* 22 septembre – Lueur d’espoir

Il craque, il s’effrite… Nul ne peut dire quand s’effondrera l’édifice de la dictature poutinienne et ce qui la remplacera. Ce pourrait être pareil ou pire mais, en tout cas, sans le soutien du peuple russe. Celui-ci commence à se révolter contre une guerre qui tue ses enfants en n’apportant que des fléaux sur le pays. Il ne s’agit pas de comprendre l’Ukraine, mais de rejeter une machine de mort et de mensonges. Surtout, lorsque les défaites et les privations s’accumulent sur son morne horizon.

Les  »Russes qui savent » sont de plus en plus nombreux. Ils manifestent dans une trentaine de villes contre la mobilisation pour le casse-pipe de 300.000 des leurs, censés colmater les brèches sur les fronts du Donbass et du Sud de l’Ukraine. Il faut un courage ou une indignation immense pour manifester sur la voie publique, sous la dictature de Poutine. En une seule journée, 1300 d’entre eux ont été arrêtés. D’autres, plus nombreux, prennent la tangente : tout plutôt que l’enfer actuel des villes russes. Il se précipitent par paquets compacts vers la Serbie – politiquement assez proche de leur pays d’origine – ou vers la Turquie. Le vote des citoyens avec leurs pieds ne trompe pas : un mur va tomber.

C’est dire que la nouvelle rhétorique du Kremlin ne prend pas :  »l’opération militaire spéciale » s’est mue en  »guerre défensive contre l’agression de l’Occident ». Après les Ukrainiens, les Européens deviennent, à leur tour, les nazis utiles pour justifier conquêtes militaires et annexions. Il s’agit de défendre des pans de la Sainte Russie, pris de force et qui ne lui appartiennent pas. Dans ce but, le recours accéléré à des referendums pipés sous le fracas des canons répète de pathétiques précédents. C’est la dialectique du Troisième Reich autour de son  »Lebensraum » qu’emprunte une propagande moscovite en plein délire. Voilà bien le signe d’une dictature aux abois. C’est aux Russes maintenant d’élargir la brèche.

Le tsar furieux ne va pas à New-York mais, depuis son bunker, il assène ses leçons aux Nations Unies. Comme dans les mauvais films de fiction, il s’invente des persécutions et des agressions et menace de recourir en retour à ses armes de destruction massive,  »supérieures en qualité à celles de l’OTAN ». L’Europe est censée frémir de terreur dans l’attente de frappes nucléaires.  »Ce n’est pas du bluff ! ». Elle ne frémit toujours pas car cette petite phrase est précisément la marque d’un bluff difficile à faire avaler.

* 21 septembre – L’Homme fort du Forum

Bravo, Manou : c’était un sans faute ! L’exercice oratoire obligé des dirigeants du monde à l’ouverture de l’Assemblée générale des Nations Unies parle traditionnellement un peu pour l’état du monde, mais beaucoup plus pour leur état d’esprit du moment. L’absence, par exemple, de Vladimir Poutine s’assimile à celle d’un exalté retranché au fond de son bunker, convaincu que le reste du monde s’est ligué contre lui. Son isolement n’en est que plus criant, quand, à l’inverse, Xi Jinping, impassible sous un imperceptible sourire de façade, viendra, lui, expliquer que tous les opprimés se tournent vers lui.

La fougue française est payante, à New-York où chacun admet que le pays de Marianne a vocation à conceptualiser la géopolitique en parlant carré. La bonne idée a été de s’adresser essentiellement à la quarantaine de pays extérieurs au conflit en Ukraine, ceux qui n’avaient pas osé condamner l’invasion russe. Le ressentiment à l’égard de l’Occident et de ses guerres  »injustes » (l’Irak, la Libye, l’Afghanistan …) en est sûrement l’une des causes profondes du désamour du Sud. Le président français a habilement renvoyé ses pairs du monde émergent au crédo des Non-alignés. Il a évoqué cette ère de résistance à la guerre froide, de quête de la justice et du droit, auxquels ces membres de la communauté internationale ont adhéré ou adhèrent encore avec fierté.

Face à une invasion brutale, à des tentatives d’annexions territoriales de la part d’un nouvel impérialisme aux visées ouvertement coloniales, n’était-il pas temps d’en revenir aux valeurs qui avaient été si chères aux Non-alignés ? Eux qui affichaient une identité tierce face au monde de deux blocs Est-Ouest, laisseraient-ils la scène guerrière de 2022 (plus de cinquante conflits) se fracturer définitivement en deux : d’un côté, une communauté restée fidèle aux valeurs de la Charte des Nations Unies et à l’Etat de droit, de l’autre, un bloc composé de prédateurs, partisans de la Loi de la Jungle ? L’appel à l’introspection lancé aux neutres pourrait être ressenti comme agaçant. Justement, c’est parce qu’il pointe le défaut de leur cuirasse (de leur conscience, aussi) qu’il est mérité.

Le discours français s’emploie à corriger le tir en reconnaissant (discrètement) que l’Occident n’a pas toujours respecté ses propres idéaux et qu’il s’est parfois égaré dans des croisades sans lendemain. Mais ne s’est-il pas montré plus secourable (sous-entendu que la Russie et la Chine) dans la lutte contre le Covid et la relance consécutive de l’économie ? Emmanuel Macron propose au Sud un  »nouveau pacte financier » pour l’avenir. Le terme est beau mais pas vraiment neuf. Ce genre de concept-miracle reste, la plupart du temps une chimère ou finit en traitement homéopathique. C’est là flou principal du discours.

Sur le plan des institutions de l’ONU, la France joue sur du velours. Depuis plus de quarante ans que se pose la question  »urgente » d’une réforme du Conseil de Sécurité, Paris n’a jamais eu besoin d’afficher une position négative sur le sujet, contrairement à Moscou, Washington ou Pékin. Le blocage du débat n’est pas le fait des seules puissances, mais aussi de la multiplicité des mésententes entre les potentiels candidats du monde émergent. Aucun groupe régional ne parvient à choisir son champion. En Afrique, le Nigéria, l’Egypte et la République Sud-africaine se neutralisent mutuellement. En Asie, la Chine oppose froidement son veto à l’Inde et au Japon. En Amérique latine, l’Argentine hispaniste s’oppose au Brésil de langue portugaise. Il est aisé de jouer de ces différends pour se proclamer sans grand risque ouvert à toute  »solution ». Avec le départ du Royaume Uni, la seule chose – mais très improbable – que pourrait craindre la France serait de voir son siège au Conseil transféré au bénéfice de Bruxelles-Union Européenne. La demande n’émane d’ailleurs pas de l’intérieur de l’Europe mais de pays du Sud.

