* 17 février – Centurions et intersociabilités

La réunion du G5 à Ndjamena a décidé un ajustement du dispositif militaire français et de nouvelles priorités pour la force conjointe. Pensant avoir affaibli l’Etat islamique, Barkhane va focaliser son action sur les groupes affiliés à Al-Qaida. Le sommet de deux jours, associant plusieurs partenaires internationaux, modifie le cap après celui de Pau, axé sur un renforcement militaire dans la zone dite des trois frontières (Mali, Niger et Burkina) et à l’envoi de 600 soldats français supplémentaires, les faisant passer de 4 500 à 5 100. La France et ses alliés africains se cantonnaient alors à une conception purement tactique et militaire du combat contre le jihadisme. Comme l’ont montré diverses déclarations françaises, à commencer par celles du chef d’Etat-major, le général Lecointre, l’objectif assigné à Serval en 2013 était de répondre, sans plan stratégique particulier, à un appel à l’aide de Bamako. Paris s’est mobilisé, pour confirmer son rang en Afrique. Ce n’est plus le but que poursuit l’opération Barkhane, systématiquement présentée à l’opinion française comme l’endiguement militaire d’une menace terroriste tournée contre l’hexagone. Cette ambiguïté mortelle aura permis d’escamoter les carences de Paris (agir pour son propre compte dans un scénario hypothétique, qui accorde peu d’attention aux Africains ) et de ses alliés africains (ne pas prendre à bras le corps les immenses faiblesses de leur gouvernance et leur incapacité à garder les populations dans leur propre giron).

Chacun sait que l’issue du conflit résultera des succès ou des échecs du développement humain dans la région, avec une grande part revenant à la compétition psychologique et culturelle entre jihadistes et gouvernements pour rallier les esprits. Mais comment y parvenir ? Parler de renforts ajoutés ou retranchés à l’effectif de Barkhane, espérer que les forces du G5 deviendront opérationnelles, se féliciter de l’arrivée de soldats européens des opérations spéciales Takuba, savoir confirmé par la nouvelle administration américaine le soutien américain logistique et de renseignement … tout cela serait très encourageant si le ‘’militaire’’ contribuait à consolider les gains humains. Or, un an après Pau et son « sursaut militaire » on doit lancer, à N’Djamena, le « sursaut diplomatique, politique et du développement », dixit Jean-Yves Le Drian, dans un aimable exercice de girouette aux vents du moment. C’est dire qu’on ajuste, sans cesse, en l’absence de tout plan directeur ou d’une vue d’ensemble et, à fortiori, de scénario de sortie. Après plus de huit ans d’engagement armé, Daech et Al Qaida progressent toujours plus, dans le Sahel, puis en Afrique centrale et dans la sous-région occidentale. Là où, seul, le Jihad fait la loi et l’emploi, les populations cèdent, région après région, à un opportunisme religieux primaire et surtout à la révolte des esprits qu‘alimente, sur le terrain, une situation ancienne d’abandon par les Etats.

Chair à canon, petits trafiquants oisifs ou villageois massacrés, les civils sont les principales victimes de ce conflit civil, téléguidé de loin. Le seuil des deux millions de déplacés a été franchi. Les soldats français initialement accueillis en sauveurs, sont perçus, avec le temps, comme des occupants. Comment reverser la vapeur ? Les gouvernements Africains penchent pour un dialogue politique avec l’ennemi, sur le modèle des ouvertures américaines en direction des Talibans afghans. Paris se braque, n’ayant pas trop confiance dans leur capacité à mener une telle opération sans imploser ou se soumettre. A Ndjamena on annonce relancer les efforts de développement … là même où on ne peut plus accéder et on ne détient pas de moyens d’action. Il faut donc que les militaires étrangers, si peu ombreux, absorbent le choc, en attendant mieux. Quitte à réduire un peu la voilure pour ménager l’opinion.
Combien d’opérations d’endiguement, du type de Barkhane, ont connu un réel succès au cours des dernières décennies ? Aucune. La tentation est forte de persévérer dans une entreprise infructueuse, ne serait-ce que pour justifier le temps, l’argent et l’autorité qu’on y a consacrés, en suivant une stratégie mal ficelée. Réveillons-nous !

* 10 février – Marchés indiens

Le mouvement de révolte des paysans indiens contre la libéralisation des marchés agricoles se propage comme une trainée de poudre. Des meetings géants se tiennent dans tout le Nord de l’Inde, sous l’effet de l’angoisse des agriculteurs. Ceux-ci sont persuadés que la réforme va concentrer la distribution aux mains de cartels privés, uniquement préoccupés à dégager des marges de profit aux dépens de la rétribution des producteurs. A leurs yeux, ce chamboulement prépare une seconde étape : le remembrement des terres et l’expropriations des petits exploitants peu performants. Ces derniers représentent 75 % de la population du Pays, travaillant pour l’immense majorité dans des conditions précaires. La fixation de prix publics minima constitue donc, pour eux, un filet de protection essentiel contre la pauvreté.


