* 23 avril – Un long feuilleton slave, sans issue claire

La fermeté paie-t-elle en géopolitique ? En évitant une réponse trop standard, le retournement d’attitude de Vladimir Poutine sur l’Ukraine pointerait plutôt l’affirmative, étant entendu qu’un geste tactique ne marque qu’un temps court; que l’économie a généralement sa part dans les (brefs) accès de bon sens des autocrates et que ceux-ci ne sont sensibles à la fermeté de l’adversaire que lorsqu’ils disposent eux-mêmes de qualités de pragmatisme et de discernement. Ce n’est pas toujours le cas.

Moscou vient d’annoncer, le 22 avril 2021, le retrait de ses quelque 100.000 soldats massés sur les frontières de l’Ukraine et en Crimée annexée. Sans doute, une proportion de mercenaires infiltrés restera au Donbass, mais pour un travail de sape patient, pas pour une invasion frontale. Mieux encore, V. Poutine se dit prêt à recevoir à Moscou « à n’importe quel moment » le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, pour parler des hostilités avec son voisin occidental. Certes, la mention ‘’à Moscou’’, laisse présager d’un environnement pressurant le jeune homologue de Poutine, mais l’ouverture correspond à la demande faite par celui-ci et la publicité accompagnant un tel évènement empêcherait le Kremlin d’aller trop loin dans l’intimidation. L’autocrate russe tient – ce n’est pas étonnant – à conserver la face et à rester maître du jeu, du moins aux yeux de ses compatriotes. Il  prétend ainsi que Kiev est ‘’l’agresseur’’ qui chercherait à ‘’détruire’’ ses relations avec Moscou (sans doute une allusion oblique aux velléités ukrainiennes de candidater à l’OTAN et à l’UE). Il renvoie également l’Ukraine à ses responsabilités à l’égard des séparatistes de Donetsk et Louhansk, ce qui, pour une part, tient la route. Personne n’imagine non plus  qu’il songe un instant à ‘’rendre la Crimée », ce qui scellerait pour lui une Bérézina. Au contraire, depuis la presqu’île, il maintient un dispositif d’entrave à la navigation des navires d’Etat étrangers, bloquant l’accès au détroit de Kertch qui sépare lla Mer Noire de la Mer d’Azov. Il s’agit d’une vraie menace pour les ports et le commerce du Sud-est de l’Ukraine. Mais ses ‘’lignes rouges’’ de Poutine sont bien connues et, quand il somme les Occidentaux de les respecter, le vrai message – que n’ont pas capté les médias – est qu’il s’apprête à bouger, mais ne se résignera pas à perdre.

L’Otan a pris note de l’annonce de ce retrait et appelle logiquement à la vigilance. En tout cas, les sanctions ont mordu. Celles de l’Europe – surtout centrées sur le sort de Navalny – ont été utiles, mais le relais pris par l’administration Biden a été plus puissant. La Russie est mal en point : malgré son bon vaccin, qu’elle peine à produire en quantité, le COVID y fait discrètement des ravages. Ses interventions militaires en Europe, en Afrique et au Moyen Orient saignent ses moyens financiers. La Biélorussie, en pleine révolte, est un autre virus, politique, à sa porte. Les recettes tirées des hydrocarbures ne porteront plus longtemps son économie (et elle n’a pas de plan B). La popularité de son tsar vieillissant baisse inexorablement, en même temps qu’augmente le mal-être de la vie quotidienne des Russes, etc.

