* 20 juin – Les damnés de la Terre ont leurs bourreaux

Iran, France, Ethiopie, Arménie, le 20 juin a vu une série d’élections plus ou moins convaincantes et plus ou moins suivies. Cette date marque aussi la Journée mondiale du Réfugié. Il y a peu de chance, dans l’atmosphère d’apathie post-Covid, qu’on y prête beaucoup d’attention. Chaque jour que Dieu fait est la Journée mondiale de quelque chose. Pourtant, celle-là est spéciale, en ce qu’elle teste notre humanité et notre capacité d’ouverture aux autres. Elle est aussi un indicateur de notre volonté de vivre en démocratie, à l’abri des discriminations et des souverainismes imbéciles. Surtout, en nous invitant à regarder et à comprendre le monde tel qu’il est, là où les gens (sur)vivent, la question des déplacés et réfugiés nous appelle à préparer un avenir qui ne soit pas dominé par les guerres et les conflits. Nous le devons à nos enfants.


Selon l’ONU, le monde compte 82,4 millions de personnes réfugiées ou déplacées dont 42 % de mineurs. 86 % des personnes déracinées sont accueillies dans les pays émergents, selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). De fait, la France n’a reçu que 95 600 demandes d’asile en 2020, une contribution infime au soulagement de cette détresse. Chaque jour, dans le monde, des personnes s’enfuient de leur domicile. Rejoindre leur famille, chercher un emploi, se former à un métier porte leur espoir de trouver un lieu vivable. La guerre, les persécutions, les menaces, l’absence d’avenir les poussent à fuir, dans l’espoir tout simplement d’un avenir. Personne ne veut vivre pur rien sur cette Terre.

C’est un déni d’humanité de considérer toutes cette détresse comme une menace. Le droit international reconnaît et protège les droits des migrants, lesquels ne sont pas délimités par les frontières. Leur intégration passe par l’égalité des chances, la lutte contre les discriminations dans l’emploi, le refus des ghettos, le soutien éducatif, la participation citoyenne, tandis qu’en retour, les nouveaux résidents ont le devoir de respecter l’identité de la société, ses valeurs positives et l’ordre public. Pourtant, les déracinés constituent la population humaine la moins protégée contre le virus COVID 19. En avril, le HCR a étudié la situation sanitaire de 153 pays supposés dotés de stratégies de vaccination : très peu de plans prévoient un accès praticable au vaccin pour les exilés.

Parmi toutes les tensions qui traversent la société française – et toutes les sociétés occidentales -, l’immigration est la plus instrumentalisées qui soit. Ceci se fait à des fins partisanes malveillantes, au point que, même à l’occasion des scrutins départementaux et régionaux (sans aucun rapport avec leurs fantasmes), les états-majors ‘’illébéraux’’ s’échinent à introduire le thème de la ‘’sécurité’’. Le  »tout sécuritaire » est synonyme, pour eux, d’une confrontation avec l’ensemble du monde musulman (bien au-delà de l’islamisme) et des pauvres, d’une fermeture autarcique des frontières et d’une pratique xénophobe – voire belliciste – de la souveraineté, détruisant la démocratie. Il ne s’agit pas tant de contrer un chimérique ‘’grand remplacement’’ que de se hisser au pouvoir en surfant sur les peurs et les préjugés ignorants. Régner sur des ruines misérables mais régner, voilà toute la philosophie.

Cette évolution du discours politique a remis en question une histoire nationale faite de construction de la Nation par apports humains successifs. Triste et destructrice radicalisation des esprits, alors que l’immigration comme la mobilité des gens remontent aux origines de l’Histoire et contribuent à la richesse collective . Triste dégoût du brassage humain. Triste défiance à l’égard de la République et de l’intégration citoyenne, attachée à celle-ci depuis la Révolution française. Triste combat contre l’humanisme et contre l’humanité. Triste préférence pour la guerre, celle qui saignera les générations suivantes. Nous ne sauverons notre pays et notre continent que par la fraternité.

* 7 juin -Pyrrhus et la Big money

Croiriez-vous que les plus puissantes entreprises du globe se convertissent à l’impôt, sous l’effet de la grâce divine ? Je veux dire payer leur dû à la société, là où leurs profits sont réalisés et non là où on les attire en les exonérant. Et bien, vos journaux, eux, y croient ! Ils jubilent en décrivant les ministres des finances du G7, réunis à Londres, se mettre d’accord sur un taux d’imposition minimal pour les multinationales. Ce seuil  »doux » sur les sociétés serait de 15 %’’. Rien d’inquiétant pour Oncle Picsou : c’est la norme d’un paradis fiscal. On comprend que Wall Street et le CAC 40 ne sombrent pas dans une hystérie soudaine. Nos directeurs de conscience célèbrent pourtant un pas accompli dans le sens de la réforme ambitieuse de la fiscalité internationale engagée au sein de l’OCDE et qui stagnait depuis des lustres. La norme fiscale de 15%, tout en mansuétude, vise, en particulier, les grandes entreprises du numérique, souvent américaines, sans qu’il soit besoin de leur tordre le bras (mais qui en aurait la capacité ?). Celles-ci vont assurément rompre avec les pays où la fiscalité est de pur dumping. Converties en rédemption, vont-elles soumettre leurs monstrueux profits à l’impôt sévère ? Vont-elles remercier les gouvernements de leur conférer un rôle citoyen, au service de la communauté ? Le masochisme mène-t-il à la sainteté ?