Les forces de l’ordre indiennes peinent à déloger les paysans qui, depuis deux mois assiègent New Delhi, en exigeant le retrait de trois textes de loi privatisant les marchés agricoles. Le gouvernement de Narendra Modi a rompu les discussions avec les représentants des agriculteurs et opté pour une solution musclée, au lendemain des violences survenues dans la capitale indienne. Les troubles qui ont endeuillé, le 26 janvier, le Republic Day, jour de la fête nationale, ont fait un mort et quatre cents blessés. Le Fort Rouge de New Delhi, un symbole de l’indépendance du pays, a été investi par la foule en colère, une situation comparable au raid des gilets jaunes français contre l’Arc de triomphe, à Paris. Les ‘’meneurs’’ et les personnalités de l’opposition qui les ont soutenus politiquement font l’objet de poursuites policières ou judiciaires. Trente-sept dirigeants syndicaux sont ainsi visés pour ‘’tentative de meurtre’’, ‘’émeute’’ ou ‘’conspiration criminelle’’. La police dénonce ‘’un plan préconçu et bien coordonné’’ pour rompre un accord initial sur le déroulement et le parcours de la manifestation. En Uttar Pradesh, les forces de l’ordre, dirigées par un moine nationaliste extrémiste, coupent l’eau et l’électricité aux campements dressés près des barrages routiers sans parvenir à disperser les foules qui s’y agglutinent. Avec la persistance des blocages, des contre-manifestations anti-paysannes apparaissent.
Devant la montée des tensions civiles, deux syndicats paysans se sont retirés des barrages routiers, mais l’union syndicale, qui en compte une quarantaine, poursuit le siège de la capitale. Narendra Modi détient l’insigne privilège de diriger, depuis 2014, la ‘’plus grande démocratie du monde’’ (au plan démographique s’entend : 1,3 milliard d’âmes). Mais il a bâti sa carrière politique, dès 2001, dans l’Etat du Gujarat, puis à la tête du Parti du Peuple Indien – BJP -, identitaire hindouiste et nationaliste, en prêchant l’exclusion des Musulmans et des castes basses. Beaucoup en Inde le voient comme un avatar local de Donald Trump, envers qui il ne cache d’ailleurs pas ses affinités personnelles. Ce n‘est bien sûr pas une justification acceptable pour traiter ses compatriotes comme si la bourse et les marchés – peut-être aussi le ‘’consensus de Washington’’ – allaient, comme par magie, libérer l’Inde de ses archaïsmes humains et sociaux. Aujourd’hui, la démocratie indienne branle dans le manche, alors qu’elle mérite mieux. Mauvaise nouvelle.

* 08 février – Cabale mondiale

Le monde que nous voyons ne serait qu’une vaste conspiration universelle, opérée par les illuminés. Une étude du « New York Times » établit que presque la moitié des consommateurs d’information penche, par déduction instinctive, vers l’explication de l’actualité par le complot. Plus s’accroît le flottement des individus face à notre monde si imprévisible et hyper-complexe, plus s’impose l’idée d’une main diabolique et cachée, opérant en coulisse. Dénoncer cette main qui n’est pas de Dieu permet de se rassurer un peu et de simplifier l’équation jusqu’à un seuil de compréhension enfantin et universel. C’est aussi réconcilier son malaise personnel (le ‘vécu’’, le ‘’perçu’’) avec les dysfonctionnements et les injustices qui nous sont jetés aux yeux, sur la scène globale. Faute de mieux, l’explication par la cabale valorise l’opinion de celui qui l’émet et lui gagne des adeptes, là où la réalité décortiquée causerait plutôt migraine intellectuelle et désocialisation. Le ‘’cinquième pouvoir’’, celui des réseaux sociaux et des blogs – tel celui de l’Ours – invite ensuite à tourner en boucle de concert avec des ‘’compères de pensée’’ tout à son image.


Selon une enquête conduite auprès de 26 000 personnes dans 25 pays,78 % des Nigerians, 55 % des Espagnols, 45 % des Italiens et 37 % des Américains accréditent l’existence d’un  »groupe de personnes contrôlant secrètement les événements et dirigeant ensemble le monde ». Il n‘y a donc pas que QAnon, Trump et ses Evangéliques, nos gilets jaunes, tous les prophètes autoproclamés à trompeter l’alerte à tout propos : l’épidémie complotiste est bien à l’œuvre partout sur cette terre, sauf en Corée du Nord (où s’exprimer serait bien trop dangereux). Il ne faut pas en sourire car on parle d’une maladie millénaire. Pourrait -on mettre des médiévalistes sur la question ? Ce serait pour tester les effets de l’exorcisme, des procès en sorcellerie, du vaudou, de la magie noire ou de l’incrimination de Satan, et – pourquoi pas – d’une bonne vieille inquisition à l’ancienne. Cela rétablirait-il la balance de nos humeurs ? Bien sûr que non et je vous demande instamment de ne pas lire les trois phrases précédentes, totalement complotistes, qui ne sont pas de moi mais qui sont là quand même. Elles mériteraient une sévère réécriture critique.

Pas besoin on plus de rappeler que le nazisme était une théorie complotiste revancharde, poussée à des paroxysmes d’inhumanité effarants. La ritournelle pernicieuse du ‘’complot juif’’, entonnée, des siècles durant par la mouvance féodalo-populiste, a préparé le terrain à l’immense gâchis du 20 ème siècle. Le mythe trotskiste de la révolution universelle a, lui aussi, fait rêver des milliards de gogos, avant que sa violence n’apparaisse comme une tare. Au tour du jihadisme de prendre aujourd’hui le relais du suprémacisme blanc colonial et de l’anarchisme nihiliste (qui assassinait volontiers les présidents au tournant des 19 ème et 20 ème siècles), etc. Il doit y avoir dans la haine que le complotiste exhale, comme une constante de la nature humaine. Beaucoup de colère exprimée, un fond de peur caché mais tenace, le besoin de se raccrocher à une vision simplette et rêvée du monde, la dynamique du groupe qui interdit de rechercher toute vérité ailleurs que dans les sentences du Chef… Avec l’empilement actuel de crises un peu apocalyptiques, l’enfermement solitaire des personnes, l’abrutissement des réseaux sociaux, l’angoisse de l’avenir, comment éviter que le cocktail mortifère se recompose encore et toujours, plus acide, plus détonnant ?
(* article sponsorisé par l’Association universelle des praticiens de la psychiatrie clinique S.A)

