* 16 juin – Autant en emporte le vent guerrier

Avons-nous envie de nous confronter à la Chine ? Veut-on faire d’elle notre ennemie ? Dans un registre très martial, le communiqué final du sommet de l’OTAN dénonce en l’Empire du Milieu un ‘’défi systémique pour l’ordre mondial et la sécurité de l’Alliance atlantique’’. Les Européens ont néanmoins cosigné ce brûlot qui réduit la seconde puissance du monde à l’image sinistre de ses arsenaux militaire et nucléaire et à sa propension à entrer en collusion avec la Russie, dans les crises internationales. Si l’économie reste un élément dans la relation avec Pékin – comment faire abstraction de la première puissance commerciale planétaire ? – l’approche devrait se faire défensive : méfiance à l’égard des investissements chinois, guerre technologique, cyber-confrontation, tricheries sur les règles du commerce. Au total, l’hostilité pékinoise à l’égard de l’Occident serait pour celui-ci un défi aussi redoutable que le revanchisme aventureux de Moscou.

Le trait est assez forcé. Pas même un mot aimable pour les peuples, les cultures, les solidarités nouées. Comme à son habitude, la France a été bien seule à s’interroger sur la pertinence d’un agenda stratégique extrême-oriental prioritaire pour une alliance centrée sur l’aire atlantique. Pékin reproche à l’OTAN ‘’d’exagérer la théorie de la menace chinoise’’. Ce n’est pas totalement faux et il est d’ailleurs piquant que la Cité interdite confirme l’existence d’une part de réalité dans sa (modeste) menace.


A Bruxelles, la vulgate très dure de Washington avait été relayée par avance, par le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg. Les Européens n‘y croyaient pas plus que ça, mais ils ont quand même avalé la potion, ‘’pour ne pas gâcher des retrouvailles sentimentales si belles avec Washington’’. Toujours Mars et Venus (qui l’aime secrètement) …et une bonne dose de naïveté chez les ‘’27’’. Angela Merkel a modéré la sortie contre la Chine en invitant les partenaires européens à maintenir une position équilibrée envers Pékin. Il est vrai que le commerce extérieur allemand, hors-OCDE, se nourrit essentiellement du marché chinois. Emmanuel Macron a invité l’OTAN à ‘’ne pas confondre les objectifs’’ et à ne pas ‘’biaiser’’ la relation avec la Chine. Le défi ne serait pas de nature exclusivement militaire : ‘’cette rivale est aussi un partenaire indispensable pour résoudre de grands problèmes du moment, climatiques par exemple’’. Un ricochet inaperçu sur les eaux lisses de l’Alliance. Pourtant, ce qui est dit est dit.


Armé du punch de ses alliés, il ne reste plus, à Joe Biden, qu’à rencontrer Vladimir Poutine à Genève, pour lui régler son compte (pas à coups de revolver, mais de vérités). Associera-t-il les Européens à un dialogue ‘’carte sur table’’ avec son meilleur ennemi ? Berlin et Paris, notamment, voudraient un ‘’dialogue exigeant ‘’ avec le Kremlin et surtout en être parties prenantes. Emmanuel Macron tient particulièrement à ce que la France soit actrice dans toute négociation sur la maîtrise des armes nucléaires. La crédibilité de la force de dissuasion ne peut être préservée qu’à ce prix. Les intérêts stratégiques de l’Europe, de même. La hantise existe toujours que ressurgisse le condominium russo-américain sur l’équilibre stratégique européen et la paix ou la guerre au plan global. Inviter la Chine n’apparaît pas non plus comme une bonne idée aux Européens, ou alors, pourquoi pas, avec l’Inde, le Pakistan, Israël, etc., ce qui ne serait pas plus réaliste.

Enfin l’objectif d’une autonomie stratégique de l’Europe n’a été traité qu’en passant : l’Alliance  »relève sa cohérence et sa contribution à l’OTAN », mais elle ne dit rien sur la façon dont elle pourrait s’en accommoder pratiquement. Tant qu’à Bruxelles/OTAN, les Européens ne frapperont pas leurs chaussures sur leurs micros pour exiger que l’on passe aux actes, le concept restera … un concept, donc rien qui ne puisse troubler la sérénité retrouvée de l’OTAN.

* 15 juin 2021 – Bibi Nétanya out ?

C’est fait depuis le vote, dimanche, de la Knesset. A part cet objectif cardial de virer le sortant, le cabinet de Naftali Benett n’est pas encore aux manettes mais déjà, chacun se demande quelles sont ses chances de durer. Faibles. A la Knesset, les députés du Likoud, de l’extrême droite et des partis ultraorthodoxes ont déclenché une tumultueuse bronca contre Naftali Bennett, qui a eu bien du mal à se tirer du pétrin. Netanyahou avait déjà connu une éclipse de dix ans dans l’opposition, à l’arrivée d’Ehoud Barak aux affaires (1999-2009). Mais, cette fois, il pourrait réaliser un  »come-back express » puisque, comme son comparse Trump, il dispose encore d’une base populaire, un peu hystérique mais solide. Donc, l’appel d’air frais que génère l’alternance politique ne durera qu’un instant. un, deux, trois… hop, c’est fini !