C’est donc une longue série à rebondissements à laquelle il faut se préparer, dans une mise en scène somme toute assez classique. Mais ça pourrait quand même mal tourner…

* 15 avril – Pensées sombres sur la Mer Noire

La situation continue de se tendre dans l’est de l’Ukraine. Sur la ligne de front du conflit avec les séparatistes prorusses, les incidents armés meurtriers se multiplient depuis plusieurs semaines. La trêve instaurée en 2020 a volé en éclats et ce changement de pied n’a pu être décidé qu’à Moscou. Kiev soupçonne que le Kremlin cherche un prétexte attaquer le Donbass, après que la Russie a massé plus de 80 000 soldats près de sa frontière orientale et en Crimée ,annexée après sa ‘’révolution orange’’ de 2014. Le conflit avait fait, plus de 13 000 morts et d’1,5 million de déplacés dans les territoires ukrainiens frontaliers de Lougansk et Donetsk. L’intensité des combats avait fortement baissé après la signature, au printemps 2015, des accords de Minsk, dont le France, avec l’Allemagne, est garante pour le camp occidental. Aujourd’hui, la boucle est bouclée : le président, Volodymyr Zelensky, en treillis de combat, se rend sur les fortifications, face au dispositif russe, à proximité de Lougansk. Kiev affirme adopter une posture purement défensive et ne pas vouloir tirer la première salve, mais se prépare ostensiblement à subir une offensive militaire imminente.


La dégradation de la trêve a été évoquée au téléphone par Vladimir Poutine avec Angela Merkel, cette dernière engageant le président russe à alléger son dispositif offensif. Pour l’autocrate russe, ce serait au contraire Kiev qui orchestrerait des « provocations visant à aggraver la situation », étant entendu qu’une intervention russe ne serait pas exclue pour ‘’protéger la population (séparatiste) locale’’. Kiev affirme soutenir une solution « politique et diplomatique » pour récupérer les territoires qui lui échappent, mais ne cache aucunement que, face à l’expansionnisme russe, la principale garantie qu’elle recherche serait une adhésion à l’OTAN. Ce serait évidemment une ligne rouge dont le franchissement déchainerait la vengeance de Moscou. Sans risquer de s’engager en ce sens, le président Joe Biden assure néanmoins V. Zelensky de son ‘’soutien indéfectible’’. Il a aussi dépêché deux bâtiments de l’US Navy en mer Noire, dont Moscou cherche à faire un lac intérieur, ciblant en particulier le contrôle du port ukrainien de Marioupol. Les conditions d’une internationalisation du conflit sont donc réunies. Il y a quelque chose d’évocateur du  »couloir de Danzig » ou de  »l’ultimatum sur les Sudètes », dans cette démonstration – très  »années 1930 » – de volonté d’annexion territoriale et d’espace vital ethnolinguistique. Mais ce pourrait être l’occasion, à l’inverse, d’un vaste deal entre Washington et Moscou, dans lequel la population de l’Ukraine n’aurait que marginalement voix au chapitre. On en est là.

* 14 avril – Saucissonner l’adversité stratégique

Relever les défis un par un, selon leur degré d’urgence. Après trois mois passés à la Maison Blanche, le président Biden ne peut guère douter être soumis à des tests. En sus de ceux inhérents à l’instabilité et l’imprévisibilité du système international, il doit éviter les chausse-trappes que lui tendent des grands et moyens acteurs du camp anti-démocratique (ou anti-occidental, ce qui est quasi-synonyme). Poutine, Xi Jinping, Erdogan et les centrales jihadistes l’attendent au tournant : c’est un fait et le chemin est truffé de mines. Un peu dans la précipitation, il vient de réajuster, tout en la confirmant, la retraite de ses troupes d’Afghanistan. Curieux choix que celui de la date : le 11 septembre comme échéance, ce qui revient à caler l’admission d’une défaite sur l’anniversaire du désastre subi y a vingt ans. La dure réalité est qu’il n’y a plus rien d’utile à escompter de cette présence militaire étrangère, vomie par la population. Entre parenthèse, c’est un redoutable signal pour la France au Sahel (et au-delà), qui s’est piégée de façon très comparable et doit fait face aux mêmes ennemis.


