*13 février – Meuh ! En 2021, les pays Vache qui rit ouvrent les bras au Buffle de métal, selon  le roulement du zodiac bouddhique. N’en faisons pas tout un fromage. Que cette Lune toute nouvelle apporte à tous l’énergie et la force agricole qui revigore les esprits !

Associé à la Terre, au conservatisme, à l’agriculture, au travail, à la rigueur, à la patience, le buffle est persévérant… mais pas fulgurant. Sa couleur dominante est le blanc. Réputé sage, protecteur, endurant, sûr de lui et patient, il serait aussi, selon la tradition, têtu, peu réactif, mutique et parfois jalouxQuant au Métal, il est synonyme d’intégrité et de justesse.

L’année 2020 avait enclenché un nouveau cycle et reseter l’ensemble de nos systèmes. 2021 doit alors être une année de (re)construction, qui pousse à construire à l’instinct vers de l’inconnu. Elle nous met dans une posture de patience et induit une notion de lenteur dans le quotidien. Tout va progresser à petits pas, quitte à se tromper. et à devoir ajuster. Depuis l’an dernier, on sait déjà où on ne veut plus aller. L’important est de définir dans quelle direction on va (lentement) cheminer. Le Métal va permettre d’ajuster : il découpe les limites. En termes géopolitiques : ne pas viser trop loin, savoir quel nouveau modèle et quel équilibre explorer, tenir compte des pesanteurs de l’Histoire et des sociétés humaines, renoncer aux ruptures ou évolutions brutales comme aux percées conceptuelles trop soudaines. Surtout, bien se reconnecter à des peuples avec qui l’on partage les mêmes valeurs, le respect du vivant, la foi en l’Humain. 祝你牛年快乐 (Bonne Année du Buffle !)

*12 février – L’internationale des ennemis du peuple

Le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU tient une session extraordinaire sur la Birmanie. La position de Pékin et de Moscou, supports habituels de l’armée birmane aux Nations unies, sera observée de près. L’engagement rétabli des Etats Unis pour les droits et la démocratie va conférer une résonnance nouvelle à ces travaux. Ils revêtent en effet une dimension de test géopolitique Est-Ouest. Pour le monde émergent, bien que les turpitudes des militaires birmans restent une source d’embarras, l’appartenance de Naypyidaw à l’ASEAN, un groupe régional respectable, paraît à beaucoup une garantie suffisante.


Les militaires putschistes de Birmanie ont ‘’levé la punition’’ de quelque 23 000 détenus, à l’occasion du Nouvel An lunaire. Il est très peu probable que cette amnistie coutumière, destinée à délester les prisons surpeuplées une fois par an, concerne également Aung San Suu Kyi, la cheffe du gouvernement et ses collaborateurs renversés par eux, ni les élus locaux de la Ligue Nationale pour la Démocratie. La peur s’installe dans la population, alors que la police tire désormais sur des manifestants. Bien qu’en nombre moins important depuis l’interdiction de rassemblement, l’état d’urgence et le couvre-feu, les Birmans descendent dans la rue. Ils exigent la libération des détenus politiques, la fin de la dictature et l’abolition de la Constitution de 2008, taillée sur mesure pour l’armée. Les fonctionnaires entament une forme de résistance passive qui irrite au plus haut point le général Min Aung Hlain, patron de la junte.


En Biélorussie, le dictateur fanfaronne devant un parterre de 2700 fidèles en uniforme vert. Le scénario est à peine différent : les élections ont été, là aussi, confisquées et le peuple est sorti, de la même façon, protester contre la dictature. « Tout dépendra de notre unité avec la Russie. Nous pourrons assurer la stabilité de nos (deux) pays seulement si nous sommes unis », déclame Alexandre Loukachenko. La « blitzkrieg »’ de l’Occident a échoué à renverser la situation  »en utilisant la Biélorussie comme un tremplin d’attaque contre Moscou ». De fait, les démocraties ont tergiversé et se sont contentées de bonnes paroles. A Moscou, le régime fustige les défenseurs d’Alexeï Navalny taxés d’être manipulés par l’Occident. A Pékin, la fureur gronde contre les Etats Unis et leurs alliés, qui osent poser à l’ONU la question de l’enfermement des Ouigours du Xinjiang. A Djeddah, la haine sourd silencieusement contre l’initiative américaine de  »ressortir » en plein jour l’assassinat odieux du journaliste Khashoggi. « Soixante-seize pays dans le monde respectent – pas trop mal – l’état de droit. Cela en fait près de 130 qui n’en ont cure et veulent seulement que chacun reste ‘’maître chez soi’’. Bonne chance aux travaux du Conseil des droits de l’Homme !

