* 28 novembre – Barrages de la colère

Partout, des routes sont bloquées, des gens qui se révoltent… Ici, on ne parle pas des ‘’anti-vaccins’’ ni du cloisonnement des Etats face à un nouveau variant, mais d’honnêtes villageois qui souffrent du djihadisme et de toutes les violences qui le suivent en cortège.

Les moments de folie qui ont jalonné la progression d’une soixantaine de véhicules militaires français, parti de Côte d’Ivoire pour assurer la logistique de la base malienne de Gao marquent un délitement complet dans l’image de la France ‘’salvatrice’’ auprès des populations urbaines ou villageoises du Sahel. La peur d’un présent au niveau de violence insupportable, le ressentiment accumulé à l’égard d’autorités locales réputées abandonner les population, l’exaspération à l’égard de militaires français suréquipés et dominateurs, mais bien incapables de rétablir la paix civile : tout s’en mêle. Ces colères ne sont pas des fantasmes, même si certains perçoivent l’intérêt de jouer sur le registre anticolonial. Les peuples du Sahel souffrent et ne voient pas d’issue. La France n’a pas comme objectif premier de les protéger mais de passer pour cette tâche le relais aux armées locales. Elle se retrouve en ligne de mire, exutoire à la détresse générale et n’a pas vraiment de réponse à cela.


Au Centre-nord du Burkina Faso, le 20 novembre, à Kaya, le barrage villageois a généré un haut fait de résistance, après qu’un petit ‘’David’’ burkinabé ait abattu un petit drone (supposé français).  »Armée française dégage »,  »Libérez le Sahel »,  »Plus de convoi militaire d’invasion et de recolonisation français »,  »France Etat terroriste » : les pancartes des manifestants ne laissaient aucun doute sur leur hostilité. Des attroupements avaient eu lieu précédemment, lors de la traversée d’autres villes. La riposte des forces de l’ordre a fait, malheureusement, deux blessés et la fureur populaire s’est retournée contre le président Roch Marc Christian Kaboré, qui tentait de disculper les Français.


A Téra, dans l’ouest du Niger, le trajet du convoi a été, à nouveau, perturbé par des manifestants, le 27 novembre. Certains protestataires accusaient les soldats français de transporter des armes pour les groupes jihadistes, Au cours d’une tentative pour dégager les véhicules, des heurts ont fait deux morts et 18 blessés. La gendarmerie nigérienne en porte la responsabilité avec les militaires français. Des tirs de sommation ont déclenché l’affrontement et il devient alors très délicat de maitriser ce type d’incident. L’image des hommes de Barkhane s’en trouve quelque peu ternie.
Selon l’état-major de l’armée française, « aucun soldat français n’a été blessé », mais « deux conducteurs civils du convoi ont été blessés par des pierres et des camions endommagés’’. Voilà qui marque bien symboliquement la montée du dégagisme à travers le Sahel face à l’impasse militaire où se trouve la France… l’impasse dans laquelle ces populations se sentent aussi aculées. Les théâtres d’opération se sont éloignés des zones habitées que Paris voudrait voir transférées à ses alliés africains. Ceux-ci sont à la peine et ne savent pas se concilier leurs citoyens civils. Barkhane puis Tacuba sont dépassés par l’immensité des théâtres de guerre.


La contagion djihadiste gagne inexorablement l’Afrique de l’Ouest et tend vers les côtes atlantiques. Elle refluera sans doute un jour, car elle ne peut apporter aucune réponse au développement, encore moins à l’émancipation du Continent. Mais, militairement, on ne gagne jamais face à des guérillas, seraient-elles matinées de terrorisme. Dans cette situation, en tout cas, où les guerriers trouvent un ancrage dans la culture des gens. Cela tient aussi aux rumeurs malignes colportées par les réseaux sociaux (comme en France, d’ailleurs). Les annonces du ministère des Armées sur l’élimination de chefs djihadistes ne suffisent pas. Les Africains du Sahel ont d’abord surestimé la capacité des Français à rétablir la paix et l’ordre civil. Une part croissante de la base perçoit désormais l’intervention de Barkhane comme inefficace, inutile. Pour certains, il s’agirait désormais d’une armée d’occupation au service d’intérêts stratégiques post-coloniaux, qui ne sont pas les leurs.

Il ne sera pas facile de rétablir des liens de confiance et de partenariat en de telles circonstances. Si l’on aime l’Afrique pour elle-même, il va falloir mieux l’écouter… et trouver plus d’alliés.

* 16 novembre – La baudruche et l’étau

Il ne voudrait pas que le problème devienne une ‘’confrontation ardente’’… La baudruche Loukachenko a perdu de sa superbe. Pourtant, la crise ne cesse de se durcir entre l’Union européenne et la Biélorussie et elle fait ses victimes humaines. Des centaines de migrants continuent, chaque jour, à assaillir la frontière polonaise, d’où les militaires les repoussent aussitôt, tel un cruel jeu de ping-pong. Le dictateur de Minsk brouille les cartes en prétendant aussi en rapatrier quelque uns (ce qu’il ne fait pas), tout en brandissant un florilège de représailles absurdes à la face de l’Europe. Face à l’afflux, Varsovie a intensifié la militarisation de sa frontière et s’enferre dans le ‘’tout-géopolitique’’. Pour échapper aux deux bords, les migrants se terrent dans les sombres forêts de la région. Avec les semaines qui passent, la situation de ces marcheurs – peu nombreux – tourne au drame humanitaire, pris en étau qu’ils sont dans le double piège tendu par Loukachenko et par la forteresse ‘’Europe’’, plus emmurée que jamais.

