* 01-04 – Un jour spécial

Mais peut-on plaisanter avec l’état du monde, si tristounet ? De très nombreux adeptes de ce blog ont exprimé le souhait ardent d’une forme d’illustration de ses fortes pensées. Ainsi, beaucoup regrettent les apparitions graphiques de l’Ours, dont la philosophie originale et plantigrade continue pourtant d’irriguer nos bonnes feuilles électroniques. Prolonge-t-il son hibernation par une séclusion anti-Covid 19 ? Reste-t-il coincé dans sa tanière trop étroite ?

Une triste nouvelle…

Les adieux de Plantu à la communauté médiatique, ce 1er avril, fournissent l’occasion de marquer la date, en saluant son grand art. Jean Plantureux a profondément marqué le lectorat français, tant par le génie savoureux de son crayon que par sa maîtrise sans faille du sens de l’actualité. Personne n’a croqué mieux que lui le cours bancal de nos sociétés et l’absurdité géopolitico-ironique du monde. Sans poisson aucun, voici son ultime dessin, philosophique, comme toujours. Merci, Jean !

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* 30 mars – L’Afrique sur le point de bascule

Un raid-surprise de combattants jihadistes a été lancé dans le nord du Mozambique, contre la ville de Palma (75.000 habitants), nœud logistique en zone d’extraction gazière, proche de la frontière tanzanienne. Le signal de l’attaque a été l’arrivée d’un bateau chargé d’épicerie, dont l’attaque a immédiatement suivi l’accostage dans ce petit port. Des scènes de pillage et de meurtre aveugles s’en sont suivies. Le groupe djihadiste Al-Sunnah Wa Jamo (ASWJ) ou « Al-Shebab » (les Jeunes), affilié à Daech et fort d’une centaine de combattants, hante la zone depuis 2017. Il revendique cette opération et affirme contrôler la ville. Celle-ci – ce n’est pas un hasard – n’est éloignée que d’une dizaine de kilomètres du mégaprojet gazier de 60 milliards de dollars piloté par Total. Censé devenir opérationnel en 2024, le projet mené en consortium avec l’italien ENI et l’américain Exxon Mobil est à l’arrêt depuis plusieurs mois. Le calendrier ne sera pas tenu et l’ambition de doper l’économie mozambicaine pour en faire une puissance gazière s’en trouve contrariée. L’assaut a visé aussi les casernes et les administrations du gouvernement mozambicain.


Maputo (à 2300 km au Sud de Palma) évoque un bilan de plusieurs dizaines de morts dont, au moins, un ressortissant sud- africain et un sujet britannique, des sous-traitants de Total. Il y aurait entre 6 000 et 10 000 personnes réfugiées ou cherchant un abri à l’intérieur du chantier de construction du complexe gazier. La firme française indique fournir une aide humanitaire et logistique à ces populations civiles. Après le transfert de 1.400 travailleurs et civils à Pemba, port situé à quelque 200 km au sud, pirogues et voiliers traditionnels chargés de réfugiés continuent à affluer. Les agences de l’ONU présentes sur place s’efforcent de coordonner l’organisation du retour vers des zones sécurisées de milliers de civils réfugiés dans les forêts ou sur les plages environnantes. Ces victimes s’ajoutent aux 670 000 personnes ayant dû fuir les attaques au cours des dernières années. Car ce drame a des racines plus anciennes : la province du Cabo Delgado, à majorité musulmane, est l’une des plus pauvres du Pays. Le chômage généralisé des jeunes y favorise le recrutement des djihadistes, de même que les enlèvements d’enfants-soldats dans les villages. Ce jihad ‘’à bas bruit’’ n’avait pas été décelé, le cône Sud de l’Afrique étant supposé plus ou moins immune de la gangrène terroriste. Le réveil est très dur : du Nord au Sud, les gouvernants et les programmes d’aide au développement se montrent dépassés face à l’évolution de populations laissées à elles-mêmes et à leur misère, offertes aux pires prédateurs. Le Continent noir est-il en voie de basculer – avec les conséquences qu’on imagine – de Tamanrasset au Cap de Bonne Espérance ?