Nos médias ne perdent pas de temps à y penser : c’est une belle ‘’avancée décisive’’, à l’horizon de la réunion du G20 en juillet, à Venise, où un accord ‘’plus concret’’ (on est donc dans l’abstraction) sera produit. Les ministres des Finances trouveront aussi une clé de répartition du magot entre eux. Une mafia ? Non. Alléluia ! Leurs milliards vont tomber sur nos têtes ! Ceci dit à leur décharge, on n‘est plus sous l’ère Trump. On prend donc du plaisir à entendre la secrétaire américaine au Trésor, Janet Yellen, annoncer la fin de la course vers le bas de la fiscalité des entreprises. On va ‘’ apporter de la justice pour la classe moyenne et les travailleurs, aux Etats-Unis et à travers le monde’’. Formidable ! Evaporée la belle arrogance dominatrice du big business américain et son total mépris de l’Etat (‘’big government’’) et de tout ce qui le compose ? Il y aurait eu miracle, dû au départ chaotique de l’homme aux cheveux orange, le héros de la Bourse américaine ? La question peut également se poser en Europe. Supputons plutôt des grandes manœuvres de résistance dans les prochains mois, derrière une façade de fausse complaisance envers la régulation mondiale. Facebook assure, ainsi, avec sa bonne dose d’hypocrisie usuelle, ‘’vouloir que la réforme fiscale internationale réussisse, même si cela pourrait signifier que Facebook paye (un peu) plus d’impôts et dans différents endroits’’ Hommage soit rendu à la sincérité vertueuse de M. Zuckerberg !


En France, le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, se persuade qu’on est sur la bonne voie. Londres aurait été ‘’une étape historique dans le combat contre l’évasion et l’optimisation fiscale’’. Ah, tiens : l’optimisation, aussi ? C’est un point intéressant à relever, mais il est loin de correspondre à l’attente universelle de ses pairs de l’OCDE. La version française du consensus de Londres serait celle d’un ‘’tremplin de combat pour que le taux d’imposition minimal soit réhaussé autant que possible’’. Voilà qui est loin d’un compte rendu de victoire, c’est à peine un vœu pieux. Attac le confirme : ‘’le bénéfice attendu de cette mesure sera marginal. Un taux à 25 % aurait constitué une avancée réelle’’. Sur un tel objectif, il ‘y a aucun accord en vue. Alors, le sommet de Venise accouchera-t-il enfin d’une mauvaise nouvelle pour les paradis fiscaux ? GAFA, vas-tu capituler ? Zuckerberg, vas-tu rendre les sous que tu nous voles ? Arrêtons- là : vous avez perçu mes doutes.

*4 juin 2021 – Bibi, c’est fini ?

La coalition ‘’carpe-lapin’’ des oppositions était remontée à bloc contre le Premier ministre israélien sortant. Ses chefs de file ont fait le forcing, parvenant à un accord de gouvernement. au terme d’une journée de folie. La gauche, le centre et une partie de la droite dure ont finalement réussi à former une coalition, avant que ne sonne le gong d’un possible retour aux urnes, le cinquième sous la mandature en cours. Transformer l’essai impliquera que la Knesset valide, sous dix jours, un gouvernement issu de ce conglomérat atypique, à la limite des normes de fonctionnement des institutions d’Israël. Le seul objectif commun à tous ces prétendants au pouvoir est de congédier Benjamin Netanyahou et son Likoud, qu’ils honnissent, et de réaliser leur slogan ‘’tout sauf Bibi’’.

Curieux spectacle que celui de Naftali Bennett, l’intégriste religieux, champion du pouvoir des colons et prétendant autodéclaré à la direction d’une future coalition, écoutant tout sourire le libéral et laïque Yaïr Lapid, ancien allié de Natanyahou, devenu aujourd’hui son plus sévère censeur. La présence des Travaillistes dans cette entreprise baroque pose question : sont-ils résignés à jouer les utilités aux dépens de leurs propres convictions ? Bien que mandaté pour la former, Lapid ne conduira pas l’alternance partisane.  »Partisane » et non pas politique, car sur la question vitale de la cohabitation avec les Palestiniens, il n’y aurait pas l’épaisseur d’un papier à cigarette entre les obsessions du sortant et celles de son successeur présumé. Toute l’énergie et la fureur se sont concentrées sur la seule personnalité – sulfureuse et polémique – de Netanyahou. Beaucoup estiment que ses douze années à la tête du pays, marquées par une suite de guerres et de scandales de corruption, cela suffit. Mais l’opinion pro-Bibi n’a pas encore désarmée. La défaite de Donald Trump aux Etats-Unis n’a pas provoqué pas mécaniquement la chute de Netanyahou en Israël, mais elle a privé celui-ci de son principal soutien. Aujourd’hui, l’administration démocrate se cantonne dans une prudente neutralité à l’égard de ce terrible  »sac de nœuds » que constitue la politique intérieure israélienne. La règle de la proportionnelle quasi-intégrale achève d’y produire des assemblages contradictoires de partis morcelés et adverse, sans programmes. Un cauchemar.

Bennett serait donc premier ministre pendant deux ans, avant de céder son poste à Lapid. Contre toute vraisemblance, Yesh Atid, le parti de ce dernier et le parti centriste Kahol Lavan (Bleu et Blanc) de Benny Gantz se seraient mis d’accord sur les grands axes politiques de leur futur gouvernement, notamment sur le renforcement de la démocratie dans la société israélienne. Gantz garderait même le portefeuille de la Défense dans le nouveau cabinet. Faut-il vraiment y croire ? Ces tractations se doublent d’autres, plus surréalistes encore, avec les travaillistes du Meretz ainsi qu’avec le parti nationaliste Yisrael Beitenu d’Avigdor Lieberman, si célèbre pour ses orientations guerrières et intégristes. Tout est réuni pour faire exploser en vol la composante juive de cette étrange coalition !

De son côté, la Liste arabe unie hésite à rejoindre ce  »bloc » largement anti-arabe, mais elle veut encore moins se marginaliser au sein de l’arène politique. Elle a décidé, pour l’heure, de rejoindre la coalition, ce qui constituerait une première incroyable : l’arrivée au gouvernement d’Israël d’une formation musulmane (islamiste) indépendante. L’embrouille politique (‘’combinazione’’, en langue italienne) dégagera-t-elle, malgré tout, une majorité viable ? Plutôt prédire que le blocage n’est pas loin. La question des colons et des discriminations, selon la communauté d’appartenance, dans l’accès à la construction d’habitats devrait être la première posée par les députés musulmans. Les positions sur ce problème se sont durcies dans tous les camps. Le changement d’ère et d’air politique n’est donc pas gagné et ‘’Bibi’’, à la tête du premier parti en nombre de sièges (le Likoud), n’est pas aussi électoralement fini que le clament ses ennemis. Chaque opération militaire conforte son aura, malgré ses piteuses tribulations judiciaires. N’attendons aucun beau miracle : le débat partisan se fiche royalement de l’intérêt général !

