1.J – Brèves de Juillet – Septembre 2021

* 30 juillet – Dépassement dangereux (sans visibilité). Hier marquait le « jour du dépassement ». Boum, accident ! Nous revoilà vivant à crédit de la planète, qui elle-même a les poches vides et tire une bouille de malade. A partir d’aujourd’hui toute ressource naturelle biologique ou minérale que l’on arrache à Gaïa menace son futur – et le nôtre – car elle ne pourra pas la régénérer dans l’année suivante. Elle va donc s’étioler, maigrir, tousser, se rabougrir, peut être déposer son bilan. Il faudrait 1,7 Terre pour subvenir aux besoins de la population mondiale de façon durable : chaque année, 70% de dette irremboursable sur la nature. Après avoir exceptionnellement reculé en 2020, à cause ou grâce à l’effondrement économique provoqué par la pandémie de coronavirus, notre hyperconsommation insensée rejoint les sommets de 2019 et reprend son cours sidéral. En 1970, on ne s’en inquiétait pas : le jour fatidique tombait le 29 décembre. Puis ce fut le 4 novembre, en 1980 ; le 11 octobre, en 1990 ; le 23 septembre en 2000 ; le 7 août, en 2010. Bientôt la faillite, dès janvier ?

Deux principaux facteurs jouent dans cette marche vers l’abîme : l’augmentation de 6,6 % de notre empreinte carbone par rapport à 2020 et la diminution de 0,5 % de la biocapacité forestière mondiale. Pour WWF, cette baisse de nos défenses écologiques doit pour beaucoup à la déforestation galopante de l’Amazonie, dont Jaïr Bolsonaro se montre si fier. Elle tient largement aussi à nos niveaux irresponsables de consommation de produits neufs, là où la durabilité de nos achats ou l’autoconsommation nous apporterait un confort équivalent, sans gâcher les ressources terrestres. La principale certitude est dans à notre incapacité à bien gérer les écosystèmes (séquestration du CO2, régénérescence des forêts et des bosquets, recyclage des déchets, rétablissement des modes naturels de culture sans intrants chimiques, arrêt de la bétonisation des sols, urbanisme  plus respectueux de la nature, etc.). Tout cela est formidablement simple à expliquer et atrocement difficile à mettre en œuvre.  Beaucoup d’experts pensent qu’on n’y arrivera jamais, du fait du facteur politique et humain. Surtout au niveau global, où elle prend tout son sens, l’écologie bute sur les nationalismes égoïstes, sur les idéologies agressives, sur l’apathie des masses, sur le soupçon (avéré) que, comme toute activité politique, celle-ci est pipée par des dirigeants sans scrupules ou sans inspiration et que certains citoyens vont devoir y sacrifier plus que d’autres. Alors, là, plutôt la mort par la sécheresse (ou les inondations) que de céder à autrui un soupçon de ses acquis sacrés ! L’inégalité des contraintes entre les groupes sociaux se retrouve au niveau des pays (je ne parle pas des Etats) : certains sont déjà dans la pire des panades, d’autres hésitent encore à ouvrir les yeux. Les intersocialités du monde n’ont pas même été capables de produire  un texte de convention sur les millions de réfugiés climatiques (bientôt des centaines de millions) en quête d’un refuge où la vie soit possible.

Essayons de conclure simplement quant à la nécessité de progresser sut trois axes : d’abord sur le plan local, où il nous faut adopter un meilleur respect de la nature et une plus grande sobriété des comportements consommateurs.  Puis l’international, où il est essentiel de revenir au multilatéralisme, à la coopération, à la coordination des politiques, à la paix (plus de quarante conflits ouverts actuellement) dont la paix civile et l’état de droit international : pas de progrès en vue à moins de ‘’poussées’’ populaires dans ces différents domaines, trop souvent considérés comme l’apanage des gouvernements. Enfin, bien sûr, s’interroger sur les responsabilités systémiques des agents économiques, à commencer par les stratégies prédatrices des très grandes entreprises, appuyées par la finance, par le marketing (abrutissant), le formatage de l’humanité et de la nature  au moyen des réseaux et des outils numériques. Les gouvernements possèdent une capacité de régulation qui est nécessaire pour guérir la planète de façon rationnelle. Leur capacité à exprimer l’intérêt général perçu et validé par leurs citoyens, est tout aussi essentielle. Tout est relationnel, rien n’est idéologique. Il faudra méditer tout ça à la plage.

* 29 juillet- Pas vu, pas pris. Parlons un peu du Burundi, où il ne fait pas bon avoir l’esprit critique. Le Forum pour la conscience et le développement (FOCODE), association burundaise des droits humains, a enquêté sur les disparitions forcées dans ce pays. L’ONG a documenté plus de 200 cas de disparition d’opposants ou de personnes s’exprimant depuis 2016, dont une trentaine depuis l’arrivée au pouvoir du président Évariste Ndayishimiye. Parmi les centaines de personnes présumées arrêtées par les agents de l’Etat, dont on est sans nouvelles, figurent la défenseure des droits humains Marie-Claudette Kwizera, la trésorière de la Ligue Iteka, et le journaliste Jean Bigirimana du média, Iwacu, respectivement enlevés le 10 décembre 2015 et le 22 juillet 2016 par des agents du Service national de renseignement (SNR). Ils ont été pris pour cibles en raison de leur travail et vraisemblablement assassinés.

Dans une interview récente sur RFI, le président burundais, Evariste Ndayishimiye, a affirmé crânement qu’il n’y avait pas de disparition forcée dans son pays. ‘’À ce que je sache, il n’y a pas de disparitions au Burundi. Sinon, vous me diriez : telle personne est disparue’. Par déférence, le journaliste avait omis de citer des noms. En fait, Ndayishimiye joue avec les mots. Ses subordonnés ont l’interdiction de l’ennuyer avec ce sujet :  il ne veut surtout  pas en connaître, point. La justice burundaise est débranchée des cas de disparitions forcées et elle ne répond pas à l’appel des familles.

Celles-ci sont ignorées dans leurs recours auprès des autorités et soumises à des actes d’intimidation, de la part des forces de l’ordre. Pour elles, l’incertitude durable sur le sort de leurs victimes et le spectacle de l’indifférence de la justice sont particulièrement douloureux. Elles ne peuvent ni faire le deuil de leurs proches ni espérer, de façon réaliste, leur réapparition. Les auteurs des enlèvements et des exécutions ne sont jamais identifiés, à fortiori soumis à une enquête. Ce type d’exactions n’est pas du tout exceptionnel en Afrique, où le passage par une enquête, un tribunal, un procès dans les formes, éventuellement, par la détention est souvent écarté au profit d’exécutions ciblées, discrètes et anonymes. Il faut le savoir car cette plaie représente l’un des aspects les plus choquants de la mauvaise gouvernance étatique. (d’après une information de l’ACAT-France)

*28 juillet – Good bye, Bagdad ! Joe Biden vient de conclure avec le Premier ministre irakien, Moustafa al Kadhimi, un accord mettant fin au cours du prochain trimestre à la mission de combat des troupes américaines en Irak. En fait, depuis plusieurs mois, les soldats de l’Oncle Sam ne participaient déjà plus aux opérations sur le terrain. 2500 d’entre eux resteront sur place en qualité de ‘’conseillers’’, c’est-à-dire d’instructeurs ou d’agents de renseignement. 19 ans après l’invasion insensée de ce pays, décidée par George W Bush au printemps 2002, arrive l’heure du départ sans gloire, encore une fois… ‘’Notre coopération contre le terrorisme continuera même dans cette nouvelle phase, dont nous discutons », a déclaré Joe Biden, ce qui ressemble bien à une volonté polie de désengagement, formulée dans des termes, certes convenus, mais pas forcément au goût de Bagdad.

Qu’importe, puisque la lutte contre les mouvements jihadistes passe plutôt désormais par la Syrie et par l’Afrique subsaharienne. L’Irak n’est plus non plus un bouclier contre les menées invasives des gardiens de la révolution et autres paramilitaires téléguidés par l’Iran. Lors de l’exécution ciblée par drone, sur le territoire irakien, du général Qassem Soleimani, le grand patron des opérations extérieures iraniennes, Washington a bien dû constater l’impopularité extrême de son engagement, du point de vue de Bagdad. Et d’ailleurs, l’heure n’est plus à la confrontation militaire des Etats Unis avec Téhéran, alors que l’administration Biden multiplie les signes de son désir de reprendre langue avec les mollahs sur l’accord nucléaire de 2015 auquel elle n’est plus partie et que les Iraniens ne respectent plus, mais de façon subtile.

 »Good bye Bagdad ! », donc, et ce sera certainement sans regret. Ce n’est pas, comme en Afghanistan, une défaite à plate couture mais cela conclut quand même un gâchis gigantesque. Des milliards de dollars, des pertes humaines irréparables, des remontrances vexantes de la part du reste du monde, pour en arriver là, sans pouvoir espérer de remerciements ou d’indulgence en retour. C’est aussi perdre la fidélité d’un allié qu’on a mis au pouvoir mais qui préfère une autre vassalité. Finalement, la volonté de désengagement du Moyen-Orient est pratiquement la même sous Biden que sous Trump. On va tout oublier de la Mésopotamie pour basculer les moyens sur l’Asie orientale, sur le  »défi chinois ».

Prospectivement, adopter une posture militaire plus vigoureuse vis-à-vis du géant de l’Asie ne sera pas nécessairement plus judicieux que ne le fut le déferlement du début du siècle sur l’Afghanistan puis sur l’Irak . Mais c’est un autre sujet.

* 27 juin – La Tunisie va-t-elle rester une démocratie ? Ce pays a accompli, en 2011, une révolution démocratique qui en a fait un modèle, quasi-unique, dans le monde arabe. Au plan culturel c’est une proche voisine de la France, à laquelle sa classe moyenne est très liée. Elle représente un exemple en termes de développement et de libertés fondamentales (l’indépendance et la hardiesse de sa presse sont montrées en exemple). La condition de la Femme y est avancée, l’état de droit en progrès. Pourtant, elle n’a pas eu de chance. Son éveil à la démocratie s’est fait sur fond de crises multiples : la montée des ‘’caïdismes’’ ; celle de la dictature en Egypte et généralement dans la région ; le jihadisme – endogène et exogène – qui menace son économie et clive sa société entre Tunisiens ‘’aisés’’ et pauvres traditionnalistes ; la guerre civile et le banditisme pur chez son voisin oriental libyen, qui déborde sur son territoire ; l’agitation politique et l’impéritie du pouvoir algérien sur son flanc occidental ; l’effondrement du tourisme, celui de ses finances publiques ; l’accentuation rapide des inégalités sociales et la radicalisation d’une partie de sa jeunesse (des traits communs aux pays arabes) ; la vieille culture intrusive et répressive de sa police, héritière de Ben Ali (l’armée restant neutre et légitimiste).

Puis survient la pandémie à laquelle le Pays ne s’était pas préparé et dont les ravages révèlent une pathétique impuissance. Ennahda, le parti islamiste, participe au pouvoir et tient même le Parlement et, avec cette institution, une part du pouvoir exécutif, aux termes de la constitution mixte (parlementaire et présidentielle). Ce n’est pas le Liban et ce parti légitimiste se comporte aux antipodes du Hezbollah. Mais, dans un monde trop moderne pour lui, son approche de la gouvernance demeure archaïque et confuse. En six ans, il n’a presque rien accompli d’autre que de ‘’tenir son rang’’ et cultiver sa clientèle.