Plus concrète est la proposition de Paris de suspendre le droit de veto à une puissance, permanente ou élue, lorsqu’elle aura à voter sur un conflit auquel elle serait partie. Un soutien du monde émergent sur ce point pourrait contribuer à changer la donne. Mais il ne se manifeste guère.

Il reste que la vision présidentielle de la hiérarchie onusienne est très … présidentielle. Elle ne dit mot des pouvoirs de l’Assemblée générale qu’ils faudrait renforcer pour rendre le système plus représentatif et plus démocratique. Celle-ci, et non pas le Conseil de Sécurité, en constitue la pierre angulaire et la source de légitimité. Serait-ce parce que cette Assemblée générale apparaît un peu, aux yeux de Jupiter, comme équivalant à un  »machin » ennuyeux français du nom d’Assemblée Nationale ?

* 19 septembre – Le Club asiatique ‘’anti-Ouest’’

Le président chinois, Xi Jinping, et son homologue russe, Vladimir Poutine, se sont retrouvés lors du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), à Samarcande (Ouzbékistan), le 15 septembre. Le contexte était plus guerrier (Ukraine, Taiwan, Arménie …) que lors de leur précédente entrevue aux J.O. d’hiver de Pékin. La phraséologie du sommet a beaucoup tourné autour du slogan d’un ‘’ordre international plus juste’’. Xi a assuré que la Chine ’était disposée à travailler avec la Russie pour assumer son rôle de grande puissance’’, ce qui signifie, dans les circonstances prévalentes, que Pékin fera ce qu’il faut pour épargner à Moscou isolement et réprobation. Dans tous les cas, l’adversaire désigné est l’Occident. Pour Poutine, ceci implique de donner carte blanche à Xi pour une possible invasion de Taiwan, en échange de la ‘’retenue’’ chinoise manifestée sur l’Ukraine. Quant aux petits arrangements bilatéraux, on n’en saura rien. Autant le dire, cette mise en scène d’une Russie  »au cœur du système international et respectée par les leaders du monde » n’a pas convaincu. La Chine lui propose des béquilles mais pas réellement une alliance; l’Inde de Narendra Modi a posé assez brutalement la question de l’agression de l’Ukraine. Pour  »couronner » le tout, la non invitation de Vladimir Poutine aux obsèques de la défunte reine d’Angleterre achève d’humilier le paria du Kremlin, jusqu’à le faire crier au  »blasphème » (sic).

Son ‘’partenariat de temps de guerre mais sans la guerre’’ passe, avec Pékin par des échanges commerciaux en très forte hausse en soutien de Moscou, alors que les sanctions occidentales affectent l’économie russe. L’économie de guerre russe est particulièrement avide de microprocesseurs et autres articles électroniques et de toute une gamme de métaux; Mais Pékin reste prudent et s’emploie à ne pas s’exposer aux sanctions frappant son partenaire. Les finances du Kremlin sont soutenues par un surplus d’importations. Entre janvier et août, la Chine a ainsi acheté moitié plus de produits russes – essentiellement des hydrocarbures – qu’à la même période de 2021. Dans l’autre sens,les exportations vers la Russie ont bondi de 9,4 % au premier semestre. On imagine que Poutine réclame à cor et à cri des armes et des munitions que Xi se garde de lui fournir. L’OCS est, entre autres, une instance de coopération militaire.

Cette institution a été formalisée en 2001, succédant au précédent ‘’Groupe de Shanghai’’ de 1996, un forum régional créé par la Chine, la Russie et quatre États d’Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizistan, Ouzbékistan et Tadjikistan). Elle s’est élargie à l’Inde et au Pakistan en 2016, puis à l’Iran en 2021 et compte désormais une vingtaine d’Etats.

Elle répondait à l’origine aux craintes suscitées par la montée de l’islamisme au sein des nouvelles républiques indépendantes d’Asie centrale issues de l’éclatement de l’URSS. Au-delà de la stabilité de cette région sous tension, se profilait la  menace d’une contamination des populations du Xinjiang appartenant aux mêmes ethnies turcophones de part et d’autre des frontières. Devenue ‘’Organisation de Coopération de Shanghai’’, en 2001, avec un siège établi à Pékin, elle se veut toujours une antidote aux ’’ menaces du terrorisme, de l’extrémisme et du séparatisme’’.

L’OCS est devenue l’un des fers de lance de la géopolitique russe, dont le tournant vers l’Asie, amorcé dès 1996, s’est amplifié sous Vladimir Poutine dans les années 2010, en même temps que se détériorent ses relations avec les Occidentaux. En période de conflit avec l’Ouest – comme c’est le cas actuellement – la carte géostratégique de l’Asie rompt l’isolement de son pays et solidifie un contre-poids à l’influence occidentale. C’est une alternative à sa propension à soumettre l’Europe.

Ayant intégré comme membres, observateurs ou invités, de nombreux pays (dont la Biélorussie, le Cambodge, l’Afghanistan, la Turquie, l’Azerbaïdjan, etc.), elle a acquis une assise importante : les 3/5ème de l’Eurasie et 43 % de la population mondiale. Elle cherche donc à se doter, dans les affaires du monde, de leviers de contre-influence face à Washington et aux Européens, dans un contexte longtemps marqué par l’unilatéralisme américain. Mais la démonstration n’est pas totalement patente alors que, sous la vague montante de l’anti-occidentalisme, pointe encore, chez beaucoup, les principes résilients du non-alignement (un mouvement, hélas, sur le déclin).

Avec l’arrivée de l’Inde et du Pakistan dans ce cénacle, l’Organisation s’applique à élaborer une diplomatie triangulaire plus complexe. Le ‘’partenariat stratégique’’ de Moscou avec la Chine reste la pierre angulaire de l’édifice, traversé, par ailleurs, de multiples divergences d’intérêts nationaux et de contentieux bilatéraux persistants. La guerre d’Ukraine et la présence de l’Iran ont achevé de radicaliser cette alliance dépourvue de Traité de défense. Les accords signés portent sur le nucléaire civil (ce qui fait l’affaire de Téhéran), l’exploitation des ressources énergétiques, l’industrie de l’armement et le commerce.

On pourrait dire qu’à son insu, la reine Elisabeth II a rendu un excellent service à l’Occident le jour de ses funérailles. Ou que le nouvel ordre international dont se gaussent certains reflèterait surtout la généralisation de tous les désordres et de tous les maux.

