* 5 juin – Avec le temps, vas, tout s’en va

Sievierodonetsk est tombé, dévasté par l’artillerie, puis Lyssytchansk. L’oblast de Lougansk est désormais totalement sous le contrôle de l’envahisseur et va être russifié ; la population, chassée, triée, remplacée. Les experts militaires ne donnent plus cher de l’oblast voisin de Donetsk et présagent qu’avant l’automne, l’ensemble du Donbass sera pris par la force. C’est un tournant défavorable dans une guerre qui va connaître d’autres épisodes très durs. Le pouvoir destructeur des canons russes ne semble jamais épuisé. Celui de résistance de l’armée ukrainienne est très entamé. L’aide occidentale pourra-t-elle suivre la montée des enjeux ? On oscille entre attente, crainte et espoir.

– Ecartons d’abord l’hypothèse comme quoi l’offensive poutinienne s’arrêtera là, miraculeusement, sans que l’usure de la logistique l’y oblige. Ce serait par simple contentement d’avoir atteint un objectif militaire, même s’il n’est que partiel au regard du plan annoncé. ‘’L’affaire du Donbass réglée (comme l’a dit le dictateur tchétchène), intéressons-nous à la Pologne et aux autres’’. Le pourtour sud de la Mer noire, une fois franchi le port d’Odessa, constitue un axe d’invasion. Sur la frange-est de la Moldavie, des ‘’sabotages’’ et autres menées agitatrices sont déjà montrées du doigt par Moscou, qui y prépare le terrain. Et la région concernée, la Transnistrie, est de peuplement ethnique russe. Au-delà, c’est la Bulgarie, déjà privée de son approvisionnement en gaz, puis la  Turquie et la Grèce ouvrant sur la Méditerranée. Si donc, les forces du Kremlin poursuivent plein sud, il faudra qu’Odessa tienne bon, à tout prix. L’OTAN n’aura d’autre choix que de s’investisse en Mer noire. Sans doute pas dans les eaux russes, mais dans celles de l’Ukraine : une bataille navale en ‘’mode Wagner’’, sans exhiber les insignes. Ce n’est pas léger à dire.

– Un scénario du même type demeure aussi possible au nord, autour de la Baltique, avec une revanche à saisir sur les républiques baltes – ces transfuges de l’URSS, qui accueillent de fortes minorités russophones – et sur le bloc nordique : en l’occurrence, la Finlande, frontalière sur 1300 km avec la Russie, et la Suède, de tous temps rivale de l’expansionnisme des tsars. Elles sont toutes deux coupables de rallier l’OTAN. L’enclave russe de Kaliningrad n’a jamais autant fait figure de potentiel tremplin d’agression contre la Lituanie honnie (sanctuaire de dissidents) et la Pologne (centre de gravité de la contre-poussée face à l’invasion).  Désormais, la Baltique ne roulera plus des eaux calmes. Au-delà, aux portes de l’Arctique, la Norvège est prise à partie pour appliquer les sanctions européennes à la colonie russe du Svalbard, étrangère au lieu.

– Poutine ne tient pas à envahir l’Europe occidentale : il lui suffirait largement de la casser. Infliger une défaite – par impuissance – à l’Alliance atlantique et l’obliger à se rétracter géographiquement ; remettre, ce faisant, la main sur les franges russophones ou autrefois annexées de l’Empire ; briser l’image d’un Occident fort de ses principes et de son influence sur les affaires mondiales ; désoccidentaliser au passage les institutions multilatérales, avec l’aide des pays non-alignés et bien sûr de la Chine, sa paranoïa suit une logique implacable. Jusqu’où fera-t-il de son rêve un grand plan d’action épique pour imposer sa marque dans l’Histoire ? Etape après étape, le tableau d’ensemble apparaîtra et, dans ce tableau, notre vulnérabilité à la sidération et à l’accumulation des stresses constitue son arme secrète, quasi-imparable.

Dans son ouvrage, ‘’l’obsolescence de l’Homme’’, le philosophe austro-allemand, Günther Anders, désignait comme ‘’supraliminaires’’ les évènements trop immenses et effrayants pour que l’Homme prométhéen puisse les capter dans son esprit et, surtout, pour qu’il puisse mesurer les incidences apocalyptiques de leur répétition. Nous avons tous des connaissances qui se plaignent d’être saturées par l’actualité déprimante et en viennent à bouder entièrement les médias, en fait à demeurer l’esprit vide. L’Homme du Kremlin pense que son espace vital va s’accroître au rythme de notre résignation (et de nos divisions ou confusions), simplement avec le temps.

La fin du mois passe avant la fin du monde : c’est comme pour le climat : n’y pensons plus. En attendant, les vacances arrivent, enfin l’insouciance !

* 29 juin – Météo OTAN : vent d’Ouest contre vent d’Est

A Madrid, l’Alliance atlantique négocie depuis hier un grand tournant : c’est son ‘’Sommet de la transformation’’. La Russie compte évidemment parmi les sujets qui font ‘’l’union sacrée’’ parmi les trente alliés. C’est l’envers de l’engagement massif dans la durée promis à l’Ukraine, jusqu’au reflux de l’agression russe. L’armée de Poutine aggrave délibérément son cas en reprenant ses bombardements de populations civiles sur la région de Kiev et sur l’Ouest ukrainien. C’est sa façon de ‘’marquer le coup’’ après les ouvertures faites à Volodymyr Zelensky, du côté de l’Union européenne, du G 7 et de l’Alliance.

– En rupture avec le ‘’partenariat russe’’ mis en avant jusqu’en 2010, la définition de la nouvelle stratégie de défense et de dissuasion, incluant les offensives hybrides et cyber ainsi que le terrorisme, définit de façon univoque la menace russe comme ‘’la plus importante et la plus directe qui soit contre la sécurité et les valeurs de la zone transatlantique ainsi que de l’ordre international. Moscou a choisi la confrontation, l’Alliance répond sur le même plan, mais défensif. Les dirigeants occidentaux préparent des mesures pour acheminer en plus grande quantité à l’armée ukrainienne un armement moderne de type OTAN.

Derrière la ‘’ nouvelle ère de compétition stratégique’’ (quel charabia !), d’autres questions, moins consensuelles, se profilent.

– Le branle-bas de combat pour porter de 40.000 hommes à 300 000 l’effectif de la Force de réaction (NRF) aura-t-il lieu ? Depuis l’invasion russe, la génération de forces lancée par l’OTAN se montre beaucoup plus lente et faible que prévu. L’OTAN essaye de compenser son déficit avec des ‘’battle groups’’ de plusieurs nationalités, pré-désignés car déjà opérationnels. Cette mobilisation de moyens incombe aux Etats bien plus qu’à l’organisation intégrée elle-même, qui dispose de très peu de moyens (avions-radars, réseaux d’alerte, renseignement …). C’est donc qu’il y a un vrai décalage entre les objectifs géostratégiques avancés et l’intendance, qui ‘’ne suit pas’’. Ce n’est pas lié à un manque de détermination mais, simplement aux capacités logistiques, organisationnelles et industrielles qui n’y suffisent pas. Les Etats-Unis exhortent à nouveau leurs alliés européens à investir au moins 2 % de leur PIB dans la défense (‘’un plancher, pas un plafond’’) mais la réalisation de l’objectif est bien plus complexe que son affirmation.

