* 4 mai – L’Occident en gants de velours

Quelle définition donner aux ‘’menaces mondiales’’ ? La liste pourrait en être très longue, mais quand ce sont les acteurs du G 7 qui en fixent les items, on est bien en présence d’un agenda occidental. Pour le coup, les ministres des Affaires étrangères des principales démocraties se sont réunis en présentiel – une habitude qui s’était perdue avec le Covid – à Londres, afin de coordonner les répliques de leur camp. Les représentants de l’UE, de l’Australie et de la Nouvelle Zélande, de l’Inde, de la Corée du Sud ainsi que de l’Asean s’y sont joints en qualité d’invités. Les consultations préfigurent les débats que conduiront les chefs d’Etat et de gouvernement, dans ce même cadre du G 7, en juin.
Protéger les démocraties. Ce n‘est plus un trait d’alarmisme malsain, mais bien une nécessité, tant les attaques et autres tentatives de déstabilisation politique se multiplient, venant de l’Est et du Sud. L’Etat de droit dépérit depuis longtemps, mais la société mondiale établie sur des règles édictées, admises et respectées, paraît-elle aussi bloquée, voire en danger. Les agressions-surprises par voie des mercenaires, les annexions territoriales, les expulsions de populations sont redevenues monnaie courante, sans doute plus encore que dans les années 1930. Chine, Libye, Ethiopie, Turquie et Russie sont bien sûr à l’ordre du jour des échanges. On ne les pointera pas forcément du doigt, au risque de les braquer, mais elles se reconnaîtront. Les chefs des diplomaties prendront mois de gants pour évoquer l’Iran, la Corée du Nord, la Somalie, la Syrie, le Sahel ou la Birmanie où sont à l’œuvre des régimes tueurs ou desperados.

Antony Blinken a marqué son souci de voir rétabli un « ordre international fondé sur des règles », pour sauver la paix mais aussi pour faire face aux défis globaux allant du dérèglement climatique à la relance économique post-pandémie. Au sein du club des riches, les campagnes de vaccination progressent vers une forme d’immunité collective, alors que, dans le Sud, d’autres pays affrontent des résurgences catastrophiques de la maladie Covid 19. Ce fossé béant face à la contagion devra être comblé pour parvenir à une sortie globale du cycle pandémique. Les ‘’7’’ devront contribuer à un dispositif mondial autour du programme Covax (accès universel aux vaccins) et d’aides matérielles au cas par cas, comme celles pratiquées pour l’Inde. Concernant le dérèglement climatique, enfin, le Royaume Uni veut démontrer que sa sortie de l’Europe ne handicape pas sa diplomatie et il cherche à maximiser les contributions annoncées par les pays riches e accueillant à Glasgow, en novembre, le sommet de la COP26.


Bonne chance, le G 7 ! Mais vous n’avez pas de mandat pour dénouer le désordre mondial. Ceci n’interdit pas d’afficher de l’exemplarité avec un zest d’intelligence et même d’audace. Renouveler l’image plutôt trouble de l’Occident dans ce monde où aucun autre acteur n’apparaît, non plus, ‘’sans tache ni reproche’’: quel défi exaltant !

* 30 avril – Les droits des desperados

Sept anciens militants de l’extrême gauche armée italienne, réfugiés à Paris, dont plusieurs ex-membres des ex-Brigades rouges condamnés pour des actes de terrorisme dans les années 1970-80, ont été interpellés sur requête de la justice italienne. Ils avaient tous été condamnés, en Italie, pour leur implication – directe ou non -dans des attentats meurtriers contre des personnalités de l’arène politique, des milieux d’affaires ou de la police. Ces exilés sous statut de réfugiés (défini par le droit international, dans la Convention de Genève) ont néanmoins été accueillis en France, en vertu de décisions prises par plusieurs présidences successives. La ‘’doctrine Mitterrand’’ édictée à l’époque stipulait ainsi que l’asile leur serait garanti en France, en échange de leur renoncement à la violence, pourvu qu’elles ne se soient pas rendues coupables de crimes de sang. Ce fut le cas. On peut trouver ces décisions contestables voire choquantes mais elles ont été prises en connaissance de cause et engagent la crédibilité de la République. Ces réfugiés politiques vont pourtant être privés de la protection internationale qui leur avait été accordée, il y a quatre ou cinq décennies. Ils seront extradés vers le pays qu’ils ont combattu et qui veut les punir.

Il y a une lecture politique : pourquoi poursuivre ces personnes âgées et rangées, ne se cachant pas et ne présentant plus de dangerosité, plus de quarante ans après leurs actes ? Ne serait-ce pas pour faire un ‘’coup électoral’’ et parodier un succès anti-terroriste par confusion avec l’actualité terrible du jihadisme, sans rapport aucun avec la révolte éteinte que ces acteurs ont jadis incarnée ? Une autre lecture est juridique : les dépouiller de leurs droits et les livrer, en l’absence de nouveau crime de leur part depuis leur mise sous protection par la France, constitue une violation du droit d’asile et de la parole donnée par l’Etat. La décision a été prise par Emmanuel Macron lui-même et non par la Justice, ce qui suscite l’impression que le Droit et la Justice cèdent, une fois de plus, aux caprices de l’Exécutif. Montesquieu est effaré d’un tel déni de l’Esprit des Lois.

