* 04 mars – Aide-toi, le ciel t’aidera !

On ne peut pas encore dire que la France va accoucher d’un nouveau mode d’aide au développement en Afrique, mais la question est à l’ordre du jour de l’Assemblée Nationale. Les choses bougent. Le besoin de redorer son image sur le Continent noir, la recherche de parades face à l’influence montante de la Chine, le retour à des pratiques financières plus saines et moins ‘’saupoudrées’’ mais aussi la recherche d’un effet d’annonce un peu opportuniste y concourent. En 1970, Paris s’était engagé à suivre la directive des Nations Unies d’y consacrer 0,7 % de son PIB. Depuis un demi-siècle, son aide publique au développement n’a cessé de contredire la parole donnée, tombant à la moitié à peine de ce seuil…
Un sursaut ? L’Assemblée nationale vient de voter un projet de loi dit de “programmation relative au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales’’. Il vise à porter l’APD à 0,55 % du PIB national en 2022 et même, selon une clause peu contraignante, ‘’si possible à 0,7%, à l’horizon de 2025’’. L’effet ‘’com’’ est assuré, même si ceux qui auront à exécuter ces promesses ne seront pas nécessairement ceux qui les ont faites. Ainsi va le court-termisme dans les démocraties. Dans tous les cas, la performance n’aurait rien d’exceptionnel, alors que l’investissement des pays scandinaves ou du Luxembourg dans le développement humain à travers le monde est déjà deux fois plus élevé. Paris se montre assez généreux sur les remises de dettes, plus faciles à gérer mais moins ciblées sur les populations. Néanmoins, selon les exercices, la proportion de prêts parmi ses dons reste élevée, fluctuant autour de 50%. Peut-on alors se présenter en pourfendeur du modèle chinois, bien plus dispensateur de ressources financières, mais qui conduit aussi les Etats africains au surendettement ? En tout cas, J-Y Le Drian en fait son Cheval de Troie.


Hors aide budgétaire, la part consacrée par l’Agence Française de Développement (AFD) se monte à 10,9 milliards d’euros, en 2019 et 12,8 milliards en 2020. Elle croîtra encore un peu cette année. Une attention particulière est apportée au recentrage des crédits : géographiquement, on les concentrera sur les pays d’Afrique subsaharienne et Haïti. Fonctionnellement, sur la lutte contre la pauvreté, la santé, le climat, l’éducation et l’égalité femmes/hommes. Expertise France (EF), l’agence de coopération technique co-dirigée par le Quai d’Orsay et Bercy et dont 60 % de l’activité se concentre en Afrique, intégrera l’AFD (sa banque de développement) pour mieux coordonner finances et projets. Créée en 2014, EF se définit ainsi : ‘’En tant qu’agence française de coopération technique internationale, Expertise France s’engage dans la mise en œuvre des objectifs de développement durable (ODD) et de l’Accord de Paris. Complémentaire de l’apport de ressources financières pour le développement, la coopération technique est au cœur de la réponse que la France apporte face aux défis environnementaux, sanitaires, sociaux, économiques et sécuritaires auxquels les Etats sont confrontés’’. Tiens, toujours bien visible, cette priorité sécuritaire ! On sait qu’elle est en fait dictée par des intérêts français et européens, ce qui ne la disqualifie nullement mais n’avance guère les Africains.

Plus souciant, aucune analyse n’apparait des causes fondamentales de l’exode des Africains. Le sous-développement y a sans doute sa part, mais elle est limitée. Car ce sont les ‘’relativement plus riches’’ parmi les humbles qui s’en vont. Plus ces toutes petites classes moyennes se développeront, plus elle ressentiront l’abandon, l’incurie et l’injustice chez leurs gouvernants et l’anarchie sociale. Plus le phénomène s’accentuera alors. Ces départs en masse de malheureux – non pas le franchissement par eux des frontières européennes -constituent la racine du problème, que l’outil de Coopération ne sait pas voir ni traiter.

* 02 mars – Bientôt, la bombe théocratique ?

Une nouvelle série de provocations et de représailles s’ouvre entre Téhéran et ses adversaires après plusieurs mois de relative retenue iranienne. Le 1er mars, le premier ministre israélien, B. Netanyahou, a accusé Téhéran de l’attaque d’un cargo israélien, dans le golfe d’Oman, et a laissé présager d’une réplique prochaine. Ce n’est pas vraiment une surprise que Jérusalem se mette en travers des tentatives de Washington – jusqu’ici infructueuses – pour renouer le fil de la négociation nucléaire avec la République des Mollahs. Mais les mollahs sont les premiers à faire monter les enchères en testant rudement les nerfs de l’administration Biden. Téhéran refuse ainsi l’invitation européenne – qu’elle avait pourtant suscitée – à rencontrer les six signataires de l’accord de 2015, incluant les États-Unis. En signe de sa mauvaise humeur, l’Iran bloque certaines visites d’inspecteurs de l’Agence Internationale de l’Energie atomique, tout en tolérant certains contrôles à distance, par caméras. Dans le nord de l’Irak, des tirs de missiles ont été effectués contre une base américaine, suivis, en représailles, d’un bombardement de positions iraniennes en Syrie. C’était le premier acte de guerre de l’administration Biden. L’Iran est averti.