* 26 mars – Piqués au vif

Le comportement tortueux de la firme AstraZeneca en matière d’exportation du vaccin anti-Covid fait monter le ton entre le Royaume-Uni et l’Union européenne. Au point de déclencher une mini guerre commerciale. La Commission et les Etats membres de l’UE accusent l’entreprise anglo-suédoise de ralentir délibérément la livraison des doses qu’ils ont commandées. Un quart des quantités réservées seulement a effectivement été fourni, tandis qu’une partie de sa production (30 millions) au sein des trois établissements qu’elle possède sur le continent reste stockée sans destination connue. En sens inverse, pas une dose produite dans ses établissements britanniques n’a été dirigée vers l’Europe. Ce ne sont là que des indices de tripatouillage, mais ils parlent déjà d’un égoïsme carabiné. D’où une suspicion tacite que le gouvernement de sa Majesté – partie à la stratégie vaccinale de l’Union et servi par celle-ci – encouragerait – voire, aurait conçu – une manœuvre de détournement à son profit. A ce stade, se posent les questions du respect de la transparence et du devoir d’équité, qui amènent l’UE à renforcer son contrôle sur les exportations de vaccins.

Boris Johnson n’a pas une forte réputation de rectitude, comparé, par exemple, à Angela Merkel. Sa stratégie électoraliste consistant à faire oublier l’erreur magistrale du Brexit par un succès – très réel – sur la vaccination conduit à le croire très capable de coups bas. D’un autre côté, le fait que plus du tiers de la population britannique ait été vacciné reste en soi un accomplissement positif, dont il faut se féliciter. Doit-on alors laisser le torchon brûler et enfourcher le destrier idiot du ‘’nationalisme vaccinal’’, ce réflexe populiste que Charles Michel, le président du Conseil européen condamnait, le 19 mars, comme indigne de l’Europe. Et il avait raison. Engager la polémique avec Johnson serait rejouer la bataille perdant-perdant du Brexit. Il a été confortablement élu et sa moralité n’est pas une exception dans le monde politique. Il faudra donc faire avec lui et poursuivre de façon déterminée les négociations sur les nombreux chapitres non-résolus du partenariat post-Brexit. Ceci implique une certaine retenue d’expression dans une relation qui doit se poursuivre, dense et dépassionnée.

En revanche, AstraZeneca ne doit pas établir impunément un précédent de dissimulation et de discrimination, dans une situation d’urgence sanitaire solidaire. C’est à la Commission européenne d’enquêter et de réclamer, le cas échéant, des indemnisations à cette firme. Que sa mauvaise réputation éloigne le public européen de ses produits n’est pas très grave, au moment où des sérums concurrents vont affluer  sur le marché européen. Une seconde injection effectuée avec Spoutnik V pourrait d’ailleurs fournir une alternative fonctionnelle. En pleine confusion, nos médias répercutent les très sévères jugements du gouvernement chinois, de l’OMS et de certaines ONG, comme quoi les Européens égoïstes ont sur-commandé des vaccins et en accaparent deux à trois fois les besoins de leur population, pour embrayer, en rubrique suivante, sur le grave déficit de vaccins à l’origine des retards de leurs campagnes d’immunisation. Qui croire ? Cette pandémie nous fait tous  »muter » en bourriques.

* 25 mars – Payer la dette libyenne ?

« Nous avons une dette envers la Libye, très claire : une décennie de désordre. » Gouverner c’est aussi reconnaître ses torts devant l’Histoire. Dans le postulat de la continuité d’Etat, les erreurs tragiques ont généralement été commises par des prédécesseurs, mais il faut les assumer. Peut-être, un jour, Nicolas Sarkozy reconnaîtra-t-il qu’en 2011, sous l’aiguillon de Bernard-Henri Lévy et contre l’avis de son ministre des Affaires étrangères (Alain Juppé), il a enfreint le mandat que lui avait accordé les Nations Unies pour une opération seulement humanitaire sur Benghazi… et qu’il en a profité pour renverser le régime Kadhafi, même sans doute pour liquider son chef. Enfin, qu’en jouant au foudre de guerre, il a mis par ricochet le feu au Sahel… où les armées françaises se retrouvent embourbées face à la contagion jihadiste. C’est une cascade de désastres que la politique française a déclenché en Afrique. Et nous sommes loin de nous en être sortis.

,Le 23 mars, Emmanuel Macron a sobrement fait, devant les nouveaux dirigeants libyens, l’aveu d’une erreur stratégique majeure provocatrice d’un chaos régional. La France en est responsable, aux côtés de ses alliés britannique et américain, moins directement impliqués, cependant. En son temps, Barack Obama a confessé que l’intervention en Libye, à l’appel de Nicolas Sarkozy, était sa plus grande erreur. Pour le moment de lucidité et d’honnêteté que vit à son tour E. Macron : chapeau !


L’exercice mal maîtrisé de la démocratie pousse, comme la dictature, à la guerre, un constat triste, crève-cœur. Dans le Sahel, les dirigeants apprécieront. Ils subissent les effets portés d’une intervention irréfléchie et sans doute un peu électoraliste. La chute de Kadhafi en a privé plus d’un de la manne financière de Tripoli. Elle a aussi dispersé ses combattants en armes dans toute la région et déclenché une arrivée en masse de jihadistes du Moyen-Orient. Avec eux s’est implantée la haine de l’Occident, importée sous l’influence d’un intégrisme destructeur.


