* 15 septembre – Reprendre langue avec les talibans

Ce blog a été un rien catégorique concernant le rôle de l’émirat du Qatar en Afghanistan. Il reconnaissait que Doha était un interlocuteur obligé avec les talibans. Il n’y en a pas d’autre, c’est vrai. Mais il exprimait le doute que sa diplomatie puisse vraiment extraire de griffes talibanes les masses de malheureux laissés pour compte par le retrait américain. Sur ce point, c’était à moitié réaliste. Ainsi, 49 français ont pu rejoindre, hier, Doha puis Paris sur les ailes de Qatar Airways. D’autres occidentaux vont en faire autant à plus long terme. C’est un demi soulagement. Les nouveaux maîtres de Kaboul souhaitent  »se débarrasser » des étrangers inassimilables à leur loi rigoriste. Ils tiennent donc leur  »promesse » sur ce point et s’entendent avec le petit émirat, chef de file des frères musulmans, pour qu’il organise pratiquement ces départs. Mais s’agissant de leur engagement à laisser partir les Afghans qui le souhaitent, les talibans mentent (comme le déclare Jean-Yves Le Drian) et n’ont aucun souci des enjeux humanitaires. Une lutte pour le pouvoir semble en cours entre leurs chefs. Le mollah Baradar, tête de proue des  »pragmatiques » ne répond plus à l’appel et les éléments les plus durs ont le vent en poupe.

On est pourtant entré dans la phase post-militaire de la crise afghane. Celle que les guerriers islamistes ne savent pas gérer. Nos répulsions politiques ou confessionnelles ne comptent plus : seul importe le sort matériel et moral de 38 millions d’Afghans dont la vie est fracassée et la survie compromise. Antonio Guterres a raison de marteler ce point et de s’inquiéter de l’immense détresse alimentaire, médicale, financière, etc. qu’entraîne la victoire talibane. Il est dans son rôle réaliste et lucide de  »patron » de l’ONU d’argumenter en faveur de contacts – voire de vraies relations – avec les  »étudiants en religion », car c’est seul moyen de permettre le sauvetage. D’ailleurs, une récente réunion de bailleurs de fonds internationaux à New-York à aboutit à une mobilisation  »’potentielle » de plus d’un milliard de dollars.  »Potentielle » et même seulement  »virtuelle », tant que l’Occident, humilié par cette guerre perdue, attachera à la libération des fonds des conditions politiques – conformes à la morale – que les nouveaux maîtres de Kaboul, archaïques, ignorants et autocentrés, ne vont pas accepter. La tentative consistant à parler aux talibans et de s’assurer de leur vigilance anti-terroriste (Al Qaïda et Daech sont chez eux, en petit nombre), en échange de notre aide humanitaire doit être poursuivie. L’Afghanistan, perdu militairement, reste  »re-gagnable » par une soft politique intelligente, plus sobre, plus généreuse, plus patiente.

* 13 septembre – Le jihad n’est pas le fruit du hasard mais d’erreurs géopolitiques

L’anniversaire du 11 septembre est passé, faisant remonter dans nos esprits le sinistre souvenir de l’épopée jihadiste. L’actualité géopolitique et judiciaire pointe un fléau bien présent et même ‘’endémique’’. Par respect des vies innocentes qui ont été perdues le blog ne cherchera pas à exploiter un angle inédit là tout a été dit. Il passe simplement en revue l’émergence et l’emprise envahissante de cette forme du terrorisme international, qui est aussi un ressort majeur des malheurs du monde. L’Occident (essentiellement les Etats Unis) a joué à l’apprenti sorcier principal, réinventant et sur-développant la vieille version guerrière de l’Islam. Les guerres post- 11 septembre ont renforcé le phénomène, en faisant prospérer la haine des ‘’croisés’’. Une prochaine brève traitera du jihad actuel.

1 – Le djihad afghan se développe de 1979 à 1989 (sous le démocrate Jimmy Carter), dans le but qu’entretient Washington d’infliger un ‘’Vietnam’’à l’URSS. La vengeance sur 1975 (débâcle en Indochine) planne dans les esprits. Il faut punir l’armée rouge d’avoir envahi l’Afghanistan, pensant pouvoir sauver un régime communiste local chancelant. A Washington, Zbigniew Brzezinski, le conseiller pour la sécurité nationale, fait soutenir par la CIA un ‘’djihad’’ financé par les pétromonarchies de la péninsule Arabique et porté par les tribus pachtounes de tradition guerrière et banditesque.