* 11 février – Bitcoin

Comment Kim Jong-Un, qui règne sur une  »économie-hermite », dramatiquement dénuée de cash, parvient-il à financer ses missiles et ses ogives ? Ce sont, avec le ginseng, les seuls produits exportables par la Corée du Nord. On se souvient que l’appareil militaire démesuré de ce pays et sa diplomatie ont longtemps été sous perfusion des revenus de trafics internationaux. Le cash était colporté par des valises diplomatiques, par ailleurs pleines à craquer d’alcools et de tabac de contrebande. Depuis, la dictature s’est modernisée. Donc, point de surprise à voir Pyongyang adhèrer avec passion au Bitcoin, au point d’avoir dérobé 300 millions de dollars de cette cryptomonnaie au cours des derniers mois. Les blockchains censées rendre les transactions infalsifiables ont bel et bien été contournées par les trolls de Kim.

Alerte ! Car le Royaume-casemate s’exprime aussi via des attaques informatiques sans aucune modération. Entre autres exploits, Pyongyang est soupçonné d’avoir dérobé, en 2016, 81 millions de dollars à la Banque centrale du Bangladesh (BCB) et, en 2017, 60 millions de dollars à la banque taïwanaise, Far Eastern International. La liste est bien plus longue. Plus efficace que la contrebande et les produits frelatés, ce type d’agressions permet de financer les programmes nucléaires et balistiques interdits. L’ONU vient de publier sur la question un rapport édifiant. Sur la carte mondiale du crime organisé, qui avoisine 20 % du PIB global (on n’en saura jamais le montant caché exact), la ‘’République démocratique populaire’’ pèse de tout son poids. Elle constitue un exemple inquiétant de symbiose des criminalités : terreur et assassinat comme mode de gouvernance, chantage à la guerre nucléaire comme diplomatie, exportation de technologies interdites comme activité marchande, trafics commerciaux en tous genre, cyber-terrorisme, pour le plaisir et pour l’argent … enfin, recours massif au bitcoin (volé), la monnaie sans maître ni loi, créée par une mafia pour être utilisée par les mafias et par quelques gogos.

L’homme le plus riche du monde n’est certes pas criminel et on aurait du mal à le penser naïf. Pourtant, le fondateur et patron de Tesla annonce avoir investi 1,5 milliard de dollars dans le Bitcoin. Lui ne le vole pas. Il ouvre du même coup à  sa clientèle la possibilité de payer, au moins en partie, avec la ténébreuse cryptomonnaie. Du coup, le Bitcoin cartonne à 37 000 euros et il progresse de 1 100 % en un an, remplissant les poches de Kim Jong-Un, des Totorino et autres Escobar de la planète et, bien sûr, celles d’Elon Musk lui-même. Bravo, merci et encore ! Grâce au génial concepteur, les maîtres-chanteurs, ravisseurs, tueurs à gage et autres coupeurs de jarrets de la planète -sans oublier les super-dictateurs -vont rouler quasi-gratuitement en Tesla roadster à 215.000 € (une belle caisse).

* 10 février – Marchés indiens

Le mouvement de révolte des paysans indiens contre la libéralisation des marchés agricoles se propage comme une trainée de poudre. Des meetings géants se tiennent dans tout le Nord de l’Inde, sous l’effet de l’angoisse des agriculteurs. Ceux-ci sont persuadés que la réforme va concentrer la distribution aux mains de cartels privés, uniquement préoccupés à dégager des marges de profit aux dépens de la rétribution des producteurs. A leurs yeux, ce chamboulement prépare une seconde étape : le remembrement des terres et l’expropriations des petits exploitants peu performants. Ces derniers représentent 75 % de la population du Pays, travaillant pour l’immense majorité dans des conditions précaires. La fixation de prix publics minima constitue donc, pour eux, un filet de protection essentiel contre la pauvreté.