La Libye, outre ses richesses pétrolières, est un pays-clé pour le contrôle de la Méditerranée et des flux de migrants, ce, d’ailleurs, de façon très discutable quant au choix des partenaires et des méthodes. Paris souhaite y reprendre pied, conscient qu’une stabilisation de ce pays en ruines aiderait à endiguer la dérive générale du Sahel. La première étape d’un plan ‘’réparateur’’ sera la réouverture de l’ambassade à Tripoli. Fermée en 2014, elle avait été depuis déportée sur Tunis. Elle retrouvera bientôt sa place, pour – espérons-le – mieux éclairer l’action du gouvernement français. « Ce n’est pas simplement un soutien de mots ou de façade, c’est un soutien complet qui sera celui de la France », a promis le chef de l’Etat. L’évènement accompagne une avancée politique : la mise en place de nouvelles autorités. Après une décennie de luttes intestines, la Libye entame enfin une transition politique, avec la constitution d’un gouvernement intérimaire multi-partisan, Tripoli et Benghazi. Celui-ci a obtenu, le 10 mars, la confiance de son Parlement et le mandat pour organiser des élections générales, le 24 décembre. Mais la Libye avec laquelle Paris renoue n’a plus grand-chose à voir avec l’empire africain de Kadhafi. Le monde entier y est à la manœuvre et ce, jusque dans le sens militaire du terme, dans les cas de la Russie et de la Turquie, qui s’en sont fait un fief. Le passé de la France va être sans cesse réexhumé et soumis à des vengeances.

* 22 mars – Facture du passé pour l’Afghanistan

Alors que l’administration Biden est en plein réexamen de l’accord conclu avec les Talibans à Doha, en 2020, par l’équipe de Donald Trump, le secrétaire américain à la Défense, Lloyd Austin, se rend de façon inopinée à Kaboul. Il va rencontrer le président Ashraf Ghani et le nouveau chef d’état-major de l’armée, le général Yassin Zia, tout juste nommé ministre de la Défense par intérim. Washington veut se donner de la marge en se limitant, pour l’heure, à indiquer que toutes les options restent sur la table concernant un retrait des forces américaines. Sous médiation qatarie, des négociations de paix avaient été engagées à Doha, le 12 septembre dernier, entre le gouvernement afghan et le mouvement taliban, avec le soutien des États-Unis. Officiellement c’était pour mettre fin à 42 ans de conflit armé et échanger des prisonniers. En fait, l’objectif était de limiter les risques d’un désengagement américain accéléré, une opération créant un état de grande vulnérabilité pour les troupes partantes.

Prévu pour le premier mai, aux termes de l’accord précité, un tel retrait, .sur fond d’effondrement de l’armée afghane face aux Talibans, est jugé « difficile » – en fait très problématique – par l’administration démocrate. Tenir le délai reviendrait à ‘’lâcher’’ le fragile et artificiel gouvernement de Kaboul. Ce serait donc signer une défaite assez comparable à l’infamante chute de Saïgon en 1975. Jouer les prolongations ouvrirait un boulevard à des attaques talibanes contre l’arrière-garde américaine, avec la perspective d’un retrait dans la violence, impliquant des pertes humaines. Rester sur place impliquerait de se donner les moyens d’un nouveau ‘’surge’’ (envoi de renforts massifs censés retourner rapidement la situation militaire), ce qui paraît irréalisable et serait de toute façon inacceptable par l’opinion américaine.

Les Talibans campent en posture de riposte et mettent en garde les Etats Unis contre les conséquences d’un non-respect du calendrier. Souhail Shaheen, un membre de leur équipe de pourparlers, annonce explicitement une reprise de leur offensive, en tel cas.

L’Afghanistan est en guerre depuis 2001, lorsqu’une coalition militaire internationale dirigée par Washington a renversé le régime des Talibans, au motif de son association, à l’époque, avec Al-Qaïda. Le groupe jihadiste avait revendiqué les attentats du 11 septembre à New-York et à Washington. Avec le recul de l’Histoire, comme tout ceci paraît aujourd’hui, lointain, mal conçu et effroyablement mal géré ! Les vrais responsables du 11 septembre se sont rapidement repliés sur le Pakistan et l’Arabie saoudite, avant d’essemer le monde musulman. La seconde invasion de l’Irak, en 2003, a achevé de fondre l’Afghanistan au sein d’un vaste monde islamique en pleine incandescence, à une nuance près : l’intervention sans fin de l’OTAN dans ce petit pays teigneux a pris, au fil du temps, l’aspect d’une occupation par les Croisés. L’Alliance atlantique s’est fourvoyée hors de son champ d’intervention pour complaire à l’impulsivité émotive des Américains, au lendemain des terribles attentats. Depuis, l’Amérique a retrouvé un cerveau et même un certain bon sens. Mais l’énorme gâchis commis par les prédécesseurs de Joe Biden sera bien difficile à réparer. Bonne chance  au missionnaire de Washington !