A l’initiative du Pakistan, allié très ambigu, les services de renseignement ajoutent à ces combattants locaux une strate d’étudiants en religion (talibans) que Washington soutient en faisant feu de tout bois. C’est le point de départ du djihadisme transnational. A la veille du 15 février 1989 marquant la défaite de l’Armée rouge, la victoire américano-islamiste se trouve éclipsée par la fatwa de l’ayatollah Khomeini. Celui-ci y condamne à mort, pour blasphème, l’écrivain Salman Rushdie, auteur des Versets sataniques. Victorieux contre les Russes, les jihadistes sont dépossédés par leur échec médiatique et abandonnés par l’Occident. Pour leurs chefs, les ‘’masses musulmanes’’ n’auraient pas rejoint‘’l’avant-garde islamiste », par seule crainte de la puissance occidentale. L’Egyptien Ayman Al-Zawahiri, bras droit du saoudien Ben Laden, appelle alors à l’expansion du jihad à travers le monde musulman : Egypte, Algérie, Bosnie… l’offensive doit être mondiale. Al-Qaida naît bientôt de cette guerre sectaire intra-islamique. Ben Laden étend vite le champ du jihad à tous les ‘’impies’’ de la Terre, pour damer le pion à ses rivaux chiites et faire pénétrer la violence sacrée au cœur même de l’Occident (que ses kamikazes attaquent depuis plusieurs années déjà sur les théâtres d’opération du grand Moyen-Orient). Ce sera plus spectaculaire encore que la fatwa iranienne. Une longue série d’attentats terroristes, y compris contre des civils, s’ensuit, appuyée par d’importants financements privés ‘’religieux’’, venus du Golfe. Le passage de la résistance anti-soviétique au jihad global doit beaucoup au fanatisme de Saoudiens et de Pakistanais… et à un activisme naïf des Américains.

Les attentats du 11 septembre 2001 contre l’Amérique en constituent l’apogée. Ils font de l’orgueilleuse Amérique un colosse aux pieds d’argile. Les images d’avions percutant les tours du World Trade Center sont reprises par les chaînes satellitaires du monde entier. Lorsque l’architecte des attaques coordonnées, le Pakistanais Khalid Cheikh Mohammed – un intellectuel formé aux Etats Unis – sera arrêté, on découvrira que son projet démentiel impliquait pas moins de dix avions destinés à frapper autant de villes américaines, dont les métropoles de Californie et de l’état de Washington (sur la côte ouest). Ben Laden aurait exigé une attaque plus concentrée.

Les Etats Unis, désarçonnés, entament ‘’à l’instinct’’ une ‘’guerre globale contre le terrorisme’’ aux cibles floues mais sur fond de consensus international en béton. On ne reverra plus cela ensuite. L’humiliation infligée à l’Occident par la frappe jihadiste n‘est pas parvenue à affaiblir durablement l’Empire. Le ressaisissement patriotique de l’Amérique – en mobilisant sa puissance armée mais en se trompant de cible – va aboutir à l’opération hâtive de représailles en Afghanistan. Le pays est depuis 1996 aux mains des Talibans, qui ont accueilli les bases d’attaque des chefs d’Al Qaïda. Avaient-ils pour autant quelque levier sur leurs plans terroristes ? Le refus des Afghans de livrer Ben Laden à l’Amérique déclenche l’invasion par la coalition internationale aux côtés des forces tribales afghanes, qui feront le gros du travail. Dès février 2002, les jihadistes ont fui. Des grottes de Tora Bora, ils passent au Pakistan, abrités par les talibans locaux (leur ‘’maison-mère’’) et l’ambiguïté d’Islamabad. L’Amérique et les coalisés restent pourtant en Afghanistan. Contre toute logique, ils s’en prennent aux forces talibanes en posture de résistance face aux étrangers et en confrontation logique avec le gouvernement de seigneurs de la guerre formé sous le giron de l’Amérique. Dès lors, l’ingérence multiforme des forces de l’OTAN dans la vie intérieure de l’Afghanistan – qu’il s’agirait, comme l’Irak de ‘’reconstruire’’ – en le transformant de fond en comble offre une légitimité populaire aux talibans. Ils peuvent compter sur le temps, sachant trop bien que les étrangers devront quitter le bourbier, comme les Britanniques et les Russes avant eux.

