* 9 avril – Brexit désespérant

Souvenons-nous comme Michel Barnier mettait en garde contre les conséquences du Brexit sur la paix civile fragile de l’Irlande du Nord. Rétablir une frontière douanière signifiait, selon le positionnement de celle-ci, que l’Irlande insulaire se retrouverait coupée en deux ou détachée de l’Angleterre et, dans les deux cas, que la violence y cheminerait à nouveau. Facile prédiction que Westminster ne voulait pas entendre, tout à son obsession d’une Grande Bretagne cinglant vers le grand large. On y est : non pas vraiment au grand large, mais à la déconstruction d’une paix laborieusement rétablie en 1998, par l’accord dit du Vendredi Saint. La sanction de la myope indifférence de Boris Johnson a été préfigurée par un spectacle d’étales alimentaires vides, à Belfast, les distributeurs s’étant perdus dans les arcanes des nouveaux circuits douaniers permettant l’importation depuis l’Angleterre.

Ensuite, les formations politiques locales ont mis en ébullition les populations pauvres, regroupées de part et d’autre des ‘’murs de la paix’’, des grilles que l’on ferme chaque soir à 18h00 pour séparer hermétiquement les communautés protestante et catholique. La première est d’autant plus nerveuse que sa majorité au gouvernement de Belfast ne tient qu’à une voix d’avance. Les premières briques, lancées par des jeunes contre la police, sont venues de là, à l’incitation des groupes unionistes (protestants) paramilitaires. Ces loyalistes, partenaires par essence du gouvernement de Westminster, sont en effet profondément divisés. La fracture passe entre ceux qui en veulent à Johnson de les avoir trahis et sacrifiés – après qu’ils l’ont aidé à faire voter le Brexit –  ils ressentent, de ce fait, moins d’hostilité envers la République d’Eire au Sud – et, à l’autre bout de l’échiquier politique, ceux qui s’acharnent à relancer l’insurrection, pour éviter un désaveu par les urnes. De Londonderry à Belfast, ceux-là ont mis le feu, chaque nuit, depuis une dizaine de jours et transformé en fortifications les murs de la paix. Les jeunes catholiques ont répliqué par les mêmes procédés. Du seul côté de la police, on compte déjà une cinquantaine de blessés.

Le Premier ministre britannique condamne bien sûr ces émeutes, qui sont pourtant le pur et prévisible résultat de sa politique inconséquente, la rançon d’un mépris ‘’colonial’’ à l’égard de tous les Irlandais. Le gouvernement de Belfast, composé d’Unionistes et de Républicains, est totalement dépassé. Après d’âpres négociations, Londres et Bruxelles étaient parvenus à une solution ad hoc, le ‘’protocole nord-irlandais’’, écartant tout retour à une frontière physique sur l’île. Ceci passait par une localisation des contrôles dans les ports nord-irlandais. ‘’L’accès sans entrave’’ promis par Boris Johnson a été un leurre. On sait maintenant que le Brexit aura bien les conséquences destructrices que l’on redoutait. Souhaitons à l’île d’Irlande de retrouver un jour le cheminement pacifique que Londres a stupidement compromis. Ce n‘est pas pour demain. Sans mentionner les états d’âme compréhensibles de l’Ecosse.

* 29 mars – Batifoler, le cœur léger

. Pendant que 400 Français meurent chaque jour sous intubation, un enjeu plus stimulant accapare certains esprits : la liberté de circuler à sa guise et de profiter des beaux paysages, des arts et des distractions, de la villégiature auprès de populations étrangères accueillantes. Dans le droit fil du déconfinement des Israéliens et de l’insistance du gouvernement grec, l’Europe consacre aujourd’hui ses délibérations au « certificat vert », très loin des sentiments d’angoisse des soignants face à cette troisième vague, renforcée par les variants. Elle se montre peu attentive à la gravité de l’heure : avril sera un chemin de souffrance comme le vieux continent n’en a pas connu depuis l’arrivée de la pandémie.


Mais l’Européen veut saisir ‘’l’après’’, la perspective d’une jouissance revenue, les restaurants rouverts pour certains. Cela n’est pas illégitime mais imprudent. Il évacue le présent, qui le sature et le rend dépressif. Le nombre devient inquiétant des citoyens qui fuient l’information sanitaire, s’enterrent la tête dans le sable et en viennent parfois à négliger les précautions de base. Les mêmes estiment à tort que le vaccin permettra de tomber les masques et de circuler à leur guise, ce, même au milieu de populations non-immunisées. Pensent-ils à la situation des pays du Sud abandonnées à la pandémie ? Non. La question demeure : qui est vacciné et va être autorisé à profiter de belles vacances d’été, insouciantes, ici, là ou n’importe où ? L’égoïsme fait partie de l’Humain.