L’accumulation des tensions, sur tous les fronts, a mécaniquement abouti à les exacerber dans la dimension politique. Six mois d’opposition frontale entre le président Kaïs et le parlement, tenu par l’islamiste Rached Ghannouchi, ont sérieusement dégradé le consensus initial et divisé les Tunisiens en deux camps antagonistes. Pouvait-il en être autrement quand rien n’avance en dehors de multiples périls et catastrophes ?
Le président Kaïs Saïed a finalement pris les devants en limogeant son premier ministre (complaisant à l’égard d’Ennehda) et en suspendant l’activité du parlement. On peut parler d’un coup de force, même si, sur un plan strictement constitutionnel, ce type de recours est prévu lorsque l’intégrité et la souveraineté du pays sont en jeu. Chacun en jugera. Mais, faire encercler le Parlement par l’Armée et en interdire l’accès ajoute une touche de brutalité à cette décision. Les Islamistes dénoncent un coup d’Etat. Si s’en est un, il ressemble un peu à celui accompli en 1958 par le général de Gaulle, à la limite extrême (et même un peu plus) du respect des institutions. Du coup, les Tunisiens sont sortis dans la rue pour s’affronter, camp du Président contre camp d’Ennahda.


Tout cela s’agrège dans un spectacle de délitement général de la démocratie tunisienne, peut-être même, si l’on dramatise les choses, dans des prémices de guerre civile. On n’en est pas là, mais la perspective d’un retour à l’Etat de droit démocratique paraît s’éloigner sur la ligne d’horizon politique. Il est infiniment plus facile de suspendre que de restaurer l’Etat de droit.
Kaïs Saïed se révèlera-t-il un de Gaulle tunisien ou dérivera-t-il vers une émule du général égyptien al Sissi ? Comment réagira Ennahda, divisée entre légitimistes et complotistes ? Quelle chance reste-t-il à la Tunisie de sortir, malgré tout, de ces ornières ? On ne peut que souhaiter à la Tunisie de s’en tirer, malgré tout, ce qui nous aidera, nous aussi, un peu.

*26 juillet – On fait tout pour être espionné. Il y a l’espionnage à sensation et la petite routine moucharde des entreprises et des réseaux. Seule, la première fait le buzz… et encore. Amnesty International, l’ONG de défense des droits humains, qui a participé au consortium de médias sur le logiciel espion Pegasus, appelle à un renforcement des règles et des contrôles de la cyber-criminalité et, dans l’immédiat, à l’instauration d’un moratoire sur la vente et l’utilisation des technologies de surveillance. Il en va de la survie de la démocratie et de nos libertés fondamentales. La société israélienne NSO, qui a conçu le logiciel, ‘’est une entreprise parmi d’autres. Il s’agit d’un secteur dangereux qui opère depuis trop longtemps à la limite de la légalité (litote)’’ déplore l’ONG. Le consortium Forbidden Stories et Amnesty se sont procuré une liste de 50 000 numéros de téléphone, ciblés par les clients de NSO depuis 2016 en vue d’une possible surveillances. Introduit dans un smartphone, le logiciel Pegasus récupère les messages, photos, contacts, vous géolocalise, décrypte vos messages chiffrés et active à distance les micros et caméra : 180 journalistes, 600 personnalités politiques (dont treize chefs d’Etat ou de gouvernement) , 85 militants des droits humains de même que 65 chefs d’entreprise ont été ciblés au Maroc, en Arabie saoudite, dans les Emirats, au Mexique, en Hongrie et même au plus haut niveau de l’Etat et du gouvernement, en France…ceci, à l’initiative de gouvernements courtisés par celui d’Israël..
L’avertissement est grave et solennel. Mais il y en a d’autres, plus ou moins inconnus, mais du même tabac. Allez donc voir les sites Amnesty Report, Refugee International, Euro News ou encore CNN 24-7. Une seule visite sur leur page d’accueil provoque l’installation du virus Candiru sur votre système d’exploitation. Si vous vous voyez plutôt Big Brother, achetez- le plutôt sur internet, à une autre entreprise israélienne, vous ne serez pas déçu : il a toutes les fonctionnalités de Pegasus et il vous permettra de terroriser la planète et d’abattre des démocraties … si vraiment tel est votre plus grand désir (et votre inquiétante psychose). Il y a toute une forêt de la cybersurveillance derrière l’arbre Pegasus , des milliers d’outils qui permettent d’espionner ce qui se passe sur un téléphone portable ». En plus, l’usage en est simplissime (mais pas donné). Ces espions à la pointe de la technique utilisent des vulnérabilités technologiques des smartphones iPhone et Android – encore inconnues des fabricants. Ils achètent à des hackers la découverte de ces failles sur un ‘’marché des vulérabilités informatiques’’ pour le moins louche. Le crime organisé y croise les entreprises les plus cyniques, par l’entremise de pirates sans scrupule et de gouvernements utilisateurs. Ainsi, tout le monde est réuni sous l’étendard de l’argent sale et des coups louches.
Mais à bien y penser et au niveau du quotidien, nos multiples cartes de fidélité dans les magasins, les coockies qu’on nous impose sur internet, les fonctionnalités discrètes de nos cartes bancaires, la caméra-globe fixée sur le lampadaire de rue, le GPS de notre téléphone ou de notre véhicule, les formulaires de satisfaction, les publicités invasives, nos multiples passages dans les réseaux sociaux (et je ne citerai pas l’innocent ‘’Linky’’) font le même travail, à notre petite échelle de consommateur lambda. Ils espionnent = individuellement = des milliards de braves gens. Sommes-nous des pommes ? On devrait exiger d’être informés de tout ce ‘’big data’’ extrait de nos vies. Si on ne le fait pas, c’est parce que l’on ne sait pas faire face au ‘’big business’’, car on sent bien que le ‘’système’’ vit d’argent, de marketing et de domination numérique et se fiche bien de nous. Il est plus fort que nous, en tout cas, à court terme.

*** 23 juillet – Lubies répétitives. Revoilà l’inéfable Boris Johnson ! A l’automne 2019, après avoir fait lanterner Bruxelles deux ans et demi durant, il a validé de sa main le protocole irlandais », qui constituait une clause centrale et hyper-sensible du projet d’accord post-Brexit définissant l’avenir des relations UE – Royaume Uni. Londres s’était officiellement félicitée de cet accomplissement. Le but était d’éviter le retour d’une frontière terrestre de l’Ulsteravec la République d’Irlande comportant un risque de rupture du Traité du Vendredi saint de 1998, outil d’une paix retrouvée mais qui reste fragile. Entré en vigueur début 2021, ce protocole régit désormais le statut dual de l’Irlande du Nord : politiquement, ,la province de l’Ulster reste une partie constituante inaliéable du Royaume-Uni, dont la souveraineté n’est pas limitée. En matière de commerce extérieur, elle consent cependant à s’aligner sur les normes du marché intérieur de l’UE. C’était la seule façon de maintenir la frontière ouverte entre les deux Irlande, tout en évitant une entrée massive, par voie de de fraude et contrebande, de biens interdits ou tout au moins d’origine non-contrôlée dans l’aire de consommation des  »27 ». Ingénieux, ce compromis a permis de surmonter le plus haut obstacle de la négociation et de maintenir la paix civile.

Mais, depuis le début de cette année, Le gouverement de Sa Majesté rechigne à mettre en oeuvre ses engagements et à procéder aux contrôles douaniers prévus. Sur le départ en vacances, comme son Parlement entrant en récession, Boris Johnson, signifie tout de go à Bruxelles, vouloir renégocier – dans son ensemble – le protocole nord-irlandais : énorme frappe de boulet de canon dans un jeu de quilles bien rangé. Sans entrer dans la polémique, Maros Sefcovic, vice-président de la Commission européenne, a sobrement répliqué :  »Nous n’accepterons pas une renégociation du protocole ». On doit s’attendre à une guerre d’usure, tant que Johnson restera en mesure de pilotier en girouette la diplomatie de son pays. Le dispositif de contrôle des marchandises dans les ports de Mer d’Irlande ne constitue pourtant aucunement une frontière. Il n’a pas d’incidence sur la libre-circulation des personnes. Mais, Westminster veut considérer que si. La formule qui permet de sauver le commerce dans les règles établirait, selon le Premier ministre  »une frontière », à l’intérieur du Royaume. A partir de là, la souveraineté britannique serait entravée de façon (acceptée mais) inacceptable. Quant aux Irlandais, qu’ils s’affrontent donc entre eux, les Conservateurs de Londres n’en ont cure !

Où est passé le respect du droit et de la parole donnée ? Où se situe aussi l’intérêt de l’Ulster et celui des Britanniques amenés à s’ajuster en zigzag au Brexit ? L’essence de la souveraineté veut que l’application souveraine et librement consentie du droit et des engagements contractés s’intègre à la souveraineté de l’Etat contractant. Un peu de réflexion s’imposerait sur la conception johnsonienne, pleine de cinisme, du  »grand large ». Chacun peut voir qu’elle déssert l’image du Royaume Uni partout dans le monde. Quel dommage !

* 22 juillet – Eau dans le gaz. Les États-Unis considéraient depuis une bonne décennie que le projet de gazoduc géant Nord Stream 2, reliant la Russie à l’Allemagne, créerait une dangereuse vulnérabilité pour l’Europe et donc pour l’Alliance atlantique. C’était le fruit d’une époque relativement insouciante, où l’intégration de la Russie dans l’architecture européenne paraissait possible et même souhaitable. Ce projet – achevé à 90 % – est aussi la conséquence d’excès d’indulgence de certains dirigeants allemands à l’égard de Moscou. Il devait assurer un approvisionnement supplémentaire aisé à l’industrie allemande, déjà tributaire de l’énergie russe par de multiples canaux. Pourtant, à la même époque, V. Poutine s’est aventuré dans des opérations militaires hasardeuses contre l’Occident. De plus, crise climatique aidant, alors que les énergies fossiles devront être déprogrammées à relativement court terme, la ‘’main de Moscou’’ fat de moins en moins sens. Elle garde accessoirement l’effet de contourner l’Ukraine et de priver potentiellement Kiev de sa principale source d’approvisionnement et des ressources financières résultant du transit. Très hostile à Nord Stream 2 et méfiante à l’égard de Mme Merkel, l’administration Trump n’avait rien fait, ou plutôt s’était seulement gavée de mots.


Hier, un compromis a été annoncé entre l’administration Biden et le gouvernement allemand pour dépasser leur différend géostratégique autour de Nord Stream 2. Il inclut des scénarii de sanctions pour le cas où Moscou, usant de son gaz comme d’une arme, tenterait un chantage à la livraison d’énergie pour infléchir la politique de l’Allemagne ou pour exercer des pressions agressives contre l’Ukraine ou d’autres Etats européens considérés à Moscou comme faisant partie d’un ‘’glacis stratégique’’ russe. En termes clairs, le gaz russe serait alors boycotté et Berlin s’alignerait sur les sanctions et autres choix de l’Alliance atlantique dans une crise éventuelle. Kiev n’est pas oubliée. En faveur de laquelle les deux capitales occidentales s’engagent à œuvrer ensemble à la reconduction pour dix ans, en 2024, des clauses de transit du gaz russe par l’Ukraine.