Les forces de l’ordre indiennes peinent à déloger les paysans qui, depuis deux mois assiègent New Delhi, en exigeant le retrait de trois textes de loi privatisant les marchés agricoles. Le gouvernement de Narendra Modi a rompu les discussions avec les représentants des agriculteurs et opté pour une solution musclée, au lendemain des violences survenues dans la capitale indienne. Les troubles qui ont endeuillé, le 26 janvier, le Republic Day, jour de la fête nationale, ont fait un mort et quatre cents blessés. Le Fort Rouge de New Delhi, un symbole de l’indépendance du pays, a été investi par la foule en colère, une situation comparable au raid des gilets jaunes français contre l’Arc de triomphe, à Paris. Les ‘’meneurs’’ et les personnalités de l’opposition qui les ont soutenus politiquement font l’objet de poursuites policières ou judiciaires. Trente-sept dirigeants syndicaux sont ainsi visés pour ‘’tentative de meurtre’’, ‘’émeute’’ ou ‘’conspiration criminelle’’. La police dénonce ‘’un plan préconçu et bien coordonné’’ pour rompre un accord initial sur le déroulement et le parcours de la manifestation. En Uttar Pradesh, les forces de l’ordre, dirigées par un moine nationaliste extrémiste, coupent l’eau et l’électricité aux campements dressés près des barrages routiers sans parvenir à disperser les foules qui s’y agglutinent. Avec la persistance des blocages, des contre-manifestations anti-paysannes apparaissent.
Devant la montée des tensions civiles, deux syndicats paysans se sont retirés des barrages routiers, mais l’union syndicale, qui en compte une quarantaine, poursuit le siège de la capitale. Narendra Modi détient l’insigne privilège de diriger, depuis 2014, la ‘’plus grande démocratie du monde’’ (au plan démographique s’entend : 1,3 milliard d’âmes). Mais il a bâti sa carrière politique, dès 2001, dans l’Etat du Gujarat, puis à la tête du Parti du Peuple Indien – BJP -, identitaire hindouiste et nationaliste, en prêchant l’exclusion des Musulmans et des castes basses. Beaucoup en Inde le voient comme un avatar local de Donald Trump, envers qui il ne cache d’ailleurs pas ses affinités personnelles. Ce n‘est bien sûr pas une justification acceptable pour traiter ses compatriotes comme si la bourse et les marchés – peut-être aussi le ‘’consensus de Washington’’ – allaient, comme par magie, libérer l’Inde de ses archaïsmes humains et sociaux. Aujourd’hui, la démocratie indienne branle dans le manche, alors qu’elle mérite mieux. Mauvaise nouvelle.

* 09 février – Tiananmen se traduit comment en birman ?


Malgré l’interdiction de rassemblement, le couvre-feu et la loi martiale -imposée dans une partie du pays-, rien n‘y fait : le mouvement de contestation populaire ne faiblit pas contre le putsch militaire en Birmanie. Il s’étend à travers tout le pays et précipite sur la voie publique des centaines de milliers de mécontents, indignés par l’arrestation de leur héroïne nationale. Pauvres Birmans ! C’est la troisième génération de ce peuple composite à réclamer ses libertés fondamentales, après les mouvements démocratiques de 1988 (un  »Tiananmen » post-électoral, avant le Tiananmen chinois) et 2007 (la ‘’révolution de safran » menée par les moines et violemment réprimée par l’armée).


.A chaque fois, la puissante narco-mafia galonnée met fin brutalement à leurs espoirs. Cette fois-ci, les généraux empruntent à D. Trump le prétexte de fraudes ‘’fantômes’’. Les dictateurs militaires se succèdent à Rangoun ou à Naypyidaw, la nouvelle capitale conçue dans leur esprit, mais c’est toujours le même genre de têtes de béton qui bâillonne les libertés et garde la main sur les deux économies : la légale et l’autre, jamais loin des armes et de l’opium. Leur hermétisme au peuple et à l’humanisme fait depuis la décennie 1960 le malheur des 56 millions de Birmans actuels. La cohabitation brutalement rompue avec Aung San Su Kyi n’était qu’un pis-aller économiquement, utile pour attirer l’investissement étranger et pour les soulager un peu du carcan de la réprobation internationale. L’ascension de Su Kyi était mal vécue par une grande partie de l’état-major. Outre cette personnalité-phare, parvenue à la tête de l’Exécutif, plus de 150 personnes – élus, responsables locaux, intellectuels – croupissent en détention. Depuis 2015, la persécution et l’expulsion du Pays des populations Rohingyas leur faisait calculer que l’étoile de la dame de Rangoun avait suffisamment pali pour qu’elle reste malléable et soumise à leur influence. Las ! La National League for Democracy a gagné haut la main les élections générales de novembre et la junte a pris peur.

Il faut soutenir les Birmans – comme les Biélorusses, les Algériens, les Libanais, les Russes soutenant Navalny, etc. sans se faire trop d’illusion sur le rapport de force implacable Armée-Population, qui permet aux militaires de régner par la terreur. Assez souvent, le hasard se met du côté des courageux.

