* 9 novembre – La COP nous embrouille

Les constats dressés par le 6 ème rapport du GIEC, les difficultés à mettre en  œuvre le green deal européen, les effets de la reprise économique sur le climat, tous ces signes pointaient une détérioration supplémentaire du climat, au moment où s’ouvrait la COP 26 à Glasgow. Les inquiétudes s’y dissipent avec des promesses, certes bien intentionnées mais un peu vaporeuses et souvent sans lendemain. Des foules énormes se sont réunies autour du site de la conférence pour faire sentir aux gouvernements les pressions des sociétés civiles. Greta Tynberg a, avec son talent habituel, brocardé le ‘’bla-bla-bla’’ des dirigeants du monde. Jamais l’accumulation de gaz à effet de serre dans l’atmosphère n’avait autant progressé d’une année à l’autre (+ 20 %) ni les objectifs de Paris 2015 été rendus aussi inatteignables, tant les retards s’empilent. 2,8 ° de réchauffement supplémentaire, dès 2050, imagine-t-on le prélèvement que ceci implique sur la vie des futures générations ?

Ce qui ne veut pas dire que Glasgow, comme Copenhague auparavant, restera dans les anales comme un coup pour rien. L’orchestration d’une profusion des promesses en jargon incompréhensible, la validation politique solennelle d’idées sans mode opératoire ne sont sans doute qu’une étape fragile vers le futur. Ce n’est pas le bon critère pour mesurer la lutte contre le dérèglement climatique : l’action, seule, permet un bilan. En sus des gouvernements, les collectivités, les citoyens-consommateurs et les entreprises y prennent leur part. On semble attendre des miracles de chaque COP, en prenant leur rôle de fil rouge pour des politiques opérationnelles, de terrain. Le marché du carbone ne décollera pas sans intervention autoritaire dans l’économie. Les retards d’organisation et de financement des exécutifs nationaux et locaux sont tels que l’optimisme a du mal à pointer. En fait, la trajectoire s’éloigne du but. Les émissions de nos ancêtres et celles, actuelles, des ateliers du monde nous plombent un peu plus à chaque COP.

Equilibre carbone (0 émission supplémentaire) en 2050 (UE), 2060 (Chine et Russie) voire 2070 (Inde), mais pourrait-on nous montrer l’adhésion des classes politiques et des populations aux sacrifices que cela implique concrètement ? Comment fera-ton progresser le Moyen Orient, l’Afrique et la quarantaine de pays en guerre ? Ceci dit, l’idée de soutenir le développement décarboné des pays du Sud – la promesse d’au moins cent milliards d’aide publique – reste sur la table, mais repoussée à 2023. On est aujourd’hui à 83 milliards même si l’on tend à inclure dans l’enveloppe une grosse proportion de prêts. De plus, l’aide climatique ne sera-t-elle pas dégrévée de celle destinée directement aux populations ? On se penche sur l’état des océans, de loin le plus grand puits de carbone de la planète mais on aurait dû depuis belle lurette mobiliser une part des armements de pêche pour extraire les continents de plastique qui empoisonnent leurs eaux. Les technologies sont là, mais la volonté manque. L’autre ‘’poumon’’, que constitue les forêts devrait connaître un début de régulation… vers 2030. Que restera-t-il alors des massifs primaires d’Amazonie ou de Kalimantan ou de la taïga sibérienne ?

La France n’a pas tellement brillé jusqu’à présent. Ses résultats en termes d’émissions ont été si mauvais depuis 2015, qu’elle s’est fait épingler par l’Europe et aussi par le tribunal administratif de Paris. Elle ne s’est pas jointe au principal engagement collectif de la COP 26 visant à cesser dès 2022 tout investissement à l’étranger dans les énergies fossiles. Va-t-elle financer quelque infrastructure charbonnière dans les pays encore accrochés aux énergies noires (Etats-Unis, Chine, Russie, Australie… ? )Elle s’est déjà distinguée en réclamant le classement du gaz et celui de l’atome (réintégré pour beaucoup dans la composition du ‘’mix’’ idéal) comme des énergies renouvelables. Le pactole européen du Green deal va bénéficier à la France, à hauteur de 40 milliards. Avec le numérique, il sera consacré aux réseaux d’énergie électrique (10.000 bornes d’alimentation seulement, là où le besoin est d’un million), alors que l’hydrogène vert n’est pas prêt, que les éoliennes à terre sont fortement contestées et, en mer, tardent à se concrétiser, que le solaire régresse et que l’avenir du nucléaire n’en est qu’au stade des débats d’experts. Quant aux économies d’énergie – le principal gisement en réserve – on cherche encore les institutions à même de former les dizaines voire centaines de milliers d’experts à même de réaliser les chantiers de rénovation énergétique des bâtiments. Idem s’agissant des relais de financement-expertise public-privé auprès des collectivités territoriales à même distribuer aux particuliers les subsides de Bruxelles sans engraisser les banques. Tandis que le coq français claudique, le climat reste un problème cumulatif et ne l’attend pas. Rassurez-vous : d’ici la COP 27, ce blog fera tout son possible pour limiter son empreinte carbone.

* 8 novembre – Coups de Trafalgar dans une coupelle d’eau

Il y a différents volets dans la brouille ‘’ franco-anglaise’’ actuelle… mais une humeur est partout sous-jacente : le regain de nationalisme. Que ce soient les licences de pêche ‘’post-Brexit’’ (une fraction infinitésimale des échanges), les campagnes de vaccination, l’indopacifique avec la question des sous-marins australiens, le protocole nord-irlandais censé fixer une frontière commerciale sans entamer la paix dans la grande île, tout fait boomerang, comme autant de réflexes chauvinistes. Chaque rive de la Manche prend un secret plaisir à prendre l’autre en faute et à le sermonner.