La Commission européenne va diffuser des ‘’certificats verts’’ pour ouvrir l’accès à ce privilège d’insouciance, au sein de l’Union. Ce sésame, qui donnera sans doute lieu à une avalanche de faux, de falsifications et de complaisances,  »attestera » que son porteur est immunisé… mais nullement qu’il n’est pas contagieux. Cette approche non-sanitaire de la question va donner lieu à des discussions serrées entre les Vingt-Sept. Ainsi, le ‘‘mieux vacciné’’ des Etats d’Europe s’emploie à dissuader les sujets de sa Majesté de voyager, même immunisés, hors du Royaume. Son souci explicite est que ceux-ci pourraient contracter l’un des variants – recensés ou à naître – qui rend les vaccins inopérants.

L’industrie du tourisme n’en a évidemment cure et préfère exposer à quelques risques les ‘’coureurs de jouissance’’. Car le problème ne se limite pas à l’indécence, dans la forme, à l’égard des mourants, des familles éprouvées, des personnes à la peine pour recevoir le vaccin et des populations vulnérables des pays de destination. Un tel desserrement sélectif des contraintes enfreindrait les principes d’égalité citoyenne devant la Loi. Il conduirait à contourner l’autorité médicale comme l’avis des élus locaux, pour la bonne raison qu’il ne contemplerait que le marché et la nécessité de combler les pertes de l’industrie. A ce propos, est-on bien sûr qu’en Europe, l’on vaccine les centaines de milliers de sans papiers déboutés de l’asile ou abandonnés au marché noir, dans tous les cas sortis des radars de la protection sociale ? Doit on continuer à faire circuler en boucle, au sein de l’espace Schengen, ceux qui relèvent du sinistre et irrationnel dispositif dit de Dublin ? ‘’Circuler’’, une notion bien policière, mais pas un conseil prophylactique. Circulez, il n’y a rien à voir !

* 20 mars – Grand satyre

Il aurait pu choisir le 8 mars, journée mondiale des droits de la Femme, pour ce faire. C’eut été encore plus explicite ! Recep Tayyip Erdogan vient de retirer avec fracas son pays de la Convention d’Istanbul contre la violence faite aux femmes. Un décret présidentiel du 19 mars renie cet instrument, adopté en 2011 sur le territoire de la Turquie. Il requière des gouvernements l’adoption d’une législation sanctionnant les violences domestiques, y compris le viol conjugal et les mutilations génitales infligées aux femmes. Un droit de torture par le genre masculin s’en trouve rétabli, soit un bond saisissant dans l’obscurantisme barbare !


Les conservateurs accusaient cet instrument juridique de ‘’nuire à l’unité familiale’’ (curieuse conception), d’encourager le divorce et d’imposer une tolérance de la communauté LGBT. A leurs yeux, c’étaient autant de dérives sataniques. Depuis un an, ce lobby ténébreux engageait Erdogan à trancher le cou au Traité. C’est désormais fait et quelque quarante millions de femmes turques voient leur vie plonger soudainement dans l’insécurité.

Les femmes sont descendues dans les rues d’Istanbul et d’autres villes, pour conjurer le président turc de ne pas commettre cette trahison. Elles en appellent même à la croyance qui pourrait – qui sait ? – ‘’ressusciter leurs droits’’. Apparemment, les électrices ne comptent pas aux yeux du Dictateur. Le Parlement, non plus, qui avait pris la décision de ratifier cette convention et ne devrait pas se voir priver du droit constitutionnel de délibérer sur un retrait. ‘’La Constitution et la réglementation intérieure de la Turquie seront la garantie des droits des femmes », a assuré fièrement Zehra Zumrut Selcuk, ministre de la Famille, du Travail et des Services sociaux’’. En effet : on sait à quel point le Sultan se montre soucieux du droit, interne comme externe. La résistance va s’organiser, d’autant plus que le noyau réactionnaire sur lequel s’appuie Erdogan (depuis que sa famille a été prise en flagrant délit de corruption et qu’il a changé d’alliances pour museler la Justice) est nettement plus âgé que les forces vives du Pays auxquelles il s’en prend.

* 12 mars – Flash-back sur Brasilia

.En Europe, on pense pouvoir comprendre le Brésil, cet enfant du soleil sud-américain et des aventuriers portugais. Avant sa chute ignominieuse et largement téléguidée (à la fois), sur une triste et banale affaire de corruption – la société pétrolière Petrobrazil et ses affiliés du BTP ayant largement ‘’servi’’ la classe politique – Luiz Inacio Lula da Silva y était particulièrement populaire, à la fois pour ses origines prolétaires authentiques et pour ses programmes sociaux, qui changeaient la face et la vie du Brésil pauvre, ultra-majoritaire. Mais le leader historique de la gauche brésilienne a été condamné pour corruption à plusieurs reprises et à des peines jusqu’à 12 années de détention, sous l’étendard de la campagne Lava Jato. Il a dû passer cinq cent quatre-vingts jours en prison, entre avril 2018 et novembre 2019. La droite exécutive et parlementaire a poussé son avantage en forçant, en 2016, la destitution de sa dauphine et successeur, Dilma Rousseff, sur un chef d’accusation ténébreux de mauvaise tenue de statistiques. Elle règne depuis sans partage sur les institutions et les destinées du pays, c’est-à-dire en déni des besoins des pauvres, de leur sécurité, de la santé publique et de l’écosystème. Un désastre que traduisent toutes les statistiques, en particulier celles du Covid (près de 300.00 morts). Le visage derrière ces maux est celui du ‘’meilleur’’ disciple de D. Trump, le très cynique Jair Bolsonaro. Or, tout peut changer dans les 18 mois …