Les conséquences du 11-Septembre ont, par ailleurs, été amplifiées par l’immixtion occidentale dans les conflits intra-musulmans. Face aux forcenés du wahhabisme sunnite, Washington se retrouve, au stade initial de sa riposte, pratiquement dans le même camp que Téhéran. Ainsi monte le sentiment d’une collusion avec l’ennemi suprême du Sunnisme, incarné par la révolution khomeyniste. Cette alliance de pures circonstances, très inconfortable, exacerbe le ressentiment des Sunnites. L’invasion de l’Irak en mars 2002 porte leur rancœur au paroxysme. A Bagdad l’Américain Paul Bremer lance la purge de l’élite bassiste (associée à Saddam Hussein) et offre aux milices chiites leur revanche : un accès sans partage au gouvernement et à l’appareil militaire irakiens. Ils s’y engouffrent de façon vengeresse. Beaucoup de cadres bien formés et rompus à l’art de la guerre passent alors à Al Qaïda puis à la nouvelle mouvance jihadiste. Dans un retour du sort, l’organisation pyramidale d’Al Qaïda succombe, autant sous les coups portés par les milices chiites irakiennes et iraniennes (coordonnées par le général des pasdarans, Ghassem Soleimani) que ceux de la ‘’guerre contre la terreur’’ lancée par George W. Bush et ses supplétifs tribaux. Laissant l’Afghanistan à son sort – négligé – les troupes US déferlent alors sur Bagdad et en Mésopotamie pour ‘’finir le travail’’ commencé par Bush senior en 1990-91.

Conséquence directe du 11 septembre 2001 les attentats contre les tours jumelles et le Pentagone ont galvanisé une nouvelle génération islamiste. L’insuccès opérationnel final d’Al-Qaida n’empêche pas une forme de succès d’estime en Europe auprès de la jeunesse en rupture d’intégration et convaincue de trouver une revanche dans la soumission d’un Occident en plein déclin. Beaucoup sont prêts à en découdre pour le hâter. Au printemps 2012, les frères Merah,commettent leurs tueries à Toulouse et à Montauban, prélude à celles de Charlie Hebdo en janvier 2015 et du massacre de Paris et Saint-Denis en novembre suivant. L’exemple est donné. On est à l’époque des printemps arabes réprimés par les dictatures. L’Occident y voit un miroir de son modèle démocratique. Pourtant, les démocrates arabes sont partout écrasés. Les jihadistes recueillent les fruits de leur combat contre les dictatures puis les éliminent sans pitié. Comme conséquence imprévue, une génération jihadiste plus impitoyable encore émerge des prisons et des tréfonds de la société, armée d’un double projet étatique et universaliste. C’est le sinistre Etat Islamique, ‘’Daech’’, avec qui les jihadistes européens font la liaison en Irak et en Syrie, puis finalement, partout sur internet. Cette seconde vague terroriste va s’avérer plus dangereuse encore que la première. Toutes les autorités confrontées au phénomène s’en trouvent totalement dépassées (à suivre).

* 6 septembre – Le volet américain de la disgrâce afghane

Comment réagis l’Amérique face au gâchis afghan : pas une défaite ? Certains éditoriaux l’affirment. On pourra effectivement pointer du doigt le fait que l’armée américaine n’a pas été taillée en pièces. Certes. Elle est partie parce qu’elle ne savait plus à quoi elle servait, ne réalisait plus aucune mission et avait mieux à faire en pivotant vers l’Extrême-Orient et vers la stratégie indopacifique, plus prioritaire. Cette guerre négligée n’a pas fait beaucoup de morts parmi les envahisseurs : 2300 ‘’seulement’’ (26.000 pour l’expédition russe de 1979) et son coût purement militaire aura été supportable pour l’économie étasunienne, mais elle a détruit sa propre légitimité morale.Tout est question d’angle de vue : plus on s’écarte de l’optique des capacités militaires et des choix tactiques – en fait contestables – que les états-majors vont devoir décortiquer, plus on entre dans une dimension d’absurdité et de disgrâce sur un plan d’ensemble.

L’armée américaine n’a pas été défaite (dans le sens physique), en Afghanistan, mais l’exécutif américain a failli à tous les niveaux civils et militaires et le peuple afghan va souffrir. Les choix politico-militaires ont été contradictoires, non-coordonnés et mal assumés. Ils s’avèrent désastreux, à commencer celui de s’enferrer sur le terrain social où l’ennemi n‘opérait plus. Il aurait fallu s’abstenir ou investir aussi, une bonne portion pachtoune du Pakistan, un pays nettement plus impliqué dans la menace terroriste. De même l’association aux opérations militaires de seigneurs de la guerre obscurantistes et de trafiquants-guerriers ethniques a compromis, dès le départ, l’émancipation citoyenne des Afghans. Comment prétendre promouvoir une accoutumance à la démocratie, dont ces alliés si peu recommandables incarnaient l’antithèse ? Pourquoi être resté, ensuite, sans mission claire, une fois Al Qaeda chassé du pays ?