* 20 mars – Grand satyre

Il aurait pu choisir le 8 mars, journée mondiale des droits de la Femme, pour ce faire. C’eut été encore plus explicite ! Recep Tayyip Erdogan vient de retirer avec fracas son pays de la Convention d’Istanbul contre la violence faite aux femmes. Un décret présidentiel du 19 mars renie cet instrument, adopté en 2011 sur le territoire de la Turquie. Il requière des gouvernements l’adoption d’une législation sanctionnant les violences domestiques, y compris le viol conjugal et les mutilations génitales infligées aux femmes. Un droit de torture par le genre masculin s’en trouve rétabli, soit un bond saisissant dans l’obscurantisme barbare !


Les conservateurs accusaient cet instrument juridique de ‘’nuire à l’unité familiale’’ (curieuse conception), d’encourager le divorce et d’imposer une tolérance de la communauté LGBT. A leurs yeux, c’étaient autant de dérives sataniques. Depuis un an, ce lobby ténébreux engageait Erdogan à trancher le cou au Traité. C’est désormais fait et quelque quarante millions de femmes turques voient leur vie plonger soudainement dans l’insécurité.

Les femmes sont descendues dans les rues d’Istanbul et d’autres villes, pour conjurer le président turc de ne pas commettre cette trahison. Elles en appellent même à la croyance qui pourrait – qui sait ? – ‘’ressusciter leurs droits’’. Apparemment, les électrices ne comptent pas aux yeux du Dictateur. Le Parlement, non plus, qui avait pris la décision de ratifier cette convention et ne devrait pas se voir priver du droit constitutionnel de délibérer sur un retrait. ‘’La Constitution et la réglementation intérieure de la Turquie seront la garantie des droits des femmes », a assuré fièrement Zehra Zumrut Selcuk, ministre de la Famille, du Travail et des Services sociaux’’. En effet : on sait à quel point le Sultan se montre soucieux du droit, interne comme externe. La résistance va s’organiser, d’autant plus que le noyau réactionnaire sur lequel s’appuie Erdogan (depuis que sa famille a été prise en flagrant délit de corruption et qu’il a changé d’alliances pour museler la Justice) est nettement plus âgé que les forces vives du Pays auxquelles il s’en prend.

* 19 mars – Biden et Xi : tout se dire ?

Coup sur coup, la giclée envoyée à la face de  »Poutine, le tueur’’, puis une explication des gravures, peu aimable, avec les locataires de la Cité interdite. Joe Biden entend se faire respecter et il commence très fort. Le retour de l’Amérique sur la scène mondiale se fait avec fracas. C’est le prix que le président américain attache au rétablissement de la crédibilité de son pays, le fameux ‘’leadership’’. Conçus comme une prise de la température bilatérale entre ‘’adversaires systémiques’’- sur la base du rapport de forces – les entretiens d’Anchorage, conduits par le secrétaire d’État Antony Blinken et son collègue conseiller pour la Sécurité nationale, Jake Sullivan, avec les deux principaux architectes de la diplomatie chinoise, ont été marqués par une tonalité ‘’franche’’, selon la graduation synonyme d’absence totale d’aménité et d’entente entre les parties.

D’abord, bien marquer les désaccords et confirmer la largeur du fossé. « Nous allons discuter de nos profondes inquiétudes au sujet des actes de la Chine s’agissant du Xinjiang, (le sort des Ouïgours), de Hong Kong, de Taïwan, des cyberattaques contre les États-Unis et de la coercition économique contre nos alliés … Chacun de ces actes menace l’ordre fondé sur des règles qui garantit la stabilité mondiale », a martelé A. Blinken. Dénonçant la ‘’mentalité de guerre froide’’, Yang Jiechi a riposté, fidèle à son bréviaire : « La Chine est fermement opposée aux ingérences américaines dans les affaires intérieures de la Chine… et nous prendrons des mesures fermes en réponse’’.