* 15 septembre – Rejetons de la guerre

Les guerres d’agression font des petits. L’Azerbaïdjan et l’Arménie recommencent leur confrontation armée depuis trois jours. La situation autour du Haut-Karabakh, en grande partie récupéré par Bakou, est de plus en plus tendue alors que le premier des deux républiques ex-soviétiques a lancé une offensive d’artillerie sur son voisin. Une dictature brutale s’en prend, là encore, à une démocratie. Comme toujours, les deux pays s’accusent mutuellement d’avoir lancé les hostilités. En 2020, conformément à un accord de cessez-le-feu, Moscou avait déployé des soldats de maintien de la paix au Nagorny Karabakh, l’enclave de culture arménienne revendiquée par l’Azerbaïdjan comme un de ses territoires éternels. Le conflit ayant fait près de 7000 mort et son armement n’étant pas au niveau de celui adverse, Erevan s’était plus ou moins résignée à cette  humiliation. Le cessez-le-feu de 2020 n’ayant pas débouché sur un accord de paix, les parties restaient dans une situation de conflit larvé… qui s’est donc rallumé.

 En haut de la pyramide belliciste, l’exemple de la ‘’loi des loups’’ est donné par la Russie de Vladimir Poutine. Aux franges du Caucase et de l’Asie centrale, l’impunité tend à s’imposer comme ailleurs, en termes d’invasion, d’annexion de territoires et de frappes militaires sur des populations civiles. L’Azerbaïdjan en 2020 , comme la Russie en Ukraine, s’est d’abord attaqué aux territoires voisins qui lui étaient les plus liés par l’Histoire, la contiguïté géographique ou la culture. Aujourd’hui, Bakou, à l’image de Moscou, est passé à l’expansionnisme  dur, avec malheureusement dans son cas, l’appui du grand allié turc. L’OTAN voit dès lors l’un de ses principaux membres et fournisseur d’armes en Ukraine se compromettre sur ce théâtre traditionnel du grand-turquisme. Ankara agit alors en adversaire de l’Europe et des démocraties.

L’attrition militaire et la désorganisation que connaît le protecteur traditionnel russe de l’Arménie (en vertu d’une alliance de défense) ont ouvert une fenêtre d’opportunité pour régler des comptes avec Erevan. Moscou appelle au calme mais ne bouge pas ou n’a d’autre choix que de laisser faire. Pour le dictateur azéri, une nouvelle victoire militaire constituerait le plus beau cadeau il puisse offrir à son peuple, pour se maintenir éternellement  à sa tête. Il n’est pas le seul à faire ce calcul.

La présumée ‘’communauté internationale’’ appelle à la « retenue » et à un ‘’règlement pacifique du différend’’, formule consacrée, la plus plate et la plus impuissante qui soit, à laquelle on a recours quand on ne va rien faire. La France préside néanmoins actuellement le Conseil de Sécurité. Lors d’entretiens avec plusieurs dirigeants mondiaux, dont Vladimir Poutine et Emmanuel Macron, Nikol Pachinian, le premier ministre arménien, a appelé la communauté internationale à ‘’réagir’’. Cela n’a galvanisé personne. Emmanuel Macron se serait adressé au président Aliev d’Azerbaïdjan, le priant urgemment de mettre fin aux hostilités, et de revenir au respect du cessez-le-feu. Cela ne va pas effrayer ni convaincre ce dernier, qui sait bien que tout le monde a la tête ailleurs, grâce à la guerre d’Ukraine. Ce nouvel épisode de conflit post-soviétique est donc appelé à se développer.

* 14 septembre – Fin d’omerta ?

En République Française, on ne débat pas de politique extérieure au sein des institutions représentatives de la Nation. C’est comme ça. Pas même d’interventions militaires extérieures : ce n’est pas la coutume. Ceci confère à notre démocratie un caractère d’exception (une exception française de plus !).

 On se souvient de l’omerta qui avait frappé la désastreuse expédition de 2011 en Libye contre  Kadhafi et son régime, en violation du mandat humanitaire de l’ONU. Comment oublier celle, longue et solitaire, au Mali en 2013 pour y bouter l’expansion jihadiste (qui prospère de plus belle !). Rappelons aussi  l’intervention – certes, ponctuelle – de la marine de guerre en renfort du blocus du Yémen en 2015 accompagnée de contrats mirifiques décrochés par les marchands français d’armement à Riad et Abu Dhabi, en soutien à la croisade anti-chiite des émirs. Tout cela n’a eu pour effet que d’accroître encore le supplice des populations civiles yéménites. Au final, il en a résulté aussi une forte présomption de complicité de la France dans ce qui est partout perçu en Occident comme un crime contre l’humanité. Même marginale, ce fut une contribution à la plus grande crise humanitaire du moment. Ce ne fut pas bon pour l’image de la République. Mais, silence dans les travées !…

J’ai moi-même reçu d’un vice-président de la Commission des Affaires étrangères, qui était aussi mon député, la confidence comme quoi, en France, le Législatif souffrait d’être écrasé par l’Exécutif ; qu’il cherchait en vain un droit à l’information et une émancipation mais n’oserait jamais recourir à son droit d’enquête : cela relèverait du régicide. Ainsi, en matière d’opérations extérieures et d’armement, les représentants de la Nation font face à la Monarchie. Et, d’évidence, ils en ont peur, sans pouvoir exprimer ouvertement cet effroi.

Alors, je fais un peu taire l’Ours quand j’apprends, au détour d’une brève de trois lignes, que la Première ministre française prépare un débat à l’Assemblée nationale sur la guerre en Ukraine (et aussi sur les conséquences qu’elle a en France). Il aura lieu au Palais Bourbon le 3 octobre, en application de l’article 50-1 de la Constitution. Dès juillet, Mme Elisabeth Borne en avait émis l’idée. Je n’y avais pas fait vraiment attention sur le coup. Bientôt, nous aurons donc à entendre une déclaration du Gouvernement sur le sujet de la Guerre et de la Paix. Elle sera suivie d’un débat dans l’Hémicycle. Au Sénat, la date du débat n’a pas encore été fixée mais la même séquence est prévue. D’ailleurs, ce n’est pas trop risqué puisque sur la guerre en Ukraine, le gouvernement français a cette fois épousé la bonne cause. Mais quand même : Youpeee !