* 08 février – Cabale mondiale

Le monde que nous voyons ne serait qu’une vaste conspiration universelle, opérée par les illuminés. Une étude du « New York Times » établit que presque la moitié des consommateurs d’information penche, par déduction instinctive, vers l’explication de l’actualité par le complot. Plus s’accroît le flottement des individus face à notre monde si imprévisible et hyper-complexe, plus s’impose l’idée d’une main diabolique et cachée, opérant en coulisse. Dénoncer cette main qui n’est pas de Dieu permet de se rassurer un peu et de simplifier l’équation jusqu’à un seuil de compréhension enfantin et universel. C’est aussi réconcilier son malaise personnel (le ‘vécu’’, le ‘’perçu’’) avec les dysfonctionnements et les injustices qui nous sont jetés aux yeux, sur la scène globale. Faute de mieux, l’explication par la cabale valorise l’opinion de celui qui l’émet et lui gagne des adeptes, là où la réalité décortiquée causerait plutôt migraine intellectuelle et désocialisation. Le ‘’cinquième pouvoir’’, celui des réseaux sociaux et des blogs – tel celui de l’Ours – invite ensuite à tourner en boucle de concert avec des ‘’compères de pensée’’ tout à son image.


Selon une enquête conduite auprès de 26 000 personnes dans 25 pays,78 % des Nigerians, 55 % des Espagnols, 45 % des Italiens et 37 % des Américains accréditent l’existence d’un  »groupe de personnes contrôlant secrètement les événements et dirigeant ensemble le monde ». Il n‘y a donc pas que QAnon, Trump et ses Evangéliques, nos gilets jaunes, tous les prophètes autoproclamés à trompeter l’alerte à tout propos : l’épidémie complotiste est bien à l’œuvre partout sur cette terre, sauf en Corée du Nord (où s’exprimer serait bien trop dangereux). Il ne faut pas en sourire car on parle d’une maladie millénaire. Pourrait -on mettre des médiévalistes sur la question ? Ce serait pour tester les effets de l’exorcisme, des procès en sorcellerie, du vaudou, de la magie noire ou de l’incrimination de Satan, et – pourquoi pas – d’une bonne vieille inquisition à l’ancienne. Cela rétablirait-il la balance de nos humeurs ? Bien sûr que non et je vous demande instamment de ne pas lire les trois phrases précédentes, totalement complotistes, qui ne sont pas de moi mais qui sont là quand même. Elles mériteraient une sévère réécriture critique.

Pas besoin on plus de rappeler que le nazisme était une théorie complotiste revancharde, poussée à des paroxysmes d’inhumanité effarants. La ritournelle pernicieuse du ‘’complot juif’’, entonnée, des siècles durant par la mouvance féodalo-populiste, a préparé le terrain à l’immense gâchis du 20 ème siècle. Le mythe trotskiste de la révolution universelle a, lui aussi, fait rêver des milliards de gogos, avant que sa violence n’apparaisse comme une tare. Au tour du jihadisme de prendre aujourd’hui le relais du suprémacisme blanc colonial et de l’anarchisme nihiliste (qui assassinait volontiers les présidents au tournant des 19 ème et 20 ème siècles), etc. Il doit y avoir dans la haine que le complotiste exhale, comme une constante de la nature humaine. Beaucoup de colère exprimée, un fond de peur caché mais tenace, le besoin de se raccrocher à une vision simplette et rêvée du monde, la dynamique du groupe qui interdit de rechercher toute vérité ailleurs que dans les sentences du Chef… Avec l’empilement actuel de crises un peu apocalyptiques, l’enfermement solitaire des personnes, l’abrutissement des réseaux sociaux, l’angoisse de l’avenir, comment éviter que le cocktail mortifère se recompose encore et toujours, plus acide, plus détonnant ?
(* article sponsorisé par l’Association universelle des praticiens de la psychiatrie clinique S.A)

