* 20 juillet – L’hydre aux cent têtes bouge encore

Par rapport à ce qu’elle était lors des attentats de 2012-2015, la coopération entre services de renseignement des Etats-membres de l’UE s’est considérablement améliorée. Pour autant, en Europe, le bilan des activités des mouvements terroristes non-étatiques (des Etats, peuvent s’y adonner aussi) reste mitigé.

Depuis le démantèlement (incomplet) du ‘’califat’’ de Daech en 2018, l’on constate chaque année un net recul du nombre d’attentats et de morts : 16 000 victimes mortelles cette année-là, traduisant une baisse de 15 % par rapport à 2017 et de 52 % par rapport à 2014, date de la fondation de la centrale jihadiste. Il s’agit de l’année la plus meurtrière du siècle. Mais Daech et Al Qaïda, dont les ressorts de pensée et d’action empruntent beaucoup aux formes barbares du nazisme, ne sont pas l’unique source de l’action terroriste (un mode de combat asymétrique, pas une idéologie). La mouvance néo-nazie participe aussi à ce ‘’modèle’’, avec une grande variété de dogmes et de modes d’action. Propulsée par l’anonymat d’Internet et la théorie du grand remplacement, elle organise, comme le Jihad, la destruction à l’aveuglette des personnes et des institutions, à partir de la ‘’toile’’ du web. Certains pays européens comme l’Allemagne s’en inquiètent et estiment cet activisme assassin pas moins menaçant, voire plus (il trouve des relais populaires plus larges) que le djihadisme.


L’Europe a réduit sa vulnérabilité aux offensives, comme résultat de l’action militaire de la coalition internationale. Cela n’a pas apaisé le bouillonnement des esprits, ni réduit les vocations au jihad anti-occidental. Mais, même sur ses gardes, le Vieux continent campe dans l’attentisme, sans vision précise de l’évolution de la menace à court et moyen terme. La coopération entre les services de renseignement s’est, fortement développée à la suite de l’attentat contre Charlie Hebdo. Depuis lors, un groupe antiterroriste européen doublé d’un coordinateur bruxellois (actuellement, Gilles de Kerchove) anime une bourse d’échanges entre services de renseignement. Un mécanisme de coopération entre juridictions nationales fonctionne en parallèle, avec la ressource du mandat d’arrêt européen comme principal outil de sa palette. Cependant, la compétence collective de l’UE elle-même n’est pas juridiquement établie, même si la Cour de justice de Luxembourg (CJUE) s’est prononcée contre la rétention des données dans l’anti-terrorisme, de la part des entreprises notamment. A ce jour, il n’existe pas de projet d’une CIA européenne et il n‘est pas sûr que ce soit d’ailleurs nécessaire.


Au Moyen-Orient, en Afrique, en Asie du Sud et du Sud-Est, le jihadisme n’a pas du tout disparu. Ses combattants demeurent actifs en Syrie et en Irak, dispersés dans la nature ou capturés par les autodéfenses kurdes (des alliés que nous avons abandonnés à leur sort, mais que nous exploitons toujours comme garde-chiourmes). En Iran, des milliers de Bangladais s’emploient à rejoindre l’Europe, via la Turquie. A Idlib, en Syrie, d’anciens combattants de Daech, piégés par l’offensive de Bachar, cherchent à faire de même. Actuellement, l’organisation terroriste ne semble plus à même de projeter directement ses commandos sur le théâtre européen. Elle n’en dispose pas moins d’une vaste réserve d’éléments ‘’dormants’’ dispersés et le plus souvent auto-affiliés. Une myriade de nouveaux groupes combattants franchisés s’est constituée au Sahel, dans la corne de l’Afrique puis en Afrique de l’Ouest et enfin de l’Est, au Mozambique, etc. L’apparition sur le Continent noir d’un nouveau califat revêt donc une certaine probabilité. Ce serait une catastrophe géostratégique, vu de Paris. Cela ouvrirait la perspective inquiétante d’un tremplin d’offensive vers l’Europe, alors même que les têtes de pont sont déjà en place.

Encore faut-il préciser l’étendue de cette menace : l’objectif est une perturbation durable et criminelle de l’ordre public, doublée d’une campagne d’agitation des esprits pour susciter une forme de guerre civile. En réaction et comme par anticipation, se produit une régression, pas à pas, des libertés fondamentales et de la démocratie, dans les pays-ciblés. Naïvement accrochés à l’idéologie du ‘’tout sécuritaire’’, ceux-ci amorcent d’eux-mêmes la dérive que les terroristes tentent d’imposer à leurs sociétés. Car ce sont bien elles, pas les Etats, qui sont ciblées. Il ne s’agit aucunement pour l’Ennemi d’opérer une prise de pouvoir par une minorité politico-religieuse, encore moins de parvenir à l’effondrement militaire de nos vieilles nations chrétiennes, comme certains les fantasment. Simplement de nous neutraliser par la haine et de nous avilir, par vengeance. Une stratégie assez infantile, au fond.

Comme pour le virus du Covid 19, on peut, certes, ‘’vivre avec’’ cette nuisance, mais, reconnaissons-le, de plus en plus mal… sauf à repenser complètement la chose.

* 16 juillet – Liban, un Etat totalement failli

« Il est évident que nous ne serons pas capables de nous entendre avec Son Excellence le président, c’est pourquoi je me retire de la formation d’un gouvernement. » Saad Hariri, l’ex-premier ministre congédié par la population et formateur désigné d’un gouvernement impossible, vient de jeter l’éponge. Depuis neuf mois, le Pays du Cèdre sombre sur tous les plans, sans gouvernement établi à sa tête. Le clash a été bref mais dur entre le général chrétien (pro-Hezbollah), Michel Aoun, Chef de l’Etat retranché dans une vision communautariste des institutions, et le politicien affairiste, rompu à tous les marchandages. Hariri reproche au vieux général d’avoir tenté d’intégrer des fidèles à sa personne pour constituer une minorité de blocage au sein de l’équipe ministérielle qui lui était présentée. Aoun dément et ne propose rien. La classe politique et ses traditions de répartition clanique du pouvoir ont failli depuis belle lurette et la population, très durement éprouvée, ne fait plus confiance à personne. Elle manifeste son hostilité et son désemparement mais agit peu, politiquement. Le plus stupéfiant est, en effet, que cette situation de blocage perdure depuis si longtemps sans qu’une alternative de rupture radicale n’ait fini par émerger, au sein ou en dehors de l’arène politique.


