* 8 juin 2021 – Commémorer les morts, oublier les vivants

Depuis février, en Algérie, les militants du mouvement du Hirak réoccupent la rue. Les dirigeants algériens répriment sans aucun état d’âme leurs manifestations non-violentes, à Alger comme en province. La pandémie avait eu raison, pendant un an, des manifestations, mais l’appel à changer le monde politique a ressurgi. Plus encore que sous la présidence Bouteflika, il est réprimé brutalement. La police interdit tout rassemblement et les disperse sans ménagement dès qu’ils ont lieu. Les arrestations sont systématiques et le durcissement des autorités les amènent à traiter les jeunes de ‘’terroristes’’, du moins ceux qui, par leurs activités, colportent l’information sur le mouvement populaire. Des enseignants, des journalistes et des militants des droits humains sont poursuivis en justice (quelle justice !), où ils encourent de lourdes peines et même la peine capitale, sur la base de preuves fabriquées. A quelques jours des élections législatives du 12 juin, les collaborateurs du président Tebboun sombrent dans la plus franche paranoïa des gouvernants, percevant partout des  ’’complot contre l’État’’, supposément ourdis par ces manifestants pacifiques. Il s’agit bien sûr de terroriser les prétendus ‘’terroristes’’.

On ne critiquera jamais le devoir de mémoire, dans lequel la France officielle s’engage – très précautionneusement – envers l’Algérie. La justice n’est jamais superflue dans le regard que jette l’Histoire sur les victimes disparues. Mais les jeunes algériens d’aujourd’hui, qui n’ont pas encore quitté la scène, eux, mériteraient aussi que l’on crie ‘’Justice pour eux », à Paris. Or, le silence est, comme on dit, assourdissant !

* 21 mai – Migrants ou marcheurs de combat ?

Manipuler une foule pour créer un état de fait anarchique menaçant un Etat adversaire. Tout détestable qu’il soit, le procédé existe et il est appelé à devenir une arme démographique dans la panoplie des conflits géopolitiques. Il n’y a pas de décompte exact des familles ou individus expulsés de chez eux par la guerre ni, au sein de cet ensemble, de ceux qui ont été poussés, par leur propre gouvernement, à franchir illégalement les frontières de pays voisins. L’intrusion en masse n’est ni plus ni moins qu’un mode de déni du droit et de la souveraineté d’autrui. Si une bonne partie des 40 millions de nouveaux déplacés civils comptés au cours de l’année écoulée sont plutôt des victimes de violences intercommunautaires, des catastrophes naturelles comme d’idées préconçues sur le futur ‘’mirobolant’’ qui les attendrait ailleurs, beaucoup ont été trompés ou conditionnés à marcher en envahisseurs, par une gouvernance perverse. Ainsi, en 1975, la Marche verte, téléguidée par les autorités du Maroc, a eu recours à l’afflux des sujets du roi Hassan II dans le territoire sans maître (L’Espagne s’en étant retirée) du Sahara Occidental. De ce fait, près d’un demi-siècle plus tard, la question de l’autodétermination de l’ex-territoire hispanique n’est toujours pas réglée, malgré les efforts des Nations Unies. La souveraineté exercée sur une part majeure de celui-ci par le Maroc, et pour le reste par une République arabe Saharaoui largement issue des ambitions concurrentes d’Alger, n’existe que de facto et de façon conflictuelle.


Rien d’étonnant, dans ses conditions, à ce que ce soit installée une bisbille entre Rabat, qui veut interdire toute solution ‘’de l’extérieur’’, et Madrid, qui exige une autodétermination des populations. Celles-ci à l’origine limitées à quelques centaines de bédouins, ont cru depuis lors de façon exponentielle.
De là à faire le lien entre la position juridique de l’Espagne, tout à fait honorable, et le legs de sa présence maintenue dans deux enclaves tout au Nord du Rif Marocain, face à l’Andalousie et bien loin des rivages atlantiques du Sahara … et bien le pas a été franchi par le Royaume chérifien. Toujours sur le mode conquérant, une marée humaine a été activée : 8 000 marcheurs, comptant une forte proportion de jeunes, ont envahi l’enclave de Ceuta depuis le rivage, en bénéficiant de la négligence bienveillante des garde-frontalière marocains. Le ton est monté : la ministre espagnole de la Défense a dénoncé une ‘’agression à l’égard des frontières espagnoles, mais aussi des frontières de l’Union européenne’’ et Bruxelles s’est rangé au diapason. Rabat a affirmé que le refoulement brutal de ses nationaux était excessif et disproportionné, une façon de reconnaître en être à l’initiative pour. ‘’punir » sa voisine européenne.
Sans être assimilable à une ‘’agression’’ – la foule  »assaillante » n’était pas armée et elle semble avoir été encadrée – il s’agit bien d’un affreux chantage et d’un procédé hors la loi. Sur le plan humanitaire, l’épisode a fait de nombreux malheureux, manipulés puis trahis. Il a même provoqué deux noyades. Ce type de stratégie aventuriste s’avère payant auprès d’une opinion publique intérieure chauffée au nationalisme mais, à l’international, il est assimilable à une forme de piraterie. Très mauvais pour l’Image d’un pays. L’Espagne a-t-elle payé une forme de rançon politique ? En tout cas, le Maroc fait tout comme s’il avait gagné la partie : 6 000 ‘’migrants’’ infiltrés ont été expulsés au cours des derniers jours et le Maroc les a repris en charge.

