* 24 novembre – État promoteur du terrorisme

 Les eurodéputés ont décidé que l’Union Européenne pouvait désormais considérer la Russie comme un État ‘’promoteur du terrorisme’’. Par 494 voix pour, 58 voix contre et 44 abstentions, iIs ont voté ‘’oui’’ le 23 novembre, jugeant que l’armée de Moscou employait des moyens relevant du ‘’terrorisme’’. En adoptant ce texte, le Législatif européen réaffirme un soutien sans faille à l’Ukraine, comme le lui avait demandé le président Volodymyr Zelensky. Sa résolution s’applique également aux méfaits commis par le groupe Wagner. Elle n’a de valeur que consultative, celle d’une recommandation. Elle incarne plutôt la voix de la conscience au sein de l’identité européenne. L’Union européenne s’aligne, en fait, sur les États-Unis, où les deux chambres du Congrès avaient adopté une position similaire, ainsi que le Canada. Contrairement à ces deux pays, l’Europe ne dispose cependant pas de législation spécifique en la matière. De plus les exécutifs nord-américains sont plus prudents dans la formulation de leurs griefs. Ainsi, le chef d’Etat-major américain a appelé l’Ukraine à ‘’consolider ses gains à la table des négociations’’, une table à laquelle pense également le président français même si ce créneau de l’Histoire n’est pas encore survenu.

Le terme ‘’terrorisme’’ est de nature politique et morale, mais il ne connaît aucune définition juridique internationale. Admettons qu’il soit mérité : il implique alors la quête d’un châtiment complet. C’est neutraliser entièrement (physiquement et politiquement) puis juger le coupable. Le monde ne se limite pas à l’Occident. Serait-il prêt, un jour, à sanctionner les coupables ? La réponse est ‘’non’’. En l’occurrence, le chef de guerre le plus criminel n’est autre que le président, élu et soutenu par une majorité de la population de la seconde ou troisième puissance militaire du monde. Ce n’est sans doute pas demain que, depuis son box d’inculpé, il aura à rendre des comptes au juge international, sur fond de décors d’une Russie sous administration de justice.

La Russie est bien coupable d’agresser massivement les civils ukrainiens et d’en massacrer un grand nombre. Le qualificatif le plus fort doit être décerné à sa rage de destruction des infrastructures énergétiques (à Zaporijia, les dégâts sur les installations nucléaires seraient ‘’colossaux’’, selon l’AEIA), comme des hôpitaux, des écoles ou encore des abris. Tous ses actes d’invasion, de massacres aveugles et d’occupation violent le droit international et le droit humanitaire international. Les crimes de guerre se sont accumulés créant tout un système de terreur et d’assassinats. On est donc bien dans un registre combiné entre crime contre l’humanité et règne de la terreur. Elle devra en affronter les conséquences.

La condamnation de la Russie par l’U.E reste pleinement justifiée dans les faits. Après ce vote, le site internet du Parlement européen a d’ailleurs été la cible d’une attaque informatique en représailles, ce qui démontre encore, s’il le fallait, que l’hostilité russe embrasse, au-delà de l’Ukraine, les institutions démocratiques de l’Occident. Mais la politique de défense n’est pas faite que de valeurs et de jugements et la recherche d’une sortie de guerre sera une autre paire de manches. Le rapport de forces devra concéder sa place au pragmatisme sans lequel rien n’aboutit.

Il faudra donc voir dans les semaines et les mois à venir comment s’appliquera cette résolution et qu’elle en est sa véritable portée.

* 23 novembre – Les mauvais coups de Guangong

Guangong (un avatar de Mars), le dieu extrême-oriental de la guerre, est de retour, avec sa face écarlate et ses yeux exorbités.

Dans les années 1990, il nous avait amené les guerres des Balkans au sein de l’ex-Yougoslavie (dont la Bosnie), aux franges de l’Arménie et de l’Asie centrale ex-soviétique : nous n’avions pas tiqué. Il a fait souffler le vent du terrorisme jihadiste sur l’Europe, dans la décennie suivante. Cela nous a alors a poussé à intervenir militairement – même si ce fut sans succès – en Afghanistan, en Iraq, puis au Sahel : nous étions fort courroucés. Il s’est fait manipulateur de la démocratie et il a brouillé notre jugement en exploitant les réseaux sociaux à l’occasion des grands scrutins déterminant le cours de nos démocraties. Il s’est démultiplié à propos du Brexit et de l’alternance populiste portant au pouvoir Donald Trump aux Etats-Unis : on s’est dit : que ce mauvais vent s’arrête !

Il a ensuite pris le visage fuyant et hypocrite de la guerre dite hybride, lors de la renaissance de la guerre froide autour des émancipations ukrainienne et biélorusse : dans notre quotidien, la vie sur internet et la sécurité de nos infrastructure se sont teintés de risques. Ils sont désormais perçus comme inhérents au ‘’système’’ : nous sommes devenus pessimistes et méfiants. Mais nous sommes cru encore en paix. Les dernières illusions sont tombées au spectacle de la seconde guerre d’annexion de l’Ukraine : la ‘’question russe’’ réintroduisait le guerre froide sur fond de course au nucléaire latente. Aujourd’hui, Moscou nous coupe le gaz, nous menace d’un holocauste nucléaire, nous crie au visage que nous sommes les ennemis détestés que l’on veut abattre : nous voilà comme deux ronds de flan …

Au diable le déni de l’agression ! Nous revoilà tout proches de la guerre de Grand Papa. Le 15 novembre, un anti-missile est tombé sur la Pologne et l’article IV (consultations de crise) de la Charte de l’Alliance atlantique a été invoqué. Le ‘’Mein Kampf’’ d’Adolphe renaît sous la forme de ‘’l’opération spéciale’’ (très spéciale, en effet) du sieur Vladimir. L’Histoire est repartie dans les années 1940 : elle boucle la boucle et ne se stabilisera plus, contrairement aux hypothèses benoîtes du faux prophète américain Francis Fukuyama (‘’la Fin de l’Histoire et le dernier homme’’). Il faut se réarmer, moralement et militairement pour la ‘’haute intensité’’. Qui l’aurait cru lorsque le mur de Berlin est tombé, il y a 33ans ?  Pas moi (ni l’Ours), soyons honnêtes.