Le 8 mars, un juge du Tribunal Suprême Fédéral a, en effet, annulé quatre condamnations de l’ex-président de gauche, portant sur de présumés pots-de-vin immobiliers. Les irrégularités qui avaient altéré ces jugements conduisent à la levée de toutes les condamnations, le tribunal de Curitiba (sud), n’ayant pas été compétent, à l’époque où il a jugé ces affaires. En même temps que la liberté, Lula recouvre donc ses droits politiques, sans être totalement blanchi sur le fond. La décision prise par le juge Fachin pourrait encore être soumise à réexamen si le procureur général de la République, Augusto Aras (nommé par Jair Bolsonaro) l’exigeait. Lula pourra-t-il prendre part à l’élection présidentielle de l’automne 2022 ? La gauche mise sur lui et rêve de sa victoire contre Bolsonaro. A 75 ans, l’ancien métallo, syndicaliste puis président (2003-2011), est prêt à rebondir en politique. Selon les sondages, 50 % des Brésiliens seraient prêts à voter pour Lula en 2022, contre 38 % pour l’incombant.


Certains commentateurs locaux estiment que la remise en scelle de Lula ne procède pas de motifs purement juridiques, mais d’un mouvement de fond politique et de l’opinion. En termes plus clairs, le catalyseur en serait l’épreuve de force que traverse aujourd’hui le Pouvoir judiciaire face à l’Exécutif. Le Tribunal suprême a initié plusieurs poursuites contre des proches du président Bolsonaro. Ce dernier contrattaque durement et s’efforce de museler la Justice. En mai 2020, il aurait même décidé de faire investir le Tribunal suprême par la troupe, pour destituer les juges. Il s’est ravisé au bord du gouffre. Il ne s’est pas moins dévoilé comme un ennemi des institutions démocratiques. La Justice brésilienne n’est peut-être pas uniquement préoccupée de droit. Mais si c’est pour protéger la démocratie (je ne finis pas ma phrase)…

* 10 mars – Résilience africaine

Premier scrutin en principe immune du syndrome de guerre civile depuis 2010, des élections législatives se sont tenues le 6 mars en Côte d’Ivoire, selon la règle majoritaire à tour unique. Initialement prévues en octobre 2020 mais reportées de quelques mois du fait de la pandémie de covid, elles vont renouveler les 255 sièges de l’Assemblée nationale. Pour la première fois depuis les troubles civils d’il y a dix ans, les principaux partis politiques du Pays étaient en lice, à l’exception de Générations et peuples solidaires (GPS) de Guillaume Soro ainsi que d’une dizaine de partis mineurs. Mais, le Front populaire ivoirien (FPI) de l’ancien président Laurent Gbagbo avait signé son retour, après dix années d’absence. 800 candidats se sont présentés par ailleurs sans étiquette, en tant qu’indépendants. La campagne s’est plutôt bien déroulée, sur fond d’appels à la réconciliation et d’un espoir de retour à un climat politique, sinon apaisé, moins conflictuel.

Depuis le référendum constitutionnel de 2016 instaurant une Troisième République et la mise en place du bicamérisme de précédentes législatives avaient été convoquées, en décembre de la même année, dans un climat de tension extrême (87 morts et 500 blessés). Boycottées par les principaux partis d’opposition, elles avaient été emportées par le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) du président Alassane Ouattara, avec une majorité absolue de 167 sièges sur 255. Candidat à un troisième mandat, après la mort subite de son dauphin, Amadou Gon Coulibaly, Ouattara, malgré son image traditionnelle d’ ‘’Homme du Nord’’, peu crédité électoralement dans le sud du Pays, a gagné la présidentielle d’octobre 2020 face, encore, au boycott de son opposition. Cette fois-ci, le RHDP présidentiel, tout en cherchant à conserver sa prédominance parlementaire, cherche voudrait susciter un dépassement des haines et une cicatrisation des plaies du passé. Cela consoliderait sa légitimité. Est-ce réussi ?

En Afrique, les adversaires électoraux revendiquent presque toujours la victoire, sans attendre la publication des résultats (parfois eux-mêmes sujets à caution). Le scénario s’est donc produit en Côte d’Ivoire. Finalement, selon la Commission électorale indépendante, le RHDP au pouvoir aurait confirmé sa majorité législative au terme d’un décompte publié (un point positif), tout en perdant la majorité des deux-tiers et donc son contrôle absolu des institutions. Son score s’établirait à 137 sièges sur 254, contre 91 aux partis d’opposition et seulement une petite vingtaine pour les indépendants. Le parti de Gbagbo et ses divers satellites obtiennent 81 sièges. Globalement les résultats sont crédibles et l’absence de violence leur confère de la légitimité. On peut donc parler d’un processus institutionnel et civil en cours de stabilisation. Il faut s’en féliciter. Mais, alors que le Sénégal s’enflamme et que les voisins de la Côte d’Ivoire sont devenus des cibles pour la nébuleuse jihadiste – qui vise un débouché sur l’Atlantique – Abidjan n’a plus beaucoup de temps devant elle pour rétablir un minimum de cohésion et de résilience politique face au péril porteur de la bannière noire.