* 14 mai – Ruminer le Proche-Orient

La situation du Proche-Orient est si dramatique, si violente, qu’on ne peut échapper au sujet. Avouons néanmoins que tout ou presque a déjà été dit et même essayé – et depuis longtemps – concernant ces enchainements de violence et de haine. Ceux-ci sont devenus, depuis des décennies, le marqueur de la tragédie israélo-palestinienne. N’attendez donc aucune révélation de cette brève, juste un souffle de tristesse devant le plus significatif, le plus impardonnable, des échecs de la Paix. De même pour ce qui est des pertes de vies innocentes, dont le décompte s’amplifie inexorablement. Ajoutons que celles-ci ne sont hélas qu’une carte ‘’dissuasive’’, pas même un enjeu, dans la stratégie de terreur concoctée, comme par connivence, entre l’extrême droite israélienne, dominée par les colons et les ‘’orthodoxes’’ (bien télécommandés par les derniers gouvernements de Jérusalem) et une jeunesse arabe palestinienne désespérée et risque-tout, que le Hamas sait porter à ébullition (pour étendre son influence aux dépens du Fatah). Dans un conflit aussi ancré dans les psyche collectives, lesquelles sont presque fossilisées par un siècle d’affrontement, les crimes se répartissent inévitablement entre les deux bords.


L’entrée du ‘’Grand Israël’’ dans un épisode de guerre civile va unifier les conflits et les camps protagonistes : c’est à la fois la Saint Barthélémy (deux populations, habitant Jérusalem et les villes mixtes, qui se massacrent), les croisades et l’occupation territoriale, l’ethnicisme suprémaciste conduisant à l’apartheid et enfin une posture guerrière face aux alliés extérieurs de l’ennemi intérieur. Tout cela est toxique. Dans toute enquête sur les facteurs déclenchants, le respect de la vérité oblige à pointer les mesures d’extorsion (expulsions de Jérusalem Est) et d’humiliation (non-respect des lieux saints de l’Islam, nouveau dispositif sécuritaire discriminatoire, quartier libre donné aux extrémistes anti-arabes) comme impliquant une responsabilité supérieure (mais pas exclusive) du gouvernement de l’Etat hébreux. Celui-ci a suivi cette ligne, de façon constante, sous les gouvernements Natayahou successifs.


En élevant le niveau d’analyse à la géopolitique, il apparaît que la puissance dominante devrait reconnaître qu’elle détient l’avantage d’une conscience plus éthique et d’une responsabilité plus grande, comparativement au protagoniste dominé, dont la faiblesse n’est compensée que par la vigueur de son désespoir. Nous n’avons guère perçu cette vérité au travers de nos anciens conflits coloniaux, ni les Etats-Unis dans leurs expéditions impériales en Amérique centrale. La Chine reste aveugle à ce principe, au Xinjiang comme au Tibet. Pourtant, la nécessité de compenser l’asymétrie des forces est désormais admise comme un adjuvant au rétablissement du droit international, quand il est bafoué. Par essence, la question des territoires occupés n’est pas très différente, de celle du Donbass occupé ou de ce que fut la guerre d’Algérie. Sur le terrain, demeure, au contraire, le ressassement mortifère des torts subis. Qu’il serait heureux d’oublier les blessures de l’Histoire et d’y voir plutôt une science utile pour nous faire échapper au déterminisme des ruminations vengeresses sur les errements passés ! Les émotions négatives finissent par rendre fous des peuples entiers …Vous ne lirez pas ça dans votre journal habituel car c’est une vérité incorrecte à dire.


La fin du mandat britannique en Palestine remonte au 14 mai 1948, il y a 73 ans. C’était le jour premier de la Nakba, cette dispersion forcée des habitants musulmans et chrétiens qui composeront, au fil des épreuves, le peuple palestinien. L’anniversaire est explosif. Il reste, comme le peuple juif, accroché à son malheur, mais le sien se perpétue et n’est jamais soigné. Nakba contre Shoah, les deux identités douloureuses se ferment l’une à l’autre les voies de l’avenir. Celui-ci devrait évidemment être une réconciliation et un partage (les deux Etats), mais il est désormais quasi-impossible d’y parvenir contre les acteurs eux-mêmes. Aux dépens des vieux idéaux démocratiques, l’affrontement enkysté est devenu la Loi, conférant un pouvoir fanatique guerrier aux  »profiteurs de guerre », sur des civils apeurés ou simplement inertes. Des deux côtés, la vengeance et l’humiliation de l’autre justifient une gouvernance ‘’sécuritaire’’, sans âme ni vision. Par résonnance identitaire, cette impasse menace de contagion une partie de la jeunesse européenne mais aussi l’ensemble monde arabo-musulman. Le reste du monde reste muet et impuissant. Encore et toujours d’autres guerres ?

* 12 mai – Le monde de 2040 : help !

La prospective sert de boussole au travail géopolitique. Quand il n‘est pas suffisamment rigoureux, c’est aussi un exercice marqué parle subjectivisme, voire par l’approximation. Ces dérives ne concernent pas le rapport de la CIA sur l’état du monde et les prévisions pour les deux prochaines décennies que la centrale de Langley élabore tous les quatre ans, à l’intention du (nouveau) président élu. Pour l’essentiel, il connaît une diffusion publique. En effet, il n’a pas d’autre objectif que d’apporter une vision américaine rigoureuse et solidement documentée des évolutions qui dicteront les intérêts de la première puissance mondiale. Celle-ci s’affirmant globale, l’étude embrasse de multiples facteurs qui concernent aussi l’Europe et le vaste monde. A l’image des travaux de Jérôme Fourquet sur ‘’l’Archipel français’’, la puissance du ‘’big data’’ apporte une forme de caution scientifique aux anticipations de l’Agence.