Après douze années de guerre, d’autoritarisme et de scandale, Bibi, contraint de quitter son poste à contre-coeur, exhale une haine horrible à l’égard de son ancien allié et successeur, Benett, qu’il annonce bientôt descendre en flammes, à la première occasion. Là encore, on retrouve chez lui un peu de l’ex-furibard aux cheveux orange, qui régnait à la Maison Blanche. Sa conception très personnelle de la démocratie fait songer à la vision ‘’biblique’’ expansionniste qui lui tient lieu de ‘’droit international fait-maison’’. Le conflit en est l’essence de ce personnage. Le problème est que Benett partage, hélas, cette vision de la cause israélienne (mais pas le caractère extrême de son ex-mentor), que d’autres composantes de la coalition voient les choses autrement et que personne ne comprend ce que le Parti islamique israélien vient faire dans cette galère. C’est un peu comme si on voulait jouer la prochaine guerre israélo-arabe à l’intérieur du cabinet. Après tout, si cela devait permettre de ne pas guerroyer en terre palestinienne…

A moins que ce soit l’ennemi iranien et sa bombe en devenir qui constitue le seul et unique ciment de la classe politique israélienne – avec ou sans Bibi – le seul sujet sur lequel elle puisse avancer d’un même pas… le pas qui déclenche une attaque préventive. Hypothèse glaçante, qui horrifie ce blog. Pas vous ? Ouvertement hostiles à Joe Biden, les dirigeants de Jérusalem ne se laisseront pas retenir au bord du gouffre par la main prudente de l’Oncle Sam.


Si, le temps de mettre cet article en ligne, la situation au proche et au Moyen-Orient a soudain dégénéré, ne m’en veuillez pas ! J’aurai fait de mon mieux pour vous préparer à l’incroyable volatilité de cette zone de crise.

* 14 juin – Le bon climat du Sommet

Après la pandémie, la Chine (surtout, elle), la Russie, la démocratie, les engueulades intra-européennes sur le respect de la frontière de l’UE avec l’Irlande du Nord, le G7 s’est attelé à l’urgence climatique en conclusion du sommet de Carbis Bay. L’enjeu est primordial, mais, dans l’immédiat, il s’agit de rehausser le prestige du Royaume-Uni-hôte. Faute de gérer correctement les suites du Brexit, Boris Johnson tente de relever la tête en s’emparant d’un sujet conforme à l’option du ‘’grand large’’ dont il se réclame. Ainsi, son pays accueillera en novembre la conférence de suivi de l’ONU sur le Climat (COP26). Selon lui, il existe ‘’une relation directe entre la réduction des émissions, la restauration de la nature, la création d’emplois et la garantie d’une croissance économique à long terme ». On peut cependant s’interroger sur le type de croissance que promettent ses options ultra-libérales et sur l’aptitude des grandes entreprises mondiales à pratiquer la vertu d’un tel schéma vert. A l’initiative de Londres, le G7 devrait aussi plancher sur un plan mondial de création d’infrastructures, visant à relancer la croissance verte du ‘’Sud’’. Un grand programme d’investissement dans les énergies renouvelables et dans les technologies propres va être lancé. Ce projet se présente comme une réplique aux « Nouvelles routes de la soie », que Pékin tisse pour étendre son expansion économique mondiale. Emulation, concurrence ou clash en vue ?

Les chefs d’Etat ou de gouvernement des ‘’sept’’ affirment vouloir stopper le recul de la biodiversité d’ici 2030. L’objectif serait de protéger au moins 30% des terres et des mers. En l’état, c’est une ‘’idée’’, pas encore un plan. De son côté, Londres dévoile un fonds de 582 millions d’€uros, destiné à la préservation des océans et des écosystèmes marins dans le monde émergent. Le concert occidental va aussi réitérer son engagement à réduire de 50% les émissions de gaz à effet de serre, d’ici 2030, et à cesser, dès cette année, les aides publiques aux centrales à charbon. Ces mesures s’inscrivent dans l’objectif ancien de limiter l’augmentation des températures en dessous de 1,5°C, par rapport à l’ère préindustrielle. La question est toujours : ‘’cela suffira-t-il pour nous mettre à l’abri d’une perte de contrôle dévastatrice sur les dérèglements climatiques, qui menacerait progressivement de rendre impossible la vie sur Terre ?’’. La réponse est toujours : ‘’non’’.

Ces initiatives collectives – qui n’expriment que de louables intentions – fournissent au moins quelque matière aux médias. Mais l’élément saillant de cette semaine bien chargée restera la présence forte du président Biden, très actif à démontrer à quel point ‘’America is back’’ et qu’elle peut compter sur ses alliés. L’isolement caractéristique de l’ère Trump est terminé. Derrière la bonhommie de Joe Trump, chacun tentera de percevoir si l’heure est au leadership ou bien au partenariat. Emmanuel Macron s’y est essayé devant l’intéressé, tout sourire mais silencieux. Le ‘’Club des riches’’ se montre d’autant plus actif qu’il s’était mis en sourdine ce dernières années. Est-t-il pour autant réellement entreprenant ? Oui, si l’on en croit sa volonté de parler en ‘’directoire des démocraties occidentales (auquel le Japon est agrégé). En tout cas, le climat s’est installé dans la sphère des intérêts géostratégiques traités à 7, même si la réalisation de plans performants n‘est pas encore avérée. Les ONG n‘ont pas été entièrement convaincues par les annonces de résultats à venir, mirobolants mais par des approches ‘’molles’’. Elles manifestent, comme il se doit, leur scepticisme. Le bon climat du Sommet va-t-il nous porter au sommet du combat pour le climat ?

* 11 juin 2021 – Honni soit qui Mali panse !

Avec l’annonce du démembrement de Barkhane, Emmanuel Macron lâche une tempête dans un ciel géostratégique chargé de déceptions et de menaces. Les 5100 combattants de l’opération française lancée en 2014, à la suite de Serval, quitteront bientôt leurs bases dans le nord du Mali. Ce n’est pas un abandon, puisque les populations locales ne veulent plus d’eux et que le gouvernement de Bamako a renoncé à ses fonctions d’Etat dans cette vaste zone. La succession des coups d’Etat ou des  »transitions » militaires, dans au moins deux des cinq Etats considérés, a rendu irréversible la coupure, ancienne, entre les capitales et les régions investies par les jihadistes. Sauf à revenir aux méthodes coloniales… et encore… le volet politique de la guerre en cours – celui qui touche à l’incarnation et à la mission des Etats auprès des Africains – est failli. C’est une première défaite face aux franchisés de Daech et d’Al Qaïda. Elle était annoncée, mais la politique locale ayant pris un tour destructeur, cela a précipité les choses. En creux, le président français reconnaît l’échec tout en dégageant sa responsabilité. Reste l’autre responsabilité, celle d’un engagement militaire asymétrique dans lequel s’enlise une armée occidentale. Il est évocateur du conflit afghan, où, face à la puissance américaine, les Talibans sont en passe de gagner la guerre. La France veut éviter de porter, seule, le poids d’une opération militaire certes vaillante mais qui s’éternise sans issue possible. Ce blog a souvent relevé qu’une fois perdues l’adhésion et la mobilisation des Africains eux-mêmes, l’intervention armée française perdait son sens et prenait l’aspect d’une occupation croisée. On y est.