* 08 mars – Le pape et le sabre

Courageux, voire téméraire, le Pape François a couru les risques élevés d’un déplacement en Irak. Il l’a fait, envers et contre tout, au nom d’un ‘’devoir de présence’’. La pandémie galopante, les attaques qui se sont succédé ces dernières semaines, les multiples menaces contre les communautés chrétiennes, rien de tout cela ne l’a fait changer d’avis. Il était déterminé à témoigner en personne de son soutien aux chrétiens et à tous les Irakiens victimes de la violence, du terrorisme et du fanatisme.

Depuis 1990, et l’invasion du Koweït par les armées de Saddam Hussein, jusqu’à la prise de Mossoul en juin 2014, l’Irak a constitué l’épicentre d’un séisme humain, où se mêlent guerre civile, islamisme et terrorisme. Le pays a subi 1400 attentats l’an passé. Les répercussions de toute cette violence ont enflammé le Moyen-Orient et ébranlé le monde.
En fait, François ne cache pas être venu, d’abord, pour réclamer la protection des communautés chrétiennes, chaldéennes, assyriennes ou syriaques, martyrisées, comme le sont aussi les Yézidites, sous le joug abominable de Daech. Leur nombre a périclité, passant, en vingt ans, de 1,5 million de membres à moins de 400 000, au gré des massacres et des exodes. Ce noble but du Souverain Pontife relève, de toute évidence, de son sacerdoce. Il a associé aussi à sa sollicitude la composante chiite majoritaire du Pays, essentiellement celles des institutions de pouvoir, qui sont plutôt oppressives. Il est probable que les sunnites, écartés de la vie publique depuis la chute de Saddam, et, surtout, la jeunesse irakienne, qui depuis deux ans s’insurge contre l’inanité des vieux clans théologiques dictatoriaux, se sont sentis ignorés voire écartés de sa bienveillance. Le Vatican est un Etat et, en tant que tel, il n’est pas prémuni contre les syndromes du réalisme politique et de la courtoisie protocolaire.


‘’Que se taisent les armes !’’, a lancé le pape François, dans un appel poignant à la paix, en présence du grand ayatollah d’Ali Sistani, l’autorité religieuse suprême pour de nombreux chiites d’Irak et du monde. ‘’Assez de violences, d’extrémismes, d’intolérances’’, a-il-ajouté. ‘’Assez aussi, de ‘’corruption’’. Ce sont des mots qui rappellent ceux de E. Macron au Liban… dont on a vu le peu d’effet. François a sans doute des ressources d’empathie supérieures à beaucoup d’autres hommes d’Etat et il a aussi le mérite de s’adresser à la branche minoritaire de l’Islam, celle que les vendeurs d’armes occidentaux rayeraient bien de la carte avec leurs bombes, pour quelques €uros de profit. Mais, même avec les yeux de la foi, les nobles formules ne génèrent pas de miracle, dans ce Moyen-Orient plongé dans des psychoses barbares. C’est peut-être nous, Européens et Américains, qui devrions nous inspirer un peu des propos de François.

* 03 mars – Les Ouïgours en proie à l’ordre colonial

Depuis 2017, une campagne de long terme est conduite par les autorités chinoises contre la minorité ouïgoure du Xinjiang (Turkestan chinois). Les rafles se multiplient pour les regrouper dans des camps d’internement. A partir de documents administratifs chinois, une étude du chercheur allemand, Adrian Zenz, examine les déplacements forcés imposés aux jeunes ruraux turcophones. Il met en lumière un plan colossal de construction de camps d’internement, servant, entre autres, à l’utilisation massive de cette main d’œuvre captive pour la cueillette du coton. Le Xinjiang en fournit 20% de la production mondiale. Plusieurs formes de contraintes, proches de l’esclavage, sont recensées :
-Considérés aptes à rejoindre la ‘’vie normale’,’ les éléments ‘’déradicalisés’’, (‘’diplômés’’, en terminologie officielle) ne sont pas libérés mais affectés sous régime disciplinaire, dans les usines voisines ou dans les fermes d’Etat pour être exploités à la récolte du coton.

-Par ailleurs, nombre de jeunes chômeurs (‘’main-d’œuvre surnuméraire’’) du Sud de la Région sont recrutés et formés en vue de leur placement direct dans les usines, au Nord . Une fois ‘’diplômés’’, les jeunes auront été enrégimentés : ils ne reviendront plus dans leur famille. Selon la recette, la ‘’rééducation’’ commence par séparer les enfants de leurs familles pour les acculturer complètement.

-Les éléments ‘’suspects’’, dont on n’a pu rectifier la pensée, sont repérés par la surveillance vidéo et des algorithmes d’interprétation des comportements. Ils restent en détention et risquent la torture.

