incarnation et à la mission des Etats auprès des Africains – est failli. C’est une première défaite face aux franchisés de Daech et d’Al Qaïda. Elle était annoncée, mais la politique locale ayant pris un tour destructeur, cela a précipité les choses. En creux, le président français reconnaît l’échec tout en dégageant sa responsabilité. Reste l’autre responsabilité, celle d’un engagement militaire asymétrique dans lequel s’enlise une armée occidentale. Il est évocateur du conflit afghan, où, face à la puissance américaine, les Talibans sont en passe de gagner la guerre. La France veut éviter de porter, seule, le poids d’une opération militaire certes vaillante mais qui s’éternise sans issue possible. Ce blog a souvent relevé qu’une fois perdues l’adhésion et la mobilisation des Africains eux-mêmes, l’intervention armée française perdait son sens et prenait l’aspect d’une occupation croisée. On y est.

Paris rebondit sur ce qui était la principale ambiguïté de l’opération Barkhane : combattre pour le Sahel ou pour protéger le flanc Sud de l’Europe ? C’est la seconde option qui est retenue, même si l’on voit mal comment on pourrait délier les deux espaces stratégiques, dont l’un est le rempart de l’autre. Un nombre limité de soldats français va donc poursuivre les opérations anti-jihadistes, mais sur la zone des trois frontières, d’où des infiltrations se multiplient vers l’Afrique occidentale. C’est un pari et il n’est pas gagné d’avance. D’abord, parce que la propension des classes politiques locales à négocier voire à frayer avec les mouvements jihadistes pourrait rendre ce déploiement de forces spéciales tout aussi inopérant qu’au Mali. Un basculement des opinion nationales est possible. Le ressentiment pourrait s’aiguiser à l’égard d’une  »France qui vous lâche ». C’est un paradoxe : trop présente ou trop absente, la France s’exposera de toute façon à leurs yeux, puisqu’elle met en exergue la faiblesse des Etats africains. Cette amertume ne peut qu’être attisée par le choix assumé du président français de servir l’Europe plutôt que les Africains. Le faire savoir n’était pas très habile et montrer du dépit, non plus.

Ensuite, c’est un défi lancé, soudainement, à nos alliés occidentaux, au moment où le président américain vient, en visite inaugurale,  »choyer les Européens ». Biden, les partenaires européens de la France et l’OTAN se voient placés devant un dilemme : prendre le relais de Barkhane – sous conduite français des opérations – ou partager les fautes et les conséquences, dans une perspective de défaite. Ne pas réagir rendrait vaines les opérations de grande ampleur menées au Moyen-Orient depuis 2014, contre les centrales jihadistes. Mais qui souhaite vraiment tirer les conséquences de ce que le terrorisme moyen-oriental s’est transféré en Afrique ? Ce coup de semonce va rester en travers de la gorge de nos alliés. Ils font tous face à des électeurs qui ne veulent, pour rien au monde, voir leur pays s’engager dans une croisade militaire aussi incertaine. La politique intérieure se cache dans tous les interstices de la politique extérieure. En ce sens, E. Macron fait aussi un pari sur son propre avenir.

* 8 juin 2021 – Commémorer les morts, oublier les vivants

Depuis février, en Algérie, les militants du mouvement du Hirak réoccupent la rue. Les dirigeants algériens répriment sans aucun état d’âme leurs manifestations non-violentes, à Alger comme en province. La pandémie avait eu raison, pendant un an, des manifestations, mais l’appel à changer le monde politique a ressurgi. Plus encore que sous la présidence Bouteflika, il est réprimé brutalement. La police interdit tout rassemblement et les disperse sans ménagement dès qu’ils ont lieu. Les arrestations sont systématiques et le durcissement des autorités les amènent à traiter les jeunes de ‘’terroristes’’, du moins ceux qui, par leurs activités, colportent l’information sur le mouvement populaire. Des enseignants, des journalistes et des militants des droits humains sont poursuivis en justice (quelle justice !), où ils encourent de lourdes peines et même la peine capitale, sur la base de preuves fabriquées. A quelques jours des élections législatives du 12 juin, les collaborateurs du président Tebboun sombrent dans la plus franche paranoïa des gouvernants, percevant partout des  ’’complot contre l’État’’, supposément ourdis par ces manifestants pacifiques. Il s’agit bien sûr de terroriser les prétendus ‘’terroristes’’.

On ne critiquera jamais le devoir de mémoire, dans lequel la France officielle s’engage – très précautionneusement – envers l’Algérie. La justice n’est jamais superflue dans le regard que jette l’Histoire sur les victimes disparues. Mais les jeunes algériens d’aujourd’hui, qui n’ont pas encore quitté la scène, eux, mériteraient aussi que l’on crie ‘’Justice pour eux », à Paris. Or, le silence est, comme on dit, assourdissant !

