* 12 mai – Le monde de 2040 : help !

La prospective sert de boussole au travail géopolitique. Quand il n‘est pas suffisamment rigoureux, c’est aussi un exercice marqué parle subjectivisme, voire par l’approximation. Ces dérives ne concernent pas le rapport de la CIA sur l’état du monde et les prévisions pour les deux prochaines décennies que la centrale de Langley élabore tous les quatre ans, à l’intention du (nouveau) président élu. Pour l’essentiel, il connaît une diffusion publique. En effet, il n’a pas d’autre objectif que d’apporter une vision américaine rigoureuse et solidement documentée des évolutions qui dicteront les intérêts de la première puissance mondiale. Celle-ci s’affirmant globale, l’étude embrasse de multiples facteurs qui concernent aussi l’Europe et le vaste monde. A l’image des travaux de Jérôme Fourquet sur ‘’l’Archipel français’’, la puissance du ‘’big data’’ apporte une forme de caution scientifique aux anticipations de l’Agence.


L’édition française aux Éditions des Équateurs pose comme constat de départ la pandémie de Covid-19 cause de la plus forte perturbation mondiale observée depuis la Seconde Guerre mondiale. C’est assurément la plus déstabilisatrice que les Etats aient dû subir en temps de (très relative) paix. Paradoxalement, alors que l’universalité des évènements vécus (pandémie, défi climatique et écologique, révolution numérique, société de la surveillance, conflit être croyances, intelligence artificielle omniprésente, populisme porté par les réseaux sociaux, ingénierie du vivant) uniformise la vie et les épreuves du genre humain, les mêmes évolutions amplifient les cassures et la fragmentation anarchique de la géopolitique mondiale. Les régions tributaires de l’agriculture pluviale seront particulièrement vulnérables : l’Afrique subsaharienne, l’Amérique centrale, certaines zones de l’Argentine et du Brésil, certaines parties de la région andine, l’Asie du Sud et l’Australie. Par contraste, certaines, situées à des latitudes plus élevées, comme le Canada, l’Europe du Nord et la Russie, pourraient bénéficier du réchauffement climatique grâce à l’allongement des saisons de croissance et à l’investissement en intelligence artificielle. Ces déséquilibres physiques se conjugueront avec une démographie humaine décalée entre riches et pauvres. En conséquence, ils porteront à leur paroxysme les tensions préexistant dans nos sociétés et créeront une sorte de continuum conflictuel entre crise-guerre et épisodes de paix. les répits seront néanmoins perturbés par l’invasion de la désinformation sur les réseaux mondiaux toxiques.


Le ‘’monde d’après’’ (une expression naïve mais répandue) sera composé, en premier lieu, de communautés d’individus connectés et vieillissants, retranchés dans la défense ou dans la promotion impulsive de leurs identités. Les Etats seront à la merci d’intérêts privés multinationaux plus puissants qu’eux. Les vagues migratoires affluant des régions sans protection sociale ni avenir, ou issues des populations déplacées par les catastrophes naturelles, porteront ces crispations xénophobes ou racistes à un niveau d’intolérance compromettant le fonctionnement démocratique. Les inégalités de richesse progresseront, tant entre le Nord et le Sud qu’à l’intérieur de sociétés hyper-urbanisées et dont le niveau d’exigence (ou de frustration) s’élèvera sans rapport avec le potentiel des politiques sociales.


La rivalité entre les Etats Unis et la Chine continuera à marquer la confrontation idéologique et militaire entre grands Etats. Le risque de conflit interétatique est susceptible d’augmenter, en raison des progrès technologiques, de l’élargissement du nombre de cibles comme de la plus large variété des acteurs. Il en résultera une dynamique de dissuasion plus difficile et l’affaiblissement croissant des traités et des normes. On cherchera à éviter la guerre totale, mais le risque va augmenter d’erreurs de calcul ou d’une inflexibilité suicidaire de la part d’acteurs poussés dans leurs retranchements qui pourraient déclencher des fuites en avant involontaires. Les groupes djihadistes mondiaux sauront tirer profit de ce grand désordre. Ils pourraient constituer la plus forte menace transnationale persistante de même qu’un danger pour leurs régions d’origine. Leur accès probable à de nouvelles technologies offensives laisse présager d’attaques à distance de grande envergure. Ils bénéficient humainement d’une idéologie cohérente axée sur un avenir millénariste, de structures organisationnelles solides et de la capacité d’exploiter de vastes territoires non ou mal gouvernés, notamment en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie du Sud.


Par ailleurs, le ralentissement de la croissance et les aléas pesant sur l’emploi entretiendront méfiance et désillusion dans les pays riches socialement ‘’déclassés’’. L’épuisement des finances publiques (lié à l’endettement exponentiel) et celui de gouvernants, perçus comme peu légitimes, à répondre aux attentes citoyennes deviendra d’autant plus destructeur, comme facteur d’instabilité politique et sociale. La quête d’une protection face à un contexte économique et sécuritaire dégradé, l’écho donné aux scandales de corruption, la remise en cause du monopole des élites, la dénonciation des inégalités seront autant de motifs de colère populaire. On peut pronostiquer une division plus visible de la société, une montée des populismes, des vagues violentes de protestation urbaine. Elles mettront à l’épreuve la démocratie comme la résilience des Etats. Certains d’entre eux pourraient même s’effondrer. Les régimes autoritaires seront confrontés à ces mêmes risques.