– La Turquie aura fini par lever  le chantage au veto qu’elle exerçait contre l’adhésion de la Suède et de la Finlande. Sans doute sa manœuvre aura été récompensée d’une façon ou d’une autre. Elle reste le moins fiable et le plus retord de tous les alliés, prompte à dégainer, par pur opportunisme, son pouvoir de nuisance et l’ambigüité de ses choix stratégiques.

– Une dizaine de pays de ‘’l’Indo-Pacifique’’ étaient invités à Madrid, par le Secrétaire général Stoltenberg, connu pour être la ‘’voix de l’Amérique’’. C’est dire que la Chine,soupçonnée par certains de collaborer militairement avec la Russie, figurait haut – bien que pour la première fois – dans l’ordre du jour de Washington, contre la volonté des grands pays européens. Le terme de ‘’menace’’ pour la qualifier a pu être écarté au profit de la notion de ‘’défi systémique pour l’ordre mondial’’. Paris et Berlin ont ainsi obtenu que la déstabilisation mondiale incarnée par Pékin ne soit pas élevée au même rang que la menace militaire russe.

Mais ceci crée une alerte sur l’avenir de l’OTAN. L’Oncle Sam, comme il l’a fait par le passé contre l’URSS, voudrait constituer un maillage mondial de bases militaires au service d’un engagement collectif, sur le modèle (ancien) mis en oeuvre pendant la Seconde Guerre Mondiale puis la Guerre froide. A Paris, on n’a de cesse de rappeler que la sphère de l’Alliance atlantique est circonscrite à la zone euroatlantique et que son mandat se situe là et seulement là.

– De ce constat découle les difficultés rémanentes à traiter de l’approfondissement de la relation UE-OTAN. La France, en particulier, voudrait que le renforcement de la défense européenne soit pris en compte et valorisé par le quartier général de l’Alliance. Comme toujours, cela agace. Par exemple, se trouve proscrite par le clan ‘’tout américain’’ toute mention du ‘’pilier européen’’ de l’Organisation.

Va-t-on envoyer, un jour l’Europe guerroyer dans le détroit de Taiwan aux côtés de l’US Navy ?

* 23 juin – L’épine dans le pied européen

L’ancien port allemand de Königsberg – aujourd’hui ‘’oblast de Kaliningrad’’ – constitue depuis longtemps une épine dans le pied de l’Europe. Avec l’adoption par l’Union européenne, le 17 juin, de sanctions justifiées par l’agression russe en Ukraine, cette enclave redevient un sujet de litige et potentiellement une source de conflit ouvert. Les restrictions partielles frappant le transit de (certaines) marchandises stratégiques, via la Lituanie affectent en effet une partie du fret ferroviaire destinée à Kaliningrad.

Moscou exige de la Lituanie « une levée immédiate des restrictions » et enrage contre une décision « hostile, qui viole toutes les règles imaginables » (en fait, deux accords avec Bruxelles). Son porte-parole, Dmitri Peskov, évoque de prochaines mesures de représailles contre Vilnius. La Lituanie se trouve déjà dans la ligne de mire du Kremlin pour l’accueil que cette petite république, membre de l’UE, accorde généreusement à l’opposition biélorusse et aux dissidents russes. Elle est également en bisbille avec l’allié chinois de Poutine. Son ministre des Affaires étrangères ne peut faire autrement que d’imputer la responsabilité première des sanctions à la décision européenne. Le ton monte entre les deux pays. Pour comprendre comment la tension – récurrente – a ressurgi brutalement, il convient d’en rappeler les origines historiques.

En janvier 1945, la province allemande de Prusse-Orientale avait été annexée à l’URSS, à la suite d’une offensive de l’Armée rouge, puis divisée entre l’Union soviétique (moitié nord) et la Pologne (moitié sud). Le plan d’expansion de Staline a été entériné par les conférences interalliées de Yalta et Potsdam. Lorsque Saint Pétersbourg / Kronstadt sont bloqués par le gel, un couloir terrestre jusqu’à Kaliningrad – via la Biélorussie et la Lituanie – donne à la Fédération de Russie accès aux ports libres de glace de la Baltique. C’est un atout économique mais aussi stratégique.

Auparavant, la population de Königsberg était principalement allemande, avec une minorité d’origine lituanienne et une autre parlant un dialecte polonais. Les habitants qui n’ont pu s’enfuir ont été déportés en Sibérie et remplacés par des Russes, comme en Carélie finlandaise. La prise soviétique a été érigée en oblast de Kaliningrad, rattaché à la République fédérative de Russie. Sa configuration d’enclave entre Pologne et Lituanie  – deux fois plus proche de Berlin que de Moscou – s’est accentuée avec les indépendances baltes de 1991. La capitale de l’Oblast est séparée de Pskov, ville russe la plus proche, par trois frontières et 600 kilomètres, ce qui n’est pas sans évoquer, dans l’entre-deux-guerres, le couloir symétrique de Dantzig ménageant un accès polonais à la Baltique.

Depuis l’adhésion de la Pologne et de la Lituanie à l’Union européenne, en juillet 2003, l’enclave de Kaliningrad constitue l’une des frontières extérieures de l’Union européenne.  Sa nature de forteresse militaire et sa grande base navale sont perçues comme la volonté d’un tremplin russe vers l’Europe du Nord. Elle est surarmée et dotée de missiles nucléaires Iskander, pointés sur les métropoles européennes. Un accord avait été conclu, en avril 2004, entre Bruxelles et la Russie, exemptant de taxes douanières les transits marchands à travers le territoire lituanien, essentiellement par voie ferrée. De plus, un accord sur les petits mouvements frontaliers avait été signé en 2012, permettant une mobilité, sans visa, des résidents russes jusqu’à 30 km au-delà de leurs frontières.

La volonté d’accommodement de l’Union européenne n’est pas épuisée. Josep Borrell, précise ainsi que « le transit terrestre n’a pas été stoppé ni interdit et celui des passagers et des marchandises se poursuit, à l’exception de l’acier et des biens fabriqués à partir de pétrole ». Qui plus est, en cette saison, le trafic peut être aisément acheminé par voie de mer.

La seule vraie question est donc : Vladimir Poutine est-il à la recherche d’un prétexte pour ‘’tenter un coup’’ contre l’Europe du Nord ?

* 22 juin – Au pied du mât de cocagne

Demain et vendredi, les Etats membres de l’Union européenne vont se prononcer sur un statut de candidat de l’Ukraine à l’Union. L’avis positif de la Commission européenne sera discuté lors du sommet du Conseil européen, à Bruxelles. Au 120ème jour de l’invasion russe s’ouvrira une semaine ‘’vraiment historique’’, selon les mots de Volodymyr Zelensky. En conséquence, le président ukrainien s’attend à ce que Moscou intensifie ses offensives contre son pays : ‘’Les Russes ont besoin de cette crise et ils l’aggravent de façon délibérée’’, analyse-t-il. La semaine dernière à Kiev, Paris, Berlin et Rome (rejoints par Bucarest) se sont prononcés pour l’octroi ‘’immédiat’’ à l’Ukraine de ce statut de candidat. Jamais un avis sur une demande de candidature n’aura été rendu en mode aussi express. Reste à faire prendre la ‘’tambouille’’ bruxelloise. 