* 5 février – ‘’L’Affaire du siècle »

Le qualificatif paraît pompeux, mais il s’agit d’un pas symbolique qui pourrait faire bouger les données du problème. Le tribunal administratif de Paris vient d’incriminer l’État français d’inaction climatique. Ce sont des décennies de double langage et de négligence qui ont été jugées et cette condamnation morale comporte au moins deux dimensions : une critique systémique sur l’incapacité des institutions politiques à tenir leurs engagements et aussi une valeur de précédent à l’international. Ce n’est pas un cas unique de ‘’judiciarisation de l’urgence climatique’’, mais les ONG saluent cette victoire pour le moins inattendue « dans un pays de hiérarchie verticale comme la France. Le tribunal accorde un délai de deux mois au Gouvernement pour qu’il accorde ses actes à ses propres décisions politiques. Hormis ce devoir de suivi opérationnel, il ne pourra pas dicter ses propres exigences, du fait de la séparation des pouvoirs.


Ce jugement n’en est pas moins révolutionnaire. D’abord, il rompt avec une forme de respect complaisant de la justice administrative à l’égard du ‘’Dieu-Etat’’. Il adopte un type de délibéré qui évoquerait plutôt la justice (indépendante) du Siège. Il vient sanctionner tout ce que n’a pas été fait, notamment sous Emmanuel Macron. Surtout, il place l’Etat et la société civile, représentée par cinq ONG, sur un strict plan d’égalité. Enfin, il laisse entrevoir une possible extension d’une telle démarche judiciaire à d’autres domaines de la gouvernance : les libertés, les droits sociaux opposables, la sécurité, l’asile, etc. tous domaines où les actes et leurs résultats ne se conforment pas toujours à la parole publique. Le double langage est une forme de médiocrité très pratiquée en politique, où la ‘’com’’ est trop généralement perçue comme dispensant des actes, l’effet de court terme visé comme plus ‘’payant’’ électoralement que la mobilisation de moyens et la détermination, dans la durée. Ainsi, parmi 165 Etats étudiés, le Financial Times place cette année la France dans la catégorie ‘’démocraties déficientes’’, une dégradation forte sur un an, qui repousse la Patrie des Lumières dans se sombres ténèbres fort loin de la Norvège (° 1). Le pire est que les citoyens s’accoutument et se soumettent à la ligne de fracture entre le boniment et l’action concrète, sans trop s’offusquer de cette forme de duplicité, voire de tromperie, dans le (dys)fonctionnement de la démocratie. Tout cela serait ‘’dans l’ordre des choses’’, suppose-t-on. Car la question touche aussi à la psychologie citoyenne : un gouvernement qui promettrait peu mais tiendrait parole aurait-il sa chance, dans une élection, face à des concurrents mythomanes, qui savent enjôler les imaginations ? Il y a une décennie, la réponse aurait été non. Aujourd’hui : plutôt oui, c’est à craindre.


Le gouvernement a jusqu’au 19 février pour lui fournir les preuves de la réalité de son action contre le réchauffement climatique. Un second ‘’round’’ se jouera en appel, lors de la prochaine audition du Conseil d’État, laquelle conditionnera le jugement définitif du tribunal administratif de Paris. Le Conseil d’État dira alors s’il valide les réponses apportées par le gouvernement ou si, au contraire, il ordonne à celui-ci de revoir la mise en œuvre de ses politiques bâclées ou oubliées. Les associations ont eu l’intelligence de fixer à un €uro symbolique la réparation du préjudice. Comme prix fixé à la sincérité de la lutte climatique et à la démocratie, ce simple €uro pourrait changer la face du Pays et au-delà.

* 19 janvier – Nouveau design et vieux fourneaux

La Commission européenne lance une initiative culturelle sur l’avenir de notre environnement. A l’image de ce que fut, dans l’Allemagne du début du 20ème siècle, la célèbre école de design et d’architecture du Bauhaus, un site et un prix vont être consacrés à un « Nouveau Bauhaus européen », alliant durabilité et style. Récompenser les talents émergents, stimuler la créativité, encourager les échanges entre artistes et concepteurs européens n’est pas aussi annexe que certains esprits ‘’carrés’’ inclineront à le penser. Pour Ursula van der Leyen, le projet vise aussi à ‘’rapprocher le Pacte vert des esprits et des foyers des citoyens ». Dans la phase qui s’ouvre, artistes, architectes, ingénieurs, scientifiques, entrepreneurs, étudiants en grand nombre de même que tout créateur intéressé sont invités à contribuer via internet à la conception artistique et fonctionnelle de l’Europe du futur. La démarche sera résolument interdisciplinaire et recherchera une mise en œuvre au plus près de la population et du Pacte vert, autour des notions clés « d’inclusion, de durabilité et d’esthétique ».