Le climat de nouvelle Guerre froide s’est épaissi au fil des décennies. Il s’était figé en bras de fer commercial et technologique, assez brouillon, sous la présidence de D. Trump. Mais, pour son successeur, la raideur américaine doit être mobilisatrice de la communauté internationale. Washington veut désormais sortir du ‘’duel de cow-boy à la sortie du saloon. Il ambitionne une approche plus collective, plus multilatérale, en sa qualité de ‘’chef de file’’ (des nations libres), bien entendu. Pour cela, il fera fond sur les défis globaux à relever. On s’achemine à donc, à nouveau, vers une compétition – peut-être, une confrontation – idéologique entre blocs. Ce choix imposé d’un camp ou d’un autre reviendra à inhiber toute initiative tierce d’apaisement des tensions. La France, en particulier, a horreur du caporalisme (choisissez votre camp et tenez y vous !). Elle se méfie de la moralisation politique du bien, du mal et du devoir d’agir. Aux Etats-Unis, au contraire, la traduction en termes de valeurs sociétales des objectifs de politique extérieure fait le plein des voix et des votes. L’histoire ne repasse pas les plats, on le sait. La salve initiale tirée sur la Chine n’exclut pas des arrangements  plus pragmatiques, par la suite. Washington ne souhaite sûrement pas casser le mécanisme du Conseil de Sécurité ni bloquer la résolution des crises régionales. Mais Paris ferait bien de calibrer soigneusement son rôle (et celui de l’Europe) dans la partie de catch qui s’engage entre les deux Goliath du Globe.

* 16 mars – Mauvaise conscience syrienne

Dix ans de guerre, près de 400 000 morts, des dizaines de milliers de disparus, douze millions de déplacés, des centaines de milliers de civils torturés, les hôpitaux et infrastructures bombardés, le pays pour moitié au moins sous la botte de milices barbares et d’armées étrangères – la russe, ses mercenaires Wagner et ses supplétifs chiites, la turque, les jihadistes de toute la région – tout cela ne donne qu’une idée approximative de l’atrocité de la tragédie syrienne. L’huile a été amplement versée sur ce brasier par des acteurs extérieurs. Au départ, il s’agissait d’un rebond pacifique des printemps arabes, avec lequel l’Occident a sympathisé. Une quinzaine d’enfants de Deraa avaient osé griffonner sur les murs de leur école ‘’Docteur (Assad) dégage’’, déclenchant contre eux la cruauté barbare de la dictature.


La répression provoquera une révolution qui s’armera quelque mois plus tard (avec l’aide de l’Occident) mais sera écrasée dans le sang. Les milices islamistes rempliront le vide. Sur son tas de ruines et de cendres, Bachar reste bien vissé au pouvoir, néanmoins sous la haute protection de Moscou et de Téhéran dont il dépend. Les Kurdes ont été lâchés par les Etats-Unis et par la France mais s’accrochent à leur réduit du Nord-Est. Plus à l’Ouest, Erdogan repeuple les territoires qu’il leur a arrachés avec des Arabes ‘’turquisés’’. A partir de 2013, le conflit a acquis une dimension universelle avec le viol de la prohibition frappant les armes chimiques, qui constitue la loi absolue des états. Tout a basculé en 2015, quand l’administration Obama a renoncé – non sans quelque raison – à défendre ses ‘’lignes rouges’’ face aux attaques chimiques des guerriers de Bachar contre Alep et d’autres bastions rebelles. La France n’a pas insisté pour lancer, seule, ce qui ne pouvait que tourner à un embrasement général.
L’embrasement a eu lieu autrement : la Russie de Poutine s’est précipitée militairement dans le vide laissé par l’Occident et avec comme ‘’piétaille’’ au sol, ses mercenaires, les Pasdarans iraniens et diverses milices chiites, elle a rasé depuis le ciel toute trace de vie échappant à la férule de Bachar. Le pays s’est vidé.


Les drames de Hongkong, de Biélorussie et maintenant de Birmanie, l’affaire Navalny, le chaos africain et la résurgence du jihadisme ont fini par nous insensibiliser au drame syrien. La pandémie nous a repliés dans nos coquilles : trop de cruauté, trop de cynisme, trop de souffrance ! Cela nous sature et nous contraint à lâcher prise. Après tout, nous sommes des êtres humains, pas des géopoliticiens blindés et sans âme.
Le droit ne sauve pas les vies, mais il permet, bien après la bataille, de régler les comptes de la Justice. La CPI et bien d’autres juridictions accumulent les preuves et instruisent des mises en accusation contre Bachar et d’autres acteurs. En Russie, trois ONG (dont le renommé groupe ‘Memorial’) ont déposé plainte contre les tueurs de l’organisation Wagner, sur la base de films prouvant que ceux-ci se sont rendus coupables de tortures et d’exécutions atroces. Nous devons nous en remettre aux juges, quand bien même ceux-ci ne seront entendus qu’au lendemain du conflit. Nous n’avons presque rien fait pour faire taire les armes, alors, au moins et sans grand risque, apaisons nos consciences, de cette façon !

