* 30 mars – L’Afrique sur le point de bascule

Un raid-surprise de combattants jihadistes a été lancé dans le nord du Mozambique, contre la ville de Palma (75.000 habitants), nœud logistique en zone d’extraction gazière, proche de la frontière tanzanienne. Le signal de l’attaque a été l’arrivée d’un bateau chargé d’épicerie, dont l’attaque a immédiatement suivi l’accostage dans ce petit port. Des scènes de pillage et de meurtre aveugles s’en sont suivies. Le groupe djihadiste Al-Sunnah Wa Jamo (ASWJ) ou « Al-Shebab » (les Jeunes), affilié à Daech et fort d’une centaine de combattants, hante la zone depuis 2017. Il revendique cette opération et affirme contrôler la ville. Celle-ci – ce n’est pas un hasard – n’est éloignée que d’une dizaine de kilomètres du mégaprojet gazier de 60 milliards de dollars piloté par Total. Censé devenir opérationnel en 2024, le projet mené en consortium avec l’italien ENI et l’américain Exxon Mobil est à l’arrêt depuis plusieurs mois. Le calendrier ne sera pas tenu et l’ambition de doper l’économie mozambicaine pour en faire une puissance gazière s’en trouve contrariée. L’assaut a visé aussi les casernes et les administrations du gouvernement mozambicain.


Maputo (à 2300 km au Sud de Palma) évoque un bilan de plusieurs dizaines de morts dont, au moins, un ressortissant sud- africain et un sujet britannique, des sous-traitants de Total. Il y aurait entre 6 000 et 10 000 personnes réfugiées ou cherchant un abri à l’intérieur du chantier de construction du complexe gazier. La firme française indique fournir une aide humanitaire et logistique à ces populations civiles. Après le transfert de 1.400 travailleurs et civils à Pemba, port situé à quelque 200 km au sud, pirogues et voiliers traditionnels chargés de réfugiés continuent à affluer. Les agences de l’ONU présentes sur place s’efforcent de coordonner l’organisation du retour vers des zones sécurisées de milliers de civils réfugiés dans les forêts ou sur les plages environnantes. Ces victimes s’ajoutent aux 670 000 personnes ayant dû fuir les attaques au cours des dernières années. Car ce drame a des racines plus anciennes : la province du Cabo Delgado, à majorité musulmane, est l’une des plus pauvres du Pays. Le chômage généralisé des jeunes y favorise le recrutement des djihadistes, de même que les enlèvements d’enfants-soldats dans les villages. Ce jihad ‘’à bas bruit’’ n’avait pas été décelé, le cône Sud de l’Afrique étant supposé plus ou moins immune de la gangrène terroriste. Le réveil est très dur : du Nord au Sud, les gouvernants et les programmes d’aide au développement se montrent dépassés face à l’évolution de populations laissées à elles-mêmes et à leur misère, offertes aux pires prédateurs. Le Continent noir est-il en voie de basculer – avec les conséquences qu’on imagine – de Tamanrasset au Cap de Bonne Espérance ?

* 04 mars – Aide-toi, le ciel t’aidera !

On ne peut pas encore dire que la France va accoucher d’un nouveau mode d’aide au développement en Afrique, mais la question est à l’ordre du jour de l’Assemblée Nationale. Les choses bougent. Le besoin de redorer son image sur le Continent noir, la recherche de parades face à l’influence montante de la Chine, le retour à des pratiques financières plus saines et moins ‘’saupoudrées’’ mais aussi la recherche d’un effet d’annonce un peu opportuniste y concourent. En 1970, Paris s’était engagé à suivre la directive des Nations Unies d’y consacrer 0,7 % de son PIB. Depuis un demi-siècle, son aide publique au développement n’a cessé de contredire la parole donnée, tombant à la moitié à peine de ce seuil…
Un sursaut ? L’Assemblée nationale vient de voter un projet de loi dit de “programmation relative au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales’’. Il vise à porter l’APD à 0,55 % du PIB national en 2022 et même, selon une clause peu contraignante, ‘’si possible à 0,7%, à l’horizon de 2025’’. L’effet ‘’com’’ est assuré, même si ceux qui auront à exécuter ces promesses ne seront pas nécessairement ceux qui les ont faites. Ainsi va le court-termisme dans les démocraties. Dans tous les cas, la performance n’aurait rien d’exceptionnel, alors que l’investissement des pays scandinaves ou du Luxembourg dans le développement humain à travers le monde est déjà deux fois plus élevé. Paris se montre assez généreux sur les remises de dettes, plus faciles à gérer mais moins ciblées sur les populations. Néanmoins, selon les exercices, la proportion de prêts parmi ses dons reste élevée, fluctuant autour de 50%. Peut-on alors se présenter en pourfendeur du modèle chinois, bien plus dispensateur de ressources financières, mais qui conduit aussi les Etats africains au surendettement ? En tout cas, J-Y Le Drian en fait son Cheval de Troie.