Voilà un tableau sombre de chez Méphisto. Il oblitère, certes, l’Union Européenne. Le rapport de la CIA détecte – en lumière noire – les menaces et pas les bonheurs à venir. Ces derniers seront une surprise quand ils surviendront ! Ce tableau d’apocalypse ne doit pas être vu comme un échéancier des désastres, mais comme une boussole pour tracer un chemin vers 2040, à l’abri des péripéties du monde.

* 3 mai – Les cent premiers jours rétablissent la confiance

Il fait ce qu’il a dit sérieusement et rapidement. Au terme de cent jours de ‘’réparation de l’Amérique’’ depuis la Maison Blanche, Joe Biden, politicien démocrate sans aspérité, apparaît presque comme un ange par rapport à son toxique prédécesseur. Mais surtout il agit en sage pressé de remettre son pays en selle, avant que son temps ne s’achève. Sa période de grâce aura été un chantier besogneux mené au pas cadencé. Les changements tous-azimuts font ressurgir une Amérique bien plus rassurante et partenariale (pour l’Europe) mais aussi ferme et impériale vis-à-vis de ses adversaires systémiques. On en oublierait presque la persistance des maux intérieurs qui ont eu raison du ‘’rêve américain’’ : inégalités extrêmes, failles des systèmes social et éducatif, violence armée, racisme et suprématisme, mode de vie gaspilleur, etc. Comme Roosevelt avant lui, Biden ambitionne de s’y attaquer. Mais il faudra bien sûr plus qu’un mandat présidentiel pour consolider la société américaine de l’intérieur… si toutefois la tâche s’avère possible.

Le cap est tracé, en tout cas. Par son comportement, son souci – en bon Papy – de la société, sa volonté de rallier à lui les gouverneurs des états et leurs particularismes, mais surtout par la conception de ses programmes, il s’efforce de projeter l’image d’un gouvernement fédéral qui protège et qui soigne. Préparé depuis son purgatoire dans l’opposition, sa campagne magistrale de vaccination contre le COVID donne à l’Exécutif washingtonien une image autrement plus avenante et efficace que les habituels préjugés ruminés dans l’arrière-pays. Biden compte rebondir à partir de là pour combler les déficits accumulés en matière de santé, d’éducation, d’infrastructures, de revenu des foyers avec enfants et même pour s’atteler à la question – symbole de souveraineté locale s’il en est – de la libre circulation des armes, laquelle, induit, elle aussi, un coût absurde pour la société.

Du côté des recettes (fiscales), il annonce cibler la minorité des infiniment riches, qui n’a cessé de creuser son écart de patrimoine abyssal avec les classes moyennes. Avec une cagnotte (empruntée) de plus de 2000 milliards de $, il s’emploie à doper l’économie en s’appuyant sur la consommation des classes moyennes. La pandémie dictant un cours d’urgence, les Républicains se sont, de leur côté, départis du favoritisme fiscal pro-riches et de la non-implication de l’administration dans l’économie, qui constituaient leur doxa sous Trump. Une sorte de retour à la loi de la jungle et en même temps à celle du casino constitue le seul horizon politique qu’ils promeuvent pour revenir aux affaires. Tant que le balancier de la politique glisse à gauche, l’administration Biden continuera à engranger des résultats. Mais il ne faut pas la sanctifier : les temps des contradictions va revenir, les erreurs et les inerties gripperont puis bloqueront peut-être les mécanismes de la gouvernance. Il n’empêche que ces succès obtenus à recréer de la confiance, du respect et de l’optimisme dans la population resteront des atouts forts pour affronter la suite. A bon entendeur européen, salut !

* 27 avril – La Sécurité par la Justice, pas la police

Entre 2018 et 2020, les autorités d’une trentaine de pays européens ont perdu la trace 18.000 enfants et adolescents migrants non accompagnés. La France n’est pas la dernière à faire fonctionner la machine à créer des clandestins, en partie parce que l’Intérieur a une forte propension à faire sortir des statistique les étrangers dont la présence est irrégulière. Par conséquent, on leur refuse une seconde chance dans la vie, s’agissant des très jeunes adultes. C’est également par insistance à utiliser des méthodes non-scientifiques pour évaluer leur âge (être réputé avoir atteint l’âge de la majorité devient alors synonyme d’exclusion du système social et potentiellement, d’expulsion). Accessoirement, les services d’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) sont difficilement mobilisables et pas toujours attentionnés à l’égard de ces jeunes ‘’sans papiers’’.

Depuis une dizaine d’année, l’obsession sécuritaire – dans le sens policier du terme ‘’sécurité’’ – fait des dégâts dans la conscience morale des électeurs, puisque c’est bien sous l’angle de l’arithmétique partisane que les gouvernants s’adressent aux citoyens. Très symptomatique de ce biais légèrement populiste est la position de non-rapatriement adoptée à l’encontre des jihadistes français, de leurs conjoints et enfants, qui croupissent dans des camps à la garde des Kurdes syriens ou de gardes-chiourmes irakiens. Apparemment, les juger en France serait violemment impopulaire, bien que ce soit la seule option digne d’un Etat de droit. L’Electeur veut oublier ce passé douloureux et ne plus en entendre parler : pas de place pour eux parmi nous ! C’est la présentation psy des choses qu’on nous offre, mais il est loin d’être établi qu’une majorité de Français soutienne une position qui ne résout rien et ouvre le risque de terribles vengeance dans l’avenir. Officiellement, les cas des mères et de leurs enfants sont examinés ‘’au cas par cas’’, mais la population française des camps ne diminue pas depuis quatre ans que le problème se pose.