Aux frontières de l’Union européenne, les gens meurent sous les bombes et les missiles, victimes d’une tentative folle d’annihiler ce qu’on ne peut pas leur arracher par la force. Les champs de bataille sont aussi des champs de torture. Les enfants sont enlevés par centaines de milliers pour être russifiés. Des ‘’camps de filtrage’’ sont dressés dans les profondeurs du territoire russe. Les centrales nucléaires sont bombardées. De l’autre bord, Moscou envoie au casse-pipe ses soldats ethniquement non-russes : Tchétchènes, Ingouche, Bouriates, etc., profitant de l’occasion pour ménager son vivier primordial de Russes ethniques (24 soldats morts seulement à Moscou, sur peut-être 100.000 tombés au combat). Cette offensive russe est bien d’essence coloniale, portant la marque d’un empire continental jacobin et cleptomane, devenu toxique et tueur. Le groupe privé Wagner et ses guerriers sans âme s’émancipent politiquement et deviennent un Etat dans l’Etat, jugeant avec mépris l’armée étatique. Poutine n’est pas à l’abri.

De la paix froide, on passe à une sorte de guerre totale, néanmoins pondérée par la dissuasion nucléaire et aussi, un peu, par le comportement resté humain des Ukrainiens. Ils incarnent la résistance à la barbarie pure, l’arrière populaire soutenant l’avant combattant : on les admire et on doit les soutenir, ne serait-ce qu’en tant qu’alliés également placés sous la menace poutinienne. Les peuples qui veulent se libérer finissent par l’emporter. Mais au prix de quels méandres arriverons-nous, un jour, à négocier une paix qui soit juste, légale et durable, une vraie paix ?

Clausewitz estimait que la guerre est un caméléon. Ses voies, buts et moyens varient au gré des circonstances. C’est un tourbillon incontrôlable qui ne maintient que l’apparence d’une certaine cohérence, grâce à la propagande. Il emporte les décideurs vers des stratégies qu’ils n’avaient pas initialement décidées ni même voulues. Les défis à la raison, même celle qui sert les pires causes, conduisent à une forme de chaos universel. Telle est bien la dimension globale des conséquences de cette guerre : elle entrave la vie au Nord et compromet le développement au Sud. L’humanité envers soi-même comme envers les siens se perd en route. On le sent, mais on ne veut pas se l’avouer, car la marche arrière est impossible… et la marche avant, elle, est suicidaire. C’est là que se trouve aujourd’hui l’inflexible Vladimir Poutine, assurément plus très loin de sa faillite finale.

Un autre problème est que pour les Azerbaïdjanais, Turcs, Rwandais, Erythréens… – et même jusqu’à l’immense Chine – le ton est donné d’un retour de l’annexionnisme guerrier ,sur toile de fond de célébration de l’enterrement du droit. L’Europe devra réécrire sa propre vision stratégique du monde en termes bien plus tranchants et sur le long terme. Le G 20 s’exprime, grâce à elle, contre la guerre en Ukraine. Taïwan ne sera pas annexée dès demain. Mais le nouveau ‘’désordre mondial’’ appelle contre lui un retour général aux valeurs – actualisées – qui avaient fondé la Charte de San Francisco de l’ONU. Une entreprise titanesque, s’il en est !

* 16 novembre – Pluie de missiles, orage diplomatique

Frisson, … l’Occident – et le monde – se sont perçus, un court moment, confrontés au scénario cauchemar d’un engrenage entre l’OTAN et la Russie, après que des éléments de missile se sont abimés en territoire polonais, à quelques kms de la frontière ukrainienne. Le G 20 a débattu l’affaire, par ailleurs soumise à consultations à l’OTAN, au titre de l’article IV de la Charte atlantique. Pour la première fois depuis 1945, le sol de l’Union européenne semblait ciblé par une frappe d’agression. Une enquête est en cours. La circonspection s’est néanmoins imposée, vu la hauteur exceptionnelle des enjeux et les conséquences potentielles d’une éventuelle réplique occidentale. On se souviendra du 16 novembre comme ouvrant des perspectives inédites qui donnent le vertige. Le réflexe de prudence a été sage : le gouvernement polonais a vite sonné la fin d’alerte, de l’alerte précisément déclenchée par la retombée d’un anti-missile ukrainien. Il s’agirait d’un effet collatéral de la ‘’pluie de missiles’’  précipitée sur l’Ukraine par l’armée d’invasion russe.

Bien que très malheureux (il a fait deux victimes), l’épisode a fourni une illustration saisissante de l’acharnement russe à détruire son voisin de l’Ouest, là où il ne peut pas le mettre sous sa botte. Il est survenu au lendemain d’une cuisante défaite russe dans la cité sudiste de Kherson, libérée grâce à l’alliance de la vaillance ukrainienne avec les armes occidentales. S’en est suivie la vengeance de Moscou sur les villes ukrainiennes, visant à en détruire les infrastructures et à terroriser leurs populations, plongées dans la pénombre et dans le froid.

Le moment (mal) choisi ne pouvait qu’impressionner les participants aux deux grands fora internationaux en cours : la COP 27 de Charm El Sheikh et, plus encore, la réunion du G 20, à Bali. Partant, la propension du monde émergent – et même de la Chine – à l’évitement du sujet a été battue en brèche. L’isolement patent de la délégation russe, conduite par Serguei Lavroff, combinée à la plume habile de la délégation française, ont produit un texte articulé autour de la ‘’condamnation de la guerre, qui sape l’économie mondiale’’. Personne ne contestant le fait que l’initiative en est imputable à la seule Russie, la responsabilité de l’agresseur ressort bien en filigrane. Nouvelle défaite, diplomatique, celle-là, pour Poutine.