En août 2020, on s’en souvient, une gigantesque déflagration sur le port de Beyrouth, provoquée par le stockage imprudent de centaines des tonnes de nitrate d’ammonium, avait tué 200 personnes et fait plus de 6 500 blessés. Des quartiers entiers avaient été détruits par cette explosion, la plus puissante que le monde ait enregistrée hors du domaine nucléaire. L’enquête sur les responsabilités (assez évidentes) n’a pas été menée à son terme, pour ne pas mettre en cause les mafias régnantes. Le gouvernement d’alors s’est courageusement caché et a disparu. En octobre, Adib puis Hariri ont été chargés de le remplacer, toujours (implicitement) en tenant compte de la ‘’formule magique’’ de partage confessionnel du pouvoir. E. Macron et, à vrai dire, un peu tout le monde s’est avisé de stigmatiser les politiciens libanais en les rappelant à leur devoir de gouverner, alors que le Liban sombrait dans les tréfonds : écroulement de l’économie et de la monnaie, ruine des Libanais, grave crise humanitaire et sanitaire, effondrement des services publics, début d’anarchie, etc. La banque centrale et toutes les baronnies n’en poursuivent pas moins la mise en coupe réglée des dernières ressources du Pays. La faillite est aussi criminelle.


Ne va-t-il bientôt rester du Liban qu’un repère de mendiants et de bandits, où tous les prédateurs du monde pourront faire leur nid ? Nombre de descendants des Phéniciens le redoutent. Faute d’une initiative citoyenne proprement ‘’révolutionnaire’’, le sauvetage semble ne pouvoir venir que de l’extérieur, mais pour qu’il ne prenne pas la forme d’un dépeçage en règle, il conviendrait qu’une opération de reconstruction de l’Etat se fasse sous l’autorité et avec les moyens des Nations Unies. Ne rêvons pas, l’époque est aux replis nationalistes, plus aux solutions multilatérales !

* 14 juillet – Haïti, feuilleton triste éternel

Une semaine après l’assassinat sauvage du président d’Haïti, Jovenel Moïse, et alors que l’anarchie paraît guetter l’île, la police haïtienne est sur la piste d’un coupable, bénéficiaire potentiel de cette invraisemblable exécution. Le commando de tueurs aurait été recruté par une entreprise de ‘’service’’ vénézuélienne aux Etats Unis. Le directeur de la police nationale haïtienne, Léon Charles, vient d’annoncer l’arrestation d’un personnage passablement trouble : aventurier, affairiste ruiné, politicien sans partisan, faux médecin et prétendu pasteur. Il n’y aurait-il que dans le Pays du Vaudou que l’on puisse tenter un coup d’état sur cette base pour, qui plus est, échouer lamentablement, au prix d’une dérive assassine ?


L’individu, un dénommé Christian E. Sanon, établi à Tampa en Floride, était de retour au pays pour prendre le pouvoir. Sans exclure totalement qu’une organisation plus puissante puisse se cacher derrière lui, on ne connait pas, pour l’heure, d’autre commanditaire dans cette opération invraisemblable, réminiscente de celles pratiquées par Bob Denard dans l’Océan Indien. Pourtant, le siècle a changé, mais pas vraiment Haïti, enlisée depuis des décennies dans les ornières de la misère, du banditisme généralisé, de la corruption et d’une pratique théâtrale, trouble et violente de la politique partisane. Les ONG y opèrent à leurs risques et périls, pour épauler des administrations durablement incompétentes. Le développement y est en panne et l’écosystème se dégrade, faute de capacité à utiliser les aides extérieures et à les concrétiser en projets. L’état de droit est en carton-pâte. L’économie n’a jamais vraiment décollé et le mantra du capitalisme privé éloigne la grande masse de tout accès aux soins et à l’éducation. Les plus riches ou plus éduqués émigrent. Face à un Etat failli, tous les fantasmes peuvent s’exprimer et tout paraît possible… même, pour un inconnu assez terne, de se faire couronner Roi, d’incarner un Ubu local.

Christian Emmanuel Sanon s’est présenté sur son compte Twitter comme docteur, pasteur (de quelle église ?) et homme d’affaires. Il porterait “un leadership pour Haïti, à travers une vie d’action positive et d’intégrité absolue”. Il aurait monté une opération d’aide humanitaire lors du tremblement de terre de 2010, qui fit 300.000 morts. Comme tout un chacun, ce charlatan de 63 ans fustige la corruption des élites, l’emprise de la communauté internationale sur le pays et il affirme sa volonté d’incarner ‘’l’alternative politique dont le peuple a besoin’’. 70 % de la population a moins de 30 ans d’âge et est supposé attendre un sauveur, qui créerait de l’emploi. Il n’aura produit au bout du compte qu’un très mauvais polar criminel autour de l’assassinat du président Jovenel Moïse, assurant ne pas avoir voulu son exécution en plein sommeil mais seulement ‘’prendre sa place’’. Affligeant.


Moïse était loin d’être un modèle de probité et de démocratie. Son impopularité était grande. Sa garde présidentielle ne l’a pas protégé, ce qui pose aussi des questions sur les complicités dont bénéficiaient les assassins. Le premier ministre en place déclare l’état de siège et demande l’intervention des troupes américaines (que Joe Biden n’enverra pas, pour éviter d’enliser l’Amérique dans ce marigot). Un successeur avait été nommé par l’ex-président quelques heures avant sa fin tragique. Port au Prince est livré aux gangs. Au final, faute d’avoir su donner naissance à une réelle force citoyenne, l’île se livrera à un autre politicien sans scrupule, probablement avant la fin de cette année. L’anti-modèle de ce que mériterait la plus ancienne république des Amériques (1804).

* 12 juillet – Mon aveu sur les inter-socialités

L’Ours Géo sollicite une mise au point sur la méthode. Il paraît qu’à lire les brèves, on adhérerait inconsciemment à la conception westphalienne du monde (celle du Traité européen de 1649) : des territoires nationaux bordés de frontières; des princes dotés de têtes politiques, qui règnent et décident de tout; des peuples qui expriment leur nationalisme en mourant à la guerre pour leur prince ou –option alternative – en lui coupant le cou… pour aussitôt le remplacer par un autre tout pareil. Si vous avez l’impression que la guerre d’Afghanistan, la lutte contre le dérèglement climatique, les révoltes de bonnets ou de gilets de couleurs ou encore l’assommoir des réseaux sociaux répondent à ce schéma classique, ou, pire encore, que tous ces phénomènes n’ont aucune incidence sur l’humanité globale, alors l’Ours géopolitique s’est planté (d’ailleurs, normal, s’agissant d’un plantigrade).