Les tensions demeurent, bien sûr, et elles ressurgiront à une prochaine occasion. Quand on regarde la carte, Ceuta et Melilla paraissent bien insérées sur la côte marocaine. Les deux enclaves font partie de l’UE et comptent une population qui ne veut évidemment pas devenir marocaine. La question coloniale reste complexe. Madrid entretient à l’égard du Gibraltar britannique (clairement sur son territoire) la même frustration que Rabat vis-à-vis des miettes de la colonisation espagnole, parallèle à celle de la France. Paris à céder l’essentiel du Sahara à l’Algérie en 1965, avec pour résultat, une  »guerre des sables » entre les deux voisins maghrébins. Raison de plus pour trouver des solutions triangulaires, acceptables par les populations concernées. Un vrai défi … et aussi un casse-tête !

* 23 février – Le mal vivre des Algériens

Des centaines de milliers de manifestants envahissent les rues d’Alger, pour marquer le second anniversaire du Hirak, ce mouvement populaire de rejet de l’Algérie des vieux généraux et des anciens combattants cramoisis. Depuis 2019, la population active et les jeunes n’ont cessé d’exprimer leur rejet de leur classe dirigeante, corrompue et inerte. A la contestation du régime zombie de feu-Abdelaziz  Bouteflika a succédé, après l’effacement du président-momie, la dénonciation de la corruption et l’inertie mortelle d’un système tout juste bon à boucher l’avenir aux générations montantes. La pandémie de Covid-19 a porté un coup d’arrêt au mouvement, les militants ayant dû suspendre leurs manifestations du vendredi. Les problèmes comme la frustration qu’ils génèrent à travers tout le pays sont restés là, en dépit d’élections présidentielles en forme de hold-up. La mobilisation reprend alors, sous un nouveau président, de retour d’un traitement médical en Allemagne, ce qui évoque étrangement son prédécesseur. Les revendications n’ont pas changé : « Nous sommes venus pour réclamer votre départ », scandent les protestataires. Mais l’accès à une alternative de régime leur est bien fermé par une constitution taillée pour l’autocratie. Sur la chaussée, les acteurs sont hétéroclites, divisés et politiquement peu formés.

Face à eux, l’establishment militaro-notable garde encore des ressources importantes pour manœuvrer. Le président  Abdelmadjid Tebboune paraît vouloir calmer le jeu, du moins dans un premier temps. Il vient de décréter une amnistie pour une soixantaine de détenus d’opinion dont l’opposant Rachid Nekkaz et le journaliste Khaled Drareni, condamné à deux ans de prison en septembre pour avoir seulement couvert dans ses articles la vie du mouvement populaire. Il a parallèlement dissous l’Assemblée populaire nationale, dont le mandat aurait du se prolonger jusqu’en 2022. Sa décision ouvrira donc la voie à des législatives anticipées avant six mois. Il a également procédé à un remaniement gouvernemental sans portée majeure, puisque l’impopulaire premier ministre, Abdelaziz Djerad, reste à son poste malgré sa gestion calamiteuse de la crise sanitaire et son bilan économique plus que maussade. Ainsi, la monnaie se dévalue, l’inflation galope, la croissance sera négative cette année et des opposants croupissent encore dans les prisons. La méfiance va persister tant qu’aucune perspective ne se dégage entre l’obsession de l’ordre statique des généraux et l’amorce de concessions sur les fondamentaux du système. Souhaitons un peu de chance à la jeunesse algérienne !