Souhaitons-lui tous les déboires d’une action criminelle ratée et la contestation du peuple russe, en retour.

* 14 novembre – Parler rivalité

Joe Biden et Xi Jinping se rencontrent aujourd’hui à Bali, en marge du G 20. Ils ont déjà eu cinq entretiens téléphoniques ou en visioconférence mais c’est leur premier contact de visu depuis l’investiture du premier. Les deux hommes avaient toutefois déjà eu l’occasion de se jauger alors que Joe Biden était vice-président de Barack Obama. Ces entretiens interviennent après la reconduction de Xi Jinping, le mois dernier, pour un troisième mandat  »historique » à la tête du Parti communiste chinois, lui assurant une réélection comme président en mars 2023… et après des élections de mi-mandat aux Etats Unis, moins dommageables qu’on s’y attendait pour l’autorité du président américain, notamment en politique étrangère.

En Ukraine, les États-Unis sont protagonistes face à la Russie mais aussi en posture d’extrême méfiance face à la Chine. Les deux dirigeants se donnent pour objectif de gérer de manière responsable la rivalité entre Chine et États-Unis, a indiqué dans un communiqué la porte-parole de la Maison Blanche, Karine Jean-Pierre. Washington a aussi l’espoir que les deux rivaux arrivent à travailler ensemble  »là où (leurs) intérêts concordent ». Les Américains ont en tête le climat, la lutte contre le trafic de stupéfiants et la santé mondiale.

Joe Biden et Xi Jinping vont évoquer un éventail de sujets  internationaux et régionaux, a-t-elle indiqué, sans mentionner explicitement la sécurité de Taïwan, la plus forte source de tension.  »La doctrine sur Taïwan n’a pas du tout changé », a assuré Joe Biden, en évitant de reformuler ses précédents propos qui avaient enflammé Pékin, selon lesquels l’armée américaine défendrait Taïwan si l’île était attaquée. Sur cette question qui affecte gravement la stabilité mondiale, le rapport de forces dictera sans doute sa loi. La Russie est, à plus court terme, une épine dans le pied des deux puissances : Joe Biden voudrait que la Chine prenne ses distances avec Moscou. Une pure vue de l’esprit. Mais Pékin ne veut pas se laisser empêtrer dans son accointance avec Moscou.

De fait, la Chine a récemment émis un signal – vu comme positif à Washington – en se prononçant contre la menace d’utilisation d’armes nucléaires. Elle s’est retenue d’accomplir un effort généralisé pour contourner ouvertement le régime de sanctions, même si elle le dénonce. Le risque d’une rétractation de son commerce extérieur sous l’effet de répliques américaines porte la marque d’une gestion prudente et relativement pragmatique. De leur côté, les Etats-Unis sont sur une posture offensive de mise en garde : ils ont durci leurs contrôles à l’exportation de technologies du numérique, ce qui pourrait compliquer le développement de semi-conducteurs chinois de pointe. Pékin paraît encaisser le coup…

À l’agenda également sera portée la Corée du Nord. À l’heure où Pyongyang multiplie quasiment au quotidien les tirs de missile, dont certains à longue portée, susceptibles d’atteindre Guam, Hawaï, voire-même la Californie, Washington exhorte Pékin à user de son influence sur l’inflexible Kim Jong Un. Mais Pékin ne se targue pas de disposer d’un tel levier sur son petit voisin nucléaire, sans doute avec raison, tant l’autre est braqué sur une stratégie de sauvetage par la nuisance..

Les deux rivaux ne font aucun pari sur cette rencontre au sommet. Pour Jake Sullivan, conseiller à la défense nationale, ‘’il ne faut pas attendre des résultats concrets et spécifiques de cette réunion’’. Les deux dirigeants vont essentiellement se jauger mutuellement en face à face, à un croisement de leurs destinées respectives, dans l’idée de s’imposer des ‘’lignes rouges’’ sur ce qui pourrait porter leur méfiance à un niveau de conflit ouvert. Connaître son ennemi aussi bien que soi-même est une clé stratégique très classique. L’Histoire tend à montrer que ce difficile décryptage de l’Autre ne va jamais aussi loin qu’il le faudrait pour établir une détente durable ou pour s’épargner de coûteuses erreurs.

* Lundi 7 novembre – Méthodes civiles de guerre

L’Ours Géo et moi nous sommes absentés pour célébrer la fête des défunts plantigrades. A notre retour, autant vous le dire : le soleil ne s’était pas levé sur la pénombre géopolitique que nous traversons.

L’Ukraine tout d’abord. A la bataille des drones lancée par la Russie sur les populations civiles comme militaires de son adversaire a succédé une guerre de destruction des infrastructure et des moyens de la survie de l’Ukraine, comme Poutine l’a pratiquée en Syrie (le terrain d’expérimentation du nouveau chef militaire de l’’’opération spéciale’’).

Déjà, l’échange d’engins volants Shahed iraniens contre des drones turcs marquait un élargissement du cercle des protagonistes aux deux pôles ennemis de l’Islam : un détail peu rassurant. Sans oublier les livraisons nord-coréennes à Moscou, qui introduisent un forcené de plus dans la bergerie en feu. Mais derrière ces facteurs de contagion, s’est dessinée une nouvelle stratégie russe de ‘’tuer le civil par le civil’’. Kiev a répondu par des drones ‘’suicides’’ aux bombardements opérés par le flotte russe depuis Sébastopol en Crimée occupée. Moscou en a pris prétexte pour redoubler sa campagne de destruction systématique des infrastructures, cherchant à couper toutes sources d’énergie à la population comme à l’économie. En novembre, ceci veut dire plonger des dizaines de millions d’habitants dans le froid, la nuit et peut-être la disette.

Quelle géniale trouvaille, ce front de destruction civilo-civil, après l’utilisation des centrales nucléaires comme des explosifs atomiques menaçant des territoires entiers ! Il est déjà acquis que le temps de la reconstruction sera plus long que celui qu’aura duré la guerre : l’Ukraine est rasée, poche après poche de son territoire. Mais les Ukrainiens résistent plus que jamais et, avec le soutien des armes occidentales, ils encerclent désormais Kherson, la capitale du Sud, que les Russes vide de sa population (où aboutit-elle ?).