Paris rebondit sur ce qui était la principale ambiguïté de l’opération Barkhane : combattre pour le Sahel ou pour protéger le flanc Sud de l’Europe ? C’est la seconde option qui est retenue, même si l’on voit mal comment on pourrait délier les deux espaces stratégiques, dont l’un est le rempart de l’autre. Un nombre limité de soldats français va donc poursuivre les opérations anti-jihadistes, mais sur la zone des trois frontières, d’où des infiltrations se multiplient vers l’Afrique occidentale. C’est un pari et il n’est pas gagné d’avance. D’abord, parce que la propension des classes politiques locales à négocier voire à frayer avec les mouvements jihadistes pourrait rendre ce déploiement de forces spéciales tout aussi inopérant qu’au Mali. Un basculement des opinion nationales est possible. Le ressentiment pourrait s’aiguiser à l’égard d’une  »France qui vous lâche ». C’est un paradoxe : trop présente ou trop absente, la France s’exposera de toute façon à leurs yeux, puisqu’elle met en exergue la faiblesse des Etats africains. Cette amertume ne peut qu’être attisée par le choix assumé du président français de servir l’Europe plutôt que les Africains. Le faire savoir n’était pas très habile et montrer du dépit, non plus.

Ensuite, c’est un défi lancé, soudainement, à nos alliés occidentaux, au moment où le président américain vient, en visite inaugurale,  »choyer les Européens ». Biden, les partenaires européens de la France et l’OTAN se voient placés devant un dilemme : prendre le relais de Barkhane – sous conduite français des opérations – ou partager les fautes et les conséquences, dans une perspective de défaite. Ne pas réagir rendrait vaines les opérations de grande ampleur menées au Moyen-Orient depuis 2014, contre les centrales jihadistes. Mais qui souhaite vraiment tirer les conséquences de ce que le terrorisme moyen-oriental s’est transféré en Afrique ? Ce coup de semonce va rester en travers de la gorge de nos alliés. Ils font tous face à des électeurs qui ne veulent, pour rien au monde, voir leur pays s’engager dans une croisade militaire aussi incertaine. La politique intérieure se cache dans tous les interstices de la politique extérieure. En ce sens, E. Macron fait aussi un pari sur son propre avenir.

*10 juin – Hello, Old Joe !

Bush était allé au Mexique, Trump en Arabie saoudite, Joe Biden choisit l’Europe pour la visite inaugurale de sa présidence. Il débarque au Royaume Uni avec son Irlande ancestrale à l’esprit, principale ‘’victime du Brexit’’ ; il arrive sur le vieux continent avec des annonces vaccinales pour le monde émergent; il parlera au cœur de l’OTAN avec le souci de ‘’souder’’ (sic) la solidarité occidentale face aux puissances totalitaires ; il tournera dans le grand musée européen de la révolution industrielle avec une détermination inébranlable à refouler l’ambition hégémonique de la Chine. Ce dernier thème, le seul qui fasse l’objet d’un consensus au Congrès, pourrait marquer plus que tout autre cette première tournée à l’étranger, celle du ‘’retour » de l’Amérique. ‘’Mon voyage en Europe est l’occasion pour l’Amérique de mobiliser les démocraties du monde entier‘’. Après la période de grâce ouverte par son arrivée aux affaires, les Européens réajustent leur perception de ‘’Papy Joe’’ : la nouvelle administration ne va-t-elle pas ressortir le mantra du leadership mondial ? L’Union Européenne ne se retrouvera-t-elle pas, comme toujours, à jouer la partition du ‘’fidèle allié’’, alors que sa vocation devrait être celle d’un partenaire égal ?

L’appétence de Joe pour les dossiers internationaux ne date pas d’hier. Il arrive avec des habitudes datant de sa vice-présidence sous Obama et, avant cela, de trois décennies de diplomatie au sein de la Commission des AE du Sénat. Au seuil de ‘’l’orgie de sommets’’ de huit jours qu’il entame, il connaît tout le monde, a une idée sur chacun et peut désormais exprimer ses préférences personnelles. Le programme est dense : G7 de vendredi à dimanche, Otan lundi, Etats-Unis /Union européenne, mardi. Il culminera sur un tête-à-tête avec Vladimir Poutine, mercredi à Genève, où il va devoir démontrer tout son punch sous peine de se retrouver en difficulté face à son congrès.L’autocrate russe est-il, de son côté, désireux d’une relation plus stable et plus prévisible avec Washington ?

Premier arrêt : Londres, pour un sommet bilatéral avec Boris Johnson, jeudi ; dimanche, la protocolaire et prestigieuse visite à la reine Elizabeth II. Peut-être sera-t-il plus facile de parler d’ouverture et de paix avec celle-ci qu’avec son inconséquent et peu scrupuleux premier ministre. De toute façon, Londres s’affichera comme la principale tête de pont des Etats Unis en matière de vitalité de l’Alliance atlantique. Après la rupture recherchée par Trump, les autres capitales sont rassurées de ce retour, mais aussi un rien appréhensives quant aux évolutions internes à plus long terme de la première puissance du monde, alors que les forces populistes ou suprémacistes y restent puissantes.