Pour J. Biden, la tâche s’annonce ardue. Ses méritoires invites au dialogue, comme ses fermes pressions, ne vont pas remettre en selle l’accord de Vienne comme par enchantement. Il va lui falloir poursuivre jusqu’au bout la partie au bord du gouffre. Les préliminaires d’une négociation ont achoppé sur l’ordre du jour. La levée totale des sanctions unilatérales américaines constitue le préalable imposé par Téhéran, ce qui reviendrait pour l’Occident, la Chine et la Russie, à concéder d’emblée tout à l’Iran, sans garantie en retour. L’idée occidentale d’élargir les pourparlers aux moyens balistiques et aux relais de miliciens armés de la République Islamique dans la région crispe assurément le Guide et ses Pasdarans (gardiens de la révolution), de même qu’elle heurte sans doute le nationalisme de beaucoup d’Iraniens, néanmoins désireux d’un retour de la Paix. La frange la plus dogmatique de la théocratie iranienne tient à exhiber son intransigeance, à l’approche d’élections qu’elle entend remporter contre la nébuleuse supposée ‘’pragmatique’’, à vrai dire difficile à cerner, en fait, contre le peuple. De là à supposer que les tirs de roquettes des Houthis yéménites sur l’Arabie saoudite et les actes de piraterie en mer des Pasdarans soient inspirés par la dictature chiite, il n’y a qu’un pas. Si l’Iran devenait une démocratie, la méfiance se dissiperait rapidement. Les classes moyennes de ce pays ne demandent qu’à frayer avec l’Europe et les Etats Unis, dans le respect de la dignité de chacun. On pourrait même spéculer que la progression de ce pays vers le seuil nucléaire – une mauvaise nouvelle, en termes de prolifération – serait en partie compensée par son insertion ‘’raisonnable’’ dans l’équilibre de la terreur. Voyez ce qui est arrivé à l’Inde, à la fin des années 1990.

* 24 février – Dix ans en Libye, sans alibi

La tentative manquée de printemps libyen a aujourd’hui dix ans. La France avait cru ou feint de s’y investir en se portant au secours de la population de Benghazi, assiégée par les tueurs de Mouammar Kadhafi. Le sauvetage a été éphémère mais, en violation du mandat qu’elle s’était fait donner par les Nations Unies, ses avions de combat ont guidé les milices hostiles au dictateur jusqu’à celui-ci, caché dans une conduite en béton. Le régime s’est effondré avec son chef et une anarchie sanglante s’est installée en Libye. L’intervention de l’Otan, voulue par Paris et par Londres, a multiplié les frappes, sans assurer parallèlement aucun processus de reconstruction politique. Une décennie plus tard, le pays se débat toujours dans une guerre civile de type féodal, qui semble interminable. Divisée d’est en ouest, la Libye possède deux armées, deux banques centrales et deux parlements rivaux. Elle compte quelque 3000 milices armées qui pratiquent le pillage des ressources pétrolières et font régner la loi des bandits. De l’anarchie civile initiale, on est passé à un conflit par proxies, attisé par des puissances régionales assujettissant l’une ou l’autre des parties libyennes à leur hubris géopolitique. Pas de quoi pavoiser !

La France, par ses choix contradictoires (soutenir militairement les deux camps belligérants) et opportunistes a, elle aussi, contribué à la « décennie noire » vécue par les Libyens. Elle se dégage tardivement d’un bourbier d’interférences dans leurs luttes intestines, après s’être durement accrochée à la Turquie… et à l’Italie. Pour oublier ses errements, Paris s’en tient à une grille de lecture simplissime : l’islamisme, c’est le jihadisme ennemi et celui-ci, où qu’il soit sur le globe, ne poursuit qu’un but unique : commettre des attentats dans le ‘’nombril du monde’’ français. La même approximation règne d’ailleurs sur l’effort stratégique entrepris au Sahel, qui vise à protéger la France, pas vraiment les Africains. L’autre miroir simplificateur est celui des migrations : les pirates libyens nous aideraient en incarcérant les exilés. Les victimes de la crise syrienne ont payé cher le prix de ces errements libyens, sous la forme d’un blocage de tout règlement, à New-York : la Russie comme la Chine, échaudées par la crise précédente, ont trouvé motif ou prétexte à récuser des initiatives occidentales, soupçonnées d’objectifs ‘’cachés’’. Le coût de ces intrigues a été porté par une seconde population, plus proche encore de la France, qui a été, par le passé, la puissance mandataire de ce pays.


Saura-t-on jamais si Kadhafi a été exécuté de façon extra-judiciaire pour des contributions en cash très embarrassantes à la campagne présidentielle française de 2007 ? L’anarchie et la guerre ont effacé bien des pistes d’enquête. Au terme de deux guerres civiles, en 2011 et 2014, puis de la défaite de Khalifa Haftar, en 2020, après 14 mois de combat, la Libye vit une précaire accalmie des combats, mais sans rétablissement de la paix, de la justice ni de l’économie. L’ONU y a laissé une part de sa crédibilité. Toute à son insouciance et à sa pratique autocratique de la politique extérieure, la France, ne s’introspectera pas.