L’autre arme ‘’civile’’ de Poutine s’adresse au monde entier et particulièrement au Sud de la planète, consommateur des céréales acheminés par la Mer Noire. C’est la planification de la faim ou du moins de son spectre. Le gouvernement de Moscou s’est un temps retiré de l’arrangement négocié par la Turquie et les Nations Unies pour ‘’laisser sortir’’ le précieux graal alimentaire. Ce schéma dispose le retrait des mines placées sur le chenal de sortie des eaux ukrainiennes en échange d’un engagement russe à ne pas s’emparer du corridor humanitaire aux fins d’attaquer Odessa. Kiev a donné de nouvelles garanties sur la ‘’démilitarisation’’ du chenal et la démonstration visée par Moscou (l’Ukraine et l’Occident fomentant la guerre sur le passage du blé, des engrais et du maïs) a fait long feu. De fait, dans la présentation que Poutine a faite devant un ‘’pensoir’’ stratégique local, la diplomatie russe mise à fond sur une représentation belliciste de l’Occident, qui serait prêt à sacrifier le monde en émergence à sa ‘’haine de la Russie’’. Sa thèse prône un ‘’nouvel ordre mondial’’ fondé sur la mise hors-jeu de l’Europe et des Etats Unis (et de leurs autres alliés), avec un retour très ‘’Westphalien’’ et démagogique à la ‘’souveraineté absolue des peuples’’.

Le tableau d’un futur commun placé sous la loi de la jungle et sous celle de l’exclusion est censé flatter la fibre des régimes non-alignés ou tiers-mondistes. Il est sûr que Cuba, le Mali, le Venezuela, la Corée du Nord, l’Erythrée et la Centrafrique applaudissent à cette claque flanquée à l’ordre mondial de 1945. L’Afrique subsaharienne, en particulier, manifeste à New York son désintérêt pour le calvaire ukrainien. Certes, certains gouvernements s’en démarquent (timidement), mais la rue salue la hardiesse de ‘’l’homme blanc fort’’ qu’elle voit en Poutine. C’est en termes de neutralité complaisante ou désabusée que Moscou entend recueillir un bénéfice inquiétant : désintéresser les Nations Unies de son agression en Ukraine et contre l’Occident, s’assurer la plus grande marge politique possible pour mener jusqu’au bout une offensive en tout point criminelle aux termes de la Charte de San Francisco et de la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

S’il se généralisait sur la rive nord de la Méditerranée, ce mépris du droit pourrait rendre un peu moins spontané l’accueil fraternel dans l’UE de  personnes qui fuiraient la misère chez elles tout en se montrant satisfaites du mal fait à l’Europe. On doit savoir écouter ses frères, de façon réciproque. C’est maintenant au tour du Vieux Monde de les éveiller patiemment à la réalité du sinistre ‘’nouveau monde’’ actuel.

* 17 octobre – Le Tsar face au César

Oubliera-t-on jamais la scène d’Emmanuel Macron toisé par l’Ogre du Kremlin, à l’autre bout d’une table de 20 m de long ? Le Français s’entêtant le raisonner sagement sur la folie de la guerre ? Avec l’invasion de l’Ukraine, l’auteur de la phrase prônant la nécessité de ne pas humilier Vladimir Poutine a été largement perçu en Europe (mais pas en France) comme l’imbécile utile de Poutine, celui qui aura renforcé l’effet de surprise de l’offensive du 24 février. Non pas que le soin de garder un contact avec l’Ennemi soit superflu ou honteux – loin de là – mais le renoncement à l’indispensable discrétion dans le maintenir du fil de dialogue et l’enfermement dans le piège d’une mise en scène ‘’compromettante’’ lui a collé au visage comme le sparadrap du capitaine Haddock.

On ne rigole plus : tournant pris à 180°. E. Macron a sorti les dents à la télévision et rebondi en partisan déterminé de la défense du sanctuaire nucléaire français mais aussi de la souveraineté européenne face à  »l’Ogre ». Celui  qui rêvait de sauvegarder la paix tout en baissant les yeux, souligne désormais combien la démence de Poutine dévoile la faiblesse des défenses française et européenne. La trop fameuse ‘’guerre hybride’’ est donc polyforme et ne s’arrête pas à sa composante purement militaire. Elle inclut aussi les fronts d’offensive énergétique, cybernétique, informationnel, religio-culturel, ethnique, diplomatique, l’agitation anti-française en Afrique et ailleurs et – pétard sur le gâteau – la menace stratégique nucléaire.

Le premier des Français a finalement pris conscience de ce que son esprit perçant savait dès le départ : nous sommes bien en guerre sans qu’’’IL’’ nous l’ait déclarée dans les formes militaires anciennes : plus que l’Ukraine ‘’inexistante’’, c’est l’Occident qui l’obsède et qu’il a placé dans son viseur. Loin de ses frontières, il s’emploiera à déstabiliser la France et d’autres Européens par un torrent d’infox suscitant des réactions défaitistes, par des attaques en sous-main, l’utilisation des infrastructures pour nous étouffer : il suffit de quelques techniciens motivés par leur intérêt ou d’une prise en otage de certains serveurs informatiques pour paralyser l’économie et déstabiliser la société. ‘’La Russie cherche à créer le désordre pour nous affaiblir et nous diviser’’ a reconnu sur un ton martial le farouche (nouvel) adversaire français de Poutine.