A Bruxelles Biden multipliera les rencontres bilatérales. Il aura des paroles d’hommage pour l’Union Européenne mais ira-t-il plus loin que ces douceurs oratoires pour encourager la parité entre Venus-UE et Mars-USA ? On va scruter ses intentions de près. Quant à son message au G7 pour la ‘’périphérie’’ (‘’the rest of the world’’), Biden, qui se sait critiqué pour avoir tardé à partager ses vaccins contre le Covid-19, a annoncé une livraison massive de doses de vaccins, d’ici fin juin, au dispositif de partage Covax. Rendez-vous bientôt pour examiner ce qu’en pense Xi Jinping.

* 9 juin 2021 – Il court le virus : qui l’a lâché ?

Le président des Etats-Unis a appelé les services de renseignement de son pays à enquêter plus avant sur un possible accident de laboratoire à Wuhan, qui aurait été potentiellement la cause de l’apparition du Covid 19 en Chine puis dans le monde. Il a déploré l’absence de coopération et de transparence de Pékin sur le sujet. Les autorités chinoises s’étranglent d’indignation. Elles voulaient croire cette hypothèse balayée par la communauté scientifique et avaient tout fait pour que celle-ci enterre, une bonne fois pour toute, ce scénario jugé infamant.
A la mi-mai, pourtant, une quinzaine d’experts ont publié l’évaluation suivante, dans une tribune dans la revue Science : ‘’Nous avons besoin de plus de recherches pour déterminer l’origine de la pandémie … les théories d’une origine animale ou accidentelle en laboratoire restent toutes les deux plausibles … mais on ne leur a pas été apporté une attention égale’’. Plausible ? Bénéficiant d’une fuite des services secrets, le Wall Street Journal affirmait, tout récemment, que trois chercheurs de l’Institut de virologie de Wuhan avaient été hospitalisés dès novembre 2019, avec des symptômes évocateurs du Covid-19.

Le Waijiaobu (MAe chinois) dément ces informations, ‘’totalement fausses et politisées’’, comme un sombre complot de la CIA. Il renvoie aux conclusions aseptisées dressées, en mars, par le rapport conjoint de ses experts et ceux de l’OMS. Pourtant, Pékin se retrouve sur la défensive. Les dirigeants chinois récusent de façon répétitive toute possibilité d’erreur de manipulation dans leurs laboratoires de virologie. Ils dénoncent, dans la suspicion des Occidentaux, un stratagème pour détourner l’attention. De quoi alors, sinon de leurs propres échecs à juguler la crise sanitaire ? Leur exigence d’une ‘’étude complète sur tous les premiers cas de Covid-19 recensés de par le monde, leur dénonciation de mystérieuses  »bases secrètes et laboratoires biologiques de l’étranger’’ visent à ‘’diluer la sauce’’ à l’infini pour y noyer le poisson. De fait, l’apparition des premiers cas connus de Covid-19 remonte à l’automne 2019 et les situe dans la métropole de Wuhan. La pandémie qui s’en est suivie a ruiné la santé de 3,5 millions de personnes. Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l’OMS, très peu suspect de sinophobie, en arrive à réclamer une nouvelle enquête sur l’hypothèse d’une fuite en laboratoire. La santé est un sujet politiquement hyper-sensible. Va-t-on finir par se faire la guerre pour seulement prouver que le virus est mieux maîtrisé ici que là-bas ?

4 juin 2021 – Boum, quand votre cœur (nucléaire) fait Boum !

L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a repéré des traces d’uranium enrichi sur trois sites non-déclarés par l’Iran. Dans un récent rapport, elle documente des irrégularités anciennes mais aussi des nouvelles, de la part des responsables du programme nucléaire iranien. Elle blâme surtout le refus de Téhéran de s’en expliquer, les transgressions commises par ce pays relevant du pouvoir suprême (le Guide Khamenei) tout comme de la surenchère guerrière pratiquée par les gardiens de la Révolution, mal contrôlés mais toujours protégés. A ces constantes du système politique iranien se greffe la perspective proche d’une élection présidentielle, dont il est acquis par avance qu’elle sera remportée par les faucons du régime (le favori déclaré étant le sinistre grand patron de la Procurature).

A l’extérieur, l’objectif des mollahs est de tester la résistance de la nouvelle administration américaine, de retour dans le jeu des négociations 6+1, sinon encore dans l’accord de règlement nucléaire dénoncé par D. Trump, en 2018. La puissance dominante du Chiisme tire donc sur la ficelle, en accumulant les petites provocations, sans rompre définitivement un dialogue de forme agressive : tout un jeu au bord du gouffre.

En fait,, le nucléaire iranien inquiète de plus en plus. Le pays a accumulé une quantité d’uranium faiblement ou moyennement enrichi seize fois supérieure au plafond que lui assigne l’accord de 2015 : 3.241 kilos – contre une limite fixée à 202,8 kilos. Qui plus est, l’AIEA n’a pu vérifier les évolutions récentes de ce stock, du fait des restrictions d’accès aux sites que lui impose depuis peu Téhéran. Plus grave, l’Agence a établi l’existence de plusieurs centres d’enrichissement non-déclarés, susceptibles de faire progresser rapidement cette masse critique, tant en quantité qu’en degré de concentration. Par extrapolation, l’acquisition d’un combustible fissile de qualité militaire pouvant armer une série de bombes atomiques est en marche. Alerte !
L’obstination de l’Iran à accélérer son programme militaire nucléaire prend à contre les Européens. A Vienne, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont exprimé leur opposition à un projet de résolution américain prônant des ‘’contre-mesures’’. Leurs diplomaties estimaient que Téhéran cherche encore un compromis négocié et les trois capitales avaient préféré missionner le directeur général de l’AIEA, Rafael Grossi, pour de nouvelles discussions de bonne foi avec Téhéran. Les illusions sont tombées et, du côté iranien, il n’y a plus aucun signe de bonne foi, encore moins d’une acceptation d’élargissement de l’agenda nucléaire à d’autres chapitres sensibles comme l’arsenal balistique ou les menées intrusives des Pasdaran à travers le Proche-Orient.

