* 30 juin 2021 – Prix Nobel de la Guerre

Il y a un an encore, l’Ethiopie était le miracle de l’Afrique. Cet ancien empire chrétien de 110 millions d’âmes, héritier de la Reine de Sabah et du Négus, s’était réconcilié avec l’Erythrée voisine qui s’était séparée de lui au début des années 1990, au terme d’une guerre intestine longue et cruelle. Grâce à la paix, à l’investissement chinois, à l’habilité à gouverner d’Abiy Ahmed, un premier ministre adulé par les médias, le Pays s’était constitué une base industrielle performante, très admirée en Afrique. Ahmed, qui plus est, incarnait une rupture salutaire avec la main mise – 27 ans durant – de la minorité tigréenne sur le pouvoir. Forte de six pourcents seulement de la population, cette dernière s’était aliénée le reste du pays par sa pratique de la ségrégation ethnique et son comportement hautain. L’activisme du nouveau leader audacieux, libéral et réformiste était récompensé, il y a deux ans, par le prix Nobel de la Paix. Ce prix, souvent conféré trop tôt, ne porte pas toujours chance…

Le conflit qui s’est déclaré dans les dernières semaines de 2020 au Tigré, à l’initiative de cette minorité politiquement ‘’dépossédée’’ du nord de l’Ethiopie (le long de la frontière érythréenne), débouche sur un gâchis sans nom. Loin d’user de la diplomatie d’un ‘’nobelisé’’ face à cette nouvelle tentative de sécession au sein de  l’Empire, l’ancien colonel des services de renseignement a retrouvé des réflexes de chef de guerre sans scrupule, un tantinet mégalomane et faussement messianique. Déterminé à soumettre l’ethnie coupable, il a répondu par l’occupation militaire du Tigré. Il a mobilisé dans cette aventure des milices ethniques adverses de même que – une folie ! – les troupes de l’ex-ennemi. érythréen.

Seules quelques ONG ayant encore accès au terrain, l’expédition punitive s’est faite à huis clos. Elle a tourné au carnage et laissé des stigmates indélébiles de massacres, de pillages et de viols. Rien n’aurait pu mieux souder la résistance des six millions de Tigréens, sous l’étendard du TPLF, le parti armé combattant pour leur indépendance. Après deux millions de paysans déplacés par les combats, des milliers de morts retrouvés dans des fosses communes (nettoyage éthique ?), d’énormes destructions d’infrastructures, le point de non-retour a été franchi. Même Abiy Ahmed semble prendre la mesure de ce désastre humain, sous l’angle de ce qu’il dénonce comme une ‘’épidémie de violences sexuelles’’. Mais il n’a que des mots creux à y opposer. A moins de son anéantissement par la force armée, la révolte du Tigré persistera donc. Les autorités d’Addis-Abeba ont décrété hier un « cessez-le-feu unilatéral et inconditionnel » au Tigré « , tandis que les miliciens indépendantistes reprenaient, le même jour leur capitale régionale de Mekele. Les rebelles proclament leur détermination à « intensifier » les combats au-delà de leur territoire. La guerre des mots n’y changera rien. Le Conseil de sécurité, comme toujours divisé, restera impuissant.

De fait, des atrocités sont le fait des deux bords :  ceux qui défendent leur territoire et ceux qui combattent pour l’intégrité de l’Ethiopie. A l’extérieur, la communauté internationale – Chine, Russie, Israël et États du Golfe exceptés – instruit plutôt le procès d’Abiy Ahmed. Les Etats-Unis, qui sont de longue date liés à leurs ‘’alliés’’ tigréens, s’y montrent même virulents. Pourtant, sous l’ancien dirigeant tigréen Zenawi, courtisé par Washington, comme sous Ahmed aujourd’hui, l’Ethiopie n’a rien connu d’autre que la dictature. C’est donc uniquement en fonction de leurs intérêts stratégiques que les puissances se déterminent à son propos. Se concentrera-t-on un jour sur la prévention du basculement aussi rapide d’un pays viable et fonctionnel de la paix civile vers la guerre ethnique la plus barbare ? Il faudrait cesser de chercher des ‘’bons’’ ou des ‘’alliés’’ quand il n’y a plus que des tueurs et des victimes, dans chacun des camps en présence.