S’il est encore prêt à rencontrer Poutine, Emmanuel Macron va, dans la bataille en cours, fournir à Kiev des armes qui ne se limitent pas aux seuls canons César. Ceux-ci vont être livrés en plus grand nombre (mais leur fabrication reste quasi artisanale) en prélevant à cette fin les commandes danoises mais avec, en sus, toute une série d’obus ‘’spécialisés’ (dont certains, particulièrement peu ‘’humains’’). Deux mille servants d’arme ukrainiens sont invités à se former à de nouveaux systèmes dans des unités françaises. Les outils de la défense aérienne seront compris dans le lot. Cela répond aux bombardements barbares de quartiers civils censés ‘’venger’’ l’explosion sur le tablier du pont de Kertch reliant la Crimée à la Russie.

Alors, comme certains aimables amis le croient, nous ne serions ‘’pas en guerre’’, citoyens Français et Européens ? Autant vous dire que je n’apprécierais pas de me trouver face à MON ennemi, si ma chaumière bretonne devait se trouver sous le feu de canons César. Ca vaut pour nous comme pour eux. Abandonnons, SVP, la vision qui requerrait la mobilisation générale des poilus, les trains de conscrits partant joyeusement vers le front ou en revenant gueules cassées, la vie des tranchés, les épouses turbinant dans les usines de poudres explosives. Aujourd’hui, c’est l’atome + la barbarie hybride qui règlent les comptes. Et, mauvaise surprise, ils peuvent ‘’égorger nos fils et nos compagnes, aux armes, citoyens !’’ ce, jusque dans la version civile ‘’tchernobylienne’’ d’un réacteur nucléaire. Arrêtons là les parallèles passéistes, les références caduque, la naïveté devant la course folle la géostratégie ! A nos neurones, Citoyens !

* 12 octobre – L’Europe mariée sous la communauté.

La France se voit de longue date comme conceptrice de l’architecture de sécurité européenne. Elle est à l’origine de la toute récente réunion inaugurale à Prague de la Communauté Politique Européenne, un succès qui pourrait néanmoins s’avérer transitoire.

Au lendemain de la chute du mur, alors que la Russie d’Eltsine plongeait en dépression psy, le président Mitterrand avait imaginé une ‘’Confédération européenne », presque symétrique au concept actuel. L’objectif en était alors de recréer une filiation russe à l’ensemble européen, du moins une appartenance limitée aux questions de sécurité collective. Il fallait éviter un repli agressif de la Russie sur ses frustrations d’empire démembré. Parallèlement au ’’partenariat stratégique’’ de portée limitée que l’OTAN proposait à Moscou, l’Europe des 15 lui aurait ouvert une possibilité d’arrimage relatif sur le plus long terme. Le recul de son glacis et la réunification allemande justifiaient une main tendue vers Boris Eltsine. Ce fut très mal perçu par les PECO, les ex-satellites ralliés à l’Ouest et tournés vers Washington, puissance non-invitée dans ce cercle. Polonais, Tchèques et autres Hongrois attendant leur salut de l’OTAN sous leadership américain, le grandiose et pacifique projet avait rapidement capoté. On pourra s’interroger sur les incidences de ce rendez-vous historique manqué sur les affrontements actuels.

Dans le concept lancé par Emmanuel Macron, l’Amérique n’est pas, non plus, embarquée à bord. Ceci est sans importance, d’ailleurs, l’OTAN étant plus que jamais la coalition occidentale à l’œuvre. Au sommet pan-européen de Prague, la mobilisation s’est faite, cette fois, contre l’agresseur russe, à l’inverse du projet Mitterrand. La concertation dans le format UE + 17 a donc d’emblée exclu toute association de la Fédération de Russie et de sa comparse biélorusse. L’ordonnancement correspond bien à l’air du temps conflictuel depuis l’annexion de la Crimée en 2014. L’Ukraine participait au sommet par visioconférence, l’Amérique pouvait rester sereine, n’ayant aucun motif valable à s’inquiéter de l’exercice (même si certains y songeaient).

La grand-messe de Prague a dès lors connu un succès de participation, sinon des avancées majeures sur le fond.  Elle a projeté la vision symbolique d’une ‘’ Grande Europe’’ réunie et solidaire qui se renforçait face à une Russie isolée dans sa bulle.  C’était important pour crédibiliser son engagement de long terme à soutenir l’Ukraine. L’attribution du Prix Nobel de la Paix à  trois acteurs associatifs engagés contre la barbarie du régime Poutine a produit une impression comparable : l’auto-galvanisation des valeurs démocratiques. C’était nécessaire. Sera-ce durable ?

Tout cela répond au besoin conjoncturel de rehausser la stature des dirigeants du Vieux Continent. Vladimir Poutine les tient pour quantités négligeables et ne se laissera pas impressionner par leur unanimité de façade. Celle-ci, d’ailleurs ne va pas résoudre les questions matérielles et pratiques que posent la guerre de l’énergie menée par Poutine. Surtout, les organisateurs du sommet de Prague se sont arrachés les cheveux sur des problèmes de compatibilité d’humeur entre participants. Sur la façon d’aborder les pénuries d’énergie, les 44 pays se divisent et ce, même au sein de l’Union Européenne. Des coalitions se forment à nouveau entre ‘’frugaux, à forte capacité d’intervention financière’’ et  ‘’fauchés du Sud’’. L’application des sanctions touchant la Russie et la Biélorussie (l’UE en est à son huitième train de mesures), l’amplitude de l’aide militaire destinée à l’Ukraine, l’accueil des exilés, les voies politico-juridiques d’une future sortie de guerre sont autant de sujets qui clivent. Sans oublier les tensions post-Brexit persistantes sur l’application du protocole sur l’Irlande du Nord, les joutes intracommunautaires autour de l’État de droit et du fonctionnement de la Justice, le jeu ambivalent de la Turquie (qui roule pour elle-même), le conflit arméno-azerbaïdjanais, etc. L’Ouest, on le sait, n’est pas un monolithe, surtout lorsque la France s’exprime.

Peu importe, au fond, qu’au delà de l’agression qui rassemble contre elle les démocraties, les dossiers avancent ou non au sein de la Communauté Politique Européenne. Même s’ils se dispersent dans les multiples institutions européennes, occidentales ou mondiales conçues pour leur traitement, la réunion des Européens aura été créatrice d’un élan collectif utile au moment opportun, tandis que la vie des Etats poursuivra son cours ici et là, sur la rose des vents de la géopolitique.