Il semble que l’administration Bush ne savait pas quoi faire. Elle restait en l’Afghanistan… parce que son attention sur ce pays était faible par rapport à son obsession concernant l’Irak. Au point qu’il a fallu lancer un renfort offensif (‘’surge’’), alors que la situation d’ensemble se délitait, sans revue des plans ni réponse. En confrontation avec un monde rural profondément islamiste mais très majoritaire, les Américains ont négligé d’assurer la représentation et le rôle politique de la nouvelle classe citadine afghane, amarrée à la modernité. C’est pourtant elle qui a fait quintupler la population de Kaboul depuis l’invasion. L’accord passé avec les Talibans à Doha, en février 2020, a fait l’impasse sur cette question centrale et scellé un désastre politique : seul le retrait des troupes en bon ordre importait encore. Pendant un temps long, l’économie du pavot a prospéré de façon exponentielle, alimentant la domination des bandits éthiques et des talibans. Ce faisant, l’opium s’est considérablement diffusé dans les sociétés occidentales. En Afghanistan, il a fini de corrompre une société locale submergée de dollars. Ces citadins ont finalement été abandonnés dans une posture de traitres face aux nouveaux dirigeants talibans, lesquels avaient réussi à incarner à leur avantage le nationalisme et la justice. Le retrait était voulu et planifié de longue date, mais rien ne s’est passé comme prévu. Les derniers jours, mal gérés, ont tourné à la débâcle politico-humanitaire, devant des caméras qui ont fixé la tragédie dans tous les esprits. On oubliera les circonstances précises du fiasco mais les images tragiques saisies à l’aéroport de Kaboul resteront gravées longtemps.

A l’intérieur, la majorité des Américains ne voyait plus de sens à cette guerre, mais elle avait cessé de s’en préoccuper après l’exécution d’Oussama Ben Laden en 2011. Cette majorité ne croit plus qu’il soit raisonnable de vouloir changer la mentalité ou l’organisation d’autres peuples, une composante majeure de l’incompréhension entre le monde extérieur et l’Amérique ressentie depuis longtemps déjà. Mais on n’en fait pas un drame – hormis quelques ténors Républicains -, au plus un dépit. L’essentiel reste la primauté du leadership et l’avantage de prospérité face aux challengers. En fait, les Américains se focalisent bien plus sur l’état inquiétant de leur propre société clivée. C’est pourquoi Joe Biden s’oblige, avant tout, à ne pas compromettre son programme de réformes sociales.

S’exprimant au lendemain du repli précipité de Kaboul des derniers soldats américains, le président américain n’a pas admis l’énorme flop politique mais salué‘’l’extraordinaire succès’’ de la mission d’évacuation des Américains. Auparavant, le général Kenneth McKenzie avait annoncé la fin de la plus longue guerre des Etats-Unis, dans l’humiliation et le chaos. Certes, 90 % des Américains en Afghanistan, qui voulaient quitter le pays, ont pu le faire. ‘’Je n’allais pas rallonger une guerre éternelle et je n’allais pas prolonger le retrait éternel ‘’ se justifie Biden. Son rôle était d’’’achever le sale boulot’’ commencé il y a 20 ans et de tourner la page. ‘’L’obligation d’un président est de protéger et de défendre son pays […], pas contre des menaces de 2001, mais contre celles de 2021 et de demain », a-t-il encore martelé. Un cache-misère tout simplet.

Est-ce que tout cela suffit pour dresser un bilan ? En choisissant bien son angle on arrive toujours à positiver dans une perception américaine autocentrée. L’illusion impériale pourra rebondir un jour, mais s’agissant de théâtres stratégiques plus importants et ‘’mieux choisis’’ : ceux de l’Extrême Orient. L’affaire Afghane, bien qu’antérieure à l’expédition en Irak, s’effacera comme mineure et négligeable. Les Alliés resteront avec leurs doutes quant à la fiabilité des engagements américains. Il y a de quoi ! Pour ce qui est des ‘’petits’’ pays troublés, il est probable que, dorénavant, on y repensera deux fois avant de prétendre les transformer à grands renforts de ‘’nation building’’. Ca ne marche jamais et on le sait.