Hors aide budgétaire, la part consacrée par l’Agence Française de Développement (AFD) se monte à 10,9 milliards d’euros, en 2019 et 12,8 milliards en 2020. Elle croîtra encore un peu cette année. Une attention particulière est apportée au recentrage des crédits : géographiquement, on les concentrera sur les pays d’Afrique subsaharienne et Haïti. Fonctionnellement, sur la lutte contre la pauvreté, la santé, le climat, l’éducation et l’égalité femmes/hommes. Expertise France (EF), l’agence de coopération technique co-dirigée par le Quai d’Orsay et Bercy et dont 60 % de l’activité se concentre en Afrique, intégrera l’AFD (sa banque de développement) pour mieux coordonner finances et projets. Créée en 2014, EF se définit ainsi : ‘’En tant qu’agence française de coopération technique internationale, Expertise France s’engage dans la mise en œuvre des objectifs de développement durable (ODD) et de l’Accord de Paris. Complémentaire de l’apport de ressources financières pour le développement, la coopération technique est au cœur de la réponse que la France apporte face aux défis environnementaux, sanitaires, sociaux, économiques et sécuritaires auxquels les Etats sont confrontés’’. Tiens, toujours bien visible, cette priorité sécuritaire ! On sait qu’elle est en fait dictée par des intérêts français et européens, ce qui ne la disqualifie nullement mais n’avance guère les Africains.

Plus souciant, aucune analyse n’apparait des causes fondamentales de l’exode des Africains. Le sous-développement y a sans doute sa part, mais elle est limitée. Car ce sont les ‘’relativement plus riches’’ parmi les humbles qui s’en vont. Plus ces toutes petites classes moyennes se développeront, plus elle ressentiront l’abandon, l’incurie et l’injustice chez leurs gouvernants et l’anarchie sociale. Plus le phénomène s’accentuera alors. Ces départs en masse de malheureux – non pas le franchissement par eux des frontières européennes -constituent la racine du problème, que l’outil de Coopération ne sait pas voir ni traiter.

* 25 février – Piqure de rappel au devoir de solidarité

Après avoir tant décrié l’égoïsme des pays riches face à la pandémie, réjouissons nous : la coopération internationale refait surface dans la lutte contre le Covid-19. Le sommet du G7, le 19 février, a dit vouloir faire de 2021 un  »tournant pour le multilatéralisme » et dépasser le nationalisme vaccinal de ces derniers mois. America’s coming back ! Les Etats Unis vont contribuer, à hauteur de 4,3 milliards de dollars à l’accélérateur ACT, un mécanisme de financement qui fait partie du dispositif Covax, mis en place par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Dans le même mouvement, l’administration Biden réintègre l’OMS. Deux pas importants sont donc franchi, ouvrant un accès solidaire = effectif = pour les populations du Sud à l’immunisation collective. Sur une échelle planétaire, deux milliards de doses y seront affectés cette année. Des premiers lots sont livrés, ce jour-même, au Ghana; demain, à la Côte d’Ivoire, etc


Les membres du G 7 affirment aussi leur engagement sur le programme Covax et sur la distribution équitable du vaccin. Les ‘’surachats’’ de doses vaccinales par les pays capables d’y procéder s’expliquent largement par le pari qui a été fait, très en amont, sur la mise au point des vaccins, leur production, leur commercialisation. Combien de ces tentatives déboucheraient réellement, combien finiraient en impasse, quelle proportion des commandes faites au ‘’Big Pharma’’ pourrait être honorée ? Les commandes ont été opérées à l’aveuglette en intégrant une forte marge de précaution. Les laboratoires s’étant révélés bien plus performants que l’on s’y attendait, le monde industriel se retrouve – pas à présent, mais à terme d’une année ou deux – détenteur d’un milliard de doses en excès de ses besoins. Pour les Nations Unies, Antonio Guterres, s’inquiète que, seuls, dix pays aient pu administrer 75 % des vaccins, tandis que plus de 130 n’avaient reçu aucune dose. Il a raison, mais il ne faudrait pas résumer ce décalage inquiétant au seul facteur financier. La mauvaise qualité des chaines logistiques (souvent incompatibles avec la conservation des produits), le manque d’infrastructures médicales, de personnels et de transports, enfin l’organisation déficiente des services publics – largement inexistants en Afrique – comme, parfois, le désintérêt du politique pour les populations restent autant de pierres d’achoppement. Ceci crée des tensions à l’heure où, sur ce continent, le nombre de contaminations a bondi de 40 % par rapport au mois précédent. Par décence, n’évoquons pas trop l’expansion galopante des zones de guerre au Sahel, en Afrique centrale, depuis peu, en Afrique de l’Ouest et la montée concomitante du flux des déplacés et réfugiés. Cela tiendrait du miracle que, dans de telles conditions, l’Afrique toute entière puisse un jour être vaccinée.

La question de l’extinction de la pandémie rejoint en fait celle du développement humain, de la paix et de la gouvernance. Le Nord comme le Sud doivent s’y atteler solidairement. Ce n’est pas une affaire de  »tout ou rien », de  »maintenant ou jamais », mais une dynamique de petits progrès déterminés et constants, qui peut changer la donne pour l’Humanité (avec un H majuscule) interdépendante et pour la planète.