L’impasse est assez frustrante : on n’en parle pas trop et on attend l’issue de l’élection présidentielle pour aviser. Ceci n’empêchera pas d’introduire, à distance, quelques virus informatiques dans la chaine de prolifération iranienne. Téhéran prend, en retour, des résidents occidentaux en otages (vrais espions ou malchanceux voyageurs ?).
Est-on en passe d’oublier que l’enjeu n’est pas seulement l’accession de l’Iran au statut de puissance nucléaire, d’ailleurs par la fraude (en violant ses obligations au titre du traité de Non-prolifération de 1969) ? L’enjeu à terme sera la nucléarisation consécutive d’une demi-douzaine d’autres puissances moyen-orientales, qui feront tout pour casser ce monopole. Israël, le premier, pourrait attaquer préventivement les installations illégales et s’engager dans un duel nucléaire à mort. Sans aucun doute, l’Arabie saoudite se mettrait en capacité de répliquer à l’Iran et les Emirats la suivraient, provocant une contre-réaction du Qatar. La Turquie rétablirait son hégémonie régionale en se dotant d’une dissuasion, au moyen de sa propre bombe. L’Egypte lui emboiterait le pas pour lui contester cet avantage indu et se tournerait sans doute vers ses connexions pakistanaises, celles de la  »prolifération en supermarché ». Ce défi vital pour l’Inde, provoquant un effet d’entrainement mortifère sur la Chine, ce qui mobiliserait, comme suite logique, les Etats Unis (dès l’origine impliqués dans la défense d’Israël) avec, en face d’eux, la Russie, etc. … A quel point interviendrait le petit arsenal français lorsque s’écroulerait ce château de cartes ? Aucune idée. Quand même un sacré feu d’artifice, M. l’Ayatollah, dont Darius n‘aurait jamais rêvé en son temps !

* 2 juin 2021 – Quelque chose de pourri au Royaume du Danemark ?

Le Danemark figure régulièrement au top du palmarès des pays honnêtes et fiables. C’est surement justifié en ce qui concerne les sujets de ce petit royaume, membre de l’UE et de l’OTAN. Mais quelques Danois, qui détiennent le contrôle des infrastructures télécom, peuvent s’avérer laxistes, voire carrément vendus à une puissance étrangère. Ainsi, des  »traîtres » ont laissé l’agence américaine de sécurité nationale (NSA) infiltrer leurs réseaux aux fins d’espionnage sans vergogne de plusieurs  dirigeants européens, dont la chancelière Angela Merkel.

Grâce à la collaboration du renseignement militaire danois, la NSA s’est, en effet, directement branchée aux têtes de câble des télécommunications danoises. Depuis ces points de transit à très haut débit des données privées internet, téléphoniques, etc. elle scrutait les échanges de ses ‘’cibles’’ politiques, en Allemagne, en Suède, en Norvège, en France… sans doute ailleurs aussi. Les médias danois, en particulier la télévision publique, ont découvert le pot aux roses en mettant la main sur un rapport interne de leurs services secrets intitulé ‘’Opération Dunhammer’’. Dans le droit fil de l’affaire Snowden, auquel l’épisode appartient, les organes d’information du public se sont taillé le beau rôle en lançant l’alerte, rapidement repris en écho par leurs confrères européens. Les faits remontent à l’époque Obama et ils étaient connus depuis juin 2013. Washington, les assume assez cyniquement, tout en éprouvant quelque gêne pour leurs effets collatéraux sur des nationaux étasuniens  »innocents » mais, pour leur malheur, au contact des cibles européennes. A l’époque, la filière danoise n’avait pas été suspectée. A vrai dire, l’embrouille n’est pas totalement tirée au clair. Copenhague, sommée de s’expliquer, ne pipe pas…

Ne pas être Américain ne devrait pas signifier être impunément dépouillé de tous ses droits, qui plus est à son insu. Le Quai l’a rappelé en termes choisis. Pourtant, c’est surtout la duplicité des officiels danois qui énerve : ‘’ Ce (l’espionnage politique) n’est pas acceptable entre alliés, encore moins entre alliés et partenaires européens’, a martelé E. Macron en marge d’un conseil des ministres franco-allemand. Angela Merkel a renchéri. Une enquête sera conduite, dont on se doute par avance qu’elle ne débouchera sur rien d’autre que le constat déprimant d’une lamentable servilité à l’égard de la politique des Etats Unis. Peut-être aussi, celui d’un brin d’Europhobie chez les Danois, le  »quelque chose de pourri » de la littérature anglaise. On retrouve là l’habituelle faille de conscience géopolitique qui plombe les destinées des Européens. Il y aura sûrement quelques mots échangés, mais fugaces et pas trop… puis rien d’autre. Car personne ne souhaite déclencher des cycles de rancune et de rétorsion au sein de la famille européenne divisée. Celle-ci tire déjà à hue et à dia. On marchera donc sur des œufs, de crainte – que Shakespeare me pardonne – d’en briser quelques uns et d’en faire un Hamlet.

* 31 mai – Retenez-moi ou Je m’en vais !

Voilà le message adressé aux dirigeants de la Cédéao. Ils étaient réunis au Ghana pour tirer les conséquences du deuxième coup d’État perpétré au Mali en moins d’un an. Plutôt que la relative sévérité manifestée, par ses pairs, au colonel Goïta, on retiendra ce ‘’Je’’ très monarchique d’Emmanuel Macron, prononcé à distance, par le truchement du Journal du dimanche. Tout va mal au Mali, c’est certain. Depuis la dernière réunion du G 5 consacrée à la ‘’résurrection’’ des Etats du Sahel dans le rôle qu’ils ont déserté au service de la paix civile, trois coups d’Etat et une régression des institutions étatiques quasi-générale laissent ‘’Je’’ (Jupiter) désarmé et furieux. ‘’Je’’ va-t-il rappeler la force Barkhane ? La colère de ‘’Je’’ constitue-t-elle le nouveau cap de la politique étrangère de la France en Afrique ?