Est-ce que cette usine à gaz sera réellement efficace en cas de clash ? Il est présomptueux de s’affirmer ‘’paré’’ pour l’avenir lorsqu’on en ignore encore les paramètres et, de plus, que l’adversaire est parfaitement au fait de vos intentions. Les crises suivent une infinité de cheminements imprévus. L’essentiel reste le front d’unité et de consensus rétabli avec l’Allemagne. Quoi qu’en disent les membres républicains du Congrès, c’est le mieux que pouvait espérer Joe Biden.

*21 juillet – Gardez moi de mes amis,… Il y a peu encore, le Royaume du Maroc dispensait à la classe politique française vacances à Marrakech ou palais aux frais de Sa Majesté. C’est un pays où la chaine verticale du Pouvoir est très fragile : la légitimité et les symboles du pouvoir reposent sur un personnage unique et difficilement remplaçable, les islamistes participent au pouvoir ; le féodalisme s’accommode d’inégalités sociales criantes ; un conflit persiste à ses frontières, entretenu par un voisin qui ne lui veut aucun bien. La diplomatie française lui constitue un bouclier protecteur, lorsque ressurgit aux Nations Unies la question du référendum d’autodétermination au Sahara occidental (intégré aux trois-quart à son territoire) ou qu’une condamnation internationale le frappe pour sa pratique de la torture ou l’inanité de sa justice.
Paris est sa nounou bienveillante et protectrice.

Premier bénéficiaire de son aide publique au développement ; choyé par ses investissements ; privilégié par la multiplicité des écoles privées de langue française (qui assurent à ceux qui peuvent y accéder une vraie ascension sociale) ; adoré des touristes de l’Hexagone, le Royaume doit énormément à la France, à ses préférences, à son indulgence, à sa diplomatie. Pourquoi, alors, aller chercher auprès d’Israël les moyens de se tourner contre elle ? L’erreur paraît énorme, presque caricaturale. Quoi qu’on en dise, depuis qu’elle a été révélée par un consortium de médias, personne n’avait osé imaginer la présence de numéros du président Emmanuel Macron et de membres du gouvernement français sur une liste de cibles potentielles du logiciel d’espionnage Pegasus.

Cette cyber-arme – car s’en est une – a été offerte dans la corbeille de mariée des fiançailles de Rabat avec Jérusalem orchestrées par l’administration de Donald Trump. Quand on la possède, on en vient à l’utiliser, forcément, non pas comme une arme de l’antiterrorisme mais comme un outil de domination dans sa sphère. Et la France, si largement ouverte et complaisante envers son voisin du Sud, s’est placée elle-même dans la sphère du Maroc, d’une certaine façon en sujette reconnaissante du Roi. Que les patrons du contrespionnage ou de la gendarmerie marocaine raisonnent en ces termes, avec un brin de fascination pour la technologie toute-puissante de la firme NSO (assujettie au gouvernement d’Israël) n’est pas une grande surprise. Chez nous, les informaticiens de la sécurité auraient-ils résisté à ce genre d’aubaine ? Que le roi MVI lui-même figure sur la liste signifie soit qu’on lui ait trouvé un alibi d’innocence (victime, il ne pourrait donc pas être impliqué) ou – et c’est plus préoccupant – qu’il a été dépassé et contourné par un échelon subordonné, ce qui, dans une monarchie absolue n’est pas un signe de bonne santé. On modèrera ce constat par le fait que les listes ‘’Pegasus’’ elles-mêmes ne sont qu’un état préalable potentiel au travail d’espionnage par les smartphones, une intention d’intrusion, pas nécessairement la preuve d’un passage à l’acte.


L’enquête ne fait que commencer. On imagine que des échanges diplomatiques assez frais s’ensuivront, sous les lambris et les tapisseries des ambassades. On a l’habitude des ‘’feux amis’’ (faux amis ?), depuis la révélation, par Edgar Snowden, de l’espionnage pratiqué sur une gigantesque échelle, par la NSA américaine, notamment en Europe. On trouvera des accommodements (provisoires). Se retourner contre NSO, la ‘’racine du mal’’, avec des moyens de neutralisation discrets, serait sans doute une bonne idée. Mais elle ne peut décemment pas être exprimée publiquement, surtout dans un blog sans prétention.

* 20 juillet – La caméra dans le burger et le chop-suey. Les États-Unis et leurs alliés – l’Union européenne, le Canada, l’Australie, le Royaume-Uni, la Nouvelle-Zélande – accusent la Chine d’avoir mené et de poursuivre des cyberattaques de grande ampleur, qui menaceraient leur sécurité nationale et celle de leurs entreprises. En fait, tout l’Occident fait chorus – ce qui crée un précédent – concernant les activités informatiques malveillantes menées depuis le territoire chinois, en fait un phénomène ancien. A la différence du contentieux de cyber-guerre ouvert avec la Russie (dans lequel le Kremlin est seulement appelée à contrôler ses hackers), c’est la responsabilité étatique directe de la RPC qui est mise en cause. Washington dénonce des agissements ‘’irresponsables, perturbateurs et déstabilisants’’ sponsorisé par le ministère chinois de la Sécurité d’Etat (le cœur de l’appareil répressif chinois), qualifiant ‘’d’écosystème’’ les pratiques de piraterie encouragées et ancrées dans les comportements. Pratiquement, des officines privées de type ’’corsaire’’ seraient commanditées et rétribuées pour mener ces attaques et opérations d’espionnage à grande échelle. Dans le seul secteur des entreprises américaines, le coût du préjudice se compterait en milliards de dollars, chaque année. Pour ne citer que le cas de Microsoft, les attaques lancées en mars dernier auraient touché un millier d’établissements clients ou liés au géant de la microinformatique.
L’enquête n’étant pas terminée, les Occidentaux en sont encore à organiser leur protection de façon autant que possible coordonnée. La riposte pourrait suivre. On doit bien reconnaître que cette affaire tombe à pic, alors que l’administration Biden déploie de grands efforts pour rassembler sous son aile un front de résistance voire de ‘’roll back’’ face à l’hégémonisme de plus en plus agressif de l’équipe dirigeante pékinoise. Les faits sont peu contestables mais le choix du moment et de la manière de les annoncer suscitent une atmosphère d’alerte. Les alliés vont se réveiller. Accessoirement, faire étalage des misères subies par les entreprises du GAFAM participe aussi à une gestion d’image, alors que ces grands prédateurs viennent d’échapper à l’impôt européen (en attendant un régime fiscal à venir ou pas au sein de l’OCDE). Sans doute, par un effet fortuit, l’attention se détourne aussi un peu du scandale de cyber-espionnage du siècle ouvert par les révélations concernant Pegasus, le logiciel espion absolu généreusement distribué par la diplomatie israélienne à ses nouveaux alliés.
Ce qu’il nous reste à faire ? Ecraser nos téléphones et ordinateurs au pilon, couper tout contact avec la finance et l’économie, manger les légumes bio de nos potagers, négocier un armistice entre le restaurant chinois et le MacDo du coin, qui tous deux s’évertuent à nous épier et à nous compromettre. C’est une conception élargie, très nécessaire, de la distanciation sociale.

* 20 juillet – L’hydre aux cent têtes vit encore. Par rapport à ce qu’elle était lors des attentats de 2012-2015, la coopération entre services de renseignement des Etats-membres de l’UE s’est considérablement améliorée. Pour autant, le bilan des activités en Europe des mouvements terroristes non-étatiques (les Etats, peuvent s’y adonner eux aussi) reste mitigé.

Depuis le démantèlement (incomplet) du ‘’califat’’ de Daech en 2018, l’on constate chaque année un net recul du nombre d’attentats et de morts : 16 000 victimes mortelles cette année-là, traduisant une baisse de 15 % par rapport à 2017 et de 52 % par rapport à 2014, date de la fondation de la centrale jihadiste. Ce fut l’année la plus meurtrière du siècle. Mais Daech et Al Qaïda, dont les ressorts de pensée et d’action empruntent beaucoup aux formes barbares du nazisme, ne sont pas l’unique source de l’action terroriste (un mode de combat asymétrique, pas une idéologie). La mouvance néo-nazie participe aussi à ce ‘’modèle’’, avec une grande variété de dogmes et de modes d’action. Propulsée par l’anonymat d’Internet et la théorie du grand remplacement, elle organise, elle aussi, à partir de la ‘’toile’’ du web, la destruction à l’aveuglette des personnes et des institutions. Certains pays européens comme l’Allemagne s’en inquiètent et considèrent que cet activisme assassin n’est pas moins menaçant, voire plus (il trouve des relais populaires plus larges) que le djihadisme.


L’Europe a réduit sa vulnérabilité aux offensives islamistes, comme résultat de l’action militaire de la coalition internationale. Cela n’a pas apaisé le bouillonnement des esprits, ni réduit les vocations au jihad anti-occidental. Mais, même sur ses gardes, le Vieux continent campe dans l’attentisme, sans vision claire de l’évolution de la menace à court ou moyen terme. La coopération entre les services de renseignement s’est, certes, fortement développée à la suite de l’attentat contre Charlie Hebdo. Un groupe antiterroriste européen doublé d’un coordinateur bruxellois (actuellement, Gilles de Kerchove) anime une bourse d’échanges entre services de renseignement. Un mécanisme de coopération entre juridictions nationales fonctionne en parallèle, avec la ressource du mandat d’arrêt européen comme principal outil de sa palette. Cependant, la compétence collective de l’UE elle-même n’est pas juridiquement établie, même si la Cour de justice de Luxembourg (CJUE) s’est prononcée contre la rétention des données dans l’anti-terrorisme, de la part des entreprises notamment. A ce jour, il n’existe pas de projet d’une CIA européenne et il n‘est pas sûr que ce soit d’ailleurs nécessaire.


Au Moyen-Orient, en Afrique, en Asie du Sud et du Sud-Est, le jihadisme n’a pas du tout disparu. Ses combattants demeurent actifs en Syrie et en Irak, dispersés dans la nature ou capturés par les autodéfenses kurdes (des alliés que nous avons abandonnés à leur sort, mais que nous exploitons toujours comme garde-chiourmes). En Iran, des milliers de Bangladais s’emploient à rejoindre l’Europe, via la Turquie. A Idlib, en Syrie, d’anciens combattants de Daech, piégés par l’offensive de Bachar, cherchent à faire de même. Actuellement, l’organisation terroriste ne semble plus à même de projeter directement ses commandos sur le théâtre européen. Elle n’en dispose pas moins d’une vaste réserve d’éléments ‘’dormants’’ dispersés et le plus souvent auto-affiliés. Une myriade de nouveaux groupes combattants franchisés s’est constituée au Sahel, dans la corne de l’Afrique puis en Afrique de l’Ouest et enfin de l’Est, au Mozambique, etc. L’apparition sur le Continent noir d’un nouveau califat revêt donc une certaine probabilité. Ce serait une catastrophe géostratégique, vu de Paris. Cela ouvrirait la perspective inquiétante d’un tremplin d’offensive vers l’Europe, alors même que les têtes de pont sont déjà en place.