La Pologne, ce n’est pas une surprise, les voit comme des armes pointées contre elle. Elle  est loin de se soucier de leurs droits humains ou de leur survie, en fait, totalement insensible à leur sort. Varsovie a légalisé les refoulements de migrants et instauré une zone d’exclusion de cinq kms dans la laquelle ni les ONG ni  médias ne sont autorisés à pénétrer. Alentour, quelques associations solidaires tentent avec grande difficulté d’apporter un peu d’aide alimentaire. Le climat est mordant, les nuits glacées et tous ces Moyen-orientaux frigorifiés, épuisés et affamés sont abandonnés à leur sort, certains sont déjà morts. On ne voit guère de valeurs chrétiennes sur ces confins d’Europe. En durcissant sa politique hostile aux migrants, Varsovie impose à l’Europe ses vues régressives sur la question migratoire.

Les autorités de l’Union européenne ont décidé, lundi 15 novembre, de nouvelles sanctions contre la Biélorussie. En frappant d’interdiction d’opérer en Europe les agences, intermédiaires et compagnies aériennes  qui s’engraissaient sur la misère de ces exilés  kurdes, turcs, érythréens, pakistanais ou afghans, Bruxelles est en voie de tarir ces mouvements de population à la source mais ne dit rien de leur destination. On sait pertinemment que toutes ces mesures entretiendront l’humeur provocatrice  du dirigeant biélorusse. Qu’importe, ce serait trop fort de craindre l’histrion ! Le flux baisse, il n’est plus vraiment ‘’menaçant’’ et il peut être facilement absorbé, à l’échelle de l’Europe. Le dictateur agité se débat dans un isolement pathétique et personne ne cherche à justifier ses actes. L’Irak a mobilisé des moyens pour rapatrier ses nationaux présents dans la capitale biélorusse. Même le turc Erdogan a mis fin aux charters d’Ankara sur Minsk pour ne pas ajouter d’huile sur le feu. Avec le ton cassant qu’on lui connait, V. Poutine lance qu’ ‘’il n’a rien à voir avec cette affaire’’. Mais dans le même temps, il masse des troupes à la frontière russo-ukrainienne. Comme toujours, il en profite pour capitaliser sur la tension et sur les craintes occidentales. On n’en a pas fini de la guerre hybride !

Alors au moins, retrouvons un soupçon de notre  humanité, faisons ouvrir, à travers la frontière polonaise, un petit sas de transit discret pour les victimes piégées dans la forêt depuis des semaines. Transférons-les dans d’autres régions de l’Union, ne les laissons pas mourir coincées entre deux armées, au nom du primat géopolitique !   

* 10 novembre – Despotisme hybride

Hier, la Pologne était mise à l’index pour sa façon de maltraiter sa justice. Aujourd’hui la voilà assaillie sur le flanc Est de l’Europe, par des vagues de migrants moyen-orientaux manœuvrés par le tyran biélorusse, Alexandre Loukachenko. Les partenaires européens, également ciblés, doivent faire corps avec Varsovie.

Près de 4 000 personnes – Kurdes irakiens et Syriens pour la majorité – se voient bloquées dans un no-mans’land frigorifié entre sa frontière et le territoire belarus de Podlachie. Quatre fois plus de malheureux y convergent, poussés brutalement par les garde-frontières de Minsk. Equipés de béliers par ceux qui les forcent à marcher, ils n’ont d’autre choix que de défoncer les clôtures et les barrières polonaises… ou de mourir de froid, sans retour possible sur leurs pas. Les gardes polonais les repoussent avec des gaz lacrymogènes. La petite Lituanie, soumise au même monstrueux procédé, fait appel à Frontex pour repousser ‘’l’invasion’’. Varsovie préfère se défendre sans l’Europe quand bien même elle accueille le siège de l’agence européenne des frontières. C’est depuis la guerre de Bosnie, la première occurrence en Europe d’un exil forcé de populations civiles sous la force des baïonnettes. C’est aussi le rare exemple d’exploitation de réfugiés étrangers à la région, trompés et désorientés à des fins de déstabilisation. N’y voyons pas une agression armée mais une escalade de tension délibérée. Car, des deux côtés la violence est retournée contre les marcheurs et les incidents vont prendre la tournure d’un conflit localisé. Le point de passage de Kuznica est hermétiquement barricadé et la Pologne s’apprête à ériger un mur de 183 km de long et 5,5 mètres de haut, le long du territoire voisin (sans obtenir les finance de Bruxelles, toutefois).

Loukachenko se venge des sanctions qui l’ont frappé lui et ses comparses, en mai. Depuis bientôt trois décennies au pouvoir par la tyrannie de sa police, il a transformé son pays  en camp disciplinaire et mis au fond de ses geôles les citoyens bélarusses qui s’obstinaient à penser. L’énorme tricherie que constituait sa sixième réélection a vu les épouses des candidats d’opposition emprisonnés relever le défi. La ‘’révolution des femmes’’ – derrière elles, de toute la population urbaine – a démontré l’illégitimité du tyran. Celui-ci s’est maintenu sur son trône en la faisant réprimer sauvagement. Il a même fait avion de ligne irlandais dans l’espace aérien européen et l’a détourné sur sa capitale pour ‘’coffrer’’ un dissident réfugié dans l’UE. Tyran, tortionnaire et pirate, l’Homme est une terrible nuisance.  De là découlent les sanctions prises à Bruxelles. De là, aussi, la fuite en avant du régime de Minsk dans le giron  »protecteur » de Moscou. Celui-ci phagocyte son pays, au passage.

 La tentative de déstabilisation de la Lituanie et de la Pologne est allée crescendo depuis la mi-août. Elle constitue la vengeance du dictateur de Minsk, avec l’assentiment et sans doute la contribution de Moscou. C’est l’appui du Kremlin qui rend l’affaire particulièrement dangereuse. Loukachenko est parvenu à organiser un vaste corridor migratoire depuis le Moyen-Orient. Des vols quotidiens de compagnies syriennes, inconnues en Europe, font monter de Damas à Minsk et dans certains aéroports de province des dizaines de milliers d’exilés. Il leur a été délivré un visa pour la Biélorussie et une fausse promesse d’entrée dans l’UE. D’autres liaisons aériennes avec l’Orient, suivant le même schéma, seraient en négociation.