* 7 juin -Pyrrhus et la Big money

Croiriez-vous que les plus puissantes entreprises du globe se convertissent à l’impôt, sous l’effet de la grâce divine ? Je veux dire payer leur dû à la société, là où leurs profits sont réalisés et non là où on les attire en les exonérant. Et bien, vos journaux, eux, y croient ! Ils jubilent en décrivant les ministres des finances du G7, réunis à Londres, se mettre d’accord sur un taux d’imposition minimal pour les multinationales. Ce seuil  »doux » sur les sociétés serait de 15 %’’. Rien d’inquiétant pour Oncle Picsou : c’est la norme d’un paradis fiscal. On comprend que Wall Street et le CAC 40 ne sombrent pas dans une hystérie soudaine. Nos directeurs de conscience célèbrent pourtant un pas accompli dans le sens de la réforme ambitieuse de la fiscalité internationale engagée au sein de l’OCDE et qui stagnait depuis des lustres. La norme fiscale de 15%, tout en mansuétude, vise, en particulier, les grandes entreprises du numérique, souvent américaines, sans qu’il soit besoin de leur tordre le bras (mais qui en aurait la capacité ?). Celles-ci vont assurément rompre avec les pays où la fiscalité est de pur dumping. Converties en rédemption, vont-elles soumettre leurs monstrueux profits à l’impôt sévère ? Vont-elles remercier les gouvernements de leur conférer un rôle citoyen, au service de la communauté ? Le masochisme mène-t-il à la sainteté ?

Nos médias ne perdent pas de temps à y penser : c’est une belle ‘’avancée décisive’’, à l’horizon de la réunion du G20 en juillet, à Venise, où un accord ‘’plus concret’’ (on est donc dans l’abstraction) sera produit. Les ministres des Finances trouveront aussi une clé de répartition du magot entre eux. Une mafia ? Non. Alléluia ! Leurs milliards vont tomber sur nos têtes ! Ceci dit à leur décharge, on n‘est plus sous l’ère Trump. On prend donc du plaisir à entendre la secrétaire américaine au Trésor, Janet Yellen, annoncer la fin de la course vers le bas de la fiscalité des entreprises. On va ‘’ apporter de la justice pour la classe moyenne et les travailleurs, aux Etats-Unis et à travers le monde’’. Formidable ! Evaporée la belle arrogance dominatrice du big business américain et son total mépris de l’Etat (‘’big government’’) et de tout ce qui le compose ? Il y aurait eu miracle, dû au départ chaotique de l’homme aux cheveux orange, le héros de la Bourse américaine ? La question peut également se poser en Europe. Supputons plutôt des grandes manœuvres de résistance dans les prochains mois, derrière une façade de fausse complaisance envers la régulation mondiale. Facebook assure, ainsi, avec sa bonne dose d’hypocrisie usuelle, ‘’vouloir que la réforme fiscale internationale réussisse, même si cela pourrait signifier que Facebook paye (un peu) plus d’impôts et dans différents endroits’’ Hommage soit rendu à la sincérité vertueuse de M. Zuckerberg !


En France, le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, se persuade qu’on est sur la bonne voie. Londres aurait été ‘’une étape historique dans le combat contre l’évasion et l’optimisation fiscale’’. Ah, tiens : l’optimisation, aussi ? C’est un point intéressant à relever, mais il est loin de correspondre à l’attente universelle de ses pairs de l’OCDE. La version française du consensus de Londres serait celle d’un ‘’tremplin de combat pour que le taux d’imposition minimal soit réhaussé autant que possible’’. Voilà qui est loin d’un compte rendu de victoire, c’est à peine un vœu pieux. Attac le confirme : ‘’le bénéfice attendu de cette mesure sera marginal. Un taux à 25 % aurait constitué une avancée réelle’’. Sur un tel objectif, il ‘y a aucun accord en vue. Alors, le sommet de Venise accouchera-t-il enfin d’une mauvaise nouvelle pour les paradis fiscaux ? GAFA, vas-tu capituler ? Zuckerberg, vas-tu rendre les sous que tu nous voles ? Arrêtons- là : vous avez perçu mes doutes.

* 2 juin 2021 – Quelque chose de pourri au Royaume du Danemark ?

Le Danemark figure régulièrement au top du palmarès des pays honnêtes et fiables. C’est surement justifié en ce qui concerne les sujets de ce petit royaume, membre de l’UE et de l’OTAN. Mais quelques Danois, qui détiennent le contrôle des infrastructures télécom, peuvent s’avérer laxistes, voire carrément vendus à une puissance étrangère. Ainsi, des  »traîtres » ont laissé l’agence américaine de sécurité nationale (NSA) infiltrer leurs réseaux aux fins d’espionnage sans vergogne de plusieurs  dirigeants européens, dont la chancelière Angela Merkel.

Grâce à la collaboration du renseignement militaire danois, la NSA s’est, en effet, directement branchée aux têtes de câble des télécommunications danoises. Depuis ces points de transit à très haut débit des données privées internet, téléphoniques, etc. elle scrutait les échanges de ses ‘’cibles’’ politiques, en Allemagne, en Suède, en Norvège, en France… sans doute ailleurs aussi. Les médias danois, en particulier la télévision publique, ont découvert le pot aux roses en mettant la main sur un rapport interne de leurs services secrets intitulé ‘’Opération Dunhammer’’. Dans le droit fil de l’affaire Snowden, auquel l’épisode appartient, les organes d’information du public se sont taillé le beau rôle en lançant l’alerte, rapidement repris en écho par leurs confrères européens. Les faits remontent à l’époque Obama et ils étaient connus depuis juin 2013. Washington, les assume assez cyniquement, tout en éprouvant quelque gêne pour leurs effets collatéraux sur des nationaux étasuniens  »innocents » mais, pour leur malheur, au contact des cibles européennes. A l’époque, la filière danoise n’avait pas été suspectée. A vrai dire, l’embrouille n’est pas totalement tirée au clair. Copenhague, sommée de s’expliquer, ne pipe pas…