* 22 février – Partie au bord du gouffre

Le jeu de poker reprend après l’arrivée au pouvoir de Joe Biden, qui s’est dit prêt à revenir dans l’accord initial de 2015. Les Etats-Unis et l’Iran se renvoient la balle sur qui doit faire le premier pas et comment. Mais les règles divergent selon les joueurs. Du côté américain, la démarche, connue des électeurs par avance, est assez claire. La bonne volonté ne se concrétisera que si elle est partagée. Washington fait quelques ouvertures : recours aux bons offices des Européens, mise entre parenthèse des toutes dernières mesures prises contre Téhéran, volonté de retour à l’accord nucléaire de 2015. Mais la nouvelle administration ne peut subir le risque, face à son opinion, de se faire berner. Vu de Téhéran, qui n’est bridé par aucune contrainte démocratique, on calcule selon les intérêts des clans au pouvoir (l’élection d’un, président en juin, la mainmise des Pasdarans sur l’outil sécuritaire). L’objectif reste stratégique : hisser la théocratie jusqu’au seuil nucléaire. Il ne s’agit pas d’exhiber la bombe, ‘’à la nord-coréenne’’, encore moins d’y recourir par surprise. Le Guide vise à sanctuariser sa diplomatie (telle, la France des années 1960), à exercer une dissuasion contre Israël (possibilité d’une frappe de rétorsion, même décalée dans le temps) et finalement, à battre de vitesse tout proliférateur adverse se manifestant dans la région (l’Arabie saoudite, en particulier). La prolifération n’est plus celle des années 1990. Elle se développe sur la base d’équilibres régionaux qui échappent aux superpuissances. L’identitarisme religieux (sunnites contre chiites) y a creusé son sillon.


L’Iran a fixé au 21 février l’échéance de son ultimatum pour une levée inconditionnelle des sanctions imposées par l’administration Trump, en 2018. A défaut, Téhéran menaçait de fermer l’accès de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) à ses installations militaires clandestines très suspectes. La venue in extremis du directeur général de l’Agence de Vienne, Rafael Grossi, a permis de mettre en place un ‘’compromis technique’’, certes boiteux et provisoire, mais ménageant une surveillance réduite et, surtout, un sursis de trois mois à la négociation diplomatique. Les inspecteurs de l’Agence sur place ne seraient pas expulsés sous le coup d’une loi taillée pour ce but et des contrôles inopinés resteraient même possibles, sauf future rupture, toujours à craindre. C’est donc un premier pas fragile pour sortir de l’impasse et concrétiser la perspective d’un retour des Etats-Unis dans l’accord de Vienne de juillet 2015. Mais peut-on parier sur le régime des mollahs, honni comme il l’est des forces vives iraniennes et accroché à un prosélytisme digne des croisades ?

* 20 février – Aid, not Trade

A partir du 1er mars, le bureau de directeur général au siège de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), à Genève, sera occupé par la Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala. Sa nomination a été actée le 15 février et elle entre dans l’histoire en tant que première femme et première Africaine à diriger l’OMC. Forte d’un CV impressionnant en matière de leadership, l’ex-directrice générale de la Banque mondiale a fait carrière durant 25 ans dans cette institution. Auparavant, elle avait été ministre des Finances puis ministre des Affaires étrangères du Nigeria. Elle incarne à la fois l’émergence de femmes dans les plus hautes strates politiques et multilatérales et l’insertion de l’Afrique dans la mondialisation, dans la version libérale de celle-ci, s’entend.

 A la suite de la démission fin août du Brésilien Roberto Azevêdo, huit personnalités avaient postulé. Au final, Ngozi Okonjo Iweala l’a emporté sur la ministre sud-coréenne du commerce, mais, en octobre 2020, le processus de désignation a été bloqué par l’administration Trump, fermement décidée à enterrer l’OMC une bonne fois pour toutes. Avec Joe Biden, l’obstacle a été levé.

En Afrique, les attentes sont bien sûr nombreuses vis-à-vis de la nouvelle ‘’patronne’’ du commerce et des contentieux qu’il génère. L’enjeu principal est la montée en puissance le Continent noir  dans la chaine de valeur mondiale, en symbiose avec la mise en œuvre (laborieuse) de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf).Mme Okonjo a déjà prononcé quelques paroles fortes contre le nationalisme vaccinal et pour une solidarité de tous face au Covid. Cependant, alors que la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine s’installe au premier plan des priorités pour les grands acteurs du commerce, la directrice générale et l’OMC vont devoir se battre  pour ne pas être neutralisés par le ‘’combat des chefs’’.