En 1985, l’Italie sortait à peine d’une décennie de violence politique extrême : plus de 12 600 attentats avaient provoqué la mort de 362 victimes, entre 1969 et 1980. Ce chaos était l’oeuvre de groupuscules d’extrême gauche plus ou moins organisés mais aussi de groupes d’extrême droite. Ces derniers bénéficiaient de complicités au sein de l’appareil d’Etat (notamment pour l’attentat de la gare de Bologne, en 1980, qui a fait 85 morts) et ne semblent pas poursuivis avec autant de rigueur. La plus grande urgence allait alors à un retour à la paix civile. La ‘’mise sous couvercle’’ en France des militants italiens de gauche les plus radicaux s’est opérée dans les années 1980, par consentement tacite entre les deux pays. Par la suite, aucune demande d’extradition n’a été adressée à la France, du moins avant le début du siècle. Plus récemment, une divergence s’est fait jour entre Paris et Rome, l’Italie s’éloignant de son pragmatisme initial pour adopter une posture plus nationaliste et plus revendicative. L’humeur du moment ignore généralement l’Histoire et les racines anciennes des problèmes. C’est le court-termisme, encore synonyme d’électoralisme à courte vue. Frustrer l’opinion italienne de son désir de sanction n’est pas une option réjouissante. Mais se renier et répudier le Droit n’est pas plus glorieux.

* 29 avril – L’Inde dévorée par le Covid-19

L’Inde est le premier producteur de vaccins au monde, mais elle souffre néanmoins d’une pénurie de vaccins ; Elle s’est dotée d’excellents médecins et hôpitaux, mais ne compte qu’un praticien pour 10 000 habitants et même pour 20 000 habitants, dans les régions défavorisées. La moitié de la population reste très pauvre et désarmée face à la pandémie. Aussi, le virus Covid 19 y a fait d’énormes dégâts humains. Symbole de la gravité de la crise sanitaire, les autorités ont dû libérer de l’espace dans des parcs et même dans les rues pour y dresser des bûchers, les crématoriums ne suffisant plus à la tâche.
Au moins, deux états de l’Union sont particulièrement affectés par la diffusion du variant B.1.617 dit  »indien » : le Bengale-Occidental (est) et le Maharashtra (centre-ouest), tandis que beaucoup d’autres, mal pourvus en dispositifs épidémiologiques, restent dans le flou. À l’extérieur, le génome  »indien » a été identifié dans une vingtaine de pays ou régions, notamment à Singapour, en Guadeloupe, à Saint-Martin, en Nouvelle-Zélande, au Nigeria, mais également en Australie, en Corée du sud, Turquie, au Royaume-Uni, en Irlande, en Belgique, aux États-Unis, en Allemagne, en Suisse, en Italie et en Espagne.


On ignore encore les conséquences exactes de la quinzaine de mutations qu’il incorpore. La mutation E484K serait associée à une diminution de l’activité neutralisante des anticorps et donc à un échappement immunitaire. La mutation E484Q correspondrait à une réduction, d’un facteur dix, du pouvoir neutralisant des anticorps. La mutation 681H. modifierait le comportement du virus et provoquerait une augmentation de son infectiosité. Enfin, la mutation L452R, également présente dans d’autres variants, affaiblirait la neutralisation du virus par le plasma des sujets convalescents.
Mais la flambée actuelle du nombre de cas en Inde ne résulterait pas du seul variant B.1.617. Elle serait – aussi ou surtout – la conséquence de grands rassemblements avec abandon ou relâchement des mesures, les deux facteurs pouvant se combiner. Le virus n’a pas une contagiosité hors-norme, par rapport à d’autres variants et il semble avoir circulé longtemps à bas bruit avant de devenir virulent. Il pourrait donc être moins problématique que d’autres variants préoccupants, comme ceux initialement identifiés en Afrique du Sud et au Brésil. Des études poussées restent nécessaires.

L’Inde fait face à une explosion de cas, dépassant des seuils jamais atteints, avec 360 000 nouvelles contaminations recensées hier. Près de 6 millions de nouveaux cas se sont ajoutés pendant ce seul mois d’avril. Le nombre de morts du Covid-19 dans le pays a dépassé les 200 000, avec plus de 3 200 décès signalés en vingt-quatre heures, selon les données officielles. Près de 6 millions de nouveaux cas ont été recensés pendant le mois d’avril. De nombreux experts estiment que le véritable bilan est plus lourd. De nombreux experts estiment que le véritable bilan est encore plus élevé. Le pays a jusqu’à présent administré 150 millions de vaccins. Le programme sera bientôt étendu à toute la population adulte ( 600 millions de personnes supplémentaires). De nombreux Etats signalent toutefois que leurs stocks de vaccins sont insuffisants, notamment concernant les groupes vulnérables. Discrètement, le gouvernement de New Dehli appelle au secours.

Les premières cargaisons britanniques de ventilateurs médicaux et de concentrateurs d’oxygène sont parvenues à New Dehli, mais ces 600 unités sont loin d’être à l’échelle des besoins. La France lance aussi son opération de solidarité : huit unités de production d’oxygène médical par générateur, de conteneurs d’oxygène liquéfié permettant d’alimenter en oxygène médical jusqu’à 10 000 patients sur une journée, ainsi que du matériel médical spécialisé afin de rendre autonome en oxygène un hôpital indien pendant une dizaine d’années. Après un refus initial de partager leurs réserves de substances vaccinales, les Etats-Unis ont décidé une livraison de composants biologiques, de tests et d’équipements de protection. Quant à l’L’Union européenne, elle a promis de fournir une contribution, via son Mécanisme européen de protection civile.
L’occasion se présente de prouver que la solidarité humaine n’est pas un vain mot dans notre système international privé d’âme. Mais mimer l’aide serait tromper le peuple indien. Il faut à l’Inde une aide désintéressée et d’ampleur exceptionnelle.