* 6 février – Le droit a la dent dure

Coïncidence : plusieurs faits d’actualité viennent rappeler que, même en période de pandémie, les traités peuvent exercer leurs effets de façon inattendue. La principale ‘’surprise’’ tient à la décision, sans préavis, des procureurs de la Cour Pénale Internationale (CPI) de La Haye. Les territoires que les Nations Unies qualifient d’ ‘’occupés’’ par Israël tombent sous la juridiction de la Cour. Donc, les crimes de guerre ou crimes contre l’humanité qui y sont commis peuvent être instruits et jugés par celle-ci. On se doutait bien, à la Haye, que ceci ferait enrager M. Netanyahou. Peu de doute cependant sur le fait que les Etats-Unis – qui, comme l’Etat Hébreu, refusent la compétence de la CPI – feraient barrage à cette décision. Il n’empêche qu’à l’occasion de sa présence en Europe ou en Australie, etc., un Israélien (ou un Palestinien) suspecté pour des faits commis en Cisjordanie, à Gaza ou Jérusalem-Est pourrait être retenu pour enquête. D’ailleurs la seule infamie d’une suspicion de crime de masse peut être dévastatrice au plan politique, avant même que quiconque soit déféré devant un juge. La CPI confirme qu’elle est bien un formidable instrument au service d’un comportement civilisé des puissants du monde. C’est aussi un mécanisme de sauvegarde des valeurs les plus sacrées du droit. Une question, toutefois : ‘’pourquoi ne pas étendre sa juridiction à tous les territoires occupés reconnus comme tels : le Donbass et la Crimée, l’Abkhazie géorgienne, Chypre-Nord, la zone kurde de Syrie, les enclaves du Ladakh, les îlots de Mer de Chine du Sud, etc.


L’immunité diplomatique est souvent perçue comme un gadget désuet hérité du monde ancien. Elle vaut surtout comme règle de réciprocité, qui contraint à un minimum de relation pacifique les Etats intéressés à participer au ‘‘grand jeu’’ géopolitique, tout en restant tentés d’éliminer leurs concurrents de l’échiquier. Reste alors la négociation entre protagonistes protégés par un statut égal. Téhéran invoque cette immunité au bénéfice d’un de ses conseillers d’ambassade à Vienne, poseur de bombes, qui préparait en 2008 un attentat, à Villepinte, contre un rassemblement d’opposition iranien (avec de nombreux invités non-iraniens). Avec sa bande, il a été jugé et condamné par un tribunal d’Anvers. L’immunité comme argument d’impunité constitue un déni violent du droit, une tentative de légitimation juridique du terrorisme particulièrement malhonnête. On en avait fait l’expérience à Paris lorsqu’un diplomate irakien avait froidement assassiné un policier français pour se réclamer immédiatement d’un privilège d’impunité. L’impunité est une notion inhérente à l’anarchie ou au gangstérisme pur et dur. La CPI devrait le rappeler régulièrement. Elle le fait sans doute. Selon la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques de 1961, qui régit ce statut, la responsabilité individuelle d’un diplomate commence à un niveau très bas : propos sur la voie publique, respect de son bail de locatif, conformité à la réglementation sociale et sanitaire, obéissance au code de la route (dont le stationnement). C’est la norme, en tout cas, lorsqu’il s’agit du représentant d’un Etat décent et civilisé. Tous ne répondent pas à cette définition, bien que tous entretiennent des diplomates à l’étranger. Endosser le métier ne rend aucunement solidaire d’autres étrangers qui le portent en mafieux et se comportent en criminels, bien au contraire !

Quant aux trois diplomates européens basés à Moscou, soudainement expulsés par le gouvernement Poutine, leur intérêt pour le sort de ce pauvre Alexeï Navalny – parfaitement conforme à leur mission – n’est pas la cause directe de leurs déboires. Comme tous représentants de démocraties dans une autocratie sans état de droit, ils savaient bien que lorsque le climat politique russe tournerait à l’aigre, on s’en prendrait à eux. Ils y étaient préparés et, dans une certaine mesure, l’acceptaient à l’avance. Ils servent en fait de marqueur météo : le pouvoir russe voulait faire savoir que son humeur tournait à l’orage (le syndrome de l’Ours grognon). Il vaut mieux ça qu’un lancer de missile balistique, après tout.

* 5 février – ‘’L’Affaire du siècle »

Le qualificatif paraît pompeux, mais il s’agit d’un pas symbolique qui pourrait faire bouger les données du problème. Le tribunal administratif de Paris vient d’incriminer l’État français d’inaction climatique. Ce sont des décennies de double langage et de négligence qui ont été jugées et cette condamnation morale comporte au moins deux dimensions : une critique systémique sur l’incapacité des institutions politiques à tenir leurs engagements et aussi une valeur de précédent à l’international. Ce n’est pas un cas unique de ‘’judiciarisation de l’urgence climatique’’, mais les ONG saluent cette victoire pour le moins inattendue « dans un pays de hiérarchie verticale comme la France. Le tribunal accorde un délai de deux mois au Gouvernement pour qu’il accorde ses actes à ses propres décisions politiques. Hormis ce devoir de suivi opérationnel, il ne pourra pas dicter ses propres exigences, du fait de la séparation des pouvoirs.