Depuis les accords post-Brexit, les petits accrocs de voisinage sont entourés d’une intense publicité médiatique. Les hics de ces textes bâclés à la hâte sont vécues comme des provocations insoutenables : les licences de pêche accordées par Jersey impliquent des procédures administratives trop complexes pour des pêcheurs français ‘’sans papiers’’ … mais le système avait été validé par l’Europe et par Paris. Fallait-il laisser les marins bretons et normands organiser un blocus de l’île anglo-normande ? La frontière en pleine Mer d’Irlande avait été consentie par Londres mais, en regardant une carte, il saute aux yeux que la ligne rouge passe au milieu d’un royaume et nuit à son unité. La concession de souveraineté est ressentie comme une flétrissure par un cabinet conservateur farouchement nationaliste. En revanche, la sous-traitance de la frontière britannique à Calais ne heurte personne. Pourtant, le ‘’malaise‘ ’irlandais de Londres est symétrique et non moindre que les inquiétudes exprimées par les deux Irlande. On n‘avait pas pu trouver de meilleure solution jusqu’ici. Il faudrait écouter les quatre parties prenantes (Royaume Uni, Ulster, Irlande et Union européenne) et faire preuve d’imagination. La question des traversées de migrants en Manche – dont le nombre en a triplé en un an – n’est pas dictée par des principes moraux ou humanitaires, mais sous l’angle d’une ‘’querelle de sous’’, une indigne subvention que la Grande Bretagne concède à la France pour bloquer toute migration par cette frontière et refouler des malheureux.


Reste la tumultueuse affaire des sous-marins. Le mutisme consciencieux de Londres sur cette rupture d’engagement – d’ailleurs imputable à Washington et Canberra – a suscité en retour de flèche une manifestation de mépris hautain de la part de Paris. Ce n’était pas mieux et on a manqué l’occasion de se promettre de remettre en selle le partenariat stratégique franco-britannique, particulièrement utile pour l’Europe. Jeux égaux mais surtout perdant-perdant. Pour rétablir la confiance, il faudrait arrêter de médiatiser les arrière-pensées ruminantes, s’abstenir de rameuter les abonnés à la colère. Les troupes populistes adorent croiser le fer et haïr le voisin d’en face, surtout quand le combat est en gros folklorique et sans danger. Ressassons encore l’Histoire !


Il faut dire qu’au sommet, on s’est d’abord écharpé avec une belle vigueur. L’exemple est venu d’en haut là, où naguère, on s’arrangeait pragmatiquement et courtoisement entre hauts fonctionnaires, sans en appeler aux en appeler au jugement des médias tabloïdes. En jouant au Cassandre face à Boris Johnson, son exact ‘’anti-modèle’’ politique, Emmanuel Macron pensait sans doute se hisser en fer de lance de la cause européenne. Le premier ministre britannique se sait dans le viseur et ne peut se permettre de laisser saper son autorité par de constantes railleries publiques sur l’inanité des lendemains du Brexit. Le public britannique, quoi qu’on en pense, en est irrité et entonne à l’unisson ‘’blame the French !’’


Après s’être focalisé sur une vision vengeresse du différend on a fini par réaliser le ridicule de la petite guerre des pêches. L’ultimatum du 1er novembre-minuit est passé sans déclencher de riposte française (l’interdiction des ports aux chalutiers britanniques). Cessez le feu ou sursis, une réunion ministérielle franco-britannique s’efforce de sortir la pêche de la nasse populiste où on l’a placée. Il est probable que le processus de négociation se poursuivra cahin-caha et sans tintamarre. La COP26 de Glasgow n’aura, en tout cas, pas eu à subir dans son voisinage immédiat une guerre du poisson. Le vent de tempête s’apaise finalement et le mot ‘’confiance’’ a même réapparu (on fait ainsi ‘’confiance aux Britanniques pour prendre au sérieux le détermination française’’). Du langage de négociation, donc, et même un soupçon d’ouverture : Londres se dit prêt « à poursuivre des discussions intensives sur la pêche, y compris en examinant toute nouvelle preuve pour soutenir les quelque 170 demandes de licence restantes.
Avons-nous besoin d’un ‘’voisin-meilleur ennemi’’ pour assouvir quelque déficit identitaire ? Ne serait-ce pas avouer maîtriser de plus en plus mal les ‘’vrais’’ défis que pose ce monde en leur préférant des chamailleries de cours de récréation. Le président français a pu avoir raison sur certains arguments (pas tous), mais sa posture cassante risquait d’irriter d’autres partenaires au-delà du seul voisin britannique. Les autres Européens n‘ont pas envie de subir une présidence ‘’jupitérienne’’ de l’Europe au premier semestre 2022.

* 1er novembre – G20 : des séquences d’humeur.

Dans les grands évènements multilatéraux, tel le G 20 qui se tient à Rome, les avancées sur les questions de fond sont millimétrées. Que des marchandages s’opèrent, des ouvertures se fassent, cela se traduira peut-être, à plus long terme, par quelque résultat peu visible du grand public. En revanche, la moindre anicroche, le moindre grincement de dents va faire la une des médias. Les dossiers sont trop fastidieux à décortiquer, mais les photos parlent d’elles-mêmes. A cet égard, la rencontre préalable – soigneusement chorégraphiée – d’Emmanuel Macron avec le président Joe Biden a capté l’attention : les images en constituaient un intéressant pantomime .