Une fois soldée la Bérézina dans le bourbier afghan, Washington ne tarde pas à ‘’engager’’ ceux de ses adversaires avec qui des tractations sont encore possibles. En-haut de la liste figure Vladimir Poutine. L’autocrate ‘’tueur’’ (selon les dires récents de Biden) a ainsi reçu un appel de sa part et, pas trop vexé de sa qualité d’assassin, a dit bien vouloir se prêter au jeu des tractations entre ‘’grands’’, un statut essentiel pour son aura nationale. Prêts à se parler pour le bien de « la sécurité mondiale »- un concept plus policier que celui de ‘’stabilité internationale ‘’ ou de ‘’paix mondiale’’- les deux hommes d’Etat ont commencé à discuter de la situation en Ukraine, alors que le regain des échauffourées et la concentration de forces russes à la frontière font redouter une relance de la guerre au Donbass.
Joe Biden a proposé à son interlocuteur-adversaire de tenir, au cours des prochains mois, une rencontre au sommet dans un pays tiers. L’espoir serait de passer de la nouvelle guerre froide, bien engagée, à une ‘’relation stable et prévisible entre les deux puissances ». Pas un partenariat, donc, mais une détente. Poutine doit encore confirmer, mais la seule perspective d’une redéfinition des relations russo-américaines a de quoi donner la migraine au troisième larron : la Chine de Xi Jinping. Les relations entre Moscou et Washington sont aujourd’hui minées par des confrontations sectorielles autour de l’Ukraine, de la Syrie, des ingérences électorales, de la cyber guerre, du développement d’armes nouvelles, d’opérations d’espionnage et d’autres mauvais procédés. Contenir ces animosités au sein d’un tout ‘’gérable’’ ferait beaucoup pour dissiper le cauchemar stratégique que constituerait une alliance sino-russe ferme et solide, face au camp occidental.

* 8 mars – Bruit de bottes de glace

Une agitation mystérieuse trouble l’univers glacé de l’Arctique. Entre Mourmansk et l’Alaska, la Russie est à la manœuvre depuis 2016 et sa flotte du Nord se cuirasse sous un réseau d’installations navales et aériennes endurcies et plus ou moins secrètes. Certaines infrastructures ont été réactivées de la période soviétique, d’autres sont nouvelles et censées abriter de redoutables système d’armes ‘’imparables’’, tels des drones ‘’nucléaires’’. CNN a diffusé quelques images du dispositif russe renforcé, qui devient bien visible et, au moins en partie, opérationnel. C’est une façon, pour le Pentagone, de faire partager aux Occidentaux son souci face à la militarisation de l’Océan (encore un peu) glacial, au-delà du détroit de Béring, à proximité des côtes américaines. Washington dresse un parallèle avec l’accaparement, par Pékin, des eaux de la Mer de Chine orientale et méridionale. Un clash est possible.


-L’activisme russe est-il destiné à grignoter de l’espace stratégique ? Dans ce cas, est-ce pour disposer d’un cluster rapproché d’armes nucléaires à même de menacer, à très court préavis, des objectifs stratégiques sur le territoire américain ? Un couperet au-dessus de l’Alaska et des territoires canadiens du Nord-Ouest.
-Hypothèse alternative : la marine russe serait persuadée que sa flotte du Nord, qui embarque la principale composante de l’arsenal nucléaire russe, serait ciblée de façon critique par les contre-systèmes américains et donc trop vulnérable. Son ‘’blindage’’ par toute une série d’abris et de caches viserait alors à renforcer ses chances de survivre à une frappe ‘’préemptive’’ des Etats Unis. Les nouveaux drones ‘’invincibles’’ déployés ces derniers mois pourraient n’être nucléaires qu’au niveau de leur seule propulsion. Ils constitueraient surtout un dispositif d’observation et de brouillage pour protéger les sous-marins russes.
-Troisième hypothèse, cumulable avec les précédente : l’Ours russe voudrait s’imposer, au plan économique aussi, en maître de la navigation commerciale et de l’exploitation des ressources, le long de la route arctique du Nord-Est. Ce scénario est très plausible mais il ne requiert pas particulièrement des armes extraordinaires et des sites de lancement secrets pour sa mise en oeuvre. Donc, une tentative ‘’à la chinoise’’ d’accaparer le contrôle d’un espace maritime plus large (ou ‘’à la turque’’, pour reprendre le contrôle du Bosphore) n’expliquerait pas tout.


