* 21 septembre – Le  »Machin » et les machines de guerre

Premier jour de l’automne, moment des discours rituels à New York des dirigeants de la planète devant l’Assemblée générale des Nations Unies. Tout le monde s’en fout ! Et depuis pas mal de temps ! Les grands du monde sont en général polis (pas tous) mais la bienveillance n’est plus de notre époque et la Paix n’est plus à leur programme. Est-ce toujours cette ONU crée à San Francisco, au sortir de le seconde guerre mondiale, dans l’allégresse des peuples fatigués des affrontements ? Répond-t-elle toujours au besoin d’arbitrage des différends par le droit international et au devoir moral de les résoudre pacifiquement ? Papa (ou Grand Papa) y a cru. Le général de Gaulle a, lui, moqué le  »Machin », en bon souverainiste (l’ONU avait été sévère avec la France coloniale) et pour faire un bon mot. On oublie un peu vite que, sans les Nations Unies, la prolifération des armes nucléaires et la course quantitative aux armements militaires auraient atteint le stade de l’holocauste. ous ne serions pas là. Aussi, que jusqu’à des temps récents, le  »machin » new-yorkais est parvenu à prévenir des conflits dès leur phase initiale et à éteindre des guerres parties pour durer toujours. Il a établit des droits sans lesquels toute humanité se serait évanouie de l’espèce humaine. La réalité est que les membres de ce conseil, censé veiller sur la bonne marche du monde, ne méritent pas (ou plus) l’honneur de la fonction qui leur incombe.

Les cinq membres permanents ne représentent plus depuis longtemps la société internationale telle qu’elle fonctionne. Ils s’entendent plus ou moins pour bloquer toute réforme qui légitimerait leur monopole. Aucune crise majeure depuis celle de Syrie, en 2011, n’a pu se dénouer à New York faute de possibilité d’entente entre les  »grands ». La Russie de Poutine allume tous les incendies qu’elle peut dans les arrières cours de ses adversaires stratégiques. Elle pratique une guerre hybride menaçante et débarque en Afrique avec ses mercenaires Wagner. La Chine de XI Jinping se taille un empire sur les mers du Sud et se montre encline à lancer, pour la conquête de Taiwan, un conflit potentiellement mondial. Les Etats Unis de Joe Biden retombent dans l’unilatéralisme de Trump et tentent de refaire leur prestige et leur cohésion interne en affrontant le Dragon chinois. Le Royaume Uni se vend à qui veut bien, pourvu que ce ne soit pas l’Europe. La France se repaît de ses désaccords avec l’oncle Sam, parle fort sur l’avenir de l’Europe sans se faire entendre ni dissiper les soupçons à son endroit. Sa diplomatie de puissance moyenne, à assise économique limitée, est devenue parcellaire : elle n’est plus à l’échelle du monde.

Collectivement, le 15 du Conseil utilisent ce forum pour couvrir ceux de leur camp qui se sont mis en position d’agresseur, pour punir les protagonistes d’en face (qui les sanctionneront à leur tour)… et pour bloquer toute tentative de résolution des conflits. Même la pandémie qui a ravagé tous les pays dans une simultanéité sans précédent, n’a pas vu ces garants de la bonne marche du monde se réunir, encore moins décider une trêve des combats. C’est ainsi qu’on a abandonné aux armes de leurs assaillants des populations déjà victimes du virus. Pire, encore, de nouveaux conflits ont éclaté. Citons seulement l’Arménie/Azerbaïdjan, les zones kurdes de Syrie, la Libye envahie de l’extérieur, l’Ethiopie, le grignotage du Donbass qui a repris en Ukraine et les opérations au Sahel qui se sont étendues à de nouveaux pays, en se rapprochant du littoral du Golfe de Guinée, La note à payer (par les populations) pour toutes ces défaillances du système multilatéral est simplement effroyable.

On a aujourd’hui l’impression que le seul et dernier membre du Conseil de Sécurité serait … le secrétaire général de l’Organisation. Profond et pathétique, le plaidoyer d’Antonio Gutterres pour un retour au mode multilatéral, pour la préservation de la paix et de la stabilité, mais aussi pour soigner la détresse humanitaire de centaines de millions de gens, n’est guère repris dans les médias : ce ne serait rien d’autre que le blabla bien pensant habituel. Au Conseil, se succèdent les empoignades et les coalitions agressives. A l’idéal humaniste et pacifique des pères fondateurs de 1945 fait suite une machinerie à régler des comptes, parfois même à légitimer des machines de guerre. Ce blog tient des exemples précis à votre disposition. Mais, encore une fois, qui se soucie de ce que des Etats-vampires aient vider l’Organisation des Nations Unies de son sang ? Avons nous vu des foules à Paris, Pékin, Moscou ou New York manifester pour la Paix ? Avons nous vu des partis politiques inscrire le mot  »Pax » dans leurs priorités programmatiques ? N’entendons-nous pas d’innombrables voix bien intentionnées appeler à des jours nouveaux, climatiques, écologiques, éducatifs, sanitaires, de justice sociale, de développement, etc., sans trop réaliser que, sans la paix – et la stabilité corollaire -, rien de tout cela ne pourra se faire, même pour quelques » happy few ».

* 17 avril – L’Ennemi, une notion  »tendance » ?