De fait, nos ancêtres gallo-romains ne s’embarrassaient pas de ces attributs géopolitiques. Leur descendance médiévale, non plus, qui a vécu localement le féodalisme, pour ne sortir de ses fiefs qu’à l’appel de l’Eglise et aller s’éclater aux croisades. Les grandes découvertes de la Renaissance pouvaient, certes, être subventionnées par telle ou telle couronne, mais, une fois parvenus aux Amériques ou aux Indes, marchands et guerriers agissaient à leur guise. Voyez aussi la compagnie des Indes de Colbert reprise et gérée par les marchands-corsaires de Saint Malo. Depuis la Révolution française et Valmy, les gens ont fait irruption dans la  »grande image » et les Etats doivent s’y adapter ou ils sont défaits (le cas des dictatures modernes).

Depuis 1945, les principes du bien-être social, de l’égalité des chances, du droit humanitaire dans les conflits, de la protection du travail, celui des droits humains sont consacrés par des lois et des principes universels (la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948). Les princes d’aujourd’hui ne l’ont pas fait, les tout-puissants marchés, qui nous gouvernent, non plus. Ils doivent ‘’faire avec’’, mais s’emploient à grapiller ce viatique arraché par les peuples et à maintenir ici et là l’ordre et la stabilité. Surtout, lorsque lesdits peuples s’agitent en spasmes planétaires, rythmés (entre autres) par les réseaux d’internet. On reconnait là l’état pré-Covid de la société mondiale. Cette tendance n’est pas éteinte.

– Bertrand Badie, un politologue influent, qui enseigne à Sciences Po, pense le vaste monde en termes d’inter-socialités. Le terme décrit la vie internationale des sociétés humaines, quand on a mis de côté le rôle des Princes, des Etats, des frontières et des Nations. Il catégorise les sociétés humaines en fonction de deux propensions fondamentales à l’international : d’un côté, celles qui voient ‘’le monde source d’opportunités et de conquêtes’’, de l’autre, celles dont ‘‘la préférence va à leurs particularismes’’. Il en extrapole six modes d’inter-socialités.

Parmi les sociétés positivement impliquées dans l’international, il range les sociétés ‘’messianiques’’ (Christianisme médiéval des croisades, Islam du jihad, néo-conservateurs américains et une majorité d’églises évangéliques, l’écologie universelle) (1) ; les sociétés conquérantes pragmatiques (adeptes de la colonisation ‘’spontanée’’, les pilgrim fathers américains du May Flower, les cultures marchandes telles celles des Pays Bas ou du Royaume Uni, les individus agglomérés et conditionnés par les marchés mondiaux et le marketing, les firmes multinationales, les communautés de pensée des réseaux sociaux, les migrants) (2) ; enfin, ‘’les sociétés à ambitions géopolitiques’’ (Etats westphaliens ‘’classiques’’, empire romain, sociétés en quête de grandeur comme une bonne partie des Français et des Britanniques, les Américains et les Chinois, peuples qui se conçoivent en acteurs stratégiques) (3).

La catégorie des sociétés ‘’communautaristes’’ ou identitaires se divise, elle aussi, en trois sous-catégories : les ‘’peuples élus non-messianiques’’ (Judaïsme, Hindouisme, croyances animistes, adeptes du survivalisme ou de laïcité radicale) (4) ; les ‘’réseaux utilitaires’’ (sociétés traditionnelles en autarcie, syndicalistes et militants sociaux, diasporas ethniques, séparatismes locaux, populations déplacées) (5) ; enfin le type ’’instrumentalisation politique du social’’, dans laquelle toute aspiration économique est transposée par un pouvoir fort en fait politique (la Chine, très westphalienne, en politique intérieure) (6).


En soi, aucune de ces six catégories n’est plus vertueuse ou plus efficace qu’une autre. La question n’est pas là, même si ces énormes disparités sociétales créent les plus puissantes dynamiques et les principales frictions (voyez les Etats Unis face à l’Afghanistan). La première est de fortement relativiser la part que jouent les dirigeants étatiques dans l’agencement du monde. On cherche à nous faire croire qu’elle est déterminante. Le choix d’un prince serait celui de notre avenir sur terre. Totale illusion !
Dans un pays comme la France, les habitants, dans leur grande majorité, appartiennent au modèle n° 5, avide de protection sociale, tandis que les entreprises relèvent du type n° 2, radicalement opposé, qui ignore et contrarie la catégorie précitée. Le gouvernement s’accroche – pour se maintenir au pouvoir – à la tradition ° 3 et fait croire qu’il est ordonnateur du business, de la paix et du progrès (ce qui fait bien rire les marchés). La jeunesse, très soucieuse de l’évolution climatique, emprunte au paradigme n° 1, tout comme les islamistes poursuivant leur califat mythique, tandis que les minorités identitaires frustrées optent, sans le savoir, pour l’entre-soi du n° 4 … et trouvent d’autres furieux tout pareils par-delà les frontières.


L’affaire dite des caricatures aura été très représentative de la façon dont fonctionne le monde : les journalistes qui ont re-publié ces brûlots n’avaient pas eu conscience un instant que des centaines de millions de gens, très éloignés d’eux sous tous apports, vivraient ces blagues de potache comme une blessure inguérissable, encore moins que la vie de Français à travers le monde s’en trouverait mise en danger. Mais les réseaux inter-sociaux ont fonctionné, sans qu’aucun Etat ne s’en mêle. En effet, les six modes d’inter-socialités ne savent pas spontanément se trouver des longueurs d’ondes communes. Un énorme effort d’ouverture, d’information et de tolérance est nécessaire pour passer des corrélations sociales mondialisées (conflictuelles) aux passerelles médiatrices, qui relèvent de l’‘’inter-culturel’’. On devrait enseigner cela à l’école.
A partir d’un tel sac de nœuds de tensions, pourrait-on synthétiser une vision française populaire des enjeux mondiaux ? Evidemment, ce serait une gageure et les bras en tombent à l’Ours. En revanche, l’on pourra cerner des réseaux internationaux d’intérêt ou d’idéologie sur des causes en réseaux : réparer le monde ; en soutirer un paquet de profits ; réélire les princes (qui nous conduisent si bien dans le maquis international) ; comploter et inonder l’humanité de fausses vérités pour la perdre ; faire converger les révoltes ; propager une cause unique (ethnique, religieuse, politique) et tout recentrer sur elle ; déstabiliser une autre société par le piratage numérique ou la propagande ; faire du tourisme, du sport et aller à la pêche comme tant d’autres le font ailleurs. Vous le voyez : presque tout est transversal ; peu de sujets restent purement nationaux… et même le ‘’vivre local ‘’ suit des arcanes intercontinentaux, sans le savoir. N’insistons pas sur l’inter-socialité du Covid, la danse mondiale des virus et des bactéries en général : elle est si comparable aux virus informatiques et aux épidémies de fake news. Voilà ce qui fait les relations internationales !
Chers citoyens-habitants du monde, chers lecteurs éclairés : ne vous trompez pas de réseau, car vous êtes les vrais diplomates et médecins de la Paix !