En panne depuis 2001 (échec du cycle de Doha), il a fallut attendre la Conférence de Bali en 2013 pour voir l’OMC accoucher d’un « paquet de Bali » – premier accord multilatéral depuis la création de l’OMC en 1995 –  dont le contenu, très pauvre, traduit bien la survie difficile et l’influence faiblissante de l’Organisation. Dans les années suivantes, l’Inde a bloqué les débats en refusant toute régulation sur les subventions agricoles. Quelques mesures de solidarité avec le Sud ont été adoptées à Nairobi, en 2015, mais aucun dossier autre que des contentieux interminables, n’est discuté à Genève entre les grands acteurs. Ceux-ci traitent ailleurs les voies du commerce. La mondialisation se décline désormais sous la forme d’accords régionaux de  »bloc », comme celui que la Chine a porté, fin-2020,entre l’Asie et l’Océanie. Ils reflètent le rapport de forces (contrairement à l’OMC ou chaque Etat détient l’égalité juridique avec les autres) et font totalement abstraction des clauses de solidarité ou du mécanisme de la ‘Nation la plus favorisée’’, sur lesquels repose la gouvernance  de l’Organisation. Qui peut dire si ces forteresses continentales du commerce se fondront un jour – très lointain – en un marché mondial unique ? Privée de relais multilatéraux, la nouvelle directrice générale n’aura guère d’autre option que celle visant à consolider, si c’est encore possible, un bloc limité de bonnes volontés autour d’un monde émergent marginalisé par les grands, dans les échanges globaux.

* 18 février – Le Coq et l’Aigle dans un sous-marin

Le président Macron a-t-il fait un pas dans l’édification d’une défense européenne en appelant les partenaires européens à un ‘’dialogue stratégique’’ autour de la dissuasion nucléaire française ? Ce thème tient de l’Arlésienne et du monstre du Loch Ness. Depuis l’origine, la force de dissuasion française constitue une source d’embarras qui déstabilise le confort ‘’atlantique’’ des voisins de la France. Des offres assez similaires avaient été avancées, depuis 2006, par les trois prédécesseurs du locataire de l’Elysée. A chaque fois, derrière l’écoute courtoise, une méfiance générale a enterré le sujet, la France étant soupçonnée de vouloir se valoriser aux dépens du ‘’parapluie’’ américain et de l’OTAN, sans volonté aucune de jouer collectif. Il ne faut donc pas s’attendre à une réponse claire, nette et unanime à l’invite lancée à la ronde à la présence d’observateurs aux ‘’exercices’’ des forces françaises de dissuasion. D’ailleurs, ceux-ci ne concerneront pas la mise en œuvre réelle des forces – notamment de la composante sous-marine (la composante terrestre ayant été démantelée depuis des lustres et celle, aéroportée, ne devant pas être renouvelée à obsolescence -. Resterait la pédagogie, laquelle constitue un artifice politique. L’initiative n’en recoupe pas moins des enjeux majeurs, dans un contexte stratégique où le Royaume-Uni, l’autre puissance nucléaire de l’Europe occidentale, a opté pour le grand large et où l’environnement géopolitique de l’Europe se dégrade rapidement, au Sud comme à l’Est. Le continuum de crises et de menaces imbriquées qui l’encercle est, pratiquement, sans issue politique. Ainsi a été dénoncé, en août, le traité russo-américain de 1987 sur les armes nucléaires à portée intermédiaire (de 500 à 5 500 kilomètres), qui constituait une assurance irremplaçable, pour les Européens. Ceux-ci redeviennent des cibles autorisées pour la Russie. Comment sortir de là ?


Pas de partage des codes nucléaires (le décideur unique reste le prérequis de toute crédibilité), mais une analyse plus collégiale des intérêts vitaux de la France en lien avec ceux de l’Europe. Se pose alors la question, pour les partenaires, de l’accès-même à l’information stratégique, alors qu’en interne, les commissions spécialisées du Parlement, les dirigeants de partis et la diplomatie n’ont droit qu’à des versions expurgées et simplettes des stratégies en cours face aux enjeux perçus. Partagerait-t-on, vraiment ? Sans doute, non. Intervient ensuite la priorité accordée – ou non – au bouclier américain. Contrairement au français, il est de taille à couvrir le vaste espace stratégique de l’Alliance … mais il n’est crédible que si le président américain y est déterminé de façon absolue et constante, ce qui paraît rétrécir ses marges de priorité stratégiques et étendre trop loin son ‘’devoir d’intervention’’. Les calamiteuses années Trump ont montré que rien n’était acquis une fois pour toutes, en la matière. Ceci a fortement ébranlé le confort sécuritaire des Européens. Et rendu plus audible l’hypothèse d’un plan complémentaire made in France ? C’est dans ce créneau peu rassurant que joue l’offre française.


De leur côté, les bombardiers allemands ont déjà la capacité de s’armer de bombes nucléaires américaines, stockées sur place, sans évidemment pouvoir en commander l’amorçage. Berlin, qui, avec Paris, détient la carte-maîtresse pour toute avancée collective, est partagé et donc précautionneux. La gauche allemande et les Verts refusent de confier le sort de leurs concitoyens à un monarque, serait-il français. Du côté de la CDU, le vice-président du groupe au Bundestag, défie E. Macron d’ouvrir en grand la coopération militaire nucléaire, en faisant sortir la force de dissuasion du giron national, pour la placer entre les mains de l’UE … ou de l’Otan. L’Europe serait amenée, dans cette situation, à reprendre le siège de la France au Conseil de Sécurité. J’entends 67 millions de Français pousser des cris d’orfraie.