Après 1975, on avait parlé d’un syndrome vietnamien, à l’origine d’une crise de confiance générale. Le pays rencontrait alors de sérieuses difficultés économiques pour la première fois depuis 1945. Rien de tel aujourd’hui et, qui plus est, la conscription des jeunes par tirage au sort a disparu. Les guerres lointaines sont devenues l’affaire des politiciens et des militaires professionnels ‘’payés pour ce faire’’. Le repli afghan n’annonce pas, cette fois-ci, un déclin massif de la puissance américaine dans le monde mais il pose la question de son emploi futur. Sortira-t-on de la confrontation primaire des mâles dominants entre les grands gorilles de la forêt globale ?

* 3 septembre – Afghanistan : un cas d’abandon à la française

En Afghanistan, quelque 70 000 militaires français ont été déployés en opération, de 2001 à 2014, lorsque la France participait à la Force internationale d’Assistance à la Sécurité (ISAF) de l’OTAN. En treize années d’intervention, les armées ont passé quelque 1067 contrats pour le recrutement de ‘’Personnels Civils de Recrutement Local’’ (PCRL), en grande majorité des agents logistiques et des interprètes, dénommés ‘’tarjuman’’ en langue dari. Deux cent vingt d’entre ont été, à leur demande, admis en France sous statut de protection mais seulement une vingtaine, dans les deux semaines qui ont suivi la chute de Kaboul. C’est très peu. Depuis la prise de pouvoir par les talibans, le 15 août, la France officielle semble réticente à ouvrir les bras à ses anciens collaborateurs, confrontés ainsi que leurs familles à la menace d’une mortelle vengeance entre les mains des islamistes. Ainsi, le visa a été refusé à plusieurs dizaines d’entre eux. Au total, environ 1300 visas ont été émis pour les quelque 400 familles à protéger. 150 autres ont été laissées sur le carreau et non-invitées à embarquer, lorsque le pont aérien s’est achevé le 27 août.

Apparemment, aucune autre puissance occidentale engluée dans la débâcle afghane n’a fait aussi peu de cas de ses ‘’harkis’’ (le terme vise à établir un parallèle avec les troupes indigènes partiellement extraites d’Algérie en 1962). L’Italie, par exemple, a embarqué tous ses supplétifs et les contingents anglo-saxons ont rempli leur mission, tout au moins s’agissant de ceux ayant pu accéder à l’aéroport. Le ministère français de la Défense n’a assuré qu’un service ‘’décent’’ d’évacuation, partiel et sans excès, malgré l’engagement solennel au plus haut niveau de la République de ‘’protéger ceux qui ont travaillé pour la France’’. Et encore, le langage, même déconnecté des réalités, n’a pas toujours été noble. Le premier réflexe, au beau milieu des congés d’été, a été d’annoncer très officiellement aux Français – un peu éberlués – qu’on anticiperait et on les ‘’protègerait des flux migratoires irréguliers’’. Les serviteurs afghans de la République qui ont risqué leur vie sur le terrain des combats assimilés à des ‘’migrants’’ ? Il n’y a pas d’excuse à l’absence d’évacuation complète des tarjumans de la France, même si, en fin de comte, une improvisation à la hâte s’est imposée. Paris s’expose surtout au soupçon de désengager sa responsabilité au sein de la coalition déployée avec son aval actif et sa participation, autour du grand allié américain, sous Jacques Chirac puis Nicolas Sarkozy. Cela aurait affecté la perception du devoir de protéger son propre camp dont ceux qui ont agi sous l’étendard tricolore.

Les dirigeants français ont tiré, avant d’autres, les enseignements de l’occupation absurde et impossible d’un pays essentiellement absorbé dans ses guerres civiles obscures et interminables et, par ailleurs, jusqu’à récemment déserté par les centrales terroristes. C’était un fait positif. Mais les autorités ont été prises de court par la soudaineté de la chute de Kaboul, une issue qu’elles savaient inévitable depuis fort longtemps mais qu’elles n‘avaient pas préparée. Ont-elles pensé être exonérées de leurs devoirs de puissance combattante du fait du départ des troupes françaises dès 2014 ? Sept années de distanciation d’avec une cause perdue d’avance expliqueraient cette coupable indifférence. Voyant venir le fiasco, on s’est persuadé que l’intervention militaire était exclusivement américaine, à fortiori à l’heure de la défaite. Pourquoi donc en payer la note ? Pour en externaliser la gestion des  »flux », on a envisagé de les canaliser vers trois pays de transit fondamentalement hostiles : le Pakistan (la mère-patrie des talibans, ceux qui menacent les fugitifs afghans), l’Iran (un pays hostile aux chiites, farouchement anti-démocratique et anti-occidental) ou la Turquie (fort lointaine, sans frontière commune avec l’Afghanistan et qui ne veut plus accueillir). Cette façon d’expédier ses collaborateurs comme les autres victimes vers l’enfer est accablante de cynisme ! La bataille électorale, qui justifie tout, devra-t-elle être un concours d’inhumanité ? Les Américains, un peu moins brutaux, ont jeté leur dévolu sur l’Albanie et le Tadjikistan.

