* 9 avril – Brexit désespérant

Souvenons-nous comme Michel Barnier mettait en garde contre les conséquences du Brexit sur la paix civile fragile de l’Irlande du Nord. Rétablir une frontière douanière signifiait, selon le positionnement de celle-ci, que l’Irlande insulaire se retrouverait coupée en deux ou détachée de l’Angleterre et, dans les deux cas, que la violence y cheminerait à nouveau. Facile prédiction que Westminster ne voulait pas entendre, tout à son obsession d’une Grande Bretagne cinglant vers le grand large. On y est : non pas vraiment au grand large, mais à la déconstruction d’une paix laborieusement rétablie en 1998, par l’accord dit du Vendredi Saint. La sanction de la myope indifférence de Boris Johnson a été préfigurée par un spectacle d’étales alimentaires vides, à Belfast, les distributeurs s’étant perdus dans les arcanes des nouveaux circuits douaniers permettant l’importation depuis l’Angleterre.

Ensuite, les formations politiques locales ont mis en ébullition les populations pauvres, regroupées de part et d’autre des ‘’murs de la paix’’, des grilles que l’on ferme chaque soir à 18h00 pour séparer hermétiquement les communautés protestante et catholique. La première est d’autant plus nerveuse que sa majorité au gouvernement de Belfast ne tient qu’à une voix d’avance. Les premières briques, lancées par des jeunes contre la police, sont venues de là, à l’incitation des groupes unionistes (protestants) paramilitaires. Ces loyalistes, partenaires par essence du gouvernement de Westminster, sont en effet profondément divisés. La fracture passe entre ceux qui en veulent à Johnson de les avoir trahis et sacrifiés – après qu’ils l’ont aidé à faire voter le Brexit –  ils ressentent, de ce fait, moins d’hostilité envers la République d’Eire au Sud – et, à l’autre bout de l’échiquier politique, ceux qui s’acharnent à relancer l’insurrection, pour éviter un désaveu par les urnes. De Londonderry à Belfast, ceux-là ont mis le feu, chaque nuit, depuis une dizaine de jours et transformé en fortifications les murs de la paix. Les jeunes catholiques ont répliqué par les mêmes procédés. Du seul côté de la police, on compte déjà une cinquantaine de blessés.

Le Premier ministre britannique condamne bien sûr ces émeutes, qui sont pourtant le pur et prévisible résultat de sa politique inconséquente, la rançon d’un mépris ‘’colonial’’ à l’égard de tous les Irlandais. Le gouvernement de Belfast, composé d’Unionistes et de Républicains, est totalement dépassé. Après d’âpres négociations, Londres et Bruxelles étaient parvenus à une solution ad hoc, le ‘’protocole nord-irlandais’’, écartant tout retour à une frontière physique sur l’île. Ceci passait par une localisation des contrôles dans les ports nord-irlandais. ‘’L’accès sans entrave’’ promis par Boris Johnson a été un leurre. On sait maintenant que le Brexit aura bien les conséquences destructrices que l’on redoutait. Souhaitons à l’île d’Irlande de retrouver un jour le cheminement pacifique que Londres a stupidement compromis. Ce n‘est pas pour demain. Sans mentionner les états d’âme compréhensibles de l’Ecosse.

* 26 mars – Piqués au vif

Le comportement tortueux de la firme AstraZeneca en matière d’exportation du vaccin anti-Covid fait monter le ton entre le Royaume-Uni et l’Union européenne. Au point de déclencher une mini guerre commerciale. La Commission et les Etats membres de l’UE accusent l’entreprise anglo-suédoise de ralentir délibérément la livraison des doses qu’ils ont commandées. Un quart des quantités réservées seulement a effectivement été fourni, tandis qu’une partie de sa production (30 millions) au sein des trois établissements qu’elle possède sur le continent reste stockée sans destination connue. En sens inverse, pas une dose produite dans ses établissements britanniques n’a été dirigée vers l’Europe. Ce ne sont là que des indices de tripatouillage, mais ils parlent déjà d’un égoïsme carabiné. D’où une suspicion tacite que le gouvernement de sa Majesté – partie à la stratégie vaccinale de l’Union et servi par celle-ci – encouragerait – voire, aurait conçu – une manœuvre de détournement à son profit. A ce stade, se posent les questions du respect de la transparence et du devoir d’équité, qui amènent l’UE à renforcer son contrôle sur les exportations de vaccins.

Boris Johnson n’a pas une forte réputation de rectitude, comparé, par exemple, à Angela Merkel. Sa stratégie électoraliste consistant à faire oublier l’erreur magistrale du Brexit par un succès – très réel – sur la vaccination conduit à le croire très capable de coups bas. D’un autre côté, le fait que plus du tiers de la population britannique ait été vacciné reste en soi un accomplissement positif, dont il faut se féliciter. Doit-on alors laisser le torchon brûler et enfourcher le destrier idiot du ‘’nationalisme vaccinal’’, ce réflexe populiste que Charles Michel, le président du Conseil européen condamnait, le 19 mars, comme indigne de l’Europe. Et il avait raison. Engager la polémique avec Johnson serait rejouer la bataille perdant-perdant du Brexit. Il a été confortablement élu et sa moralité n’est pas une exception dans le monde politique. Il faudra donc faire avec lui et poursuivre de façon déterminée les négociations sur les nombreux chapitres non-résolus du partenariat post-Brexit. Ceci implique une certaine retenue d’expression dans une relation qui doit se poursuivre, dense et dépassionnée.

En revanche, AstraZeneca ne doit pas établir impunément un précédent de dissimulation et de discrimination, dans une situation d’urgence sanitaire solidaire. C’est à la Commission européenne d’enquêter et de réclamer, le cas échéant, des indemnisations à cette firme. Que sa mauvaise réputation éloigne le public européen de ses produits n’est pas très grave, au moment où des sérums concurrents vont affluer  sur le marché européen. Une seconde injection effectuée avec Spoutnik V pourrait d’ailleurs fournir une alternative fonctionnelle. En pleine confusion, nos médias répercutent les très sévères jugements du gouvernement chinois, de l’OMS et de certaines ONG, comme quoi les Européens égoïstes ont sur-commandé des vaccins et en accaparent deux à trois fois les besoins de leur population, pour embrayer, en rubrique suivante, sur le grave déficit de vaccins à l’origine des retards de leurs campagnes d’immunisation. Qui croire ? Cette pandémie nous fait tous  »muter » en bourriques.