Ce qui frappe au premier chef, c’est le pessimisme du maître des horloges diplomatiques. Le coup d’Etat dans le coup d’Etat à Bamako est ‘’inadmissible’’, cela va de soi. ‘’Il y a aujourd’hui cette  »tentation » au Mali ‘’ : il aura fallu huit ans pour constater la propension des populations à pencher plutôt du côté de leurs traditions culturelles et religieuses que du côté du sauveur blanc, qui débarque avec son arsenal et son mode de pensée exogène. Combien de temps faudra-t-il encore pour arriver à un constat ‘’à l’afghane’’ ? Alors qu’une défaite annoncée à Kaboul resterait dans les confins septentrionaux de l’Asie du Sud, ce qui est déjà grave, ‘’perdre le Sahel’’ serait par comparaison synonyme d’un basculement géopolitique bien plus dramatique : celui de l’ensemble sub-saharien, d’une cinquantaine d’Etats fragiles, d’un pôle démographique de l’ampleur du monde chinois. Le Maghreb, déjà affecté, n‘y résisterait sans doute pas. La rive nord de la Méditerranée deviendrait alors la ligne de front de l’Europe. Qui n’éprouverait pas un certain vertige devant une telle perspective ?

E. Macron ne s’y réfère qu’indirectement, à peine implicitement. Pourtant le déferlement jihadiste, favorisé par une préférence (illusoire) des populations pour la soumission pacifique à l’Islam politique, ne peut qu’alimenter sa crainte de voir la France partager une défaite majeure devant l’Histoire (et aussi devant l’électorat de la prochaine présidentielle). A l’évidence, le président français bluffe, quand il menace de retirer les 5100 militaires de Barkhane, quand bien même ce retrait est hautement recherché, mais dans des circonstances plus favorables. Comme toujours l’Histoire est traîtresse, même à l’égard de ‘’Je’’ Il n’existe pas de plan B honorable, pour l’heure. Pousser les feux de l’aide au développement et « investir massivement » dans un plan Marshall pour l’Afrique subsahélienne, l’idée n’est pas nouvelle ni très efficace sans gouvernance digne de ce nom. Elle sert surtout à mettre la trop fameuse (et inconsistante) ‘’communauté internationale’’ devant sa part de responsabilité… et de culpabilité. Souvenons-nous comme elle avait fui le Rwanda a l’heure du génocide ! Mettre la pression sur les prétoriens qui se déchirent à Bamako : tout le monde le fait, ça ne coûte rien et ça ne changera pas grand-chose non plus. Mettre au défi le G 5 d’opérer militairement sans ses appuis français : autant renoncer à tout plan B. Secouer les dirigeants de la CEDEAO : il faudra du temps pour qu’ils intègrent une vision géopolitique de la menace pesant sur leur région. Ils ne raisonnent pas en ces termes-là. Finalement, la cible imparable des critiques macroniennes ce sont les populations du Sahel elles-mêmes, lorsqu’il dénonce leur ‘’tentation’’ de céder aux islamistes radicaux et d’accepter une contagion à l’échelle continentale. C’est à la fois cyniquement réaliste et très inquiétant pour la suite du conflit. En clair : si les Africains tiennent à ‘’se suicider’’, qui sont les Français pour les en empêcher ? Ce type de propos, plutôt malheureux, fait écho à une autre ‘’tentation’’, du côté français, celle-là : désengager sa responsabilité en invoquant celle des autres, pour le cas où la situation sur le terrain passerait de ‘’mauvaise’’ à ‘’irrémédiable’’.

* 28 mai – Réconciliation millimétrée

En Afrique, la France navigue entre le hard power militaire face à son présent (la vague jihadiste qui progresse vers l’Atlantique et la Méditerranée) et le soft power auquel elle s’essaie aussi, pour soigner les plaies de son passé. Avec un certain succès, elle s’est ainsi prêtée, avec le Rwanda, à un exercice d’introspection et de dépassement de ses erreurs – et sans doute de ses fautes – à propos su génocide Tutsi de 1994.

Le scénario avait été conçu par le président rwandais, Paul Kagame. Lors d’une conférence de presse commune au palais présidentiel de Kigali, Emmanuel Macron a admis la « responsabilité accablante » de son pays dans ce drame humain, sans pour autant formuler les excuses attendues par beaucoup. Ceci marque, de façon positive, la fin d’un déni français qui entravait la marge d’action et de crédibilité de la politique africaine de Paris et reflétait une bonne dose d’archaïsme dans la façon dont celle-ci avait été conçue. Mais, loin d’être un ‘’coup de maître français », ces aveux effectués sans demande de pardon tracent un parcours borné et imposé par l’homme fort de Kigali. La France l’a négocié à l’initiative de celui-ci et c’est pour cette raison que Kagamé s’en dit pleinement satisfait. Il n’y aura eu aucune place pour l’improvisation ou pour la spontanéité des émotions : c’était un acte diplomatique longuement mûri. Et c’est pour cela que cette contrition bien millimétrée peut faire avancer les choses. Pour la même raison, Kigali va laisser Paris simuler en avoir pris l’initiative et avoir agi en totale souveraineté. Qu’importe !


« La France n’est pas complice, mais elle a un rôle », a déclaré le premier des Français, en reconnaissant ‘’ la part de souffrance infligée au peuple rwandais … pour avoir trop longtemps fait prévaloir le silence sur l’examen de vérité. » La reconnaissance de responsabilité est la seule démarche significative en droit, avec l’extinction de l’incrimination de complicité de crime contre l’humanité. Une fois effectuée, elle expose bien sûr à des demandes de réparation. On peut supposer que cet aspect des choses a été réglé auparavant, au cours du grand marchandage diplomatique, et que des engagements ont été pris pour que des demandes reconventionnelles n‘aillent pas trop loin et ne mettent pas en péril l’édifice de la réconciliation.