Ne pas être Américain ne devrait pas signifier être impunément dépouillé de tous ses droits, qui plus est à son insu. Le Quai l’a rappelé en termes choisis. Pourtant, c’est surtout la duplicité des officiels danois qui énerve : ‘’ Ce (l’espionnage politique) n’est pas acceptable entre alliés, encore moins entre alliés et partenaires européens’, a martelé E. Macron en marge d’un conseil des ministres franco-allemand. Angela Merkel a renchéri. Une enquête sera conduite, dont on se doute par avance qu’elle ne débouchera sur rien d’autre que le constat déprimant d’une lamentable servilité à l’égard de la politique des Etats Unis. Peut-être aussi, celui d’un brin d’Europhobie chez les Danois, le  »quelque chose de pourri » de la littérature anglaise. On retrouve là l’habituelle faille de conscience géopolitique qui plombe les destinées des Européens. Il y aura sûrement quelques mots échangés, mais fugaces et pas trop… puis rien d’autre. Car personne ne souhaite déclencher des cycles de rancune et de rétorsion au sein de la famille européenne divisée. Celle-ci tire déjà à hue et à dia. On marchera donc sur des œufs, de crainte – que Shakespeare me pardonne – d’en briser quelques uns et d’en faire un Hamlet.

* 1er juin – Floraison des Libertés

Les libertés, petites ou grandes, sont toutes également chéries. Comme les Sabine d’Alphonse Allais, les Miss Liberté fleurissent au printemps, sous la forme de statues. Merci Bartholdi, Viollet-le-Duc, les ateliers Eiffel ! Elles seront toutes accueillies avec émotion. Justement, grâce à la complicité de Philippe Etienne, notre ambassadeur à Washington DC, une jumelle de la Miss d’Ellis Island – de taille nettement plus petite – débarquera à New-York, le 4 juillet, en provenance du Havre, pour célébrer la fête nationale yankee. Prêt de la France, elle sera exposée pendant dix ans sur la petite colline de Georgetown où nos vaillants diplomates entretiennent de leur mieux l’alliance scellée entre Louis XVI et Washington. Pendant quelques jours, les deux ‘’Liberté’’ – celle de 93 mètres et celle de trois mètres de haut – se côtoieront à Ellis, l’ancienne baissant sa torche sur ses pieds pour apercevoir sa toute nouvelle et minuscule petite sœur. Coincée à Paris, la sœurette de l’Ile aux Cygnes, va bouder, c’est certain !


De fait, la France n’a plus les moyens d’offrir une statue géante sans couler ses finances publiques. Mais, plus que l’intention ou la démonstration d’amitié, c’est le symbole politique qui importe. L’idée de ce nouveau voyage d’une Miss n° 2 est née au Conservatoire national des arts et métiers, en 2019. Elle a plu à la diplomatie française, qui y a vu un moyen de renouer le fil de cette alliance flamboyante. La France a donc choisi de seulement exposer une seconde statue de la Liberté ‘’pour rendre hommage à toutes celles et tous ceux qui ont permis, des deux côtés de l’Atlantique, l’édification de la statue de la Liberté et qui se sont battus pour ce qu’elle symbolise dans le monde entier’’. Les temps actuels appellent à s’en souvenir face au charivari du monde.

Miss n° 2 se présentera aussi à l’Amérique puis à la France comme une ambassadrice de l’accueil des étrangers. ‘’Donnez-moi vos pauvres, vos exténués, qui en rangs pressés aspirent à vivre libres. […] Envoyez-les moi, les déshérités, que la tempête m’apporte. J’élève ma lumière et j’éclaire la porte d’or ! » Il n’est pas vain de revisiter le beau poème poignant d’Emma Lazarus. Et, par chance, c’est l’aimable Joe Biden et non son abominable prédécesseur qui préside aux destinées actuelles de la Nation amie. Sans doute, adressera t-il à la  »Micro-Miss » un petit clin d’œil amical.

* 31 mai – Retenez-moi ou Je m’en vais !

Voilà le message adressé aux dirigeants de la Cédéao. Ils étaient réunis au Ghana pour tirer les conséquences du deuxième coup d’État perpétré au Mali en moins d’un an. Plutôt que la relative sévérité manifestée, par ses pairs, au colonel Goïta, on retiendra ce ‘’Je’’ très monarchique d’Emmanuel Macron, prononcé à distance, par le truchement du Journal du dimanche. Tout va mal au Mali, c’est certain. Depuis la dernière réunion du G 5 consacrée à la ‘’résurrection’’ des Etats du Sahel dans le rôle qu’ils ont déserté au service de la paix civile, trois coups d’Etat et une régression des institutions étatiques quasi-générale laissent ‘’Je’’ (Jupiter) désarmé et furieux. ‘’Je’’ va-t-il rappeler la force Barkhane ? La colère de ‘’Je’’ constitue-t-elle le nouveau cap de la politique étrangère de la France en Afrique ?