Cette insensibilité égoïste cause l’accaparement des Kurdes, qui auraient plus urgent à faire face à la menace turque, à Daech et à Bachar que la sous-traitance du travail carcéral pour les beaux yeux de l’Etat Français (qui n’a pas été un bon allié face à Erdogan). Quant aux prisonniers détenus en Irak, ils risquent la peine de mort. On pourrait s’interroger sur l’ambiguïté française à cet égard, puisque ‘’les voir disparaître’’ est clairement le seul but logique. Très rares sont les jihadistes français mais aussi les loups solitaires étrangers à finir aux assises, ce qui serait pourtant la meilleure façon d’éclairer et de prémunir le public français. Quand ils sont appréhendés, ils ne reçoivent pas la mitraille dans les jambes : ils sont ‘’neutralisé’’ et l’appareil sécuritaire fait ainsi l’économie d’un procès. L’Electeur voudrait qu’il en soit ainsi. Face au terrorisme, point d’intelligence, seulement de la dureté (et tant pis pour les institutions, l’Electeur n’en aura cure) .

Le contre-terrorisme servirait-il en même temps l’ordre public et certaines visées électorales, à partir d’une perception caricaturale de la volonté des Français ? Sans aucunement soupçonner un complot, le rappel s’impose que même héroïque (et c’est souvent le cas) l’élimination de la menace ‘’terroriste’’ procède autant d’une culture politique et philosophique que d’un sens de la mission d’intérêt général. Il n’y a pas d’objectif simple et unique, la crise sécuritaire et l’angoisse des gens ouvrant d’innombrables opportunités pour remodeler la scène politique et institutionnelle. Dans le mauvais sens. Combien de lois ont été adoptées au cours de la décennie passée pour lutter contre le monstre, à chaque fois qu’il nous frappait ? Si on les alignait sur un tableur pour les comparer, ne verrait-on pas de nombreux bégaiements, des clauses purement idéologiques, des moments propices pour capter l’opinion, des mesures inapplicables, de la bouillie législative dont le sens n’est pas clair et les interprétations pourraient s’avèrer dangereuses ? Où se trouve l’efficacité : dans le fatras des dispositions règlementaires ou dans la qualité des fonctionnaires ?

Le terrorisme est une méthode immonde, la pire qui soit, dans un conflit asymétrique. Que ce soit la vengeance ou la domination, le terroriste’’ suit un but guerrier et ne s’identifie pas lui-même au terrorisme. Il dira que c’est notre société qui est ‘’terroriste’’. Le mot n’a aucune définition dans le droit international et coontinue à perdre son sens, puisque de Poutine à Erdogan, tous les dictateurs voient en ceux qui les contestent des ‘’terroristes’’. Les résistants français déjà s’étaient gagné ce qualificatif aux yeux des Nazis. On peut se demander si certaines armées régulières suréquipées et opérant dans la haine des civils qui leurs résistent ne mériteraient pas le vocable infamant. Voyez la Birmanie, la Biélorussie, etc.

Le sens donné à ce mot devrait être de caractériser des crimes de masse, commis de façon aveugle, inopinée et indiscriminée contre des catégories entières d’êtres humains (une parenté évidente avec les crimes de guerre et les génocides) dans le but de provoquer l’effondrement de l’adversaire dans la panique et la confusion ? Vu sous cet angle, on voit mieux que, tout en saluant la police et le Renseignement pour leurs accomplissements, il faut mieux laisser au citoyen le soin de sauvegarder, face à l’ennemi, la culture démocratique et le fonctionnement de la Justice et des institutions. Ce point de vue porterait à ne pas abandonner à des instincts de vengeance ces jeunes, français ou étrangers qui se sont dressés contre nous. Plutôt leur prouver que nous restons fermement debout et que leur haine est impuissante.

* 20 avril – Le déni nous lobotomise

Ecume des jours tirée des médias : la COVID a fait officiellement trois millions de morts et ce n’est qu’un début. Des centaines de millions de survivants (on ne peut pas les compter) en gardent des séquelles. Dans le  »Sud » de la planète, certains pays, surtout en Afrique, n’ont mis en place aucune parade sanitaire. Deux géants, le Brésil et l’Inde, ont perdu tout contrôle sur la circulation du virus. Ces pays produisent, de ce fait, des variants particulièrement virulents qui se recombinent entre eux en rendant inopérantes les stratégies vaccinales laborieusement mises en place dans le Nord. Des enfants de moins d’un an et une proportion affolante de jeunes sont atteints par la maladie, en Inde. Les frontières se ferment comme des sas étanches. En Europe, la troisième vague tombe sur des populations mentalement épuisées : la peur de la perte d’emploi, le sentiment d’enfermement, la solitude et la séparation des familles, les soupçons à l’égard du sérum AstraZeneca, l’angoisse des lendemains qui feront mal… STOP ! N’en jetez plus, on connaît tout ça ! Vraiment ?