L’oncle Joe, patelin et souriant pressait doucement la main de son homologue français comme pour prendre son pouls. Il lui parlait doucement, comme à un enfant qui pleure :  »mon pauvre petit, sans le vouloir, nous avons été maladroit avec toi … je sais que cette petite histoire de sous-marins australiens t’a fait de la peine… ne pleure plus, tu es notre petit neveu chéri » (grand sourire paternel). En face du tonton consolateur, l’enfant blessé, raide comme un piquet, tournait la tête à l’opposé de son interlocuteur. Il hésitait à prendre la main douce tendue vers lui, puis l’agrippait avec force comme pour l’écraser… petit bras de fer signifiant  »d’accord pour se reparler et peut être te pardonner, mais tes déclarations mielleuses ne m’impressionnent pas … seul la preuve par les actes sera retenue ». On imagine les multiples réunions de hauts représentants qu’il aura fallu pour mettre au point la saynète. C’était plutôt bien vu pour présenter le problème sur le fond mais ça ne faisait pas totalement sérieux. On attend la démonstration par la preuve : réintroduire la France dans le dispositif allié en indo-pacifique ? lui offrir un lot de consolation industriel dans le grand projet stratégique anglo-saxon ? On ne sait.

Premier constat : aucune mise en scène comparable ‘était prévue dans la rencontre entre les deux dirigeants français et britannique : impasse sur les images, commentaires critiques de part et d’autre, plaintes auprès de la pauvre Ursula van der Leyen qui n’y peut mais. Embargo sur les perspectives de raccommodage. C’est un autre style de pantomime : un grognement silencieux. Second constat : le problème, avec ces films d’ambiance, est que le scénario finit la plupart du temps en queue de poisson.

* 29 octobre – Egalité des chances pour les futurs petits français.

Selon les données de l’étude PISA [Programme international pour le suivi des acquis], en 2018, il y avait 14,3 % d’enfants dits « d’origine immigrée » en France. Parmi eux, 9,6 % ont des parents nés à l’étranger, et 4,7 % sont eux-mêmes nés à l’étranger et arrivés en France au cours de leur enfance.

En France, la répartition des élèves dans les écoles est basée sur un système de carte scolaire qui dépend du lieu de résidence. Comme certains quartiers sont fortement ségrégués, les élèves issus de l’immigration ont tendance à être regroupés dans les mêmes établissements. Sur le volet de la ségrégation scolaire, la France se situe dans la moyenne de l’OCDE, au même niveau que les Pays-Bas ou encore la Belgique, qui ont une histoire migratoire proche de la nôtre. En revanche, l’Allemagne, qui a aussi une histoire et un profil de population immigrée similaire à l’hexagone, fait bien mieux. l’insertion se fait principalement par l’école et, s’agissant des jeunes, c’est un plus pour la cohésion sociale et pour l’économie. Le problème est que, contrairement à ce que beaucoup croient, l’immigration a fléchi de 30 % au cours des deux dernières années. Le  »grand remplacement » se passerait-il ailleurs ?

Oui, dans les pays du Sud !

* 28  octobre – Avatars numériques

Face book change de nom. Ca ne va pas changer la vie des quelque  deux milliards de braves gens qui correspondent sur le réseau avec leurs familles et leurs amis. Ca ne va rien changer non plus à la philosophie commerciale et au mode d’action du groupe : le rassessement en boucle. Marc Zuckerberg l’a inventé et il y enferme ceux qui ont le malheur de s’aventurer anonymement dans les groupes de discussion, les fora d’infox et autres espaces de haine calibrée que tolèrent hypocritement les algorithmes de ses ‘’modérateurs’’. Leur machine a parer aux débordements est une usine à gaz incontrôlable (des cadres du réseau en ont témoigné). La perte de contrôle de la firme californienne sur sa machinerie illustre d’ailleurs l’importance des incidents enregistrés sur une très grande échelle. Qui plus est, seuls les résoteurs d’Occident lui inspirent quelques vagues précautions, les autres ont droit à l’impasse. Le plus préoccupant t se voit dans les déviances induites chez les adolescents du fait des incitations malsaines du système : harcèlement scolaire, attaques sournoises contre les personnes, calomnie, compromissions par l’image. Tout ce qu’on devrait interdire fait fond de commerce pour Facebook. Des dizaines de milliers de jeunes Français en sont – indirectement – victimes chaque année, parmi lesquels plusieurs centaines  tentent de se suicider. Quant à leurs parents, ils se placent, sans le savoir, sous la coupe des extracteurs de données, des influenceurs et des trolls multinationaux rétribués, à l’occasion, par des dictateurs. La recette consiste à semer la confusion dans les esprits, à faire confondre information et fantasmes … et, au bout du compte, à faire dérailler les démocraties. Alors, le nouveau  nom du monstre, peu importe … ce sera toujours un système mondial, qui dicte une bonne part de nos sentiments, dénature notre avenir, nos relations et ça, déjà, ça fait peur.