* 7 juin – Le théâtre et ses sorciers

A la suite du second coup d’Etat dans le putsch des militaires au Mali, la diplomatie française avait annoncé, au début de juin, suspendre sa coopération bilatérale avec l’armée locale. Pas en soi, un renoncement à combattre le jihadisme au Sahel, ni même un retrait de l’opération Barkhane, mais un effacement au sein d’un collectif euro-africain centré sur le dispositif de forces spéciales Takuba, complété par les formations dispensées au G 5 panafricain. La colère – et le dépit – d’E. Macron semblaient sérieux et destinés au Tchad, où s’opérait une succession ‘’dynastique’’ au défunt président Idris Debby. Le fils du chef de guerre a néanmoins été reçu à l’Elysée, un premier signal pour le moins ambigu. La colère jupitérienne n’aura-t-elle été que théâtrale et forcée ?


Le ministère français des Armées vient d’annoncer, le 2 juillet, la reprise de ses opérations conjointes avec les Forces armées maliennes (FAMa). ‘’A l’issue de consultations avec les autorités maliennes de transition et les pays de la région, la France prend acte des engagements des autorités maliennes de transition endossés par la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao). Elle a décidé la reprise des opérations militaires conjointes ainsi que des missions nationales de conseil, qui étaient suspendues depuis le 3 juin’’. Rient d’exprimé, cependant, au niveau du sommet, qui n’a pas mangé son chapeau mais a clos l’épisode du dépit. On se contente de varier les humeurs. Il faudra vérifier si les Maliens, les Africains et les Américains (qui veillent au grain) avaient pris l’alerte au sérieux. Ce n’est pas certain.


Le colonel Assimi Goïta, dictateur de son état à Bamako, sait trop bien que son pays constitue un théâtre crucial pour la stabilité euro-sahélienne et qu’il n’a donc pas trop à s’inquiéter, puisque – la chose a été dite sans fard – Barkhane y opère pour protéger le flanc Sud de l’Europe contre les nébuleuses jihadistes, pas vraiment pour sécuriser l’avenir des Maliens et de leurs voisins : le dispositif armé va donc rester sur théâtre. Il sait aussi qu’il sera bientôt reçu – discrètement – à l’Elysée et que ses hôtes, tout en empruntant opportunément à la culture de la ‘’FrançAfrique’’, sauront convaincre les Français qu’il y va de leur sécurité (une cause qui a bon dos). Ainsi, chacun y trouvera son compte : les putschistes se verront légitimés et les Français, rassurés. Quant aux militaires, au sein d’un Barkhane ‘’resserré’’, ils resteront branchés sur la logistique et le renseignement américain – il y là comme une mesure de sous-traitance – et hautement contributeurs à la cause européenne : ‘’La France reste pleinement engagée, avec ses alliés européens et américains, aux côtés des pays sahéliens et des missions internationales’’.

Au même moment, vingt ans d’intervention militaire massive et couteuse en Afghanistan des forces occidentales tournent au désastre absolu. Avant même le retrait des derniers échelons américains, les Talibans conduisent une offensive générale. Les institutions civiles mises en place pour les tenir à l’écart s’effondrent rapidement, l’armée de Kaboul se débande et certains de ses éléments s’enfuient même au Tadjikistan voisin ! L’Occident n’a toujours pas compris qu’une guerre idéologique n’est gagnable que par adhésion massive des populations et déploiement de moyens de développement humain. Occuper lourdement le terrain ne contribue qu’à rendre les armées étrangères insupportables. D’un autre côté, saturer le terrain d’investissements en ‘’soft power’’, en principe destinés à la population, peut aboutir au contraire à exacerber les inégalités, la corruption et les tensions idéologiques et sociales, si la gouvernance politique locale se révèle trop médiocre. Il peut y avoir de subtiles combinaisons de moyens et de pressions mais il n’existe aucune recette universelle. Ou elle reste à trouver. En revanche les sondages peuvent servir à pointer l’échec sûr et certain : ne pas insister alors. Sur cette base, nos hauts stratèges ont-ils tiré les leçons de Kaboul et préparé des plans B, C, D pour défendre le flanc sud de l’Europe contre le jihadisme ?

* 6 juillet – Macho et cambrioleur

Après les sorties de Donald Trump et de Benjamin Netanyahou, c’est lui qui incarne le pire populisme macho en Occident. Avant lui, Luiz Inácio Lula da Silva s’était fait pincer pour s’être fait offrir un toit, qu’il n’avait pas les moyens d’acquérir par lui-même. Puis, sa dauphine, Dilma Rousseff, s’était empêtrée dans une mauvaise présentation statistique. On s’étonnait presque de la sévérité des magistrats brésiliens et de la rigueur du jugement populaire. Et voilà qu’un militaire enrichi, brutal et raciste est porté au pinacle de la présidence, en janvier 2019, par une marée de citoyens enthousiastes.


Avez-vous cru un instant que Jaïr Bolsonaro, l’ennemi des femmes, des autochtones, des pauvres et de l’écologie en Amazonie serait un ‘’grand président’’ ? Dans l’affirmative, cessez immédiatement de lire ce blog et branchez-vous sur des jeux en ligne ! L’histoire a continué exactement comme on pouvait s’y attendre : catastrophe sanitaire sans nom, la Covid niée puis favorisée par une non-gestion abjecte ; inquiétude de la planète entière quant à la déforestation accélérée du ‘’poumon du monde’’ ; pauvreté galopante, discrimination tous azimuts des populations fragiles, etc.

Aujourd’hui, il est  »seulement » soupçonné d’avoir couvert une tentative de corruption au sein de son gouvernement, dont il était précisément informé. Le délit porte sur un achat massif de vaccins indiens anti-Covid-19, Covaxin, qui ne sont d’ailleurs pas homologués au Brésil. Le ministère de la Santé, dont il a changé le titulaire à quatre reprises en pleine pandémie, fonctionne comme un énorme cluster de corruption. Concussion, prévarication, mensonge, tromperie … D’autres fautes pénales plus graves émergeront par la suite.