* 13 mars – Back to the universal jungle

‘’America is back’’. Célébré de toutes part, le retour au monde des Etats Unis, sous le gouvernement de Joe Biden est, certes, réjouissant, mais l’état du monde ne suit pas les hauts et les bas de la politique américaine. Le monde se replie sur ces égoïsmes nationaux et, depuis l’attentat de Manhattan, le multilatéralisme décline. Le retour de la plus grande puissance dans les instruments du droit international ne constitue donc pas une assurance que le droit va désormais primer sur le désordre général des relations entre Etats. Réintégration de l’accord de Paris sur le climat et d’organisations internationales, telle l’OMS, tentatives de relance de l’accord nucléaire à six avec l’Iran, prolongation de l’accord de 1987 sur les arsenaux nucléaires russe et américains, recours à des forums régionaux, tels l’OTAN ou le Quad, pour stabiliser les points chauds du globe, tout cela est bel et bon mais ne va pas pour autant enrayer l’inexorable déclin du multilatéralisme et encore moins assurer la paix et le développement universels. Et pas même suffire à surmonter collectivement le Covid ou le dérèglement du climat. On doit malheureusement se rallier au constat dressé sur le sujet par la revue Questions internationales dans un récent dossier.


Les grands traités universalistes signés depuis le début du 21ème siècle, tels la COP21 sur le climat (2015), le traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN) de 2017, le pacte mondial pour les migrations (Marrakech, 2018), ont été élaborés sur des principes très louables. Pourtant leur proportion de ‘’wishful thinking’’ (méthode Coué) qu’ils recèlent s’accroît sans cesse aux dépens de leur opérabilité-même. Les objectifs nobles et les recommandations de bon sens n’ont plus beaucoup d’influence, quand les parties signataires sont ‘’invitées’’ et non plus ‘’obligées’’ de s’engager dans l’action concrète. Le multilatéralisme s’est adapté à sa propre érosion. Il se fait désormais léger et superficiel. Il vise plus à rebooster le moral des honnêtes gens épris de paix et de justice qu’à édicter des normes de portée générale. La raison en est bien sûr qu’il faut taire l’épidémie de défiance et de chauvinisme dénaturant les Etats, cause première de l’impotence de ce que certains veulent encore désigner comme ‘’la communauté internationale’’. Washington – comme Paris – ont bien conscience de cette réappropriation du monde par les nationalismes, qu’ils soient isolationnistes, identitaires ou hégémoniques et, d’ailleurs, les capitales occidentales n’en sont pas elles-mêmes exemptes. La machinerie onusienne et son secrétaire général subissent, à leur cor défendant, leur dépossession et en plus, ils en sont rendus coupables par les opinions populistes. Le Covid-19, qui confronte l’humanité entière, au même moment et à la même menace, exigerait une réponse globale. Mais la pandémie n’a pas eu le pouvoir de remettre à flot le multilatéralisme. Aucun conflit n’a été  »gelé » par la crise sanitaire. Pas plus que l’invocation de la Déclaration universelle des droits de l’homme, l’un des piliers absolus de l’ONU, ne parvient à faire sanctionne les pratiques les plus inhumaines et les plus condamnables des Etats, petits ou grands. Depuis quatre décennies, les égoïsmes des ‘’Grands’’ comme ceux des ‘’Moyens’’ bloquent toute révision de la Charte des Nations-Unies et privent de légitimité le Conseil de sécurité dans son rôle de régulateur de la Paix. La règle égalitaire de cette institution – un siège une voix – comme le rôle de tuteur du monde accaparé par les Cinq puissances permanentes détentrices du véto ont créé tant d’impasses, de frustrations et de petites vengeances que les mécanismes de résolution des crises ne fonctionnent plus. L’universalisme garde une triste chance : celle de se réaliser dans la Loi de la jungle.

* 11 mars – Match Potus – Confucius

Si Donald Trump se montrait surtout agressif et protectionniste à l’égard de la Chine, jouant avec délectation sur le registre des taxes commerciales, son successeur ne s’annonce guère plus indulgent. Depuis l’époque Clinton, Pékin est perçu comme un rival stratégique menaçant, par la classe politique américaine, Démocrates et Républicains confondus. Une méfiance ‘’systémique’’ a guidé les administrations précédentes. Nulle surprise que le dossier ‘’Chine’’ soit la priorité déclarée de la politique étrangère actuelle . Joe Biden a clairement marqué qu’il optait pour l’endiguement (‘’containment’’, en anglais), un mode combinant le bras de fer avec une dose de partenariat raisonné, afin d’éviter l’emballement vers un affrontement frontal dont personne ne veut. L’Amérique ne peut pas faire non plus abstraction de l’imbrication de son économie et des ses finances avec son adversaire principal. La Chine non plus.