Ce jugement n’en est pas moins révolutionnaire. D’abord, il rompt avec une forme de respect complaisant de la justice administrative à l’égard du ‘’Dieu-Etat’’. Il adopte un type de délibéré qui évoquerait plutôt la justice (indépendante) du Siège. Il vient sanctionner tout ce que n’a pas été fait, notamment sous Emmanuel Macron. Surtout, il place l’Etat et la société civile, représentée par cinq ONG, sur un strict plan d’égalité. Enfin, il laisse entrevoir une possible extension d’une telle démarche judiciaire à d’autres domaines de la gouvernance : les libertés, les droits sociaux opposables, la sécurité, l’asile, etc. tous domaines où les actes et leurs résultats ne se conforment pas toujours à la parole publique. Le double langage est une forme de médiocrité très pratiquée en politique, où la ‘’com’’ est trop généralement perçue comme dispensant des actes, l’effet de court terme visé comme plus ‘’payant’’ électoralement que la mobilisation de moyens et la détermination, dans la durée. Ainsi, parmi 165 Etats étudiés, le Financial Times place cette année la France dans la catégorie ‘’démocraties déficientes’’, une dégradation forte sur un an, qui repousse la Patrie des Lumières dans se sombres ténèbres fort loin de la Norvège (° 1). Le pire est que les citoyens s’accoutument et se soumettent à la ligne de fracture entre le boniment et l’action concrète, sans trop s’offusquer de cette forme de duplicité, voire de tromperie, dans le (dys)fonctionnement de la démocratie. Tout cela serait ‘’dans l’ordre des choses’’, suppose-t-on. Car la question touche aussi à la psychologie citoyenne : un gouvernement qui promettrait peu mais tiendrait parole aurait-il sa chance, dans une élection, face à des concurrents mythomanes, qui savent enjôler les imaginations ? Il y a une décennie, la réponse aurait été non. Aujourd’hui : plutôt oui, c’est à craindre.


Le gouvernement a jusqu’au 19 février pour lui fournir les preuves de la réalité de son action contre le réchauffement climatique. Un second ‘’round’’ se jouera en appel, lors de la prochaine audition du Conseil d’État, laquelle conditionnera le jugement définitif du tribunal administratif de Paris. Le Conseil d’État dira alors s’il valide les réponses apportées par le gouvernement ou si, au contraire, il ordonne à celui-ci de revoir la mise en œuvre de ses politiques bâclées ou oubliées. Les associations ont eu l’intelligence de fixer à un €uro symbolique la réparation du préjudice. Comme prix fixé à la sincérité de la lutte climatique et à la démocratie, ce simple €uro pourrait changer la face du Pays et au-delà.

* 04 janvier – L’Europe à la matraque


Quand les frontières se ferment, singulièrement celles de l’Europe, est-il encore besoin d’y poster une police anti-immigration ? Depuis sa création, en 2004, l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes – Frontex – n’a cessé de durcir son action, sans justification légale pour ce faire. Forte d’un effectif tendant vers 10 000 hommes et d’un budget pluriannuel de 5,6 milliards, Frontex a progressivement cessé d’apporter secours aux groupes humains en danger, sur terre comme sur mer, et elle se consacre surtout à refouler les nouveaux arrivants, en tous cas plus qu’à organiser leur accueil et à les canaliser vers des procédures d’asile ou de séjour. Cette implication dans la pratique du ‘’pushback’’, en violation de la convention de Genève sur les réfugiés de 1951, est tout simplement dénuée d’un minimum décent de comportement humaniste. Les faits émergent peu à peu comme un scandale communautaire, les refoulements illégaux entachant l’image des institutions européennes au point de créer un malaise. De plusieurs enquêtes, diligentées par l’Office de lutte antifraude de l’Union et par la Commission, ressort la mise en cause d’un mode de fonctionnement de l’Agence assez chaotique, incarné par son directeur, Fabrice Leggeri. Frontex s’en voit contrainte à arrêter ses opérations en Hongrie, du fait de sa collusion avec la police hongroise. Ses agents contrevenaient au droit européen en commettant des ‘’bavures euro-policières’’, en quelque sorte.