* 17 février – Centurions et intersociabilités

La réunion du G5 à Ndjamena a décidé un ajustement du dispositif militaire français et de nouvelles priorités pour la force conjointe. Pensant avoir affaibli l’Etat islamique, Barkhane va focaliser son action sur les groupes affiliés à Al-Qaida. Le sommet de deux jours, associant plusieurs partenaires internationaux, modifie le cap après celui de Pau, axé sur un renforcement militaire dans la zone dite des trois frontières (Mali, Niger et Burkina) et à l’envoi de 600 soldats français supplémentaires, les faisant passer de 4 500 à 5 100. La France et ses alliés africains se cantonnaient alors à une conception purement tactique et militaire du combat contre le jihadisme. Comme l’ont montré diverses déclarations françaises, à commencer par celles du chef d’Etat-major, le général Lecointre, l’objectif assigné à Serval en 2013 était de répondre, sans plan stratégique particulier, à un appel à l’aide de Bamako. Paris s’est mobilisé, pour confirmer son rang en Afrique. Ce n’est plus le but que poursuit l’opération Barkhane, systématiquement présentée à l’opinion française comme l’endiguement militaire d’une menace terroriste tournée contre l’hexagone. Cette ambiguïté mortelle aura permis d’escamoter les carences de Paris (agir pour son propre compte dans un scénario hypothétique, qui accorde peu d’attention aux Africains ) et de ses alliés africains (ne pas prendre à bras le corps les immenses faiblesses de leur gouvernance et leur incapacité à garder les populations dans leur propre giron).

Chacun sait que l’issue du conflit résultera des succès ou des échecs du développement humain dans la région, avec une grande part revenant à la compétition psychologique et culturelle entre jihadistes et gouvernements pour rallier les esprits. Mais comment y parvenir ? Parler de renforts ajoutés ou retranchés à l’effectif de Barkhane, espérer que les forces du G5 deviendront opérationnelles, se féliciter de l’arrivée de soldats européens des opérations spéciales Takuba, savoir confirmé par la nouvelle administration américaine le soutien américain logistique et de renseignement … tout cela serait très encourageant si le ‘’militaire’’ contribuait à consolider les gains humains. Or, un an après Pau et son « sursaut militaire » on doit lancer, à N’Djamena, le « sursaut diplomatique, politique et du développement », dixit Jean-Yves Le Drian, dans un aimable exercice de girouette aux vents du moment. C’est dire qu’on ajuste, sans cesse, en l’absence de tout plan directeur ou d’une vue d’ensemble et, à fortiori, de scénario de sortie. Après plus de huit ans d’engagement armé, Daech et Al Qaida progressent toujours plus, dans le Sahel, puis en Afrique centrale et dans la sous-région occidentale. Là où, seul, le Jihad fait la loi et l’emploi, les populations cèdent, région après région, à un opportunisme religieux primaire et surtout à la révolte des esprits qu‘alimente, sur le terrain, une situation ancienne d’abandon par les Etats.

Chair à canon, petits trafiquants oisifs ou villageois massacrés, les civils sont les principales victimes de ce conflit civil, téléguidé de loin. Le seuil des deux millions de déplacés a été franchi. Les soldats français initialement accueillis en sauveurs, sont perçus, avec le temps, comme des occupants. Comment reverser la vapeur ? Les gouvernements Africains penchent pour un dialogue politique avec l’ennemi, sur le modèle des ouvertures américaines en direction des Talibans afghans. Paris se braque, n’ayant pas trop confiance dans leur capacité à mener une telle opération sans imploser ou se soumettre. A Ndjamena on annonce relancer les efforts de développement … là même où on ne peut plus accéder et on ne détient pas de moyens d’action. Il faut donc que les militaires étrangers, si peu ombreux, absorbent le choc, en attendant mieux. Quitte à réduire un peu la voilure pour ménager l’opinion.
Combien d’opérations d’endiguement, du type de Barkhane, ont connu un réel succès au cours des dernières décennies ? Aucune. La tentation est forte de persévérer dans une entreprise infructueuse, ne serait-ce que pour justifier le temps, l’argent et l’autorité qu’on y a consacrés, en suivant une stratégie mal ficelée. Réveillons-nous !

*12 février – L’internationale des ennemis du peuple

Le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU tient une session extraordinaire sur la Birmanie. La position de Pékin et de Moscou, supports habituels de l’armée birmane aux Nations unies, sera observée de près. L’engagement rétabli des Etats Unis pour les droits et la démocratie va conférer une résonnance nouvelle à ces travaux. Ils revêtent en effet une dimension de test géopolitique Est-Ouest. Pour le monde émergent, bien que les turpitudes des militaires birmans restent une source d’embarras, l’appartenance de Naypyidaw à l’ASEAN, un groupe régional respectable, paraît à beaucoup une garantie suffisante.