Le vent tourne soudain et le héros macho, souvent crâneur et grossier, prête le flanc à des manifestations de mécontentement populaire et à de multiples accusateurs : la Cour suprême devra bientôt statuer sur ‘’l’Affaire’’ et permettre au non au Parquet d’entamer des poursuites contre lui. En théorie, une procédure de destitution provisoire (pour six mois, le temps d’un procès) pourrait s’ensuivre. Mais la Cour suprême devrait alors trouver le soutien des deux tiers des voix de la Chambre des députés, ce qui paraît très improbable : le ‘’Président-Voleur’’ y dispose en effet d’une solide majorité parlementaire. On a vu comment Trump, aux Etats Unis avait facilement déjoué le piège du Congrès.

Alors, pour quand l’éviction de ce ‘’champion aux mains propres’’, porté au pouvoir par les foules pour éradiquer sans pitié la magouille ? Il semble en tout cas très mal parti pour se faire réélire, en octobre 2022, face à Lula. Osera-t-on encore parler de ‘’mains propres’’ pendant la campagne électorale ? Est-ce que le populisme crée, même dans les sociétés les plus sympathiques, cette forme d’infantilisme aveugle que certains confondraient (à tort) avec de la bêtise ? Elle paraît un peu décevante, la démocratie au Brésil ! La délinquance des hommes providentiels s’oublie très vite, même si on omet aussi de la leur pardonner : on n’y pense plus, c’est tout … et le cycle recommence.

* 1er juillet – Vers un monde yin-yang ?

Comme la politique du climat, celle de la parité Femmes-Hommes passe par des politiques économiques et sociales. Elle nécessite donc des moyens financiers. Les concepts ont évolué depuis la conférence onusienne de l’automne 1995, à Pékin. Les leitmotiv de l’émancipation puis de la promotion (l’‘’empowerment’’, selon le concept anglo-saxon de l’époque) ont cédé la place à un objectif d’équité dans la parité. Mais, comme le monde procède en zigzag, le ‘’vent mauvais’’ de la régression patriarcale souffle aujourd’hui sur une vaste partie de l’échiquier géopolitique. Recentrer les économies sur un fonctionnement plus juste, plus égalitaire ne se limite plus à des impératifs de prise de conscience, d’éducation et de comportement. La question est d’essence structurelle. Mais les arcanes pour y parvenir – tout comme pour le climat – ne sont pas encore figées dans le concret. ‘’On progresse’’, tel est le message du Forum Génération Egalité, qui a ouvert ses travaux au Carrousel du Louvre à Paris (et aussi en ligne), sous l’égide des Nations Unies. Les organisateurs revendiquent une ‘’collecte’’ de 40 milliards de dollars d’investissement. Bien évidemment, il ne s’agit pour l’heure que de simples intentions, peut-être de rêves pieux.

Les 40 milliards d’investissement ‘’miraculeux’’ en comprennent 17 milliards annoncés par les États participants, 10 engageables par la Banque mondiale et 2,1 promis par la fondation de Bill et Melinda Gates (consacrés notamment à réduire la violence ‘’fondée sur le genre », c’est-à-dire celle des maris et compagnons ‘’cogneurs’’. En France, la fondation de  François-Henri Pinault projette d’investir la somme modeste de  5 millions dans le cofinancement de 15 centres d’accueil pour les femmes victimes de violences.

Succès ou pas, l’Evènement se veut annonciateur d’un « Plan mondial d’accélération » vers l’égalité, autour de plusieurs thématiques comme les violences envers les femmes, le droit à disposer de son corps, l’éducation des filles ou encore l’égalité économique. Chaque sujet est abordé par le biais de « coalitions d’action » regroupant États, organisations internationales, société civile et secteur privé. L’objectif est d’élaborer une feuille de route, dont la mise en œuvre sera évaluée dans cinq ans.

« Pour défendre la démocratie, nous devons lutter pour l’égalité hommes-femmes », a déclaré par visioconférence Kamala Harris, très applaudie par l’auditoire , où se trouvait incidemment l’ancienne secrétaire d’Etat, Hillary Clinton. Il a été aussi question d’une « bataille idéologique à engager contre les forces conservatrices’’, qui oppriment les femmes… et, par d’autre biais, beaucoup d’hommes et d’enfants aussi. On n‘en est pas encore à affirmer que les droits humains sont en fait indivisibles, même si leur transgression s’exerce différemment sur les genres et sur les âges, ni que les oppresseurs peuvent se recruter dans les deux genres. C’est bien comme ça, car il faut braquer les projecteurs sur celles des injustices courantes les moins fortement dénoncées. « Des femmes qui voulaient simplement être libres de conduire, qui revendiquent simplement de ne pas porter un voile ou d’avorter, sont menacées », a déploré le président français, sans regretter que leurs époux se procurent peut être des armes en France pour bombarder les femmes du Yémen. La géopolitique se cloisonne volontiers, alors qu’elle devrait être un tout multidisciplinaire. Les participants ont également souligné combien la pandémie de Covid-19 avait affecté les femmes et contribué à un recul de leurs droits, qu’il s’agisse de la déscolarisation des filles, d’une dérive dans la pauvreté ou des violences conjugales redoublées pendant les confinements.

Delphine O, la secrétaire générale du forum d’ONU-Femmes, avait exigé que chacun apporte au pot commun un engagement concret et financé. On verra à l’usage. Dans l’immédiat, il n’est pas aisé de cerner ce que les 40 milliards promis vont changer au fonctionnement économique et social global. Le rapport de forces est surtout favorable aux grandes entreprises et aux autocraties politiques, éthiques, religieuses. Il faut espérer que les agences des nations Unies et les ONG saurant mailler leurs efforts pour nous faire accéder à ‘’la grande image’’, celle de notre époque.

* 22 juin – Le prix de la Concorde

Le propre d’une démocratie mâture est de savoir apaiser les tensions politiques nées de ses confrontations intestines. Loin de s’affaiblir en pratiquant, en temps opportun, la clémence envers ceux qui ont défié les institutions (souvent, avec des motivations respectables), l’Espagne de Pedro Sanchez se grandit en envisageant de gracier les neuf leaders indépendantistes catalans incarcérés pour leur tentative de sécession de la région en 2017.