La première édition se concentrera sur des réalisations déjà existantes : bâtiments, espaces publics, pratiques, en tant qu’illustrations des valeurs portées par le nouveau Bauhaus européen. Les suivantes feront émerger des projets radicalement nouveaux. Une dizaine de catégories sera ouverte à la compétition pour le nouveau prix, lequel sera lancé d’ici l’été. Chaque lauréat recevra 30 000 euros et une aide pour réaliser un documentaire ou une exposition. Cette phase de conception sera suivie, à l’automne 2021, d’appels à propositions visant à concrétiser les idées de ce nouveau Bauhaus européen en au moins cinq endroits sur le territoire des États-membres de l’UE. Les fonds nationaux et régionaux de l’Union, parfois inutilisés, en assureront le financement.


Ce projet est tout sauf futile. Alors que la pandémie s’installe et ruine pour beaucoup l’attente de ce fameux ‘’monde de demain’’ dont on parlait tant l’an dernier, voilà une invitation concrète à se projeter avec optimisme dans l’avenir, celui que nous proposera une Europe ouverte, écologique, esthétique et généreuse. Il ne fallait pas, en effet, laisser le Covid dicter, seul, notre horizon de vie, sapant l’imagination et le moral des créateurs. Insuffler l’envie de modeler autour de nous un environnement plus beau, plus sûr, plus durable crée une source d’espoir, en particulier pour les générations montantes que le virus fruste si cruellement. Il restera maintenant à concrétiser ce renouveau sur une grande échelle. Même les vieux fourneaux en attente légitime du vaccin approuveront sûrement ça.

* 11 janvier – Trump : censure ou procès ?

Les démocrates s’apprêtent à voter une résolution demandant au vice-président de démettre Donald Trump de ses fonctions pour incapacité. Il est moins que probable que Mike Pence coopère de plein gré à cette seconde tentative de destitution de son patron, laquelle, tout comme la première il y a un an, est peu susceptible de recueillir l’accord de 60 % des sénateurs américains. Après quatre années de présidence barbare, s’achevant dans la pure délinquance, plusieurs questions de principe se posent pour remettre les institutions des Etats Unis sur de bons rails et assurer un consensus minimum sur les règles du jeu démocratiques.

Le cadre de la légalité américaine diffère sensiblement des systèmes de pouvoir français et européens. Pourtant, en termes de principes de justice et de jeu politique, ce qui a profondément troublé les Américains pourrait nous affecter tout aussi bien, si la vague populiste devait déferler de notre côté de l’Atlantique, avec la même force destructrice. La prise d’assaut du Capitole n’est d’ailleurs pas si différente de ce à quoi les Français ont assisté, il y a un an, à l’Arc de triomphe de l’Etoile, devant le ministère du Porte-parole ou encore autour de préfectures assiégées (dont une incendiée).
Sanctionner politiquement ou déférer devant la Justice ? Les démocrates de la Chambre des représentants penchent pour une destitution expresse, avec ou sans l’entremise du vice-président. Ils en ont le droit, mais en user est pour le moins paradoxal à neuf jours de la fin du mandat Trump. On est là dans le symbole : une fin politiquement ignominieuse constitue, plus qu’une petite vengeance (compréhensible), un moyen radical d’écarter le milliardaire toxique de la vie politique, à l’avenir. Un point marqué sur l’échiquier politique mais aussi une sanction partisane, qui confortera les 75 millions de partisans de Trump dans un soutien insensé à leur ‘’héros-martyre’’. En tel cas, le mandat de Joe Biden commencerait dans une confrontation sans fin et le soupçon persisterait dans le public, peu indulgent envers Washington, pas trop ému de l’assaut sur le Capitole et, par tempérament, enclin à voir un règlement de compte partisan dans une sanction des élus contre le premier d’entre eux.

Avec sagesse, Joe Biden préfère prendre une certaine distance. Il a confortablement gagné l’élection contre le président sortant et il perçoit désormais son intérêt à  »calmer le jeu’’ pour plus vite réparer quatre années de dégâts. Faudrait-il alors passer l’éponge et renvoyer gentiment le Misanthrope à son golf de Largo del Mar ? Sûrement pas. Parmi ses victimes figure la Justice américaine. Celle-ci est à même de faire la part des actes relevant de ses prérogatives et impliquant son immunité fonctionnelle et, d’autre part, sur plainte des victimes, de ses biais personnels délictuels, ceux l’ayant porté à des transgressions sexuelles, fiscales, à la mise en danger intentionnelles de personnes par discrimination, négligence ou racisme, etc. On dit qu’une douzaine de chefs d’inculpation seraient déjà prêts. Les procès subséquents ne déstabiliseraient pas l’Exécutif qui va se mettre en place et comporteraient des vertus pédagogiques pour les citoyens, souvent moins crispés par l’autorité de Justice que par celle du Congrès. Il faut espérer pour ce peuple divisé que la réparation s’effectuera selon cette voie. Avec toutefois deux questionnements pour l’avenir : cette justice très professionnelle voit sa qualité excessivement dictée par la fortune que les justiciables lui consacrent. Ceci devrait évoluer. La Constitution de Philadelphie et ses amendements accumulent les archaïsmes et les distorsions de représentativité. Que leurs populations se comptent en 100.000 ou en dizaines de millions, chaque état détient de la même façon deux sièges au Sénat. L’élection par blocs régionaux des grands électeurs ne comprend aucun correctif à même d’assurer une concordance avec les intentions de vote individuelles des électeurs. C’est la ‘’question fédérale’’ et elle sape la légitimité des institutions. Ce refus fondateur de considérer le jeu politique comme national et homogène conduit à lui préférer un dédale de procédures locales disparates, dans l’idée que le localisme mettrait le pays à l’abri de la tyrannie. Trump est pourtant la preuve vivante que ce n‘est pas le cas.