Acte hostile et anti-humanitaire ? Certainement. Volonté d’allumer une confrontation en s’appuyant sur la caution du ‘’grand frère russe’’. En tout cas, Minsk est sur l’offensive et celle-ci s’intègre à la stratégie de Poutine pour affaiblir et désorganiser l’Europe. Doit-on répondre à un coup bas par un coup ciblé ‘’proportionnel’’ ? S’agissant du dernier dictateur absolu que subit encore l’Europe, une opération commando se justifierait parfaitement. Il faudrait le faire atterrir un beau matin à La Haye, opportunément devant la Cour Pénale Internationale et que son procès fasse recette. Ce blog recherche une équipe intrépide des services Action pour assurer ce transfert ‘’sanitaire’’. Présentez-vous au comptoir !

* 1er novembre – G20 : des séquences d’humeur.

Dans les grands évènements multilatéraux, tel le G 20 qui se tient à Rome, les avancées sur les questions de fond sont millimétrées. Que des marchandages s’opèrent, des ouvertures se fassent, cela se traduira peut-être, à plus long terme, par quelque résultat peu visible du grand public. En revanche, la moindre anicroche, le moindre grincement de dents va faire la une des médias. Les dossiers sont trop fastidieux à décortiquer, mais les photos parlent d’elles-mêmes. A cet égard, la rencontre préalable – soigneusement chorégraphiée – d’Emmanuel Macron avec le président Joe Biden a capté l’attention : les images en constituaient un intéressant pantomime .

L’oncle Joe, patelin et souriant pressait doucement la main de son homologue français comme pour prendre son pouls. Il lui parlait doucement, comme à un enfant qui pleure :  »mon pauvre petit, sans le vouloir, nous avons été maladroit avec toi … je sais que cette petite histoire de sous-marins australiens t’a fait de la peine… ne pleure plus, tu es notre petit neveu chéri » (grand sourire paternel). En face du tonton consolateur, l’enfant blessé, raide comme un piquet, tournait la tête à l’opposé de son interlocuteur. Il hésitait à prendre la main douce tendue vers lui, puis l’agrippait avec force comme pour l’écraser… petit bras de fer signifiant  »d’accord pour se reparler et peut être te pardonner, mais tes déclarations mielleuses ne m’impressionnent pas … seul la preuve par les actes sera retenue ». On imagine les multiples réunions de hauts représentants qu’il aura fallu pour mettre au point la saynète. C’était plutôt bien vu pour présenter le problème sur le fond mais ça ne faisait pas totalement sérieux. On attend la démonstration par la preuve : réintroduire la France dans le dispositif allié en indo-pacifique ? lui offrir un lot de consolation industriel dans le grand projet stratégique anglo-saxon ? On ne sait.

Premier constat : aucune mise en scène comparable ‘était prévue dans la rencontre entre les deux dirigeants français et britannique : impasse sur les images, commentaires critiques de part et d’autre, plaintes auprès de la pauvre Ursula van der Leyen qui n’y peut mais. Embargo sur les perspectives de raccommodage. C’est un autre style de pantomime : un grognement silencieux. Second constat : le problème, avec ces films d’ambiance, est que le scénario finit la plupart du temps en queue de poisson.

* 25 octobre – Kavala sous les projecteurs

Depuis le fond de sa prison turque, Osman Kavala méritait qu’on s’intéresse à lui. Grâce au président, Recep Tayyip Erdogan, ce riche entrepreneur en médiation culturelle, condamné et incarcéré sans motif clair en 2013, puis à nouveau en 2016, jamais jugé mais sans cesse agoni par l’homme fort du pays, a gagné en notoriété internationale. Sa cause interpelle et elle a été promue par un chemin détourné maladroit, qui vaut d’être cité : le ‘’Sultan’’ turc a ordonné le 23 octobre à son ministre des affaires étrangères de déclarer persona non grata dix ambassadeurs occidentaux (dont sept représentant des ‘’alliés’’ de l’OTAN). Il en a exigé l’expulsion, ‘’au plus vite’’. La date de prise d’effet reste cependant un mystère. Les conséquences risquent d’e être fâcheuses pour l’image de la Sublime Porte.

Le motif invoqué : au cour des jours précédents, ces dignitaires ‘’indécents’’ avaient osé appeler à la libération de Kavala dans un communiquée commun. En 2019, la Cour Européenne des Droits de l’Homme avait jugé l’incarcération de ce défenseur des droits des Kurdes et des Arméniens sans fondement aucun et exigé sa libération. La Turquie appartient au Conseil de l’Europe (à laquelle se rattache la CEDH), mais n’y remplit pas ses obligations légales. Et, on le sait trop bien, le pouvoir turc foule au pied les droits humains sans jamais tolérer la moindre remarque étrangère, au nom de sa sacro-sainte  »souveraineté ». Du coup, il se place régulièrement dans un isolement coupable. Et il se coupe des principaux partenaires économiques de la Turquie.

C’est de la même conception de ‘’Leur’’ souveraineté que se prévalent les généraux birmans, qui lancent actuellement l’assaut contre la jeunesse de leur pays, ces étudiants qui ont dû prendre le maquis aux quatre horizons du Pays traqués par la soldatesque. La junte militaire a cassé une élection législative défavorable à ses intérêts (Erdogan a fait la même chose lors du scrutin municipal à Istamboul) et elle exterminait les militants démocrates. Cette vision du ‘’maître chez soi’’ s’accompagne d’un sentiment de propriété des dirigeants sur leur population, d’un droit surtout à disposer d’elle, à fixer son sort par la persécution voire par la mort. Cette ‘’souveraineté’’ se pratique de préférence dans l’omerta et l’impunité.

N’allons quand même pas imaginer qu’elle reste un argument légal recevable en plein XXI ème siècle !

* 18 octobre – Hyper, c’est trop !