De fait, c’est à l’unanimité que les 27 devront donner leur feu vert : ce n’est pas gagné. Il faudra dépasser les réticences des Pays Bas et du Danemark – assez fondées en droit, vu certaines mauvaises habitudes ukrainiennes – et la velléité générale d’obstruction dont fait preuve la Hongrie. La question des normes juridiques, sociales, juridiques ou écologiques ne se pose d’ailleurs pas à ce stade : on est dans la diplomatie de guerre, la géopolitique de combat, comme d’autres opèrent dans la médecine d’urgence. Dans le meilleur des cas pour Kiev, le chemin d’une adhésion sera long et lourd en contraintes. Qu’importe le processus, on en parlera plus tard, c’est l’arrimage géopolitique immédiat qui compte … et c’est bien ce qui heurte la volonté hégémonique de Moscou. Le Kremlin, faute de mieux, simule hypocritement l’indifférence.

Ursula von der Leyen a adopté l’expression clé de ‘’perspective européenne pour l’Ukraine’’, synonyme flou d’un sanctuaire provisoire dans cette antichambre où la Turquie, la Serbie et d’autres ont longtemps mariné dans la frustration. ‘’Nous savons tous que les Ukrainiens sont prêts à mourir pour défendre leurs aspirations européennes’’, dixit la patronne de la Commission. Et encore : ‘’Nous voulons qu’ils vivent avec nous, pour le rêve européen’’. Il y aurait donc aussi un ‘’rêve européen’’ comme, à Pékin, Xi Jinping cultive son ‘’rêve chinois’’ ? Décidemment, on est bien en guerre !

La Commission recommande par ailleurs d’accorder à la Moldavie le même statut de candidat, à la condition qu’elle mène à bien d’’’importantes réformes’‘. Si toutefois, enlevant Odessa, les chars russes devait déferler plus au Sud, gageons que ces conditions tomberaient dans l’oubli ipso facto, concernant ce petit pays sans défense. Vendredi, donc, on devrait y voir plus clair.

Quant à la Géorgie, l’oligarque américanisé qui dirie son gouvernement est réputé pour sa complaisance envers Vladimir Poutine. Malgré la sympathique figure de sa présidente (une ancienne collègue à moi, au Quai), le pays attendra et devra faire la preuve d’une meilleure gouvernance politique. Dans l’immédiat, Tbilissi ne paraît pas être la capitale la plus menacée, le pays ayant déjà été partiellement dépecée en 2009, en conséquence d’une occupation partielle par les troupes russes. Deux de ses provinces on été perdues à l’ennemi. Depuis l’avis de la Commission, l’inquiétude y est massive, les Georgiens s’identifiant désormais à la résistance ukrainienne. Agitant des drapeaux européens, quelque 120 000 manifestants se sont massés devant le Parlement pour exprimer ‘’l’engagement du peuple géorgien dans son choix européen et dans les valeurs occidentales’’. L’ensemble des partis d’opposition avait convoqué cette marche pour  »le rêve européen » d’Ursula.

Avec Charles Michel, Ursula von der Leyen pourrait demain régner sur un empire européen immense, s’étendant jusqu’au cœur du Caucase et des Balkans. Est-ce un rêve ? Faudra-t-il remercier Poutine d’avoir tant agrandi l’Europe ?

* 22 juin – Un yoyo pour la Paix

A partir d’une tribune d’Edgar Morin, la brève précédente retraçait le phénomène de yoyo fou qui, depuis deux siècles, caractérise la relation de la Russie (ou de l’URSS) avec l’Occident. Depuis l’avènement de Vladimir le Sinistre, on connaît la suite. Pourtant ne serait-il pas temps d’ajuster notre vue à la persistance du vieux dilemme russe : faire partie de l’Europe, mais avec la tentation de la dominer comme une parcelle de son empire ou s’en voir exclue, sombrer alors dans le syndrome du revanchisme et même fomenter des guerres à n’en plus finir…

Poutine, s’est fait une réputation de brutalité dès la deuxième guerre de Tchétchénie (1999-2000), d’une férocité inouïe. Elle a alarmé les anciens ‘’satellites’’ et les a précipités dans les bras (américains) de l’OTAN. Suivent ensuite plusieurs accès de revanchisme conquérante : Géorgie, en 2009 (deux provinces annexées) ; l’opposition virulente à la ‘’révolution de Maidan’’ à Kiev, en 2013; l’annexion par surprise de la Crimée en 2014, entrainant l’exil des ukrainophones et des tatares puis lancement d’une guerre de sécession dans le Donbass (14.00 morts, dont ceux du vol de la Malaysia Airlines).

La Russie fait revivre à nos yeux le terrible sourire grimaçant de Staline, dans notre époque où le retour à la barbarie paraissait impensable. La résurgence des pires souvenirs a immédiatement saisi les anciens satellites du pacte de Varsovie. Les conclusions tirées de ‘’l’opération spéciale’’ sont un peu différentes en Europe de l’Ouest, plus circonspecte mais aussi plus prospective puisque possédant l’expérience de la série de rabibochages  »yoyo », plus ou moins francs, avec Moscou. A cette dernière incombera, quand l’heure de négocier reviendra, le soin de ne pas rééditer les erreurs politiques et psychologiques des années 1990.

Gardons en mémoire quelques données fondamentales :

-Les Russes vivent dans un espace psychologique et temporel qui n’est pas le nôtre. Beaucoup d’entre eux acceptent encore, avec fatalisme comme des faits de vie, la souffrance et l’injustice. Leur humiliation n’est pas la pire qu’une nation européenne ait éprouvée, de loin, mais elle est durablement ancrée et instrumentalisée dans la psychologie collective.

-Leur vieille paranoïa génère un nationalisme exacerbé, qui installe un cycle sans fin de vengeances et d’actes révisionnistes. La fierté russe reste un facteur puissant, d’autant plus qu’elle n’est pas reconnue à l’extérieur. Elle est desservie par son caractère archaïque et colonial de même que par la doctrine machiavélique des gouvernements moscovites. N’oublions pas que le géorgien Djougachvili (Staline), apôtre de la ‘’Sainte Russie’’, comme l’ukrainien Khrouchtchev ont pleinement incarné cette, identité russe qui n’était pas celle de leur origine ethnique mais reste LE ciment sacré d’une nation composite.

-Dans le Donbass en feu, beaucoup de russophones vouent Poutine aux gémonies tout en restant férocement attachés à leur langue et à leur identité russe. Les Criméens n’accepteront pas de retrouver le giron de Kiev. Ils font face au (compréhensible) ressentiment que leur vouent les ukrainophones. Il n’y a aucune solution militaire à cette forme d’hostilité culturelle communautaire.

-Avec le temps et en dépit des épreuves qui se retourneront contre cette population hypnotisée par son dictateur, il faudrait l’aider à sortir de sa bulle. Cela, sans trop l’humilier. Pour Edgar Morin, la vision de long terme devra composer avec ses caractéristiques mentales extrêmes, plutôt que de lui opposer un mépris opaque. Pour ramener les esprits, pas à pas, aux réalités du monde, il faudra jouer habilement du dilemme russe entre acclimatation à l’Europe et maintien d’un empire brutal mais isolé.