* 2 janvier – Microcosme et macrocosme

Mon épouse souhaite à chacun une année ‘’piquante’’. Sa formule évoque la seringue et son vaccin salvateur et non pas les charmes et les surprises épicés promis par l’année du Buffle. Pas loin de chez nous, 2500 jouisseurs irresponsables ont enchaîné deux jours de rave party, sinistre promesse de cluster qui pourrait dévaster des innocents. Beaucoup de commentateurs jouent pourtant la complaisance : ‘’il faut bien s’amuser un peu, non’’? Une majorité exprime son refus ou au moins sa réticence à l’égard du vaccin. Mettre à l’abri une nation entière n’est absolument pas son affaire. Comment va-t-on affronter l’année difficile qui nous attend, si on ne parvient pas à se départir de cette complaisance culturelle à l’égard des colères infantiles et de toute transgression ? L’intérêt général est moins valorisant que les frasques individuelles, un constat qui date des temps les plus anciens, que l’obsession identitaire a encore aggravé.

L’identitarisme individuel, synonyme de déshumanisation, conduit inexorablement à l’affrontement. Qui a d’ailleurs parlé de paix à l’occasion des vœux ? Sans doute, le vaccin constituera le premier maillon d’une chaîne par laquelle la santé servira la paix (civile et mondiale) et celle-ci permettra ensuite de reconstruire la justice (civile comme universelle). Dans cette passe très difficile, la défiance exacerbée à l’égard de l’autorité, des institutions et du savoir (comme de la compétence) des experts crée, au sein des centres de décision – censés guider les citoyens renâclants – une ‘’peur du peuple’’. Le soupçon devenant une culture, de part et d’autre, la technocratie tourne en boucle sur elle-même, produit des schémas tortueux et dénués de bon sens, prompte qu’elle est à s’abriter derrière  les responsabilités d’une classe politique, qui, de son côté, peste surtout contre des temps et des électeurs ingrats. Une autre façon de laisser venir la guerre. Pour prouver que l’on ‘’contrôle’’, l’on multiplie les lois et les règlements liberticides. Ceux-ci survivront longtemps à la pandémie, de même que les profondes divisions qu’ils créent entre les gens, un autre facteur de stress et de tension. Sur ce fond de toile, les pauvres, les isolés, les exilés, les SDF, les affamés du Sud, les civils bombardés ou tués à la machette ne peuvent plus exister ou plutôt, ils ont été chassés de l’esprit des nantis. Tout peut être réparé, il suffirait de susciter les bonnes volontés et de les mettre à l’ouvrage. Clairement, il faut faire du consensus et de la confiance, fabriquer du neuf, ne pas perdre de vue le lien indéfectible Paix – Stabilité – Cohésion – Justice, retrouver la passion du long terme et des paris collectifs intelligents.

 »Mais enfin, l’Ours,tout cela paraît fort partisan et pas du tout géopolitique ! » Pas si sûr : dans les comportements, leurs dérives, les aspirations profondes à l’échelle globale, on retrouvera l’essentiel  des tourments et des états d’âme qui nous pèsent ici où nous sommes. Le ‘’monde extérieur’’ ressemble fort à notre monde intérieur et il n’est pas plus dur d’y accéder si on est éveillé.

* 30 octobre – Break it up !

Unis, les Etats fédérés héritiers de Jefferson ? Selon un article du Journal of Politics de 2018, les Républicains pensent que 32 % des Démocrates sont LGBT (6 % en réalité), que la moitié sont noirs (24 % en fait), que 44 % sont syndiqués (11 %). Les Démocrates pensent que 44 % des républicains ont 65 ans ou plus – le chiffre réel est de 21 %. Les batailles autour de la mémoire nationale ou même locale se multiplient (Jefferson lui-même et ses esclaves domestiques, le général Lee, chef confédéré vaincu, idolâtré par les Trumpistes, la Constitution de Philadelphie, sacralisée et en même temps interprétée aux antipodes idéologiques par les deux camps politiques, etc.). Chaque camp se met à purger le paysage historique des souvenirs de l’autre.

Depuis l’arrivée aux affaires de D. Trump, les haines se recuisent et l’idée d’un ‘’vivre ensemble’’ devient insupportable à la majorité. D’ailleurs, l’unité nationale n’est pas tant un impératif aux Etats Unis que la ‘’question fédérale’’, cet axiome-antidote à tout ‘’populisme’’ unitaire, qui bride l’Etat central et exacerbe les particularismes locaux. Là où la fougue française concevrait une révolution idéologique et sociale, la frustration américaine et l’invocation des valeurs fondatrices suscitent des tentations récurrentes de sécession. C’est à travers ce type de rupture géopolitique que se sont cristallisées la Guerre d’Indépendance, celle de Sécession, le New Deal Rooseveltien, les révoltes contre la ségrégation raciale, etc. Qu’elle soit Démocrate ou Républicaine, Washington est le lieu honni du jacobinisme à l’américaine. La capitale aura toujours mauvaise presse dans le pays profond.