* 26 avril – Cuba dans sa gangue

Raul Castro a quitté le pouvoir, à l’issue du 8e congrès du Parti communiste cubain. Une page se tourne, celle du leadership idéologique sur la gauche ‘’révolutionnaire’’ en Amérique latine et de l’époque où l’île symbolisait une résistance – totalitaire mais ‘’héroïque’’ – à l’isolement et à la persécution que les Etats-Unis lui faisaient subir. Soixante ans, jour pour jour, après la proclamation par Fidel Castro de la révolution, Raul Castro passe le relais à la tête du PCC, l’appareil central du pouvoir, à Miguel Diaz-Canel, l’actuel président de la République. Raul, le patron historique de l’Armée jusqu’en 2008, avait succédé à son frère en tant que président jusqu’en 2018, tout en détenant le pouvoir suprême en tant que premier secrétaire du parti depuis 2011. L’intermède ‘’Raul’’ a-t-il amorcé une transition que le changement de génération devrait amplifier ou, au contraire, Raul Castro va-t-il continuer, pour quelques temps encore, à tirer les ficelles du pouvoir en coulisse ?

Difficile à dire, s’agissant d’une succession dictée par la disparition de la génération des guérilleros de la Sierra Maestra et non pas par une volonté de renouveau explicitement exprimée. Ces vieux révolutionnaires qui ont renversé la dictature Batista en 1959, n’ont jamais cédé le pouvoir. Ils ne laissent pas d’autre testament que  »la continuité de l’ordre socialiste’’, à laquelle la population n’est plus, elle, autant acquise qu’avant, tant la vie quotidienne, le discours politique poussiéreux et les archaïsmes de la gouvernance la frustrent et la lassent.

Avec Miguel Diaz-Canel, la relève semble assurée dans la continuité. À 60 ans, ce ‘’jeunot’’, diplômé d’ingénierie, a patiemment gravi les échelons au sein du PCC avant d’être désigné président par Raúl Castro, en 2018. C’est, dit-on, ‘’le seul survivant’’ des purges destinées à mettre à l’écart les cadres de sa génération. De ce point de vue, le parallèle chinois est tentant avec la curieuse filiation de Deng Xiaoping à Li Peng. Diaz-Canel n‘a d’ailleurs pas manqué d’évoquer ‘’l’autorité du Père’’ : ‘’ Le camarade Raul conduira les décisions pour le présent et l’avenir de la Nation’ ’ou encore : ‘’l’homme ne peut se contenter de pain : il a besoin d’honneur’’, ce qui avait mis en rage nombre de ses compatriotes, exaspérés par les pénuries. De fait, l’île est exsangue économiquement après avoir perdu son approvisionnement énergétique depuis le Venezuela et du fait du durcissement des sanctions – un vrai blocus – par Donald Trump. En plus, la crise du Covid-19 la prive des recettes du tourisme qui constituent sa rente principale. Le PIB a chuté de 11 % l’an dernier. Qui pourrait encore sauver Cuba ? La Chine ? Sa contribution se place sur un plan commercial et elle ne dispense aucune faveur, quand bien même son modèle économique ‘’socialiste de marché’’ intéresse La Havane. La seule hypothèse de salut viendrait d’un changement radical d’attitude à son égard de la part de l’administration Biden. Ce serait un coup magistral mais pour le jouer, il faudrait que soit dépassée la féroce querelle partisane qui divise les Américains sur Cuba… et aussi que les dirigeants de l’Ile manifestent des dispositions à s’extraire de la gangue mentale dans laquelle ils se sont enfermés.

* 23 avril – Un long feuilleton slave, sans issue claire

La fermeté paie-t-elle en géopolitique ? En évitant une réponse trop standard, le retournement d’attitude de Vladimir Poutine sur l’Ukraine pointerait plutôt l’affirmative, étant entendu qu’un geste tactique ne marque qu’un temps court; que l’économie a généralement sa part dans les (brefs) accès de bon sens des autocrates et que ceux-ci ne sont sensibles à la fermeté de l’adversaire que lorsqu’ils disposent eux-mêmes de qualités de pragmatisme et de discernement. Ce n’est pas toujours le cas.

Moscou vient d’annoncer, le 22 avril 2021, le retrait de ses quelque 100.000 soldats massés sur les frontières de l’Ukraine et en Crimée annexée. Sans doute, une proportion de mercenaires infiltrés restera au Donbass, mais pour un travail de sape patient, pas pour une invasion frontale. Mieux encore, V. Poutine se dit prêt à recevoir à Moscou « à n’importe quel moment » le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, pour parler des hostilités avec son voisin occidental. Certes, la mention ‘’à Moscou’’, laisse présager d’un environnement pressurant le jeune homologue de Poutine, mais l’ouverture correspond à la demande faite par celui-ci et la publicité accompagnant un tel évènement empêcherait le Kremlin d’aller trop loin dans l’intimidation. L’autocrate russe tient – ce n’est pas étonnant – à conserver la face et à rester maître du jeu, du moins aux yeux de ses compatriotes. Il  prétend ainsi que Kiev est ‘’l’agresseur’’ qui chercherait à ‘’détruire’’ ses relations avec Moscou (sans doute une allusion oblique aux velléités ukrainiennes de candidater à l’OTAN et à l’UE). Il renvoie également l’Ukraine à ses responsabilités à l’égard des séparatistes de Donetsk et Louhansk, ce qui, pour une part, tient la route. Personne n’imagine non plus  qu’il songe un instant à ‘’rendre la Crimée », ce qui scellerait pour lui une Bérézina. Au contraire, depuis la presqu’île, il maintient un dispositif d’entrave à la navigation des navires d’Etat étrangers, bloquant l’accès au détroit de Kertch qui sépare lla Mer Noire de la Mer d’Azov. Il s’agit d’une vraie menace pour les ports et le commerce du Sud-est de l’Ukraine. Mais ses ‘’lignes rouges’’ de Poutine sont bien connues et, quand il somme les Occidentaux de les respecter, le vrai message – que n’ont pas capté les médias – est qu’il s’apprête à bouger, mais ne se résignera pas à perdre.