 »Hypersonique » est l’avenir de la géostratégie. Bientôt finira l’ère de l’équilibre de la terreur par la parité balistique. Les pions nucléaires seront redistribué entre grandes puissances, sans omettre la part revenant aux Etats voyous perturbateurs du TNP. On passe des courbes stratosphériques au rase-motte en zigzag à une vitesse de fou : cinq, six, sept fois le vitesse du son. La règle pour recréer l’équilibre restera la parité qualitative des systèmes d’arme et quantitative des arsenaux entre des acteurs considérés un par un, sans coalition. Encore faut-il qu’existe aussi une  »envie de dialogue », sans laquelle la course aux armements et le risque d’un passage à l’acte échapperaient à tout contrôle. Or, on le voit partout, il y a peu d’amour et de compréhension entre les géants nucléaires, ces temps derniers. Alors, le missile hypersonique sera-t-il l’arme offensive de déstabilisation de toute la société internationale ? Il faudra quelques années pour le savoir, mais, dans l’intervalle, le risque d’une première frappe décisive, sans capacité de riposte peut devenir plus tentant. C’est, toutes choses égales par ailleurs, la posture d’Israël face au programme nucléaire iranien.

En décembre 2019, la Russie a annoncé, la première, la  »mise en service » d’engins  »Avangard », équipables d’ogives nucléaires. Elle a fièrement avancé qu’ils étaient capables de franchissement intercontinentaux au ras des pâquerettes, à des vitesses rendant tout repérage radar et toute interception impossibles. Mieux ou pire encore, ces missiles de croisières hyper-boostés seraient re-dirigeables en vol sur d’autres cibles et pourraient aborder leur but en surgissant depuis n’importe quelle direction. Les missiles anti-missiles (déjà déstabilisants pour la dissuasion) et les radars pointus du Norad et des frégates Aegis s’en trouveraient totalement dépassés et impuissants. Exit la guerre stellaire, retour au plancher des vaches. Une vraie cause d’alarme pour l’Hyper-puissance américaine, dans un scénario où des milliers d’engins hypersoniques réussiraient contre elle une première frappe paralysante (sans riposte possible). On en est pas là, bien sûr, et l’Amérique a largement le potentiel disponible pour  »combler le gap ». Mais quand même….

Et encore, si l’adversaire était unique et politiquement bien  »balisé », comme l’est la Russie. En championne absolue de la dialectique nucléaire au bord du gouffre, la Corée du Nord, elle aussi, a revendiqué, le 28 septembre, son accession à la technologie hypersonique. Sa maîtrise ne semble pas encore convaincante, mais un essai a eu lieu, parmi une série de tirs balistiques. La Corée du Sud en garde pour elle les paramètres. On peut néanmoins compter sur les Nord-Coréens pour aller jusqu’au bout de leur mise au point, avec l’acharnement qu’ils ont déjà eu à faire la bombe. Pyongyang, dans son délire, affirme  »multiplier par mille (sa) capacité défensive ». Ses cibles favorites se trouvent évidemment aux Etats Unis. Les Nations Unies aussi, dont le Conseil de sécurité suit la crise et tente de restreindre tant se peut la fuite en avant nord-coréenne ont de quoi se faire du souci. Mais d’où Pyongyang s’est-il procuré les secrets de fabrication de son  »arme absolue » ?

Dès août 2018, Pékin a fait connaître l’existence de son projet  »Ciel étoilé 2 » théoriquement capable de croisière à une vitesse de plus de 7300 km/h. Il répond à des normes plus performantes encore que son alter ego russe. Le Financial Times a surtout révélé (sans démenti chinois) qu’il avait réussi, en août dernier, un trajet complexe autour du globe. Lancé sous une fusée Longue Marche, il aurait terminé sa boucle terrestre à 32 km de son point d’impact prévu. C’est peu pour un potentiel vecteur nucléaire. Les progrès spectaculaires du programme chinois ont pris de court l’Occident. Jamais la Chine n’avait étalé un tel avantage stratégique, qui plus est à un moment où ses relations se tendent rapidement autour de la question de Taiwan (l’Amérique est le seul obstacle à une invasion armée) et d’une multitude d’enjeux économiques, technologiques et diplomatiques. Ce n’est pas le contexte idéal pour rétablir l’équilibre autour d’un nouveau système d’arme optionnellement nucléaire. La transition s’annonce délicate.

La conception bien française de la dissuasion – au niveau d’arsenal le plus bas possible – était déjà sérieusement entamée par la  »Guerre des étoiles » et par le recours aux missiles de croisière de longue portée. Des étapes intermédiaires ont été aménagées entre les scénarios extrêmes d’entrée en conflit. La France pourra-t-elle rester longtemps dans la course ? Le doit-elle, d’ailleurs ? Elle a une campagne présidentielle devant elle pour y réfléchir.

* 12 octobre – La gîte de la barque irakienne

Quelque 25 millions d’Irakiens ont été appelés aux urnes. Peu de peuples, au Moyen Orient, ont vécu autant de guerre et de basculements politiques depuis la fin des années 1960 et le long règne de Saddam Hussein. Au point qu’aux yeux de son peuple, l’avenir reste un point d’interrogation, un flou sur la scène arabe. Les élections anticipées devaient calmer la révolte de la jeunesse irakienne catalysée, en octobre 2019 par la corruption générale des élites, une économie en panne, et une société laissée à l’abandon dans ce pays producteur majeur de pétrole. Réprimé dans le sang – l’estimation est de 600 morts et de 30 000 blessés –, le mouvement a été étouffé. Ses militants ont été victimes d’enlèvements et d’assassinats sous les coups de factions armées inféodées à l’Iran, le Hachd al-Chaabi en particulier. Ayant commis ces forfaits, cette deuxième force au sein du Parlement sortant, essuie en retour un net recul électoral. Alliée à l’Iran, elle restera pourtant un pion décisif sur l’échiquier politique, à l’image du Hezbollah au Liban.

Le 11 octobre, le leader chiite – mais anti-iranien Moqtada al-Sadr a proclamé victoire. Le courant de cet ancien chef d’une milice insurgée contre les forces d’occupation américaines devrait conserver son rang de première force au Parlement, avec plus de 70 sièges sur un total de 329. Par ailleurs,  »l’État de droit » de l’ancien Premier ministre Nouri al-Malik, considéré comme très corrompu, recueille 37 sièges.