D’après plusieurs media, cette mollesse à protéger les tarjumans relèverait d’un principe gestionnaire : le ministère français de la Défense compterait quelque trois mille six cents auxiliaires, sous d’autres latitudes, dont il entend pouvoir se défaire à sa guise. Donc il ne serait pas question de créer un précédent à Kaboul ! Pour se donner bonne conscience face aux questions de la société civile, ses avions ont extrait 2600 malheureux civils du guêpier afghan, mais pas forcément ceux à qui les Armées devaient le plus. 2600, ce n’est pas rien, mais ce n’est pas non plus du zèle : c’est en tout cas deux fois moins de malheureux que sauvés par l’opération italienne.

La règle du ‘’toujours et volontairement trop tard’’ est devenue la norme. Un parti-pris malin sans âme. Il convient ensuite de parler sur la scène internationale pour se mettre en scène avantageusement devant les concitoyens-électeurs. Comme si la défaite de l’Occident n’était pas scellée, la France et le Royaume Uni ont joué au Conseil de sécurité des Nations Unies une comédie quant à la création d’une zone de refuge internationale à Kaboul, afin d’abriter et d’exfiltrer les nationaux afghans et étrangers laissés en rade. On a atteint un sommet dans l’art de ne pas entendre le ‘’non’’ – logique et définitif – des talibans, maîtres du terrain et n’ayant aucune raison de le céder aux ‘’envahisseurs défaits’’. Sourds aux réalités, les pays de l’OTAN ont égrené leurs conditions pour reconnaître les vainqueurs : laisser tous les Afghans qui le veulent partir sur des vols civils en acceptant les documents de voyage étrangers (mais où obtenir un visa ?), neutraliser la présence des centrales jihadistes pour qu’elles ne bénéficient pas de base d’action terroriste, garantir l’éducation des filles, l’intégrité physique de ceux qui passent pour des traîtres, les droits humains, etc. La débâcle se termine en tragicomédie. Il faut vite oublier. Et pourtant, la situation au Sahel, certes différente mais perçue sous le même angle par les populations musulmanes, ne risque-t-elle pas d’asséner bientôt à la France un choc plus direct et plus redoutable ?

* 2 septembre – Afghanistan : le monde se  »désoccidentalise »

Le général Donahue, dernier soldat de l’Occident a ré-embarqué le 30 août depuis l’aéroport de Kaboul : presque un fuyard. Quatre présidents américains successifs auront voulu ‘’faire revenir les boys’’ d’Afghanistan, le consensus intérieur paraissant en béton sur cet objectif peu glorieux mais très réaliste. Joe Biden est passé à l’action, dans une sorte de compromis dicté par ‘’ceux d’en face’’. La moitié non-américaine des forces de la coalition (hormis les Français, partis dès 2014) a été entrainée dans une spirale de défaite cuisante. L’armée afghane – en fait un réseau de supplétifs mal encadrés, aux effectifs surévalués – s’est effondrée en moins de dix jours, alors qu’elle était sensée ‘’tenir au minimum un an’’. Elle ne croyait plus être un acteur autonome et avoir une mission. Le régime allié de l’Occident a implosé d’un seul coup d’un seul : pchsssiht !

Sans grande opposition, les talibans ont su investir Kaboul de façon spectaculaire et coordonnée, tel le Viêt-Cong s’emparant de Saïgon, en avril 1975. Du coup, les plans d’évacuation qu’on laissait dormants ’’pour ne pas envoyer le mauvais signal à l’ennemi’’ ont dû être improvisés dans la pire des précipitations. La pagaille a achevé d’enflammer les blessures de la défaite politique et de l’abandon militaire et d’en faire une véritable débâcle politico-humanitaire. On peut, sans exagérer, parler d’erreur historique (il fallait quitter l’Afghanistan dès Al Qaeda délogée vers le Pakistan, en 2002-2003), mais aussi de tragédie ponctuée de pertes humaines révoltantes autant qu’inutiles. L’avenir, pour l’Occident, sera-t-il à l’introspection de ses fautes stratégiques et de ses illusions naïves ou seulement à la recherche de boucs-émissaires ? Joe Biden est le premier visé en ligne de mire, bien que la dérive mentale en revienne à toute une école de pensée stratégique fondée sur l’intervention en force et que l’opinion outre-atlantique ait bien trop tardé à remettre ces errements en cause.