Et bien, pas tout le monde, car le fait est là, ahurissant : le complotisme sanitaire se porte bien, envers et contre tout. Si vous tendez bien l’oreille (surtout sur les réseaux sociaux) vous entendrez, médusé, que  »la COVID n’existe pas », voire même que la maladie a été sournoisement  »inventée » pour donner à je ne sais qui le contrôle de nos âmes et de nos biais politiques… ou tout bêtement pour nous détruire (ce qu’il fait très bien, mais naturellement). Il n’a pas fallu attendre le virus pour qu’une minorité grandissante  »psychote », prisonnière de son incapacité à suivre et surtout à comprendre la marche du monde, au sens le plus large du terme. Ces esprits égarés aux marges de la civilisation humaine sont, à la base, des personnes respectables, bien qu’incomplètement structurées. L’angoisse, l’incompréhension et la paresse intellectuelle aidant, ils se muent – souvent inconsciemment – en puissants vecteurs de simplification des causes et de leurs effets. Leur soulagement (relatif) viendra de la valorisation sociale qu’ils tireront de leur expression dissidente de la science et de la géopolitique, des disciplines forcément biaisées au profit  »d’ennemis des gens ». Mais leur succès doit d’abord à la simplicité extrême des thèses complotistes, par rapport aux réalités, trop complexes. La vérité, le réel ne fournissent aucun confort intellectuel : il y a beaucoup à gagner à les nier et cette dérive n’est donc pas désintéressée.

Le problème est que pour atteindre ce relatif confort, ils vont devoir injurier les victimes et leurs proches et troubler le deuil de familles éprouvées. Ils leur expliqueront que leurs parents sont morts  »de leur faute », d’une maladie bénigne ou inexistante, et qu’ils sont en quelque sorte  »coupables » de confirmer le détestable état des lieux officiel. Interdire le chagrin est une forme d’oppression sans nom. La pente de la déshumanisation par le déni et par la peur conduira ensuite à catégoriser ceux dont la mort  »ne compte pas » : personnes âgée, étrangers de passage ou exilés, patients affectés de handicaps ou de morbidités, pauvres, prisonniers,  »races » telles ou telles, humanistes toxiques, etc. On voit bien vers quel enfer le basculement mental des complotistes pourrait nous mener.

Kant disait :  »l’intelligence humaine se mesure à la quantité d’incertitude qu’un esprit saura confronter ». A méditer…

* 9 avril – Brexit désespérant

Souvenons-nous comme Michel Barnier mettait en garde contre les conséquences du Brexit sur la paix civile fragile de l’Irlande du Nord. Rétablir une frontière douanière signifiait, selon le positionnement de celle-ci, que l’Irlande insulaire se retrouverait coupée en deux ou détachée de l’Angleterre et, dans les deux cas, que la violence y cheminerait à nouveau. Facile prédiction que Westminster ne voulait pas entendre, tout à son obsession d’une Grande Bretagne cinglant vers le grand large. On y est : non pas vraiment au grand large, mais à la déconstruction d’une paix laborieusement rétablie en 1998, par l’accord dit du Vendredi Saint. La sanction de la myope indifférence de Boris Johnson a été préfigurée par un spectacle d’étales alimentaires vides, à Belfast, les distributeurs s’étant perdus dans les arcanes des nouveaux circuits douaniers permettant l’importation depuis l’Angleterre.

Ensuite, les formations politiques locales ont mis en ébullition les populations pauvres, regroupées de part et d’autre des ‘’murs de la paix’’, des grilles que l’on ferme chaque soir à 18h00 pour séparer hermétiquement les communautés protestante et catholique. La première est d’autant plus nerveuse que sa majorité au gouvernement de Belfast ne tient qu’à une voix d’avance. Les premières briques, lancées par des jeunes contre la police, sont venues de là, à l’incitation des groupes unionistes (protestants) paramilitaires. Ces loyalistes, partenaires par essence du gouvernement de Westminster, sont en effet profondément divisés. La fracture passe entre ceux qui en veulent à Johnson de les avoir trahis et sacrifiés – après qu’ils l’ont aidé à faire voter le Brexit –  ils ressentent, de ce fait, moins d’hostilité envers la République d’Eire au Sud – et, à l’autre bout de l’échiquier politique, ceux qui s’acharnent à relancer l’insurrection, pour éviter un désaveu par les urnes. De Londonderry à Belfast, ceux-là ont mis le feu, chaque nuit, depuis une dizaine de jours et transformé en fortifications les murs de la paix. Les jeunes catholiques ont répliqué par les mêmes procédés. Du seul côté de la police, on compte déjà une cinquantaine de blessés.

Le Premier ministre britannique condamne bien sûr ces émeutes, qui sont pourtant le pur et prévisible résultat de sa politique inconséquente, la rançon d’un mépris ‘’colonial’’ à l’égard de tous les Irlandais. Le gouvernement de Belfast, composé d’Unionistes et de Républicains, est totalement dépassé. Après d’âpres négociations, Londres et Bruxelles étaient parvenus à une solution ad hoc, le ‘’protocole nord-irlandais’’, écartant tout retour à une frontière physique sur l’île. Ceci passait par une localisation des contrôles dans les ports nord-irlandais. ‘’L’accès sans entrave’’ promis par Boris Johnson a été un leurre. On sait maintenant que le Brexit aura bien les conséquences destructrices que l’on redoutait. Souhaitons à l’île d’Irlande de retrouver un jour le cheminement pacifique que Londres a stupidement compromis. Ce n‘est pas pour demain. Sans mentionner les états d’âme compréhensibles de l’Ecosse.

* 29 mars – Batifoler, le cœur léger

. Pendant que 400 Français meurent chaque jour sous intubation, un enjeu plus stimulant accapare certains esprits : la liberté de circuler à sa guise et de profiter des beaux paysages, des arts et des distractions, de la villégiature auprès de populations étrangères accueillantes. Dans le droit fil du déconfinement des Israéliens et de l’insistance du gouvernement grec, l’Europe consacre aujourd’hui ses délibérations au « certificat vert », très loin des sentiments d’angoisse des soignants face à cette troisième vague, renforcée par les variants. Elle se montre peu attentive à la gravité de l’heure : avril sera un chemin de souffrance comme le vieux continent n’en a pas connu depuis l’arrivée de la pandémie.