-Poutine ne réintégrera jamais l’univers réel et ses concitoyens devront donc s’en défaire. Ils se doutent déjà un peu de ce que tous les Ukrainiens ne sont pas tous des nazis (même si quelques ‘’bandéristes’’ se manifestent, mais le collabo Bandera a aussi été le leader de leur première indépendance : cela compte) et que ‘’l’opération spéciale’’ est bien une guerre d’invasion très dure et immorale, qui tue de part et d’autre. Ils réalisent forcément avec frustration que leur pays est devenu un paria et qu’ils y sont enfermés comme en prison.

-Le problème reste que cette réalisation du  »vrai monde » progresse bien trop lentement pour mettre un terme aux cataclysmes en chaîne induits par la guerre. Faute de transport des céréales ukrainiens, la famine menace plusieurs régions du Sud ; l’inflation va jeter des populations entières dans l’impécuniosité ; la transition énergétique déraille du côté du charbon ; le contrôle du COVID régresse ; le commerce international se rétracte autour de  »trous » béants ; la prise en compte de l’urgence climatique se voit repoussée aux calendes, etc.

-Alors, comment ‘’appâter’’ les Russes à l’espoir d’une paix honorable et relativement proche ? Dans le Donbass et en Crimée, il ne faudra pas ignorer le fait russe majoritaire. La diplomatie peut faire avancer l’idée d’une autodétermination encadrée internationalement. Les russophones auraient à choisir entre l’annexion à la Russie, la création de deux républiques de statut autonome au sein de l’Ukraine (mais entretenant des liens coopératifs avec la Russie) ou une indépendance dans l’absolu (sous garanties internationales).

-Simultanément, Marioupol, Odessa et les ports sous contrôle actuel russe en Mer Noire et Mer d’Azov adopteraient un statut de ports francs, d’accès ouvert à tous, notamment pour l’exportation de ressources alimentaires, énergétiques ou minéralières.

-Possible bien qu’imparfaite, une ‘’paix de compromis’’ avec Moscou impliquerait la protection par l’OTAN de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, assujetti à un stricte engagement à ne pas faire de ce territoire un tremplin militaire contre la Russie. C’est loin d’être évident. Kiev adopterait une politique de ‘’semi-neutralité’’ (offensive mais pas défensive), celle que votre blog préféré prône, au fil de ses brèves.

– Le bon sens voudrait alors que l’on active alors un forum d’inclusion de la Russie dans l’architecture de défense et de dialogue politique européenne. L’objectif en serait de casser le cycle infernal de la frustration, du mépris, de la vengeance : stopper le yoyo. Excluons que Moscou intègre un jour l’Alliance atlantique, qui est un repoussoir absolu à ses yeux. Quid de l’Union européenne ? Edgar Morin pense que l’on pourrait envisager un rapprochement et même – qui sait ? – jusqu’à une adhésion.

Que tout cela advienne serait trop beau pour y croire ! Car on a encore besoin d’en être convaincu. Mais les prémisses de la démonstration faite par Edgar Morin restent solides. De même sa conclusion :  »en sortir, vite, pour le salut des jeunes générations ».

* 16 juin –  »Bellico-scepticisme »

La génération aux affaires se sent déjà ‘’coupable’’ d’avoir trop tardé à traiter du dérèglement climatique. Qu’en est-il de la question, toute aussi vitale, de la guerre, c’est-à-dire de ‘’d’avoir manqué d’enraciner la Paix dans son époque » ?  La dynamique du conflit en Ukraine nous emmène vers un climat de violence barbare face auquel notre impuissance vaut démission de notre condition citoyenne et humaine.

Peut-on rester durablement dans un engagement militaire indirect et livrer à Kiev des armes toujours en quantité croissante et de plus en plus lourdes sans verser, peut-être à notre insu, dans la cobelligérance contre Moscou ? Le spectre de l’affrontement généralisé ne trace qu’une limite floue et psychologique dont le franchissement peut complètement nous échapper. D’un autre côté, ce serait un véritable suicide des démocraties et un coup de poignard dans le dos des Ukrainiens de laisser ce peuple sombrer sous une occupation  barbare. Entre ces deux écueils, où se trouve la raison ? Où tracer la ligne ‘’miraculeuse’’ qui sauverait à la fois l’Ukraine, la Paix, le climat et un ordre mondial qui ne soit pas marqué par le revanchisme, les souverainismes, la faim, les exodes, les catastrophes naturelles (l’Ours se prend la tête entre les mains, à deux doigts d’un sacré mal de crâne) …

Dans tous les cas, le coût environnemental des guerres est incommensurable. Nos efforts pour rouler électrique, recycler nos déchets, préserver la biodiversité, tenter la sobriété sont réduits à néant par une seule semaine d’opérations militaires. Croira-ton malin de réduire les émissions de CO2 kaki en électrifiant les chars de combat ou en propulsant les missiles par voie de ‘’windsurfing’’ ? Ou encore en remplaçant la poudre par des substances biochimiques plus mortelles encore ? Le réarmement que l’Europe engage est urgent mais d’autant moins propre. Oublions ces errances dues à la déplorable volonté de ce blog de faire le buzz !

L’effort budgétaire absorbé par cette nouvelle course aux armements amputera les dépenses sociales et générera mécaniquement des tensions internes. Il est un peu suspect qu’au cours d’une campagne électorale française centrée sur le thème du pouvoir d’achat et hélas, totalement insensible au cataclysme du climat (une autre source de contraintes), personne n’ait osé soulever le sujet. Les lendemains qui chantent ne sont pas pour la prochaine législature. Au-delà de l’Europe, le commerce mondial tend à se recroqueviller aux dépens des pays les plus vulnérables. L’Afrique et le Moyen-Orient paieront en pénuries alimentaires et en inflation la guerre déclenchée par Vladimir Poutine. Par une triste ironie du sort, ces régions ne le désignent pas comme coupable …

Comment naviguer sur un océan de tempêtes ? Il n’y a bien sûr pas de recette miracle, mais les valeurs et la méthode offrent néanmoins une sorte de boussole, loin du confort d’un GPS. A court terme, il va falloir accepter l’Ukraine comme candidate à l’Union européenne – ce sera devenu une évidence avant que les armes se taisent puis à l’heure de négocier la paix – mais nous n’aiderons pas à rétablir un semblant d’équilibre si Kiev devient en même temps un maillon de l’OTAN actuelle. En tout cas, directement, sous emprise américaine. La meilleure solution pour apporter les garanties extérieures que demande le président Zelensky se trouve dans le cadre d’une Europe de la Défense qui s’assumerait pleinement (sans rompre avec Washington, cependant), complété par les réseaux de vigilance de l’OSCE (dont c’est justement la vocation) et par le système des Nations Unies (casques bleus et observateurs), qui seraient implantés sur le terrain, au plus près des belligérants. On pourrait pousser le raisonnement jusqu’à concevoir un modèle de ‘’semi-neutralité’’, impliquant la non-intervention de l’armée ukrainienne hors de ses frontières, couplée à la défense collective à l’intérieur de ses frontières. C’est d’ailleurs un peu ce qui se passe actuellement de facto.

Resterait à régler, dans les négociations de Paix, la capitulation (sans humiliation inutile, mais quand même) de l’armée russe, la rétribution des crimes de guerre et le déblocage du Conseil de sécurité au sein de l’ONU. Il est d’avis de l’Ours que le système du véto des cinq membres permanents devrait disparaître, si l’on veut empêcher la multiplication des agressions commises par les ‘’grands nucléaires’’. Vous voyez la classe politique française encaisser cela ?  Accepter que l’illusion de la ‘’grandeur’’ vaut moins que l’espoir de la Paix ? C’est pourtant vrai. Il le faudra bien pour sortir du climat mortifère de la géopolitique et s’atteler au problème du climat anarchique de la Planète.