Il y a pire : voilà que Facebook s’attaque à la finance et s’apprête à lancer sa crypto-monnaie. La valeur fiduciaire est fondée sur la confiance, qui peut n’être que de la crédulité. Le Zuckercoin, comme le bitcoin, va fonctionner sur la fidélité de spéculateurs immatures qui  font écran devant le crime organisé. Car c’est bien aux gangsters du dark web que ce mode de commerce profite le plus. Les laisser s’enrichir, sans limite, à nos dépens, c’est finalement les pousser vers le pouvoir et leur donner les moyens d’un contrôle politique sur les sociétés humaines. Au contraire des monnaies locales, concrètes et utiles comme instrument d’échange de marchandises et de services, ces devises sans maître ni raison sociale aboutiront à des crises, des dépossessions. Ce n’est sûrement pas une voie menant vers le règlement des inégalités sociales, vers la prévention du dérèglement climatique, vers un peu d’honnêteté dans la vie publique. Voyez là une litote.

Tout cela compte peu finalement, si Facebook et ses réseaux associés réussissent à faire basculer l’humanité dans une folie confuse. Zuckerberg  se vante haut et fort de son fumeux  projet de les  faire basculer ses réseaux dans  un univers factice où chacun – quelle que soit sa distance réelle aux autres – côtoiera  tout le monde, un peu au hasard, dans les trois dimensions et l’illusion parfaite du réel. Ce ‘’métavers’’ va abolir toute frontière entre le réel et l’imaginaire, ce qui pourrait convenir pour un jeu, mais pas pour régler les relations sociales, voire pour animer la vie publique. A bien considérer les pièges de la version simplette unidimensionnelles actuelle, on doit pouvoir  accroître d’un facteur puissance dix les dégâts sociaux et psychologiques à attendre de ce fameux Métavers.

 Le père de famille conduisant ses enfants à l’école distinguera-t-il le volant réel de son véhicule des commandes factices de l’univers Zuckerberg ? Le collégien qui se plaît à effrayer un camarade saura-t-il dans quelle dimension il l’aura ou non physiquement agressé, au bout du compte ? Le citoyen-électeur à qui l’on dit en boucle que les élections ont été truquées saura-t-il s’il se met  au service de chefs de guerre, par la pensée uniquement ou avec des armes réelles dans l’idée d’envahir le capitole. La police sera-t-elle obligée de pénétrer cet ’’autre monde’’ pour démêler les affaires criminelles d’ici-bas ?

Il y a toujours un brin d’emphase pédagogique dans l’argumentation de ce blog. Disons le tout de suite : l’anonymat et l’impunité ne sont pas des libertés individuelles mais un droit à nuire, voire à tuer ! Pour la paix dans le monde et pour sauver la géopolitique d’état de droit (si c’est encore possible), il faudrait vite museler ces hyper puissances numériques qui ne rendent compte à personne et veulent faire du cash sur notre santé mentale. Pour le coup, l’enjeu est bien de sauver l’esprit à l’Humanité, ce qui aidera aussi à sauver la Planète.

* 26 octobre – Transition de dictature à dictature

Coup de projecteur désabusé sur le Soudan : c’était le dernier pays du monde arabe à avoir accompli une révolution populaire pour secouer le joug d’un pouvoir militaire corrompu et teinté d’islamisme radical. En 2019, le dictateur Omar Al Béchir avait été renversé, avec la connivence d’une partie de l’Armée, et la population soudanaise était massivement dans la rue à réclamer ses droits et libertés ainsi qu’un gouvernement civil élu. Depuis plus de trente ans, aucune élection n’a pu se tenir. On ne pouvait que sympathiser avec ces citoyens déterminés, bien organisés et mûrs sur le plan démocratique …

Comme dans tous les pays arabo-musulmans animés de cet idéal en 2011 et après, la boucle s’est soudain refermée : retour dramatique au point de départ. Un nouveau dictateur militaire a confisqué les rennes du pouvoir. Le général Abdel Fattah al-Burhan, patron de l’Armée de Terre, s’assoit, hautain, sur le trône de Béchir, dissout le gouvernement, l’instance de la transition politique (Conseil de souveraineté), suspend la législation, arrête les ministres civils et fait tirer sans état d’âme sur les manifestants civils défendant les promesses de transition démocratique qui leur avaient été faites (à l’horizon 2023) . Ces promesse, au Soudan comme ailleurs, sont trahies.

La  »transition politique » n’est, au fond, qu’une façon d’habiller le rapport de forces, de la part des acteurs politiques qui détiennent les fusils et une mainmise sur l’économie. On s’est demandé, dès la conclusion d’un compromis de coexistence et de partage transitoire du pouvoir entre civils et militaires, si ces derniers ne succomberaient pas bientôt à la tentation de récupérer la mise, en totalité. C’est fait désormais et le risque a été pris de susciter une légitime résistance populaire, peut-être un conflit civil, et de faire retomber le pays dans l’ornière de l’arbitraire et des violations massives des droits humains. Les généraux soudanais ont tout à redouter d’un progrès de l’Etat de droit : ils ont suscité et soutenu des formations ‘’paramilitaires’’, tels les Janjawids, qui n’avaient d’autre mission que de piller et de massacrer les populations non-arabes du Darfour et d’autres régions. Eux-mêmes ont directement commis de nombreux méfaits en rapport avec ces génocides et ils n’auraient guère de chance de s’en tirer indemnes face à une cour de justice indépendante.

Quelle frustration que le système international doive s’en tenir à des condamnations verbales et à des réunions sans effet à New York ! La Ligue arabe, pas plus que l’Union africaine n’y feront rien. Ceux qui en Occident s’effarent de l’augmentation, dans le monde entier, des flux de populations menacées chez elles, devraient foncer sur Khartoum avec des filets pour embarquer les coupables vers la Cour pénale internationale de La Haye. Un conseil un peu fou, mais il y a urgence.