Mais l’Européen veut saisir ‘’l’après’’, la perspective d’une jouissance revenue, les restaurants rouverts pour certains. Cela n’est pas illégitime mais imprudent. Il évacue le présent, qui le sature et le rend dépressif. Le nombre devient inquiétant des citoyens qui fuient l’information sanitaire, s’enterrent la tête dans le sable et en viennent parfois à négliger les précautions de base. Les mêmes estiment à tort que le vaccin permettra de tomber les masques et de circuler à leur guise, ce, même au milieu de populations non-immunisées. Pensent-ils à la situation des pays du Sud abandonnées à la pandémie ? Non. La question demeure : qui est vacciné et va être autorisé à profiter de belles vacances d’été, insouciantes, ici, là ou n’importe où ? L’égoïsme fait partie de l’Humain.

La Commission européenne va diffuser des ‘’certificats verts’’ pour ouvrir l’accès à ce privilège d’insouciance, au sein de l’Union. Ce sésame, qui donnera sans doute lieu à une avalanche de faux, de falsifications et de complaisances,  »attestera » que son porteur est immunisé… mais nullement qu’il n’est pas contagieux. Cette approche non-sanitaire de la question va donner lieu à des discussions serrées entre les Vingt-Sept. Ainsi, le ‘‘mieux vacciné’’ des Etats d’Europe s’emploie à dissuader les sujets de sa Majesté de voyager, même immunisés, hors du Royaume. Son souci explicite est que ceux-ci pourraient contracter l’un des variants – recensés ou à naître – qui rend les vaccins inopérants.

L’industrie du tourisme n’en a évidemment cure et préfère exposer à quelques risques les ‘’coureurs de jouissance’’. Car le problème ne se limite pas à l’indécence, dans la forme, à l’égard des mourants, des familles éprouvées, des personnes à la peine pour recevoir le vaccin et des populations vulnérables des pays de destination. Un tel desserrement sélectif des contraintes enfreindrait les principes d’égalité citoyenne devant la Loi. Il conduirait à contourner l’autorité médicale comme l’avis des élus locaux, pour la bonne raison qu’il ne contemplerait que le marché et la nécessité de combler les pertes de l’industrie. A ce propos, est-on bien sûr qu’en Europe, l’on vaccine les centaines de milliers de sans papiers déboutés de l’asile ou abandonnés au marché noir, dans tous les cas sortis des radars de la protection sociale ? Doit on continuer à faire circuler en boucle, au sein de l’espace Schengen, ceux qui relèvent du sinistre et irrationnel dispositif dit de Dublin ? ‘’Circuler’’, une notion bien policière, mais pas un conseil prophylactique. Circulez, il n’y a rien à voir !

* 20 mars – Grand satyre

Il aurait pu choisir le 8 mars, journée mondiale des droits de la Femme, pour ce faire. C’eut été encore plus explicite ! Recep Tayyip Erdogan vient de retirer avec fracas son pays de la Convention d’Istanbul contre la violence faite aux femmes. Un décret présidentiel du 19 mars renie cet instrument, adopté en 2011 sur le territoire de la Turquie. Il requière des gouvernements l’adoption d’une législation sanctionnant les violences domestiques, y compris le viol conjugal et les mutilations génitales infligées aux femmes. Un droit de torture par le genre masculin s’en trouve rétabli, soit un bond saisissant dans l’obscurantisme barbare !


Les conservateurs accusaient cet instrument juridique de ‘’nuire à l’unité familiale’’ (curieuse conception), d’encourager le divorce et d’imposer une tolérance de la communauté LGBT. A leurs yeux, c’étaient autant de dérives sataniques. Depuis un an, ce lobby ténébreux engageait Erdogan à trancher le cou au Traité. C’est désormais fait et quelque quarante millions de femmes turques voient leur vie plonger soudainement dans l’insécurité.

Les femmes sont descendues dans les rues d’Istanbul et d’autres villes, pour conjurer le président turc de ne pas commettre cette trahison. Elles en appellent même à la croyance qui pourrait – qui sait ? – ‘’ressusciter leurs droits’’. Apparemment, les électrices ne comptent pas aux yeux du Dictateur. Le Parlement, non plus, qui avait pris la décision de ratifier cette convention et ne devrait pas se voir priver du droit constitutionnel de délibérer sur un retrait. ‘’La Constitution et la réglementation intérieure de la Turquie seront la garantie des droits des femmes », a assuré fièrement Zehra Zumrut Selcuk, ministre de la Famille, du Travail et des Services sociaux’’. En effet : on sait à quel point le Sultan se montre soucieux du droit, interne comme externe. La résistance va s’organiser, d’autant plus que le noyau réactionnaire sur lequel s’appuie Erdogan (depuis que sa famille a été prise en flagrant délit de corruption et qu’il a changé d’alliances pour museler la Justice) est nettement plus âgé que les forces vives du Pays auxquelles il s’en prend.