L’édition française aux Éditions des Équateurs pose comme constat de départ la pandémie de Covid-19 cause de la plus forte perturbation mondiale observée depuis la Seconde Guerre mondiale. C’est assurément la plus déstabilisatrice que les Etats aient dû subir en temps de (très relative) paix. Paradoxalement, alors que l’universalité des évènements vécus (pandémie, défi climatique et écologique, révolution numérique, société de la surveillance, conflit être croyances, intelligence artificielle omniprésente, populisme porté par les réseaux sociaux, ingénierie du vivant) uniformise la vie et les épreuves du genre humain, les mêmes évolutions amplifient les cassures et la fragmentation anarchique de la géopolitique mondiale. Les régions tributaires de l’agriculture pluviale seront particulièrement vulnérables : l’Afrique subsaharienne, l’Amérique centrale, certaines zones de l’Argentine et du Brésil, certaines parties de la région andine, l’Asie du Sud et l’Australie. Par contraste, certaines, situées à des latitudes plus élevées, comme le Canada, l’Europe du Nord et la Russie, pourraient bénéficier du réchauffement climatique grâce à l’allongement des saisons de croissance et à l’investissement en intelligence artificielle. Ces déséquilibres physiques se conjugueront avec une démographie humaine décalée entre riches et pauvres. En conséquence, ils porteront à leur paroxysme les tensions préexistant dans nos sociétés et créeront une sorte de continuum conflictuel entre crise-guerre et épisodes de paix. les répits seront néanmoins perturbés par l’invasion de la désinformation sur les réseaux mondiaux toxiques.


Le ‘’monde d’après’’ (une expression naïve mais répandue) sera composé, en premier lieu, de communautés d’individus connectés et vieillissants, retranchés dans la défense ou dans la promotion impulsive de leurs identités. Les Etats seront à la merci d’intérêts privés multinationaux plus puissants qu’eux. Les vagues migratoires affluant des régions sans protection sociale ni avenir, ou issues des populations déplacées par les catastrophes naturelles, porteront ces crispations xénophobes ou racistes à un niveau d’intolérance compromettant le fonctionnement démocratique. Les inégalités de richesse progresseront, tant entre le Nord et le Sud qu’à l’intérieur de sociétés hyper-urbanisées et dont le niveau d’exigence (ou de frustration) s’élèvera sans rapport avec le potentiel des politiques sociales.


La rivalité entre les Etats Unis et la Chine continuera à marquer la confrontation idéologique et militaire entre grands Etats. Le risque de conflit interétatique est susceptible d’augmenter, en raison des progrès technologiques, de l’élargissement du nombre de cibles comme de la plus large variété des acteurs. Il en résultera une dynamique de dissuasion plus difficile et l’affaiblissement croissant des traités et des normes. On cherchera à éviter la guerre totale, mais le risque va augmenter d’erreurs de calcul ou d’une inflexibilité suicidaire de la part d’acteurs poussés dans leurs retranchements qui pourraient déclencher des fuites en avant involontaires. Les groupes djihadistes mondiaux sauront tirer profit de ce grand désordre. Ils pourraient constituer la plus forte menace transnationale persistante de même qu’un danger pour leurs régions d’origine. Leur accès probable à de nouvelles technologies offensives laisse présager d’attaques à distance de grande envergure. Ils bénéficient humainement d’une idéologie cohérente axée sur un avenir millénariste, de structures organisationnelles solides et de la capacité d’exploiter de vastes territoires non ou mal gouvernés, notamment en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie du Sud.


Par ailleurs, le ralentissement de la croissance et les aléas pesant sur l’emploi entretiendront méfiance et désillusion dans les pays riches socialement ‘’déclassés’’. L’épuisement des finances publiques (lié à l’endettement exponentiel) et celui de gouvernants, perçus comme peu légitimes, à répondre aux attentes citoyennes deviendra d’autant plus destructeur, comme facteur d’instabilité politique et sociale. La quête d’une protection face à un contexte économique et sécuritaire dégradé, l’écho donné aux scandales de corruption, la remise en cause du monopole des élites, la dénonciation des inégalités seront autant de motifs de colère populaire. On peut pronostiquer une division plus visible de la société, une montée des populismes, des vagues violentes de protestation urbaine. Elles mettront à l’épreuve la démocratie comme la résilience des Etats. Certains d’entre eux pourraient même s’effondrer. Les régimes autoritaires seront confrontés à ces mêmes risques.


Voilà un tableau sombre de chez Méphisto. Il oblitère, certes, l’Union Européenne. Le rapport de la CIA détecte – en lumière noire – les menaces et pas les bonheurs à venir. Ces derniers seront une surprise quand ils surviendront ! Ce tableau d’apocalypse ne doit pas être vu comme un échéancier des désastres, mais comme une boussole pour tracer un chemin vers 2040, à l’abri des péripéties du monde.

* 3 mai – Les cent premiers jours rétablissent la confiance

Il fait ce qu’il a dit sérieusement et rapidement. Au terme de cent jours de ‘’réparation de l’Amérique’’ depuis la Maison Blanche, Joe Biden, politicien démocrate sans aspérité, apparaît presque comme un ange par rapport à son toxique prédécesseur. Mais surtout il agit en sage pressé de remettre son pays en selle, avant que son temps ne s’achève. Sa période de grâce aura été un chantier besogneux mené au pas cadencé. Les changements tous-azimuts font ressurgir une Amérique bien plus rassurante et partenariale (pour l’Europe) mais aussi ferme et impériale vis-à-vis de ses adversaires systémiques. On en oublierait presque la persistance des maux intérieurs qui ont eu raison du ‘’rêve américain’’ : inégalités extrêmes, failles des systèmes social et éducatif, violence armée, racisme et suprématisme, mode de vie gaspilleur, etc. Comme Roosevelt avant lui, Biden ambitionne de s’y attaquer. Mais il faudra bien sûr plus qu’un mandat présidentiel pour consolider la société américaine de l’intérieur… si toutefois la tâche s’avère possible.