Pour A. Zenz, ces transferts massifs ne visent pas, au premier chef, à traiter la pauvreté du Sud-Xinjiang, mais d’abord à réduire la densité et la cohésion des Ouïgours dans leur berceau historique, puis à canaliser un néo-prolétariat discipliné dans les entreprises d’Etat. Ces traitements répondent à la définition du travail forcé adoptée par l’Organisation internationale du Travail (OIT). De 1,6 à 1,8 million de jeunes Ouïgours ruraux seraient visés par cette ‘’ingénierie démographique’’.

-Dès 2017, Zenz avait également signalé la campagne de réduction forcée de la natalité ouïgoure – stérilisations et avortements forcés, obligation de port du stérilet – conduisant certains juristes à dénoncer une forme de crime contre l’humanité. Ce régime combiné de travail forcé et de dénatalisation aboutit, en effet, aux yeux du chercheur, à une opération de destruction, en tant que telle, de l’ethnie ouïghoure.


Les déviances de la politique chinoise des minorités évoquent étrangement celles de l’anthropologie coloniale dans les empires du siècle dernier. Mépris socio-racial, exploitation économique forcée de la main d’œuvre dans les entreprises des dominants, assimilation des enfants par déracinement géographique, obsession de répression politique et culturelle des éléments ‘’pensants’’, la Chine au Xinjiang évoque les pires recettes de la France coloniale comme d’autres puissances impériales. Depuis 1949, la Chine, par contraste avec l’Occident, n’a rien appris, car la politique n’y laisse aucun interstice à la conscience éthique. L’introspection est interdite, réprimée et quasi-inexistante. Les Mandchous, qui ont dominé l’Empire, du 17ème au 20ème siècle, ont optiquement disparu, totalement assimilés aux Hans. Aucune trace de leur langue n’a subsisté. Les Tibétains résistent en s’accrochant à leur religion. Leur région n’a pas d’usine où les entasser, mais ils n’en ont pas moins perdu tout contrôle de leur économie et de la vie dans les villes, dominées par les colons. Les Mongols, ethnie écartelée entre Chine et Mongolie, ont renoncé à leur unité. Leur culture survit difficilement. La révolte des Ouïgours a poussé quelques-uns d’entre eux vers le jihad. De quoi inquiéter à Pékin. Mais, en voulant les réduire par la force, Pékin s’aliène le monde turc et s’expose à la colère de l’Umma. Une décolonisation n’est pas concevable sans éveil démocratique.

* 25 février – Piqure de rappel au devoir de solidarité

Après avoir tant décrié l’égoïsme des pays riches face à la pandémie, réjouissons nous : la coopération internationale refait surface dans la lutte contre le Covid-19. Le sommet du G7, le 19 février, a dit vouloir faire de 2021 un  »tournant pour le multilatéralisme » et dépasser le nationalisme vaccinal de ces derniers mois. America’s coming back ! Les Etats Unis vont contribuer, à hauteur de 4,3 milliards de dollars à l’accélérateur ACT, un mécanisme de financement qui fait partie du dispositif Covax, mis en place par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Dans le même mouvement, l’administration Biden réintègre l’OMS. Deux pas importants sont donc franchi, ouvrant un accès solidaire = effectif = pour les populations du Sud à l’immunisation collective. Sur une échelle planétaire, deux milliards de doses y seront affectés cette année. Des premiers lots sont livrés, ce jour-même, au Ghana; demain, à la Côte d’Ivoire, etc


Les membres du G 7 affirment aussi leur engagement sur le programme Covax et sur la distribution équitable du vaccin. Les ‘’surachats’’ de doses vaccinales par les pays capables d’y procéder s’expliquent largement par le pari qui a été fait, très en amont, sur la mise au point des vaccins, leur production, leur commercialisation. Combien de ces tentatives déboucheraient réellement, combien finiraient en impasse, quelle proportion des commandes faites au ‘’Big Pharma’’ pourrait être honorée ? Les commandes ont été opérées à l’aveuglette en intégrant une forte marge de précaution. Les laboratoires s’étant révélés bien plus performants que l’on s’y attendait, le monde industriel se retrouve – pas à présent, mais à terme d’une année ou deux – détenteur d’un milliard de doses en excès de ses besoins. Pour les Nations Unies, Antonio Guterres, s’inquiète que, seuls, dix pays aient pu administrer 75 % des vaccins, tandis que plus de 130 n’avaient reçu aucune dose. Il a raison, mais il ne faudrait pas résumer ce décalage inquiétant au seul facteur financier. La mauvaise qualité des chaines logistiques (souvent incompatibles avec la conservation des produits), le manque d’infrastructures médicales, de personnels et de transports, enfin l’organisation déficiente des services publics – largement inexistants en Afrique – comme, parfois, le désintérêt du politique pour les populations restent autant de pierres d’achoppement. Ceci crée des tensions à l’heure où, sur ce continent, le nombre de contaminations a bondi de 40 % par rapport au mois précédent. Par décence, n’évoquons pas trop l’expansion galopante des zones de guerre au Sahel, en Afrique centrale, depuis peu, en Afrique de l’Ouest et la montée concomitante du flux des déplacés et réfugiés. Cela tiendrait du miracle que, dans de telles conditions, l’Afrique toute entière puisse un jour être vaccinée.