Ce qui frappe au premier chef, c’est le pessimisme du maître des horloges diplomatiques. Le coup d’Etat dans le coup d’Etat à Bamako est ‘’inadmissible’’, cela va de soi. ‘’Il y a aujourd’hui cette  »tentation » au Mali ‘’ : il aura fallu huit ans pour constater la propension des populations à pencher plutôt du côté de leurs traditions culturelles et religieuses que du côté du sauveur blanc, qui débarque avec son arsenal et son mode de pensée exogène. Combien de temps faudra-t-il encore pour arriver à un constat ‘’à l’afghane’’ ? Alors qu’une défaite annoncée à Kaboul resterait dans les confins septentrionaux de l’Asie du Sud, ce qui est déjà grave, ‘’perdre le Sahel’’ serait par comparaison synonyme d’un basculement géopolitique bien plus dramatique : celui de l’ensemble sub-saharien, d’une cinquantaine d’Etats fragiles, d’un pôle démographique de l’ampleur du monde chinois. Le Maghreb, déjà affecté, n‘y résisterait sans doute pas. La rive nord de la Méditerranée deviendrait alors la ligne de front de l’Europe. Qui n’éprouverait pas un certain vertige devant une telle perspective ?

E. Macron ne s’y réfère qu’indirectement, à peine implicitement. Pourtant le déferlement jihadiste, favorisé par une préférence (illusoire) des populations pour la soumission pacifique à l’Islam politique, ne peut qu’alimenter sa crainte de voir la France partager une défaite majeure devant l’Histoire (et aussi devant l’électorat de la prochaine présidentielle). A l’évidence, le président français bluffe, quand il menace de retirer les 5100 militaires de Barkhane, quand bien même ce retrait est hautement recherché, mais dans des circonstances plus favorables. Comme toujours l’Histoire est traîtresse, même à l’égard de ‘’Je’’ Il n’existe pas de plan B honorable, pour l’heure. Pousser les feux de l’aide au développement et « investir massivement » dans un plan Marshall pour l’Afrique subsahélienne, l’idée n’est pas nouvelle ni très efficace sans gouvernance digne de ce nom. Elle sert surtout à mettre la trop fameuse (et inconsistante) ‘’communauté internationale’’ devant sa part de responsabilité… et de culpabilité. Souvenons-nous comme elle avait fui le Rwanda a l’heure du génocide ! Mettre la pression sur les prétoriens qui se déchirent à Bamako : tout le monde le fait, ça ne coûte rien et ça ne changera pas grand-chose non plus. Mettre au défi le G 5 d’opérer militairement sans ses appuis français : autant renoncer à tout plan B. Secouer les dirigeants de la CEDEAO : il faudra du temps pour qu’ils intègrent une vision géopolitique de la menace pesant sur leur région. Ils ne raisonnent pas en ces termes-là. Finalement, la cible imparable des critiques macroniennes ce sont les populations du Sahel elles-mêmes, lorsqu’il dénonce leur ‘’tentation’’ de céder aux islamistes radicaux et d’accepter une contagion à l’échelle continentale. C’est à la fois cyniquement réaliste et très inquiétant pour la suite du conflit. En clair : si les Africains tiennent à ‘’se suicider’’, qui sont les Français pour les en empêcher ? Ce type de propos, plutôt malheureux, fait écho à une autre ‘’tentation’’, du côté français, celle-là : désengager sa responsabilité en invoquant celle des autres, pour le cas où la situation sur le terrain passerait de ‘’mauvaise’’ à ‘’irrémédiable’’.

* 28 mai – Réconciliation millimétrée

En Afrique, la France navigue entre le hard power militaire face à son présent (la vague jihadiste qui progresse vers l’Atlantique et la Méditerranée) et le soft power auquel elle s’essaie aussi, pour soigner les plaies de son passé. Avec un certain succès, elle s’est ainsi prêtée, avec le Rwanda, à un exercice d’introspection et de dépassement de ses erreurs – et sans doute de ses fautes – à propos su génocide Tutsi de 1994.

Le scénario avait été conçu par le président rwandais, Paul Kagame. Lors d’une conférence de presse commune au palais présidentiel de Kigali, Emmanuel Macron a admis la « responsabilité accablante » de son pays dans ce drame humain, sans pour autant formuler les excuses attendues par beaucoup. Ceci marque, de façon positive, la fin d’un déni français qui entravait la marge d’action et de crédibilité de la politique africaine de Paris et reflétait une bonne dose d’archaïsme dans la façon dont celle-ci avait été conçue. Mais, loin d’être un ‘’coup de maître français », ces aveux effectués sans demande de pardon tracent un parcours borné et imposé par l’homme fort de Kigali. La France l’a négocié à l’initiative de celui-ci et c’est pour cette raison que Kagamé s’en dit pleinement satisfait. Il n’y aura eu aucune place pour l’improvisation ou pour la spontanéité des émotions : c’était un acte diplomatique longuement mûri. Et c’est pour cela que cette contrition bien millimétrée peut faire avancer les choses. Pour la même raison, Kigali va laisser Paris simuler en avoir pris l’initiative et avoir agi en totale souveraineté. Qu’importe !