* 11 octobre – La girouette géostratégique

Où souffle donc le vent de l’Histoire? Le modèle autoritaire ouvre-t-il la voie de l’avenir? Deux puissances permanentes du Conseil de Sécurité en sont intimement persuadées :  le déclin et la décadence supposés des sociétés démocratiques occidentales leur ouvrirait la maîtrise du système mondial. Bigre! Après l’attaque du Capitole de Washington et la déconfiture occidentale en Afghanistan, l’an dernier, l’amorphie des anciens dominateurs arrogants et donneurs de leçons ne faisait plus l’ombre d’un doute à Moscou ni à Pékin. L’absence de réaction sérieuse à l’annexion de la Crimée et le désamour montant des peuples du ‘’Sud’’ achèveraient de mettre le ‘’Nord’’ hors-jeu.

Pas si vite, SVP : la virginité coloniale ou impériale de ces deux gros-joueurs s’effrite à vitesse grand V, même si quelques populations africaines se plaisent à brandir leurs drapeaux dans des défoulements de rue. On perçoit depuis le 24 février, que le vent ne souffle pas sur commande des dictateurs. La Russie s’effrite de l’intérieur sous les effets des sanctions occidentales et des déboires de sa troupe occupante en Ukraine. Ses conscrits abandonnent le bateau ivre de la mobilisation militaire. Les chefs militaires se retrouvent sur le sellette et Poutine est perçu, au minimum, comme ‘’mal informé’’. La Corée du Nord et l’Iran sont devenus ses seuls fournisseurs d’armement. L’atmosphère politique se fait plus oppressive et délétère. Serait-il protégé par son privilège de veto, l’isolement du Pays au Conseil de Sécurité des Nations Unies dément l’idée d’une puissance qui a le ‘’vent en poupe’’.

Dans un premier temps, sous une neutralité prudente, Pékin ne cachait guère sa faveur pour Moscou. Poutine, espérait-on à la tête du Parti communiste chinois, allait prouver la supériorité des autocraties militarisées, ridiculiser l.Occident, gagner en prestige auprès du monde émergent. La Chine pourrait surfer sur ce ‘’vent d’Est’’ puissant, porteur pour ses ambitions. Le cas échéant, la reconquête de Taïwan pourrait survenir en apothéose.

Sept mois plus tard, XI Jinping reste muet, mais la diplomatie chinoise marque ses distances. La Russie ne lui paraît plus capable de faire triompher le modèle, en particulier sur le plan militaire. Le régime moscovite auquel il se proclamait lié par une ‘’amitié éternelle’’ commence à branler du manche. Il pourrait même devenir un risque pour le modèle commun. Lors du sommet à Samarcande de l’Organisation de Coopération de Shanghai – premières retrouvailles depuis le lancement du conflit – la partie chinoise a appelé à un ‘’respect scrupuleux du droit international en Ukraine’’. Un coup de griffe, presqu’un désaveu… Si le dispositif russe devait s’écrouler, Pékin ne veut pas se retrouver dans le camp des perdants.

L’Inde, de son côté, se garderait bien d’aller à sa rescousse porter secours et saisirait plutôt de telles déconvenues comme une occasion de renforcer son influence en Asie. La guerre en Europe va encore beaucoup de temps et de victimes avant de se solder sur un bilan tranché. Pourtant, il apparaît que les démocraties savent s’engager pour faire obstacle à la vague expansionniste brune. Le vent de l’Histoire ignore l’idéologie. Il ne suit qu’une seule direction : celle qu’indique la girouette folle de la géopolitique.

* 4 octobre – Bottes molles

Le commandement de l’opération spéciale en Ukraine est de plus en plus désigné comme responsable de la déroute militaire russe à Lyman. Ramzan Kadyrov, le potentat tchétchène dur des durs, s’en est prend directement aux plus hauts responsables militaires russes, à commencer par le colonel général Alexandre Lapine, responsable des opérations dans cette ville du Donetsk. Mais, au-delà, il vise le ministre de la défense, Sergueï Choïgou, le chef d’état-major, Valéri Guerassimov, voire, par allusions, Vladimir Poutine lui-même. Il est reproché à ce dernier d’être ‘’mal informé’’. De fait, à peine claironnée, l’annexion russe se trouve rognée par les avancées ukrainiennes à l’Est et au Sud. La Russie prend conscience des failles majeures dans sa conduite de la guerre.

Kadyrov fustige en vrac l’incompétence des officiers supérieurs sur le terrain, leur absentéisme, la faiblesse de la logistique et le népotisme régnant aux armées. Coutumier de l’outrance, il réclame des ‘’mesures plus radicales’’, telle l’utilisation d’armes nucléaires tactiques sur le front ukrainien. Fait nouveau, il a suscité des échos auprès de certains  oligarques (Prigojine) ou d’anciens hauts gradés. Pour le politologue Abbas Galliamov. ‘’les failles ne vont cesser de grandir… Poutine estimant que l’armée l’a trompé en se prétendant plus forte qu’elle ne l’est’’. Les généraux russes en voudraient à Poutine et au FSB d’avoir mal analysé la situation en Ukraine avant de lancer les hostilités. Bref, à Moscou aussi, il y a des fuites de gaz dans l’eau.

Conclusion du Monde : C’est bien la crédibilité de Vladimir Poutine qui est atteinte. Il aurait personnellement ordonné de tenir les poches – mal défendues – de Lyman et de Kherson. Ensuite, le commandant en chef des armées n’a cessé de remplacer, tout au long du conflit, les généraux chargés des opérations. Tout cela rappelle la mauvaise gestion du champs de bataille pratiquée par Adolf ou par le Petit Père des Peuples. Les dictateurs mégalomanes ne sont jamais des génies militaires. Toute attaque contre l’état-major devient dès lors une remise en cause de ses choix, peut être des lézardes dans son pouvoir absolu.

