* 22 février – Partie au bord du gouffre

Le jeu de poker reprend après l’arrivée au pouvoir de Joe Biden, qui s’est dit prêt à revenir dans l’accord initial de 2015. Les Etats-Unis et l’Iran se renvoient la balle sur qui doit faire le premier pas et comment. Mais les règles divergent selon les joueurs. Du côté américain, la démarche, connue des électeurs par avance, est assez claire. La bonne volonté ne se concrétisera que si elle est partagée. Washington fait quelques ouvertures : recours aux bons offices des Européens, mise entre parenthèse des toutes dernières mesures prises contre Téhéran, volonté de retour à l’accord nucléaire de 2015. Mais la nouvelle administration ne peut subir le risque, face à son opinion, de se faire berner. Vu de Téhéran, qui n’est bridé par aucune contrainte démocratique, on calcule selon les intérêts des clans au pouvoir (l’élection d’un, président en juin, la mainmise des Pasdarans sur l’outil sécuritaire). L’objectif reste stratégique : hisser la théocratie jusqu’au seuil nucléaire. Il ne s’agit pas d’exhiber la bombe, ‘’à la nord-coréenne’’, encore moins d’y recourir par surprise. Le Guide vise à sanctuariser sa diplomatie (telle, la France des années 1960), à exercer une dissuasion contre Israël (possibilité d’une frappe de rétorsion, même décalée dans le temps) et finalement, à battre de vitesse tout proliférateur adverse se manifestant dans la région (l’Arabie saoudite, en particulier). La prolifération n’est plus celle des années 1990. Elle se développe sur la base d’équilibres régionaux qui échappent aux superpuissances. L’identitarisme religieux (sunnites contre chiites) y a creusé son sillon.


L’Iran a fixé au 21 février l’échéance de son ultimatum pour une levée inconditionnelle des sanctions imposées par l’administration Trump, en 2018. A défaut, Téhéran menaçait de fermer l’accès de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) à ses installations militaires clandestines très suspectes. La venue in extremis du directeur général de l’Agence de Vienne, Rafael Grossi, a permis de mettre en place un ‘’compromis technique’’, certes boiteux et provisoire, mais ménageant une surveillance réduite et, surtout, un sursis de trois mois à la négociation diplomatique. Les inspecteurs de l’Agence sur place ne seraient pas expulsés sous le coup d’une loi taillée pour ce but et des contrôles inopinés resteraient même possibles, sauf future rupture, toujours à craindre. C’est donc un premier pas fragile pour sortir de l’impasse et concrétiser la perspective d’un retour des Etats-Unis dans l’accord de Vienne de juillet 2015. Mais peut-on parier sur le régime des mollahs, honni comme il l’est des forces vives iraniennes et accroché à un prosélytisme digne des croisades ?

* 6 février – Le droit a la dent dure

Coïncidence : plusieurs faits d’actualité viennent rappeler que, même en période de pandémie, les traités peuvent exercer leurs effets de façon inattendue. La principale ‘’surprise’’ tient à la décision, sans préavis, des procureurs de la Cour Pénale Internationale (CPI) de La Haye. Les territoires que les Nations Unies qualifient d’ ‘’occupés’’ par Israël tombent sous la juridiction de la Cour. Donc, les crimes de guerre ou crimes contre l’humanité qui y sont commis peuvent être instruits et jugés par celle-ci. On se doutait bien, à la Haye, que ceci ferait enrager M. Netanyahou. Peu de doute cependant sur le fait que les Etats-Unis – qui, comme l’Etat Hébreu, refusent la compétence de la CPI – feraient barrage à cette décision. Il n’empêche qu’à l’occasion de sa présence en Europe ou en Australie, etc., un Israélien (ou un Palestinien) suspecté pour des faits commis en Cisjordanie, à Gaza ou Jérusalem-Est pourrait être retenu pour enquête. D’ailleurs la seule infamie d’une suspicion de crime de masse peut être dévastatrice au plan politique, avant même que quiconque soit déféré devant un juge. La CPI confirme qu’elle est bien un formidable instrument au service d’un comportement civilisé des puissants du monde. C’est aussi un mécanisme de sauvegarde des valeurs les plus sacrées du droit. Une question, toutefois : ‘’pourquoi ne pas étendre sa juridiction à tous les territoires occupés reconnus comme tels : le Donbass et la Crimée, l’Abkhazie géorgienne, Chypre-Nord, la zone kurde de Syrie, les enclaves du Ladakh, les îlots de Mer de Chine du Sud, etc.