« La France n’est pas complice, mais elle a un rôle », a déclaré le premier des Français, en reconnaissant ‘’ la part de souffrance infligée au peuple rwandais … pour avoir trop longtemps fait prévaloir le silence sur l’examen de vérité. » La reconnaissance de responsabilité est la seule démarche significative en droit, avec l’extinction de l’incrimination de complicité de crime contre l’humanité. Une fois effectuée, elle expose bien sûr à des demandes de réparation. On peut supposer que cet aspect des choses a été réglé auparavant, au cours du grand marchandage diplomatique, et que des engagements ont été pris pour que des demandes reconventionnelles n‘aillent pas trop loin et ne mettent pas en péril l’édifice de la réconciliation.


Les excuses non-prononcées n’y auraient pas changé grand-chose. On navigue là sur l’océan des sentiments et de la communication pure. C’est une perception des choses qui est cependant d’une importance majeure, pour le vécu des populations, à la fois du côté des victimes et de celui de l’Etat responsable. Ce sera plus facile de gérer toutes ces émotions et la suite des indignations populaires après s’être entendus entre gouvernements. Une certaine vigilance restera de mise à l’égard des médias, surtout ceux de sensibilité nationaliste (va-t-en-guerre ?), en France comme au Rwanda. Le thème du génocide est trop sensible pour que les expressions échappent à la tentation d’en faire une machine à scandale et un buzz.
En amont, une révision de la vision des actes passés a été rendue possible par les différents rapports d’historiens français et rwandais, qui ont préparé le terrain. Ces documents constituent typiquement un mode de cheminement du soft power, entre œuvre de justice et tractations non-violentes pré-diplomatiques. Ainsi, du côté français, le rapport Duclert a fourni la clé d’une sortie de contentieux en oblitérant le grave soupçon d’une complicité dans le génocide, pour y substituer le constat de « lourdes responsabilités » de la France. Les armées françaises ne sont donc plus spécifiquement montrées du doigt (et pourtant…) et tenues redevables des exactions commises. L’aboutissement de ce schéma d’ensemble va pouvoir être l’échange d’ambassadeurs et la reprise de la coopération bilatérale.


La solution trouvée est autrement plus intelligente que la polémique agressive et les mesures de représailles (hard power civil). Pour autant, une lecture angélique de cette normalisation des relations entre Paris et Kigali, en imaginant qu’elle procèderait de pieux sentiments, serait légèrement naïve, voire ridicule. Il est intéressant de noter que la France s’est fait entrainer dans un mode diplomatique plus moderne et plus réaliste que sa pratique habituelle, par un petit Etat du tiers-monde. Et qui plus est, par un gouvernement qui est loin d’être un modèle de l’Etat de droit et du respect des normes humanitaires internationales. 15 A, jeu égal !

* 26 mai – De putsch en putsch

N’avez-vous pas l’impression que l’Afrique est en passe de s’abandonner à une ruée jihado-bandito-tribaliste, qui emporte tout sur son passage y compris la soumission des peuples ? En termes strictement synonymes, le continent noir n’est-il pas  »gouverné » ou seulement pillé par des professionnels du pouvoir presqu’aussi toxiques que la vague qui déferle sur eux ? A bien considérer la suite de putschs au Mali – mais aussi au Niger et au Tchad, voisins – on devine des armées française et européennes bientôt vaincues dans la grande région du Sahel, moins par les armes adverses que par l’absence d’alliés politiques locaux qui puissent faire la liaison avec les peuples en suscitant chez ceux-ci un sursaut citoyen. L’Afrique subsaharienne n’aurait-elle aucun réflexe de défense, seulement des querelles picrocholines de pouvoir ?
Un coup d’Etat au sein d’un coup d’Etat (formule d’E. Macron, au Conseil européen), qui succède à l’autocratie d’un putschiste, qui, tout comme ses pairs, truquait régulièrement les élections avec la complicité de tous les organes de l’Etat. Et vous pouvez remonter de même jusqu’à l’indépendance. Les putschistes auto-installés pour une transition à laquelle personne ne croit vont nuitamment éliminer leurs camarades co-putschistes pour se hisser à nouveau aux affaires et à l’argent. Voici une description à peine forcée des évènements récents au Mali et au sein du G 5, qui est censé prendre le relai de l’opération Barkhane. Ces parodies tristes de vie politique, se résumant à une prédation pure, sont entretenues au sein d’un mouchoir de poche social, par les mêmes prétoriens et hauts fonctionnaires issus des mêmes familles et des mêmes circuits clientélistes ou tribaux. Trop peu de citoyens africains voient clair et cherchent à agir face à cette stratégie de mort lente (pas si lente) et leur absence de discernement vaut une forme de collaboration avec l’ennemi. Franchement, cet état des lieux est du gâteau pour toutes les franchises d’Al Qaïda ou de Daech qui travaillent à faire de ce grand continent une forteresse mondiale de l’islamo-banditisme. Les militaires français se sentent seuls et surtout sans cause porteuse à défendre auprès des populations qu’ils sont censés protéger mais qui restent étanches à toute considération géopolitique, voulant seulement qu’on cesse de tourner autour d’elles.