Ces législatives, étaient les cinquièmes depuis 2003 et le renversement de Saddam Hussein, par l’invasion armée américaine. La campagne a été dominée par de puissants appels au boycott, qui ont finalement motivé une abstention record. Les électeurs ont trainé les pieds, dégoûtés d’une classe politique qu’ils estiment indifférente à leurs maux quotidiens et le taux de participation officiel a fléchi à 41%.

Toutefois, l’absence d’une majorité claire au sein d’un parlement éclatés en une myriade de petites formations va contraindre les nouveaux élus à négocier des alliances. Les tractations pour faire émerger un nouveau Premier ministre -traditionnellement un chiite – et un gouvernement composite promettent d’être longues. Au-delà les frictions partisanes de rigueur, on peut s’attendre à ce que la scène politique reste polarisée par deux emprises extérieures contradictoires : la présence des troupes américaines sur le sol irakien et celle de paramilitaires iraniens, instrument ‘’d’influence ‘’ envahissant de la République islamiste d’Iran voisine. La première  »occupation » disparaitra avec leur retrait des instructeurs et des forces spéciales annoncé pour l’an prochain. Les Français disent, eux, vouloir rester.

L’Irak finira-t-il par produire un gouvernement consensuel, un jeu politique sans milice armée et sans assassinat, une formule de relative stabilité intérieure ? Peu de pays de la Région ont su donner leur place aux générations montantes et aux petites classes moyennes. Il faudra laisser l’Irak se relever de l’intérieur. Sa situation ambivalente reste pour l’heure celle d’un quasi-vassal du turbulent régime iranien, en même temps qu’un allié obligé de l’Occident qui le voit en rempart contre la résurgence de l’Etat islamique. Difficile à concilier. Ne soyons donc pas trop exigeants !

* 5 octobre – L’ermite nucléaire des matins pas calmes

Pour mesurer la folie de notre monde disloqué, rien de tel que le thermomètre géopolitique de la péninsule coréenne. Dans ce théâtre hautement névralgique, le risque d’une nouvelle guerre impliquant les ‘’grands’’ n’a jamais été jugulé depuis l’armistice de 1953. Les accrochages militaires, les apparitions d’armes de destruction massives comme les coups d’éclat diplomatiques les plus inattendus s’y succèdent, tel le sommet qui a réuni Donald Trump et Kim Jong-un  à Singapour. Les épisodes de tension tournent presqu’ en boucle et diffèrent peu, les Etats Unis (dont le Nord veut obtenir le retrait des forces de toute la Péninsule) ou le gouvernement de Séoul en font les frais.

Le régime de Pyongyang ne craint rien autant, en effet, que la sobriété et l’oubli. Pour se maintenir constamment sur l’avant-scène, il se montre sans cesse à l’initiative, dans une agitation provocatrice, qui accroit délibérément l’incertitude et le sentiment du danger. En quatre ans, il a procédé, au moins, à six essais nucléaires en total mépris du Traité de Non-prolifération (TNP), élaboré à la fin des années 1960. Il est supposé tenir lieu de pilier de la stabilité stratégique globale. Avec la complicité – moins tapageuse – de l’Iran, du Pakistan et de l’Inde, la RDPC (Corée du Nord) s’ingénie à faire table rase de toute régulation en la matière. L’ONU a voté contre elle des sanctions dont elle n ‘a cure, son souci actuel étant de mettre au point les ogives et les lanceurs qui la feront accéder au rang de puissance stratégique mondiale, capable de faire face aux Etats Unis, de faire chanter le Japon et d’acquérir une totale indépendance vis-à vis de son ‘’mentor’’ – critique – chinois.

Le 1er octobre, Pyongyang affirme avoir testé un missile de croisière hypersonique dont la vitesse est censée déjouer toute parade du camp adverse. Elle a aussi annoncé avoir lancé avec succès un missile balistique après avoir testé la veille un missile anti-aérien d’un type inédit. Tout un bouquet. A l’administration Biden qui l’avait sondé sur les modalités d’une reprise de contact (discrète), le régime a répondu vertement ‘’non’’. Réuni à la demande des Etats Unis, de la France et du Royaume Uni, le Conseil de sécurité de l’ONU n’a pu que constater son impuissance, ne parvenant pas à s’accorder à réagir par une déclaration commune. Paris aurait voulu que soit marquée une préoccupation face aux transgressions constatées et que les 15 membres appellent à appliquer pleinement les sanctions économiques décrétées par l’ONU en 2017. Comme toujours, la Russie et la Chine se sont opposées à toute prise de position, chose ‘’non pertinente à ce stade’’. Pyongyang peut donc poursuivre tranquillement sa mégalomanie guerrière et faire peser sur le monde le danger d’une conflagration mondiale.

Pour nous égarer un peu plus, quelques jalons paraissent posés dans le sens d’un rétablissement du téléphone avec Séoul. A moins que … On a du mal à décrypter, on n’y peut rien après tout, on est même un peu lassé, donc : n’y pensons plus ?

* 28 septembre – Le petit dragon délaissé

On néglige trop cette démocratie de 28 millions d’habitants, dotée d’institutions dynamiques, d’un niveau de vie à l’occidentale et d’un savoir-faire industriel hi tech hors-pair. Elle alimente, entre autres, en composants et en systèmes numériques sophistiqués nos industries dévoreuses de puces électroniques, celles qui maquent cruellement à l’heure de la relance économique.