Le cap est tracé, en tout cas. Par son comportement, son souci – en bon Papy – de la société, sa volonté de rallier à lui les gouverneurs des états et leurs particularismes, mais surtout par la conception de ses programmes, il s’efforce de projeter l’image d’un gouvernement fédéral qui protège et qui soigne. Préparé depuis son purgatoire dans l’opposition, sa campagne magistrale de vaccination contre le COVID donne à l’Exécutif washingtonien une image autrement plus avenante et efficace que les habituels préjugés ruminés dans l’arrière-pays. Biden compte rebondir à partir de là pour combler les déficits accumulés en matière de santé, d’éducation, d’infrastructures, de revenu des foyers avec enfants et même pour s’atteler à la question – symbole de souveraineté locale s’il en est – de la libre circulation des armes, laquelle, induit, elle aussi, un coût absurde pour la société.

Du côté des recettes (fiscales), il annonce cibler la minorité des infiniment riches, qui n’a cessé de creuser son écart de patrimoine abyssal avec les classes moyennes. Avec une cagnotte (empruntée) de plus de 2000 milliards de $, il s’emploie à doper l’économie en s’appuyant sur la consommation des classes moyennes. La pandémie dictant un cours d’urgence, les Républicains se sont, de leur côté, départis du favoritisme fiscal pro-riches et de la non-implication de l’administration dans l’économie, qui constituaient leur doxa sous Trump. Une sorte de retour à la loi de la jungle et en même temps à celle du casino constitue le seul horizon politique qu’ils promeuvent pour revenir aux affaires. Tant que le balancier de la politique glisse à gauche, l’administration Biden continuera à engranger des résultats. Mais il ne faut pas la sanctifier : les temps des contradictions va revenir, les erreurs et les inerties gripperont puis bloqueront peut-être les mécanismes de la gouvernance. Il n’empêche que ces succès obtenus à recréer de la confiance, du respect et de l’optimisme dans la population resteront des atouts forts pour affronter la suite. A bon entendeur européen, salut !

* 27 avril – La Sécurité par la Justice, pas la police

Entre 2018 et 2020, les autorités d’une trentaine de pays européens ont perdu la trace 18.000 enfants et adolescents migrants non accompagnés. La France n’est pas la dernière à faire fonctionner la machine à créer des clandestins, en partie parce que l’Intérieur a une forte propension à faire sortir des statistique les étrangers dont la présence est irrégulière. Par conséquent, on leur refuse une seconde chance dans la vie, s’agissant des très jeunes adultes. C’est également par insistance à utiliser des méthodes non-scientifiques pour évaluer leur âge (être réputé avoir atteint l’âge de la majorité devient alors synonyme d’exclusion du système social et potentiellement, d’expulsion). Accessoirement, les services d’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) sont difficilement mobilisables et pas toujours attentionnés à l’égard de ces jeunes ‘’sans papiers’’.

Depuis une dizaine d’année, l’obsession sécuritaire – dans le sens policier du terme ‘’sécurité’’ – fait des dégâts dans la conscience morale des électeurs, puisque c’est bien sous l’angle de l’arithmétique partisane que les gouvernants s’adressent aux citoyens. Très symptomatique de ce biais légèrement populiste est la position de non-rapatriement adoptée à l’encontre des jihadistes français, de leurs conjoints et enfants, qui croupissent dans des camps à la garde des Kurdes syriens ou de gardes-chiourmes irakiens. Apparemment, les juger en France serait violemment impopulaire, bien que ce soit la seule option digne d’un Etat de droit. L’Electeur veut oublier ce passé douloureux et ne plus en entendre parler : pas de place pour eux parmi nous ! C’est la présentation psy des choses qu’on nous offre, mais il est loin d’être établi qu’une majorité de Français soutienne une position qui ne résout rien et ouvre le risque de terribles vengeance dans l’avenir. Officiellement, les cas des mères et de leurs enfants sont examinés ‘’au cas par cas’’, mais la population française des camps ne diminue pas depuis quatre ans que le problème se pose.

Cette insensibilité égoïste cause l’accaparement des Kurdes, qui auraient plus urgent à faire face à la menace turque, à Daech et à Bachar que la sous-traitance du travail carcéral pour les beaux yeux de l’Etat Français (qui n’a pas été un bon allié face à Erdogan). Quant aux prisonniers détenus en Irak, ils risquent la peine de mort. On pourrait s’interroger sur l’ambiguïté française à cet égard, puisque ‘’les voir disparaître’’ est clairement le seul but logique. Très rares sont les jihadistes français mais aussi les loups solitaires étrangers à finir aux assises, ce qui serait pourtant la meilleure façon d’éclairer et de prémunir le public français. Quand ils sont appréhendés, ils ne reçoivent pas la mitraille dans les jambes : ils sont ‘’neutralisé’’ et l’appareil sécuritaire fait ainsi l’économie d’un procès. L’Electeur voudrait qu’il en soit ainsi. Face au terrorisme, point d’intelligence, seulement de la dureté (et tant pis pour les institutions, l’Electeur n’en aura cure) .

Le contre-terrorisme servirait-il en même temps l’ordre public et certaines visées électorales, à partir d’une perception caricaturale de la volonté des Français ? Sans aucunement soupçonner un complot, le rappel s’impose que même héroïque (et c’est souvent le cas) l’élimination de la menace ‘’terroriste’’ procède autant d’une culture politique et philosophique que d’un sens de la mission d’intérêt général. Il n’y a pas d’objectif simple et unique, la crise sécuritaire et l’angoisse des gens ouvrant d’innombrables opportunités pour remodeler la scène politique et institutionnelle. Dans le mauvais sens. Combien de lois ont été adoptées au cours de la décennie passée pour lutter contre le monstre, à chaque fois qu’il nous frappait ? Si on les alignait sur un tableur pour les comparer, ne verrait-on pas de nombreux bégaiements, des clauses purement idéologiques, des moments propices pour capter l’opinion, des mesures inapplicables, de la bouillie législative dont le sens n’est pas clair et les interprétations pourraient s’avèrer dangereuses ? Où se trouve l’efficacité : dans le fatras des dispositions règlementaires ou dans la qualité des fonctionnaires ?