On se souvient de l’enchaînement dramatique déclenché par le combat des autorités catalanes pour se séparer de l’Espagne : contre le jugement de la justice madrilène, Carles Puidgemont, avait organisé un référendum d’autodétermination, en juin 2017. En octobre 2017, le parlement catalan avait déclaré unilatéralement l’indépendance de la généralité. Une grave crise s’en était suivie, amenant Madrid à prononcer la destitution du gouvernement régional et la mise sous tutelle de la Catalogne. Puidgemont s’était alors réfugié en Belgique. Il ‘aura pas droit à la grâce. Neuf autres dirigeants indépendantistes avaient été condamnés à de lourdes peines de prison en octobre 2019. Ce sont eux que Sanchez souhaite libérer, après un an et demi de détention.


La mesure paraît équilibrée, même si elle ne signe pas encore une réconciliation et un pardon définitifs. Critiquée par les Catalans – qui acceptent la grâce mais voudraient plutôt l’amnistie et la réhabilitation de leurs chefs – elle l’est aussi pour une majorité d’Espagnols (53 %) qui estiment cette clémence excessive et imméritée.
L’équidistance des critiques garantit la pertinence du geste de clémence, à court terme. Mais l’esprit de concorde auquel se réfère le président du gouvernement devra continuer à cheminer pas à pas d’un apaisement vers une paix politique durable. La Catalogne ne devrait plus avoir à porter, à terme, le poids d’une quelconque culpabilité, même pardonnée. Le plus délicat sera de gérer les étapes suivantes tout en comblant la division et l’incompréhension installées dans les esprits. Il faudra du temps et de la patience pour que la Catalogne redevienne pleinement elle-même, fière de son identité politique, économique et culturelle en même temps qu’espagnole. Cette hispanité acceptée est hautement souhaitée par l’Europe, qui pourrait aussi lui accorder, à Bruxelles, un statut ‘’spécial’’ – assurément moins qu’étatique mais plus que régional – à la condition expresse qu’elle n’ampute pas la viabilité ni la souveraineté principale du Royaume. Ce serait une jurisprudence applicable, par la suite, à l’Ecosse, à la ‘’Padanie’ ‘ italienne … qui sait, à la Corse ? Ce pourrait être aussi l’occasion de conférer plus de compétences au Conseil des régions, lequel, au sein des institutions européennes, devrait ambitionner un poids et une audience nettement supérieurs.


Prendra-ton ce chemin jusqu’au bout ? La faiblesse des démocraties est de s’en tenir au court-termisme électoral, ce qui leur imprime une trajectoire en zigzag. Mais c’est pourtant le seul régime politique qui puisse entreprendre de telles mises à jour salutaires.

* 20 juin – Les damnés de la Terre ont leurs bourreaux

Iran, France, Ethiopie, Arménie, le 20 juin a vu une série d’élections plus ou moins convaincantes et plus ou moins suivies. Cette date marque aussi la Journée mondiale du Réfugié. Il y a peu de chance, dans l’atmosphère d’apathie post-Covid, qu’on y prête beaucoup d’attention. Chaque jour que Dieu fait est la Journée mondiale de quelque chose. Pourtant, celle-là est spéciale, en ce qu’elle teste notre humanité et notre capacité d’ouverture aux autres. Elle est aussi un indicateur de notre volonté de vivre en démocratie, à l’abri des discriminations et des souverainismes imbéciles. Surtout, en nous invitant à regarder et à comprendre le monde tel qu’il est, là où les gens (sur)vivent, la question des déplacés et réfugiés nous appelle à préparer un avenir qui ne soit pas dominé par les guerres et les conflits. Nous le devons à nos enfants.


Selon l’ONU, le monde compte 82,4 millions de personnes réfugiées ou déplacées dont 42 % de mineurs. 86 % des personnes déracinées sont accueillies dans les pays émergents, selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). De fait, la France n’a reçu que 95 600 demandes d’asile en 2020, une contribution infime au soulagement de cette détresse. Chaque jour, dans le monde, des personnes s’enfuient de leur domicile. Rejoindre leur famille, chercher un emploi, se former à un métier porte leur espoir de trouver un lieu vivable. La guerre, les persécutions, les menaces, l’absence d’avenir les poussent à fuir, dans l’espoir tout simplement d’un avenir. Personne ne veut vivre pur rien sur cette Terre.

C’est un déni d’humanité de considérer toutes cette détresse comme une menace. Le droit international reconnaît et protège les droits des migrants, lesquels ne sont pas délimités par les frontières. Leur intégration passe par l’égalité des chances, la lutte contre les discriminations dans l’emploi, le refus des ghettos, le soutien éducatif, la participation citoyenne, tandis qu’en retour, les nouveaux résidents ont le devoir de respecter l’identité de la société, ses valeurs positives et l’ordre public. Pourtant, les déracinés constituent la population humaine la moins protégée contre le virus COVID 19. En avril, le HCR a étudié la situation sanitaire de 153 pays supposés dotés de stratégies de vaccination : très peu de plans prévoient un accès praticable au vaccin pour les exilés.

Parmi toutes les tensions qui traversent la société française – et toutes les sociétés occidentales -, l’immigration est la plus instrumentalisées qui soit. Ceci se fait à des fins partisanes malveillantes, au point que, même à l’occasion des scrutins départementaux et régionaux (sans aucun rapport avec leurs fantasmes), les états-majors ‘’illébéraux’’ s’échinent à introduire le thème de la ‘’sécurité’’. Le  »tout sécuritaire » est synonyme, pour eux, d’une confrontation avec l’ensemble du monde musulman (bien au-delà de l’islamisme) et des pauvres, d’une fermeture autarcique des frontières et d’une pratique xénophobe – voire belliciste – de la souveraineté, détruisant la démocratie. Il ne s’agit pas tant de contrer un chimérique ‘’grand remplacement’’ que de se hisser au pouvoir en surfant sur les peurs et les préjugés ignorants. Régner sur des ruines misérables mais régner, voilà toute la philosophie.

Cette évolution du discours politique a remis en question une histoire nationale faite de construction de la Nation par apports humains successifs. Triste et destructrice radicalisation des esprits, alors que l’immigration comme la mobilité des gens remontent aux origines de l’Histoire et contribuent à la richesse collective . Triste dégoût du brassage humain. Triste défiance à l’égard de la République et de l’intégration citoyenne, attachée à celle-ci depuis la Révolution française. Triste combat contre l’humanisme et contre l’humanité. Triste préférence pour la guerre, celle qui saignera les générations suivantes. Nous ne sauverons notre pays et notre continent que par la fraternité.