La question de l’extinction de la pandémie rejoint en fait celle du développement humain, de la paix et de la gouvernance. Le Nord comme le Sud doivent s’y atteler solidairement. Ce n’est pas une affaire de  »tout ou rien », de  »maintenant ou jamais », mais une dynamique de petits progrès déterminés et constants, qui peut changer la donne pour l’Humanité (avec un H majuscule) interdépendante et pour la planète.

* 17 février – Panne-Covid

Dans leur combat contre le virus, les démocraties d’Europe pratiquent un chemin de crête entre la quarantaine stricte et le ‘’vivre avec ‘’. L’empirisme se niche dans l’urgence et le secret d’Etat et on alterne, en fonction de la propagation du virus et de la capacité disponible des hôpitaux, des mesures de restriction graduées puis des concessions à la frustration sociale. En l’absence d’un véritable débat, parlementaire ou populaire, la parole et les options prophylactiques appartiennent à un conseil scientifique un peu anonyme et enfermé dans son savoir théorique. Les décisions restent en fait hypercentralisées et d’application nationale uniforme. En France, c’est le Conseil de défense qui les dicte, sous l’autorité décisive du président de la République. Le public n’a pas à en connaître la genèse ni les motifs exacts. Comment, au niveau du citoyen qui observe les multiples dysfonctionnements du ‘’système’’, se fier à une perspective durable, à une ligne d’action stable et compréhensible, à une échéance libératoire ? Il se contentera de prier ou de grogner pour que soit évitée la répétition des erreurs passées.

Certains spécialistes plaident pour un alignement de l’Europe sur la stratégie « Zéro Covid », qui vise à éradiquer totalement la circulation du coronavirus dans une zone de contagion donnée (délimitée), grâce à des mesures draconiennes dès que des cas apparaissent. En bref : purger complètement le réservoir de germes, très en amont (grâce aux tests) et contrôler les foyers d’infection sans aucune concession libérale aux populations isolées et traitées. Parallèlement, la vie normale peut alors se poursuivre dans les zones où le virus ne circule pas. Faible nombre de décès, quasi-continuité de la vie économique, reprise ensuite de la vie sociale et des activités scolaires, de loisir et sportives, désengorgement des infrastructures sanitaires, tels sont les avantages significatifs que ces pays en ont tirés. Cette approche a fait ses preuves en Asie et en Océanie, dans des pays tels la Chine, Taiwan, la Nouvelle Zélande, l’Australie, etc., mais est-elle applicable en Europe ?

L’option « Zéro Covid » paraît nettement préférable à la « ‘stratégie de mitigation’’ des pays occidentaux, qui organise, entre deux vagues d’épidémie, un ‘’vivre avec’’ le virus plutôt inquiétant. En Europe », la mobilité n‘est pas plus grande, ni la densité de population plus forte qu’à Taiwan, Singapour ou qu’en Chine populaire. Et, avec la fermeture actuelle des frontières, la ‘’contamination par l’extérieur’’ ne joue plus. L’organisation territoriale en sous-divisions (de la municipalité à la région) permettrait une application bien plus ciblée des mesures évitant de généraliser la détresse du corps social. Alors, pourquoi ? Cherchons peut-être les explications dans les vieux réflexes westphaliens ou jacobins qu’ont les détenteurs du pouvoir, dans l’effacement forcé des corps intermédiaires, dans la peur de la bureaucratie de perdre le contrôle ou de devoir rendre compte devant la justice. Considérons aussi le mille-feuilles figé de nos institutions, notamment dans la santé, la paresse des médias, qui ne pensent plus et n’aide plus à penser, la sacro-sainte méfiance qui préside partout aux affaires publiques. L’état d’urgence et ses multiples avatars inutiles ont effrité nos libertés mais aussi notre volonté de réagir. Une panne de vision générale nous paralyse et nous accable. Pas joyeux !

* 17 février – Centurions et intersociabilités

La réunion du G5 à Ndjamena a décidé un ajustement du dispositif militaire français et de nouvelles priorités pour la force conjointe. Pensant avoir affaibli l’Etat islamique, Barkhane va focaliser son action sur les groupes affiliés à Al-Qaida. Le sommet de deux jours, associant plusieurs partenaires internationaux, modifie le cap après celui de Pau, axé sur un renforcement militaire dans la zone dite des trois frontières (Mali, Niger et Burkina) et à l’envoi de 600 soldats français supplémentaires, les faisant passer de 4 500 à 5 100. La France et ses alliés africains se cantonnaient alors à une conception purement tactique et militaire du combat contre le jihadisme. Comme l’ont montré diverses déclarations françaises, à commencer par celles du chef d’Etat-major, le général Lecointre, l’objectif assigné à Serval en 2013 était de répondre, sans plan stratégique particulier, à un appel à l’aide de Bamako. Paris s’est mobilisé, pour confirmer son rang en Afrique. Ce n’est plus le but que poursuit l’opération Barkhane, systématiquement présentée à l’opinion française comme l’endiguement militaire d’une menace terroriste tournée contre l’hexagone. Cette ambiguïté mortelle aura permis d’escamoter les carences de Paris (agir pour son propre compte dans un scénario hypothétique, qui accorde peu d’attention aux Africains ) et de ses alliés africains (ne pas prendre à bras le corps les immenses faiblesses de leur gouvernance et leur incapacité à garder les populations dans leur propre giron).