Aujourd’hui, la Grande Nation compte en son sein des ‘’revivalistes’’ de la Confédération sudiste, avec leur lot de suprémacistes blancs, armés jusqu’aux dents, des Evangéliques républicains aspirant à un gouvernement par l’Eglise, des ‘’anti-fa’’, guérilleros ennemis des précédents, des ‘’bio-démocrates’’ libertaires, tels les Californiens, et même des républiques de retraités de l’entre-soi, comme la Floride ou le petit Vermont, etc. De façon préoccupante, l’identité partisane des électeurs agit désormais comme un révélateur de la communauté d’appartenance ethnique, de l’âge, du milieu social et même de la perception du monde extérieur : le bleu (Démocrates) colore les territoires proches des frontières ou face à la mer. Le rouge (Républicains), les vastes plaines monotones du centre et les friches industrielles et minières à l’abandon.

La (les ?) population n’a plus de ciment commun, plus d’empathie ou de tolérance pour autrui, plus d’envie de ‘’faire nation’’. La ‘’guerre des cultures’’ ne s’éteindra donc pas au lendemain en janvier, avec l’avènement du prochain président. Les contentieux électoraux, les clashes communautaires, l’injustice dans la répartition sociale de la crise économique et sanitaire, tout cela continuera à miner de l’intérieur un pays au nerfs enflammés par ses conflits humains. Bonne chance au prochain ‘’incumbent’’ !

* 26 octobre -Conflit cultuel

L’hommage national rendu à l’enseignant assassiné à Conflans rassemble, derrière la voix de leur président, une immense majorité des Français qui adhèrent aux valeurs de la République. Dans le monde musulman, qui compte la même proportion de braves gens qu’ailleurs, certains leaders d’opinion ont cédé à la tentation d’en faire une offense à l’égard des musulmans. E. Macron se voit stigmatisé par eux comme ‘’raciste’’ (quel rapport ?) et ses propos distinguant, comme il se doit, l’‘’islamisme politique’’ de l’Islam en général sont perçus comme une attaque déguisée contre l’Oumma. Le quiproquo n‘est pas nouveau. Il remonte au malaise social et existentiel des sociétés arabo-musulmanes dans ces dernières décennies autant qu’aux racines de  »l’incompréhensible » laïcité française. Sans être un fin linguiste, on imagine que la traduction arabe de  »musulman » et  »islamiste » aboutit à une synonymie parfaite, dans les esprits.

Les politiques antimusulmanes de l’administration Trump (le ‘’Muslim ban’’, l’anglo-américain ne faisant pas dans la nuance sémantique) et la montée du ressentiment des Européens, au fil des agressions jihadistes, créent un contexte délétère. Les médias du Moyen-Orient, intellectuellement éloignés des lumières et obsédés par ‘’l’islamophobie’’ (définition ?), ajoutent leur touche de désinformation et de haine vendeuse. Il sont donc peu à avoir perçu et respecté le deuil moral des Français. Qu’importe ! Selon qu’on remonte à l’expansion mahométane du 7ème siècle, aux croisades médiévales  – deux épisodes d’une violence comparable – à la seconde guerre d’Iraq ou aux attentats de 2015, les perspectives se confrontent. L’origine des contradictions est polémique et la machine à slogans primaires, inhérente aux totalitarismes, envahit et brouille les esprits.

Dans le Golfe, par ailleurs très friand des armes françaises, les petits cousins des émirs défilent en brandissant l’image d’un président français transpercé de balles. Wahabites ou Frères musulmans, ils ont décrété le boycott des produits français, au nom d’on ne sait trop quel rapport entre ‘la vache qui rit’’ et les caricatures du Prophète (ladite vache dessinée par Benjamin Rabier constituant elle-même une caricature de bovidé, il est vrai). Renchérissant sur l’analyse nombriliste d’Al Azhar, l’Organisation de la Conférence islamique – qui incarne, dans cette région, la synthèse des autocraties populistes – met en garde la France : risque de graves conséquences dans la relation franco-islamique ! Quid du sens de ce curieux attelage entre un pays juridique et une pratique religieuse insaisissable, qui se montre aux Français profondément divisée et très diversement interprétée jusqu’au sein-même des familles ? Comment l’OCI caractérise t’elle les musulmans de France – français ou islamiques ? – lorsqu’elle s’évertue à rendre les deux termes antinomiques. Cette antinomie proclamée – formellement en vertu du  »respect dû à chaque religion » – n’est-elle pas, en réalité, rien d’autre que de l’huile intentionnellement versée sur les braises ? Sous cet angle, le jihad anti-français cacherait une course à l’assujetissement communautaire des citoyens français musulmans à des pouvoirs autocratiques étrangers… la création de toutes pièces d’une Cinquième colonne…

Cette stratégie de communautarisation des Européens musulmans est, pour une part, téléguidée par des Etats maghrébins voisins et conservateurs, plutôt en bons termes avec Paris. Mais aussi, par des démocratures orientales qui baignent dans la haine de l’Occident. Les propos outrageants tenus par le sultan Erdogan à l’encontre du Chef d’Etat français, à la suite, toujours, de l’hommage rendu à Samuel Paty, donnent à voir une forme très crue et politiquement signée de ce travail de sape depuis l’intérieur. Le despote, ami des frères musulmans et de Daech, est déjà engagé dans cinq guerres pour rétablir  »la grandeur ottomane ». Il veut beaucoup de mal à la France, depuis qu’il a raté l’option d’une intégration à l’Europe. Un clash armé serait assez de son goût pour rallier les croyants à lui. Il n’est pas exclu que ses tentatives d’allumer chez nous des foyers de guerre civile, comme il en suscite chez lui, exprime – de façon consciente ou non – sa volonté mégalomane de gloire dans la vengeance.