Au lendemain du plus récent coup de force des militaires maliens, le colonel Assimi Goïta affirme avoir dû ‘’placer hors de leurs prérogatives’’ le président intérimaire non-élu, Bah Ndaw, et le Premier ministre aux ordres, Moctar Ouane. Et alors, hormis ce langage bureaucratico-fleuri, ça va changer quelque chose ? Non. D’ailleurs, les appels ‘’citoyens’’ à se rassembler à Bamako pour protester n’ont trouvé aucun écho. Les militaires, qu’une foule un peu simplette avait accueillis avec enthousiasme, se voient, ces jours derniers, exposés au soupçon d’avoir trop pris goût au pouvoir. Rien ne change, décidemment ! On nous parle d’’’intenses activités diplomatiques’’ autour d’un Mali, plongé dans son inextricable crise et de la venue prochaine du médiateur des États ouest-africains, Goodluck Jonathan. Certes ! Un jour prochain, la crise du Mali s’éteindra d’elle-même, car il ‘y aura plus de Mali (déjà aux deux tiers dissous hors du contrôle de sa capitale) mais juste un ‘’grand Sahel islamique’’ et une ligne de défense européenne repliée sur la Méditerranée. Déprimant !

* 18 mai – Le virus et la charité.

La dette publique de l’Afrique explose en conséquence de la crise économique et sanitaire. Après avoir proposé un moratoire immédiat sur les dettes extérieures des pays africains, jusqu’à la fin de la pandémie, E. Macron convie à Paris les représentants du Continent noir pour trouver une solution à cette asphyxie financière. Les grands organes financiers internationaux participent à ce sommet, aux côtés d’une trentaine de dirigeants africains et européens.

Le bilan du COVID en Afrique se caractérise par une relative mansuétude de la pandémie – avec, quand même 130 000 morts sur un total de 3,4 millions à l’échelle mondiale – mais les finances publiques, déjà faibles, ont été saignées par la chute des échanges commerciaux, de l’activité de l’économie formelle et par les dépenses sanitaires effectuées dans l’urgence. De plus, à moins d’une sortie franche et totale d’épidémie des populations africaines (plus d’un milliard d’âmes), la pandémie ne pourra jamais s’éteindre à l’échelle du Globe. Surtout, le continent a subi sa première récession en un demi-siècle. La croissance pourrait rebondir de 3,4 % en 2021 et de 4 % en 2022, mais ceci resterait insuffisant pour autoriser un rattrapage et éviter une crise de la dette. Le FMI considère que l’Afrique risque de voir son déficit global se creuser de 290 milliards de dollars sur les 18 prochains mois. Le moratoire institué en avril 2020 a apporté un certain soulagement aux pays les plus endettés. Pourtant, cela ne suffira pas : selon la Banque africaine de développement (BAD), 39 millions d’Africains sont en voie de tomber dans l’extrême pauvreté,


Selon le schéma classique en la matière, les problèmes de remboursement de la dette publique seront traités séparément, à Paris, de la solvabilité des emprunteurs privés. Lors d’une conférence de presse conjointe, le chef d’Etat français et son homologue de RDC (Félix Tshisekedi, également président de l’Union africaine) tireront les enseignements de la réunion. Le FMI confirmera l’attribution aux pays concernés de 650 milliards de dollars, sous forme de droits de tirage spéciaux, en vue d’acquérir « les liquidités indispensables à l’achat de produits de base et de matériel médical essentiel ». Modeste contributrice au FMI, l’Afrique ne peut compter que sur un retour minime lorsqu’elle appelle à l’aide, sauf à rehausser ses quotas d’émission par rapport aux autres acteurs économiques. Une telle révolution n’est pas à l’ordre du jour. La principale demande des Africains porte en fait sur l’instauration d’un moratoire immédiat sur le service de toutes les dettes extérieures, ce, jusqu’à la fin de la pandémie. Pour montrer l’exemple, la France décide de faire grâce au Soudan de cinq milliards de dollars d’encours bilatéral. La Chine, qui est de très loin le premier créditeur de l’Afrique mais ne renonce pas, par principe, à ses créances (quitte à les transformer en prise de possession), se retrouve sur la sellette. On peut donc s’attendre à une contre-offensive politique musclée de sa part et à quelques contremesures choisies, pour gêner l’Occident.


Parlera-t-on, enfin, de l’aide publique au développement ? Son déclin constant depuis plusieurs décennies a été, d’une certaine façon, compensé par les transferts d’argent des communautés immigrées à destination de leurs proches,  »au Pays ». Les migrants sont à leur tour étranglés par la crise et leurs efforts s’en trouvent réduits de moitié. Comment rétablir ce flux, si ce n’est par l’accueil de nouveaux migrants, qui puissent s’intégrer dans les économies européennes ? Une telle formule ‘’gagnant-gagnant’’ suscite, on le sait, révulsion et haine parmi beaucoup de citoyens-électeurs occidentaux. Tout s’imbrique : la crise humanitaire du Sud n’est plus séparable de la déshumanisation du Nord.

* 17 mai – L’adieu au monde d’avant

C’est avec l’administration Biden que Paris pourrait tenter de relancer le débat sur la gouvernance mondiale post-Covid (synthèse d’une tribune, dans Le Monde, de Michel Duclos, conseiller spécial à l’Institut Montaigne).