Le terrorisme est une méthode immonde, la pire qui soit, dans un conflit asymétrique. Que ce soit la vengeance ou la domination, le terroriste’’ suit un but guerrier et ne s’identifie pas lui-même au terrorisme. Il dira que c’est notre société qui est ‘’terroriste’’. Le mot n’a aucune définition dans le droit international et coontinue à perdre son sens, puisque de Poutine à Erdogan, tous les dictateurs voient en ceux qui les contestent des ‘’terroristes’’. Les résistants français déjà s’étaient gagné ce qualificatif aux yeux des Nazis. On peut se demander si certaines armées régulières suréquipées et opérant dans la haine des civils qui leurs résistent ne mériteraient pas le vocable infamant. Voyez la Birmanie, la Biélorussie, etc.

Le sens donné à ce mot devrait être de caractériser des crimes de masse, commis de façon aveugle, inopinée et indiscriminée contre des catégories entières d’êtres humains (une parenté évidente avec les crimes de guerre et les génocides) dans le but de provoquer l’effondrement de l’adversaire dans la panique et la confusion ? Vu sous cet angle, on voit mieux que, tout en saluant la police et le Renseignement pour leurs accomplissements, il faut mieux laisser au citoyen le soin de sauvegarder, face à l’ennemi, la culture démocratique et le fonctionnement de la Justice et des institutions. Ce point de vue porterait à ne pas abandonner à des instincts de vengeance ces jeunes, français ou étrangers qui se sont dressés contre nous. Plutôt leur prouver que nous restons fermement debout et que leur haine est impuissante.

* 20 avril – Le déni nous lobotomise

Ecume des jours tirée des médias : la COVID a fait officiellement trois millions de morts et ce n’est qu’un début. Des centaines de millions de survivants (on ne peut pas les compter) en gardent des séquelles. Dans le  »Sud » de la planète, certains pays, surtout en Afrique, n’ont mis en place aucune parade sanitaire. Deux géants, le Brésil et l’Inde, ont perdu tout contrôle sur la circulation du virus. Ces pays produisent, de ce fait, des variants particulièrement virulents qui se recombinent entre eux en rendant inopérantes les stratégies vaccinales laborieusement mises en place dans le Nord. Des enfants de moins d’un an et une proportion affolante de jeunes sont atteints par la maladie, en Inde. Les frontières se ferment comme des sas étanches. En Europe, la troisième vague tombe sur des populations mentalement épuisées : la peur de la perte d’emploi, le sentiment d’enfermement, la solitude et la séparation des familles, les soupçons à l’égard du sérum AstraZeneca, l’angoisse des lendemains qui feront mal… STOP ! N’en jetez plus, on connaît tout ça ! Vraiment ?

Et bien, pas tout le monde, car le fait est là, ahurissant : le complotisme sanitaire se porte bien, envers et contre tout. Si vous tendez bien l’oreille (surtout sur les réseaux sociaux) vous entendrez, médusé, que  »la COVID n’existe pas », voire même que la maladie a été sournoisement  »inventée » pour donner à je ne sais qui le contrôle de nos âmes et de nos biais politiques… ou tout bêtement pour nous détruire (ce qu’il fait très bien, mais naturellement). Il n’a pas fallu attendre le virus pour qu’une minorité grandissante  »psychote », prisonnière de son incapacité à suivre et surtout à comprendre la marche du monde, au sens le plus large du terme. Ces esprits égarés aux marges de la civilisation humaine sont, à la base, des personnes respectables, bien qu’incomplètement structurées. L’angoisse, l’incompréhension et la paresse intellectuelle aidant, ils se muent – souvent inconsciemment – en puissants vecteurs de simplification des causes et de leurs effets. Leur soulagement (relatif) viendra de la valorisation sociale qu’ils tireront de leur expression dissidente de la science et de la géopolitique, des disciplines forcément biaisées au profit  »d’ennemis des gens ». Mais leur succès doit d’abord à la simplicité extrême des thèses complotistes, par rapport aux réalités, trop complexes. La vérité, le réel ne fournissent aucun confort intellectuel : il y a beaucoup à gagner à les nier et cette dérive n’est donc pas désintéressée.

Le problème est que pour atteindre ce relatif confort, ils vont devoir injurier les victimes et leurs proches et troubler le deuil de familles éprouvées. Ils leur expliqueront que leurs parents sont morts  »de leur faute », d’une maladie bénigne ou inexistante, et qu’ils sont en quelque sorte  »coupables » de confirmer le détestable état des lieux officiel. Interdire le chagrin est une forme d’oppression sans nom. La pente de la déshumanisation par le déni et par la peur conduira ensuite à catégoriser ceux dont la mort  »ne compte pas » : personnes âgée, étrangers de passage ou exilés, patients affectés de handicaps ou de morbidités, pauvres, prisonniers,  »races » telles ou telles, humanistes toxiques, etc. On voit bien vers quel enfer le basculement mental des complotistes pourrait nous mener.