L’Otan a pris note de l’annonce de ce retrait et appelle logiquement à la vigilance. En tout cas, les sanctions ont mordu. Celles de l’Europe – surtout centrées sur le sort de Navalny – ont été utiles, mais le relais pris par l’administration Biden a été plus puissant. La Russie est mal en point : malgré son bon vaccin, qu’elle peine à produire en quantité, le COVID y fait discrètement des ravages. Ses interventions militaires en Europe, en Afrique et au Moyen Orient saignent ses moyens financiers. La Biélorussie, en pleine révolte, est un autre virus, politique, à sa porte. Les recettes tirées des hydrocarbures ne porteront plus longtemps son économie (et elle n’a pas de plan B). La popularité de son tsar vieillissant baisse inexorablement, en même temps qu’augmente le mal-être de la vie quotidienne des Russes, etc.

C’est donc une longue série à rebondissements à laquelle il faut se préparer, dans une mise en scène somme toute assez classique. Mais ça pourrait quand même mal tourner…

* 22 avril – Perdre ou réparer la boule

America ‘s back ! La mobilisation internationale contre le dérèglement climatique est relancée, sous l’étendard de l’administration Biden. Oublié le grand ‘’trou noir’’ laissé par le mandat Trump, Washington fait un impressionnant come back dans l’accord de Paris en ambitionnant même d’en être le fer de lance. John Kerry, a battu le rappel des Européens, à Bruxelles (UE), et donné le signal d’une coopération renforcée pour fixer des objectifs plus ambitieux aux réductions des émissions de GES = dans le monde = d’ici 2030. ‘’Je viens renouveler le dialogue … à propos de notre coopération sur le climat, qui avait été extraordinaire dans la préparation de (l’accord de) Paris’’. Excuses pour la défaillance passée de l’Amérique et reprise de leadership : l’Amérique réapparaît en cœur verdoyant de l’écologie globale ! Si l’on y regardait de plus près, notamment la puissance des lobbies des énergies fossiles et le consumérisme vorace de l’’’American way of life’’, on n’en attendrait pas de grands miracles, tout en se félicitant de ce renfort tardif à la cause climatique venant de la première économie du monde.


Toujours est-il que Washington entend rajouter une couche aux acquis de l’accord COP 21, signé à Paris en 2015. Un sommet de deux jours en visio-conférence se tient à son initiative, pour consolider le processus. Limiter le réchauffement planétaire à moins de 2 C n’est plus qu’un slogan chimérique, au train où s’accumulent les émissions et les catastrophes climatiques. Il faudra hélas se résigner à ce que les progrès réalisés restent très en deçà des engagements pris. Il n’empêche que les Occidentaux veulent croire de nouvelles avancées possibles, à l’horizon de la COP 26 de novembre à Glasgow. Par rapport à la référence de 1990, l’UE s’est engagée, en décembre 2020, à relever son objectif de réduction de CO2 à 55 % ou plus, d’ici à 2030, dans l’espoir d’atteindre la neutralité carbone en 2050. Les Etats-Unis devraient bientôt annoncer des engagements à la mesure du rôle de premier plan qu’ils s’octroient dans la diplomatie verte et aussi, de leur responsabilité de premier pollueur mondial, avec la Chine.


John Kerry a réussi à se faire entendre des dirigeants chinois et russes, qui participeront au e-sommet, parmi les quarante chefs d’Etat et de gouvernement invités. Ce n’était pas gagné d’avance, tant sont nombreux et graves les motifs de raidissement et de confrontation entre les trois poids lourds du G5 du Conseil de Sécurité. Parviendra-t-on à faire de l’enjeu climatique une exception dans l’agenda ‘’hystérique’’ des relations internationales ? L’année s’annonce catastrophique en termes d’émissions de GES, mais aucune puissance ne prétend plus y être indifférente ou étrangère. Avec les yeux de Candide, on se prendrait à imaginer qu’une nouvelle forme de détente – certes, limitée aux grands enjeux partagés – va inculquer un brin de bon sens à ce monde en folie. Qu’en dites-vous ?

* 17 avril – L’Ennemi, une notion  »tendance » ?

L’époque est révolue où la France se sentait sans rival. Aujourd’hui, des groupes djihadistes la voient en cible prioritaire et des Etats cherchent à l’affaiblir. La période de grâce s’est achevée au début des années 2000, dans la suite des attentats du 11 septembre 2001, à New-York et à Washington, puis lorsque AQMI (Al-Qaida au Maghreb islamique) l’a désignée en ennemi des croyants. Aujourd’hui, les forces françaises sont engagées au Sahel comme au Levant, Selon ses stratèges : ‘’ne pas se préparer à un conflit, c’est être (mangé) au menu de ceux qui nous veulent du mal’’. Lucidité oblige, la notion d’ennemi serait elle de retour ?


Dans un contexte international chaotique et imprévisible, où le fait guerrier redevient une culture planétaire, les armées se préparent, ces dernières années, à affronter des conflits de haute intensité – ceux qu’on n‘imaginait plus – qu’ils soient symétriques (entre armées), asymétrique (terroristes ou partisans) ou encore qu’ils combinent ces deux composantes (conflits civils à ramifications internationales). L’OTAN, aussi, planche sur les ‘’guerres du futur’’ dont on sait qu’elles sont déjà engagées – bien qu’à faible intensité – et qu’elles seront hybrides (cyber, financières, par recours aux sanctions économiques ou au blocus, aux moyens d’influence, d’espionnage, etc.). Mais la guerre se gère à distance et sa réalité n’est pas donc évidente pour tous.