Son tort : avoir évolué de façon totalement autonome d’un bastion d’ancien régime (celui de Chiang Kai-shek) à un état de droit moderne, multipartite et régulé par des élections libres… ce, à quelques encablures seulement de l’hyperpuissance de Chine continentale. Par-delà le langage autoritaire de sa propagande, la RPC a énormément profité de ce voisinage en termes d’économie, d’investissements, de technologie et de savoir-faire gestionnaire. Mais c’était avant que la tension ne monte dangereusement entre les deux rives du détroit de Taiwan.
La prospérité et la santé démocratique de l’île autonome constituent une énorme épine plantée dans la fierté des dirigeants pékinois. Comme si leur révolution de 1949 n’avait pas pu atteindre pleinement son objectif national et que leur légitimité – pourtant incontestée – se trouvait fragilisée pour ne ‘’pas avoir fini le travail’’. Privée de son siège à l’ONU à l’entrée de Pékin dans l’Organisation mondiale, en 1971, Taipeh n’en a pas moins bénéficié d’une tolérance de sa part pour sa participation à des organisations internationales économiques ou techniques. Il s’agissait de laisser à l’île une marge de respiration pour la convaincre que, comme Hongkong, elle pourrait un jour réintégrer la ‘’mère-Patrie’’, tout en préservant sa prospérité, sa société libre et ses réseaux commerciaux. On sait ce qu’il est advenu de Hongkong depuis 2020 et c’est exactement ce que les Taiwanais ne veulent à aucun prix.

Comment croire encore en la relative bienveillance de la RPC depuis l’avènement, en 2012, de Xi Jinping à la tête du PCC. ? L’époque de la bienveillance est finie. Le durcissement tous-azimuts du Parti, la logique de guerre froide qui s’instaure avec les Etats Unis posent désormais, en termes existentiels, la survie de Taiwan en tant qu’entité politique et acteur international. Le traitement de haut vol que Taiwan a apporté à l’épidémie de COVID – alors que Pékin bloque toujours son admission à l’OMS – a braqué les projecteurs sur les contributions utiles de l’Ile à la communauté internationale et, en creux, sur l’injustice de son isolement imposé. La présence au pouvoir d’une présidente ‘’autonomiste’’ (en fait, attachée à un statu quo de coexistence) traduit une logique de non-retour (volontaire) dans le sein de la Grande Chine. Ceci exaspère la haute direction chinoise. Elle répond par le déploiement d’un énorme arsenal de missiles et de capacités d’invasion amphibie sur les côtes du Fujian, juste en face. La possibilité d’un blocus, d’une invasion et/ou d’une réduction de la résistance taiwanaise par des bombardements massifs est entrée dans les plans conceptuels de l’Armée de Libération du Peuple : le détroit de Taiwan et la Mer de Chine environnante sont devenus des points chauds du globe, porteurs d’un risque de conflit de grandes expansion et intensité.


Dans un tel contexte, la demande d’adhésion présentée par Taiwan, le 23 septembre, au ‘’Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership (CPTPP)’’ prend tout son sens. Ce partenariat remplace une précédente initiative américaine (torpillée en 2017, par Donald Trump). Il pourrait ouvrir, sinon une protection stratégique (du seul ressort des Etats Unis), une posture réhaussant le profil de l’Ile dans sa région. Signé en 2018, le CPTPP est le plus grand pacte de libre-échange de l’Asie-Pacifique. Il couvre 13,5 % de l’économie mondiale et 500 millions de consommateurs. L’accord favorisera les échanges économiques et commerciaux à l’intérieur d’un groupe de onze pays non-inféodés à Pékin, dont le Japon, l’Australie, la Nouvelle Zélande, le Canada, le Mexique, le Pérou et plusieurs ‘’petits tigres’’ dynamiques de l’ASEAN comme le Vietnam. Le groupe devrait examiner la demande d’adhésion de Taipeh et trancher par voie de consensus.


Comme on pouvait s’en douter, la RPC a coupé l’herbe sous les pieds du petit dragon. Sans souci de ses mauvaises relations avec plusieurs membres de l’Accord (l’Australie, le Canada, le Vietnam, par exemple), ni de la tension qu’y introduirait sa politique agressive à l’égard de Taiwan, elle pose, elle aussi, sa demande d’adhésion. Evidemment, son initiative possède un poids bien supérieur. Source d’épineux problèmes et potentiellement d’une nouvelle injustice pour Taiwan, son entrée ne devrait guère susciter d’hésitation. Le gros dragon chassera le tout petit. Que voulez-vous, il s’agit de LA Chine, l’’’Affaire du siècle’’ à ne pas manquer, la puissance suprême… surtout, ne pas contrarier ! Un petit pas vers la soumission d’une démocratie, quand même.

* 27 septembre – Abandonné en plein vol !

Devant l’assemblée générale de l’ONU, le Premier ministre malien, Choguel Kokalla Maïga, a accusé la France d’un ‘’abandon en plein vol’’. Il se référait à la décision française de resserrer le dispositif Barkhane sur la principale zone de pénétration jihadiste, dite des ‘’trois frontières’’, ce qui laissera ‘’à découvert’’ la moitié nord de son pays. On parle là d’une zone de tensions ethniques et de sous-administration chronique, mais aussi l’ère initiale d’intervention des troupes françaises en janvier 2013 lorsqu’il avait fallu empêcher la chute de Bamako (à l’appel pressant d’un président malien affolé).
Le choix des mots peut paraître ingrat – surtout dans une stratégie de chantage entre France et Russie – mais il est aussi touchant, pour la faiblesse qu’il reconnait. La France serait cette mère omniprésente et directive qui exige de son enfant malien qu’il vole au moins un peu de ses propres ailes. Elle portera à tout jamais le visage de l’ancienne puissance coloniale, coupable d’avoir tout régenté et coupable aussi de ne plus vouloir tout régenter, qu’on adore blâmer pour tout mais qu’on stigmatise aussi parce qu’elle vous lâche. Une mère castratrice, qui vous laisse sans volonté, sans feuille de route assumée. Même ‘’en plein vol’’, cela tenait du rase-motte. Pourtant : ‘’la nouvelle situation née de la fin de Barkhane, plaçant le Mali devant le fait accompli et l’exposant à une espèce d’abandon en plein vol, nous conduit à explorer les voies et moyens pour mieux assurer la sécurité de manière autonome avec d’autres partenaires’’.