Chacun sait que l’issue du conflit résultera des succès ou des échecs du développement humain dans la région, avec une grande part revenant à la compétition psychologique et culturelle entre jihadistes et gouvernements pour rallier les esprits. Mais comment y parvenir ? Parler de renforts ajoutés ou retranchés à l’effectif de Barkhane, espérer que les forces du G5 deviendront opérationnelles, se féliciter de l’arrivée de soldats européens des opérations spéciales Takuba, savoir confirmé par la nouvelle administration américaine le soutien américain logistique et de renseignement … tout cela serait très encourageant si le ‘’militaire’’ contribuait à consolider les gains humains. Or, un an après Pau et son « sursaut militaire » on doit lancer, à N’Djamena, le « sursaut diplomatique, politique et du développement », dixit Jean-Yves Le Drian, dans un aimable exercice de girouette aux vents du moment. C’est dire qu’on ajuste, sans cesse, en l’absence de tout plan directeur ou d’une vue d’ensemble et, à fortiori, de scénario de sortie. Après plus de huit ans d’engagement armé, Daech et Al Qaida progressent toujours plus, dans le Sahel, puis en Afrique centrale et dans la sous-région occidentale. Là où, seul, le Jihad fait la loi et l’emploi, les populations cèdent, région après région, à un opportunisme religieux primaire et surtout à la révolte des esprits qu‘alimente, sur le terrain, une situation ancienne d’abandon par les Etats.

Chair à canon, petits trafiquants oisifs ou villageois massacrés, les civils sont les principales victimes de ce conflit civil, téléguidé de loin. Le seuil des deux millions de déplacés a été franchi. Les soldats français initialement accueillis en sauveurs, sont perçus, avec le temps, comme des occupants. Comment reverser la vapeur ? Les gouvernements Africains penchent pour un dialogue politique avec l’ennemi, sur le modèle des ouvertures américaines en direction des Talibans afghans. Paris se braque, n’ayant pas trop confiance dans leur capacité à mener une telle opération sans imploser ou se soumettre. A Ndjamena on annonce relancer les efforts de développement … là même où on ne peut plus accéder et on ne détient pas de moyens d’action. Il faut donc que les militaires étrangers, si peu ombreux, absorbent le choc, en attendant mieux. Quitte à réduire un peu la voilure pour ménager l’opinion.
Combien d’opérations d’endiguement, du type de Barkhane, ont connu un réel succès au cours des dernières décennies ? Aucune. La tentation est forte de persévérer dans une entreprise infructueuse, ne serait-ce que pour justifier le temps, l’argent et l’autorité qu’on y a consacrés, en suivant une stratégie mal ficelée. Réveillons-nous !

* 10 février – Marchés indiens

Le mouvement de révolte des paysans indiens contre la libéralisation des marchés agricoles se propage comme une trainée de poudre. Des meetings géants se tiennent dans tout le Nord de l’Inde, sous l’effet de l’angoisse des agriculteurs. Ceux-ci sont persuadés que la réforme va concentrer la distribution aux mains de cartels privés, uniquement préoccupés à dégager des marges de profit aux dépens de la rétribution des producteurs. A leurs yeux, ce chamboulement prépare une seconde étape : le remembrement des terres et l’expropriations des petits exploitants peu performants. Ces derniers représentent 75 % de la population du Pays, travaillant pour l’immense majorité dans des conditions précaires. La fixation de prix publics minima constitue donc, pour eux, un filet de protection essentiel contre la pauvreté.


Les forces de l’ordre indiennes peinent à déloger les paysans qui, depuis deux mois assiègent New Delhi, en exigeant le retrait de trois textes de loi privatisant les marchés agricoles. Le gouvernement de Narendra Modi a rompu les discussions avec les représentants des agriculteurs et opté pour une solution musclée, au lendemain des violences survenues dans la capitale indienne. Les troubles qui ont endeuillé, le 26 janvier, le Republic Day, jour de la fête nationale, ont fait un mort et quatre cents blessés. Le Fort Rouge de New Delhi, un symbole de l’indépendance du pays, a été investi par la foule en colère, une situation comparable au raid des gilets jaunes français contre l’Arc de triomphe, à Paris. Les ‘’meneurs’’ et les personnalités de l’opposition qui les ont soutenus politiquement font l’objet de poursuites policières ou judiciaires. Trente-sept dirigeants syndicaux sont ainsi visés pour ‘’tentative de meurtre’’, ‘’émeute’’ ou ‘’conspiration criminelle’’. La police dénonce ‘’un plan préconçu et bien coordonné’’ pour rompre un accord initial sur le déroulement et le parcours de la manifestation. En Uttar Pradesh, les forces de l’ordre, dirigées par un moine nationaliste extrémiste, coupent l’eau et l’électricité aux campements dressés près des barrages routiers sans parvenir à disperser les foules qui s’y agglutinent. Avec la persistance des blocages, des contre-manifestations anti-paysannes apparaissent.
Devant la montée des tensions civiles, deux syndicats paysans se sont retirés des barrages routiers, mais l’union syndicale, qui en compte une quarantaine, poursuit le siège de la capitale. Narendra Modi détient l’insigne privilège de diriger, depuis 2014, la ‘’plus grande démocratie du monde’’ (au plan démographique s’entend : 1,3 milliard d’âmes). Mais il a bâti sa carrière politique, dès 2001, dans l’Etat du Gujarat, puis à la tête du Parti du Peuple Indien – BJP -, identitaire hindouiste et nationaliste, en prêchant l’exclusion des Musulmans et des castes basses. Beaucoup en Inde le voient comme un avatar local de Donald Trump, envers qui il ne cache d’ailleurs pas ses affinités personnelles. Ce n‘est bien sûr pas une justification acceptable pour traiter ses compatriotes comme si la bourse et les marchés – peut-être aussi le ‘’consensus de Washington’’ – allaient, comme par magie, libérer l’Inde de ses archaïsmes humains et sociaux. Aujourd’hui, la démocratie indienne branle dans le manche, alors qu’elle mérite mieux. Mauvaise nouvelle.