Vous reprendrez bien un peu de gaz, avant la campagne hivernale ?

* 3 octobre – Annexions

 15 ou 20 % (si l’on inclut la Crimée) du territoire d’un pays européen plus vaste que la France, soit 109 000km², passe sous la coupe d’une dictature guerrière et voyoute.  ‘’Bienvenue à la maison !’’ lance à ses nouveaux collabos, un Chef de guerre jubilant, qui formalise l’annexion d’un trait de plume, avant d’ouvrir son bal à flonflons sur la Place Rouge. ‘’Les habitants de Louhansk, Donetsk, Kherson et Zaporijia deviennent nos citoyens pour toujours’’… ‘’quatre nouvelles régions russes sont ainsi formées’’, déclare le même, ajoutant que les populations avaient voté ‘’sans équivoque’’ pour un avenir commun. Quel avenir commun ? … illégal, oppressant et vraiment peu enviable, en commençant par la conscription forcée des ‘’malgré nous’’ ! Les citoyens russes exultent-ils ? En tout cas, pas ceux qui, par centaines de milliers, abandonnent le navire en détresse.

Ce grand trucage d’urnes remplies au son du canon, généralement qualifié de mascarade ou de sinistre farce, serait censé apporter aux habitants du Donbass, de Kherson et de Zaporijia ‘’la nationalité et la protection de la Russie’’… alors que la plupart ont dû aller se réfugier au loin. Il serait une réplique à l’ ‘’extermination systématique et cynique’’ menée par les forces de Kiev : revoilà les fantômes nazis dénoncés en février par la propagande poutinienne ! Pour le MID, les habitants des quatre  régions ‘’n’avaient pas d’autre solution’’. Comme présentation d’un énorme hold-up c’est la glorification de la loi du plus fort. Reste à clarifier si la Russie annexe la totalité des régions ukrainiennes de Kherson et de Zaporijia, ou uniquement les parties qu’elle occupe effectivement. Apparemment, ce n’est pas tranché et les lignes de front bougent vite à l’Est de l’Ukraine. Lyman, théoriquement annexée, vient d’être reprise par les Ukrainiens et leur fournit une plateforme ferroviaire pour poursuivre vers l’Est.

Sans surprise, la Russie a mis son veto à la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU condamnant ses annexions en Ukraine. Le projet, appelait à rejeter une pseudo-annexion  des quatre régions. Il a recueilli dix voix en sa faveur contre quatre abstentions : celles de la Chine (qui dit néanmoins ‘’soutenir la souveraineté et l’intégrité territoriale de tous les pays’’), de l’Inde, du Brésil et du Gabon. Ces trois derniers pays se sentent-ils à l’aise de bouder ainsi la Charte des Nations Unies ? Il est plus probable qu’ils répugnent à voir celle-ci servir les intérêts de l’Occident, un tragique contre-sens. Cet Occident mal-aimé …. va devoir se tourner maintenant vers l’Assemblée générale de l’ONU. Un tel vote des 193 Etats membres permettra d’évaluer le degré d’isolement de la Russie, sans avoir de portée contraignante ni imposer de sanctions.

Ce coup de force évoque étrangement l’annexion des Sudètes par le troisième Reich nazi. Voici ce qu’en dit l’encyclopédie en ligne Wikipédia :

‘’Le 29 et 30 septembre 1938, Hitler, se faisant le champion du principe des nationalités, déclare vouloir ‘’libérer les Allemands des Sudètes de l’oppression tchécoslovaque’’. Il s’appuie  sur l’agitation de l’organisation nazie locale, évoque le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes pour exiger de Prague l’annexion au Reich de la région des Sudètes. L’Europe connaîtra ensuite ‘’la paix pour mille ans’’. Le « Führer » obtient gain de cause lors de la signature des accords de Munich, le 29 septembre 1938. Le 21 octobre suivant, les Sudètes deviennent un territoire du Reich. Lors des élections de 1938, 97,32 % des voix reviennent au Parti nazi, ce qui fait des Allemands sudètes l’un des plus solides soutiens du régime d’Hitler’’.

On connaît la suite. C’est frappant de similitude, même si Münich ne figure plus dans le scénario en cours ! Les commentaires européens sont en effet bien moins complaisants.

– pour la France, celui de Catherine Colonna est certes un peu tiède : ‘’Au moment où la Russie renouvelle sa rhétorique agressive, où elle organise les simulacres de référendums qui signent son statut d’Etat paria et au moment où des incidents inexpliqués ont lieu dans la mer Baltique, je le dis avec une certaine gravité : nous aurons à maintenir notre engagement dans la durée’’. Tenir dans la durée n’en est pas moins une vérité exigeante.

– Pour l’Union européenne Josep Borrell est plus mobilisateur :’’ L’annexion illégale des territoires des régions administratives de Donetsk, Louhansk, Zaporijia et Kherson, proclamée vendredi par le président russe, Vladimir Poutine, rend ‘’ beaucoup plus difficile, impossible, presque, la fin de la guerre’’ … ‘’La Russie est en train de perdre » la guerre, « elle l’a perdue en termes moraux et politiques, mais « l’Ukraine n’a pas encore gagné’’ … ‘’ les Européens ont construit un jardin qui est entouré par la jungle.  Si nous ne voulons pas que la jungle envahisse le jardin (…) il va falloir nous impliquer. C’est parlant.

* 29 septembre – Gas ex aqua

Du gaz dans les eaux de la Baltique : deux, puis trois, quatre explosions rapprochées qui, manifestement, ne doivent rien au hasard. Le Danemark, la Suède et moins directement la Norvège se retrouvent face à des pollutions majeures de leurs eaux. Les sinistres ne pourront être accessibles tant que les deux gazoducs North Stream 1 et 2 n’auront pas été vidés. On va donc devoir attendre pour observer comment les ruptures des conduits sont apparues. Personne ne doute qu’ils s’agit d’opérations de sabotage. De la part de qui et dans quel but ? Mystère nébuleux générateur d’interrogations volatiles, peut-être même explosives …. L’Ours Géo n’en sait pas plus que vous.