Il y a quelques mois, le général Lecointre, CEMA, a présenté une formulation ‘’conventionnelle’’ de la dissuasion à la française :  »faire comprendre à nos ennemis qu’ils ne sont pas à l’abri de ripostes, s’ils nous agressent et pour cela déployer des moyens de lutte de haute intensité’’. De fait, sans se départir de sa doctrine stratégique, la France se prépare en priorité à des formes de confrontation interétatiques dans la dimension navale (accrochages avec la Turquie, la Chine, l’Iran) comme dans ses opérations terrestres outre-mer. Elle est concernée en premier lieu par la sécurité du Vieux Continent face à la menace russe – une partie au bord du gouffre se joue en Ukraine -, mais aussi par le Moyen-Orient, le Maghreb et le Sahel. La défense des départements et territoires d’outre-mer pourrait de même prendre un tour conflictuel. Comment garantir souveraineté et libre navigation, face à des dénis d’accès ? Ce sont aussi toutes ces zones interdites de survol ou d’approche installant des vides de réaction en cas d’agression car ils mettent l’attaquant hors de portée des capacités de réplique des pays frappés.


L’identification de l’adversaire s’impose dans les préparatifs opérationnels, mais on ne nomme jamais ouvertement les pays avec lesquels des affrontements risquent de se produire. En Occident, la guerre charrie un lourd relent d’immoralité, même pour qui y est confronté contre sa volonté. Bien sûr, il serait indécent d’oublier que c’est un phénomène horrible – comme l’est la pandémie – mais de-là à renoncer à se défendre… Tout devrait toujours être fait pour que personne ne se proclame l’ennemi de quiconque, même au prix d’un déni cognitif. Ainsi, la Turquie est une alliée dans l’OTAN, donc mieux vaut se méfier d’Erdogan que de son pays. La Russie est appelée à s’intégrer ‘’un jour’’ dans l’architecture de sécurité européenne (un objectif souhaitable), alors ménageons – verbalement – V Poutine… tout en s’en méfiant. On n’empêchera pas hélas que la France et l’Alliance soient catégorisées publiquement comme des ennemies et parfois même comme ‘’terroristes’’ (sic). L’URSS de Brejnev craignait l’OTAN et percevait un avantage à une détente avec l’Occident. Par contraste, la Russie de Poutine juge possible l’effondrement de l’Occident et se montre nettement plus agressive. Cette posture flatte les opinions revanchardes qui servent de légitimité au Tsar comme dans d’autres autocraties populistes. Elle stimule la mobilisation guerrière des populations et la fuite en avant générale.


La frontière entre l’ennemi et l’adversaire est bien mince. Moscou a procédé à des annexions de territoires, par la force, en Europe, mène des cyberattaques en grand nombre, assassine des opposants sur le sol européen, soumet la Biélorussie, encercle le flanc sud de l’Europe depuis la Libye, l’Afrique noire et le littoral syrien, etc. Est-ce suffisant pour être perçue en ennemie, dans le sens inexorable et ancien du terme ? Tant que des règles de comportement cohérentes et constantes perdurent – même si elles sont criminelles – il vaut mieux s’en tenir à la notion d’ ‘’adversaire stratégique’’, laquelle ménage la possibilité de dialoguer et d’agir de concert dans quelques secteurs d’intérêts communs majeurs. Cette approche réaliste et peu enthousiasmante au plan des valeurs serait aussi adaptable à l’hégémonisme chinois, si la nécessité d’un durcissement s’imposait. De même avec la Turquie, dont on peut espérer que le gouvernement sortira, de lui-même, de son aventurisme paradoxal. Mais quand les  »rivaux stratégiques » se coalisent et jouet la surenchère, ne faut-il pas avertir les populations, déjà saturées de mauvaises nouvelles, que la Paix, elle aussi, est fragile ?

* 16 avril – Fraternité des frères musulmans

L’ambassade de France à Islamabad recommande – elle n’a pas le pouvoir d’ordonner – aux Français présents au Pakistan de quitter temporairement le pays, en raison de  »menaces sérieuses’’ pesant sur les intérêts français. L’alerte fait suite à de violentes manifestations anti-françaises au cours de la semaine, notamment à Lahore.
Depuis l’automne, les partisans du Tehreek-e-Labbaik Pakistan (TLP), un parti islamiste proche des frères musulmans, réclament avec fureur l’expulsion de l’ambassadeur de France. Non qu’ils en veuillent personnellement à ce personnage qui n’est qu’un simple agent d’exécution de la diplomatie française, mais il représente à leurs yeux un symbole du  »laïcisme » français, qu’ils exècrent. La cible réelle est bien Emmanuel Macron, du fait de ses propos au lendemain de la décapitation de l’enseignant Samuel Paty, à Conflans Sainte Honorine. Depuis plusieurs mois, les manifestants se heurtent brutalement à la police au sein de laquelle ont été tués deux agents. Leur leader, Saad Rizvi, a été arrêté après avoir appelé à une nouvelle marche contre la France. Pour le faire libérer, le TLP a alors tenté de bloquer les plus grandes villes du pays, Lahore (Est) et Karachi (Sud), ainsi que la capitale Islamabad. Il lui serait hasardeux d’appeler directement à des attentats contre le pays de la ‘’liberté de blasphémer’’, liberté à laquelle son président a dit qu’il ne renoncera pas. Mais l’idée figure, implicitement, dans son message comme dans sa culture de l’assassinat et du lynchage. Fin octobre, Imran Khan, le premier ministre pakistanais, avait accusé Emmanuel Macron d’’’attaquer l’islam. Arif Alvi, le président, s’en est pris à son homologue français à propos du projet de loi sur le séparatisme, qui, selon lui, porte atteinte aux musulmans. La ministre pakistanaise des Droits de l’Homme, Shireen Mazari, a quant à elle affirmé que ‘’Macron fait aux musulmans ce que les nazis infligeaient aux juif’’. C’est dire le ton chaleureux des relations officielles !