Les militaires putschistes de Birmanie ont ‘’levé la punition’’ de quelque 23 000 détenus, à l’occasion du Nouvel An lunaire. Il est très peu probable que cette amnistie coutumière, destinée à délester les prisons surpeuplées une fois par an, concerne également Aung San Suu Kyi, la cheffe du gouvernement et ses collaborateurs renversés par eux, ni les élus locaux de la Ligue Nationale pour la Démocratie. La peur s’installe dans la population, alors que la police tire désormais sur des manifestants. Bien qu’en nombre moins important depuis l’interdiction de rassemblement, l’état d’urgence et le couvre-feu, les Birmans descendent dans la rue. Ils exigent la libération des détenus politiques, la fin de la dictature et l’abolition de la Constitution de 2008, taillée sur mesure pour l’armée. Les fonctionnaires entament une forme de résistance passive qui irrite au plus haut point le général Min Aung Hlain, patron de la junte.


En Biélorussie, le dictateur fanfaronne devant un parterre de 2700 fidèles en uniforme vert. Le scénario est à peine différent : les élections ont été, là aussi, confisquées et le peuple est sorti, de la même façon, protester contre la dictature. « Tout dépendra de notre unité avec la Russie. Nous pourrons assurer la stabilité de nos (deux) pays seulement si nous sommes unis », déclame Alexandre Loukachenko. La « blitzkrieg »’ de l’Occident a échoué à renverser la situation  »en utilisant la Biélorussie comme un tremplin d’attaque contre Moscou ». De fait, les démocraties ont tergiversé et se sont contentées de bonnes paroles. A Moscou, le régime fustige les défenseurs d’Alexeï Navalny taxés d’être manipulés par l’Occident. A Pékin, la fureur gronde contre les Etats Unis et leurs alliés, qui osent poser à l’ONU la question de l’enfermement des Ouigours du Xinjiang. A Djeddah, la haine sourd silencieusement contre l’initiative américaine de  »ressortir » en plein jour l’assassinat odieux du journaliste Khashoggi. « Soixante-seize pays dans le monde respectent – pas trop mal – l’état de droit. Cela en fait près de 130 qui n’en ont cure et veulent seulement que chacun reste ‘’maître chez soi’’. Bonne chance aux travaux du Conseil des droits de l’Homme !

* 6 février – Le droit a la dent dure

Coïncidence : plusieurs faits d’actualité viennent rappeler que, même en période de pandémie, les traités peuvent exercer leurs effets de façon inattendue. La principale ‘’surprise’’ tient à la décision, sans préavis, des procureurs de la Cour Pénale Internationale (CPI) de La Haye. Les territoires que les Nations Unies qualifient d’ ‘’occupés’’ par Israël tombent sous la juridiction de la Cour. Donc, les crimes de guerre ou crimes contre l’humanité qui y sont commis peuvent être instruits et jugés par celle-ci. On se doutait bien, à la Haye, que ceci ferait enrager M. Netanyahou. Peu de doute cependant sur le fait que les Etats-Unis – qui, comme l’Etat Hébreu, refusent la compétence de la CPI – feraient barrage à cette décision. Il n’empêche qu’à l’occasion de sa présence en Europe ou en Australie, etc., un Israélien (ou un Palestinien) suspecté pour des faits commis en Cisjordanie, à Gaza ou Jérusalem-Est pourrait être retenu pour enquête. D’ailleurs la seule infamie d’une suspicion de crime de masse peut être dévastatrice au plan politique, avant même que quiconque soit déféré devant un juge. La CPI confirme qu’elle est bien un formidable instrument au service d’un comportement civilisé des puissants du monde. C’est aussi un mécanisme de sauvegarde des valeurs les plus sacrées du droit. Une question, toutefois : ‘’pourquoi ne pas étendre sa juridiction à tous les territoires occupés reconnus comme tels : le Donbass et la Crimée, l’Abkhazie géorgienne, Chypre-Nord, la zone kurde de Syrie, les enclaves du Ladakh, les îlots de Mer de Chine du Sud, etc.


L’immunité diplomatique est souvent perçue comme un gadget désuet hérité du monde ancien. Elle vaut surtout comme règle de réciprocité, qui contraint à un minimum de relation pacifique les Etats intéressés à participer au ‘‘grand jeu’’ géopolitique, tout en restant tentés d’éliminer leurs concurrents de l’échiquier. Reste alors la négociation entre protagonistes protégés par un statut égal. Téhéran invoque cette immunité au bénéfice d’un de ses conseillers d’ambassade à Vienne, poseur de bombes, qui préparait en 2008 un attentat, à Villepinte, contre un rassemblement d’opposition iranien (avec de nombreux invités non-iraniens). Avec sa bande, il a été jugé et condamné par un tribunal d’Anvers. L’immunité comme argument d’impunité constitue un déni violent du droit, une tentative de légitimation juridique du terrorisme particulièrement malhonnête. On en avait fait l’expérience à Paris lorsqu’un diplomate irakien avait froidement assassiné un policier français pour se réclamer immédiatement d’un privilège d’impunité. L’impunité est une notion inhérente à l’anarchie ou au gangstérisme pur et dur. La CPI devrait le rappeler régulièrement. Elle le fait sans doute. Selon la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques de 1961, qui régit ce statut, la responsabilité individuelle d’un diplomate commence à un niveau très bas : propos sur la voie publique, respect de son bail de locatif, conformité à la réglementation sociale et sanitaire, obéissance au code de la route (dont le stationnement). C’est la norme, en tout cas, lorsqu’il s’agit du représentant d’un Etat décent et civilisé. Tous ne répondent pas à cette définition, bien que tous entretiennent des diplomates à l’étranger. Endosser le métier ne rend aucunement solidaire d’autres étrangers qui le portent en mafieux et se comportent en criminels, bien au contraire !