* 25 octobre – Kavala sous les projecteurs

Depuis le fond de sa prison turque, Osman Kavala méritait qu’on s’intéresse à lui. Grâce au président, Recep Tayyip Erdogan, ce riche entrepreneur en médiation culturelle, condamné et incarcéré sans motif clair en 2013, puis à nouveau en 2016, jamais jugé mais sans cesse agoni par l’homme fort du pays, a gagné en notoriété internationale. Sa cause interpelle et elle a été promue par un chemin détourné maladroit, qui vaut d’être cité : le ‘’Sultan’’ turc a ordonné le 23 octobre à son ministre des affaires étrangères de déclarer persona non grata dix ambassadeurs occidentaux (dont sept représentant des ‘’alliés’’ de l’OTAN). Il en a exigé l’expulsion, ‘’au plus vite’’. La date de prise d’effet reste cependant un mystère. Les conséquences risquent d’e être fâcheuses pour l’image de la Sublime Porte.

Le motif invoqué : au cour des jours précédents, ces dignitaires ‘’indécents’’ avaient osé appeler à la libération de Kavala dans un communiquée commun. En 2019, la Cour Européenne des Droits de l’Homme avait jugé l’incarcération de ce défenseur des droits des Kurdes et des Arméniens sans fondement aucun et exigé sa libération. La Turquie appartient au Conseil de l’Europe (à laquelle se rattache la CEDH), mais n’y remplit pas ses obligations légales. Et, on le sait trop bien, le pouvoir turc foule au pied les droits humains sans jamais tolérer la moindre remarque étrangère, au nom de sa sacro-sainte  »souveraineté ». Du coup, il se place régulièrement dans un isolement coupable. Et il se coupe des principaux partenaires économiques de la Turquie.

C’est de la même conception de ‘’Leur’’ souveraineté que se prévalent les généraux birmans, qui lancent actuellement l’assaut contre la jeunesse de leur pays, ces étudiants qui ont dû prendre le maquis aux quatre horizons du Pays traqués par la soldatesque. La junte militaire a cassé une élection législative défavorable à ses intérêts (Erdogan a fait la même chose lors du scrutin municipal à Istamboul) et elle exterminait les militants démocrates. Cette vision du ‘’maître chez soi’’ s’accompagne d’un sentiment de propriété des dirigeants sur leur population, d’un droit surtout à disposer d’elle, à fixer son sort par la persécution voire par la mort. Cette ‘’souveraineté’’ se pratique de préférence dans l’omerta et l’impunité.

N’allons quand même pas imaginer qu’elle reste un argument légal recevable en plein XXI ème siècle !

* 22 octobre – Navalny, quel bonhomme !

Un sentiment de reconnaissance envers le Parlement européen. Les députés de Strasbourg ont attribué leur prix Sakharov à l’incroyable Alexeï Navalny, l’indestructible opposant à Vladimir Poutine et à sa nomenklatura brutale et corrompue. C’eût été une faute politique l’oublier de la distribution des trophées attribués aux défenseurs des libertés. Sans minorer les grands mérites des deux journalistes récompensés du Prix Nobel – dont un russe lourdement confronté à la censure – il faut bien reconnaître que leurs cas ne sont pas aussi emblématiques que la résistance, ou plutôt la survie du M. Propre russe à une invraisemblable suite de persécutions étatiques et de tentatives de meurtre sur sa personne. Il a parfaitement démonté les mécanismes mafieux d’un système de pouvoir qui ne ses contente plus d’être seulement totalitaire et policier. Soljenitsyne, Sakharov, Navalny…, le système russo-soviétique n’a cessé de s’enfoncer dans une cruauté absurde à l’égard de ceux qui pensent (alias dissidents).

Absent des contrôles judiciaires auquel il était soumis, empêché pour cause d’assassinat sur sa personne, Navalny est, à nouveau incarcéré pour avoir échappé à une mort voulue par l’Etat. De retour en colonie pénitencière, il est comme toujours séparé des siens, brutalisé et humilié par ses geôliers et même soumis, huit heures par jour, à un lavage de cerveau à grande absorption de documentaires de propagande ridicules. S’il est certain qu’il ne se convertira jamais au poutinisme, une incertitude plane sur sa l’évolution de sa santé mentale comme physique. Qui sait le sort que le système lui réserve ? Certes, on connait mal ses convictions politiques, au-delà d’un nationalisme flamboyant de sa croisade contre la corruption du pouvoir. Peu importe d’ailleurs, puisque son héroïsme ainsi qu’ une excellente aptitude à communiquer en ont fait un héros connu de tous. Il incarne puissamment un cheminement de libération pour la société russe.

Ses tortionnaires n’ont rien trouvé de mieux que de copier le traitement infligé au voyou du film Orange mécanique (lui faire flasher dans les yeux des images insoutenables). Puéril et cruel. Il ne faut pas laisser ces sbires faire de lui un Liu Xiaobo russe. Le prix Nobel chinois était trop intelligent, trop lettré et trop sage pour pouvoir rester en vie, face au Parti. Au bout d’une longue agonie en prison, privée de soin, on l’a poussé vers la mort sans avoir à l’exécuter précisément. Navalny doit, lui, retrouver la liberté avant qu’on l’ai détruit. C’est là une responsabilité incombant à ses concitoyens. Chez beaucoup d’entre eux, l’Occident (décadent, etc.) n’a pas bonne presse. Pourtant, autour d’un personnage aussi exceptionnel, une convergence Est-Ouest paraît encore possible. Travaillons y !