* 15 juin – Mercenaires

A toute guerre, ses ‘’mercenaires’’. Pourquoi des guillemets ? Parce que la définition du mercenariat est compliquée et comporte des zones grises. En Ukraine, deux Britanniques et un Marocain engagés dans la défense de ce pays agressé par la Russie, ont été capturés par les séparatistes du Donbass. Bien que la peine capitale fasse encore – pour quelque temps – l’objet d’un moratoire en Russie, ces milices aux ordres de Moscou les ont condamnés à mort. Le recours à une justice extra-judiciaire pose problème, tout autant que le rejet, pur et simple, du droit de la guerre. La semaine précédente, les mêmes, que l’on pourrait fort bien qualifier eux mêmes de ‘’mercenaires’’, avaient promis au peloton d’exécution les soldats réguliers ukrainiens de la division Azov, rescapés de l’enfer de Marioupol. Qui serait alors plus  »mercenaire’’ que qui ? Et est-ce une circonstance aggravante que de combattre du côté de l’Agresseur ? Cela fait plus qu’une nuance en termes de légitimité et de droit.

Le verdict sommaire concernant les trois étrangers est absolument contraire au dispositif de la convention de Genève de 1951, qui reprenait elle-même les instruments juridiques de la seconde moitié du XIXème siècle. Elle protège les prisonniers de guerre lorsqu’ils ont été incorporés à des unités militaires étatiques. Les nationaux tiers sont alors protégés contre les poursuites visant leur participation aux hostilités. La seule exception concernant les poursuites pour crimes de guerre présumés. Constatons que cela incrimine massivement le camp de la Russie.

Un  »mercenaire », c’est une personne spécialement recrutée sur un marché rémunérateur pour combattre, sans engagement politique particulier, dans un conflit armé = = hors de toute organisation officielle = =. Ces trois étrangers étaient incorporés dans l’armée ukrainienne, résidents en Ukraine et ayant établi des liens de vie dans ce pays. Ils n’étaient donc pas étrangers à l’Etat. Il n’y a donc aucun motif à leur refuser le statut de combattant, a fortiori, à leur dénier leur qualité de prisonniers de guerre. En fait, ceux qui les condamnent se moquent bien du droit et de la justice autant que de l’intégrité et la souveraineté de l’Ukraine. En condamnant à mort ces prétendus ‘’mercenaires étrangers’’, ils s’arrogent simplement le droit d’assassinat. La suspension de la peine de mort en vigueur en Russie depuis 1997 ne ‘appliquerait pas, disent-ils, aux deux territoires séparatistes de l’Est ukrainien : triste maquillage de leur inhumanité et de leur détachement des règles étatiques.

La notion de ‘’mercenaire’’ dérive du délit traditionnel de piraterie. Elle implique un comportement ‘’sans foi ni loi’’, la cupidité personnelle (loyauté à qui paie le mieux), le rejet des droits humains élémentaires. Les corsaires malouins capturés ne pouvaient échapper à la pendaison par leurs adversaires anglais qu’en vertu des lettres de course qu’ils tenaient de l’autorité royale. Plus proches de nous, les volontaires internationaux accourus au chevet des Républicains espagnols en 1936 préfiguraient le monde multilatéral de 1945, même si leur statut – très honorable – n’avait pas été reconnu sur le coup. Devrait-on aujourd’hui suspecter d’être des ‘’mercenaires’’  les soldats européens qui quittent le Mali ? Evidemment, pas : ils sont couverts par l’autorité des résolutions des Nations Unies et participent à des opérations clairement et ouvertement  étatiques, ce qui n’est pas le cas des mercenaires (sans guillemets) du groupe Wagner, activés par une entreprise de la nomenklatura moscovite.

La zone floue peut se situer encore ailleurs : lorsque, sur une base contractuelle, des techniciens d’armement s’introduisent auprès d’un client-acheteur, avec la caution de leur Etat mais en étant détachés de leurs propres forces armées. Si le client les contraint à servir, dans des opérations de guerre feintes ou réelles, les systèmes d’armes qu’ils ont la charge de seulement mettre en place, si, de plus, leur implication n’est pas reconnue par leurs institutions politiques, tels le Gouvernement ou le Parlement, ces techniciens deviennent objectivement et légalement des mercenaires. Cela a bien failli arriver, en lien avec certains contrats français au Moyen-Orient, ne nous voilons pas la face. Heureusement, les enfreintes n’ont pas donné lieu à de tragiques conséquences, du moins qui nous soit connues à ce jour.

* 7 juin – Le blé des tanks 

La Russie redirige ses exportations de céréales, entravées par les sanctions, afin de remplir ses propres stocks de blé, indique le président de l’Union russe des céréales, Arkadi Zlotchevski, citant l’agence de la statistique Rosstat. ‘’Nos stocks sont d’environ 20 % plus élevés que l’an dernier. Au lieu d’approvisionner le marché mondial, on reconstitue nos stocks’’ Le potentiel exportable ‘’est d’environ 40 millions de tonnes, et nous en exporterons 36 millions jusqu’à la fin de la saison’’. L’hystérie informationnelle sur la famine à venir ne contribue qu’à faire monter les prix’’, ajoute-t-il.

La récolte en Russie, cette année, pourrait s’approcher de 120 millions de tonnes de céréales (dont 80 millions de tonnes de blé) et non pas des 130 millions prévus par le ministère de l’Agriculture. Un cinquième de stocks en plus, alors d’où provient le surplus. : de l’extérieur ? de l’Ukraine ? L’Ukraine accuse depuis plusieurs mois la Russie de voler sa production de blé. La question se pose en effet. Les réserves de blé russes augmentent sans rapport avec les moissons : Kirill Stremooussov, principal collaborateur de la Russie à Kherson, au sud de l’Ukraine, indique que du blé de cette région ukrainienne conquise par l’armée russe sest ‘’vendu’’ à la Russie et envoyé, via la Crimée, au reste du monde. Ni plus ni moins, le pillage d’un territoire tiers occupé. Il est cynique d’appeler ce recèle ‘’commerce’’. La Russie utilise la voie terrestre pour exporter son butin volé, via la Crimée, depuis Sébastopol.

L’Iran, la Turquie et la Syrie figurent parmi les acheteurs complices d’un vol, dénoncé avec force par les autorités de Kiev. L’Iran arrive, cette année, en deuxième position en termes d’achats, derrière la Turquie. L’Egypte, qui est un gros client, parait devoir se débrouiller seule, sur des marchés mondiaux très tendus. L’arrêt des exportations des céréales ukrainiennes, lié à la destruction des ports et au blocus naval, contribue à menacer la sécurité alimentaire mondiale, Kiev étant un exportateur agricole majeur dans le monde émergent (40 % du ravitaillement de l’Afrique, par exemple). Avant la guerre, l’Ukraine se plaçait en troisième exportateur mondial. Elle produisait 80 millions de tonnes de céréales et d’oléagineux par an, soit 12% du blé mondial, 15% du maïs et 50% de l’huile de tournesol. Elle exportait chaque année 65% de sa production.