Néanmoins, le président démocrate entend bâtir un rapport de force qui lui soit plus favorable, face aux ambitions hégémoniques de la Chine. L’idée est de multiplier les alliances avec les contrepoids disponibles. En prémices au premier dialogue direct sino-américain, prévu la semaine prochaine en Alaska, il mobilise le ‘’Quad’’, un forum de puissances de la zone indo-pacifique (États-Unis, Australie, Inde et Japon) toutes également inquiètes des ambitions stratégiques chinoises. Parallèlement, les Secrétaires d’état et de la défense se rendront en Corée du Sud et au Japon, pour s’entretenir du même sujet. Créé en 2007, le Quad avait très peu fonctionné sous les prédécesseurs de Biden, mais devrait devenir une composante de la politique d’endiguement. Loin d’être innocent, cet outil présente une capacité – limitée mais préoccupante – à accentuer la division de l’Asie en blocs concurrents. Ces concertations à quatre préparent une échéance : celle du premier contact officiel entre les États-Unis et la Chine, à en Alaska, réunissant Anthony Blinken (Secrétaire d’Etat) et Jake Sulliban (Conseiller à la Sécurité nationale), pour les Etats Unis et, côté chinois, Wang Yi (ministre des Affaires étrangères) et Yang Jiechi (son prédécesseur et mentor au sein du Bureau politique), les deux plus hauts responsables des relations internationales du PCC. Cette rencontre ne remettra pas en cause le maintien d’un fil de dialogue entre les deux capitales. En revanche, elle permettra aux deux parties de mieux cerner ce qui ressort de la part – insoluble – de rivalité (le leadership stratégique, les droits humains…) et ce qui peut rééquilibrer la relation dans le sens de progrès (la priorité climatique, la santé, les complémentarités économiques…). La précédente guerre froide américano-soviétique avait accouché d’un âge de raison : la détente. Elle fut temporaire mais constructive. Joe Biden ni Xi Jinping (qui se sont rencontrés quand le premier était vice-président) ne l’ont sûrement pas oublié.

* 08 mars – Le pape et le sabre

Courageux, voire téméraire, le Pape François a couru les risques élevés d’un déplacement en Irak. Il l’a fait, envers et contre tout, au nom d’un ‘’devoir de présence’’. La pandémie galopante, les attaques qui se sont succédé ces dernières semaines, les multiples menaces contre les communautés chrétiennes, rien de tout cela ne l’a fait changer d’avis. Il était déterminé à témoigner en personne de son soutien aux chrétiens et à tous les Irakiens victimes de la violence, du terrorisme et du fanatisme.

Depuis 1990, et l’invasion du Koweït par les armées de Saddam Hussein, jusqu’à la prise de Mossoul en juin 2014, l’Irak a constitué l’épicentre d’un séisme humain, où se mêlent guerre civile, islamisme et terrorisme. Le pays a subi 1400 attentats l’an passé. Les répercussions de toute cette violence ont enflammé le Moyen-Orient et ébranlé le monde.
En fait, François ne cache pas être venu, d’abord, pour réclamer la protection des communautés chrétiennes, chaldéennes, assyriennes ou syriaques, martyrisées, comme le sont aussi les Yézidites, sous le joug abominable de Daech. Leur nombre a périclité, passant, en vingt ans, de 1,5 million de membres à moins de 400 000, au gré des massacres et des exodes. Ce noble but du Souverain Pontife relève, de toute évidence, de son sacerdoce. Il a associé aussi à sa sollicitude la composante chiite majoritaire du Pays, essentiellement celles des institutions de pouvoir, qui sont plutôt oppressives. Il est probable que les sunnites, écartés de la vie publique depuis la chute de Saddam, et, surtout, la jeunesse irakienne, qui depuis deux ans s’insurge contre l’inanité des vieux clans théologiques dictatoriaux, se sont sentis ignorés voire écartés de sa bienveillance. Le Vatican est un Etat et, en tant que tel, il n’est pas prémuni contre les syndromes du réalisme politique et de la courtoisie protocolaire.