Les préoccupations américaines concernant le climat et la lutte contre les inégalités rejoignent actuellement celles de la France. Dans le pays de Voltaire, on se soucie plus qu’ailleurs des méfaits du système international ‘’globalisé’’. Lors de la dernière édition du Forum de Paris pour la Paix, en novembre 2020, le président Macron avait proposé le lancement d’un débat international sur l’organisation du monde après le Covid-19. Pour leur part, les Etats Unis sont en chantier de ‘’réparation’’, après quatre années passées à déconstruire le système multilatéral, les mécanismes de paix et d’alliance. En réintégrant l’accord de Paris et l’Organisation mondiale de la Santé, ils ont repris l’initiative et rendu une chance à des projets novateurs, tel l’Accélérateur ACT destiné à partager mondialement les outils de lutte contre le Covid ou la taxation des sociétés multinationales. Ils font désormais leur toute une série de paradigmes dont la paternité était plutôt européenne, sans remonter à de plus lointaines origines rooseveltiennes, sous le New Deal. Ensemble, les deux pays peuvent caresser l’idée, un tantinet messianique, de définir un ‘’consensus de Paris’’ sur un système mondial économique et de retour à la Paix.


Les deux gouvernements ont pris du recul par rapport à l’époque Reagan – Thatcher et ses recettes néo-libérales forcenées : privatisations, tyrannie de l’équilibre budgétaire, déréglementations financière et autres, croissance économique destructrice de l’écosystème, effacement de l’Etat, etc. Les temps post-Covid appellent des orientations différentes, permettant de faire face à des défis nouveaux : la lutte contre le changement climatique, la réduction des inégalités, la protection des citoyens et des entreprises contre les catastrophes et les prédateurs. Pourtant, le débat (à peine) esquissé par le président français n’a pas décollé, ce, pour au moins deux raisons : la difficulté à mener un projet prospectif, alors que la pandémie n’a pas fini de bouleverser le cours du monde ; et le rayonnement soudain de la nouvelle administration démocrate, qui affaiblit d’autant l’aura et l’audience du locataire de l’Elysée.


Va-t-on pour autant vers une sorte de concurrence affûtée entre l’Ancien et le Nouveau Monde autour des nouvelles recettes de la gouvernance en démocratie ? Le constat est plutôt celui du soin que prend Washington de ne pas se couper, sur ces questions, de ses alliés européens. L’Amérique est, avant tout, focalisée sur sa rivalité systémique avec la Chine, mais elle souhaite se prémunir de l’isolement et de l’unilatéralisme, là où elle peut jouer en coalition. Voilà une évolution positive. En sens inverse, pourquoi Paris se priverait-il de l’opportunité de porter, avec Washington, le débat sur une nouvelle donne de la gouvernance ? Il ne s’agirait pas d’imposer, mais de formuler, en concertation, des préceptes adaptés à l’avenir. Les matières à traiter sont multiples et complexes, concernant l’adaptation des institutions et leur résilience, la régulation des finances – dont la taxe Carbone aux frontières – , l’invasion de la vie privée par les technologies, la relance du développement, de l’éducation, la maîtrise de la démographie, les flux migratoires, la consolidation du droit, etc. A l’image des citoyens réunis pour élaborer une stratégie sur le climat, on pourrait assembler un collège d’experts pour défricher le terrain, sujet par sujet, et objectiver les obstacles à surmonter. Les conclusions de cette commission viendraient ensuite alimenter le travail engagé dans de nombreuses enceintes internationales, au sein du système des Nations-Unies comme en dehors.


Ainsi, dès le sommet du G7 qui s’ouvrira le 11 juin à Carbis Bay (Angleterre), les présidents français et américain pourraient proposer cette commission internationale sur les lignes directrices d’une gouvernance globale renouvelée. Un premier bilan d’étape interviendrait à l’occasion du Forum de Paris, en novembre. Il associerait Mario Draghi au pilotage de l’initiative, puisque le président du conseil italien préside le G20 cette année et que l’objectif visé est celui d’une concertation à l’échelon mondial.

* 10 mai – Où va le petit train européen ?

Face aux « passions tristes » des Français (cf. Spinoza), Emmanuel Macron a saisi l’occasion du sommet social des 27, à Porto, pour relancer sa conception de l’agenda européen. On ne pourra pas lui reprocher de penser à ’’l’après-Covid’’, qui restera une période exposée à de nombreux défis et dangers. S’en prendre au dumping social en prônant un ‘’SMIC européen’’ constitue une recette populaire auprès des électeurs français. Mais comme horizon continental, cela ne nous mènera pas loin et n’effacera pas l’appréhension nettement plus forte que suscitent les réformes qui suivront la pandémie dans le but de rétablir la compétitivité et l’équilibre des comptes.

Où va l’Europe ? Que fait l’Europe ? Elle serait devenue aux yeux des Français un  »marché sans âme’’. Elle devrait être, effectivement, un projet construit autour d’un ‘’bouclier social’’ et d’un levier d’action sur le monde. Mais …
Qui est en mesure de construire cet avenir ? Un chef d’Etat un peu isolé dans sa tour d’ivoire, à un an de l’échéance présidentielle ? Cela paraît conforme à cette curieuse préférence française pour la gouvernance verticale. Seraient-ce plutôt les institutions européennes – Parlement, Conseil, Commission ? Elles en ont la légitimité, mais sont empêtrées dans les contradictions d’une famille d’Etats encore trop diverse. Elles sont également écartelées entre le primat donné aux marchés, à la concurrence et au libre-échange, d’un côté, et leurs quêtes d’écologie, d’émancipation des consommateurs, de renaissance de la démocratie locale et de soft power dans le monde, de l’autre. L’Europe c’est également un Conseil des régions manifestement hors-jeu en matière de démocratie locale. Celui que ses pairs baptisent narquoisement ‘’le Roi de l’Europe’’ compte bien sur son ‘’initiative’’ pour sublimer son aura continentale sous présidence française de l’Union, à quelques mois de sa possible réélection. Du coup, il oublie d’associer à sa haute réflexion les élus du Parlement ainsi que des régions, départements et communes : une révolution timide et fortement encadrée, mais sans états généraux ?