* 20 octobre – Guerre mondiale des mots

Brèves des jours précédents

Au lieu de poursuivre les entreprises propriétaires des réseaux sociaux pour complicité de crime dans l’affaire de l’enseignant sauvagement décapité (cf. brève d’hier) – leur négligence protégeant leur chiffre d’affaires rondelet –, les têtes pensantes de la France comme de l’Islam ménagent leur public et flattent leur électorat. En France, des mosquées et des associations musulmanes sont fermées, comme pour bien marquer la nécessité de leur repentance publique. De même, dans le cas des collégiens dont certains, contaminés par les réseaux, ont ‘’vendu’’ leur enseignant au tueur, ce sont les bas instincts et la naïveté que les autorités cherchent sanctionner. Un travail de police, simple et carré, donc. Va-t-on recenser l’ignorance et la médiocrité du monde, en scannant la planète entière ? N’y aurait-il pas surtout une forme de sectarisme à vouloir traquer les imbéciles qui, par définition, se manifestent partout, de façon universelle et dans bien d’autres sphères que celle de l’islam politique ? N’y a-t-il pas, surtout, une grave incohérence à faire des enfants perdus de la République, paumés parmi les paumés, stagnant dans des quartiers à l’abandon, de fiers ‘’séparatistes’’, disposant de leur propre territoire ‘’libéré’’, de leur drapeau,  de leur gouvernement ? Le projet de loi bizarre contre les séparatismes sera présenté au Parlement le 9 décembre prochain.

En tout cas, la légèreté de propos, bien française, produit déjà de fâcheux résultats. Malgré les propos rassénérants et très responsables de leurs dirigeants français, le ‘’croyant de base’’ comme le ‘’républicain laïc de base’’ sont plus que jamais persuadés de vivre dans la confrontation : deux peuples, deux lois, pour un seul territoire. C’est comme si les élections ne se remportaient qu’en détruisant systématiquement la cohésion du Pays (notre Fraternité nationale, tant galvaudée !).

L’absurdité d’un tel message de polarisation déchaine, en retour, dans le monde musulman, des réactions plus absurdes et plus dangereuses encore. Ainsi, le recteur de l’université islamique Al-Azhar du Caire qui, faute de connaître la France et d’avoir réfléchi à un meilleur usage de sa vaste influence, qualifie le discours du président de ‘’fausses accusations visant l’islam’’ et, carrément, de «racisme». Le projet présidentiel serait, selon lui, de nature à enflammer les sentiments de deux milliards de musulmans dans le monde. Vrai ou faux, le propos résonne comme un appel à peine déguisé à la vengeance. C’est la solution du pire face à l’inflammation dénoncée. A chacun son électorat, certes, donc à chacun son petit succès dans la guerre civile mondiale ! Celle-ci, qui est à venir, justifiera, un nouveau renfort des pouvoirs (étendus) de la police et des coupes claires dans les budgets sociaux et éducatifs, ce qui découlera d’une vulgate technocratique bien de chez nous.

* 25 septembre – Le tribalisme américain

Brèves des jours précédents

Donald Trump honore les vétérans de la Baie des cochons, une opération de la CIA destinée à envahir Cuba et à renverser le régime de Fidel Castro. Il saisit l’occasion pour exprimer une énorme réticence à remettre les clés de la Maison Blanche en cas de défaite à la présidentielle de novembre. ‘’Nous allons devoir voir ce qui se passe’’, commente-t-il , en réitérant que  »les bulletins de vote seront un désastre, allusion claire au contentieux politico-juridique qu’il compte bien exploiter autour du vote par correspondance. Ainsi, Joe Biden, ne pourrait, selon lui, l’emporter que  »dans le cadre d’une élection truquée’’, donc ‘’ il n’y aura pas de transfert, franchement, il y aura une continuité’’ (celle de sa présidence, éventuellement hors-la loi).

Pour ajouter de l’eau à ce moulin complotiste, le Président et son camp s’empressent de tirer profit de la disparition de la juge Ruth Bader Ginsburg, qui était une personnalité-pivot progressiste au sein de la Cour Suprême. Dès que ce tour – légal mais hautement opportuniste – sera joué, les Républicains aborderont la phase post-électorale bien mieux armés pour gagner leurs recours devant les tribunaux. Au-delà d’un coup de force du chef de file populiste, une situation de contestation et de confrontation s’installerait alors entre les citoyens américains. Ce serait aussi une perversion de la neutralité des institutions ‘’suprêmes’’ des Etats Unis. A partir de là, tout peut advenir dans l’ordre démocratique incarné par l’histoire de ce grand pays.

A l’aube de son premier mandat, D. Trump avait déjà surpris en refusant d’accepter par avance les résultats du scrutin. ‘’C’est horrible, s’était exclamé HillaryClinton, ‘’il dénigre notre démocratie’’. On se souvient des manœuvres multipliées – y compris avec la complicité d’une puissance extérieure – pour disqualifier la candidate démocrate de l’époque, pourtant forte d’une avance de trois millions de voix au niveau fédéral. Car la ‘’question fédérale’’ constitue un autre facteur d’injustice mais, il est vrai, qu’aucun des deux camps ne prône le suffrage universel direct. Très attaché à la tradition, le corps électoral a longtemps vécu sous un régime de type Louis Philippe. Le voilà plongeant dans une situation à la malienne ou à la guinéenne… avec un président à vie, qui change, à sa guise, les institutions du Pays et discrimine toute opposition. Fort heureusement, les armées US se tiennent encore à l’écart du pouvoir politique. Mais les milices citoyennes sont en embuscade, prêtes à ‘’faire le boulot’’.