* 7 juin -Pyrrhus et la Big money

Croiriez-vous que les plus puissantes entreprises du globe se convertissent à l’impôt, sous l’effet de la grâce divine ? Je veux dire payer leur dû à la société, là où leurs profits sont réalisés et non là où on les attire en les exonérant. Et bien, vos journaux, eux, y croient ! Ils jubilent en décrivant les ministres des finances du G7, réunis à Londres, se mettre d’accord sur un taux d’imposition minimal pour les multinationales. Ce seuil  »doux » sur les sociétés serait de 15 %’’. Rien d’inquiétant pour Oncle Picsou : c’est la norme d’un paradis fiscal. On comprend que Wall Street et le CAC 40 ne sombrent pas dans une hystérie soudaine. Nos directeurs de conscience célèbrent pourtant un pas accompli dans le sens de la réforme ambitieuse de la fiscalité internationale engagée au sein de l’OCDE et qui stagnait depuis des lustres. La norme fiscale de 15%, tout en mansuétude, vise, en particulier, les grandes entreprises du numérique, souvent américaines, sans qu’il soit besoin de leur tordre le bras (mais qui en aurait la capacité ?). Celles-ci vont assurément rompre avec les pays où la fiscalité est de pur dumping. Converties en rédemption, vont-elles soumettre leurs monstrueux profits à l’impôt sévère ? Vont-elles remercier les gouvernements de leur conférer un rôle citoyen, au service de la communauté ? Le masochisme mène-t-il à la sainteté ?

Nos médias ne perdent pas de temps à y penser : c’est une belle ‘’avancée décisive’’, à l’horizon de la réunion du G20 en juillet, à Venise, où un accord ‘’plus concret’’ (on est donc dans l’abstraction) sera produit. Les ministres des Finances trouveront aussi une clé de répartition du magot entre eux. Une mafia ? Non. Alléluia ! Leurs milliards vont tomber sur nos têtes ! Ceci dit à leur décharge, on n‘est plus sous l’ère Trump. On prend donc du plaisir à entendre la secrétaire américaine au Trésor, Janet Yellen, annoncer la fin de la course vers le bas de la fiscalité des entreprises. On va ‘’ apporter de la justice pour la classe moyenne et les travailleurs, aux Etats-Unis et à travers le monde’’. Formidable ! Evaporée la belle arrogance dominatrice du big business américain et son total mépris de l’Etat (‘’big government’’) et de tout ce qui le compose ? Il y aurait eu miracle, dû au départ chaotique de l’homme aux cheveux orange, le héros de la Bourse américaine ? La question peut également se poser en Europe. Supputons plutôt des grandes manœuvres de résistance dans les prochains mois, derrière une façade de fausse complaisance envers la régulation mondiale. Facebook assure, ainsi, avec sa bonne dose d’hypocrisie usuelle, ‘’vouloir que la réforme fiscale internationale réussisse, même si cela pourrait signifier que Facebook paye (un peu) plus d’impôts et dans différents endroits’’ Hommage soit rendu à la sincérité vertueuse de M. Zuckerberg !


En France, le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, se persuade qu’on est sur la bonne voie. Londres aurait été ‘’une étape historique dans le combat contre l’évasion et l’optimisation fiscale’’. Ah, tiens : l’optimisation, aussi ? C’est un point intéressant à relever, mais il est loin de correspondre à l’attente universelle de ses pairs de l’OCDE. La version française du consensus de Londres serait celle d’un ‘’tremplin de combat pour que le taux d’imposition minimal soit réhaussé autant que possible’’. Voilà qui est loin d’un compte rendu de victoire, c’est à peine un vœu pieux. Attac le confirme : ‘’le bénéfice attendu de cette mesure sera marginal. Un taux à 25 % aurait constitué une avancée réelle’’. Sur un tel objectif, il ‘y a aucun accord en vue. Alors, le sommet de Venise accouchera-t-il enfin d’une mauvaise nouvelle pour les paradis fiscaux ? GAFA, vas-tu capituler ? Zuckerberg, vas-tu rendre les sous que tu nous voles ? Arrêtons- là : vous avez perçu mes doutes.

*4 juin 2021 – Bibi, c’est fini ?

La coalition ‘’carpe-lapin’’ des oppositions était remontée à bloc contre le Premier ministre israélien sortant. Ses chefs de file ont fait le forcing, parvenant à un accord de gouvernement. au terme d’une journée de folie. La gauche, le centre et une partie de la droite dure ont finalement réussi à former une coalition, avant que ne sonne le gong d’un possible retour aux urnes, le cinquième sous la mandature en cours. Transformer l’essai impliquera que la Knesset valide, sous dix jours, un gouvernement issu de ce conglomérat atypique, à la limite des normes de fonctionnement des institutions d’Israël. Le seul objectif commun à tous ces prétendants au pouvoir est de congédier Benjamin Netanyahou et son Likoud, qu’ils honnissent, et de réaliser leur slogan ‘’tout sauf Bibi’’.

Curieux spectacle que celui de Naftali Bennett, l’intégriste religieux, champion du pouvoir des colons et prétendant autodéclaré à la direction d’une future coalition, écoutant tout sourire le libéral et laïque Yaïr Lapid, ancien allié de Natanyahou, devenu aujourd’hui son plus sévère censeur. La présence des Travaillistes dans cette entreprise baroque pose question : sont-ils résignés à jouer les utilités aux dépens de leurs propres convictions ? Bien que mandaté pour la former, Lapid ne conduira pas l’alternance partisane.  »Partisane » et non pas politique, car sur la question vitale de la cohabitation avec les Palestiniens, il n’y aurait pas l’épaisseur d’un papier à cigarette entre les obsessions du sortant et celles de son successeur présumé. Toute l’énergie et la fureur se sont concentrées sur la seule personnalité – sulfureuse et polémique – de Netanyahou. Beaucoup estiment que ses douze années à la tête du pays, marquées par une suite de guerres et de scandales de corruption, cela suffit. Mais l’opinion pro-Bibi n’a pas encore désarmée. La défaite de Donald Trump aux Etats-Unis n’a pas provoqué pas mécaniquement la chute de Netanyahou en Israël, mais elle a privé celui-ci de son principal soutien. Aujourd’hui, l’administration démocrate se cantonne dans une prudente neutralité à l’égard de ce terrible  »sac de nœuds » que constitue la politique intérieure israélienne. La règle de la proportionnelle quasi-intégrale achève d’y produire des assemblages contradictoires de partis morcelés et adverse, sans programmes. Un cauchemar.