* 21 octobre – Fixation fiscale

En juillet dernier, un accord fiscal ‘’historique’’ a été finalisé au sein de l’OCDE. Le G 20 en avait pris l’initiative dans la phase de la sortie de la crise de 2008 et la France était énergiquement à la manœuvre. Cet instrument opposable aux entreprises comme aux Etats était destiné à remettre un peu d’ordre dans la fiscalité des multinationales. Le renfort apporté par l’administration Biden permettait enfin de s’attaquer à l’évasion fiscale des entreprises multinationales (aux chiffres d’affaires supérieurs à 750 millions $), évasion rendue possible par la complicité ou complaisance de certains Etats.

Le ministre français de l’économie avait accueilli le texte initial sans excès d’enthousiasme. L’objectif fixant à 15 % le taux de fiscalisation minimum ne constituait qu’un ‘’premier pas’’, marquant la fin des pratiques d’optimisation excessives et parfois même d’exemption douteuses. Chacun paierait l’impôt là où il accumule ses dividendes. D’après la commission indépendante pilotant le projet, ce seuil permettrait aux Etats de récupérer quelque 240 milliards $ de recettes supplémentaires. Peut-être 30, pour le fisc français : c’était déjà pas mal ! D’ici l’adoption formelle de l’Accord, Paris devait faire lobby (un peu seul, on s’en doutait) pour rapprocher la fixation du plancher d’imposition de son propre barème (30%). Mission impossible, on l’a bien constaté lors des cérémonies de signature . On s’est surtout félicité des conséquences politico-éthiques du texte : les pratiques les plus inéquitables de dumping fiscal seraient dorénavant assimilées à de l’évasion pure et simple et deviendraient donc répréhensibles par la Loi. Pour toute multinationale, le régime commun deviendrait la déclaration à l’Etat de prérogative fiscale, des dividendes réalisés sur les marchés où elle opère. Elle s’en acquitterait sous sa raison sociale consolidée – incluant toutes ses filiales concernées.

Le renouvellement de fond de la fiscalité transnationale a été acté, 8 octobre, par la signature de 136 pays, en soi une petite révolution mondiale, mais malheureusement un peu au rabais. A cette échelle de participation, en effet, des concessions importantes ont été consenties au consensus de tous les signataires. Il y a donc des déceptions. Tout d’abord, la réforme ne s’applique, dans sa phase initiale, qu’aux 100 multinationales les plus puissantes et ne couvrira pas l’ensemble de leurs bénéfices. Les recettes fiscales attendues se limiteront donc à 100 mds $. C’est une reculade manifeste.. De plus, les parties à l’accord doivent égaliser leurs prélèvements sur les firmes du type GAFAM, Washington ayant exigé le désarmement des taxes préexistantes. Il y a là quelque chose inaccompli. Certaines recettes – comme pour les produits du sous-sol – sont déliées du lieu où elles ont été réalisées. Toute une gamme de dérogations autorise les Etats à prélever moins de 15 % des bénéfices d’une entreprise sur leurs territoires. Ceci signifie aussi que les autorités fiscales des pays du Sud ne doivent pas espérer de cette nouvelle norme mondiale des recettes substantielles pour leur développement en retour des investissements qu’elles accueillent. On aura rendu les paradis fiscaux un peu moins attrayant. Pour autant on ne les fera pas disparaître. En France même, les tolérances légales à l’égard de formules innombrables et complexes d’optimisation fiscale créent un flux permanent d’évasion des entreprises à l’impôt. Le manque à gagner pour le fisc français serait, selon le compte fait par certains médias, supérieur aux bénéfices attendus de la réforme mondiale. Le conservatisme et la multiplicité des contribuables bénéficiaires rend les pôles de résistance sociale incontournable. Il est vrai que toute progression en la matière se fait ‘’pas à pas’’.

* 20 octobre – De droit souverain…

Les relations entre Bruxelles et la Pologne sont acerbes depuis plusieurs années. La réforme polonaise de la justice polonaise a été vertement critiquée par la Cour de justice de l’Union européenne. Le tribunal constitutionnel polonais a répliqué en estimant, le 7 octobre que la constitution polonaise était  »incompatible avec certains traités européens » et que les compétences de l’Union européenne n’étaient pas établies en matière d’État de droit. L’Europe à laquelle Varsovie a adhéré serait pire qu’incomplète : juridiquement infondée.

Le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki et le parti au pouvoir, le PIS, ne cachent pas leur volonté ‘’souveraine’’ de garder la main sur une justice nationale aux ordres de leur gouvernement. C’est un rejet frontal des principes de droit sur lesquels a été établie l’Union européenne et que chaque Etat-membre est censé faire siens, notamment la Pologne depuis mai 2004. La Cour suprême polonaise est nommée essentiellement par le président polonais. Les juges aussi. Les membres de l’instance disciplinaire de la Cour sont désignés par le gouvernement, lequel détient aussi le pouvoir de révoquer les juges. Les Polonais justifient cette soumission servile de leur pouvoir judiciaire à l’Exécutif par la nécessité d' »épurer » la magistrature des communistes encore présents, un curieux prétexte idéologique d’un autre temps.

L’Union ne peut accepter sa ‘’délégitimation’’ par un Etat-membre en pleine dérive autoritaire. Elle a donc suspendu l’accès du plan de relance économique polonais aux fonds mobilisés par l‘Union pour la sortie de crise, dans l’attente d’une conformation de Varsovie aux règles du droit. Mateusz Morawiecki, s’est bien sûr insurgé contre ce qu’il estime être un chantage. La Hongrie campe également sur des positions populistes, anti-européennes et elle a subi la même mise en garde. En fait, la césure paraît plus tranchée que jamais entre une Europe occidentale traumatisée par le Brexit et en recherche de réassurances dans ses valeurs fondatrices et, face à elle, le flanc oriental de l’Union  tenté par le souverainisme et essentiellement sensible aux aides économiques que celle-ci lui apporte.