‘’Que se taisent les armes !’’, a lancé le pape François, dans un appel poignant à la paix, en présence du grand ayatollah d’Ali Sistani, l’autorité religieuse suprême pour de nombreux chiites d’Irak et du monde. ‘’Assez de violences, d’extrémismes, d’intolérances’’, a-il-ajouté. ‘’Assez aussi, de ‘’corruption’’. Ce sont des mots qui rappellent ceux de E. Macron au Liban… dont on a vu le peu d’effet. François a sans doute des ressources d’empathie supérieures à beaucoup d’autres hommes d’Etat et il a aussi le mérite de s’adresser à la branche minoritaire de l’Islam, celle que les vendeurs d’armes occidentaux rayeraient bien de la carte avec leurs bombes, pour quelques €uros de profit. Mais, même avec les yeux de la foi, les nobles formules ne génèrent pas de miracle, dans ce Moyen-Orient plongé dans des psychoses barbares. C’est peut-être nous, Européens et Américains, qui devrions nous inspirer un peu des propos de François.

* 04 mars – Aide-toi, le ciel t’aidera !

On ne peut pas encore dire que la France va accoucher d’un nouveau mode d’aide au développement en Afrique, mais la question est à l’ordre du jour de l’Assemblée Nationale. Les choses bougent. Le besoin de redorer son image sur le Continent noir, la recherche de parades face à l’influence montante de la Chine, le retour à des pratiques financières plus saines et moins ‘’saupoudrées’’ mais aussi la recherche d’un effet d’annonce un peu opportuniste y concourent. En 1970, Paris s’était engagé à suivre la directive des Nations Unies d’y consacrer 0,7 % de son PIB. Depuis un demi-siècle, son aide publique au développement n’a cessé de contredire la parole donnée, tombant à la moitié à peine de ce seuil…
Un sursaut ? L’Assemblée nationale vient de voter un projet de loi dit de “programmation relative au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales’’. Il vise à porter l’APD à 0,55 % du PIB national en 2022 et même, selon une clause peu contraignante, ‘’si possible à 0,7%, à l’horizon de 2025’’. L’effet ‘’com’’ est assuré, même si ceux qui auront à exécuter ces promesses ne seront pas nécessairement ceux qui les ont faites. Ainsi va le court-termisme dans les démocraties. Dans tous les cas, la performance n’aurait rien d’exceptionnel, alors que l’investissement des pays scandinaves ou du Luxembourg dans le développement humain à travers le monde est déjà deux fois plus élevé. Paris se montre assez généreux sur les remises de dettes, plus faciles à gérer mais moins ciblées sur les populations. Néanmoins, selon les exercices, la proportion de prêts parmi ses dons reste élevée, fluctuant autour de 50%. Peut-on alors se présenter en pourfendeur du modèle chinois, bien plus dispensateur de ressources financières, mais qui conduit aussi les Etats africains au surendettement ? En tout cas, J-Y Le Drian en fait son Cheval de Troie.


Hors aide budgétaire, la part consacrée par l’Agence Française de Développement (AFD) se monte à 10,9 milliards d’euros, en 2019 et 12,8 milliards en 2020. Elle croîtra encore un peu cette année. Une attention particulière est apportée au recentrage des crédits : géographiquement, on les concentrera sur les pays d’Afrique subsaharienne et Haïti. Fonctionnellement, sur la lutte contre la pauvreté, la santé, le climat, l’éducation et l’égalité femmes/hommes. Expertise France (EF), l’agence de coopération technique co-dirigée par le Quai d’Orsay et Bercy et dont 60 % de l’activité se concentre en Afrique, intégrera l’AFD (sa banque de développement) pour mieux coordonner finances et projets. Créée en 2014, EF se définit ainsi : ‘’En tant qu’agence française de coopération technique internationale, Expertise France s’engage dans la mise en œuvre des objectifs de développement durable (ODD) et de l’Accord de Paris. Complémentaire de l’apport de ressources financières pour le développement, la coopération technique est au cœur de la réponse que la France apporte face aux défis environnementaux, sanitaires, sociaux, économiques et sécuritaires auxquels les Etats sont confrontés’’. Tiens, toujours bien visible, cette priorité sécuritaire ! On sait qu’elle est en fait dictée par des intérêts français et européens, ce qui ne la disqualifie nullement mais n’avance guère les Africains.

Plus souciant, aucune analyse n’apparait des causes fondamentales de l’exode des Africains. Le sous-développement y a sans doute sa part, mais elle est limitée. Car ce sont les ‘’relativement plus riches’’ parmi les humbles qui s’en vont. Plus ces toutes petites classes moyennes se développeront, plus elle ressentiront l’abandon, l’incurie et l’injustice chez leurs gouvernants et l’anarchie sociale. Plus le phénomène s’accentuera alors. Ces départs en masse de malheureux – non pas le franchissement par eux des frontières européennes -constituent la racine du problème, que l’outil de Coopération ne sait pas voir ni traiter.