* 12 mars – Flash-back sur Brasilia

.En Europe, on pense pouvoir comprendre le Brésil, cet enfant du soleil sud-américain et des aventuriers portugais. Avant sa chute ignominieuse et largement téléguidée (à la fois), sur une triste et banale affaire de corruption – la société pétrolière Petrobrazil et ses affiliés du BTP ayant largement ‘’servi’’ la classe politique – Luiz Inacio Lula da Silva y était particulièrement populaire, à la fois pour ses origines prolétaires authentiques et pour ses programmes sociaux, qui changeaient la face et la vie du Brésil pauvre, ultra-majoritaire. Mais le leader historique de la gauche brésilienne a été condamné pour corruption à plusieurs reprises et à des peines jusqu’à 12 années de détention, sous l’étendard de la campagne Lava Jato. Il a dû passer cinq cent quatre-vingts jours en prison, entre avril 2018 et novembre 2019. La droite exécutive et parlementaire a poussé son avantage en forçant, en 2016, la destitution de sa dauphine et successeur, Dilma Rousseff, sur un chef d’accusation ténébreux de mauvaise tenue de statistiques. Elle règne depuis sans partage sur les institutions et les destinées du pays, c’est-à-dire en déni des besoins des pauvres, de leur sécurité, de la santé publique et de l’écosystème. Un désastre que traduisent toutes les statistiques, en particulier celles du Covid (près de 300.00 morts). Le visage derrière ces maux est celui du ‘’meilleur’’ disciple de D. Trump, le très cynique Jair Bolsonaro. Or, tout peut changer dans les 18 mois …


Le 8 mars, un juge du Tribunal Suprême Fédéral a, en effet, annulé quatre condamnations de l’ex-président de gauche, portant sur de présumés pots-de-vin immobiliers. Les irrégularités qui avaient altéré ces jugements conduisent à la levée de toutes les condamnations, le tribunal de Curitiba (sud), n’ayant pas été compétent, à l’époque où il a jugé ces affaires. En même temps que la liberté, Lula recouvre donc ses droits politiques, sans être totalement blanchi sur le fond. La décision prise par le juge Fachin pourrait encore être soumise à réexamen si le procureur général de la République, Augusto Aras (nommé par Jair Bolsonaro) l’exigeait. Lula pourra-t-il prendre part à l’élection présidentielle de l’automne 2022 ? La gauche mise sur lui et rêve de sa victoire contre Bolsonaro. A 75 ans, l’ancien métallo, syndicaliste puis président (2003-2011), est prêt à rebondir en politique. Selon les sondages, 50 % des Brésiliens seraient prêts à voter pour Lula en 2022, contre 38 % pour l’incombant.


Certains commentateurs locaux estiment que la remise en scelle de Lula ne procède pas de motifs purement juridiques, mais d’un mouvement de fond politique et de l’opinion. En termes plus clairs, le catalyseur en serait l’épreuve de force que traverse aujourd’hui le Pouvoir judiciaire face à l’Exécutif. Le Tribunal suprême a initié plusieurs poursuites contre des proches du président Bolsonaro. Ce dernier contrattaque durement et s’efforce de museler la Justice. En mai 2020, il aurait même décidé de faire investir le Tribunal suprême par la troupe, pour destituer les juges. Il s’est ravisé au bord du gouffre. Il ne s’est pas moins dévoilé comme un ennemi des institutions démocratiques. La Justice brésilienne n’est peut-être pas uniquement préoccupée de droit. Mais si c’est pour protéger la démocratie (je ne finis pas ma phrase)…

* 10 mars – Résilience africaine

Premier scrutin en principe immune du syndrome de guerre civile depuis 2010, des élections législatives se sont tenues le 6 mars en Côte d’Ivoire, selon la règle majoritaire à tour unique. Initialement prévues en octobre 2020 mais reportées de quelques mois du fait de la pandémie de covid, elles vont renouveler les 255 sièges de l’Assemblée nationale. Pour la première fois depuis les troubles civils d’il y a dix ans, les principaux partis politiques du Pays étaient en lice, à l’exception de Générations et peuples solidaires (GPS) de Guillaume Soro ainsi que d’une dizaine de partis mineurs. Mais, le Front populaire ivoirien (FPI) de l’ancien président Laurent Gbagbo avait signé son retour, après dix années d’absence. 800 candidats se sont présentés par ailleurs sans étiquette, en tant qu’indépendants. La campagne s’est plutôt bien déroulée, sur fond d’appels à la réconciliation et d’un espoir de retour à un climat politique, sinon apaisé, moins conflictuel.

Depuis le référendum constitutionnel de 2016 instaurant une Troisième République et la mise en place du bicamérisme de précédentes législatives avaient été convoquées, en décembre de la même année, dans un climat de tension extrême (87 morts et 500 blessés). Boycottées par les principaux partis d’opposition, elles avaient été emportées par le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) du président Alassane Ouattara, avec une majorité absolue de 167 sièges sur 255. Candidat à un troisième mandat, après la mort subite de son dauphin, Amadou Gon Coulibaly, Ouattara, malgré son image traditionnelle d’ ‘’Homme du Nord’’, peu crédité électoralement dans le sud du Pays, a gagné la présidentielle d’octobre 2020 face, encore, au boycott de son opposition. Cette fois-ci, le RHDP présidentiel, tout en cherchant à conserver sa prédominance parlementaire, cherche voudrait susciter un dépassement des haines et une cicatrisation des plaies du passé. Cela consoliderait sa légitimité. Est-ce réussi ?