Les institutions de Bruxelles ne peuvent, par construction, que s’opposer à une dérive qui fragilise tout l’édifice européen. Ursula von der Leyen s’est exprimée hier, sans ambiguïté, devant le Parlement européen sur la crise de l’état de droit le en Pologne et la primauté du droit européen. Elle n’a laissé aux contestataires aucune autre porte de sortie qu’un maintien du plein effet des Traités et de leur primauté  sur les législations internes. La question possède de fortes incidences ‘’identitaires’’. Elle n’est pas fortuite, elle ressurgira forcément.

A la base, 80% des Polonais restent pourtant favorables à un maintien dans l’Union européenne. Le jeu tactique du gouvernement autour d’un hypothétique ‘’Polexit’’ – solution logique à l’incompatibilité présumée – risquerait fort de faire tomber celui-ci aux prochaines législatives, ce qui devrait permettre de rétablir l’harmonie politico-juridique avec l’Union. Ce serait à la fois un traumatisme et une clarification salutaire. Mais Premier ministre polonais n’est plus aussi droit qu’auparavant dans ses bottes. Il semble chercher quelque biais ambigu pour rentrer dans le rang, sans perdre la face. Il a ainsi écrit à tous ses homologues européens qu’il pourrait accepter que les textes européens soient supérieurs aux lois polonaises (ce qu’il ne croit pas), mais qu’il ferait face alors à un problème constitutionnel qu’il n’est pas à même de régler.

Dans ce genre de cas, on convoque des élections générales. Le peuple polonais n’est-il pas souverain chez lui ?

* 19 octobre – Temps brumeux sur la Manche

Tristounet, l’état des relations euro-britanniques, et les émotions aidant, celui des liens franco-britanniques. Le divorce a été sec, brutal et acté au couperet. L’heure est aux contentieux et aux suspicions. Tout ça aurait dû être évité. Aujourd’hui, le voisin d’outre-Manche est déserté par des corps de métiers immigrés ou expatriés, certains de ses étales s’en trouvent vides et les transports désorganisés, l’essence se fait rare, les communautés étrangères hésitent à rester. Tout ça pour ne rien devoir au grand marché européen et, surtout aux institutions communautaires qui en sont des rouages essentiels. La sacro-sainte souveraineté nationale a été mise au service de la séparation et elle trouve des échos tout aussi incisifs sur le continent.

Les droits de pêche dans les eaux britanniques en sont un déplorable exemple. Le Royaume Uni et, singulièrement, les îles anglo-normandes sont en droit de négocier ‘’souverainement’’, selon leur intérêt. Dans ma Bretagne, les armements de chalutiers sont rouge d’indignation devant les procédures d’octroi  des licences. Un bon nombre sont incapables de prouver leur présence ancienne et continue dans ces eaux poissonneuses et donc de remplir les critères. Le Homard et les langoustines se fond rares chez mon poissonnier. On aurait pu travailler sur des quotas d’ensemble plutôt que bâtiment par bâtiment. De là à organiser le blocus du port de Saint Hélier et de menacer la population de Jersey de lui couper l’électricité ! Et certains élus locaux qui s’y rallient. La prise d’otages est criminelle et inadmissible : qui sont les imbéciles qui veulent faire revivre la Guerre de Cent ans ?

Une autre blessure a été ouverte par le projet (américain) ‘’d’alliance’’  AUKUS en région indo-pacifique. Pas tant du fait d’un suivisme inconditionnel manifesté à l’égard de Washington (Paris aurait souhaité pouvoir en faire autant) mais de l’omerta maintenue pendant 18 mois à l’encontre d’une marine française étroitement associée à la Royal sur le plan opérationnel. On peut bouder. On pourrait aussi bien requérir de Londres un geste généreux et réaliste pour raccrocher le bateau français et dans son sillage, l’Europe, dans un grand plan d’ensemble, s’agissant d’une région ‘’chaude’’ du globe où la France administre des territoires.

Parlant de l’Europe, elle a eu quelque mérite à se préoccuper de la paix entre les deux Irlande. Dans ce volet sensible du Brexit, la négociation du protocole nord-irlandais s’est faite de bloc à bloc. Belfast a fait corps avec Londres et Dublin s’est fondu parmi les 27. Il faut reconnaître que la solution trouvée et acceptée par les deux parties est franchement bizarre et peu pratique : une frontière douanière en mer passant au milieu d’un Etat souverain. Cet arrangement à  »souveraineté écornée » crée une paperasserie et des délais difficilement soutenables. Bruxelles a d’ailleurs proposé d’alléger les procédures de moitié. Cela aurait dû être fait dès 2020. Mais, la blessure est aussi politique, nichée dans la fierté britannique.  De ce fait, la volonté du gouvernement de Boris Johnson de délier la Cour de Justice européenne de la gestion des contentieux sur le Marché unique relance les crispations et les suspicions (le Royaume Uni exerce-t-il une vengeance au-delà des désaccords de fond ?). Aux yeux du reste du monde, cette méfiance risque simplement de décrédibiliser la grande Europe (au-delà de l’UE). Elle existe et constitue notre voisinage le plus stratégique. Raison de plus pour mettre quelques bémols à nos susceptibilités, un peu archaïques et assurément stériles.