La formule miracle est ailleurs : tirer au sort quelques citoyens, les former, faire une synthèse de leurs débats, élaborer à l’Elysée quelques propositions législatives que le Parlement (trop heureux de ne pas être complètement shunté) adoptera sous une forme aseptisée. Le climat, les vaccinations, maintenant l’Europe passent par cette moulinette que beaucoup préfèrent aux prérogatives des élus (des élites forcément suspectes). Cette gouvernance par affichage de citoyens anonymes reste, pleinement, celle du Souverain. S’il s’agit de mieux se positionner par rapport à nos partenaires (qui voient en la France une convalescente assez faiblarde), la dimension sociale et humaniste que défend le Chef d’Etat français à l’international est dépassée par les initiatives ‘’rosseveltiennes’’de Joe Biden sur ce même terrain. Son plan de relance de 1 900 milliards de dollars fait paraître indigent celui de 750 milliards d’euros, laborieusement élaboré à Bruxelles. Le président américain prévoit aussi d’imposer une taxation minimale de 21 % aux multinationales et d’imposer les très grandes fortunes. Certains diront que son collègue français est plutôt enclin aux options monétaristes opposées. La passe d’arme entre eux sur l’accès des pays pauvres aux vaccins contre le Covid et l’éventuelle levée des brevets nous est servie pour aiguillonner nos petites fiertés. Mais, les deux propositions étant en fait complémentaires (plus de vaccins, moins de brevets), cette aimable saynète ne nous dira pas si quelqu’un, à bord du petit train européen, pourrait deviner quelles en sont les prochaines stations.

* 7 mai – Bibi à la retraite

Après 12 ans de fanatisation de la vie politique israélienne et d’entorses au droit comme à la justice de son pays, Benjamin Netanyahu est en passe de quitter la scène publique. Il a dû s’avouer incapable de former un nouveau gouvernement, à l’issue des dernières législatives. Il avait survécu à tous les excès et tous les scandales, mais, avec l’accession de Joe Biden à la tête des Etats-Unis, il n’est plus guère courtisé que par Poutine, Bolsonaro et Orban. Surtout, chez lui, les Israéliens ont dû subir quatre élections générales en deux ans, sans qu’une majorité viable ne sorte des urnes : ils sont lassés. Leur priorité reste ‘’la sécurité’’ (par quelles voies ?), mais le temps leur paraît venu de confier à une personnalité moins polémique et moins autocentrée le soin de diriger les affaires.


Ancien présentateur vedette de la télévision, le centriste Yaïr Lapid est le chef de file incontesté du camp anti-Netanyahu et, désormais, l’homme de la situation. Il a été désigné, le 5 mai, par le président Reuven Rivlin, pour former le prochain gouvernement de Jérusalem, un exercice d’acrobatie redoutable s’il en est. En fait, personne ne souhaite une cinquième convocation aux urnes. Chef de file du Yesh Atid, un parti laïc (honni des Juifs orthodoxes) et centriste proche des sensibilités idéologiques européennes (il est dans les meilleurs termes avec Emmanuel Macron), il va devoir composer avec une opposition hétéroclite comprenant les partis de gauche, les ultranationalistes, d’anciens membres du Likoud et les formations arabes. Il a 28 jours pour y parvenir. Le rejet de Netanyahu suffira-t-il à souder cette coalition disparate ? Dans l’affirmative, un nouveau chapitre s’ouvrirait dans l’histoire de l’Etat hébreu. Le système israélien de micro-partis pratiquant la surenchère et les retournements d’alliance est plutôt un handicap qu’une source de souplesse politique.


Le Changement de circonstances n’a pas échappé à l’attention des diplomaties européennes. Très probablement en coordination avec les Etats-Unis – qui ne peuvent pas se permettre d’apostropher Israël de front – la France, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie et le Royaume-Uni viennent de demander au gouvernement israélien de « mettre un terme à sa politique d’extension des colonies de peuplement dans les territoires palestiniens occupés’’. Le gouvernement plus ou moins vacant de Jérusalem est plus précisément prié de cesser, dès à présent, la construction illégale de 540 nouvelles habitations dans la colonie de Har Homa, en Cisjordanie occupée. Au-delà du cas précité, la pression vise à réactiver, à plus long terme, le plan d’Oslo dont l’objectif est d’établir deux Etats côte à côte et mutuellement reconnus, l État palestinien, viable, ayant Jérusalem (Est) comme capitale. Même si elle est muette, la signature de l’administration Biden apparaît bien dans ce changement de politique, peut-être difficile à présenter au Congrès. Et la propension des européens à coopérer en mode atlantique se confirme, là encore. On croyait le règlement de la question palestinienne enterré une fois pour toutes, sous une couche épaisse d’indifférence. Tout pourrait bouger dans l’avenir.