Encore faut-il préciser l’étendue de cette menace : l’objectif est une perturbation durable et criminelle de l’ordre public, doublée d’une campagne d’agitation des esprits pour susciter une forme de guerre civile. En réaction et comme par anticipation, se produit une régression, pas à pas, des libertés fondamentales et de la démocratie, dans les pays-ciblés. Naïvement accrochés à l’idéologie du ‘’tout sécuritaire’’, ceux-ci amorcent d’eux-mêmes la dérive-même que les terroristes cherchent à imposer à leurs sociétés. Ce sont elles, pas les Etats, qui sont ciblées. Il ne s’agit aucunement pour l’Ennemi d’opérer une prise de pouvoir par une minorité politico-religieuse, encore moins de parvenir à l’effondrement de nos vieilles nations chrétiennes, comme certains les fantasment. Simplement de nous neutraliser par la haine et de nous avilir.

Comme pour le virus du Covid 19, on peut, certes, ‘’vivre avec’’ cette nuisance, mais, reconnaissons-le, de plus en plus mal… sauf à repenser complètement la chose.


Les experts se préoccupent surtout de l’utilisation massive des liaisons internet chiffrées par les réseaux jihadistes ou néo-nazis, les sectes et les organisations criminelles planétaires. De nombreuses complicités se développent au sein de cette nébuleuse mondiale, qui prospère matériellement sur les trafics d’armes, de drogues et d’êtres humains. Les hébergeurs et opérateurs numériques géants de l’Internet n‘imposent aucune restriction forte à l’accès aux données et aux transactions illégales. Ce faisant, ils offrent aux multinationales du terrorisme des ressources et des sanctuaires imprenables. Celles-ci ne pourraient pas s’étendre comme elles le font sans la complicité involontaire du GAFAM, des hackers et autres fournisseurs naïfs ou corrompus.

L’accès de ‘’l’Hydre’’ à des technologies ‘’disruptives’’ – l’intelligence artificielle au service de la cybercriminalité, l’ordinateur quantique, la biotechnologie de synthèse, l’imprimante 3D, les nouveaux matériaux – impose aussi de sérieuses limites au contreterrorisme purement militaire ou policier. Grace à internet, des attaques se préparent en secret et les esprits des futurs ‘’loups solitaires’’ sont formatés à distance. C’est ainsi que Daech et Al Qaïda et tous leurs affiliés peuvent encore ressurgir et frapper en Europe.

* 16 juillet – Liban, un Etat totalement failli. « Il est évident que nous ne serons pas capables de nous entendre avec Son Excellence le président, c’est pourquoi je me retire de la formation d’un gouvernement. » Saad Hariri, l’ex-premier ministre congédié par la population et formateur désigné d’un gouvernement impossible, vient de jeter l’éponge. Depuis neuf mois, le Pays du Cèdre sombre sur tous les plans, sans gouvernement établi à sa tête. Le clash a été bref mais dur entre le général chrétien (pro-Hezbollah), Michel Aoun, Chef de l’Etat retranché dans une vision communautariste des institutions, et le politicien affairiste, rompu à tous les marchandages. Hariri reproche au vieux général d’avoir tenté d’intégrer des fidèles à sa personne pour constituer une minorité de blocage au sein de l’équipe ministérielle qui lui était présentée. Aoun dément et ne propose rien. La classe politique et ses traditions de répartition clanique du pouvoir ont failli depuis belle lurette et la population, très durement éprouvée, ne fait plus confiance à personne. Elle manifeste son hostilité et son désemparement mais agit peu, politiquement. Le plus stupéfiant est, en effet, que cette situation de blocage perdure depuis si longtemps sans qu’une alternative de rupture radicale n’ait fini par émerger, au sein ou en dehors de l’arène politique.


En août 2020, on s’en souvient, une gigantesque déflagration sur le port de Beyrouth, provoquée par le stockage imprudent de centaines des tonnes de nitrate d’ammonium, avait tué 200 personnes et fait plus de 6 500 blessés. Des quartiers entiers avaient été détruits par cette explosion, la plus puissante que le monde ait enregistrée hors du domaine nucléaire. L’enquête sur les responsabilités (assez évidentes) n’a pas été menée à son terme, pour ne pas mettre en cause les mafias régnantes. Le gouvernement d’alors s’est courageusement caché et a disparu. En octobre, Adib puis Hariri ont été chargés de le remplacer, toujours (implicitement) en tenant compte de la ‘’formule magique’’ de partage confessionnel du pouvoir. E. Macron et, à vrai dire, un peu tout le monde s’est avisé de stigmatiser les politiciens libanais en les rappelant à leur devoir de gouverner, alors que le Liban sombrait dans les tréfonds : écroulement de l’économie et de la monnaie, ruine des Libanais, grave crise humanitaire et sanitaire, effondrement des services publics, début d’anarchie, etc. La banque centrale et toutes les baronnies n’en poursuivent pas moins la mise en coupe réglée des dernières ressources du Pays. La faillite est aussi criminelle.


Ne va-t-il bientôt rester du Liban qu’un repère de mendiants et de bandits, où tous les prédateurs du monde pourront faire leur nid ? Nombre de descendants des Phéniciens le redoutent. Faute d’une initiative citoyenne proprement ‘’révolutionnaire’’, le sauvetage semble ne pouvoir venir que de l’extérieur, mais pour qu’il ne prenne pas la forme d’un dépeçage en règle, il conviendrait qu’une opération de reconstruction de l’Etat se fasse sous l’autorité et avec les moyens des Nations Unies. Ne rêvons pas, l’époque est aux replis nationalistes, plus aux solutions multilatérales !

* 15 juillet – GAFAM, va en paix ! Pour les beaux yeux de Joe Biden, l’Europe met en pause son projet d’instituer une taxe numérique. On va se reporter plutôt sur l’accord de taxation des multinationales, récemment conclu par le G 20 de Venise, sous l’égide de l’OCDE. Bruxelles se rabat donc sur cet ‘’accord historique répondant aux défis de la numérisation économique’’. Mais sans joie. Bien qu’il reste encore au G20 à s’entendre, d’ici à octobre, sur les modalités concrètes de ce dispositif nettement moins ambitieux, afin d’en assurer la mise en œuvre à l’horizon de 2023, la Commission annonce concentrer ses efforts sur cet objectif et oublier son propre projet.


L’Amérique ‘’tout sourire’’ de Papy Joe ne s’est pas départie de ses lobbies d’intérêt et de la susceptibilité inquisitoire de son Congrès. N’oublions pas que le seul vrai pouvoir de la Maison Blanche est celui consistant à convaincre les pouvoirs en place. Le GAFAM, très remonté contre D. Trump, pourrait-il être négligé par son successeur ? A la tête du Trésor, Janet Yellen a su jouer sur les bons sentiments des Européens pour leur faire avaler que non. L’accord à demi-dose de l’OCDE sur la fiscalisation des multinationales invite à démanteler les taxes numériques en vigueur. Washington les rejette comme discriminatoires et n’acceptera plus les mesures de ce type adoptées à titre national. L’heure est à jouer collectif. Mais en considérant bien qui mène la danse au sein de l’OCDE.


Malgré la bonne grâce et les sourires, la souveraineté collective de l’Union européenne n’en sort pas renforcée. Il paraît que ce consensus humble convient à tous les bords. Il y a peu, Bruno Lemaire maugréait sur le taux ridiculement bas de 15 % reconnu comme seuil de taxation et surtout sur l’impasse faite sur les paradis fiscaux et autres procédures subtiles d’optimisation. Oubliés, les états d’âme. L’accord que finalisera (ou pas) l’OCDE scelle un beau consensus occidental. Géopolitiquement, ce n’est pas rien et la belle fraternité de l’OTAN n’est pas loin.


Janet Yellen a aussi assisté à la réunion des ministres de l’économie de la zone €uro, dans une ambiance de travail chaleureuse. Elle n’en marque pas moins son souci que tous les Etats membres de l’UE participent à l’accord sur la fiscalité mondiale. Comme toujours, la famille européenne compte quelques rebelles à bord, à commencer par l’Irlande, le principal paradis des multinationales. Au total, huit pays sur vingt-sept font dissidence, mais les ‘’grands’’ sont bien là.
En avocate zélée de l’unité des alliés, Mme Yellen encourage les partenaires européens à ‘’aller plus loin dans la construction d’une union monétaire et économique’’ (dans cet ordre-là). Ce serait ‘’bon pour l’Europe, bon pour les Etats-Unis et bon pour le monde’’. Tant de bonnes intentions politiques contre si peu d’argent à récolter : la coupe de la gratitude déborde. La Silicon Valley, dont les finances se voient épargnées se joint au consensus. Zuckerberg, en gentil garçon hypocrite, exulte et sourirait presque.


Il reste que des pressions ‘’tout sourire’’ sont quand même des pressions. Ne jetons pas la pierre à l’administration démocrate, qui rencontre les plus grandes difficultés à orienter les votes du Congrès. L’Exécutif français ne serait, lui, guère crédible à évoquer les humeurs rétives de son Sénat comme un motif de blocage. Sauf à faire rire à la ronde, bien sûr. Quand même, il est toujours assez pratique de faire porter au congrès américain le chapeau des indécisions ou des revers de l’administration américaine : il est fort méchant mais il a bon dos, aussi. Si l’objectif reste de développer une souveraineté collective des Européens, donnons donc des dents et un regard féroce à notre brave Parlement européen. Cela aidera à faire rentrer des recettes et à alléger nos dépenses (sans oublier le gain de démocratie, indeed !)

* 14 juillet – Haïti, feuilleton triste éternel. Une semaine après l’assassinat sauvage du président d’Haïti, Jovenel Moïse, et alors que l’anarchie paraît guetter l’île, la police haïtienne est sur la piste d’un coupable ou tout au moins d’un cerveau et bénéficiaire présumé de cette invraisemblable exécution. Le commando de tueurs aurait été recruté par une entreprise de ‘’service’’ vénézuélienne aux Etats Unis. Le directeur de la police nationale haïtienne, Léon Charles, vient d’annoncer l’arrestation d’un personnage passablement trouble : aventurier, affairiste ruiné, politicien sans partisan, faux médecin et prétendu pasteur. Il n’y a que dans le Pays du Vaudou que l’on puisse tenter un coup d’état sur cette base pour, qui plus est, échouer lamentablement, au prix d’une dérive assassine.