Du déconfinement à la déconfiture

 

L’Ours a de gros doutes sur l’Exécutif

En 2006, la France a reçu les félicitations de l’OMS comme étant ‘’le pays le mieux armé du monde face aux pandémies. A l’époque, l’EPRUS (Etablissement de Préparation et de Réponse aux Urgences Sanitaires), une agence du ministère de la Santé, récemment créé sur le modèle américain, stockait plus d’un milliard de masques chirurgicaux et près de 3000 millions du modèle FFP2. Un méga-arsenal d’antibiotiques et de rétroviraux avait été constitué, dans le souci, déjà, de sortir d’une dépendance exclusive des fournisseurs asiatiques. La lutte contre les pandémies et celle contre le bioterrorisme étaient considérées comme des sœurs jumelles. Puis, en 2009, la grippe H1N1a a contaminé tout le système. Récit d’une catastrophe due à la bêtise. En effet, En avril 2009, l’OMS lance une alerte internationale concernant un virus mortel de la grippe A, baptisé H1N1 arrivé du Mexique. Roselyne Bachelot, la ministre de la santé se démène comme une diablesse pour mobiliser les moyens de l’urgence, mais l’épidémie parvenant au stade 4, sur une échelle de sept niveaux, François Fillon passe le relais au ministère de l’Intérieur (dans l’idée que la maladie devenait surtout une menace pour l’ordre public). Le stock de réserve se monte alors à 2,3 milliards de masques, destinés à une distribution gratuite à la population.  Mais la création concomitante des agences de santé régionales et l’adoption de nouvelles règles comptables dans la gestion des hôpitaux créent de sérieux flottements, au mauvais moment. Voilà le fonctionnement du système hospitalier sommé de répondre au modèle de fonctionnement de l’Entreprise ! Accusée d’en avoir trop fait et pour trop cher, dans ses efforts pour endiguer la pandémie (laquelle reste marginale et contourne grosso-modo la France). Face à un stock de vaccins aussi surdimensionné qu’inutile (94 millions de doses dont 6 millions seulement seront utilisées), la ministre de la Santé est devenue la cible des médias et du monde politique, majorité et opposition. Un jugement accablant à son endroit est émis par la Cour des comptes. Il a abouti à assimiler le principe de précaution en matière anti-pandémique à une vaste gabegie de trouillards. La politique sanitaire pour laquelle l’ONU tressait des lauriers à la France connaît dès lors une inexorable déconfiture. Elle passe totalement à la trappe. Cette première démission entérine une prise de pouvoir du Secrétariat Général de la Défense Nationale (SGDN) sur la politique sanitaire française en temps de crise. Toujours l’ordre sécuritaire en premier…

– On connaît la suite : le court-termisme adulé par les comptables de Bercy et l’obsession des préfets pour l’ordre public, les médecins ruant dans les brancards mais sans effet, le gouvernement régnant sur un ‘’ailleurs’’ étranger aux Français. Ce joli monde a hardiment poursuivi sa politique de ne rien faire, alors que le Covid arrivait en France dès la fin décembre, on le sait maintenant. Critiquons plutôt les Chinois (ça ne mange pas de riz). La maladie ‘’non-transmissible entre humains’’, les masques ‘’inutiles pour le commun des mortels’’, la situation, bien sûr, ‘’sous contrôle’’, patati et patata ! L’électorat convoqué en pleine flambée épidémique; l’agence France-Santé incapable de trouver masques et respirateurs; les préfets confisquant les commandes faites par les collectivités voire les fournitures en transit vers d’autres Etats et, last but not least, les plus jeunes enfants appelés, le 11 mai, à ‘’tester le déconfinement’. Les Français l’ont interprété comme un substitut à la garde d’enfants visant à libérer les parents pour les remettre au travail. Ces habiles dirigeants sont-ils suffisamment compétents pour mener à bien le très délicat déconfinement du Pays ? Le Gouvernement a, en tout cas, une drôle de façon de se défausser de ses responsabilités sur le dos des maires (à eux de gérer le déconfinement), sur celui des employeurs (c’est pour rouvrir les entreprises que l’on déconfine par le bas), sur le râble des transporteurs (à eux d’assurer partout les mesures de protection), et sur la blouse des soignants (c’est eux qui pensaient priver de masques les citoyens lambda et la seconde vague éventuelle sera pour leur pomme). Cela donne l’impression d’une équipe dirigeante et d’une haute administration fiévreuses et un peu dépassées, qu’obsède principalement la perspective de procès en série et le désordre dans la rue, le jour d’après. Un tel spectacle mine tristement la confiance citoyenne plutôt que de renforcer une cohésion nationale, à vrai dire très peu française. Il est plus que probable que l’Exécutif français n’avait pas évalué les incidences économiques du confinement instauré dans la précipitation. Le Conseil scientifique désavoue les choix qu’il opère. Qu’importe ! Même les sages du Sénat en viennent à rejeter le plan sanitaire et votent leur immunité juridictionnelle en la matière. Pourtant, la France est le pays d’Europe qui affiche la plus forte contraction du PIB, sans avoir mieux résisté que d’autres au virus. Heureusement, tout un chacun se contente, faute de mieux, de devenir, pour une part de ses revenus, salarié de l’Etat. Plus forte la récession, plus vindicative l’humeur publique. Il est peut-être temps de s’installer en Allemagne avant que la rage ne flambe du ord au Midi. Signé l’Ours.