Merci, Elisabeth, de ton initiative bienvenue et assez audacieuse de la part d’une ancienne préfète ! Prions pour que le débat sur la guerre ne soit pas détourné en un exercice autocentré et nombrilique sur l’inflation et la crise énergétique (des sujets traités – avec raison – partout ailleurs). Rêvons qu’on entende des mots comme ‘’liberté’’ ‘’fraternité’’ ‘’solidarité des démocraties’’ ‘’respect du droit humanitaire et de la Charte des Nations Unies’’, etc.

Si c’est bien le cas, l’Ours et moi on va se mettre à aimer Elisabeth autant qu’on aime déjà Ursula !

* 8 septembre – Adieu l’Afrique ?

Il y a cinq mois, ce blog écrivait, à propos de l’intervention française au Sahel :

(Après la déconiture de l’Occident à Kaboul, en août 2021),  »l’autre  »retrait » annoncé par avance est celui du Sahel. Barkhane, Takuba et peut être le G 5 sont virés du Mali, une situation   »perdant-perdant », qui a de quoi réjouir et relancer Al Qaïda et Daech. Certes, les soldats de l’Occident vont « se redéployer » au Niger, un plan alternatif énigmatique, sans conviction. L’urgence est à l’évacuation des bases militaires du Nord-Mali, pas au choix d’une stratégie. Au train ou vont les choses, cela pourrait signifier trois ou quatre coups d’état à Bamako , un nombre indéterminé de changement de politiques et une progression irrémédiable du Jihad terroriste. Qu’importe ! Ne regrettons pas ces opérations militaires uniquement efficaces à décimer des états majors terroristes, lesquelles se recomposent aussitôt, avec l’assentiment assez large de la base. On tournait en boucle dans une seringue dont le nom est  »impasse ».

On sait que la menace se déporte désormais sur les pays riverains du Golfe de Guinée. L’exercice d’endiguement s’annonce complexe : il va falloir rassurer sur l’engagement de la France au Sahel et dans la bande côtière, sans compromettre la décision de s’extraire de la nasse, tout en se dégageant du maquis des contradictions politiques africaines et en convainquant les populations. Le volet politique et social du combat contre le djihadisme importé du Moyen-Orient ne mérite même pas le qualificatif d’échec : ce fantôme n’a même pas existé. Une victoire sur le terrain humain était impossible; elle le reste ».

L’Ours Géo se répète un peu, en septembre :

 »Le 15 août, sous le signe de l’ascencion de la Vierge, Barkhane a discrètement fait monter son dernier détachement de Gao sur Niamey. Ainsi est scellé l’échec d’une opération d’inspiration juste mais qui a trop duré et mal tourné. Les hauts faits des militaires français ont caché la réalité d’un échec politico-militaire (la progression éclair du jihadisme). C’est bien quand même l’Afghanistan de la France. D’une opération ponctuelle de refoulement sur la frontière saharienne algéro-malienne, on est passé au contrôle progressif du jihadisme sur cinq pays et au-delà, tant au Sahel qu’en Afrique occidentale.

Le coût se monte à de dizaines (centaines ?) de milliers de morts civils. Dans un cocktail de populisme local et de polémique à la sauce moscovite, Bamako s’est empressé de dénoncer au Conseil de sécurité des actes présumés d’indiscipline aérienne et d’appui aux rebelles jihadistes, que la junte impute à Barkhane. L’invasion jihadiste se double désormais d’une percée de la dictature russe.

L’approche à dominante militaire, depuis longtemps caractéristique des interventions françaises en Afrique, ne pouvait pas traiter les problèmes à la racine. D’ailleurs, lesmilitaires le savent bien. L’absence de vision, de plan et de cohérence de la politique court-termiste du gouvernement français, sa prétention malgré tout à décider seul, son inertie à s’ajuster aux réalités des sociétés africaines constituent les causes profondes de ce désastre partagé en coresponsabilité avec les Africains. Beaucoup voudront l’oublier. Au contraire, il faudra en tirer les leçons le jour où l’on réapprendra à gérer le monde collectivement et sur le long terme.

* 7 septembre – La matrice du monde à l’image du climat

Les Etats Unis, la Chine et l’Europe, les trois principaux moteurs de l’économie mondiale se grippent en même temps. Le repli de chacun sur soi et contre les autres porte en fait un nom : le déclin du cadre multilatéral des relations internationales. On perd tout ce qui nous permettrait de vivre ou de circuler sans crainte sur la planète en échappant à la Loi de la jungle. Cette matrice est composée des instruments juridiques régissant les relations entre les acteurs internationaux, des autorités et agences supra-nationales structurant des régions (UE, ALENA, Communauté andine, Ligue arabe, etc..) ou des activités fonctionnelles (Croix rouge, G 8, OPEP, OMC, OCDE, Nations Unies et leurs organes spécialisés, etc.).

Du fait de son rôle de forum global de la paix, de la coopération, du développement et de la sécurité juridique, l’ONU en constitue le chapeau. Mais, quels acteurs, quels Etats le respectent encore vraiment, à l’heure des plus graves menaces contre la Paix depuis 1945 ? Aucun. La paralysie désespérante du Conseil de Sécurité – due aux blocages russe et chinois, mais tout autant à l’absence de réforme en son sein – a anihilé toute capacité à servir d’intermédiaire dans les conflits et d’aiguillon dans la résolution des menaces globales. Le système mondial est fantômatique et la Loi de la jungle revient en force.

La stabilité du monde et la justice des hommes jouissaient des meilleurs chances lorsque toutes ses structures agissent comme lubrifiant des contradictions et des chocs planétaires. On pouvait alors espérer des marchés qu’ils convertissent cette stabilité en croissance, un autre mode de désarmement des tensions. Aujourd’hui, les marchés se cassent en blocs régionaux. Leur fonctionnement vise le plus souvent au rapport de forces voire à la domination. Les sanctions sont reines, les règles, caduques.

La matrice du monde fonctionne en fait à rebours, en grande partie parceque les Etats et leurs citoyens tentent d’échapper aux règles de la coexistence multilatérale, préférant servir leurs bases populaires, voire les fantasmes populistes en vogue. Chaque gain se fait aux dépens de publics étrangers, ce qui relance les conflictualités en boucle… Ce phénomène est illustré par la crise de l’énergie, en partie alimentée par la guerre en Ukraine (en fait l’offensive russe contre l’Occident) et par la politisation du commerce, mais aussi en partie, par la spéculation d’entreprises dénuées de toute conscience sociale.