En Afrique, les adversaires électoraux revendiquent presque toujours la victoire, sans attendre la publication des résultats (parfois eux-mêmes sujets à caution). Le scénario s’est donc produit en Côte d’Ivoire. Finalement, selon la Commission électorale indépendante, le RHDP au pouvoir aurait confirmé sa majorité législative au terme d’un décompte publié (un point positif), tout en perdant la majorité des deux-tiers et donc son contrôle absolu des institutions. Son score s’établirait à 137 sièges sur 254, contre 91 aux partis d’opposition et seulement une petite vingtaine pour les indépendants. Le parti de Gbagbo et ses divers satellites obtiennent 81 sièges. Globalement les résultats sont crédibles et l’absence de violence leur confère de la légitimité. On peut donc parler d’un processus institutionnel et civil en cours de stabilisation. Il faut s’en féliciter. Mais, alors que le Sénégal s’enflamme et que les voisins de la Côte d’Ivoire sont devenus des cibles pour la nébuleuse jihadiste – qui vise un débouché sur l’Atlantique – Abidjan n’a plus beaucoup de temps devant elle pour rétablir un minimum de cohésion et de résilience politique face au péril porteur de la bannière noire.

* 08 mars – Le pape et le sabre

Courageux, voire téméraire, le Pape François a couru les risques élevés d’un déplacement en Irak. Il l’a fait, envers et contre tout, au nom d’un ‘’devoir de présence’’. La pandémie galopante, les attaques qui se sont succédé ces dernières semaines, les multiples menaces contre les communautés chrétiennes, rien de tout cela ne l’a fait changer d’avis. Il était déterminé à témoigner en personne de son soutien aux chrétiens et à tous les Irakiens victimes de la violence, du terrorisme et du fanatisme.

Depuis 1990, et l’invasion du Koweït par les armées de Saddam Hussein, jusqu’à la prise de Mossoul en juin 2014, l’Irak a constitué l’épicentre d’un séisme humain, où se mêlent guerre civile, islamisme et terrorisme. Le pays a subi 1400 attentats l’an passé. Les répercussions de toute cette violence ont enflammé le Moyen-Orient et ébranlé le monde.
En fait, François ne cache pas être venu, d’abord, pour réclamer la protection des communautés chrétiennes, chaldéennes, assyriennes ou syriaques, martyrisées, comme le sont aussi les Yézidites, sous le joug abominable de Daech. Leur nombre a périclité, passant, en vingt ans, de 1,5 million de membres à moins de 400 000, au gré des massacres et des exodes. Ce noble but du Souverain Pontife relève, de toute évidence, de son sacerdoce. Il a associé aussi à sa sollicitude la composante chiite majoritaire du Pays, essentiellement celles des institutions de pouvoir, qui sont plutôt oppressives. Il est probable que les sunnites, écartés de la vie publique depuis la chute de Saddam, et, surtout, la jeunesse irakienne, qui depuis deux ans s’insurge contre l’inanité des vieux clans théologiques dictatoriaux, se sont sentis ignorés voire écartés de sa bienveillance. Le Vatican est un Etat et, en tant que tel, il n’est pas prémuni contre les syndromes du réalisme politique et de la courtoisie protocolaire.


‘’Que se taisent les armes !’’, a lancé le pape François, dans un appel poignant à la paix, en présence du grand ayatollah d’Ali Sistani, l’autorité religieuse suprême pour de nombreux chiites d’Irak et du monde. ‘’Assez de violences, d’extrémismes, d’intolérances’’, a-il-ajouté. ‘’Assez aussi, de ‘’corruption’’. Ce sont des mots qui rappellent ceux de E. Macron au Liban… dont on a vu le peu d’effet. François a sans doute des ressources d’empathie supérieures à beaucoup d’autres hommes d’Etat et il a aussi le mérite de s’adresser à la branche minoritaire de l’Islam, celle que les vendeurs d’armes occidentaux rayeraient bien de la carte avec leurs bombes, pour quelques €uros de profit. Mais, même avec les yeux de la foi, les nobles formules ne génèrent pas de miracle, dans ce Moyen-Orient plongé dans des psychoses barbares. C’est peut-être nous, Européens et Américains, qui devrions nous inspirer un peu des propos de François.

* 03 mars – Les Ouïgours en proie à l’ordre colonial

Depuis 2017, une campagne de long terme est conduite par les autorités chinoises contre la minorité ouïgoure du Xinjiang (Turkestan chinois). Les rafles se multiplient pour les regrouper dans des camps d’internement. A partir de documents administratifs chinois, une étude du chercheur allemand, Adrian Zenz, examine les déplacements forcés imposés aux jeunes ruraux turcophones. Il met en lumière un plan colossal de construction de camps d’internement, servant, entre autres, à l’utilisation massive de cette main d’œuvre captive pour la cueillette du coton. Le Xinjiang en fournit 20% de la production mondiale. Plusieurs formes de contraintes, proches de l’esclavage, sont recensées :
-Considérés aptes à rejoindre la ‘’vie normale’,’ les éléments ‘’déradicalisés’’, (‘’diplômés’’, en terminologie officielle) ne sont pas libérés mais affectés sous régime disciplinaire, dans les usines voisines ou dans les fermes d’Etat pour être exploités à la récolte du coton.

-Par ailleurs, nombre de jeunes chômeurs (‘’main-d’œuvre surnuméraire’’) du Sud de la Région sont recrutés et formés en vue de leur placement direct dans les usines, au Nord . Une fois ‘’diplômés’’, les jeunes auront été enrégimentés : ils ne reviendront plus dans leur famille. Selon la recette, la ‘’rééducation’’ commence par séparer les enfants de leurs familles pour les acculturer complètement.

-Les éléments ‘’suspects’’, dont on n’a pu rectifier la pensée, sont repérés par la surveillance vidéo et des algorithmes d’interprétation des comportements. Ils restent en détention et risquent la torture.