L’individu, un dénommé Christian E. Sanon, établi à Tampa en Floride, était de retour au pays pour prendre le pouvoir. Sans exclure totalement qu’une organisation plus puissante puisse se cacher derrière lui, on ne connait pour l’heure pas d’autre commanditaire de cette opération invraisemblable, réminiscente de celles pratiquées par Bob Denard dans l’Océan Indien. Pourtant, le siècle a changé, mais pas vraiment Haïti, enlisée depuis des décennies dans les ornières de la misère, du banditisme généralisé, de la corruption et d’une pratique théâtrale, trouble et violente de la politique partisane. Les ONG y opèrent à leurs risques et périls, pour épauler des administrations durablement incompétentes. Le développement y est en panne et l’écosystème se dégrade, faute de capacité à utiliser les aides extérieures et à les concrétiser en projets. L’économie n’a jamais vraiment décollé et le mantra du capitalisme privé éloigne la grande masse de tout accès aux soins et à l’éducation. Les plus riches ou plus éduqués émigrent. Face à un Etat failli, tous les fantasmes peuvent s’exprimer et tout paraît possible… même, pour un inconnu assez terne, de se faire couronner Roi, d’incarner un Ubu local.
C

hristian Emmanuel Sanon s’est présenté sur son compte Twitter comme docteur en médecine, pasteur (de quelle église ?) et homme d’affaires, qui apportera “un leadership pour Haïti à travers une vie d’action positive et d’intégrité absolue”. Il aurait monté une opération d’aide humanitaire lors du tremblement de terre de 2010, qui fit 300.000 morts. Comme tout un chacun, ce charlatan de 63 ans fustige la corruption des élites haïtiennes, l’emprise de la communauté internationale sur le pays et affirme sa volonté d’incarner ‘’l’alternative politique dont le peuple a besoin’’. 70 % de la population a moins de 30 ans d’âge et est supposé attendre un sauveur, qui créerait de l’emploi. Il n’aura produit au bout du compte qu’un très mauvais polar criminel autour de l’assassinat du président Jovenel Moïse, dont il assurerait ne pas avoir voulu l’exécution dans son sommeil mais seulement ‘’prendre sa place’’. Affligeant.


Moïse était loin d’être un modèle de probité et de démocratie et son impopularité était grande. Sa garde présidentielle ne l’a pas protégé, ce qui pose aussi des questions sur les complicités dont bénéficiaient les assassins. Le premier ministre en place déclare l’état de siège et demande l’intervention des troupes américaines (que Joe Biden n’enverra pas, pour éviter d’enliser l’Amérique dans ce marigot). Un successeur avait été nommé par l’ex-président quelques heures avant sa fin tragique. Port au Prince est livré aux gangs. Au final, faute d’avoir su donner naissance à une réelle force citoyenne, l’île se livrera à un autre politicien sans scrupule, de préférence avant la fin de cette année . L’anti-modèle de ce que mériterait la plus ancienne république des Amériques (1804).

* 13 juillet – Modèle moldave. La victoire aux législatives moldaves du parti de la présidente Maia Sandu (Parti Action et Solidarité – PAS, du centre droit) confère un visage pro-européen, avenant et honnête, à cette ancienne république soviétique assez obscure. Celle-ci n’échappe pas à sa géographie, à la charnière de l’OTAN et de la CEI (elle est en partenariat avec l’une et participante à l’autre). Ce pays paraît sans cesse écartelé entre un courant pro-russe anti-démocratique et une majorité étroite tournée vers l’Europe et l’ouverture à l’Ouest. Avec 48 % des suffrages, la formation de la présidente pro-européenne devance largement le Bloc des socialistes et communistes (BESC) de l’ex-président prorusse Igor Dodon (2016-2020), crédité de 31 % des suffrages. Nouveau mouvement de balancier vers l’Ouest ! Ce pays pauvre de 2,6 millions d’habitants, pourrait beaucoup bénéficier d’une évolution économique et sociale ‘’à la roumaine’’, même si l’idée d’une fusion avec Bucarest n’est plus de mise, après trente années d’indépendance ‘’encadrée’’. Par ailleurs, les Moldaves sont las des scandales de corruption à répétition. Le plus retentissant avait vu, en 2015, la volatilisation de 15% du PIB des banques du pays.


Maia Sandu, une économiste de 49 ans, professionnellement formée aux institutions de l’ONU et de la Banque mondiale, a promis, le 11 juillet, la ‘’fin du règne des voleurs’’. Ce succès électoral renforce son pouvoir sur deux fronts, face à aux mafias qui se partagent l’économie du pays et face à ses ennemis prorusses, relayés par la présence aux frontières d’une armée russe occupant la province ‘’séparatiste’’ de Transdniestrie, un formidable levier de soumission au Kremlin !
Mais, on l’imagine, le revanchisme des partisans de Moscou se manifeste sur bien d’autres plans que par le seul suffrage universel. Trente ans après les ex-‘’démocraties populaires’’, depuis longtemps ‘’passées à l’Europe’’, ce petit pays européen coincé entre la Roumanie (de même culture qu’elle) et l’Ukraine connait des tourments géostratégiques qui nous semblent archaïques et caricaturaux. Mais cela nous concerne. Le combat du gouvernement de Chisinau pour choisir sa voie et ses alliés est loin d’être gagné. La Géorgie, la Crimée et le Donbass ukrainien ont montré ce qu’il en coûte de chercher à diverger de l’orbite de la Russie de Poutine. La capitale est à portée des canons des chars russes.

Figée dans la sphère stratégique russe lors de l’implosion de l’URSS, l’ancienne République soviétique de Moldavie bouge, mais depuis avril 2009 seulement. Des milliers de manifestants ont alors dénoncé l’irrégularité du scrutin législatif remporté par le Parti des communistes (PCRM). Le Parlement et la Présidence ont été pris d’assaut. Le pouvoir communiste, qui a accusait Bucarest d’avoir manigancé les troubles, a brutalement réprimé l’agitation, mais le Président communiste, Voronine, au pouvoir depuis 2001, a dû se résoudre à dissoudre l’Assemblée, faute de majorité suffisante pour élire son successeur. Le PCRM ne pouvait plus gouverner seul. En août 2009, est né une « Alliance pour l’intégration européenne’’ (AIE), formée par les partis d’opposition libéraux et démocrates. Celle-ci a formé un gouvernement en septembre, sous la direction de Vlad Filat. Voronine a démissionné et les communistes sont passé dans l’opposition, tout en bloquant l’activité législative. Ainsi, le parlement de Chişinau a échoué, à trois reprises, à élire un président.

Septembre 2010 : le gouvernement de coalition pro-européen tient un référendum constitutionnel pour débloquer l’impasse, par l’organisation de la présidentielle au suffrage universel direct. Les communistes boycottent le scrutin et font encore échouer la réforme. Des législatives suivantes (novembre 2010) émerge, à nouveau, un gouvernement de coalition non-communiste, pro-occidental. Nicolae Timofti, élu président en mars, pour la plus grande frustration du Parti des Communistes, plaide pour l’intégration de son pays à l’Union européenne et entend nouer un rapprochement avec la Roumanie. Il cherche un retrait des troupes russes de Transnistrie et décline toute intégration politique de la Moldavie dans l’Union économique eurasiatique que tente de lui imposer Moscou. En réaction, le Kremlin nomme l’ultranationaliste russe Dmitri Rogozine, comme représentant spécial du président russe (gouverneur de facto) pour la Transnistrie. De 2016 à 2020, la présence au pouvoir d’un ‘’collaborateur’’ (Igor Dodon) satisfait les visées du Kremlin.
Mais, en novembre 2020, Maia accède confortablement à la présidence et évoque l’intervention des médiateurs de l’OSCE pour dégager en douceur les soldats russes de la Trandniestrie : branle-bas de combat chez Poutine ! De fait, le moment choisi est plus que délicat : les Biélorusses se sont soulevés contre leur dictateur, Alexander Loukachenko. Il n’est plus question de laisser se déliter la façade occidentale du glacis stratégique russe. Voilà pour l’arrière-plan historique.

‘’Les défis sont grands, les gens ont besoin de résultats et doivent ressentir les bénéfices d’un Parlement propre et d’un gouvernement honnête et compétent’’. C’est un bon point de départ. A nous de travailler à la libre souveraineté des Moldaves comme des Biélorusses et des habitants du Donbass, sans, bien sûr, clamer la victoire d’un camp sur l’autre ni déshabiller trop ostensiblement l’autocrate du Kremlin.

* 12 juillet – Mon aveu sur les inter-socialités. L’Ours Géo sollicite une mise au point sur la méthode. Il paraît qu’à lire les brèves, on adhérerait inconsciemment à la conception westphalienne du monde (celle du Traité européen de 1649) : des territoires nationaux bordés de frontières; des princes dotés de têtes politiques, qui règnent et décident de tout; des peuples qui expriment leur nationalisme en mourant à la guerre pour leur prince ou –option alternative – en lui coupant le cou… pour aussitôt le remplacer par un autre tout pareil. Si vous avez l’impression que la guerre d’Afghanistan, la lutte contre le dérèglement climatique, les révoltes de bonnets ou de gilets de couleurs ou encore l’assommoir des réseaux sociaux répondent à ce schéma classique, ou, pire encore, que tous ces phénomènes n’ont aucune incidence sur l’humanité globale, alors l’Ours géopolitique s’est planté (d’ailleurs, normal, s’agissant d’un plantigrade).


De fait, nos ancêtres gallo-romains ne s’embarrassaient pas de ces attributs géopolitiques. Leur descendance médiévale, non plus, qui a vécu localement le féodalisme, pour ne sortir de ses fiefs qu’à l’appel de l’Eglise et aller s’éclater aux croisades. Les grandes découvertes de la Renaissance pouvaient, certes, être subventionnées par telle ou telle couronne, mais, une fois parvenus aux Amériques ou aux Indes, marchands et guerriers agissaient à leur guise. Voyez aussi la compagnie des Indes de Colbert reprise et gérée par les marchands-corsaires de Saint Malo. Depuis la Révolution française et Valmy, les gens ont fait irruption dans la  »grande image » et les Etats doivent s’y adapter ou ils sont défaits (le cas des dictatures modernes).

Depuis 1945, les principes du bien-être social, de l’égalité des chances, du droit humanitaire dans les conflits, de la protection du travail, celui des droits humains sont consacrés par des lois et des principes universels (la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948). Les princes d’aujourd’hui ne l’ont pas fait, les tout-puissants marchés, qui nous gouvernent, non plus. Ils doivent ‘’faire avec’’, mais s’emploient à grapiller ce viatique arraché par les peuples et à maintenir ici et là l’ordre et la stabilité. Surtout, lorsque lesdits peuples s’agitent en spasmes planétaires, rythmés (entre autres) par les réseaux d’internet. On reconnait là l’état pré-Covid de la société mondiale. Cette tendance n’est pas éteinte.

– Bertrand Badie, un politologue influent, qui enseigne à Sciences Po, pense le vaste monde en termes d’inter-socialités. Le terme décrit la vie internationale des sociétés humaines, quand on a mis de côté le rôle des Princes, des Etats, des frontières et des Nations. Il catégorise les sociétés humaines en fonction de deux propensions fondamentales à l’international : d’un côté, celles qui voient ‘’le monde source d’opportunités et de conquêtes’’, de l’autre, celles dont ‘‘la préférence va à leurs particularismes’’. Il en extrapole six modes d’inter-socialités.

Parmi les sociétés positivement impliquées dans l’international, il range les sociétés ‘’messianiques’’ (Christianisme médiéval des croisades, Islam du jihad, néo-conservateurs américains et une majorité d’églises évangéliques, l’écologie universelle) (1) ; les sociétés conquérantes pragmatiques (adeptes de la colonisation ‘’spontanée’’, les pilgrim fathers américains du May Flower, les cultures marchandes telles celles des Pays Bas ou du Royaume Uni, les individus agglomérés et conditionnés par les marchés mondiaux et le marketing, les firmes multinationales, les communautés de pensée des réseaux sociaux, les migrants) (2) ; enfin, ‘’les sociétés à ambitions géopolitiques’’ (Etats westphaliens ‘’classiques’’, empire romain, sociétés en quête de grandeur comme une bonne partie des Français et des Britanniques, les Américains et les Chinois, peuples qui se conçoivent en acteurs stratégiques) (3).