* 08 février – Cabale mondiale

Le monde que nous voyons ne serait qu’une vaste conspiration universelle, opérée par les illuminés. Une étude du « New York Times » établit que presque la moitié des consommateurs d’information penche, par déduction instinctive, vers l’explication de l’actualité par le complot. Plus s’accroît le flottement des individus face à notre monde si imprévisible et hyper-complexe, plus s’impose l’idée d’une main diabolique et cachée, opérant en coulisse. Dénoncer cette main qui n’est pas de Dieu permet de se rassurer un peu et de simplifier l’équation jusqu’à un seuil de compréhension enfantin et universel. C’est aussi réconcilier son malaise personnel (le ‘vécu’’, le ‘’perçu’’) avec les dysfonctionnements et les injustices qui nous sont jetés aux yeux, sur la scène globale. Faute de mieux, l’explication par la cabale valorise l’opinion de celui qui l’émet et lui gagne des adeptes, là où la réalité décortiquée causerait plutôt migraine intellectuelle et désocialisation. Le ‘’cinquième pouvoir’’, celui des réseaux sociaux et des blogs – tel celui de l’Ours – invite ensuite à tourner en boucle de concert avec des ‘’compères de pensée’’ tout à son image.


Selon une enquête conduite auprès de 26 000 personnes dans 25 pays,78 % des Nigerians, 55 % des Espagnols, 45 % des Italiens et 37 % des Américains accréditent l’existence d’un  »groupe de personnes contrôlant secrètement les événements et dirigeant ensemble le monde ». Il n‘y a donc pas que QAnon, Trump et ses Evangéliques, nos gilets jaunes, tous les prophètes autoproclamés à trompeter l’alerte à tout propos : l’épidémie complotiste est bien à l’œuvre partout sur cette terre, sauf en Corée du Nord (où s’exprimer serait bien trop dangereux). Il ne faut pas en sourire car on parle d’une maladie millénaire. Pourrait -on mettre des médiévalistes sur la question ? Ce serait pour tester les effets de l’exorcisme, des procès en sorcellerie, du vaudou, de la magie noire ou de l’incrimination de Satan, et – pourquoi pas – d’une bonne vieille inquisition à l’ancienne. Cela rétablirait-il la balance de nos humeurs ? Bien sûr que non et je vous demande instamment de ne pas lire les trois phrases précédentes, totalement complotistes, qui ne sont pas de moi mais qui sont là quand même. Elles mériteraient une sévère réécriture critique.

Pas besoin on plus de rappeler que le nazisme était une théorie complotiste revancharde, poussée à des paroxysmes d’inhumanité effarants. La ritournelle pernicieuse du ‘’complot juif’’, entonnée, des siècles durant par la mouvance féodalo-populiste, a préparé le terrain à l’immense gâchis du 20 ème siècle. Le mythe trotskiste de la révolution universelle a, lui aussi, fait rêver des milliards de gogos, avant que sa violence n’apparaisse comme une tare. Au tour du jihadisme de prendre aujourd’hui le relais du suprémacisme blanc colonial et de l’anarchisme nihiliste (qui assassinait volontiers les présidents au tournant des 19 ème et 20 ème siècles), etc. Il doit y avoir dans la haine que le complotiste exhale, comme une constante de la nature humaine. Beaucoup de colère exprimée, un fond de peur caché mais tenace, le besoin de se raccrocher à une vision simplette et rêvée du monde, la dynamique du groupe qui interdit de rechercher toute vérité ailleurs que dans les sentences du Chef… Avec l’empilement actuel de crises un peu apocalyptiques, l’enfermement solitaire des personnes, l’abrutissement des réseaux sociaux, l’angoisse de l’avenir, comment éviter que le cocktail mortifère se recompose encore et toujours, plus acide, plus détonnant ?
(* article sponsorisé par l’Association universelle des praticiens de la psychiatrie clinique S.A)