Des centaines de milliers d’Afghans affolés sont restés prisonniers dans la nasse, après s’être désignés comme fuyant les talibans. On ne peut plus faire grand-chose pour eux. L’Amérique n’avait qu’une obsession : déguerpir au plus vite en limitant sa propre casse. Tous les contingents de la coalition ont tenté de sauver ce qui pouvait l’être (un tout limité aux personnes encerclées dans l’aéroport), mais le pont aérien tardif et forcené n’a permis d’accomplir que la moitié de leur devoir humanitaire. 120.000 personnes ont été acceptées à bord, dans le plus grand désordre, laissant derrière elles leurs familles ou parents. Elles n’ont pu que s’accrocher aux ailes étrangères. Les conséquences des séparations comme des abandons se feront sentir longtemps encore.

Comme si cela ne suffisait pas, la tragédie a pris une allure de massacre – une centaine de morts – du fait de la résurgence de Daech, franchise afghane (Etat islamique au Khorasan) dont les attaques terroristes contre l’aéroport ont rajouté au drame qui s’y jouait une dimension d’horreur et de panique. On était venu en Afghanistan chasser les terroristes : c’est eux qui harcèlent nos partants. Les services de renseignement occidentaux en sont arrivés – toute honte bue – à solliciter l’aide des talibans pour aider à protéger cette foule et leurs soldats, non sans éviter d’ultimes maladresses (les représailles américaines ont décimé une famille). On ne sait rien des activités projetées par Al Qaeda depuis ses bases afghanes, sauf que ses tueurs sont là, de nouveau. Les talibans les tiendront-ils à distance ? C’est pourtant l’organisation contre laquelle toute l’expédition avait été déclenchée en décembre 2001 par l’ex-président Bush. De toute façon, l’histoire ne pourra plus se rejouer en boucle, l’échec est trop inhibant.

Sur le plan diplomatique – mais les experts seraient-ils les seuls concernés ? – la descente aux enfers avait été entamée sous Donald Trump, avec la conclusion à Doha en février 2020, de l’accord entre Américains et Talibans sur les modalités du retrait des troupes de l’Oncle Sam. Un scénario auquel la réalité ne s’est pas conformée : vanité de la diplomatie ! L’Amérique s’était privée de toute marge de manœuvre politique en échange de la protection de ses troupes. Le pouvoir politique à Washington a délibérément omis de se préoccuper de l’avenir politique de l’Afghanistan après son retrait projeté. Le peuple afghan et sa culture sont restés des phénomènes incompréhensibles pour les têtes d’œuf du Pentagone et du Département d’Etat. Rien n’a suivi le principe de réalité dans leurs présomptueux scénarios de  »nation building ». La perte de confiance en soi-même subie par leurs alliés afghans a dû commencer là : ils se savaient factices. Le calendrier a ensuite été dicté par la partie talibane. Privés de renseignement comme d’emprise sur le terrain (hormis le tarmac de l’aéroport), les représentants américains s’en sont remis, contre les menaces de Daech et contre Al Qaeda, à la ‘’coopération opérationnelle’’ de l’ennemi-taliban, celui là-même qu’ils étaient venus abattre : invraisemblance et humiliation. Dès le désastre accompli, ils se sont empressés de continuer leurs pourparlers par le truchement du Qatar, le grand protecteur des frères musulmans. Le concept de ‘’gouvernement de transition’’ que les Occidentaux et, à leur façon islamiste, les talibans mettent en avant pour sauver la face ou pour ne pas trop effrayer tient, lui, de l’hypocrisie pure. On dotera probablement le Califat d’une façade décorative mais le pouvoir restera solidement ancré chez les mollahs et leurs chefs militaires.

Au même titre, la zone de refuge ( »safe zone ») dont les diplomates français et britanniques font grand cas à l’ONU restera à l’état de mirage. Le ‘’Non’’ du pouvoir taliban, vainqueur militaires et maître des lieux, tranche la question. Mais l’Occident s’enfonce dans le déni de sa mise hors-jeu. Il s’accroche aux solutions devenues trop tardives et donc impossibles à mettre en œuvre. Il exorcise, ce faisant, sa mauvaise conscience envers les Afghans abandonnés. Se déporter du terrain afghan vers le forum new-yorkais est bien moins dangereux et peut donner le change. On mime une activité diplomatique ‘‘soutenue’’ à l’intention des opinions publics.