Kant disait :  »l’intelligence humaine se mesure à la quantité d’incertitude qu’un esprit saura confronter ». A méditer…

* 9 avril – Brexit désespérant

Souvenons-nous comme Michel Barnier mettait en garde contre les conséquences du Brexit sur la paix civile fragile de l’Irlande du Nord. Rétablir une frontière douanière signifiait, selon le positionnement de celle-ci, que l’Irlande insulaire se retrouverait coupée en deux ou détachée de l’Angleterre et, dans les deux cas, que la violence y cheminerait à nouveau. Facile prédiction que Westminster ne voulait pas entendre, tout à son obsession d’une Grande Bretagne cinglant vers le grand large. On y est : non pas vraiment au grand large, mais à la déconstruction d’une paix laborieusement rétablie en 1998, par l’accord dit du Vendredi Saint. La sanction de la myope indifférence de Boris Johnson a été préfigurée par un spectacle d’étales alimentaires vides, à Belfast, les distributeurs s’étant perdus dans les arcanes des nouveaux circuits douaniers permettant l’importation depuis l’Angleterre.

Ensuite, les formations politiques locales ont mis en ébullition les populations pauvres, regroupées de part et d’autre des ‘’murs de la paix’’, des grilles que l’on ferme chaque soir à 18h00 pour séparer hermétiquement les communautés protestante et catholique. La première est d’autant plus nerveuse que sa majorité au gouvernement de Belfast ne tient qu’à une voix d’avance. Les premières briques, lancées par des jeunes contre la police, sont venues de là, à l’incitation des groupes unionistes (protestants) paramilitaires. Ces loyalistes, partenaires par essence du gouvernement de Westminster, sont en effet profondément divisés. La fracture passe entre ceux qui en veulent à Johnson de les avoir trahis et sacrifiés – après qu’ils l’ont aidé à faire voter le Brexit –  ils ressentent, de ce fait, moins d’hostilité envers la République d’Eire au Sud – et, à l’autre bout de l’échiquier politique, ceux qui s’acharnent à relancer l’insurrection, pour éviter un désaveu par les urnes. De Londonderry à Belfast, ceux-là ont mis le feu, chaque nuit, depuis une dizaine de jours et transformé en fortifications les murs de la paix. Les jeunes catholiques ont répliqué par les mêmes procédés. Du seul côté de la police, on compte déjà une cinquantaine de blessés.

Le Premier ministre britannique condamne bien sûr ces émeutes, qui sont pourtant le pur et prévisible résultat de sa politique inconséquente, la rançon d’un mépris ‘’colonial’’ à l’égard de tous les Irlandais. Le gouvernement de Belfast, composé d’Unionistes et de Républicains, est totalement dépassé. Après d’âpres négociations, Londres et Bruxelles étaient parvenus à une solution ad hoc, le ‘’protocole nord-irlandais’’, écartant tout retour à une frontière physique sur l’île. Ceci passait par une localisation des contrôles dans les ports nord-irlandais. ‘’L’accès sans entrave’’ promis par Boris Johnson a été un leurre. On sait maintenant que le Brexit aura bien les conséquences destructrices que l’on redoutait. Souhaitons à l’île d’Irlande de retrouver un jour le cheminement pacifique que Londres a stupidement compromis. Ce n‘est pas pour demain. Sans mentionner les états d’âme compréhensibles de l’Ecosse.

* 29 mars – Batifoler, le cœur léger

. Pendant que 400 Français meurent chaque jour sous intubation, un enjeu plus stimulant accapare certains esprits : la liberté de circuler à sa guise et de profiter des beaux paysages, des arts et des distractions, de la villégiature auprès de populations étrangères accueillantes. Dans le droit fil du déconfinement des Israéliens et de l’insistance du gouvernement grec, l’Europe consacre aujourd’hui ses délibérations au « certificat vert », très loin des sentiments d’angoisse des soignants face à cette troisième vague, renforcée par les variants. Elle se montre peu attentive à la gravité de l’heure : avril sera un chemin de souffrance comme le vieux continent n’en a pas connu depuis l’arrivée de la pandémie.


Mais l’Européen veut saisir ‘’l’après’’, la perspective d’une jouissance revenue, les restaurants rouverts pour certains. Cela n’est pas illégitime mais imprudent. Il évacue le présent, qui le sature et le rend dépressif. Le nombre devient inquiétant des citoyens qui fuient l’information sanitaire, s’enterrent la tête dans le sable et en viennent parfois à négliger les précautions de base. Les mêmes estiment à tort que le vaccin permettra de tomber les masques et de circuler à leur guise, ce, même au milieu de populations non-immunisées. Pensent-ils à la situation des pays du Sud abandonnées à la pandémie ? Non. La question demeure : qui est vacciné et va être autorisé à profiter de belles vacances d’été, insouciantes, ici, là ou n’importe où ? L’égoïsme fait partie de l’Humain.

La Commission européenne va diffuser des ‘’certificats verts’’ pour ouvrir l’accès à ce privilège d’insouciance, au sein de l’Union. Ce sésame, qui donnera sans doute lieu à une avalanche de faux, de falsifications et de complaisances,  »attestera » que son porteur est immunisé… mais nullement qu’il n’est pas contagieux. Cette approche non-sanitaire de la question va donner lieu à des discussions serrées entre les Vingt-Sept. Ainsi, le ‘‘mieux vacciné’’ des Etats d’Europe s’emploie à dissuader les sujets de sa Majesté de voyager, même immunisés, hors du Royaume. Son souci explicite est que ceux-ci pourraient contracter l’un des variants – recensés ou à naître – qui rend les vaccins inopérants.

L’industrie du tourisme n’en a évidemment cure et préfère exposer à quelques risques les ‘’coureurs de jouissance’’. Car le problème ne se limite pas à l’indécence, dans la forme, à l’égard des mourants, des familles éprouvées, des personnes à la peine pour recevoir le vaccin et des populations vulnérables des pays de destination. Un tel desserrement sélectif des contraintes enfreindrait les principes d’égalité citoyenne devant la Loi. Il conduirait à contourner l’autorité médicale comme l’avis des élus locaux, pour la bonne raison qu’il ne contemplerait que le marché et la nécessité de combler les pertes de l’industrie. A ce propos, est-on bien sûr qu’en Europe, l’on vaccine les centaines de milliers de sans papiers déboutés de l’asile ou abandonnés au marché noir, dans tous les cas sortis des radars de la protection sociale ? Doit on continuer à faire circuler en boucle, au sein de l’espace Schengen, ceux qui relèvent du sinistre et irrationnel dispositif dit de Dublin ? ‘’Circuler’’, une notion bien policière, mais pas un conseil prophylactique. Circulez, il n’y a rien à voir !