Pour les Scandinaves, c’est une attaque perpétrée dans leurs eaux. Elle a les apparences d’une semonce qui pourrait en annoncer d’autres contre leur souveraineté. Ils ont  »trahi » en passant à l’OTAN. Pour l’Union Européenne c’est une opération de sabotage de ses infrastructure. C’est un investissement mis hors d’usage, après qu’elle ait récemment dû renoncer à l’utiliser pour importer jusqu’à 40 % de ses besoins de ce type d’énergie. Pour l’Allemagne, ce pourrait être la promesse d’un hiver froid, bien que le message soit déjà dépassé par la mise en place d’alternatives en provenance du Golfe ou des Etats Unis. Pour la France, c’est une énigme qui ne la touche guère. Pour les Etats Unis, une conclusion logique : la dépendance énergétique européenne appartient au passé. Un angle est commun aux Occidentaux, presqu’une évidence : qui d’autre que le régime Poutine aurait pu concevoir un tel acte ?

Il est vrai qu’aucune preuve n’étaie cette thèse. Le jour où on connaîtra le fin mot, la guerre en Ukraine aura charrié un nouveau lot de massacres et de faits spectaculaires : on aura tourné la page. L’indice qui pourrait le mieux dénoncer une malveillance de la Russie est le concert de démentis indignés qu’on entend de Moscou. Depuis le 24 février, chacune des déclarations de sa propagande s’articule autour de mensonges et de renvoie ses propres méfaits sur le dos de l’Occident. On s’est habitué à relire cette propagande en en inversant les termes. Mais, quand même, pourquoi cette attaque qui n’a aucun effet pratique immédiat ?

On ne peut avancer que des hypothèses. Celle que privilégie ce blog est que l’esprit de Poutine s’est embrumé, que sa pensée n’est plus tout à fait consistante, qu’elle est devenue gazeuse. A partir de là, l’Homme se forge encore des illusions sur  »l’arme du gaz » et ne se tient pas vraiment au courant des fournitures de substitution qui ont rendu celle-ci caduque.

Une autre possibilité serait que son esprit ait chaviré dans le  »tout psy ». La main russe frappant en Europe irait susciter l’effroi et l’envie honteuse de se rabibocher avec lui. Le scénario est simplement stupide, mais les dictateurs enfermés dans leurs bunkers pensent ainsi. Quel serait l’intérêt d’une diversion aussi grossière, alors que de nouveaux charniers émergent en Ukraine, que ses troupes reculent, que la jeunesse russe des villes fuit en masse la mobilisation, que des fissures apparaissent dans son contrôle du pays ? Ce serait très naïf de sa part d’imaginer que ces bulles dans les eaux de la Baltique puissent escamoter les évolutions sur le terrain… et se tirer une balle dans le pied de faire la une sur ces sabotages aqueux, à l’heure ou les quatre referenda locaux  »mascarades » sont censé établir une nouvelle carte de la Russie. Le gaz russe ne fera pas du brouillard autour de ces annexions crapuleuses.

Au total, qui croira demain que la progression des Ukrainiens à la reconquête de leur propre territoire mute en  »agression » contre la Russie ? Une poignée de collaborateurs tout au plus…

Cette chimère ne parviendra jamais à justifier le recours brandi aux armes de destruction massive, y compris contre l’Europe tant détestée. On peut rester calme.

* 22 septembre – Lueur d’espoir

Il craque, il s’effrite… Nul ne peut dire quand s’effondrera l’édifice de la dictature poutinienne et ce qui la remplacera. Ce pourrait être pareil ou pire mais, en tout cas, sans le soutien du peuple russe. Celui-ci commence à se révolter contre une guerre qui tue ses enfants en n’apportant que des fléaux sur le pays. Il ne s’agit pas de comprendre l’Ukraine, mais de rejeter une machine de mort et de mensonges. Surtout, lorsque les défaites et les privations s’accumulent sur son morne horizon.

Les  »Russes qui savent » sont de plus en plus nombreux. Ils manifestent dans une trentaine de villes contre la mobilisation pour le casse-pipe de 300.000 des leurs, censés colmater les brèches sur les fronts du Donbass et du Sud de l’Ukraine. Il faut un courage ou une indignation immense pour manifester sur la voie publique, sous la dictature de Poutine. En une seule journée, 1300 d’entre eux ont été arrêtés. D’autres, plus nombreux, prennent la tangente : tout plutôt que l’enfer actuel des villes russes. Il se précipitent par paquets compacts vers la Serbie – politiquement assez proche de leur pays d’origine – ou vers la Turquie. Le vote des citoyens avec leurs pieds ne trompe pas : un mur va tomber.

C’est dire que la nouvelle rhétorique du Kremlin ne prend pas :  »l’opération militaire spéciale » s’est mue en  »guerre défensive contre l’agression de l’Occident ». Après les Ukrainiens, les Européens deviennent, à leur tour, les nazis utiles pour justifier conquêtes militaires et annexions. Il s’agit de défendre des pans de la Sainte Russie, pris de force et qui ne lui appartiennent pas. Dans ce but, le recours accéléré à des referendums pipés sous le fracas des canons répète de pathétiques précédents. C’est la dialectique du Troisième Reich autour de son  »Lebensraum » qu’emprunte une propagande moscovite en plein délire. Voilà bien le signe d’une dictature aux abois. C’est aux Russes maintenant d’élargir la brèche.

Le tsar furieux ne va pas à New-York mais, depuis son bunker, il assène ses leçons aux Nations Unies. Comme dans les mauvais films de fiction, il s’invente des persécutions et des agressions et menace de recourir en retour à ses armes de destruction massive,  »supérieures en qualité à celles de l’OTAN ». L’Europe est censée frémir de terreur dans l’attente de frappes nucléaires.  »Ce n’est pas du bluff ! ». Elle ne frémit toujours pas car cette petite phrase est précisément la marque d’un bluff difficile à faire avaler.