Les chancelleries sont surtout anxieuses de voir la Chine, la Russie, la Turquie et les pays du golf redoubler de réalisme et de complaisance pour s’assurer les bonnes grâces des talibans : tranquillité chez eux contre coopération économique et relations diplomatiques avec Kaboul, voilà les termes du marché. A l’opposé, les pays de l’ex-coalition posent, eux, des préalables juridiques (libre sortie des Afghans de leur pays, scolarisation des filles, droits humains…) et, du coup, ils intéressent moins le nouveau califat, quels que soit l’état délabré de son économie et de ses finances. Les talibans trouveront chez des voisins plus massivement hostiles à l’Occident l’expertise et l’argent qui leur font défaut.

Un nouveau monde émerge sur lequel les Etats Unis et l’Europe ont perdu prise.

* 22 mars – Facture du passé pour l’Afghanistan

Alors que l’administration Biden est en plein réexamen de l’accord conclu avec les Talibans à Doha, en 2020, par l’équipe de Donald Trump, le secrétaire américain à la Défense, Lloyd Austin, se rend de façon inopinée à Kaboul. Il va rencontrer le président Ashraf Ghani et le nouveau chef d’état-major de l’armée, le général Yassin Zia, tout juste nommé ministre de la Défense par intérim. Washington veut se donner de la marge en se limitant, pour l’heure, à indiquer que toutes les options restent sur la table concernant un retrait des forces américaines. Sous médiation qatarie, des négociations de paix avaient été engagées à Doha, le 12 septembre dernier, entre le gouvernement afghan et le mouvement taliban, avec le soutien des États-Unis. Officiellement c’était pour mettre fin à 42 ans de conflit armé et échanger des prisonniers. En fait, l’objectif était de limiter les risques d’un désengagement américain accéléré, une opération créant un état de grande vulnérabilité pour les troupes partantes.

Prévu pour le premier mai, aux termes de l’accord précité, un tel retrait, .sur fond d’effondrement de l’armée afghane face aux Talibans, est jugé « difficile » – en fait très problématique – par l’administration démocrate. Tenir le délai reviendrait à ‘’lâcher’’ le fragile et artificiel gouvernement de Kaboul. Ce serait donc signer une défaite assez comparable à l’infamante chute de Saïgon en 1975. Jouer les prolongations ouvrirait un boulevard à des attaques talibanes contre l’arrière-garde américaine, avec la perspective d’un retrait dans la violence, impliquant des pertes humaines. Rester sur place impliquerait de se donner les moyens d’un nouveau ‘’surge’’ (envoi de renforts massifs censés retourner rapidement la situation militaire), ce qui paraît irréalisable et serait de toute façon inacceptable par l’opinion américaine.

Les Talibans campent en posture de riposte et mettent en garde les Etats Unis contre les conséquences d’un non-respect du calendrier. Souhail Shaheen, un membre de leur équipe de pourparlers, annonce explicitement une reprise de leur offensive, en tel cas.

L’Afghanistan est en guerre depuis 2001, lorsqu’une coalition militaire internationale dirigée par Washington a renversé le régime des Talibans, au motif de son association, à l’époque, avec Al-Qaïda. Le groupe jihadiste avait revendiqué les attentats du 11 septembre à New-York et à Washington. Avec le recul de l’Histoire, comme tout ceci paraît aujourd’hui, lointain, mal conçu et effroyablement mal géré ! Les vrais responsables du 11 septembre se sont rapidement repliés sur le Pakistan et l’Arabie saoudite, avant d’essemer le monde musulman. La seconde invasion de l’Irak, en 2003, a achevé de fondre l’Afghanistan au sein d’un vaste monde islamique en pleine incandescence, à une nuance près : l’intervention sans fin de l’OTAN dans ce petit pays teigneux a pris, au fil du temps, l’aspect d’une occupation par les Croisés. L’Alliance atlantique s’est fourvoyée hors de son champ d’intervention pour complaire à l’impulsivité émotive des Américains, au lendemain des terribles attentats. Depuis, l’Amérique a retrouvé un cerveau et même un certain bon sens. Mais l’énorme gâchis commis par les prédécesseurs de Joe Biden sera bien difficile à réparer. Bonne chance  au missionnaire de Washington !