Constat désagréable à entendre : la France fait figure d’ennemie traditionnelle des Frères musulmans. Elle est l’incarnation vivante de la laïcité, synonyme de tout ce que l’islam politique rejette et veut détruire. La haïr est la recette parfaite pour doper les militants de l’Islam politique. L’histoire de cette animosité remonte à 1939, lorsque Hassan al-Banna, le guide fondateur de la mouvance frériste, a appelé à la vengeance contre les ‘’honteuses positions’’ françaises sur la Syrie, sur la question marocaine et le dahir berbère. Il prophétisait que le bassin méditerranéen tout entier redeviendrait un jour aux frères et à l’Islam. Depuis, les Frères musulmans trouvent systématiquement un motif ou un autre pour s’attaquer à la France. Pour les Frères, le Pays de Voltaire tient le rang de seconde tête de Turc, après Israël. Depuis la promulgation de la loi de mars 2004, qui encadre le port de signes religieux ostensibles dans les établissement scolaires, la fureur des frères ne s’est jamais calmée. Affaires du voile, caricatures de Mahomet, burkini, positions françaises au sujet de la Syrie, de la Libye, du Kurdistan, de la Méditerranée orientale, de la Grèce, de l’Arménie, du Sahel, etc., ils font feu de tout bois. Cette agressivité n’est pas représentative des sentiments des musulmans du monde – dont beaucoup sont attachés aux libertés et à la modernité – mais elle alimente l’Islam politique, au sein duquel, curieusement, se regroupent des combattants tant sunnites que chiites. Le ‘’croissant islamiste’’ où s’exerce leur emprise relie symboliquement l’Indonésie au Maroc, en passant par la Malaisie, le Pakistan, l’Afghanistan, l’Iran, le Qatar, la Turquie, la Libye, la Tunisie et l’Algérie. Il est impossible d’en repérer tous les centres actifs.


En 2014, les Émirats arabes unis ont a classé les Frères musulmans en mouvance terroriste. Les Saoudiens ont suivi en 2020 et ils cherchent désormais à se désengager de leur prosélytisme politique à l’étranger, sans parvenir à se défaire de la radicalité de leur wahhabisme ou salafisme. En décembre 2019, un sommet ‘’anti-saoudien’’ à Kuala Lumpur s’est fixé l’échéance de 2024 – centenaire de la chute du califat ottoman – pour rétablir le mode dynastique de l’Islam d’antan. A cette occasion, Mohamad Mahatir, le premier ministre malaisien, a invité les croyants à ‘’tuer des millions de Français’’.
La Turquie de R.T. Erdogan est – on l’aura deviné – le principal pilier et le moteur de cette stratégie expansionniste. Erdogan ambitionne d’émerger en nouveau calife unificateur et guide suprême de l’Islam (ou du moins, de l’islamisme). Son pays s’est doté, contre l’Europe, du levier de contrôle très sensible actionnant les flux de réfugiés, à la fois à l’Est (Mer Egée) et au Sud (Libye). Il dispose ainsi d’un outil de chantage majeur sur l’Europe. A la suite de l’assassinat de Samuel Paty, la Turquie a attisé les flammes de cette vaste mouvance frériste contre le président Macron. Parmi les porte-paroles les plus déterminés de cette francophobie idéologique, on pourrait citer certains députés islamistes marocains, des politiques qataris, koweïtiens et jordaniens ainsi que les nombreux mouvements anti-chrétiens du Bangladesh, du Bihar indien et du Pakistan,. On voit actuellement les correspondants du réseau turc au Pakistan à la manœuvre sur le thème, oh combien porteur, du blasphème.

* 14 avril – Saucissonner l’adversité stratégique

Relever les défis un par un, selon leur degré d’urgence. Après trois mois passés à la Maison Blanche, le président Biden ne peut guère douter être soumis à des tests. En sus de ceux inhérents à l’instabilité et l’imprévisibilité du système international, il doit éviter les chausse-trappes que lui tendent des grands et moyens acteurs du camp anti-démocratique (ou anti-occidental, ce qui est quasi-synonyme). Poutine, Xi Jinping, Erdogan et les centrales jihadistes l’attendent au tournant : c’est un fait et le chemin est truffé de mines. Un peu dans la précipitation, il vient de réajuster, tout en la confirmant, la retraite de ses troupes d’Afghanistan. Curieux choix que celui de la date : le 11 septembre comme échéance, ce qui revient à caler l’admission d’une défaite sur l’anniversaire du désastre subi y a vingt ans. La dure réalité est qu’il n’y a plus rien d’utile à escompter de cette présence militaire étrangère, vomie par la population. Entre parenthèse, c’est un redoutable signal pour la France au Sahel (et au-delà), qui s’est piégée de façon très comparable et doit fait face aux mêmes ennemis.