Paranoïa russe classique, expansionnisme économique ou bluff affuté, la recherche par Moscou d’une capacité de menace renforcée sur l’espace nord-ouest américain pourrait aussi bien constituer les prémices d’un grand marchandage sur la militarisation de l’Arctique. L’administration Biden vient de valider la prolongation de l’accord New Start sur les ogives et leurs lanceurs. Poutine sait sans doute que son pays n’a plus les moyens économiques d’une course aux armements débridée avec son grand rival stratégique. Il pourrait dès lors tenter de geler, à un niveau avantageux pour lui, les dispositifs militaires dans le Grand Nord, quitte à en rabattre un peu à propos de ses nouvelles ‘’armes imparables’’.

* 18 mars – Plus dur que Raspoutine !

Un tueur, Poutine ? Oui, et il devra payer un jour le prix de ses actes. Voilà un constat factuel, incontestable, qui n’a rien d’un dérapage ni d’une provocation. La cohorte des personnes assassinées sur ordre du Kremlin est là pour en attester devant nos yeux. Les  »convenances diplomatiques » sont à jeter au feu, dès que la Vérité et la Justice » l’exigent. Autant que Bachar lui-même, bien plus que les généraux birmans et même que les geôliers chinois, le Maître du Kremlin règne depuis l’an 2000 par l’assassinat. Il s’est hissé au pouvoir en attisant une seconde guerre – dévastatrice – contre les Tchétchènes. Cette agression délibérée et calculatrice contre une partie de son propre peuple fait penser à un génocide semi-collectif (les Slaves non-Tchétchènes qui ont tenté de défendre le droit ou rendu compte, en tant que journalistes, ont été froidement liquidés avec les autres). Poutine poursuit ses opposants pour les exécuter – y compris par la voie chimique – jusque sur le territoire européen. Il fait abattre un ancien premier ministre devant son palais et joue au jeu de massacre avec les derniers journalistes indépendants. Intervenant militairement en Syrie, il utilise les coordonnées géographiques déposées à l’ONU – celles des hôpitaux et des infrastructures civiles – pour faire massivement tomber la mort sur la population depuis le ciel… Et la liste des incriminations pénales ne s’arrête pas là.

Alors, la question de George Stephanopoulos, journaliste vedette de la chaîne américaine ABC, était toute en fausse candeur… et la réponse du président des Etats-Unis affiche l’honnêteté de la clarté : « Oui », a-t-il acquiescé. Peut-on imaginer plus grande incitation au meurtre que s’il, par prudence, il avait dit ‘’Non’’ ?
Coup au but ! Moscou prend la mouche et annonce le rappel pour consultations de son ambassadeur aux Etats-Unis Anatoli Antonov. Cela veut dire que la diplomatie du Kremlin est ‘’tombée sur un os’’ et qu’elle en est déstabilisée (et pas seulement vexée). La sérénité affichée à Washington, l’amène, au contraire, Biden à ne pas réciproquer : avantage d’image. Pout transformer l’essai, il faudra maintenir la sévérité du regard américain tout promouvant une relation de travail qui corresponde aux responsabilités et aux intérêts – ceux qui sont légitimes – des deux capitales. Répondant à Moscou, Washington a ainsi affiché une coopération sans réserve quant à la prolongation de l’accord START sur les forces nucléaires intercontinentales. Mais, parallèlement, le gouvernement américain a annoncé qu’il étendait ses restrictions d’exportation de produits sensibles vers la Russie en réponse à l’utilisation d' »armes chimiques « contre les opposants. Il faut deux jambes pour marcher.


Le travail de recadrage du partenariat devra prendre soin de ne pas faire basculer la Russie dans l’étreinte de la Chine, si puissante qu’elle pourrait l’assujettir à Xi Jinping. Nous vivons un épisode passionnant dans l’évolution de l’équilibre mondial : géopolitique, pandémie et valeurs peuvent tout changer, tandis que, temporairement, la suprématie des marchés balbutie.