Les excuses non-prononcées n’y auraient pas changé grand-chose. On navigue là sur l’océan des sentiments et de la communication pure. C’est une perception des choses qui est cependant d’une importance majeure, pour le vécu des populations, à la fois du côté des victimes et de celui de l’Etat responsable. Ce sera plus facile de gérer toutes ces émotions et la suite des indignations populaires après s’être entendus entre gouvernements. Une certaine vigilance restera de mise à l’égard des médias, surtout ceux de sensibilité nationaliste (va-t-en-guerre ?), en France comme au Rwanda. Le thème du génocide est trop sensible pour que les expressions échappent à la tentation d’en faire une machine à scandale et un buzz.
En amont, une révision de la vision des actes passés a été rendue possible par les différents rapports d’historiens français et rwandais, qui ont préparé le terrain. Ces documents constituent typiquement un mode de cheminement du soft power, entre œuvre de justice et tractations non-violentes pré-diplomatiques. Ainsi, du côté français, le rapport Duclert a fourni la clé d’une sortie de contentieux en oblitérant le grave soupçon d’une complicité dans le génocide, pour y substituer le constat de « lourdes responsabilités » de la France. Les armées françaises ne sont donc plus spécifiquement montrées du doigt (et pourtant…) et tenues redevables des exactions commises. L’aboutissement de ce schéma d’ensemble va pouvoir être l’échange d’ambassadeurs et la reprise de la coopération bilatérale.


La solution trouvée est autrement plus intelligente que la polémique agressive et les mesures de représailles (hard power civil). Pour autant, une lecture angélique de cette normalisation des relations entre Paris et Kigali, en imaginant qu’elle procèderait de pieux sentiments, serait légèrement naïve, voire ridicule. Il est intéressant de noter que la France s’est fait entrainer dans un mode diplomatique plus moderne et plus réaliste que sa pratique habituelle, par un petit Etat du tiers-monde. Et qui plus est, par un gouvernement qui est loin d’être un modèle de l’Etat de droit et du respect des normes humanitaires internationales. 15 A, jeu égal !

* 25 mai. Piraterie en Baltique

Vous voyagez tranquille à bord d’un avion qui vous emmène, en villégiature, d’une capitale méditerranéenne à une capitale balte de l’Union européenne. Dernières minutes du voyage : la descente vient d’être entamée vers l’aéroport de Vilnius (Lituanie), lequel en principe vous accueillera dans dix minutes… Et bien non ! Un petit groupe d’Igor déclenche une agitation dans l’allée tribord de l’Airbus. Il repousse les hôtesses et éructe un mot slave qui doit vouloir dire ‘’bombe !’’. Les énergumènes sont violents et l’équipage doit encaisser des coups. Pour ajouter au pic d’angoisse soudain, un chasseur Mig 29 apparait à quelques mètres des hublots, côté bâbord. Votre avion vire au sud-est. Le commandant de bord bafouille des excuses confuses : ‘’atterrir à Minsk (c’est où, ça ?)… évacuer le bord … procéder à une fouille des bagages … se soumettre aux ordres des autorités biélorusses (Ah, c’est donc dans l’enclave stalinienne qu’on va être otage !) … délais et désagrément inévitables … Vous imaginez l’ambiance. Vous voilà victime d’un acte de piraterie, tel que défini par le droit international. Celui-ci vous autorise à pendre à un mât les pirates qui vous agressent, mais, dans la pratique, c’est assez difficile.

Vos bagages sont fouillés devant vous et projetés aux quatre coins du hall d’aéroport. Si, par malheur, il y avait eu une bombe cachée dans une valise, la totalité des passagers et des flics patibulaires regroupés autour des bagages aurait explosée en une boule de chaleur et lumière. Mais, aucune bombe, bien sûr, et d’ailleurs l’aéroport de Minsk, pressé de se débarrasser de vous, l’avait reconnu un peu trop tôt, alors que la fouille battait encore son plein. Alors, quoi ? Si : les Igor mettent la main au collet d’un jeune couple d’allure sympathique et emmènent ces deux passagers on ne saura jamais où. Lui est journaliste sur le web, elle, termine ses études supérieures. Ils sont biélorusses (les pauvres…), basés en Pologne, et pour leur malheur ils restent les sujets d’une dictature européenne caricaturale, qui détient, au sein du Continent, le monopole des exécutions capitales. Au quotidien, elle assassine ou fait disparaître comme ‘’terroriste’’ tout sujet coupable de s’être exprimé contre le gouvernement par la terreur d’Alexandre Loukachenko.

Sous la protection de V. Poutine, ce Big Brother est bien installé à Minsk, à quelques centaines de kilomètres de Paris. Qu’avons-nous fait pour aider à rétablir l’état de droit dans son sinistre royaume ? Les Biélorusses se sont dressés en masse – pacifiquement – contre leur dictateur, après qu’il a encore truqué la sixième élection présidentielle qui le maintien au pouvoir depuis trois décennies. En août 2020, le peuple de Minsk est entré en résistance et les militaires de Loukachenko écrasent désormais tout ce qui bouge, en fait, plus grand chose. Les opposants les plus repérables ont fui en Lituanie (où la direction politique du mouvement démocratique s’est repliée) ou en Pologne. Les rues de la capitale ont été ‘’nettoyées’’ et le tour semble venu d’opérer de la même façon, dans les sanctuaires des Etats voisins. D’où le recours à la piraterie.