Bennett serait donc premier ministre pendant deux ans, avant de céder son poste à Lapid. Contre toute vraisemblance, Yesh Atid, le parti de ce dernier et le parti centriste Kahol Lavan (Bleu et Blanc) de Benny Gantz se seraient mis d’accord sur les grands axes politiques de leur futur gouvernement, notamment sur le renforcement de la démocratie dans la société israélienne. Gantz garderait même le portefeuille de la Défense dans le nouveau cabinet. Faut-il vraiment y croire ? Ces tractations se doublent d’autres, plus surréalistes encore, avec les travaillistes du Meretz ainsi qu’avec le parti nationaliste Yisrael Beitenu d’Avigdor Lieberman, si célèbre pour ses orientations guerrières et intégristes. Tout est réuni pour faire exploser en vol la composante juive de cette étrange coalition !

De son côté, la Liste arabe unie hésite à rejoindre ce  »bloc » largement anti-arabe, mais elle veut encore moins se marginaliser au sein de l’arène politique. Elle a décidé, pour l’heure, de rejoindre la coalition, ce qui constituerait une première incroyable : l’arrivée au gouvernement d’Israël d’une formation musulmane (islamiste) indépendante. L’embrouille politique (‘’combinazione’’, en langue italienne) dégagera-t-elle, malgré tout, une majorité viable ? Plutôt prédire que le blocage n’est pas loin. La question des colons et des discriminations, selon la communauté d’appartenance, dans l’accès à la construction d’habitats devrait être la première posée par les députés musulmans. Les positions sur ce problème se sont durcies dans tous les camps. Le changement d’ère et d’air politique n’est donc pas gagné et ‘’Bibi’’, à la tête du premier parti en nombre de sièges (le Likoud), n’est pas aussi électoralement fini que le clament ses ennemis. Chaque opération militaire conforte son aura, malgré ses piteuses tribulations judiciaires. N’attendons aucun beau miracle : le débat partisan se fiche royalement de l’intérêt général !

* 14 mai – Ruminer le Proche-Orient

La situation du Proche-Orient est si dramatique, si violente, qu’on ne peut échapper au sujet. Avouons néanmoins que tout ou presque a déjà été dit et même essayé – et depuis longtemps – concernant ces enchainements de violence et de haine. Ceux-ci sont devenus, depuis des décennies, le marqueur de la tragédie israélo-palestinienne. N’attendez donc aucune révélation de cette brève, juste un souffle de tristesse devant le plus significatif, le plus impardonnable, des échecs de la Paix. De même pour ce qui est des pertes de vies innocentes, dont le décompte s’amplifie inexorablement. Ajoutons que celles-ci ne sont hélas qu’une carte ‘’dissuasive’’, pas même un enjeu, dans la stratégie de terreur concoctée, comme par connivence, entre l’extrême droite israélienne, dominée par les colons et les ‘’orthodoxes’’ (bien télécommandés par les derniers gouvernements de Jérusalem) et une jeunesse arabe palestinienne désespérée et risque-tout, que le Hamas sait porter à ébullition (pour étendre son influence aux dépens du Fatah). Dans un conflit aussi ancré dans les psyche collectives, lesquelles sont presque fossilisées par un siècle d’affrontement, les crimes se répartissent inévitablement entre les deux bords.


L’entrée du ‘’Grand Israël’’ dans un épisode de guerre civile va unifier les conflits et les camps protagonistes : c’est à la fois la Saint Barthélémy (deux populations, habitant Jérusalem et les villes mixtes, qui se massacrent), les croisades et l’occupation territoriale, l’ethnicisme suprémaciste conduisant à l’apartheid et enfin une posture guerrière face aux alliés extérieurs de l’ennemi intérieur. Tout cela est toxique. Dans toute enquête sur les facteurs déclenchants, le respect de la vérité oblige à pointer les mesures d’extorsion (expulsions de Jérusalem Est) et d’humiliation (non-respect des lieux saints de l’Islam, nouveau dispositif sécuritaire discriminatoire, quartier libre donné aux extrémistes anti-arabes) comme impliquant une responsabilité supérieure (mais pas exclusive) du gouvernement de l’Etat hébreux. Celui-ci a suivi cette ligne, de façon constante, sous les gouvernements Natayahou successifs.


En élevant le niveau d’analyse à la géopolitique, il apparaît que la puissance dominante devrait reconnaître qu’elle détient l’avantage d’une conscience plus éthique et d’une responsabilité plus grande, comparativement au protagoniste dominé, dont la faiblesse n’est compensée que par la vigueur de son désespoir. Nous n’avons guère perçu cette vérité au travers de nos anciens conflits coloniaux, ni les Etats-Unis dans leurs expéditions impériales en Amérique centrale. La Chine reste aveugle à ce principe, au Xinjiang comme au Tibet. Pourtant, la nécessité de compenser l’asymétrie des forces est désormais admise comme un adjuvant au rétablissement du droit international, quand il est bafoué. Par essence, la question des territoires occupés n’est pas très différente, de celle du Donbass occupé ou de ce que fut la guerre d’Algérie. Sur le terrain, demeure, au contraire, le ressassement mortifère des torts subis. Qu’il serait heureux d’oublier les blessures de l’Histoire et d’y voir plutôt une science utile pour nous faire échapper au déterminisme des ruminations vengeresses sur les errements passés ! Les émotions négatives finissent par rendre fous des peuples entiers …Vous ne lirez pas ça dans votre journal habituel car c’est une vérité incorrecte à dire.


La fin du mandat britannique en Palestine remonte au 14 mai 1948, il y a 73 ans. C’était le jour premier de la Nakba, cette dispersion forcée des habitants musulmans et chrétiens qui composeront, au fil des épreuves, le peuple palestinien. L’anniversaire est explosif. Il reste, comme le peuple juif, accroché à son malheur, mais le sien se perpétue et n’est jamais soigné. Nakba contre Shoah, les deux identités douloureuses se ferment l’une à l’autre les voies de l’avenir. Celui-ci devrait évidemment être une réconciliation et un partage (les deux Etats), mais il est désormais quasi-impossible d’y parvenir contre les acteurs eux-mêmes. Aux dépens des vieux idéaux démocratiques, l’affrontement enkysté est devenu la Loi, conférant un pouvoir fanatique guerrier aux  »profiteurs de guerre », sur des civils apeurés ou simplement inertes. Des deux côtés, la vengeance et l’humiliation de l’autre justifient une gouvernance ‘’sécuritaire’’, sans âme ni vision. Par résonnance identitaire, cette impasse menace de contagion une partie de la jeunesse européenne mais aussi l’ensemble monde arabo-musulman. Le reste du monde reste muet et impuissant. Encore et toujours d’autres guerres ?