L’immunité diplomatique est souvent perçue comme un gadget désuet hérité du monde ancien. Elle vaut surtout comme règle de réciprocité, qui contraint à un minimum de relation pacifique les Etats intéressés à participer au ‘‘grand jeu’’ géopolitique, tout en restant tentés d’éliminer leurs concurrents de l’échiquier. Reste alors la négociation entre protagonistes protégés par un statut égal. Téhéran invoque cette immunité au bénéfice d’un de ses conseillers d’ambassade à Vienne, poseur de bombes, qui préparait en 2008 un attentat, à Villepinte, contre un rassemblement d’opposition iranien (avec de nombreux invités non-iraniens). Avec sa bande, il a été jugé et condamné par un tribunal d’Anvers. L’immunité comme argument d’impunité constitue un déni violent du droit, une tentative de légitimation juridique du terrorisme particulièrement malhonnête. On en avait fait l’expérience à Paris lorsqu’un diplomate irakien avait froidement assassiné un policier français pour se réclamer immédiatement d’un privilège d’impunité. L’impunité est une notion inhérente à l’anarchie ou au gangstérisme pur et dur. La CPI devrait le rappeler régulièrement. Elle le fait sans doute. Selon la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques de 1961, qui régit ce statut, la responsabilité individuelle d’un diplomate commence à un niveau très bas : propos sur la voie publique, respect de son bail de locatif, conformité à la réglementation sociale et sanitaire, obéissance au code de la route (dont le stationnement). C’est la norme, en tout cas, lorsqu’il s’agit du représentant d’un Etat décent et civilisé. Tous ne répondent pas à cette définition, bien que tous entretiennent des diplomates à l’étranger. Endosser le métier ne rend aucunement solidaire d’autres étrangers qui le portent en mafieux et se comportent en criminels, bien au contraire !

Quant aux trois diplomates européens basés à Moscou, soudainement expulsés par le gouvernement Poutine, leur intérêt pour le sort de ce pauvre Alexeï Navalny – parfaitement conforme à leur mission – n’est pas la cause directe de leurs déboires. Comme tous représentants de démocraties dans une autocratie sans état de droit, ils savaient bien que lorsque le climat politique russe tournerait à l’aigre, on s’en prendrait à eux. Ils y étaient préparés et, dans une certaine mesure, l’acceptaient à l’avance. Ils servent en fait de marqueur météo : le pouvoir russe voulait faire savoir que son humeur tournait à l’orage (le syndrome de l’Ours grognon). Il vaut mieux ça qu’un lancer de missile balistique, après tout.

* 03 février. Le marché persan

L’arrivée de Joe Biden aux affaires modifie la donne de la prolifération au Moyen-Orient. Va-t-on sortir de la partie folle au bord du gouffre jouée par la précédente administration face à l’Iran ? Le risque de guerre n’est pas encore dissipé, mais comme  une envie de dialogue se manifeste après quatre ans. Washington attend un signal de Téhéran,  – c’est bien le moins – qui manifesterait au moins une intention de retour aux disciplines nucléaires de l’accord à six, signé en juillet 2015 et dénoncé par D. Trump trois ans plus tard. Cette approche prudente se justifie par la dureté offensive des ayatollahs sur le sujet, autant que par l’ampleur des transgressions accumulées par l’industrie nucléaire iranienne depuis 2018. De plus, faute de droits civiques, le public iranien s’accroche à un credo nationaliste basique : l’Iran est entouré de voisins en guerre et en bute à l’hostilité de l’Amérique, d’Israël et du monde arabe. Accéder à l’arme nucléaire, dans de telles conditions, apparait comme de la légitime défense. La Corée du Nord y est d’ailleurs, parvenue.

