Moins de commerce, moins de civilisation ?

 Une étude intéressante du Centre d’Etudes Prospectives et d’Informations Internationales (CEPII) nous invite à considérer le déclin tendanciel du commerce, non pas comme inhérent au « système » (kesako, le « Système ?»), mais comme appelant un  »correctif » – même, une « réinvention » – de la mondialisation. Son cours est perturbé par le populisme et les replis isolationnistes.  »L’Economie mondiale 2020 – Ralentissement sous haute tension » comme s’intitule cette étude, fait bizarrement l’impasse sur les menaces pesant sur l’écosystème planétaire. Elles sont pourtant largement perçues, en Europe, comme résultant de la consommation simultanée de « plusieurs  planètes ». Cette année, le Jour du dépassement est tombé fin-juillet. La vrille ne serait pas étrangère aux activités du commerce, à la production gaspilleuse soutenant « l’hyper consommation », aux transports internationaux multiples et polluants, toutes choses dictées par la gloutonnerie insatiable du marketing et des réseaux numériques. La vision classique du CEPII n’en reste pas moins intéressante, en tant qu’analyse étayée par des chiffres.

Faudra bien s’adapter !

Elle reflète l’appréciation sévère que plusieurs institutions sérieuses portent sur les dérives toxiques du « business global marchand ». Rappelons que les fluctuations de celui-ci, à la hausse comme à la baisse, ont un impact en gros cinq fois plus fort sur la croissance (et donc sur l’emploi) que les variations de la consommation des ménages. L’Allemagne et la Chine, plus dépendantes de leur commerce extérieur, encaissent évidemment plus mal que le Japon ou les Etats Unis, relativement auto-suffisants. Comme de coutume, la France occupe une position médiane et elle réagit avec une certaine inertie à la conjoncture.

Que nous dit le CEPII ? D’abord que le système multilatéral destiné à réguler les échanges s’effrite rapidement. Les grandes offensives actuelles de D. Trump contre à peu près tous les partenaires des Etats Unis, mais plus particulièrement contre la Chine, ont mis l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) hors-jeu, peut être même en état de mort physiologique. Les pays ciblés se sont soumis au même diktat du traitement bilatéral et ils court-circuitent les institutions protectrices, les codes de conduite comme les pannels d’arbitrage. Coup de balai, donc, ce que le langage académique du CEPII exprime ainsi : « Les cadres de pensée et les schémas institutionnels de la mondialisation chancellent, sans que de nouveaux ne se dessinent encore clairement ». A en croire que le rapport de force n’aurait pas constitué le cadre de relations dans toutes les périodes troublées !

Depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, la moyenne des taxes américaines appliquées sur les importations chinoises a ainsi bondi de 3,1 % à 21,2 %, selon les calculs du Peterson Institute for International Economics. L’incertitude, générée par la confrontation commerciale, financière et technologique sino-américaines dissuade les investisseurs d’opérer et elle prélèvera bientôt sa dîme sur la croissance globale. Le recours tous azimuts aux sanctions économiques à visées géopolitiques (Iran, Chine, Russie, Vénézuéla…) y ajoute ses effets déstabilisants. Lors du G7 de Biarritz, les sept – ou, plutôt, les six autres puissances économiques majeures – ont clairement exprimé ce souci. Les disputes commerciales touchent tous les voisins des Etats Unis (le Mexique, mis sous pression ; le Canada traité avec un certain mépris) mais potentiellement aussi l’Europe (les véhicules allemands, les vins français…), laquelle verra, de plus, ses échanges fortement affectés par le Brexit. Déjà l’économie allemande s’essouffle. Comme si cela ne suffisait pas, le Japon, toujours un peu révisionniste aux entournures, attaque sur son voisin coréen en le privant du statut de partenaire privilégié. Partout le protectionnisme, voire l’autarcie, reviennent en vogue et ce, par réflexe nationaliste plus que par angoisse écologique. Pourtant le commerce et même le tourisme ont un rapport étroit avec la stabilité du monde et la Paix (voir l’article du blog sur l’angoisse écologique). Partant de tels prémices, est-il encore décent de faire de la prospective ?

-L’OMC franchit le pas en prédisant une contraction du commerce mondial de quelque 17 %, accompagnée d’un recul du produit intérieur brut mondial d’environ 2 %, si le climat actuel de politisation du commerce devait perdurer jusqu’en 2022. Par pudeur, l’Organisation honnie des Américains omet de mentionner le moyen-terme, selon que la Maison blanche sera républicaine ou démocrate. « Même si aucune monnaie ne semble en mesure de le remplacer comme devise de référence, une moindre prédominance du dollar pourrait laisser place à une régionalisation du système monétaire, qui elle-même aurait des conséquences commerciales profondes ». Récession, insolvabilité du Sud, appauvrissement, flambée populiste, guerres ? Il ne fera pas bon être petit et sans monnaie ni armée forte, dans quelques années.  En attendant, les panels multilatéraux d’arbitrage des différends n‘existeront sans doute plus dès l’an prochain si, comme en menace Washington, le renouvellement de leurs membres, en décembre, devait être bloqué. La nouvelle Commission européenne, composée le 10 septembre, va se trouver face à un défi. Son commissaire au commerce, Phil Hogan, parviendra-t-il à remplir la mission impossible qu’il reçoit de lancer le chantier d’une réforme de l’OMC ? Ou devra-t-il, par réalisme, se rabattre sur un triste ajustement des 27 à la foire d’empoigne générale qui émerge ?

De ce qui précède, vous remarquerez que le « correctif » prescrit pour la mondialisation sombre dans un flou total. Disons qu’il reste à en inventer complètement les recettes. Il y a 20 ans, Hubert Védrine préconisait de « civiliser la mondialisation ». Avec quelques doutes en tête sur l’avenir du « Système », on cherche un avis éclairé sur le thème «Comment endiguer la dé-civilisation du monde» ? A vos plumes !