L’inflation actuelle devient systémique et elle s’emballe par anticipation d’un futur supposé pire encore : va-t-elle muer en récession globale, cet hiver ? Va-t-on avoir froid, connaître des rationnements, voir notre pouvoir d’achat fléchir et le train de vie de l’Etat, grêvé par l’explosion du coût des filets sociaux ? Va-t-on refuser le prélèvement nécessaire au rétablissement de notre capacité de défense, à l’heure où des millions d’hommes libres sont massacrés, déportés, esclavagisés et où nous sommes nous-mêmes menacés d’holocauste ? La conférence de revue sur la non-prolifération nucléaire avait déjà tourné à l’échec au printemps.

Dans le court terme, on assiste au rush gazier de l’Occident sur l’Arabie et la Qatar, l’Algérie, … à l’heure où Gazprom coupe les vannes à grand renfort de mises en scène tragicomiques. Mettre la main sur de nouveaux gisements d’énergie implique moultes complaisances et courbettes envers des émirs, gourmands en armement et, par ailleurs assez méprisants des droits humains. Cela confirme au passage le biais pro-sunnite de la classe politique en Occident, plus portée à fustiger le radicalisme de l’Iran chiïte qu’à rechercher la coexistence des deux écoles de l’Islam.

Le jihadisme des principales multinationales terroristes, continue de progresser en Afrique sub-saharienne. Il se rapproche irrémédiablement des régions côtières. Les victimes civiles sont nombreuses au Mali (en dépit ou plutôt à cause de la présence des mercenaires Wagner) et au Burkina Fasso. La Minusma se heurte, à son tour, à l’agressivité des dirigeants de Bamako. Ceux-ci se lancent dans des campagnes de diffamation manifestement téléguidées par Moscou. Poutine ou l’émir de Daech, maître de l’Afrique ? Cela jetterait plus d’un milliard d’humains dans un abîme de souffrance.

L’abandon des priorités de la transition climatique saute aux yeux, alors qu’un été caniculaire et enflammé suivi d’immenses innondations (le Pakistan est en perdition) rappelle à tous l’acuité de la crise climatique. A deux mois de la COP 27 à Charm-el-Cheikh, l’Occident boude la conférence préparatoire consacrée à l’adaptation consacrée au contient africain. L’Afrique est frappée plus durement que d’autres, par un défi qui dépasse ses capacités et sa médiocre gouvernance. Dans le même ordre d’idées, la conférence internationale sur le haute mer a également jeté l’éponge, en raison de la cassure de la communauté mondiale.

La communauté internationale, kesako ? Plus encore que l’ONU, elle recouvre tous les égoïsmes et toutes les démissions. Autant dire qu’elle est, sur un plan opérationnel, moribonde, incapable de répondre aux grandes urgences et de travailler au rétablissement de la Paix. Ceux, dont les médias, qui l’invoquent à tort et à travers sont des naïfs ou des hypocrites impénitents. Le multilatéral avait constitué un vrai trésor au cours des anées 1990. Des murailles de confiance, de coopération et d’ouverture pourraient, dans l’avenir, remettre le train mondial sur de bons rails. Mais probablement pas sans un réveil assez brutal.

* 6 septembre – L’autre épidémie va bien, merci.

En août, l’épidémie de bellicisme a prospéré : après avoir officiellement recensé 4,8 millions d’infections pour seulement 74 morts, la Corée du Nord a annoncé en avoir fini avec la pandémie de Covid-19. Aux dires de Kim Yo-jong, l’influente sœur du dictateur, le virus aurait été introduit par des tracts portés par des ballons gonflables. La contamination de la prison-ermite serait surtout imputable à ces slogans politiques. Kim Jung-un menace en conséquence Séoul de représailles militaires. Dans cet esprit, des essais de nouveaux types de missiles balistiques se poursuivent aussi, en Mer Jaune. Un des objectifs est de se donner les moyens de frapper Hawaï ou la Californie.

Evoquant des attaques préparées par des milices pro-iraniennes, notamment le Djihad islamique et ses brigades Al Qassam, Israël a lancé une nième offensive ‘’préventive’’ contre l’enclave palestinienne de Gaza (bilan : une quarantaine de morts) : il n’y a que par la guerre que les deux camps extrêmes parviennent à nourrir leur popularité partisane auprès de leur public. Leurs intérêts antagonistes convergent, un grand classique des relations internationales.

En Irak, pays sans gouvernement 10 mois après les élections, la mouvance pro-iranienne et les réformateurs sont mis en difficulté par les partisans du chef religieux Moqtada Al-Sadr (faussement démissionnaire),. Ceux-ci occupent les sièges des institutions de pouvoir et exigent un gouvernement à leur convenance.

Autour de Tripoli, les deux camps lybiens recommencent à en découdre pour le contrôle de la capitale.

En Ethiopie, le conflit s’est rallumé aux frontières du Tigré, replongeant les populations du Nord dans la pénurie et la misère. Les rebelles ont fait main basse sur les moyens du PAM. Après cinq mois de trêve, le conflit dégénère à nouveau.

Le Rwanda profite de la confusion générale pour réactiver ses milices tutsi en RDC. Le sinistre M 23 répand barbarie dans les deux Kivu. Derrière cette terreur, il facilite la mainmise (le pillage ?) rwandaise sur les richesses minéralières congolaises : Kigali devient le 3ème ‘’producteur’’ mondial de Cobalt et Cotran, des ressources pourtant absentes de son sous-sol.

Les exilés se bousculent sur la route des Balkans et pour traverser la Manche, se heurtant à des politiques de refoulement de plus en plus assumées et illégales.

A Rome, la perspective d’élection d’un gouvernement néo-fasciste conduit par Georgia Meloni, contribue à faire dévisser l’€uro, car elle annonce de nouveaux spasmes pour l’Europe. Jusqu’à Liz Truss, nouvelle première ministre britannique, qui s’est demandé si E. Macron ne serait pas, après tout, l’ennemi de son pays (!). Elle promet de détruire les accords post-Brexit et de jouer la cofrontation avec l’U.E. On le voit, le populisme imbécile prospère sur toute la planète …

La revendication par les Etats-Unis de la frappe aérienne qui, à Kaboul a tué Ayman al-Zawahiri, successeur de Ben Laden à la tête d’Al-Qaida et dernier concepteur vivant des attentats du 11 septembre 2001, met en lumière la sinistre persistance de l’implantation terroriste en pays Taliban. L’opération américaine alimente la fureur au sein de la comète islamiste. Elle incite à un parallèle, dans le camp chiite, avec la violente agression dont a été victime, le 12 août, l’auteur des  ‘’Versets sataniques’’, Salman Rushdie. La fatwa lancée en 1979 par le défunt ayatollah Ruolah Khomeini a gardé son pouvoir assassin.