Après une phase initiale de contact sur le thème ‘’après vous… vous, d’abord’’, Téhéran entrouvre la porte à une approche synchronisée avec les Etats-Unis visant à rétablir l’accord de 2015. Son ministre des affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, avance l’idée que l’Union européenne pourrait ‘’chorégraphier’’ les pas à amorcer de part et d’autre pour parvenir à ce but. Cet appel du pied à une médiation européenne est à la fois une opportunité immense pour l’UE de se remettre en selle dans la région et une responsabilité écrasante, compte tenu de la hauteur des enjeux (paix ou guerre nucléaire risquant de dégénérer sur une très grande échelle) et de l’état actuel, plutôt frileux et étriqué de la diplomatie des 27 dans les contextes Covid et post-Brexit. Un échec possible de cette médiation serait accablant pour l’Europe. Mais, il est vrai qu’elle se trouve à mi-distance des acteurs principaux du conflit, que ceux-ci jouent plus gros qu’elle et que son devoir est tout simplement là.

* 12 janvier – Partenaires contre les illuminés du monde

Dopés par la fin pitoyable du mandat de D. Trump, les régimes voyous ciblés par Washington peaufinent leur vengeance. Téhéran fait monter en régime ses centrifugeuses pour porter à 20% le taux d’enrichissement de son combustible nucléaire, une cote mal taillée, supérieure à une utilisation civile mais aussi bien en deçà d’un usage militaire efficace. L’aile dure du régime des Mollahs adopte une posture triomphale, plus belliciste que jamais. Il est vrai qu’avant de quitter la Maison Blanche, le président calamiteux doit éprouver in peto quelque tentation de ‘’frapper un dernier coup’’ contre les Pasdarans. Inscrire les Houtis du Yémen sur la liste du terrorisme international (et Cuba, tant qu’à faire) constitue déjà un message d’au revoir mais cela reste loin du but.

A Pyongyang, devant le 8e congrès du Parti des Travailleurs, Kim Jong-Un annonce le prochain lancement d’un sous-marin nucléaire à même de ‘’subvertir’’ les Etats-Unis (comprendre : frapper de ses missiles nucléaires une ou plusieurs mégapoles américaines). L’Oncle Sam est ‘’le plus grand obstacle à notre révolution et notre plus grand ennemi’’. Pour se rendre suffisamment menaçante, la Corée du Nord va s’appliquer à développer davantage sa technologie nucléaire et, notamment, à produire des ogives nucléaires légères et miniaturisées transportables en ‘’bouquet’’, par ses lanceurs à longue portée Nodong. Le point d’impact potentiel dépasserait la cible actuelle de Hawaï, étirant la portée des frappes jusqu’à Los Angeles, voire plus loin. Tel est le point d’aboutissement des relations  »affectueuses » établies lors du sommet de Singapour Trump-Kim en 2017. Entre insultes et poignées de mains, aucun progrès substantiel n’a été enregistré. La mollesse des positions de Washington n’a nullement empêché cette dérive tumultueuse de Pyongyang, qui se considère gagnante au jeu des initiatives provocatrices et tumultueuses entretenant la tension. Joe Biden est bien instruit de cet échec et il ne choisira pas le ton de l’apaisement face au voyou nucléaire. Le nouveau président est déjà qualifié par la Maison Kim de ‘’chien enragé’’, qu’il faudra ‘’battre à mort’’.

Tout ce qu’il y a de dictatorial ou de malfaisant sur la planète va s’empresser de tester les nerfs de l’administratio démocrate entrante. Heureusement, J. Biden s’entoure, pour la politique extérieure, d’une équipe de professionnels accomplis, de bon sens et particulièrement bien disposée à coopérer avec les Européens. L’Amérique se sait moins forte, moins respectée du monde et les nouveaux venus devraient moins insister à imposer leur leadership de principe. C’est un bon point de départ pour établir un partenariat des démocraties, respectueux des projets des uns et des autres. ‘’UE, précise nous vite quel est donc ton projet !’’