S’il y a une faille dans le dispositif de coopération français, c’est bien au niveau de la coopération militaire et de défense avec les forces armées africaines : 60 ans ininterrompus d’assistance, d’instruction, de formation dans les écoles militaires françaises n’ont pas permis de créer un outil de défense digne de ce nom. Sur le plan opérationnel, les cadre et leurs troupes se débandent devant l’ennemi. Leur capacité à remplir un rôle défensif est quasi-nulle. Après huit ans de protection par le dispositif français, rien n‘a changé et, comme l’a amèrement regretté en son temps le général Lecointre (ex-Chef d’état-major de Armées), le comportement tribaliste et prédateur des militaires maliens n’a fait qu’aggraver la situation des droits humains et les tensions civiles dans cette zone que Barkhane leur abandonne, effectivement. Le Gouvernement et le Parlement devraient remettre à plat ce secteur de la coopération, tant son échec est devenu patent au fil des coups d’état et des crises politiques. Les séjours de formation en France n’apportent plus aux stagiaires africains le moindre vernis démocratique en matière d’état de droit et de respect de la démocratie. A leur décharge, les écoles et collèges de défense français ne peuvent pas grand-chose face aux réalités sociologiques africaines : la carrière militaire est le principal mode d’ascension vers le pouvoir ; le pouvoir se protège d’un bouclier ethnique contre les frustrations des populations ; la présence aux affaires est un risque physique et la sortie du jeu politique, un vol direct vers la ruine ou la mort : il faut donc prélever le maximum sur l’économie et la société en prévision d’un futur problématique.


L’absentéisme des dirigeants administratifs et leur autisme face aux maux de la société complètent le tableau d’un ‘’abandon’’ général de la population. Quelle que soit leur volonté de réforme, le système collectif pousse au repli, à l’enfermement. Aurait-on dû dissoudre l’armée (et la laisser passer au banditisme à plein temps) et l’administration (un réseau éphémère de partisans), ou mettre la moitié nord du pays sous tutelle ? Les Nations Unies n’ont plus l’autorité pour établir ce mode de transition, d’ailleurs condamné par l’Histoire. New York ne pourrait d’ailleurs agir qu’en mobilisant les organisations régionales africaines, fortement complices des dirigeants autoritaires des capitales. Après huit ans de combats difficiles, qui ont permis d’éviter la disparition du Mali, la France ne doit pas s’enferrer dans l’inconsistance des politiques africaines. Bamako menace de s’adresser au groupe de mercenaires Wagner. Paris doit refuser le chantage et persévérer à mobiliser des relais plus acceptables. Mais on tourne un peu en rond.

* 23 septembre – Vexe – Action

La France n’est jamais meilleure en activisme diplomatie que lorsqu’elle est vexée. Et c’est peu dire que sa mise hors-jeu dans le Pacifique (et l’Océan indien), par une collusion ‘’anglo-saxonne’’, l’a froissée. Emmanuel Macron n’a pas perdu de temps pour rallier l’Union européenne de son côté – du moins Josep Borel, son haut représentant pour l’action extérieure et vice-président de la Commission – et mettre l’Inde, dans sa poche. Après un échange téléphonique avec Narenda Modi, Paris et New Delhi ont publié un communiqué commun affirmant leur commune ‘’volonté d’agir conjointement dans un espace indo-pacifique ouvert et inclusif ». Les deux pays se donnent pour ambition ‘’de promouvoir la stabilité régionale et la règle de droit, tout en écartant toute forme d’hégémonie ».

L’expression ‘’ouvert et inclusif’’ est une pique – transparente – contre l’esprit de ‘’club fermé’’ (Aukus) illustré dans l’affaire dite des ‘’sous-marins français vendus à l’Australie. L’épine a été intentionnellement glissée dans la chaussure de Joe Biden, au moment même où il vantait, à New-York, le multilatéralisme à l’Américaine et le compagnonnage avec les alliés. La réplique s’organise. Jean-Yves Le Drian a rencontré son homologue indien, Subrahmanyam Jaishankar, pour des consultations stratégiques. Quant à la dénonciation de  »l’hégémonie », on comprendra qu’elle s’adresse à la Chine mais aussi, en filigrane, à ‘’l’autre grande puissance’’. Fait incroyable, l’Inde, elle aussi, a été sortie de la stratégie Indo-Pacifique élaborée par Washington. ‘’Indo’’, ne signifie-t-il pas l’Inde ? …dont la présence est reconnue comme un contre-poids majeur à la volonté d’expansion chinoise. Quant à ‘’Pacifique’’, peut-on en sortir la Polynésie française, Wallis et Futuna, la Nouvelle Calédonie ? Il est assez évident que la France y est plus impliquée au plan stratégique que, par exemple, le Royaume Uni.


Cette réaction rapide est bien meilleure que la ‘’pleurnicherie’’ concernant le marché du siècle perdu, dans laquelle s’était enfermé J-Y Le Drian, en agent comptable de l’armement. Un tel contentieux ne devrait pas sortir du cercle des technocrates et des entreprises concernées. La réponse présidentielle vise plus loin, plus haut. Ni Paris, ni New Delhi n’ont envie de s’aliéner durablement l’Amérique, dont ils ont besoin pour agir dans le monde (voyez l’aide reçue par Barkhane au Sahel !). Et ce sentiment est sans doute réciproque, bien que de moindre intensité outre-Atlantique. Un réajustement général rabibochant tout le monde pourrait réussir, si Paris travaille, sans hargne, à une sortie de crise par le haut :

-Ce serait, au minimum, l’intégration de la France et de l’Inde par ouverture de la coalition fermée créée par les stratèges américains. Les deux pays apporteraient des moyens importants à un dispositif dissuasif dont ils pourraient influencer la conduite dans un sens moins agressif qu’initialement conçu. On ne voit pas trop ce que l’Amérique aurait à y perdre, surtout si l’on s’en tient aux propos pondérés de Joe Biden à l’ONU (pas de nouvelle guerre froide ni de confrontation gratuite, le droit international, l’action collective…).