En une autre époque, j’ai pu constater la forte affinité entre les stratèges britanniques et français quant à leur vision du monde. De façon générale, les élites des deux pays se fréquentent avec plaisir. Quelle tristesse que les brûlots  des media des deux rives imposent un ton sarcastique et désobligeant à cette relation de toujours. Depuis la chute de l’Empire romain jusqu’à la Guerre de cent ans, on s’est certes pas mal ‘frités’’ comme entre toutes les tribus occupant un terroir, mais les Celtes des deux rives appartenaient aux mêmes familles et partageaient leur espace, leur langue et leur culture naturellement. Il faudrait s’inspirer de ce vieux cousinage.

* 18 octobre – Hyper, c’est trop !

 »Hypersonique » est l’avenir de la géostratégie. Bientôt finira l’ère de l’équilibre de la terreur par la parité balistique. Les pions nucléaires seront redistribué entre grandes puissances, sans omettre la part revenant aux Etats voyous perturbateurs du TNP. On passe des courbes stratosphériques au rase-motte en zigzag à une vitesse de fou : cinq, six, sept fois le vitesse du son. La règle pour recréer l’équilibre restera la parité qualitative des systèmes d’arme et quantitative des arsenaux entre des acteurs considérés un par un, sans coalition. Encore faut-il qu’existe aussi une  »envie de dialogue », sans laquelle la course aux armements et le risque d’un passage à l’acte échapperaient à tout contrôle. Or, on le voit partout, il y a peu d’amour et de compréhension entre les géants nucléaires, ces temps derniers. Alors, le missile hypersonique sera-t-il l’arme offensive de déstabilisation de toute la société internationale ? Il faudra quelques années pour le savoir, mais, dans l’intervalle, le risque d’une première frappe décisive, sans capacité de riposte peut devenir plus tentant. C’est, toutes choses égales par ailleurs, la posture d’Israël face au programme nucléaire iranien.

En décembre 2019, la Russie a annoncé, la première, la  »mise en service » d’engins  »Avangard », équipables d’ogives nucléaires. Elle a fièrement avancé qu’ils étaient capables de franchissement intercontinentaux au ras des pâquerettes, à des vitesses rendant tout repérage radar et toute interception impossibles. Mieux ou pire encore, ces missiles de croisières hyper-boostés seraient re-dirigeables en vol sur d’autres cibles et pourraient aborder leur but en surgissant depuis n’importe quelle direction. Les missiles anti-missiles (déjà déstabilisants pour la dissuasion) et les radars pointus du Norad et des frégates Aegis s’en trouveraient totalement dépassés et impuissants. Exit la guerre stellaire, retour au plancher des vaches. Une vraie cause d’alarme pour l’Hyper-puissance américaine, dans un scénario où des milliers d’engins hypersoniques réussiraient contre elle une première frappe paralysante (sans riposte possible). On en est pas là, bien sûr, et l’Amérique a largement le potentiel disponible pour  »combler le gap ». Mais quand même….

Et encore, si l’adversaire était unique et politiquement bien  »balisé », comme l’est la Russie. En championne absolue de la dialectique nucléaire au bord du gouffre, la Corée du Nord, elle aussi, a revendiqué, le 28 septembre, son accession à la technologie hypersonique. Sa maîtrise ne semble pas encore convaincante, mais un essai a eu lieu, parmi une série de tirs balistiques. La Corée du Sud en garde pour elle les paramètres. On peut néanmoins compter sur les Nord-Coréens pour aller jusqu’au bout de leur mise au point, avec l’acharnement qu’ils ont déjà eu à faire la bombe. Pyongyang, dans son délire, affirme  »multiplier par mille (sa) capacité défensive ». Ses cibles favorites se trouvent évidemment aux Etats Unis. Les Nations Unies aussi, dont le Conseil de sécurité suit la crise et tente de restreindre tant se peut la fuite en avant nord-coréenne ont de quoi se faire du souci. Mais d’où Pyongyang s’est-il procuré les secrets de fabrication de son  »arme absolue » ?

Dès août 2018, Pékin a fait connaître l’existence de son projet  »Ciel étoilé 2 » théoriquement capable de croisière à une vitesse de plus de 7300 km/h. Il répond à des normes plus performantes encore que son alter ego russe. Le Financial Times a surtout révélé (sans démenti chinois) qu’il avait réussi, en août dernier, un trajet complexe autour du globe. Lancé sous une fusée Longue Marche, il aurait terminé sa boucle terrestre à 32 km de son point d’impact prévu. C’est peu pour un potentiel vecteur nucléaire. Les progrès spectaculaires du programme chinois ont pris de court l’Occident. Jamais la Chine n’avait étalé un tel avantage stratégique, qui plus est à un moment où ses relations se tendent rapidement autour de la question de Taiwan (l’Amérique est le seul obstacle à une invasion armée) et d’une multitude d’enjeux économiques, technologiques et diplomatiques. Ce n’est pas le contexte idéal pour rétablir l’équilibre autour d’un nouveau système d’arme optionnellement nucléaire. La transition s’annonce délicate.

La conception bien française de la dissuasion – au niveau d’arsenal le plus bas possible – était déjà sérieusement entamée par la  »Guerre des étoiles » et par le recours aux missiles de croisière de longue portée. Des étapes intermédiaires ont été aménagées entre les scénarios extrêmes d’entrée en conflit. La France pourra-t-elle rester longtemps dans la course ? Le doit-elle, d’ailleurs ? Elle a une campagne présidentielle devant elle pour y réfléchir.