En contre-point, la visite du président français en Algérie cherche les formes d’un rabibochage ponctuel. Il y a peu encore, Paris privait les Algériens de visas pour contraindre leur gouvernement à reprendre ses nationaux expulsés de France. Les clameurs d’affection françaises ont malgré tout un parfum de gaz, énergie dont l’Europe est fébrilement en quête. Paris va céder un peu de son levier de torsion sur les visas étudiants et professionnels. Rien, donc, de très cohérent sur le moyen – long terme, mais un progrès d’ambiance toujours bon à prendre.

Bientôt, un quatrième tableau de l’actualité en août. Donc, comme dirait l’orchestre de Ray Ventura :  »tout va très bien, Mme la Marquise ! »

* 26 juillet – La mémoire et la putain

L’Histoire serait-elle la ‘’Putain des populistes’’ : torturée, soumise, convoquée qu’elle est sur un claquement de doigt ? Sa caporalisation s’effectue par le biais de ce que les médias officiels appellent ‘’le devoir de mémoire’’. Celui-ci inhibe souvent l’analyse rationnelle et régurgite du ‘’vécu, perçu’’, fait de logiques simplistes, exprimées à fleur de peau. Il permet l’omission des responsabilités. En fait, cette faille de discernement ne tient pas qu’aux manipulations politiciennes. C’est surtout le fruit d’une posture immature face au récit historique : faute de s’y atteler avec la méthode et le recul nécessaires, les enseignements du passé et leurs évolutions sont caricaturés ou se perdent. A l’heure du basculement entre Paix et Guerre, notre connaissance du passé pèsera pourtant sur notre vigilance quant aux pièges à éviter.

-C’est en mémoire du souvenir ‘’sacré’’ d’une bataille livrée contre les Ottomans, en 1388, que Milosevic avait préparé en sous-main son plan  »fer à cheval » d’attaque des Musulmans bosniaques par ses partisans de Banja Luka (Republika Srpska). La Syrie a imposé son emprise au Liban en vertu de réminiscences des Omeyyades ou de la Grande Syrie. Pékin accapare la Mer de Chine en invoquant une présence ancienne de ses navigateurs (presque une réédition de l’argumentation coloniale). De son côté, la Turquie revit les exploits conquérants de ses sultans, aux dépens de la Syrie et de l’Iraq. Reconnaissons aussi que la ‘’France-Afrique’’ relève en partie d’une mythologie coloniale dévaluée par l’analyse historique moderne. Quant au récit de la Guerre d’Algérie, il reste, selon les interlocuteurs, à confluence de la légende civilisatrice et d’une introspection honnête sur drame.

– L’exemple des relations très complexes et anciennes entre la Russie et l’Ukraine illustre, de même, les dangers de ce hiatus mental. Le territoire ukrainien est un couloir d’invasion. Il a été annexé ou dominé par ses nombreuses puissances voisines : Pologne, Lituanie, Suède, France napoléonienne, Allemagne nazie et bien sûr la Russie. La confrontation russo-ukrainienne remonte au Moyen Age : le ‘’Russ de Kiev’’, regroupant les deux populations, s’est effacé devant l’empire tsariste. Qui a précédé qui ? Qui est issu de Qui ? La Russie ne bénéficie pas forcément de l’antériorité ni de la vérité historique.

Pendant la Révolution d’Octobre puis la guerre civile, l’Ukraine a proclamé son indépendance mais s’est divisée dans une confrontation civile entre les camps soviétique et nationaliste. Au point de s’être divisée entre deux capitales : Lviv, l’occidentale et Kiev la pro-russe. Du côté de la contre-révolution, elle a aussi subi le joug des Russes blancs et celui de la Pologne, détentrice d’une moitié de la Silésie. Le pays a vu défiler les dictatures (Stepan Andriïovytch Bandera) et a frayé avec le nazisme, lorsqu’occupé par la Wehrmacht. Staline a exploité son niveau d’autonomie politique (et celui de la Biélorussie) pour obtenir deux sièges supplémentaires au Conseil de sécurité des Nations Unies. Khrouchtchev, qui en était natif, lui a définitivement réattribué la Crimée et la base navale de Sébastopol.

C’est la simple conclusion, en 2013, d’un accord de partenariat – sans grande portée – avec l’U.E qui a allumé les flammes de la colère poutinienne. L’obsession de s’y opposer par la force a déclenché, dans la population, la révolution orange. Il était hors de question, à l’époque, que l’Occident se prête à quelque coopération militaire que ce soit avec Kiev. Or, depuis l’invasion …

-Dans so  »devoir de mémoire », la classe politique russe n’a rien vu ni rien compris au cours de l’Histoire et n’en a tiré que des leçons fausses. Prisonnière depuis des siècles de son exaltation impériale – en fait, le fruit d’une vision orgueilleuse d’elle-même -, la Russie ne supporte pas l’idée que son ‘’étranger proche’’ puisse s’émanciper d’elle et exercer une pleine souveraineté. On en arrive à l’aberration suprême qui voudrait que l’Ukraine ‘’n’existe pas’’ (juste une portion de la Russie). De même, la manifestation de son identité propre est censée résulter d’une ‘’nazification’’. De qui, par qui ? On voit jusqu’à quelles extrémités mènent ce bréviaire mémoriel d’Etat : une guerre d’agression, le risque pris d’un conflit nucléaire. Le plus pernicieux, dans cette manipulation grossière de l’Histoire est que ses promoteurs finissent par se convaincre des sornettes de leur propagande.

L’imaginaire collectif peut être profondément destructeur. Même en démocratie. L’Histoire d’un pays devrait suivre un processus itératif, débattu de façon scientifique, pluraliste et contradictoire. Même dans notre Europe, ce n’est pas toujours le cas. Seule, la distance critique limite les risques d(une guerre par pure ignorance chauvine et permet d’évoluer vers une meilleure compréhension de  »l’Autre », cet ex-ennemi. Le nationalisme, on le sait, c’est la guerre … la mémoire instrumentalisée, son carburant.

* 25 juillet – Odessa : feu sur le Cuirassé Potemkine !