* 20 mars – Grand satyre

Il aurait pu choisir le 8 mars, journée mondiale des droits de la Femme, pour ce faire. C’eut été encore plus explicite ! Recep Tayyip Erdogan vient de retirer avec fracas son pays de la Convention d’Istanbul contre la violence faite aux femmes. Un décret présidentiel du 19 mars renie cet instrument, adopté en 2011 sur le territoire de la Turquie. Il requière des gouvernements l’adoption d’une législation sanctionnant les violences domestiques, y compris le viol conjugal et les mutilations génitales infligées aux femmes. Un droit de torture par le genre masculin s’en trouve rétabli, soit un bond saisissant dans l’obscurantisme barbare !


Les conservateurs accusaient cet instrument juridique de ‘’nuire à l’unité familiale’’ (curieuse conception), d’encourager le divorce et d’imposer une tolérance de la communauté LGBT. A leurs yeux, c’étaient autant de dérives sataniques. Depuis un an, ce lobby ténébreux engageait Erdogan à trancher le cou au Traité. C’est désormais fait et quelque quarante millions de femmes turques voient leur vie plonger soudainement dans l’insécurité.

Les femmes sont descendues dans les rues d’Istanbul et d’autres villes, pour conjurer le président turc de ne pas commettre cette trahison. Elles en appellent même à la croyance qui pourrait – qui sait ? – ‘’ressusciter leurs droits’’. Apparemment, les électrices ne comptent pas aux yeux du Dictateur. Le Parlement, non plus, qui avait pris la décision de ratifier cette convention et ne devrait pas se voir priver du droit constitutionnel de délibérer sur un retrait. ‘’La Constitution et la réglementation intérieure de la Turquie seront la garantie des droits des femmes », a assuré fièrement Zehra Zumrut Selcuk, ministre de la Famille, du Travail et des Services sociaux’’. En effet : on sait à quel point le Sultan se montre soucieux du droit, interne comme externe. La résistance va s’organiser, d’autant plus que le noyau réactionnaire sur lequel s’appuie Erdogan (depuis que sa famille a été prise en flagrant délit de corruption et qu’il a changé d’alliances pour museler la Justice) est nettement plus âgé que les forces vives du Pays auxquelles il s’en prend.

* 12 mars – Flash-back sur Brasilia

.En Europe, on pense pouvoir comprendre le Brésil, cet enfant du soleil sud-américain et des aventuriers portugais. Avant sa chute ignominieuse et largement téléguidée (à la fois), sur une triste et banale affaire de corruption – la société pétrolière Petrobrazil et ses affiliés du BTP ayant largement ‘’servi’’ la classe politique – Luiz Inacio Lula da Silva y était particulièrement populaire, à la fois pour ses origines prolétaires authentiques et pour ses programmes sociaux, qui changeaient la face et la vie du Brésil pauvre, ultra-majoritaire. Mais le leader historique de la gauche brésilienne a été condamné pour corruption à plusieurs reprises et à des peines jusqu’à 12 années de détention, sous l’étendard de la campagne Lava Jato. Il a dû passer cinq cent quatre-vingts jours en prison, entre avril 2018 et novembre 2019. La droite exécutive et parlementaire a poussé son avantage en forçant, en 2016, la destitution de sa dauphine et successeur, Dilma Rousseff, sur un chef d’accusation ténébreux de mauvaise tenue de statistiques. Elle règne depuis sans partage sur les institutions et les destinées du pays, c’est-à-dire en déni des besoins des pauvres, de leur sécurité, de la santé publique et de l’écosystème. Un désastre que traduisent toutes les statistiques, en particulier celles du Covid (près de 300.00 morts). Le visage derrière ces maux est celui du ‘’meilleur’’ disciple de D. Trump, le très cynique Jair Bolsonaro. Or, tout peut changer dans les 18 mois …


Le 8 mars, un juge du Tribunal Suprême Fédéral a, en effet, annulé quatre condamnations de l’ex-président de gauche, portant sur de présumés pots-de-vin immobiliers. Les irrégularités qui avaient altéré ces jugements conduisent à la levée de toutes les condamnations, le tribunal de Curitiba (sud), n’ayant pas été compétent, à l’époque où il a jugé ces affaires. En même temps que la liberté, Lula recouvre donc ses droits politiques, sans être totalement blanchi sur le fond. La décision prise par le juge Fachin pourrait encore être soumise à réexamen si le procureur général de la République, Augusto Aras (nommé par Jair Bolsonaro) l’exigeait. Lula pourra-t-il prendre part à l’élection présidentielle de l’automne 2022 ? La gauche mise sur lui et rêve de sa victoire contre Bolsonaro. A 75 ans, l’ancien métallo, syndicaliste puis président (2003-2011), est prêt à rebondir en politique. Selon les sondages, 50 % des Brésiliens seraient prêts à voter pour Lula en 2022, contre 38 % pour l’incombant.


Certains commentateurs locaux estiment que la remise en scelle de Lula ne procède pas de motifs purement juridiques, mais d’un mouvement de fond politique et de l’opinion. En termes plus clairs, le catalyseur en serait l’épreuve de force que traverse aujourd’hui le Pouvoir judiciaire face à l’Exécutif. Le Tribunal suprême a initié plusieurs poursuites contre des proches du président Bolsonaro. Ce dernier contrattaque durement et s’efforce de museler la Justice. En mai 2020, il aurait même décidé de faire investir le Tribunal suprême par la troupe, pour destituer les juges. Il s’est ravisé au bord du gouffre. Il ne s’est pas moins dévoilé comme un ennemi des institutions démocratiques. La Justice brésilienne n’est peut-être pas uniquement préoccupée de droit. Mais si c’est pour protéger la démocratie (je ne finis pas ma phrase)…