La Cour de justice de l’Union européenne a d’ailleurs condamné Budapest sous ce chef d’accusation, le17 décembre 2020, pour 50 000 refoulements opérés vers la Serbie, depuis 2016. La Commissaire aux affaires intérieures, Ylva Johansson, s’attelle, en conséquence, à un projet de réforme incluant la nomination de trois sous-directeurs et la création d’un système de surveillance des droits humains. Aux Nations Unies, l’UNHCR a évoqué, le 28 janvier, ‘’un droit d’asile menacé en Europe’’, sur la base des nombreux rapports lui parvenant, établissant des violences aux frontières de l’Union. Outre la Hongrie, la Grèce, la Croatie, l’Italie ou la Slovénie sont également mises en cause pour s’être livrées à des opérations de ‘’pushback’’ sur des milliers de personnes innocentes. Au-delà du cas posé par Frontex, on attend encore la définition d’un pacte migratoire européen comportant la refonte des règles de l’asile et l’instauration d’un devoir de solidarité respecté entre Etats-membres. La négociation bloque, malgré l’utilisation d’un simulateur censé aider chaque Etat à déterminer le niveau qui lui serait raisonnablement imputable dans la répartition des flux de réfugiés. Le fait est que le facteur de blocage est principalement d’ordre idéologique, identitaire et souverainiste, notamment dans l’Est européen. Que peuvent gagner ces pays, à long terme, à s’enferrer dans un déni du monde tel qu’il est ?

* 03 février. Le marché persan

L’arrivée de Joe Biden aux affaires modifie la donne de la prolifération au Moyen-Orient. Va-t-on sortir de la partie folle au bord du gouffre jouée par la précédente administration face à l’Iran ? Le risque de guerre n’est pas encore dissipé, mais comme  une envie de dialogue se manifeste après quatre ans. Washington attend un signal de Téhéran,  – c’est bien le moins – qui manifesterait au moins une intention de retour aux disciplines nucléaires de l’accord à six, signé en juillet 2015 et dénoncé par D. Trump trois ans plus tard. Cette approche prudente se justifie par la dureté offensive des ayatollahs sur le sujet, autant que par l’ampleur des transgressions accumulées par l’industrie nucléaire iranienne depuis 2018. De plus, faute de droits civiques, le public iranien s’accroche à un credo nationaliste basique : l’Iran est entouré de voisins en guerre et en bute à l’hostilité de l’Amérique, d’Israël et du monde arabe. Accéder à l’arme nucléaire, dans de telles conditions, apparait comme de la légitime défense. La Corée du Nord y est d’ailleurs, parvenue.

Après une phase initiale de contact sur le thème ‘’après vous… vous, d’abord’’, Téhéran entrouvre la porte à une approche synchronisée avec les Etats-Unis visant à rétablir l’accord de 2015. Son ministre des affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, avance l’idée que l’Union européenne pourrait ‘’chorégraphier’’ les pas à amorcer de part et d’autre pour parvenir à ce but. Cet appel du pied à une médiation européenne est à la fois une opportunité immense pour l’UE de se remettre en selle dans la région et une responsabilité écrasante, compte tenu de la hauteur des enjeux (paix ou guerre nucléaire risquant de dégénérer sur une très grande échelle) et de l’état actuel, plutôt frileux et étriqué de la diplomatie des 27 dans les contextes Covid et post-Brexit. Un échec possible de cette médiation serait accablant pour l’Europe. Mais, il est vrai qu’elle se trouve à mi-distance des acteurs principaux du conflit, que ceux-ci jouent plus gros qu’elle et que son devoir est tout simplement là.

* 02 février – Vodka dans le gaz

En chantier sous la mer Baltique, le gazoduc Nord Stream 2 reliera sur 1200 km la Russie à l’Allemagne. L’ouvrage, d’un coût de 12 milliards d’euros, est en phase finale de réalisation. Gazprom en a financé la moitié, complétée par cinq entreprises européennes, dont Engie. Selon les plans, Nord Stream 2 devrait entrer en service en 2022, échéance à laquelle il doublera les capacités de Nord Stream 1, déjà en opération. Ses 55 milliards de mètres cubes de débit pèseront lourd dans l’avenir énergétique de l’Europe. Autant dire qu’à l’heure où beaucoup s’interrogent sur la pertinence d’investissements géants dans l’énergie fossile, il constitue, pour Moscou, un levier majeur pour consolider son emprise énergétique sur le Nord de l’Europe occidentale.


Par rapport à cet état des lieux gênant, comment situer les réactions qu’ont provoquées l’empoisonnement au Novitchok de l’opposant russe Alexeï Navalny, son arrestation au retour dans son pays, la répression aveugle à laquelle se trouvent confrontés, dans plus de cent villes russes, des dizaines de milliers de manifestants courageux et pacifiques, protestant sous le mot d’ordre légitime de l’anticorruption ? Doit-on renoncer à ce coûteux projet déjà réalisé à 90 % et perdre l’investissement qu’on y a mis ? Devrait-on, d’ailleurs, s’abonner éternellement au gaz naturel russe, voire au gaz tout court quelle que soit sa source ? Doit-on inverser le levier de contrainte et mettre en difficulté l’industrie = et la politique = de la Russie ? Devrait-on alors politiser les fourniture de matières premières, au risque de déclencher une guerre de blocus et toute une série de représailles ? Un abandon de ce projet aurait en effet de graves conséquences pour Moscou, dont l’économie dépend fortement de ses exportations de gaz.