Sitôt conclu, sitôt violé : tel est le triste sort de l’accord humanitaire et commercial de trois mois que les Nations Unies avait arraché, le 22 juillet, aux protagonistes du conflit en Ukraine. Le dernier mot a été donné aux missiles russes de type Kalibr qui, dans les heures suivantes, ont frappé le grand port stratégique du sud, d’importance cruciale pour l’exportation des céréales en Mer Noire. Le mépris de la partie russe pour le droit international et pour toutes formes d’engagement n’est plus à démontrer. Rétrospectivement, la présence de Sergueï Choïgou, le ministre russe de la Défense, à la cérémonie de signature d’Istanbul tenait soit, du syndrome de pagaille soit, du complot machiavélique. Des dissensions et des manipulations pourraient s’être fait jour au sein du Kremlin : le mystère est épais. Que Lavroff ait affirmé, devant son collègue égyptien, que son pays  »n’y était pour rien » pour être aussitôt démenti par un porte-parole du Kremlin vantant la précision de ces tirs  »réussis » contre des cibles militaires, tout cela dit quelque chose sur la cohésion actuelle du pouvoir russe. Pour couronner le tout, la même source promet aux pays d’Afrique que le blé de Russie ne leur manquera pas. Comme si celui d’Ukraine était déjà perdu.

Le gouvernement de Kiev avait mis en garde contre ce genre de provocations. Sa méfiance paraît amplement justifiée, même s’il reste conscient de l’impérieuse nécessité pour lui de  »sortir » les quelque 20 millions de tonnes de blé actuellement bloqués dans ses silos : il va falloir y faire entrer les 40 Mt de la moisson en cours. Vladimir Poutine est accusé d’avoir ‘’craché au visage’’ de l’ONU et de la Turquie. Le reproche ne devrait pas trop gêner l’intéressé. Aucune confiance n’étant plus possible, il va être ardu de reprendre le fil de l’opération.  »céréales » Sans doute était-ce l’objectif premier de l’attaque. Celle-ci a été condamnée ‘’sans équivoque’’ par Antonio Guterres, qui avait consacré tous ses efforts au sauvetage des céréales ukrainiens, dans l’espoir d’approvisionner des pays pauvres. Que peut-il faire de plus, sinon repasser la question des responsabilités au Conseil de sécurité, lequel, paralysé par le veto russe, ne pourra rien décider. L’Union africaine, qui venait juste de se féliciter de l’accord d’urgence alimentaire en est aussi pour son argent et voit le continent noir rebasculer dans la perspective d’une famine.

La réforme du système de veto au Conseil de sécurité est une nécessité absolue pour rétablir la Paix. Ce système d’impunité totale des  »Grands », censé assurer leur coopération dans le règlement des crises, favorise au contraire les agressions impunies. La mécanique du système international a complètement changé depuis 1945. Coincée entre deux protagonistes figés dans la défiance, l’ONU est mise en face de responsabilité qui dépassent sa Charte et son mandat.

Il faudrait lui apporter le soutien public des citoyens du Nord comme du Sud et bien sûr le concours des gouvernements, devenu lacunaire. Le geste agressif commis contre Odessa est un coup porté aux intérêts des humains, de part et d’autre de l’Equateur : une urgence globale.

* 13 juillet – Le Japon, orphelin mais plus fort

L’ancien Premier ministre, Shinzo Abbe est, mort, le 8 juillet. Il a été touché par un tireur isolé, lors d’un meeting politique à Nara en vue des élections sénatoriales. Arrêté par la police, son assassin est un ancien membre des forces maritimes d’autodéfense, âgé de 41 ans. Il affirme que son acte n’était pas inspiré par la politique et son motif paraît assez flou. Peu habitué aux attentats et très restrictif en matière de port d’arme, le Japon reste abasourdi par cet assassinat inédit. Choquée, la classe politique japonaise n’est pas pour autant en état de faiblesse : le surlendemain, le Parti libéral démocrate (PLD) a cartonné aux élections. Le PLD dispose désormais de la majorité des deux-tiers qui lui permet de modifier la Loi fondamentale. Au sein de cette formation, constamment reconduite au pouvoir, l’ex-ténor conservateur gardait une influence prépondérante.

Ce meurtre a provoqué des réactions de consternation et de surprise à travers le monde. Mais l’impression domine que le Japon, qui a changé sous Abé, ne retournera pas en arrière sous ses successeurs.

Emmanuel Macron s’est dit « profondément choqué par l’attaque odieuse ». Le Royaume-Uni, l’Italie ou encore le président du Conseil européen ont fait chorus et le secrétaire d’État américain a déclaré que les États-Unis étaient “profondément préoccupés et attristés”. Abe était un allié très proche de Washington. Le premier ministre australien, Anthony Albanese, le premier ministre singapourien, Lee Hsien Loong, et la ministre des Affaires étrangères indonésienne, Retno Marsudi – parlant au nom des pays du G20 réunis à Jakarta – ont tous exprimé leur consternation. Idem, s’agissant du Premier ministre indien, Narendra Modi, et de la présidente taïwanaise, Tsai Ing-wen, exprimant sa tristesse  »devant une attaque menée dans un pays démocratique et doté d’un état de droit, comme Taïwan” (un habile parallèle). Les principaux amis du Japon étaient au rendez-vous.

La Chine s’est fendue d’une déclaration impersonnelle du porte-parole de son ministère des Affaires étrangères. Moscou, tout juste poli, est resté mutique sur ce que le Kremlin pensait du disparu. Aucune surprise, au total …

Sur la scène internationale Abé s’était montré déterminé à replacer le Japon parmi les grands acteurs du jeu stratégique. Sa doctrine de sécurité nationale a évolué de la non-intervention absolue (article 9 de la constitution  »pacifiste ») au ‘’pacifisme actif’’, nettement plus interventionniste. En 2013, il avait institué un Conseil de sécurité nationale au sein de son Cabinet, qui pilote désormais largement la politique extérieure du pays. Celle-ci a gagné en lisibilité. En particulier, Shinzo Abe et ses équipes ont élaboré le concept stratégique de l’Indo-Pacifique, libre et ouvert (Free and Open Indo-Pacific– FOIP). Ainsi, après le désastreux retrait des Etats-Unis décidé par Donald Trump, le Japon de Shinzo Abe a repris en main le Partenariat Trans-Pacifique (TPP), l’accord de libre-échange le plus ambitieux du monde en termes de PIB agrégé. Tokyo se targue d’avoir alors réécrit les règles des échanges commerciaux au 21ème siècle. Sa vision incorpore un projet de libre-échange économique de la zone, d’inspiration libérale (liberté d’accès et de circulation, Etat de droit, économie de marché). Son but géostratégique est de faire contrepoids à la Chine et à son initiative des Nouvelles Routes de la Soie. Tokyo se place ainsi en leader des pays d’Asie attachés à l’arrimage occidental.