L’époque est révolue où la France se sentait sans rival. Aujourd’hui, des groupes djihadistes la voient en cible prioritaire et des Etats cherchent à l’affaiblir. La période de grâce s’est achevée au début des années 2000, dans la suite des attentats du 11 septembre 2001, à New-York et à Washington, puis lorsque AQMI (Al-Qaida au Maghreb islamique) l’a désignée en ennemi des croyants. Aujourd’hui, les forces françaises sont engagées au Sahel comme au Levant, Selon ses stratèges : ‘’ne pas se préparer à un conflit, c’est être (mangé) au menu de ceux qui nous veulent du mal’’. Lucidité oblige, la notion d’ennemi serait elle de retour ?


Dans un contexte international chaotique et imprévisible, où le fait guerrier redevient une culture planétaire, les armées se préparent, ces dernières années, à affronter des conflits de haute intensité – ceux qu’on n‘imaginait plus – qu’ils soient symétriques (entre armées), asymétrique (terroristes ou partisans) ou encore qu’ils combinent ces deux composantes (conflits civils à ramifications internationales). L’OTAN, aussi, planche sur les ‘’guerres du futur’’ dont on sait qu’elles sont déjà engagées – bien qu’à faible intensité – et qu’elles seront hybrides (cyber, financières, par recours aux sanctions économiques ou au blocus, aux moyens d’influence, d’espionnage, etc.). Mais la guerre se gère à distance et sa réalité n’est pas donc évidente pour tous.

Il y a quelques mois, le général Lecointre, CEMA, a présenté une formulation ‘’conventionnelle’’ de la dissuasion à la française :  »faire comprendre à nos ennemis qu’ils ne sont pas à l’abri de ripostes, s’ils nous agressent et pour cela déployer des moyens de lutte de haute intensité’’. De fait, sans se départir de sa doctrine stratégique, la France se prépare en priorité à des formes de confrontation interétatiques dans la dimension navale (accrochages avec la Turquie, la Chine, l’Iran) comme dans ses opérations terrestres outre-mer. Elle est concernée en premier lieu par la sécurité du Vieux Continent face à la menace russe – une partie au bord du gouffre se joue en Ukraine -, mais aussi par le Moyen-Orient, le Maghreb et le Sahel. La défense des départements et territoires d’outre-mer pourrait de même prendre un tour conflictuel. Comment garantir souveraineté et libre navigation, face à des dénis d’accès ? Ce sont aussi toutes ces zones interdites de survol ou d’approche installant des vides de réaction en cas d’agression car ils mettent l’attaquant hors de portée des capacités de réplique des pays frappés.


L’identification de l’adversaire s’impose dans les préparatifs opérationnels, mais on ne nomme jamais ouvertement les pays avec lesquels des affrontements risquent de se produire. En Occident, la guerre charrie un lourd relent d’immoralité, même pour qui y est confronté contre sa volonté. Bien sûr, il serait indécent d’oublier que c’est un phénomène horrible – comme l’est la pandémie – mais de-là à renoncer à se défendre… Tout devrait toujours être fait pour que personne ne se proclame l’ennemi de quiconque, même au prix d’un déni cognitif. Ainsi, la Turquie est une alliée dans l’OTAN, donc mieux vaut se méfier d’Erdogan que de son pays. La Russie est appelée à s’intégrer ‘’un jour’’ dans l’architecture de sécurité européenne (un objectif souhaitable), alors ménageons – verbalement – V Poutine… tout en s’en méfiant. On n’empêchera pas hélas que la France et l’Alliance soient catégorisées publiquement comme des ennemies et parfois même comme ‘’terroristes’’ (sic). L’URSS de Brejnev craignait l’OTAN et percevait un avantage à une détente avec l’Occident. Par contraste, la Russie de Poutine juge possible l’effondrement de l’Occident et se montre nettement plus agressive. Cette posture flatte les opinions revanchardes qui servent de légitimité au Tsar comme dans d’autres autocraties populistes. Elle stimule la mobilisation guerrière des populations et la fuite en avant générale.


La frontière entre l’ennemi et l’adversaire est bien mince. Moscou a procédé à des annexions de territoires, par la force, en Europe, mène des cyberattaques en grand nombre, assassine des opposants sur le sol européen, soumet la Biélorussie, encercle le flanc sud de l’Europe depuis la Libye, l’Afrique noire et le littoral syrien, etc. Est-ce suffisant pour être perçue en ennemie, dans le sens inexorable et ancien du terme ? Tant que des règles de comportement cohérentes et constantes perdurent – même si elles sont criminelles – il vaut mieux s’en tenir à la notion d’ ‘’adversaire stratégique’’, laquelle ménage la possibilité de dialoguer et d’agir de concert dans quelques secteurs d’intérêts communs majeurs. Cette approche réaliste et peu enthousiasmante au plan des valeurs serait aussi adaptable à l’hégémonisme chinois, si la nécessité d’un durcissement s’imposait. De même avec la Turquie, dont on peut espérer que le gouvernement sortira, de lui-même, de son aventurisme paradoxal. Mais quand les  »rivaux stratégiques » se coalisent et jouet la surenchère, ne faut-il pas avertir les populations, déjà saturées de mauvaises nouvelles, que la Paix, elle aussi, est fragile ?