* 16 mars – Mauvaise conscience syrienne

Dix ans de guerre, près de 400 000 morts, des dizaines de milliers de disparus, douze millions de déplacés, des centaines de milliers de civils torturés, les hôpitaux et infrastructures bombardés, le pays pour moitié au moins sous la botte de milices barbares et d’armées étrangères – la russe, ses mercenaires Wagner et ses supplétifs chiites, la turque, les jihadistes de toute la région – tout cela ne donne qu’une idée approximative de l’atrocité de la tragédie syrienne. L’huile a été amplement versée sur ce brasier par des acteurs extérieurs. Au départ, il s’agissait d’un rebond pacifique des printemps arabes, avec lequel l’Occident a sympathisé. Une quinzaine d’enfants de Deraa avaient osé griffonner sur les murs de leur école ‘’Docteur (Assad) dégage’’, déclenchant contre eux la cruauté barbare de la dictature.


La répression provoquera une révolution qui s’armera quelque mois plus tard (avec l’aide de l’Occident) mais sera écrasée dans le sang. Les milices islamistes rempliront le vide. Sur son tas de ruines et de cendres, Bachar reste bien vissé au pouvoir, néanmoins sous la haute protection de Moscou et de Téhéran dont il dépend. Les Kurdes ont été lâchés par les Etats-Unis et par la France mais s’accrochent à leur réduit du Nord-Est. Plus à l’Ouest, Erdogan repeuple les territoires qu’il leur a arrachés avec des Arabes ‘’turquisés’’. A partir de 2013, le conflit a acquis une dimension universelle avec le viol de la prohibition frappant les armes chimiques, qui constitue la loi absolue des états. Tout a basculé en 2015, quand l’administration Obama a renoncé – non sans quelque raison – à défendre ses ‘’lignes rouges’’ face aux attaques chimiques des guerriers de Bachar contre Alep et d’autres bastions rebelles. La France n’a pas insisté pour lancer, seule, ce qui ne pouvait que tourner à un embrasement général.
L’embrasement a eu lieu autrement : la Russie de Poutine s’est précipitée militairement dans le vide laissé par l’Occident et avec comme ‘’piétaille’’ au sol, ses mercenaires, les Pasdarans iraniens et diverses milices chiites, elle a rasé depuis le ciel toute trace de vie échappant à la férule de Bachar. Le pays s’est vidé.


Les drames de Hongkong, de Biélorussie et maintenant de Birmanie, l’affaire Navalny, le chaos africain et la résurgence du jihadisme ont fini par nous insensibiliser au drame syrien. La pandémie nous a repliés dans nos coquilles : trop de cruauté, trop de cynisme, trop de souffrance ! Cela nous sature et nous contraint à lâcher prise. Après tout, nous sommes des êtres humains, pas des géopoliticiens blindés et sans âme.
Le droit ne sauve pas les vies, mais il permet, bien après la bataille, de régler les comptes de la Justice. La CPI et bien d’autres juridictions accumulent les preuves et instruisent des mises en accusation contre Bachar et d’autres acteurs. En Russie, trois ONG (dont le renommé groupe ‘Memorial’) ont déposé plainte contre les tueurs de l’organisation Wagner, sur la base de films prouvant que ceux-ci se sont rendus coupables de tortures et d’exécutions atroces. Nous devons nous en remettre aux juges, quand bien même ceux-ci ne seront entendus qu’au lendemain du conflit. Nous n’avons presque rien fait pour faire taire les armes, alors, au moins et sans grand risque, apaisons nos consciences, de cette façon !