La catégorie des sociétés ‘’communautaristes’’ ou identitaires se divise, elle aussi, en trois sous-catégories : les ‘’peuples élus non-messianiques’’ (Judaïsme, Hindouisme, croyances animistes, adeptes du survivalisme ou de laïcité radicale) (4) ; les ‘’réseaux utilitaires’’ (sociétés traditionnelles en autarcie, syndicalistes et militants sociaux, diasporas ethniques, séparatismes locaux, populations déplacées) (5) ; enfin le type ’’instrumentalisation politique du social’’, dans laquelle toute aspiration économique est transposée par un pouvoir fort en fait politique (la Chine, très westphalienne, en politique intérieure) (6).


En soi, aucune de ces six catégories n’est plus vertueuse ou plus efficace qu’une autre. La question n’est pas là, même si ces énormes disparités sociétales créent les plus puissantes dynamiques et les principales frictions (voyez les Etats Unis face à l’Afghanistan). La première est de fortement relativiser la part que jouent les dirigeants étatiques dans l’agencement du monde. On cherche à nous faire croire qu’elle est déterminante. Le choix d’un prince serait celui de notre avenir sur terre. Totale illusion !
Dans un pays comme la France, les habitants, dans leur grande majorité, appartiennent au modèle n° 5, avide de protection sociale, tandis que les entreprises relèvent du type n° 2, radicalement opposé, qui ignore et contrarie la catégorie précitée. Le gouvernement s’accroche – pour se maintenir au pouvoir – à la tradition ° 3 et fait croire qu’il est ordonnateur du business, de la paix et du progrès (ce qui fait bien rire les marchés). La jeunesse, très soucieuse de l’évolution climatique, emprunte au paradigme n° 1, tout comme les islamistes poursuivant leur califat mythique, tandis que les minorités identitaires frustrées optent, sans le savoir, pour l’entre-soi du n° 4 … et trouvent d’autres furieux tout pareils par-delà les frontières.


L’affaire dite des caricatures aura été très représentative de la façon dont fonctionne le monde : les journalistes qui ont re-publié ces brûlots n’avaient pas eu conscience un instant que des centaines de millions de gens, très éloignés d’eux sous tous apports, vivraient ces blagues de potache comme une blessure inguérissable, encore moins que la vie de Français à travers le monde s’en trouverait mise en danger. Mais les réseaux inter-sociaux ont fonctionné, sans qu’aucun Etat ne s’en mêle. En effet, les six modes d’inter-socialités ne savent pas spontanément se trouver des longueurs d’ondes communes. Un énorme effort d’ouverture, d’information et de tolérance est nécessaire pour passer des corrélations sociales mondialisées (conflictuelles) aux passerelles médiatrices, qui relèvent de l’‘’inter-culturel’’. On devrait enseigner cela à l’école.
A partir d’un tel sac de nœuds de tensions, pourrait-on synthétiser une vision française populaire des enjeux mondiaux ? Evidemment, ce serait une gageure et les bras en tombent à l’Ours. En revanche, l’on pourra cerner des réseaux internationaux d’intérêt ou d’idéologie sur des causes en réseaux : réparer le monde ; en soutirer un paquet de profits ; réélire les princes (qui nous conduisent si bien dans le maquis international) ; comploter et inonder l’humanité de fausses vérités pour la perdre ; faire converger les révoltes ; propager une cause unique (ethnique, religieuse, politique) et tout recentrer sur elle ; déstabiliser une autre société par le piratage numérique ou la propagande ; faire du tourisme, du sport et aller à la pêche comme tant d’autres le font ailleurs. Vous le voyez : presque tout est transversal ; peu de sujets restent purement nationaux… et même le ‘’vivre local ‘’ suit des arcanes intercontinentaux, sans le savoir. N’insistons pas sur l’inter-socialité du Covid, la danse mondiale des virus et des bactéries en général : elle est si comparable aux virus informatiques et aux épidémies de fake news. Voilà ce qui fait les relations internationales !
Chers citoyens-habitants du monde, chers lecteurs éclairés : ne vous trompez pas de réseau, car vous êtes les vrais diplomates et médecins de la Paix !

* 9 juin – Tirez sur l’ambulance ! Après une décennie de guerres et de massacres en Syrie, l’accès des organisations humanitaires aux victimes est en passe d’être totalement fermé. MSF sonne l’alerte, alors que se pose au sein du Conseil de sécurité des Nations Unies la question du dernier point de passage ouvert pour alimenter et soigner la population d’Idlib. Il s’agit du seul gouvernorat syrien à ne pas être (encore) tombé sous la férule violente de Bachar et de ses alliés russes et iraniens. Le sas de Bab al-Hawa est actuellement l’unique ligne de vie praticable pour quatre millions de civils, pour la plupart des déplacés. Si l’approvisionnement s’arrête, faute d’un accord à New York, les médecins qui les soignent, dans le cadre des agences mandatées par l’ONU – et qui ne disposent que d’un stock éphémère de médicaments – ne pourront plus rien pour eux. Les maladies et les épidémies, notamment le virus COVID 19, toucheront cette population cernée de toutes parts par les belligérants. Beaucoup ont déjà été déplacés une dizaine de fois et ils n’ont plus ‘’d’ailleurs’’ où se réfugier.

C’est donc, ni plus ni moins, la survie de ces malheureux que dictera la décision de laisser ou non à Damas un accès exclusif à ces populations, qui sont précisément ses victimes. En 2020, le mécanisme d’aide transfrontalière des Nations Unies avait été interrompu à la demande du régime de Bachar, au point d’entrée frontalier d’Al-Yarubiya ouvrant l’accès au nord-est de la Syrie, via l’Irak. Aucune campagne contre le virus du COVID n’a pu y être conduite. S’y ajoutent les ports d’entrée de Bab al-Salama et d’Al-Yarubiyah, au Nord. Au total, trois des quatre couloirs ont été fermés. Selon les agences de l’ONU, dans le reste de la Syrie, le prix du panier alimentaire a augmenté de plus de 220% alors que 80% de la population reste sous le seuil de pauvreté et que 90% des enfants dépendent désormais de l’aide humanitaire.

Etrange mélange que la situation syrienne actuelle, patchwork de crimes de guerre poursuivis à bas bruit , de confiscations du patrimoine immobilier et de l’économie par des courtisans et des chefs de guerre, de fuite éperdue des populations ‘’ciblées’’ dans les derniers réduits encore disponibles, de stationnement militaire  »d’alliés » étrangers, de sanctions économiques qui s’ajoutent à la misère des Syriens et empêchent toute reconstruction. On n’y distingue que la projection factice du ‘’triomphe’’ d’un régime baasiste qui se permet même la tenue d’ élections tronquées, mais ne tient debout que par les armes et la diplomatie des Russes.

L’absence d’humanité tient, à Moscou, à Téhéran comme à Bachar, de marqueur géopolitique congénital. Le ‘’grand frère russe’’ veut faire valider, par la communauté internationale, la souveraineté de son protégé sur l’ensemble du territoire syrien, sous contrôle de l’armée de Bachar et aussi bien, sous celui des rebelles. A partir de là, il fermera totalement le pays aux yeux et aux mains tendues de l’extérieur. Bachar, lui, aura les mains libres. Qu’importe le nombre de morts innocents ! En échange de cette victoire contre son peuple, le maître de Damas rétribue Poutine en lui offrant une base navale en mer libre, à Tartous, en Méditerranée orientale (un site bien plus stratégique que ses ports militaires en Mer Noire). De là, ne doutons pas que l’Europe constituera une de ses cibles.


Il y eut un temps où le stratégique (brutal) et l’humanitaire (réparateur) cheminaient séparément. Les acteurs des deux secteurs s’ignoraient. Avec la montée des totalitarismes guerriers et leurs alliances contre la civilisation humaine, l’Humanitaire devient, au mieux, une victime de chantages ou, dans le pire des cas, il est éliminé (comme, d’ailleurs, le droit international humanitaire) du champ des opérations. Indignons-nous !

* 8 juin – Jeu de moustiques.  »Se préparer à la guerre des drones : un enjeu stratégique ». Sous cet intitulé, un rapport de la commission de la Défense du Sénat français modifie radicalement la perception des enjeux militaires. Selon ses recommandations, la France devrait étoffer massivement son parc de drones. Les drones adverses ou privés, sans maîtres connus, deviennent une menace pour la population et pour le territoire national : multiplication des intrusions, tentatives d’incursion au sein de sites stratégiques, espionnage… Sur le territoire français, quelque deux millions et demi de ces avions sans pilotes sont couramment en opération, comportant une grande majorité d’engins privés de tous gabarits. Vont s’y ajouter, dans moins de cinq ans, des nuées de taxis volants robotisés. A cette échelle, une police des survols est essentielle comme aussi des parades contre les activités illégales de plus en plus fréquentes que cette ruche va générer.

Le ministère des Armées déploie une protection anti-drones sur les sites militaires et autour de certaines infrastructures stratégiques. Le ministère de l’Intérieur n’est pas en reste et il s’équipe pour une très large gamme de missions. Le grand banditisme comme les grosses entreprises de service ne manqueront pas de suivre le mouvement, si ce n’est déjà fait.
D’après le rapport cité en introduction, l’utilisation du drone s’impose absolument sur les théâtres militaires : ‘’ Plusieurs conflits récents – la guerre de l’an dernier au Haut-Karabagh, mais aussi les combats de septembre 2019 en Libye et la campagne turque dans le nord de la Syrie (mars 2020) – sont caractérisé par une utilisation massive de drones tactiques et de petits drones’’. Ceci, avec d’impressionnants succès ! Leur mode opérationnel suit des méthodes innovantes, remplir de nouvelles tâches : guidage de tirs d’artillerie, dispersion de leurres, vols d’attaque en essaims, attaques suicides pour pénétrer les défenses adverses. On pourrait ajouter la fonction ‘’épandage d’armes de destruction massive chimiques ou biologiques et les assassinats ciblés », mais ce sont là des missions plus anciennes.


Sympathique ou cauchemardesque, le drone tactique armé ‘’préfigure les ‘‘ conflits civils comme internationaux de demain’’. Il faudra à l’autorité nationale prendre le train en marche ou se faire déborder. ‘’Depuis 2019, un rattrapage capacitaire est en cours : les forces armées disposeront de plusieurs milliers de drones d’ici 2025, contre quelques dizaines seulement il y a quatre ans’’. De fait, l’an dernier, 58% des frappes effectuées par le dispositif Barkhane au Sahel l’ont été par des drones armés américains Reaper et une bonne part du reste par d’autres, israéliens. Les armées sont également friandes de petits drones dits ‘’de contact’’ : nanodrones ‘’Drop’’, microdrones NX 70 ou encore microdrones Anafi (au total, plus de 350 ont été commandés, livrables en 2025). A moyen terme, un partenariat triangulaire France, Allemagne, Italie prendra le relai dans le cadre du programme Eurodrone. On sera alors dans l’ère des lasers aéroportés.