La Turquie ménage, comme à son habitude, la chèvre (occidentale) et le choux (russe). Tout en profitant de l’aubaine, elle réclame la levée du blocus russe des ports ukrainiens de la Mer Noire. Ankara a ainsi offert sa médiation, en réponse à l’appel lancé par les Nations unies et qui vise à l’établissement de corridors maritimes sécurisés pour exporter les céréales ukrainiennes. Cela n‘a rien débloqué.

L’Ukraine et les pays occidentaux accusent Moscou de bloquer les ports ukrainiens, ce que réfutent les responsables russes. Ils imputent la crise aux ‘’conséquences des sanctions internationales’’ prises contre leur pays. En langage clair, ils pourraient desserrer l’étau si l’Occident levait ses restrictions ou si l’Ukraine devenait russe. A ces conditions, ils pourraient exporter  »des quantités importantes d’engrais et d’autres produits agricoles ». Un chantage de plus, celui-là au préjudice des pays du monde émergent, anxieux d’éviter la famine de leurs populations à échéance des prochains mois. Dans ces conditions, l’Ukraine s’est mise le mois dernier à exporter, par voie terrestre depuis la Roumanie voisine, la part encore disponible de ses céréales. Selon les estimations, sa production serait déjà amputée d’un tiers. De plus, l’acheminement par voie ferrée s’avère difficile, du fait de la différence de gabarit des essieux. Face au risque de pénurie et de crise humanitaire, encore aggravé par l’arrêt des exportations indiennes, la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva a lancé la formule : « La guerre en Ukraine signifie la faim en Afrique’’.

L’Union européenne voudrait bien faire quelque chose pour débloquer les ports ukrainiens, où s’amassent des millions de tonnes de céréales et matières premières privées de débouchés. Il faudra tout d’abord expliquer aux gouvernements du Sud qui est l’affameur … ça ne mange pas de pain. La France avait convoqué en mai une réunion du G 7 destinée à aider Kiev à exporter sa production de céréales. On a tourné autour de l’idée imprécise d’un fonds de soutien aux consommateurs du Sud. Le ministre allemand de l’Agriculture y avait dénoncé un vol « répugnant ». C’est vrai, c’est en plus une violation du droit de la guerre, néanmoins, pas la première, qu’y faire ?  Hormis envoyer le Charles de Gaulle se faire couler en Mer Noire, peut-être devrait-on plafonner les prix du blé à l’exportation.  Mais ni les céréaliers du Middle West, ni ceux de la Beausse ne seraient prêts à jouer le jeu. Le constat est que le blé est devenu une arme de panification massive.

* 02 juin – Place aux monstres !

’Le sujet de l’Ukraine est clos’’. Il se dit désormais ‘’intéressé’’ à s’occuper de la Pologne… Le propos émane d’un monstre féodal parmi les dirigeants locaux de la Fédération de Russie : le patron-tortionnaire de la République tchétchène, Ramzan Kadyrov. C’est le fils du précédent  »boucher » de cette petite république martyre du Caucase. Il aura fallu deux guerres sales – dont la seconde a ouvert l’ère Poutine – pour soumettre et écraser la société musulmane locale, en quête d’autonomie. Son soulèvement a surtout servi l’autocratisme nationaliste de Moscou. Grozny, la capitale séculaire, a été entièrement rasée. Les hommes en âge de combattre ont été exécutés de façon extrajudiciaire puis déguisés post mortem en ‘’terroristes’’. Depuis ces hauts faits, la famille Kadyrov s’est spécialisée dans les basses besognes que lui confie Vladimir Poutine.

Dans la guerre que celui-ci conduit contre l’Ukraine, un millier de ‘’volontaires’’ tchétchènes aurait été envoyé par Kadyrov se battre aux côtés des militaires Russes. Ces brigades se sont spécialisées dans le ‘’nettoyage’’ à l’intérieur des villes détruites par l’artillerie russe. En bref, elles étripent civils comme militaires pour faire la place pour d’autres. De façon anecdotique, certains résistants tchétchènes leur font face, qui, eux, ont rallié Kiev. Où donc s’arrêtent les confrontations civiles, ou commencent les conflits internationaux ?

Que penser lorsque ce féal annonce que son prochain ‘’nettoyage’’ va concerner des pays européens qui ont apporté leur aide à l’Ukraine, à commencer par la Pologne ? Dans une récente interview à distance, avec la BBC, le monstre conseille aux ‘’ennemis’’ européens » de ‘’reprendre leurs armes’’ ou alors …  Implicite, l’évocation d’attaques terroristes n’en est pas moins claire. La Pologne figure aux avant-postes, avec quelque 3,5 millions de réfugiés ukrainiens recueillis sur son sol. Elle aurait également transféré aux forces ukrainiennes plus de 200 chars de divers types soviétiques. Derrière elle, les pays baltes, la Moldavie, la Finlande, la Géorgie ont de quoi être inquiets.

D’autres guerriers, envoyés en renfort par le régime syrien de Bachar Al Assad, sont du même acabit éthique monstrueux. Heureusement pour l’Ukraine, ils sont moins adaptés au terrain européen. A Moscou, le commandant en chef fait feu de tout bois, s’employant à élargir le cercle des belligérants. Il prend visiblement plaisir à se moquer du droit de la guerre. Le déluge de feu qu’il inflige aux civils, le recours à des assassins de bas étage, la condamnation à mort des résistants de Marioupol (division Azov), les ricanements qui accompagnent les meurtres de journalistes … tout chez lui sue l’instinct de vengeance et la destruction du droit.

Il est grand temps que les Nations Unies suspendent la participation de Moscou au Conseil de Sécurité… ou alors que l’on refonde le système multilatéral dans une matrice capable de contrer la sauvagerie voire d’imposer la Paix ! (Rêvons un peu …).

1er juin – Pétrole au noir et spéculations roses

Nous y sommes : la ‘’guerre du pétrole’’ a été lancée hier par l’Europe. Mais avec des dérogations, des trous dans la raquette. Quant à la ‘’guerre du gaz’’, on ne sait pas trop ; on verra plus tard : on préfère n’y plus penser. Ainsi, les chefs d’Etat et de gouvernement européens se sont péniblement mis d’accord, à Bruxelles, pour couper la route des  pétroliers russes, qui ne seront plus invités dans leurs ports. On nomme cela le ‘’sixième paquet de sanctions’’ contre l’agression russe en Ukraine.  Le paquet n’est pas très bien ficelé mais, faute de mieux, il nous est présenté comme ‘’emblématique’’.

En fait, il tient surtout de la demi-mesure. La Hongrie obtient une dérogation totale, qui va lui permettre de jouir d’un naphte russe bradé avec 30 % de remise via ‘’l’oléoduc de l’amitié’’. Bel avantage sur ses voisins, qui eux sont surtaxés par les marchés américain et saoudien. Qui plus est, si son ravitaillement par voie terrestre venait à se tarir (la Russie ayant son mot à dire sur le sujet), Budapest pourra rétablir à son seul profit, la voie pétrolière maritime. Comme quoi l’‘’illibéralisme’’ et le mépris des libertés sont payants : bravo Viktor ! Les voisins de la Hongrie – sauf la Pologne – bénéficient, eux, de transitions sur plusieurs années. On est certes protagonistes face à Moscou, mais pas au point de consentir quelques sacrifices à la cause. Comme signalé, le flou épais entretenu autour des livraisons de gaz russe manifeste, qu’on ne veut pas aller trop loin. ‘’Messieurs de Gazprom, tirez les premiers !’’ ‘’Pschhhhit !