Quant aux trois diplomates européens basés à Moscou, soudainement expulsés par le gouvernement Poutine, leur intérêt pour le sort de ce pauvre Alexeï Navalny – parfaitement conforme à leur mission – n’est pas la cause directe de leurs déboires. Comme tous représentants de démocraties dans une autocratie sans état de droit, ils savaient bien que lorsque le climat politique russe tournerait à l’aigre, on s’en prendrait à eux. Ils y étaient préparés et, dans une certaine mesure, l’acceptaient à l’avance. Ils servent en fait de marqueur météo : le pouvoir russe voulait faire savoir que son humeur tournait à l’orage (le syndrome de l’Ours grognon). Il vaut mieux ça qu’un lancer de missile balistique, après tout.

* 03 février. Le marché persan

L’arrivée de Joe Biden aux affaires modifie la donne de la prolifération au Moyen-Orient. Va-t-on sortir de la partie folle au bord du gouffre jouée par la précédente administration face à l’Iran ? Le risque de guerre n’est pas encore dissipé, mais comme  une envie de dialogue se manifeste après quatre ans. Washington attend un signal de Téhéran,  – c’est bien le moins – qui manifesterait au moins une intention de retour aux disciplines nucléaires de l’accord à six, signé en juillet 2015 et dénoncé par D. Trump trois ans plus tard. Cette approche prudente se justifie par la dureté offensive des ayatollahs sur le sujet, autant que par l’ampleur des transgressions accumulées par l’industrie nucléaire iranienne depuis 2018. De plus, faute de droits civiques, le public iranien s’accroche à un credo nationaliste basique : l’Iran est entouré de voisins en guerre et en bute à l’hostilité de l’Amérique, d’Israël et du monde arabe. Accéder à l’arme nucléaire, dans de telles conditions, apparait comme de la légitime défense. La Corée du Nord y est d’ailleurs, parvenue.

Après une phase initiale de contact sur le thème ‘’après vous… vous, d’abord’’, Téhéran entrouvre la porte à une approche synchronisée avec les Etats-Unis visant à rétablir l’accord de 2015. Son ministre des affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, avance l’idée que l’Union européenne pourrait ‘’chorégraphier’’ les pas à amorcer de part et d’autre pour parvenir à ce but. Cet appel du pied à une médiation européenne est à la fois une opportunité immense pour l’UE de se remettre en selle dans la région et une responsabilité écrasante, compte tenu de la hauteur des enjeux (paix ou guerre nucléaire risquant de dégénérer sur une très grande échelle) et de l’état actuel, plutôt frileux et étriqué de la diplomatie des 27 dans les contextes Covid et post-Brexit. Un échec possible de cette médiation serait accablant pour l’Europe. Mais, il est vrai qu’elle se trouve à mi-distance des acteurs principaux du conflit, que ceux-ci jouent plus gros qu’elle et que son devoir est tout simplement là.

* 02 février – Vodka dans le gaz

En chantier sous la mer Baltique, le gazoduc Nord Stream 2 reliera sur 1200 km la Russie à l’Allemagne. L’ouvrage, d’un coût de 12 milliards d’euros, est en phase finale de réalisation. Gazprom en a financé la moitié, complétée par cinq entreprises européennes, dont Engie. Selon les plans, Nord Stream 2 devrait entrer en service en 2022, échéance à laquelle il doublera les capacités de Nord Stream 1, déjà en opération. Ses 55 milliards de mètres cubes de débit pèseront lourd dans l’avenir énergétique de l’Europe. Autant dire qu’à l’heure où beaucoup s’interrogent sur la pertinence d’investissements géants dans l’énergie fossile, il constitue, pour Moscou, un levier majeur pour consolider son emprise énergétique sur le Nord de l’Europe occidentale.


Par rapport à cet état des lieux gênant, comment situer les réactions qu’ont provoquées l’empoisonnement au Novitchok de l’opposant russe Alexeï Navalny, son arrestation au retour dans son pays, la répression aveugle à laquelle se trouvent confrontés, dans plus de cent villes russes, des dizaines de milliers de manifestants courageux et pacifiques, protestant sous le mot d’ordre légitime de l’anticorruption ? Doit-on renoncer à ce coûteux projet déjà réalisé à 90 % et perdre l’investissement qu’on y a mis ? Devrait-on, d’ailleurs, s’abonner éternellement au gaz naturel russe, voire au gaz tout court quelle que soit sa source ? Doit-on inverser le levier de contrainte et mettre en difficulté l’industrie = et la politique = de la Russie ? Devrait-on alors politiser les fourniture de matières premières, au risque de déclencher une guerre de blocus et toute une série de représailles ? Un abandon de ce projet aurait en effet de graves conséquences pour Moscou, dont l’économie dépend fortement de ses exportations de gaz.