L’Australie, dont la coopération militaire avec la France couvre tant la Pacifique que l’Océan indien, consoliderait son partenariat dans l’aire territoriale et les eaux maritimes des TOM-DOM. l’Inde aussi.

– Une option plus forte serait de fusionner l’Aukus à trois et le Quad (Etats Unis, Japon, Australie, Inde) dans une seule et même organisation… sans doute aussi, d’y introduire l’Europe, dans le sillage de la France. Sept samouraïs, en tout ! Cela désespérerait peut-être Boris Johnson dans sa farouche préférence pour une formule assurant la spécificité britannique et une distanciation d’avec les 27.

Bôf, tant pis ! (Demain : Vexe-action au Sahel)

* 21 septembre – Le  »Machin » et les machines de guerre

Premier jour de l’automne, moment des discours rituels à New York des dirigeants de la planète devant l’Assemblée générale des Nations Unies. Tout le monde s’en fout ! Et depuis pas mal de temps ! Les grands du monde sont en général polis (pas tous) mais la bienveillance n’est plus de notre époque et la Paix n’est plus à leur programme. Est-ce toujours cette ONU crée à San Francisco, au sortir de le seconde guerre mondiale, dans l’allégresse des peuples fatigués des affrontements ? Répond-t-elle toujours au besoin d’arbitrage des différends par le droit international et au devoir moral de les résoudre pacifiquement ? Papa (ou Grand Papa) y a cru. Le général de Gaulle a, lui, moqué le  »Machin », en bon souverainiste (l’ONU avait été sévère avec la France coloniale) et pour faire un bon mot. On oublie un peu vite que, sans les Nations Unies, la prolifération des armes nucléaires et la course quantitative aux armements militaires auraient atteint le stade de l’holocauste. ous ne serions pas là. Aussi, que jusqu’à des temps récents, le  »machin » new-yorkais est parvenu à prévenir des conflits dès leur phase initiale et à éteindre des guerres parties pour durer toujours. Il a établit des droits sans lesquels toute humanité se serait évanouie de l’espèce humaine. La réalité est que les membres de ce conseil, censé veiller sur la bonne marche du monde, ne méritent pas (ou plus) l’honneur de la fonction qui leur incombe.

Les cinq membres permanents ne représentent plus depuis longtemps la société internationale telle qu’elle fonctionne. Ils s’entendent plus ou moins pour bloquer toute réforme qui légitimerait leur monopole. Aucune crise majeure depuis celle de Syrie, en 2011, n’a pu se dénouer à New York faute de possibilité d’entente entre les  »grands ». La Russie de Poutine allume tous les incendies qu’elle peut dans les arrières cours de ses adversaires stratégiques. Elle pratique une guerre hybride menaçante et débarque en Afrique avec ses mercenaires Wagner. La Chine de XI Jinping se taille un empire sur les mers du Sud et se montre encline à lancer, pour la conquête de Taiwan, un conflit potentiellement mondial. Les Etats Unis de Joe Biden retombent dans l’unilatéralisme de Trump et tentent de refaire leur prestige et leur cohésion interne en affrontant le Dragon chinois. Le Royaume Uni se vend à qui veut bien, pourvu que ce ne soit pas l’Europe. La France se repaît de ses désaccords avec l’oncle Sam, parle fort sur l’avenir de l’Europe sans se faire entendre ni dissiper les soupçons à son endroit. Sa diplomatie de puissance moyenne, à assise économique limitée, est devenue parcellaire : elle n’est plus à l’échelle du monde.

Collectivement, le 15 du Conseil utilisent ce forum pour couvrir ceux de leur camp qui se sont mis en position d’agresseur, pour punir les protagonistes d’en face (qui les sanctionneront à leur tour)… et pour bloquer toute tentative de résolution des conflits. Même la pandémie qui a ravagé tous les pays dans une simultanéité sans précédent, n’a pas vu ces garants de la bonne marche du monde se réunir, encore moins décider une trêve des combats. C’est ainsi qu’on a abandonné aux armes de leurs assaillants des populations déjà victimes du virus. Pire, encore, de nouveaux conflits ont éclaté. Citons seulement l’Arménie/Azerbaïdjan, les zones kurdes de Syrie, la Libye envahie de l’extérieur, l’Ethiopie, le grignotage du Donbass qui a repris en Ukraine et les opérations au Sahel qui se sont étendues à de nouveaux pays, en se rapprochant du littoral du Golfe de Guinée, La note à payer (par les populations) pour toutes ces défaillances du système multilatéral est simplement effroyable.

On a aujourd’hui l’impression que le seul et dernier membre du Conseil de Sécurité serait … le secrétaire général de l’Organisation. Profond et pathétique, le plaidoyer d’Antonio Gutterres pour un retour au mode multilatéral, pour la préservation de la paix et de la stabilité, mais aussi pour soigner la détresse humanitaire de centaines de millions de gens, n’est guère repris dans les médias : ce ne serait rien d’autre que le blabla bien pensant habituel. Au Conseil, se succèdent les empoignades et les coalitions agressives. A l’idéal humaniste et pacifique des pères fondateurs de 1945 fait suite une machinerie à régler des comptes, parfois même à légitimer des machines de guerre. Ce blog tient des exemples précis à votre disposition. Mais, encore une fois, qui se soucie de ce que des Etats-vampires aient vider l’Organisation des Nations Unies de son sang ? Avons nous vu des foules à Paris, Pékin, Moscou ou New York manifester pour la Paix ? Avons nous vu des partis politiques inscrire le mot  »Pax » dans leurs priorités programmatiques ? N’entendons-nous pas d’innombrables voix bien intentionnées appeler à des jours nouveaux, climatiques, écologiques, éducatifs, sanitaires, de justice sociale, de développement, etc., sans trop réaliser que, sans la paix – et la stabilité corollaire -, rien de tout cela ne pourra se faire, même pour quelques » happy few ».