L’Europe se sent victorieuse quand elle parvient à sortir une décision plus ou moins consensuelle en ménageant des portes de sortie à ceux de ses membres cabrés dans l’obstruction. Il faut reconnaitre qu’à 27, ce n’est pas si mal. Elle fonctionne mieux que les Nations Unies à 196 membres, en tout cas. Il lui manque cependant un rien d’opportunisme. Sans être sûr de vraiment punir la Russie, au point de la faire flancher dans son ‘’opération spéciale’’, le doute est permis. Les souffrances de la population russe ne pèsent pas dans l’équation. Bruxelles ne met nullement en avant l’occasion unique qui se présente d’adapter l’Europe à la sobriété énergétique. Le Green Deal lancé l’an dernier devient presque tabou et les énergies carbonées semblent retrouver tout leur attrait. Ne nous faisons trop d’illusion : à l’heure du manque, le principal souci des gouvernements – mais pas tous – est de rassurer le consommateur-électeur : ‘’tu auras tout ton saoul de gaz et de charbon, en attendant d’être branché sur l’atome’’. Le quinquennat sera rétro-écologique ou ne sierra pas.

Lorsque, le 21 novembre 1806, Napoléon a lancé un contre-blocus continental frappant l’importation de produits britanniques en Europe pensait-il sérieusement provoquer l’effondrement du Royaume Uni ? En fait, il n’est même pas parvenu à bloquer, en sens inverse, le flux d’importations dont l’économie anglaise avait besoin pour prospérer dans le monde. Plus proche de nous, les sanctions décrétées en 2014, à la suite de l’annexion de la Crimée et de la première offensive sur le Donbass, ont-elles empêché Moscou de préparer méthodiquement l’agression du 24 février 2022 ? Que penser aussi des sanctions fort anciennes contre l’Iran et la Corée du Nord ? Ont-elles fait tomber ces régimes ? Ont-elles bloqué leurs programmes nucléaires ?

L’instrumentalisation belliqueuse de l’économie repose sur une interprétation faussée du monde : les mauvais sujets internationaux seraient coincés dans une dépendance irréversible à l’égard des marchés occidentaux. Dans les faits, des débouchés et des fournisseurs de substitution permettent toujours d’y remédier. Les mesures restrictives prises par l’Europe et les Etats Unis n’ont d’ailleurs pas d’effet d’entrainement sur les pays du Sud, dont certains règnent sur des ressources très stratégiques. Les armes, le pétrole s’écoulent par des réseaux parallèles ou clandestins, comme l’a illustré l’opération ‘’Pétrole contre nourriture’’ sous Saddam Hussein. Sans nier qu’à son début, l’embargo porte un coup à l’économie de celui qui la subit, reconnaissons que l’impact en est reporté sur la population générale et non sur les forces armées ou policières. Avec le temps, l’impact des sanctions est amorti par une réorientation des flux financiers et marchands. Bref, le blocus, ça ne marche pas longtemps.

Joe Biden a affirmé, hier encore, que le but des Occidentaux n’était pas de reverser le régime de Poutine, ni même son chef. C’est conforme au droit. Espérons surtout que c’est un pieux mensonge qu’on lui pardonnera d’ailleurs. Comment croire une seconde que le maître du Kremlin ira un jour à Canossa confesser ses péchés et indemniser l’Ukraine ? Un seul des dirigeants majeurs de l’Axe, a-t-il, plaidé coupable en 1945 ? C’est sans doute tout aussi naïf d’escompter une victoire militaire totale contre la seconde armée du monde (nucléaire, qui plus est). Reste l’espoir d’un sursaut de la société russe, espoir qui nous ramène à des spéculations roses sur la chute du trône de Poutine… voire à finalement négocier, avec le grand coupable, une paix qui ne sera sans doute ni toute rose, ni définitive. La paix par la realpolitik ?

* 25 mai – Stratégie : champignons et tuyaux

Appuiera, n’appuiera pas sur le bouton rouge de la frappe nucléaire ? Poutine joue constamment de la menace en levier de guerre psychologique. Mais il se place lui-même devant un dilemme indigeste. Voici une réponse facile, qui ne nous mènera pas loin : Primo : tout dépendra des circonstances, ce qui présage un passage à l’acte dans l’hypothèse extrême du ‘’dos au mur’’, provoquant un réflexe désespéré. Secundo : tout dépend de la perception qu’aurait le Prince du Kremlin de cette situation sans issue. Ce second facteur est le plus dérangeant : on a du mal à entrer dans les arcanes psychologiques de l’autocrate orgueilleux et cynique, travaillé par la trace qu’il laissera dans l’Histoire. Jusqu’à quel point s’est-il auto-intoxiqué ?

Et, tertio : l’hypothèse à privilégier serait celle d’une attaque ‘’en cocktail’’, combinant l’emploi d’armes tactiques (quelques kilotonnes) contre des concentrations de troupes, en combinaison avec des munitions conventionnelles, ce, afin de créer une incertitude dans la perception du type d’obus ou de missiles mis à feu. Il y ajouterait, discrètement, des agents toxiques biochimiques destinés aux villes qu’il entend vider de leur population.

L’Ours Géo reste serein et positif. Il se refuse, pour l’heure, à imaginer un holocauste nucléaire stratégique (pesant en mégatonnes), dépeuplant l’Europe. Même aux yeux calculateurs de Poutine, ce serait d’une nullité crasse. Les experts occidentaux n’excluent pas tout à fait une première frappe, peu ‘’tueuse’’, sur un site non-habité. Elle viserait à effrayer les populations et à forcer leurs gouvernements à concéder des concessions politique (le renoncement à la restitution du Donbass, par exemple).

Côté occidental, le choix de la riposte ne sera pas dévoilé à l’avance,  »ambigüité stratégique » inhérente à la dissuasion oblige. Une réplique calquée sur l’attaque, en recourant à des armes tactiques de l’OTAN – voire de la France -, ne paraît pas être le scénario retenu par les états-majors politiques et militaires. Sauf, bien sûr, dans le cas improbable d’une première frappe russe ciblée sur des lieux de vie civils. Mais ce joueur d’échec se montrerait-il ‘’primaire’’ à ce point-là ?

Les stratèges américains songeraient plutôt à une contre-attaque conventionnelle de puissance comparable à celle de l’atome tactique. Elle ciblerait des unités militaires, des infrastructures, voire un ou plusieurs sous-marins nucléaires lance-engins de l’Adversaire. L’US Navy affirme pouvoir en réussir la traque : vrai ou subtile effort de déstabilisation ? Plusieurs options ‘’décentralisée’’ consisteraient à ‘’neutraliser’’ (belle expression) quelques groupes navals russes en Méditerranée et jusque dans la base de Tartous sur la côte syrienne, Plus fort encore – si la Turquie y consentait – détruire en Mer Noire le pont  de Kertch reliant le Donbass à la Crimée. Une formule séduisante pour ce blog serait d’appréhender et de coffrer à La Haye les mercenaires Wagner trainant leurs bottes en Afrique : cadeau au tribunal de la CPI.