Les questions se précipitent au sein de l’Union européenne, mettant en jeu des intérêts de natures différentes.
Car la pression monte et plusieurs Etats-membres demandent désormais l’abandon du projet, surtout ceux d’Europe de l’est, qui redoutent cette emprise russe sur la Baltique… et sur Berlin. Bien avant l’affaire Navalny, les États-Unis et une partie des Européens se méfiaient déjà d’une dépendance croissante vis-à-vis du gaz russe. Le Parlement européen a ainsi voté l’arrêt du chantier, sans détenir de pouvoir de décision en la matière. L’Allemagne se trouve au cœur des transactions privées pour la réalisation de Nord Stream 2, car il y va de son approvisionnement stratégique, à un niveau qui crée réellement une dépendance. Elle aurait les pires difficultés à se dégager de ses obligations contractuelles et à se tourner vers d’autres sources. Par la voie de sa diplomatie, Paris l’y incite néanmoins, créant les conditions d’une controverse au sein de l’UE. Il n‘aurait sans doute pas fallu laisser Engie s’aventurer dans ce guêpier mais investir plutôt dans le développement d’énergies nouvelles. On aurait pu aussi anticiper le vieillissement agressif et rigide du régime Poutine. Si l’insouciance et les bénéfices (et aussi l’influence personnelle d’un ex-chancelier allemand) ont acté ces mauvais choix stratégiques, il est temps pour l’Europe de trouver un message commun adapté aux peines endurées par les Russes – mais aussi par les Biélorusses – en évitant l’affrontement imbécile autant que ‘’la paix pour le gaz’’. De nouveaux accords de Helsinki ?

* 30 janvier – Sables mouvants libyens

La nouvelle administration démocrate de Joe Biden demande à la Turquie et à la Russie de retirer leurs forces de Libye : militaires comme mercenaires ‘’ recrutés, financés, déployés et soutenus » par ces pays. Il s’agit de sauvegarder l’accord de cessez-le-feu conclu entre belligérants, le 23 octobre. Aux termes de ce texte, les troupes étrangères et mercenaires devaient avoir quitté la Libye sous trois mois. Or, l’échéance du 23 janvier, est passée sans aucune amorce de désengagement et les mercenaires occupent toujours la Libye. Aux Nations Unies, l’ambassadeur américain par intérim, Richard Mills, a enjoint ces deux puissances régionales ainsi que les Emirats Arabes Unis, de respecter la souveraineté libyenne et de cesser immédiatement toute intervention armée. Il sera intéressant d’observer, en particulier, comment réagira le dictateur turc, Erdogan à ce rappel à la loi. L’Egypte n’était pas loin non plus d’intervenir du côté de Khalifa Haftar. Comme l’Europe, les Etats Unis vont encaisser des coups à s’engager sur ce dossier piégé. Vont-ils faire montre d’autorité, là où le vieux monde s’est empêtré ?


La mise en garde américaine est claire et elle dissipe le flou qui entourait la politique américaine sur la Libye. Celle-ci était généralement perçue comme traduisant la volonté de désengagement de Washington de la région. D. Trump s’était égaré, un temps, à soutenir le seigneur de la guerre de Benghazi, aux dépens du Gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez El-Sarraj, il est vrai légèrement islamiste. Puis, le plan américain était devenu indécryptable, inexistant. En décembre, les Nations unies estimaient à 20.000 environ le nombre de mercenaires et militaires étrangers déployés sur le territoire libyen, au sein de dix bases d’opération majeures.
K. Haftar est soutenu par les Emirats Arabes Unis, l’Egypte et la Russie (dont le groupe ‘’privé’’ Wagner), alors que le GNA est appuyé militairement par la Turquie et des rebelles syriens transférés de Syrie. Haftar a été longtemps l’interlocuteur préféré de la France, mais ce fait s’est totalement effacé des esprits, tout comme l’origine de la guerre de 2011, livrée à Kadhafi, sans mandat pour se faire. Passons. Après en avoir quelque peu malmené la symétrie, Paris demande désormais un strict respect de l’embargo onusien sur les armes imposé aux belligérants depuis 2011. Ankara déploie des drones en vertu d’un accord militaire signé avec le GNA, que le Parlement turc a prolongé le 22 décembre pour 18 mois. Cet embargo continue d’être violé au quotidien, avec des vols d’avions-cargos au profit des deux camps. Mais, malgré tout, le cessez-le-feu tient encore, d’après l’émissaire par intérim de l’ONU, Stéphanie Williams. Sous son égide, des pourparlers entre parties libyennes devraient reprendre à Genève, dans les prochains jours. Les frères ennemis envisageraient de tenir des élections le 24 décembre, avec l’aide de l’Organisation mondiale. Il est grand temps de laisser les Libyens ouvrir une porte de sortie de cette guerre civile fortement  »internationalisée ».