4 juin 2021 – Boum, quand votre cœur (nucléaire) fait Boum !

L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a repéré des traces d’uranium enrichi sur trois sites non-déclarés par l’Iran. Dans un récent rapport, elle documente des irrégularités anciennes mais aussi des nouvelles, de la part des responsables du programme nucléaire iranien. Elle blâme surtout le refus de Téhéran de s’en expliquer, les transgressions commises par ce pays relevant du pouvoir suprême (le Guide Khamenei) tout comme de la surenchère guerrière pratiquée par les gardiens de la Révolution, mal contrôlés mais toujours protégés. A ces constantes du système politique iranien se greffe la perspective proche d’une élection présidentielle, dont il est acquis par avance qu’elle sera remportée par les faucons du régime (le favori déclaré étant le sinistre grand patron de la Procurature).

A l’extérieur, l’objectif des mollahs est de tester la résistance de la nouvelle administration américaine, de retour dans le jeu des négociations 6+1, sinon encore dans l’accord de règlement nucléaire dénoncé par D. Trump, en 2018. La puissance dominante du Chiisme tire donc sur la ficelle, en accumulant les petites provocations, sans rompre définitivement un dialogue de forme agressive : tout un jeu au bord du gouffre.

En fait,, le nucléaire iranien inquiète de plus en plus. Le pays a accumulé une quantité d’uranium faiblement ou moyennement enrichi seize fois supérieure au plafond que lui assigne l’accord de 2015 : 3.241 kilos – contre une limite fixée à 202,8 kilos. Qui plus est, l’AIEA n’a pu vérifier les évolutions récentes de ce stock, du fait des restrictions d’accès aux sites que lui impose depuis peu Téhéran. Plus grave, l’Agence a établi l’existence de plusieurs centres d’enrichissement non-déclarés, susceptibles de faire progresser rapidement cette masse critique, tant en quantité qu’en degré de concentration. Par extrapolation, l’acquisition d’un combustible fissile de qualité militaire pouvant armer une série de bombes atomiques est en marche. Alerte !
L’obstination de l’Iran à accélérer son programme militaire nucléaire prend à contre les Européens. A Vienne, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont exprimé leur opposition à un projet de résolution américain prônant des ‘’contre-mesures’’. Leurs diplomaties estimaient que Téhéran cherche encore un compromis négocié et les trois capitales avaient préféré missionner le directeur général de l’AIEA, Rafael Grossi, pour de nouvelles discussions de bonne foi avec Téhéran. Les illusions sont tombées et, du côté iranien, il n’y a plus aucun signe de bonne foi, encore moins d’une acceptation d’élargissement de l’agenda nucléaire à d’autres chapitres sensibles comme l’arsenal balistique ou les menées intrusives des Pasdaran à travers le Proche-Orient.

L’impasse est assez frustrante : on n’en parle pas trop et on attend l’issue de l’élection présidentielle pour aviser. Ceci n’empêchera pas d’introduire, à distance, quelques virus informatiques dans la chaine de prolifération iranienne. Téhéran prend, en retour, des résidents occidentaux en otages (vrais espions ou malchanceux voyageurs ?).
Est-on en passe d’oublier que l’enjeu n’est pas seulement l’accession de l’Iran au statut de puissance nucléaire, d’ailleurs par la fraude (en violant ses obligations au titre du traité de Non-prolifération de 1969) ? L’enjeu à terme sera la nucléarisation consécutive d’une demi-douzaine d’autres puissances moyen-orientales, qui feront tout pour casser ce monopole. Israël, le premier, pourrait attaquer préventivement les installations illégales et s’engager dans un duel nucléaire à mort. Sans aucun doute, l’Arabie saoudite se mettrait en capacité de répliquer à l’Iran et les Emirats la suivraient, provocant une contre-réaction du Qatar. La Turquie rétablirait son hégémonie régionale en se dotant d’une dissuasion, au moyen de sa propre bombe. L’Egypte lui emboiterait le pas pour lui contester cet avantage indu et se tournerait sans doute vers ses connexions pakistanaises, celles de la  »prolifération en supermarché ». Ce défi vital pour l’Inde, provoquant un effet d’entrainement mortifère sur la Chine, ce qui mobiliserait, comme suite logique, les Etats Unis (dès l’origine impliqués dans la défense d’Israël) avec, en face d’eux, la Russie, etc. … A quel point interviendrait le petit arsenal français lorsque s’écroulerait ce château de cartes ? Aucune idée. Quand même un sacré feu d’artifice, M. l’Ayatollah, dont Darius n‘aurait jamais rêvé en son temps !

* 22 février – Partie au bord du gouffre

Le jeu de poker reprend après l’arrivée au pouvoir de Joe Biden, qui s’est dit prêt à revenir dans l’accord initial de 2015. Les Etats-Unis et l’Iran se renvoient la balle sur qui doit faire le premier pas et comment. Mais les règles divergent selon les joueurs. Du côté américain, la démarche, connue des électeurs par avance, est assez claire. La bonne volonté ne se concrétisera que si elle est partagée. Washington fait quelques ouvertures : recours aux bons offices des Européens, mise entre parenthèse des toutes dernières mesures prises contre Téhéran, volonté de retour à l’accord nucléaire de 2015. Mais la nouvelle administration ne peut subir le risque, face à son opinion, de se faire berner. Vu de Téhéran, qui n’est bridé par aucune contrainte démocratique, on calcule selon les intérêts des clans au pouvoir (l’élection d’un, président en juin, la mainmise des Pasdarans sur l’outil sécuritaire). L’objectif reste stratégique : hisser la théocratie jusqu’au seuil nucléaire. Il ne s’agit pas d’exhiber la bombe, ‘’à la nord-coréenne’’, encore moins d’y recourir par surprise. Le Guide vise à sanctuariser sa diplomatie (telle, la France des années 1960), à exercer une dissuasion contre Israël (possibilité d’une frappe de rétorsion, même décalée dans le temps) et finalement, à battre de vitesse tout proliférateur adverse se manifestant dans la région (l’Arabie saoudite, en particulier). La prolifération n’est plus celle des années 1990. Elle se développe sur la base d’équilibres régionaux qui échappent aux superpuissances. L’identitarisme religieux (sunnites contre chiites) y a creusé son sillon.


L’Iran a fixé au 21 février l’échéance de son ultimatum pour une levée inconditionnelle des sanctions imposées par l’administration Trump, en 2018. A défaut, Téhéran menaçait de fermer l’accès de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) à ses installations militaires clandestines très suspectes. La venue in extremis du directeur général de l’Agence de Vienne, Rafael Grossi, a permis de mettre en place un ‘’compromis technique’’, certes boiteux et provisoire, mais ménageant une surveillance réduite et, surtout, un sursis de trois mois à la négociation diplomatique. Les inspecteurs de l’Agence sur place ne seraient pas expulsés sous le coup d’une loi taillée pour ce but et des contrôles inopinés resteraient même possibles, sauf future rupture, toujours à craindre. C’est donc un premier pas fragile pour sortir de l’impasse et concrétiser la perspective d’un retour des Etats-Unis dans l’accord de Vienne de juillet 2015. Mais peut-on parier sur le régime des mollahs, honni comme il l’est des forces vives iraniennes et accroché à un prosélytisme digne des croisades ?