L’Europe, fille de Vénus, est nettement plus ‘’psy’’ que Mars, qui règne sur le Pentagone. Surtout du côté de Paris et Berlin, on ne cessera jamais d’ausculter à distance la tête glacée de Vladimir-le-terrible. On l’a déjà dit, le tandem ne s’intéresse pas moins à sauvegarder des possibilités de signer un jour la Paix avec lui qu’à gagner la guerre par procuration. A l’exception de la France, les ‘’27’’ n’ont pas d’autre choix que de s’en remettre à l’OTAN, donc pratiquement, à l’Amérique. Pourtant, l’Alliance atlantique n’a guère débattu des mesures de rétorsion concoctées au sein du Comité des plans nucléaires. Elles existent, c’est certain, mais allez savoir tout ce qu’il y a dans ces pochettes surprises !

L’incertitude autour d’une riposte française autonome – selon quel mode ? – peut renforcer la main européenne. Au détail près toutefois que si par malheur la dissuasion échouait, une montée des enchères face à la Russie supposerait une ferme propension au suicide (vengé) de la population civile hexagonale. Efficaces, les champignons stratégiques français ne donnent pas le temps de finir d’avaler l’omelette. Un plan parallèle ou alternatif est cité, qui consisterait à démonter les oléoducs et gazoducs russes desservant l’Europe. Ceci paraitrait plus approprié comme réponse à un blocus du gaz. D’ailleurs, que ferait-on de tous ces tuyaux : des affuts de canon, des orgues géantes, où des gazoducs tournés vers l’Amérique ? Si, parmi vous, quelqu’un pouvait tuyauter l’Ours …

* 24 mai – L’Eurasie des trains cachés

En Eurasie, la guerre se décline le plus souvent au pluriel. Aujourd’hui, Taïwan ne serait elle pas l’Ukraine du Parti Communiste chinois ? En géopolitique, on s’attend toujours à ce qu’un train (visible) en cache un autre (qui surgit derrière). Souvenons nous des deux guerres d’annexion de la Pologne, en 1939, fruit du pacte Molotov-Ribbentrop ; de l’offensive de MacArthur sur l’archipel nippon provoquant l’entrée en guerre de la Russie contre le Japon et l’installation d’un régime stalinien à Pyongyang ; de la piteuse expédition de Suez, en 1956, ouvrant la voie à la ‘’normalisation’’ de la Hongrie par l’Armée rouge ; des crises simultanées du blocus de Berlin et du détroit de Taiwan ; enfin, de la guerre française d’Indochine, qui a vu la France incapable d’envoyer plus qu’un maigre bataillon en Corée, etc.

Dans cette logique, lors du lancement de ‘’l’opération militaire spéciale’’ contre l’Ukraine, les états-majors alliés se sont d’emblée inquiétés d’une possible connivence russo-chinoise autour d’une agression parallèle de leurs deux entités ‘’rebelles’’, soutenues par l’Occident. A l’image des grandes manœuvres russes autour de l’Ukraine (depuis novembre 2021), les incursions agressives, aériennes et maritimes, de l’Armée populaire de Libération dans l’espace de l’ancienne Formose portaient à craindre le pire : deux fronts simultanés, face à deux grandes puissances nucléaires !

La forte proximité de Xi Jinping avec Vladimir Poutine, affichée lors des Jeux olympiques d’hiver de Pékin, avait alimenté, au moment de l’attaque russe, la hantise d’un parallélisme de conflits taïwano-ukrainien. Pourtant, et alors qu’on n’y pensait plus guère, le président Joe Biden vient d’assurer que les États-Unis défendraient Taïwan si la Chine entreprenait d’aller plus loin que ‘’flirter avec le danger’’. Sortie de l’ambigüité stratégique, marge de souplesse préservée par Washington et alerte rouge dans l’antre électronique de l’Ours Géo ! Des cataclysmes nouveaux et imprévus sont-ils sur le point de surgir au 4ème mois de  »l’opération spéciale » (signée d’un Z : soit encore un parallèle et une oblique ) ?

Interrogé sur le sujet en octobre 2021, l’Oncle Joe Biden avait assumé ‘’un engagement américain en ce sens’’, ps une intervention, pour corriger, le lendemain, ‘’ne pas vouloir s’engager sur la voie d’une guerre froide avec Pékin’’ et ‘’ne pas croire qu’une telle guerre puisse éclater’’. D’ailleurs,  »il n’y aurait aucune raison pour que cela se produise ». Plus encore, son administration avait cru devoir rectifier le tir en recadrant cet engagement aux seuls moyens de défense requis par Taipeh, dans le droit fil du ‘’Taiwan Relation Act’’ de 1979. Donc, comme en Ukraine : ne pas intervenir directement mais armer son allié d’une capacité défensive suffisante pour tenir le coup. Revenant vingt jours plus tard sur le sujet – qui, visiblement, le travaille – le locataire de la Maison Blanche en a rajouté une couche, dans le souci d’apaiser l’Oncle XI : ‘’Nous n’encourageons pas l’indépendance. Nous les encourageons à faire exactement ce que prévoit le Taïwan Act’’. On ne saurait être plus clair, zigzags en plus.

Mais voilà qu’à l’issue d’un périple à Séoul et à Tokyo, Joe Biden prend tout le monde à rebrousse-poil, en affirmant mordicus que les États-Unis défendront Taïwan contre toute éventuelle attaque continentale : ‘’Nous étions d’accord avec la politique d’une seule Chine, nous l’avons signée’’ (de fait, elle n’implique pas nécessairement un régime politique unique, totalitaire)… ‘’L’idée que Taïwan puisse être prise par la force n’est tout simplement pas appropriée’’ a-t-il asséné, le 23 mai, au côté du premier ministre japonais Fumio Kishida. ‘’Ce serait = = une autre action similaire à ce qui s’est passé en Ukraine = =’’. Nous y sommes : c’est la théorie d’un train visible en cachant un autre, pas moins dangereux !

Ce revirement d’attitude n’est sans doute pas uniquement explicable par les manœuvres d’intimidation menées actuellement autour de l’île nationaliste par les militaires continentaux : incursions aériennes dans la zone d’identification de défense aérienne taïwanaise ou manœuvres aéronavales à portée de canon du littoral de l’Ile. Alors, par quoi d’autre expliquer le raidissement américain ? Tout d’abord, l’heure est à l’affirmation du leadership US en Asie orientale : le Japon est prié de protéger, avec sa flotte militaire, les arrières d’une intervention américaine ; l’Australie, d’armer des sous-marins nucléaires dans les détroits ; l’Inde de prendre ses distances avec la Russie, etc. On a dépassé le stade de la diplomatie ‘’molle’’ du soft power : le Chef prépare ses troupes. On pourrait aussi creuser du côté du déficit de consensus américain au sein du Congrès, l’option générale de fermeté envers la Chine contrastant avec la charge polémique d’une décision anticipée de la Cour suprême touchant au droit à l’avortement.

N’excluons pas qu’il y ait encore quelque autre motif, que nous ignorions. Xi Jinping aurait-il tiré des leçons de l’aventure russe et dans quel sens ? Celui de la modération de ses élans guerriers ou, au contraire, de l’incitation à passer à l’acte rapidement ? Il ne faut pas nécessairement privilégier l’option la plus noire. Attendons un peu, nous finirons par savoir…