Une fois soldée la Bérézina dans le bourbier afghan, Washington ne tarde pas à ‘’engager’’ ceux de ses adversaires avec qui des tractations sont encore possibles. En-haut de la liste figure Vladimir Poutine. L’autocrate ‘’tueur’’ (selon les dires récents de Biden) a ainsi reçu un appel de sa part et, pas trop vexé de sa qualité d’assassin, a dit bien vouloir se prêter au jeu des tractations entre ‘’grands’’, un statut essentiel pour son aura nationale. Prêts à se parler pour le bien de « la sécurité mondiale »- un concept plus policier que celui de ‘’stabilité internationale ‘’ ou de ‘’paix mondiale’’- les deux hommes d’Etat ont commencé à discuter de la situation en Ukraine, alors que le regain des échauffourées et la concentration de forces russes à la frontière font redouter une relance de la guerre au Donbass.
Joe Biden a proposé à son interlocuteur-adversaire de tenir, au cours des prochains mois, une rencontre au sommet dans un pays tiers. L’espoir serait de passer de la nouvelle guerre froide, bien engagée, à une ‘’relation stable et prévisible entre les deux puissances ». Pas un partenariat, donc, mais une détente. Poutine doit encore confirmer, mais la seule perspective d’une redéfinition des relations russo-américaines a de quoi donner la migraine au troisième larron : la Chine de Xi Jinping. Les relations entre Moscou et Washington sont aujourd’hui minées par des confrontations sectorielles autour de l’Ukraine, de la Syrie, des ingérences électorales, de la cyber guerre, du développement d’armes nouvelles, d’opérations d’espionnage et d’autres mauvais procédés. Contenir ces animosités au sein d’un tout ‘’gérable’’ ferait beaucoup pour dissiper le cauchemar stratégique que constituerait une alliance sino-russe ferme et solide, face au camp occidental.

* 12 avril – Barbichette nucléaire

Le monde de la prolifération et des armes de destruction massive ne connait ni la transparence ni la négociation de bonne foi. Face au risque – avéré ou non – de l’emploi des technologies de double-usage (de recherche scientifique ou d’attaque de grande intensité), la règle reste la ruse et le recours aux sanctions. Parmi les installations suspectes observées avec attention, celle de centrifugation de l’uranium, à Natanz en Iran, est assurément l’un des sites les plus critiques de la planète. Demeuré secret pendant de longues années, il s’est extrait, étape après étape, des contrôles exercés par l’AIEA et ses inspecteurs. Sa production d’uranium enrichi à 20 % et plus dépasse de loin le seuil destiné à un usage civil, sans avoir encore atteint celui autorisant la production de combustible fissile militaire, en clair : de bombes A. Mais on s’en rapproche.


Il y a quelques années, un virus ‘’patient’’, distribué sur des clés USB hors-circuit verrouillé de l’installation elle-même, avait fini par mettre à bas son système informatique, retardant d’un an le programme iranien. Compliments d’Israël et des Etats Unis, associés. En juillet 2020, l’usine d’assemblage de centrifugeuses plus puissantes a été frappée par une mystérieuse explosion : nouveau retard, sans doute du fait des mêmes commanditaires. Hier, l’usine a connu un accident majeur d’alimentation électrique. Selon l’organisation iranienne de l’énergie atomique, aucune victime ne serait à déplorer. Les autorités de Téhéran ont néanmoins conclu à un « sabotage d’origine terroriste » (l’adjectif désignant communément tout ce qui leur est hostile). Est-il besoin d’attendre les résultats de l’enquête, dont on devine facilement les coupables pressentis ?


La veille, les autorités nucléaires iraniennes venaient de lancer de nouvelles cascades de centrifugeuses beaucoup plus performantes, prohibées par l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien. Le président Hassan Rohani avait salué la mise en route des nouveaux ateliers d’assemblage de Natanz, ordonnant dans la foulée la mise en service de trois nouvelles installations en cascade. Il ‘y a pas de hasard ou de coïncidence en la matière : deux constats s’imposent :
– l’Iran ne s’arrêtera pas dans sa quête du seuil nucléaire militaire, ce seuil n’impliquant pas la mise en batterie de missiles armés, mais la possibilité d’y parvenir rapidement en cas de crise critique. Donc, une possibilité de bascule stratégique plutôt qu’une exhibition précoce de l’arme ‘’à la nord-coréenne’’.
-La petite guerre – très réelle – autour des installations, notamment de celle de Natanz, n’est compréhensible qu’à la lumière de grandes manœuvres géopolitiques en cours. En signalant envisager de réintégrer l’accord de 2015 = = sous conditions = = les Etats Unis forcent l’Iran à se réengager aussi sur le terrain politique et diplomatique. Dans les tractations en cours avec les Cinq du Conseil de sécurité, l’Europe joue les intermédiaires de bons offices et les Américains campent en coulisse. Il s’agit de désigner un coupable : ce sera soit, celui qui s’entête à lâcher sur le Moyen-Orient les démons de la prolifération, soit celui qui sanctionne aveuglement une population civile éprouvée par ses sanctions. Aucun des deux camps ne peux renoncer à ses objectifs stratégiques ultimes, d’autant plus que les logiques d’opinion intérieures ne leur pardonneraient aucun écart. Reste la simultanéité des concessions ou semi-concessions. Washington désamorcerait un peu les sanctions et réintègrerait – pas trop officiellement – l’accord. Téhéran accepterait de parler à nouveau des contrôles de l’AIEA, étant entendu que les progrès récents réalisés dans ses programmes ne seraient pas remis en cause…Hyper complexe, dans les faits comme dans leur perception médiatique. C’est bien un combat de boucs qui se tiennent par la barbichette !