Pour A. Zenz, ces transferts massifs ne visent pas, au premier chef, à traiter la pauvreté du Sud-Xinjiang, mais d’abord à réduire la densité et la cohésion des Ouïgours dans leur berceau historique, puis à canaliser un néo-prolétariat discipliné dans les entreprises d’Etat. Ces traitements répondent à la définition du travail forcé adoptée par l’Organisation internationale du Travail (OIT). De 1,6 à 1,8 million de jeunes Ouïgours ruraux seraient visés par cette ‘’ingénierie démographique’’.

-Dès 2017, Zenz avait également signalé la campagne de réduction forcée de la natalité ouïgoure – stérilisations et avortements forcés, obligation de port du stérilet – conduisant certains juristes à dénoncer une forme de crime contre l’humanité. Ce régime combiné de travail forcé et de dénatalisation aboutit, en effet, aux yeux du chercheur, à une opération de destruction, en tant que telle, de l’ethnie ouïghoure.


Les déviances de la politique chinoise des minorités évoquent étrangement celles de l’anthropologie coloniale dans les empires du siècle dernier. Mépris socio-racial, exploitation économique forcée de la main d’œuvre dans les entreprises des dominants, assimilation des enfants par déracinement géographique, obsession de répression politique et culturelle des éléments ‘’pensants’’, la Chine au Xinjiang évoque les pires recettes de la France coloniale comme d’autres puissances impériales. Depuis 1949, la Chine, par contraste avec l’Occident, n’a rien appris, car la politique n’y laisse aucun interstice à la conscience éthique. L’introspection est interdite, réprimée et quasi-inexistante. Les Mandchous, qui ont dominé l’Empire, du 17ème au 20ème siècle, ont optiquement disparu, totalement assimilés aux Hans. Aucune trace de leur langue n’a subsisté. Les Tibétains résistent en s’accrochant à leur religion. Leur région n’a pas d’usine où les entasser, mais ils n’en ont pas moins perdu tout contrôle de leur économie et de la vie dans les villes, dominées par les colons. Les Mongols, ethnie écartelée entre Chine et Mongolie, ont renoncé à leur unité. Leur culture survit difficilement. La révolte des Ouïgours a poussé quelques-uns d’entre eux vers le jihad. De quoi inquiéter à Pékin. Mais, en voulant les réduire par la force, Pékin s’aliène le monde turc et s’expose à la colère de l’Umma. Une décolonisation n’est pas concevable sans éveil démocratique.

* 25 février – Piqure de rappel au devoir de solidarité

Après avoir tant décrié l’égoïsme des pays riches face à la pandémie, réjouissons nous : la coopération internationale refait surface dans la lutte contre le Covid-19. Le sommet du G7, le 19 février, a dit vouloir faire de 2021 un  »tournant pour le multilatéralisme » et dépasser le nationalisme vaccinal de ces derniers mois. America’s coming back ! Les Etats Unis vont contribuer, à hauteur de 4,3 milliards de dollars à l’accélérateur ACT, un mécanisme de financement qui fait partie du dispositif Covax, mis en place par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Dans le même mouvement, l’administration Biden réintègre l’OMS. Deux pas importants sont donc franchi, ouvrant un accès solidaire = effectif = pour les populations du Sud à l’immunisation collective. Sur une échelle planétaire, deux milliards de doses y seront affectés cette année. Des premiers lots sont livrés, ce jour-même, au Ghana; demain, à la Côte d’Ivoire, etc


Les membres du G 7 affirment aussi leur engagement sur le programme Covax et sur la distribution équitable du vaccin. Les ‘’surachats’’ de doses vaccinales par les pays capables d’y procéder s’expliquent largement par le pari qui a été fait, très en amont, sur la mise au point des vaccins, leur production, leur commercialisation. Combien de ces tentatives déboucheraient réellement, combien finiraient en impasse, quelle proportion des commandes faites au ‘’Big Pharma’’ pourrait être honorée ? Les commandes ont été opérées à l’aveuglette en intégrant une forte marge de précaution. Les laboratoires s’étant révélés bien plus performants que l’on s’y attendait, le monde industriel se retrouve – pas à présent, mais à terme d’une année ou deux – détenteur d’un milliard de doses en excès de ses besoins. Pour les Nations Unies, Antonio Guterres, s’inquiète que, seuls, dix pays aient pu administrer 75 % des vaccins, tandis que plus de 130 n’avaient reçu aucune dose. Il a raison, mais il ne faudrait pas résumer ce décalage inquiétant au seul facteur financier. La mauvaise qualité des chaines logistiques (souvent incompatibles avec la conservation des produits), le manque d’infrastructures médicales, de personnels et de transports, enfin l’organisation déficiente des services publics – largement inexistants en Afrique – comme, parfois, le désintérêt du politique pour les populations restent autant de pierres d’achoppement. Ceci crée des tensions à l’heure où, sur ce continent, le nombre de contaminations a bondi de 40 % par rapport au mois précédent. Par décence, n’évoquons pas trop l’expansion galopante des zones de guerre au Sahel, en Afrique centrale, depuis peu, en Afrique de l’Ouest et la montée concomitante du flux des déplacés et réfugiés. Cela tiendrait du miracle que, dans de telles conditions, l’Afrique toute entière puisse un jour être vaccinée.

La question de l’extinction de la pandémie rejoint en fait celle du développement humain, de la paix et de la gouvernance. Le Nord comme le Sud doivent s’y atteler solidairement. Ce n’est pas une affaire de  »tout ou rien », de  »maintenant ou jamais », mais une dynamique de petits progrès déterminés et constants, qui peut changer la donne pour l’Humanité (avec un H majuscule) interdépendante et pour la planète.