Le document-cadre du Sénat n’aborde pas une question éthiquement sensible : celle de l’attribution à ces méchants moustiques d’une capacité d’intelligence artificielle. Elle les rendrait à même d’agir de façon totalement autonome, en particulier dans le choix et le ‘’traitement’’ des cibles. Il y a cinq ans, le chef d’état-major des Armées s’était solennellement engagé à ne jamais laisser un drone voler sans un pilote humain pour le téléguider et contrôler sa mission. La doctrine restera-t-elle inchangée ? Elle se fait discrète, en tout cas. En sus des Occidentaux, Israël, la Chine, la Turquie et l’Iran comptent s’équiper et exporter largement ces oiseaux de mauvaise augure et, surtout, aller jusqu’au bout de leur potentiel technologique. Ils sont à la fois bon marché, sacrifiables, et utilisables en myriades de tous les formats (de l’insecte à l’avion de ligne). Il est clair qu’on ne pourra leur affecter des myriades de pilotes humains rassemblés dans des salles des opérations vastes comme des stades. L’intelligence artificielle seule, pourra accomplir la tâche tout en exonérant toute responsabilité humaine. Elle deviendra de facto un choix obligé. Malgré le danger induit pour les institutions, la paix et pour les libertés, il est assez probable que, si la hiérarchie militaire française estime inévitable l’option de l’A.I., l’opinion et la classe politique la valideront aussi, surtout s’agissant de technologies françaises. Des gens mourront sans qu’on sache, combien, qui, où et pourquoi, faute de pouvoir maitriser les algorithmes livrés à eux-mêmes.

* 7 juin – Le théâtre et ses sorciers. A la suite du second coup d’Etat dans le putsch des militaires au Mali, la diplomatie française avait annoncé, au début de juin, suspendre sa coopération bilatérale avec l’armée locale. Pas en soi, un renoncement à combattre le jihadisme au Sahel, ni même un retrait de l’opération Barkhane, mais un effacement au sein d’un collectif euro-africain centré sur le dispositif de forces spéciales Takuba, complété par les formations dispensées au G 5 panafricain. La colère – et le dépit – d’E. Macron semblaient sérieux et destinés au Tchad, où s’opérait une succession ‘’dynastique’’ au défunt président Idris Debby. Le fils du chef de guerre a néanmoins été reçu à l’Elysée, un premier signal pour le moins ambigu. La colère jupitérienne n’aura-t-elle été que théâtrale et forcée ?


Le ministère français des Armées vient d’annoncer, le 2 juillet, la reprise de ses opérations conjointes avec les Forces armées maliennes (FAMa). ‘’A l’issue de consultations avec les autorités maliennes de transition et les pays de la région, la France prend acte des engagements des autorités maliennes de transition endossés par la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao). Elle a décidé la reprise des opérations militaires conjointes ainsi que des missions nationales de conseil, qui étaient suspendues depuis le 3 juin’’. Rient d’exprimé, cependant, au niveau du sommet, qui n’a pas mangé son chapeau mais a clos l’épisode du dépit. On se contente de varier les humeurs. Il faudra vérifier si les Maliens, les Africains et les Américains (qui veillent au grain) avaient pris l’alerte au sérieux. Ce n’est pas certain.


Le colonel Assimi Goïta, dictateur de son état à Bamako, sait trop bien que son pays constitue un théâtre crucial pour la stabilité euro-sahélienne et qu’il n’a donc pas trop à s’inquiéter, puisque – la chose a été dite sans fard – Barkhane y opère pour protéger le flanc Sud de l’Europe contre les nébuleuses jihadistes, pas vraiment pour sécuriser l’avenir des Maliens et de leurs voisins : le dispositif armé va donc rester sur théâtre. Il sait aussi qu’il sera bientôt reçu – discrètement – à l’Elysée et que ses hôtes, tout en empruntant opportunément à la culture de la ‘’FrançAfrique’’, sauront convaincre les Français qu’il y va de leur sécurité (une cause qui a bon dos). Ainsi, chacun y trouvera son compte : les putschistes se verront légitimés et les Français, rassurés. Quant aux militaires, au sein d’un Barkhane ‘’resserré’’, ils resteront branchés sur la logistique et le renseignement américain – il y là comme une mesure de sous-traitance – et hautement contributeurs à la cause européenne : ‘’La France reste pleinement engagée, avec ses alliés européens et américains, aux côtés des pays sahéliens et des missions internationales’’.

Au même moment, vingt ans d’intervention militaire massive et couteuse en Afghanistan des forces occidentales tournent au désastre absolu. Avant même le retrait des derniers échelons américains, les Talibans conduisent une offensive générale. Les institutions civiles mises en place pour les tenir à l’écart s’effondrent rapidement, l’armée de Kaboul se débande et certains de ses éléments s’enfuient même au Tadjikistan voisin ! L’Occident n’a toujours pas compris qu’une guerre idéologique n’est gagnable que par adhésion massive des populations et déploiement de moyens de développement humain. Occuper lourdement le terrain ne contribue qu’à rendre les armées étrangères insupportables. D’un autre côté, saturer le terrain d’investissements en ‘’soft power’’, en principe destinés à la population, peut aboutir au contraire à exacerber les inégalités, la corruption et les tensions idéologiques et sociales, si la gouvernance politique locale se révèle trop médiocre. Il peut y avoir de subtiles combinaisons de moyens et de pressions mais il n’existe aucune recette universelle. Ou elle reste à trouver. En revanche les sondages peuvent servir à pointer l’échec sûr et certain : ne pas insister alors. Sur cette base, nos hauts stratèges ont-ils tiré les leçons de Kaboul et préparé des plans B, C, D pour défendre le flanc sud de l’Europe contre le jihadisme ?

* 6 juillet – Macho et cambrioleur. Après les sorties de Donald Trump et de Benjamin Netanyahou, c’est lui qui incarne le pire populisme macho en Occident. Avant lui, Luiz Inácio Lula da Silva s’était fait pincer pour s’être fait offrir un toit, qu’il n’avait pas les moyens d’acquérir par lui-même. Puis, sa dauphine, Dilma Rousseff, s’était empêtrée dans une mauvaise présentation statistique. On s’étonnait presque de la sévérité des magistrats brésiliens et de la rigueur du jugement populaire. Et voilà qu’un militaire enrichi, brutal et raciste est porté au pinacle de la présidence en janvier 2019, par une marée de citoyens enthousiastes.


Avez-vous cru un instant que Jaïr Bolsonaro, l’ennemi des femmes, des autochtones, des pauvres et de l’écologie en Amazonie serait un ‘’grand président’’ ? Dans l’affirmative, cessez immédiatement de lire ce blog et branchez-vous sur des jeux en ligne ! L’histoire a continué exactement comme on pouvait s’y attendait : catastrophe sanitaire sans nom, la Covid niée puis favorisée par une non-gestion abjecte ; inquiétude de la planète entière quant à la déforestation accélérée du ‘’poumon du monde’’ ; pauvreté galopante, discrimination tous azimuts des populations fragiles, etc. Aujourd’hui, il est seulement soupçonné d’avoir couvert une tentative de corruption au sein de son gouvernement, dont il était précisément informé. Le délit porte sur un achat massif de vaccins indiens anti- Covid-19, Covaxin, qui ne sont pas homologués au Brésil. Le ministère de la Santé, dont il a changé le titulaire à quatre reprises en pleine pandémie, fonctionne comme un énorme cluster de corruption. Concussion, prévarication, mensonge, tromperie … D’autres fautes pénales plus graves émergeront sûrement par la suite.


Le vent tourne soudain et le héros macho, souvent crâneur et grossier, prête le flanc à des manifestations de mécontentement populaire et à de multiples accusateurs : la Cour suprême devra bientôt statuer sur ‘’l’Affaire’’ et permettre au non au Parquet d’entamer des poursuites contre lui. En théorie, une procédure de destitution provisoire (pour six mois, le temps d’un procès) pourrait intervenir. Mais la Cour suprême devrait alors trouver le relai des deux tiers des voix de la Chambre des députés, ce qui paraît très improbable : le ‘’Président-Voleur’’ y dispose en effet d’une solide majorité parlementaire. On a vu comment Trump, aux Etats Unis avait facilement déjoué le piège.

Alors, pour quand l’éviction de ce ‘’champion aux mains propres’’, porté au pouvoir par les foules pour éradiquer sans pitié la magouille ? Il semble en tout cas très mal parti pour se faire réélire, en octobre 2022, face à Lula. Osera-t-on encore parler de ‘’mains propres’’ pendant la campagne électorale ? Elle paraît un peu décevante, la démocratie au Brésil ! Est-ce que le populisme crée, même dans les sociétés les plus sympathiques, cette forme d’infantilisme aveugle que certains confondraient (à tort) avec de la bêtise ? La délinquance des hommes providentiels s’oublie trop vite même si on omet aussi de la leur pardonner : on n’y pense plus … et le cycle recommence.

* 5 juillet – Le Parti-vieillard retourne en grandiose enfance. Faut-il être fier d’avoir 100 ans, quand on est un système ? Est-ce un signe de confiance en soi d’avoir pour marque identitaire la volonté de renouer avec son enfance maoïste, particulièrement cruelle en sacrifices humains ? Ces questions que l’Occident se pose à propos du Parti Communiste Chinois, n’effleurent apparemment la psychè que de rares Chinois continentaux, en tout cas sur la scène publique. Le congrès fondateur du PCC, s’est tenu à Shanghai et à Jiaxing, entre le 23 juillet et le 2 août. En cent ans, c’est vrai, il est sorti d‘une dictature basique et soldatesque, confrontée au féodalisme et à l’impérialisme nippon. Il a accédé à la puissance absolue : économique, commerciale, technologique, militaire. Tout est l’œuvre du Parti, comme si la population n’en recevait aucun mérite : en Chine, l’Histoire est un attribut exclusivement réservé aux dirigeants politiques.


Le Parti a été créé par une poignée d’intellectuels citadins. Hormis Mao, qui n’était pas invité au congrès fondateur, dans la concession française de Shanghai, ni connu des autres délégués, tous sont finalement tombés, tel Chen Duxiu, dans la trahison ou le bannissement. Le PC ne devrait pas se confondre avec l’Etat, fondé en octobre 1949, qu’il a précédé et qui ne sert que de devanture figée au Régime. Avec ces 90 millions de membres, mi- aristocratie d’initiés – du genre Illuminati – mi- patronat des entreprises, façon Medef, il incarne assez peu la Nation chinoise réelle. Pourtant, on est prié de le croire que l’Etat, le Peuple, le Gouvernement, l’Economie, l’Armée, l’Idéologie, c’est LUI. Ses tribulations depuis 1921, jalonnée d’erreurs magistrales et de zigzags stratégiques aventureux, de purges obscures et d’innombrables complots, ne dessinent aucune cohérence d’ensemble. Mais cela a permis à certains dirigeants plus lucides d’émerger et de faire accomplir de grands pas à la société. Mao Zedong a d’emblée fait dissidence de ses condisciples du Komintern, dont certains se sont vendus à l’occupant japonais. Lui a résisté, au fond des campagnes. Puis il a transformé sa révolution paysanne en anarchie totale. Liu Shaoqi s’est efforcé de maintenir le Pays en vie en empruntant pragmatiquement au modèle soviétique, tandis que Mao tentait de le ‘’purifier’’ par la guerre des classes, des générations et des clans. Deng Xiaoping a pu tardivement redresser la barre et lancer les réformes, mais, vieillissant, il a fini par réprimer les étudiants à Tiananmen et il a ‘’puni’’ le Vietnam militairement pour son incursion au Cambodge.