Les questions se précipitent au sein de l’Union européenne, mettant en jeu des intérêts de natures différentes.
Car la pression monte et plusieurs Etats-membres demandent désormais l’abandon du projet, surtout ceux d’Europe de l’est, qui redoutent cette emprise russe sur la Baltique… et sur Berlin. Bien avant l’affaire Navalny, les États-Unis et une partie des Européens se méfiaient déjà d’une dépendance croissante vis-à-vis du gaz russe. Le Parlement européen a ainsi voté l’arrêt du chantier, sans détenir de pouvoir de décision en la matière. L’Allemagne se trouve au cœur des transactions privées pour la réalisation de Nord Stream 2, car il y va de son approvisionnement stratégique, à un niveau qui crée réellement une dépendance. Elle aurait les pires difficultés à se dégager de ses obligations contractuelles et à se tourner vers d’autres sources. Par la voie de sa diplomatie, Paris l’y incite néanmoins, créant les conditions d’une controverse au sein de l’UE. Il n‘aurait sans doute pas fallu laisser Engie s’aventurer dans ce guêpier mais investir plutôt dans le développement d’énergies nouvelles. On aurait pu aussi anticiper le vieillissement agressif et rigide du régime Poutine. Si l’insouciance et les bénéfices (et aussi l’influence personnelle d’un ex-chancelier allemand) ont acté ces mauvais choix stratégiques, il est temps pour l’Europe de trouver un message commun adapté aux peines endurées par les Russes – mais aussi par les Biélorusses – en évitant l’affrontement imbécile autant que ‘’la paix pour le gaz’’. De nouveaux accords de Helsinki ?

* 01 février – Méchante jungle exotique

Le monde sans foi ni loi du Covid ne cesse de nous abreuver d’évènements tordus. En Birmanie, la nuit a vu s’abattre un black out des télécoms sur Rangoun et Naypyidaw (la nouvelle capitale, isolée de tout) : les forces armées, championnes du monde de la dictature militaire sur quatre décennies, (re)saisissaient le pouvoir, pouvoir qu’en fait elles n’avaient jamais totalement abandonné aux civils. Leur putsch est devenu clair, lorsqu’a été arrêtée Aung San Suu Kyi, la cheffe de facto du gouvernement birman. Celle-ci retourne brutalement à sa triste et historique condition initiale, celle de grande résistante passive de la Nation. Selon la direction de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), la prix Nobel 1991 de la Paix exhorte la population à ne pas accepter le coup d’État. Mais que faire face aux détenteurs de la force ? L’enlèvement et la mise en détention du gouverneur de Rangoun, de leaders d’opinion, d’artistes et de nombreux responsables politiques de zones de minorités ethniques accrédite l’identité de l’ennemi des généraux : les citoyens qui pensent et qui créent.

Dans la foulée, le commandant en chef de l’armée de terre a décrété l’état d’urgence, pour une durée d’un an, afin de ‘’préserver la stabilité de l’État’’. A l’échéance, se tiendraient , dit-il, de nouvelles élections générales ‘’ libres et équitables’’. Le général Min Aung Hlaing s’énervait depuis quelque temps, menaçant même de ‘’révoquer’’ la constitution du pays. C’est tout dire. En fait, les militaires ont perdu les législatives de novembre, remportées très largement par le parti d’Aung San Suu Kyi. Ils accusent, à rebours, la commission électorale d’avoir laissé passer des irrégularités. ‘’Nous mettrons en place une véritable démocratie multipartite’’, proclame un communiqué des prétoriens sur leurs pages Facebook. Venant de la narco-mafia qu’est Tatmadaw (la junte birmane), uniquement apte à confisquer la démocratie et légèrement fascisante, qui plus est – les Rohingyas expulsés au Bangladesh ne le démentiront pas – ce programme apparait comme un monument de tartuferie. L’allusion au corona virus comme facteur justificatif est bien conforme à l‘opportunisme des autocraties. Mais pour le malheur de la junte, dénoncer la dictature en Birmanie ne pose pas autant de problèmes de conscience aux Etats occidentaux que de mettre sur le sellette, par exemple, les dirigeants de la Chine (le meilleur soutien de la jute birmane, par ailleurs). Beaucoup remercieront le général Min de leur offrir une bonne conscience sur un plateau d’argent.