Le projet japonais se double d’un programme de financement des infrastructures de ses voisins émergents, invités à élargir leurs options plutôt que de se cantonner dans un face-à-face exclusif avec la Chine. Du fait de ces initiatives coordonnées, le Japon, est redevenu une puissance majeure en Asie. Le Dialogue stratégique quadrilatéral (Quad) avec les Etats-Unis, l’Inde et l’Australie, relancé en 2017 à l’initiative de Tokyo, lui permet tout à la fois d’étoffer son influence politique et de servir ses intérêts militaires.

De fait, Shinzo Abe a sensiblement fait évoluer la politique de défense japonaise, pour réintroduire l’Archipel en acteur de sécurité majeur en Asie. Ce faisant, le Japon s’est aussi positionné sur les marchés d’armement comme fournisseur de ses partenaires de défense. En 2014, la possibilité pour les forces japonaises de porter secours à un allié a été ouverte par une réinterprétation audacieuse de la Constitution, dans le cadre d’une nouvelle  »légitime défense collective ». Une intervention de sa marine, aux côtés de celle des Etats Unis, pour défendre Taïwan en cas de blocus, n’est plus une simple vue de l’esprit. Ces réformes resteront comme le grand œuvre d’Abe, même si elles ont soulevé dans l’opinion de vives controverses.

La coopération militaire de Tokyo a également diversifié ses partenariats plus lointains, avec notamment l’Australie, l’Inde, le Royaume-Uni et aussi la France. On parle depuis plusieurs décennies d’une forme de lien opérationnel du Japon avec l’Alliance atlantique : l’Alliance des mers du Globe (AMG) ?

* 11 juillet – Sri Lan-crash

Le Sri Lanka vit plus qu’une crise, un effondrement. Le président Gotabaya Rajapaksa fuit la fureur du peuple alors que le pays sombre dans l’abîme. Après son frère, l’ex-premier ministre démis le 12 mai, le président a été chassé du palais par des nuées de manifestants. Principal auteur du chaos, il a été mis à l’abri à bord d’un navire militaire, dans les eaux territoriales du sud. La résidence officielle du premier ministre a été mise à feu. Pendant ce temps, des milliers de manifestants restent mobilisés, à Colombo, pour chasser une bonne fois pour toutes la dynastie cleptomane des Rajapaksa. Aux  commandes de l’Etat depuis deux décennies, leur clan a mis en faillite l’économie de cette ile de 22 millions d’habitants et laissé un vrai désastre derrière lui. Gotabaya prétend vouloir se retirer le 13 juillet, ‘’pour assurer une transition pacifique’’. Peu importe qu’il démissionne aujourd’hui, demain ou dans les prochaines heures, ce sera toujours trop tard :  le mal est déjà fait et ses racines sont profondes. Comme tous les ‘’hommes forts’’ populistes, le personnage a été adulé par les masses, avant qu’elles ne retournent leur colère contre lui, une fois réalisés son échec et sa malhonnêteté. Ce genre d’histoire se répète à l’infini sur les cinq continents.

En convoquant une réunion de classe politique, l’actuel premier ministre, Ranil Wickremesinghe, aura tenté en vain de former un gouvernement d’union nationale. La tâche semble impossible pour celui-ci, qui avait prêté serment le 12 mai dernier, au lendemain de l’éviction de Mahinda Rajapaksa, son prédécesseur honni. Les partis de l’opposition sri-lankaise cherchent, de leur côté aussi, à mettre sur pied un gouvernement. Les démissions se sont produites en cascade au sein du pouvoir, le premier ministre proposant également la sienne. Il est peu probable que ceci ait un quelconque effet sur la foule, chauffée à blanc mais non-armée. Après le président et le premier ministre, la charge du gouvernement revient en principe au président de la Chambre des représentants, Mahinda Yapa Abeywardena. Mais, sur qui parier, dans l’atmosphère de chaos qui prévaut ?

Les manifestations monstres à Colombo sont largement dues à la grave crise économique que traverse le pays. S’y superpose une détestation tardive du clan mafieux des Rajapaksa. L’effondrement de l’économie est sans précédent depuis l’indépendance en 1948. Les Nations Unies estiment que 80 % de la population n’a plus les moyens de s’offrir trois repas par jour. La pénurie d’énergie – plus aigüe qu’en Europe – et l’effondrement de la monnaie entrainent une rareté générale de tous les produits de la vie courante et une inflation folle. Il y a quelques jours, Gotabaya Rajapaksa en était réduit à supplier Poutine de lui faire parvenir un peu de pétrole et de gaz, à crédit. Il a curieusement invité les touristes, effrayés par ce grand désordre, à revenir en nombre pour faire repartir la croissance et rééquilibrer les comptes. Le pays négocie in extremis un plan de sauvetage avec le Fonds monétaire international (FMI), lequel imposera vraisemblablement des hausses d’impôts.

Le volet international de cette crise comporte aussi de gros enjeux. Au sortir, en 2009, d’une longue guerre civile entre la majorité (bouddhiste) cinghalaise et la minorité (hindouiste) Tamoule, la diplomatie lankaise a glissé de l’orbite géopolitique de l’Inde – jugée trop favorable aux Tamouls – à celle de la Chine. Formidable forteresse stratégique sur les grandes routes maritimes entre mer d’Arabie et Golfe du Bengale, Sri Lanka était devenu un maillon fort des ‘’nouvelles routes de la Soie’’ tissées par Xi Jinping. La marine chinoise y relâche en force. Ce point d’appui peut être rapidement militarisé.

Le clan au pouvoir à Colombo avait largement sollicité l’énorme capacité d’investissement chinoise, servant ses intérêts personnels au passage et faisant fi des avis du FMI sur sa mauvaise gestion. Aujourd’hui, l’île est sans doute la plus lourdement endettée – et ceci, à court terme – parmi les alliés de Pékin dans la région. Le fardeau a atteint le point où elle a dû rétrocéder à ses créanciers chinois un port, sa zone industrielle et diverses autres infrastructures. La mise en faillite générale de l’économie menacerait de  »re-siniser », par rebond, une bonne partie de ses avoirs financiers et de faire d’elle une quasi-colonie. Dans ces circonstances, la Chine, trop liée au clan Rajapaksa, a beaucoup perdu son aura politique… et l’Inde, plus proche à tous points de vue, guette l’occasion de lui contester la place.

Sri Lanka est donc une des affaires à suivre, sur la grande scène agitée de l’’’Indo-Pacifique’’.