Xi entend retourner au bréviaire maoïste, dans lequel il ne croit pas nécessairement, mais qui le hisse seul au sommet, en dictateur absolu. Tout cela ne construit pas une histoire glorieuse, ni une légitimité en airain, sauf à ériger en culte religieux cette trop longue et trop rigide présence au pouvoir. Le principal tour de force du PC chinois est d’avoir vécu bien plus longtemps que les 70 ans du PC soviétique, son anti-modèle. Une fois arrivé à la tête du Parti, en 2012, Xi Jinping a vite déçu les espoirs d’ouverture que certains entretenaient à son propos. Il a montré qu’il n’entendait laisser à personne le soin d’écrire avec lui la feuille de route du Pays et qu’une 5ème modernisation (celle de la vie politique) serait tabou. En infiniment plus puissant, l’avenir devra ressembler, politiquement, non pas à la Chine d’hier mais à celle de 1949. L’immense empire, libéralisé timidement il y a trente ans (le ‘’printemps de Pékin’’) puis réprimé sans pitié après Tiananmen, possède désormais, grâce à lui, le système social le plus sévèrement contrôlé qui soit au monde : surveillance numérique de l’espace et de la population; pensée unique et culte des chefs, deux impératifs incontournables pour qui prétendra survivre dans la société; goulag énorme mais camouflé et peine de mort (la plus pratiquée au monde); internet fliqué; échanges avec l’extérieur limités au tourisme en groupes et au commerce; oppression systémique des minorités, etc. La boucle régressive est bouclée, et la fierté du Chef en est immense.

Une importante différence, cependant : sous le règne à vie du nouvel empereur Xi, l’Empire se pare d’une belle panoplie high-tech dont les hautes performances flattent, quelque part, l’ego de sa base populaire. Le nationalisme chauvin, ancré dans un concept de ‘’Chine suzeraine, dans un monde globalisé’’ (merci Milton Friedman !), s’est introduit partout. Cette forme de populisme a remplacé l’idéologie marxiste pour électriser les foules. On ne doit pas accabler celles-ci d’avoir perdu tout esprit critique. Par essence, le système formate ainsi les mentalités, car il se méfie à l’extrême de la société. Ainsi, les citoyens ont été persuadés que le COVID 19 avait été vaincu par leurs dirigeants, ce, pour le bien du monde ! Ils croient aussi, dur comme fer, que l’Occident leur veut du mal (ce qui ne les empêche pas d’y envoyer leurs étudiants ni d’y faire du tourisme). L’Armée populaire de Libération, au cœur de la grandiose célébration du Centenaire, leur est un objet d’adoration  »spontanée » et obligatoire. Au point qu’il va falloir à celle-ci accumuler des victoires à l’avenir. Le jour venu, dans des circonstances porteuses ou juste cacher des échecs, elle va attaquer et soumettre à sa botte 27 millions de Taiwanais, anéantir un peuple et une démocratie : c’est là sa mission la plus sacrée.


Les Chinois se réjouiront ils alors que l’on massacre d’autres Chinois, qui de plus ont hautement contribué à la modernisation de l’économie du Continent ? Les succès spectaculaires de la Chine doivent initialement aux investissements et à l’habilité managériale des Chinois d’outre-mer, de Taiwan en particulier. Ils ont été relayés par une myriade de co-investissements et de formations techniques apportés par des entreprises étrangères, grandes ou petites, venues se frotter aux pesanteurs du Pays et à son grand marché. L’ouverture a magnifiquement réussi à la société chinoise et le Parti, en bon prédateur, a su en tirer profit. Quand on détient le pouvoir, on devient riche comme par automatisme. Sans doute, le jour de l’invasion, aucune objection citoyenne ne se fera jour, quand bien même certaines consciences en seront chagrinées. Regardez le peu de compassion destiné aux ‘’frères hongkongais’’, dont l’espace public se voit transformé en vaste pénitencier. On aurait envie de parler aux jeunes pour leur dire que leur Nation est admirée, mais que ses grands, vieux et habiles dirigeants sont de fieffés tricheurs, qui les méprisent et les manipulent. Le faire serait le plus sûr moyen de se faire foudroyer et le message ne passerait pas.

Il reste que de renverser la roue de l’Histoire dans le sens de la confrontation idéologique et de l’expansionnisme, sous prétexte qu’on parvenu au zénith; continuer à traiter cette population si ingénieuse en enfant écervelé; mépriser l’apport de la paix, de la coopération et de l’ouverture à sa propre émergence, tout ceci réunira à terme les ingrédients de la recette du délitement.

* 2 juillet – Couper le courant, cesser les barbituriques. Il n’y a pas à philosopher sur ce point : l’action s’imposait : l’administration Biden vient d’imposer un moratoire sur les exécutions fédérales, le temps de réexaminer les politiques et procédures en matière de peine capitale. Elle s’inquiète de l’aspect « arbitraire » de cette forme de punition barbare, assimilable à la torture et aussi de son « impact disproportionné sur les personnes de couleur ». Elle se soucie également des exonérations dont bénéficient les condamnés qui en seraient passibles mais se voient protégés par leur argent et leurs  »super-avocats ». Elle aurait pu aussi bien mettre en avant l’ inefficacité prouvée de la peine capitale en matière de dissuasion pénale et la fréquence choquante des erreurs judiciaires irréparables qui l’accompagnent. Espérons qu’après ce moratoire intervienne une abolition en bonne et due forme, en conformité avec le protocole additif à la convention des Nations Unies sur les droits politiques et civils.

Donald Trump avait rétabli cette pratique abjecte mais assez populaire et même populiste, à laquelle la justice fédérale n’avait plus eu recours durant sept décennies. Ce niveau de juridiction n’intervient, en règle générale, que dans les affaires de trafic de drogue, de terrorisme ou d’espionnage. Trump avait fait procéder en peu de temps à une série de 13 exécutions au sein du pénitencier fédéral de l’Indiana. Tuer sans provoquer un temps interminable de souffrance et d’agonie n’est même plus à la portée du bourreau et les hésitations entre l’électricité et les barbituriques ont multiplié les exemples d’horreur dans les états non-abolitionnistes. Pour ne pas rabaisser la juridiction d’Etat à la Loi du Talion, il fallait couper court sans délai. Malheureusement, aux Etats Unis, la justice de droit local reste prédominante en nombre de cas judiciaires traités et rétrograde dans la moitié des Etats fédérés : elle assassine, à l’occasion, parce que simplement cela plait bien à l’électorat et donc aux élus.
Encore merci à Papy Joe de rétablir de la décence, du moins au niveau fédéral. Le recul de la peine de mort est bien engagé dans le reste de son pays. L’espoir est là que les Etats Unis parviennent à effacer un jour une facette rebutante de leur identité intérieure comme internationale.

* 1er juillet – Vers un monde yin-yang ? Comme la politique du climat, celle de la parité Femmes-Hommes passe par des politiques économiques et sociales. Elle nécessite donc des moyens financiers. Les concepts ont évolué depuis la conférence onusienne de l’automne 1995, à Pékin. Les leitmotiv de l’émancipation puis de la promotion (l’‘’empowerment’’, selon le concept anglo-saxon de l’époque) ont cédé la place à un objectif d’équité dans la parité. Mais, comme le monde procède en zigzag, le ‘’vent mauvais’’ de la régression patriarcale souffle aujourd’hui sur une vaste partie de l’échiquier géopolitique. Recentrer les économies sur un fonctionnement plus juste, plus égalitaire ne se limite plus à des impératifs de prise de conscience, d’éducation et de comportement. La question est d’essence structurelle. Mais les arcanes pour y parvenir – tout comme pour le climat – ne sont pas encore figées dans le concret. ‘’On progresse’’, tel est le message du Forum Génération Egalité, qui a ouvert ses travaux au Carrousel du Louvre à Paris (et aussi en ligne), sous l’égide des Nations Unies. Les organisateurs revendiquent une ‘’collecte’’ de 40 milliards de dollars d’investissement. Bien évidemment, il ne s’agit pour l’heure que de simples intentions, peut-être de rêves pieux.

Les 40 milliards d’investissement ‘’miraculeux’’ en comprennent 17 milliards annoncés par les États participants, 10 engageables par la Banque mondiale et 2,1 promis par la fondation de Bill et Melinda Gates (consacrés notamment à réduire la violence ‘’fondée sur le genre », c’est-à-dire celle des maris et compagnons ‘’cogneurs’’. En France, la fondation de  François-Henri Pinault projette d’investir la somme modeste de  5 millions dans le cofinancement de 15 centres d’accueil pour les femmes victimes de violences.

Succès ou pas, l’Evènement se veut annonciateur d’un « Plan mondial d’accélération » vers l’égalité, autour de plusieurs thématiques comme les violences envers les femmes, le droit à disposer de son corps, l’éducation des filles ou encore l’égalité économique. Chaque sujet est abordé par le biais de « coalitions d’action » regroupant États, organisations internationales, société civile et secteur privé. L’objectif est d’élaborer une feuille de route, dont la mise en œuvre sera évaluée dans cinq ans.

« Pour défendre la démocratie, nous devons lutter pour l’égalité hommes-femmes », a déclaré par visioconférence Kamala Harris, très applaudie par l’auditoire , où se trouvait incidemment l’ancienne secrétaire d’Etat, Hillary Clinton. Il a été aussi question d’une « bataille idéologique à engager contre les forces conservatrices’’, qui oppriment les femmes… et, par d’autre biais, beaucoup d’hommes et d’enfants aussi. On n‘en est pas encore à affirmer que les droits humains sont en fait indivisibles, même si leur transgression s’exerce différemment sur les genres et sur les âges, ni que les oppresseurs peuvent se recruter dans les deux genres. C’est bien comme ça, car il faut braquer les projecteurs sur celles des injustices courantes les moins fortement dénoncées. « Des femmes qui voulaient simplement être libres de conduire, qui revendiquent simplement de ne pas porter un voile ou d’avorter, sont menacées », a déploré le président français, sans regretter que leurs époux se procurent peut être des armes en France pour bombarder les femmes du Yémen. La géopolitique se cloisonne volontiers, alors qu’elle devrait être un tout multidisciplinaire. Les participants ont également souligné combien la pandémie de Covid-19 avait affecté les femmes et contribué à un recul de leurs droits, qu’il s’agisse de la déscolarisation des filles, d’une dérive dans la pauvreté ou des violences conjugales redoublées pendant les confinements.

Delphine O, la secrétaire générale du forum d’ONU-Femmes, avait exigé que chacun apporte au pot commun un engagement concret et financé. On verra à l’usage. Dans l’immédiat, il n’est pas aisé de cerner ce que les 40 milliards promis vont changer au fonctionnement économique et social global. Le rapport de forces est surtout favorable aux grandes entreprises et aux autocraties politiques, éthiques, religieuses. Il faut espérer que les agences des nations Unies et les ONG saurant mailler leurs efforts pour nous faire accéder à ‘’la grande image’’, celle de notre époque.