Bruxelles, dont les sanctions ont été plutôt ponctuelles et symboliques contre ‘’l’Ogre de Minsk’’, sort de léthargie, à l’occasion du conseil européen en cours. L’occasion est trop belle de montrer que l’UE est un grand acteur : l’Etat-pirate sera puni d’une interdiction d’espace aérien européen. Comme personne, chez nous, ne veut aller à Minsk, mais que le trajet inverse est vital pour le ‘’Belarus’’ et que ça ne gênera pas trop Poutine, l’Europe a trouvé une réponse ferme et courageuse qui ne lui coûtera pas cher ! Pour autant, ce beau geste identitaire va-t-il œuvrer au retour de la démocratie ? Si même c’était le cas (chose non-évidente), Moscou ne le tolèrerait pas (chose certaine). Dans un passé pas si lointain, les services dits secrets occidentaux ont eux, aussi, procédé à des actes de piraterie aérienne. Souvenons-nous de l’affaire Ben Bella, relative aux dirigeants du FNL algérien en route pour Tunis et dont l’appareil fut détourné sur Alger par le SDECE, en 1956. Peut-être que les successeurs de notre organe d’Etat musclé pourraient opérer finement … cette fois, pour faire atterrir Loukachenko à La Haye, juste devant la porte de la Cour Pénale Internationale. Bingo, la Justice !

* 24 mai – A quand la bataille de l’Arctique?

Ce blog a précédemment traité des deux dérives qui compromettent les  fragiles équilibres naturels de l’Arctique : d’une part, l’exploitation économique, rendue possible par le réchauffement climatique, laquelle menace  l’écosystème fragile de la Région; D’autre part, la militarisation de ce continent et de ses eaux adjacentes (désormais libres l’été), qui dessine une aire de rivalités géopolitiques. Il est donc logique que le Conseil de l’Arctique, qui s’est tenu le 20 mai à Reykjavik, en Islande, a débouché sur une déclaration prônant la préservation de la paix et la lutte contre le réchauffement climatique. Dalida chanterait ‘’Paroles, paroles, paroles …’’ tant cette rhétorique pieuse n’a pour but que d’occulter les tensions et désaccords persistants entre membres de ce  Forum de coopération économique. Le Conseil a été désarmé, au fil des décennies par les convoitises et les rivalités d’Etats qui le traversent.

Ce forum intergouvernemental regroupe, depuis 1996, les pays riverains, nordiques, nord-américains et la Russie ainsi que des observateurs intéressés. Il n’avait pas été créé pour régler des questions géostratégiques. Pourtant, des relents de Guerre froide s’y manifestent. Faute de mieux, on y forge des ententes de façade qui ne sont qu’un tribut creux rendu aux grands principes sans lendemain. Antony Blinken, avec une franchise bien américaine, a dénoncé ‘’l’augmentation de certaines activités militaires dans l’Arctique ». Chacun aura reconnu l’empreinte lourde de la Russie, qui, de son côté, martèle que l’Arctique constitue pour elle ’’une zone d’influence légitime’’ et dénonce dans la foulée « l’offensive » occidentale dans la région’’.

A partir des 14 bases militaires qu’elle a construites ou modernisées, l’armée russe multiplie les gesticulations militaires, allant jusqu’à simuler des attaques aériennes contre les réseaux radar de l’OTAN et à effectuer des opérations aéroportées massives au-delà du cercle polaire. Il s’agit de démontrer sa capacité de projection stratégique dans des conditions climatiques extrêmes. En face, l’Alliance atlantique montre aussi les dents en augmentant la fréquence de ses manœuvres défensives. L’exercice « Trident Juncture » conduit en 2018, avait bénéficié d’une génération de forces d’ampleur inégalée, mobilisant 29 Etats membres rejoints par la Suède et par la Finlande. Moscou l’avait très mal pris. L’objectif à atteindre, de part et d’autre, serait désormais une invasion réalisable sous 48 heures.

Moscou contrôle de facto le passage du Nord-est, tant pour l’utilisation des brise-glace que sur le plan militaire. Les russes y ont introduit la flotte commerciale chinoise qui s’impose comme la plus grosse ‘’utilisatrice’’ et acquitte d’importantes redevances. L’expansionnisme russo-chinois se tourne désormais vers le passage du Nord-ouest, moins accessible du fait des milliers d’archipels qui barrent la navigation, mais néanmoins praticable l’été depuis, quelques années. Ces eaux et territoires canadiens restent isolés et très peu peuplés. Ceci constitue le maillon faible du dispositif de l’Alliance. Même avec l’appui des Etats Unis, ces territoires sont quasiment indéfendables. Ottawa en a pris conscience depuis une quinzaine d’années et s’efforce d’établir des ports défensifs en eaux profondes, au moins en certains points du passage, et d’y maintenir quelques effectifs humains, sous des latitudes invivables.

En fait, le dérèglement du climat – quatre fois plus rapide et plus important au pôle Nord qu’ailleurs sur le globe – crée un bouleversement géostratégique majeur doublé d’une aubaine économique. Avec la hausse des températures, la banquise d’été aura totalement disparu d’ici 2030, ouvrant des parcours maritimes bien plus court entre l’Europe à l’Asie : moins d’un mois au lieu d’un mois et demi par la route habituelle via le canal de Suez. De plus, le sous-sol de l’Arctique regorge de minerais exploitables : nickel, plomb, zinc, uranium, platine, terres rares, et il contiendrait 22 % des réserves mondiales d’hydrocarbures non encore découvertes. Voilà qui aiguise les appétits et pourrait justifier des différends sur la délimitation des zones économiques exclusives, voire des opérations d’appropriation comme le Chine en fait au-delà de sa mer adjacente !

La Russie compte bien faire quadrupler sur les quatre prochaines années son eldorado gazier du Pôle. Et accroître d’autant, également, le volume marchand en transit, pour une bonne part, en partenariat avec la Chine. Celle-ci lui fournira les capitaux et sera comme chez elle en matière de navigation. Le groupe français Total s’est associé à ce montage, non sans prendre des risques politiques à terme. En effet, depuis plusieurs années, Pékin s’impose progressivement en partenaire économique et scientifique dominant et affirme un intérêt jaloux pour l’eldorado situé à 1 400 km de ses côtes les plus proches . La Russie pourrait s’en inquiéter un jour. Une station scientifique chinoise a été construite au débouché du passage Nord-Est, sur l’archipel norvégien du Svalbard. Tous les pions sont en place pour un grand jeu de géopolitique polaire.