* 8 juin – Jeu de moustiques

 »Se préparer à la guerre des drones : un enjeu stratégique ». Sous cet intitulé, un rapport de la commission de la Défense du Sénat français modifie radicalement la perception des enjeux militaires. Selon ses recommandations, la France devrait étoffer massivement son parc de drones. Les aéronefs sans pilote, adverses ou sans maîtres connus, constituent désormais une menace pour la population et pour le territoire national : multiplication des intrusions, tentatives d’incursion au sein de sites stratégiques, espionnage… Sur le territoire français, quelque deux millions et demi de ces avions-robots sont couramment en opération, comportant une grande majorité d’engins privés de tous gabarits. Vont s’y ajouter, dans moins de cinq ans, des nuées de taxis volants robotisés. A cette échelle, une police des survols est indispensable comme aussi la mise au point de parades contre les activités illégales sans cesse plus nombreuses, que cette ruche génère.

Le ministère des Armées déploie une protection anti-drones sur les sites militaires et autour de certaines infrastructures stratégiques. Le ministère de l’Intérieur n’est pas en reste et il s’équipe pour une très large gamme de missions de contrôle. Le grand banditisme comme les grosses entreprises de service ne manqueront pas de suivre le mouvement, si ce n’est déjà fait.
D’après le rapport cité en introduction, clairement inspiré par les stratèges des Armées, l’utilisation intensive du drone s’impose sur les théâtres militaires : ‘’ Plusieurs conflits récents – la guerre de l’an dernier au Haut-Karabagh, mais aussi les combats de septembre 2019 en Libye et la campagne turque dans le nord de la Syrie (mars 2020) – ont été caractérisés par une utilisation massive de drones tactiques et de petits drones’’. Ceci, avec d’impressionnants succès ! Leur mode opérationnel suit des méthodes innovantes pour remplir de nouvelles tâches : guidage de tirs d’artillerie, dispersion de leurres, vols d’attaque en essaims, opérations kamikaze pour pénétrer et détruire les défenses adverses. On pourrait y ajouter les fonctions ‘’épandage d’armes de destruction massive chimiques ou biologiques » et  »assassinats ciblés », mais ce sont là des missions rôdées depuis belle lurette.


Sympathique ou cauchemardesque, le drone tactique armé ‘’préfigure les conflits civils comme internationaux de demain’’. Il faudra à l’autorité nationale prendre le train en marche ou se faire déborder. ‘’Depuis 2019, un rattrapage capacitaire est en cours : les forces armées françaises disposeront de plusieurs milliers de drones d’ici 2025, contre quelques dizaines seulement il y a quatre ans’’. De fait, l’an dernier, 58% des frappes effectuées par le dispositif Barkhane au Sahel l’ont été par des drones armés américains Reaper et une bonne part du reste par d’autres, israéliens. Les armées sont également friandes de petits drones dits ‘’de contact’’ : nano drones ‘’Drop’’, micro drones NX 70 ou encore micro drones Anafi (au total, plus de 350 ont été commandés, livrables en 2025). A moyen terme, un partenariat triangulaire France, Allemagne, Italie prendra le relai dans le cadre du programme Eurodrone. On sera alors de plein pied dans l’ère des lasers aéroportés.

Le document-cadre du Sénat n’aborde pas une question éthiquement sensible : celle de l’attribution à ces méchants moustiques d’une capacité d’intelligence artificielle. Celle-ci les rendrait à même d’agir de façon totalement autonome, en particulier dans le choix et le ‘’traitement’’ des cibles. Il y a cinq ans, le chef d’état-major des Armées s’était solennellement engagé à ne jamais laisser un drone voler sans un pilote humain pour le téléguider et contrôler sa mission. La doctrine restera-t-elle inchangée ? Elle se fait discrète, en tout cas. En sus des Occidentaux, Israël, la Chine, la Turquie et l’Iran comptent s’équiper et exporter largement ces oiseaux de mauvaise augure et, surtout, aller jusqu’au bout de leur potentiel technologique. Ils sont à la fois bon marché, sacrifiables, utilisables en myriades de tous les formats (de l’insecte à l’avion de ligne) et ils peuvent devenir  »intelligents ». Il est clair qu’on ne pourra leur affecter des armées de pilotes humains rassemblés dans des halls d’opérations vastes comme des stades de football. L’intelligence artificielle seule, pourra accomplir la tâche, tout en exonérant l’Humain de toute responsabilité. Elle deviendra qu’on le veuille ou non un choix obligé. Malgré le danger induit pour les institutions, pour la paix et pour les libertés, il est assez probable que, si la hiérarchie militaire française estime impérative l’option de l’A.I., l’opinion et la classe politique la valideront aussi. A fortiori, si était mis en exergue le recours à des technologies françaises. On fabriquera dans la foulée des androïdes-diplomates pour – à leur façon – calmer le jeu.

Des gens mourront sans qu’on sache trop, combien, qui, où et pourquoi ni où se situe le droit, faute de pouvoir maitriser les algorithmes déchainés, livrés à eux-mêmes.