* 8 mars – Bruit de bottes de glace

Une agitation mystérieuse trouble l’univers glacé de l’Arctique. Entre Mourmansk et l’Alaska, la Russie est à la manœuvre depuis 2016 et sa flotte du Nord se cuirasse sous un réseau d’installations navales et aériennes endurcies et plus ou moins secrètes. Certaines infrastructures ont été réactivées de la période soviétique, d’autres sont nouvelles et censées abriter de redoutables système d’armes ‘’imparables’’, tels des drones ‘’nucléaires’’. CNN a diffusé quelques images du dispositif russe renforcé, qui devient bien visible et, au moins en partie, opérationnel. C’est une façon, pour le Pentagone, de faire partager aux Occidentaux son souci face à la militarisation de l’Océan (encore un peu) glacial, au-delà du détroit de Béring, à proximité des côtes américaines. Washington dresse un parallèle avec l’accaparement, par Pékin, des eaux de la Mer de Chine orientale et méridionale. Un clash est possible.


-L’activisme russe est-il destiné à grignoter de l’espace stratégique ? Dans ce cas, est-ce pour disposer d’un cluster rapproché d’armes nucléaires à même de menacer, à très court préavis, des objectifs stratégiques sur le territoire américain ? Un couperet au-dessus de l’Alaska et des territoires canadiens du Nord-Ouest.
-Hypothèse alternative : la marine russe serait persuadée que sa flotte du Nord, qui embarque la principale composante de l’arsenal nucléaire russe, serait ciblée de façon critique par les contre-systèmes américains et donc trop vulnérable. Son ‘’blindage’’ par toute une série d’abris et de caches viserait alors à renforcer ses chances de survivre à une frappe ‘’préemptive’’ des Etats Unis. Les nouveaux drones ‘’invincibles’’ déployés ces derniers mois pourraient n’être nucléaires qu’au niveau de leur seule propulsion. Ils constitueraient surtout un dispositif d’observation et de brouillage pour protéger les sous-marins russes.
-Troisième hypothèse, cumulable avec les précédente : l’Ours russe voudrait s’imposer, au plan économique aussi, en maître de la navigation commerciale et de l’exploitation des ressources, le long de la route arctique du Nord-Est. Ce scénario est très plausible mais il ne requiert pas particulièrement des armes extraordinaires et des sites de lancement secrets pour sa mise en oeuvre. Donc, une tentative ‘’à la chinoise’’ d’accaparer le contrôle d’un espace maritime plus large (ou ‘’à la turque’’, pour reprendre le contrôle du Bosphore) n’expliquerait pas tout.


Paranoïa russe classique, expansionnisme économique ou bluff affuté, la recherche par Moscou d’une capacité de menace renforcée sur l’espace nord-ouest américain pourrait aussi bien constituer les prémices d’un grand marchandage sur la militarisation de l’Arctique. L’administration Biden vient de valider la prolongation de l’accord New Start sur les ogives et leurs lanceurs. Poutine sait sans doute que son pays n’a plus les moyens économiques d’une course aux armements débridée avec son grand rival stratégique. Il pourrait dès lors tenter de geler, à un niveau avantageux pour lui, les dispositifs militaires dans le Grand Nord, quitte à en rabattre un peu à propos de ses nouvelles ‘’armes imparables’’.

* 6 avril – Sublime Portefeuille

Le président du Conseil européen, Charles Michel, et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, sont à Ankara pour solder une période d’invectives et de contentieux due à la politique agressive de la Turquie et aux excentricités du président Recep Tayyip Erdogan. Celui-ci aurait manifesté le souhait d’une reprise graduelle des relations économiques et se montrerait prêt à marchander à nouveau l’endiguement des exilés proche-orientaux massés sur son territoire.


Le Conseil européen de mars a décidé de ne pas sanctionner la Turquie, comme il l’envisageait auparavant. Ceci répond à des signaux positifs d’Ankara, en particulier à un répit dans les tensions en Méditerranée orientale autour de la prospection gazière à proximité de la Grèce et de Chypre. De ce fait, a été ouvert un ‘’agenda positif ‘’, le motif de cette première reprise de contact directe. Les Vingt-Sept vont mettre sur la table certaines facilités de visas pour les ressortissants turcs et une offre de modernisation des règles douanières bilatérales. En termes de philosophie générale, c’est une incitation à plus de bonne volonté. Mais les contours d’une entente restent imprécis du côté européen, la France se montrant bien moins conciliante que l’Allemagne quant au degré de confiance à investir dans l’autocrate mégalomane et aventuriste. Certains Etats-membres de l’UE souhaiteraient que les deux dirigeants bruxellois évoquent le sujet de l’État de droit et des droits de l’Homme en Turquie. Ce serait le plus sûr moyen de braquer Erdogan. L’UE attend une issue pacifique des tractations sur l’exploitation des gisements off-shore renouées entre Ankara et Athènes. Elle imagine possibles quelques marques d’apaisement sur les interventions militaires d’Ankara en Libye, en Syrie ou dans le Caucase.

Mais, toute honte bue, elle a surtout besoin de la coopération monnayée d’Ankara face aux quatre millions de migrants syriens et autres concentrés en bordure de la Mer Egée. Le pacte signé en mars 2016, à l’initiative de l’Allemagne, a fonctionné en barrage efficace face aux tentatives de passage vers l’Europe. Les Européens se défaussent ainsi de leur devoir humanitaire, mais, dans l’état de repli frileux où se trouvent les opinions, ce manquement est plutôt bien compris. De son côté, Erdogan veut renégocier cet accord, qui parvient à échéance, et obtenir les précieux financements européens pour renflouer l’économie turque. On n’est pas encore dans l’entente mais le réalisme dur est de retour.