* 6 février – Le droit a la dent dure

Coïncidence : plusieurs faits d’actualité viennent rappeler que, même en période de pandémie, les traités peuvent exercer leurs effets de façon inattendue. La principale ‘’surprise’’ tient à la décision, sans préavis, des procureurs de la Cour Pénale Internationale (CPI) de La Haye. Les territoires que les Nations Unies qualifient d’ ‘’occupés’’ par Israël tombent sous la juridiction de la Cour. Donc, les crimes de guerre ou crimes contre l’humanité qui y sont commis peuvent être instruits et jugés par celle-ci. On se doutait bien, à la Haye, que ceci ferait enrager M. Netanyahou. Peu de doute cependant sur le fait que les Etats-Unis – qui, comme l’Etat Hébreu, refusent la compétence de la CPI – feraient barrage à cette décision. Il n’empêche qu’à l’occasion de sa présence en Europe ou en Australie, etc., un Israélien (ou un Palestinien) suspecté pour des faits commis en Cisjordanie, à Gaza ou Jérusalem-Est pourrait être retenu pour enquête. D’ailleurs la seule infamie d’une suspicion de crime de masse peut être dévastatrice au plan politique, avant même que quiconque soit déféré devant un juge. La CPI confirme qu’elle est bien un formidable instrument au service d’un comportement civilisé des puissants du monde. C’est aussi un mécanisme de sauvegarde des valeurs les plus sacrées du droit. Une question, toutefois : ‘’pourquoi ne pas étendre sa juridiction à tous les territoires occupés reconnus comme tels : le Donbass et la Crimée, l’Abkhazie géorgienne, Chypre-Nord, la zone kurde de Syrie, les enclaves du Ladakh, les îlots de Mer de Chine du Sud, etc.


L’immunité diplomatique est souvent perçue comme un gadget désuet hérité du monde ancien. Elle vaut surtout comme règle de réciprocité, qui contraint à un minimum de relation pacifique les Etats intéressés à participer au ‘‘grand jeu’’ géopolitique, tout en restant tentés d’éliminer leurs concurrents de l’échiquier. Reste alors la négociation entre protagonistes protégés par un statut égal. Téhéran invoque cette immunité au bénéfice d’un de ses conseillers d’ambassade à Vienne, poseur de bombes, qui préparait en 2008 un attentat, à Villepinte, contre un rassemblement d’opposition iranien (avec de nombreux invités non-iraniens). Avec sa bande, il a été jugé et condamné par un tribunal d’Anvers. L’immunité comme argument d’impunité constitue un déni violent du droit, une tentative de légitimation juridique du terrorisme particulièrement malhonnête. On en avait fait l’expérience à Paris lorsqu’un diplomate irakien avait froidement assassiné un policier français pour se réclamer immédiatement d’un privilège d’impunité. L’impunité est une notion inhérente à l’anarchie ou au gangstérisme pur et dur. La CPI devrait le rappeler régulièrement. Elle le fait sans doute. Selon la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques de 1961, qui régit ce statut, la responsabilité individuelle d’un diplomate commence à un niveau très bas : propos sur la voie publique, respect de son bail de locatif, conformité à la réglementation sociale et sanitaire, obéissance au code de la route (dont le stationnement). C’est la norme, en tout cas, lorsqu’il s’agit du représentant d’un Etat décent et civilisé. Tous ne répondent pas à cette définition, bien que tous entretiennent des diplomates à l’étranger. Endosser le métier ne rend aucunement solidaire d’autres étrangers qui le portent en mafieux et se comportent en criminels, bien au contraire !

Quant aux trois diplomates européens basés à Moscou, soudainement expulsés par le gouvernement Poutine, leur intérêt pour le sort de ce pauvre Alexeï Navalny – parfaitement conforme à leur mission – n’est pas la cause directe de leurs déboires. Comme tous représentants de démocraties dans une autocratie sans état de droit, ils savaient bien que lorsque le climat politique russe tournerait à l’aigre, on s’en prendrait à eux. Ils y étaient préparés et, dans une certaine mesure, l’acceptaient à l’avance. Ils servent en fait de marqueur météo : le pouvoir russe voulait faire savoir que son humeur tournait à l’orage (le syndrome de l’Ours grognon). Il vaut mieux ça qu’un lancer de missile balistique, après tout.

* 27 janvier – Oui à l’équilibre stratégique ; non aux coups bas

Joe Biden n’a pas perdu de temps pour évoquer avec Vladimir Poutine les sujets qui fâchent. Dans le sillage de sa mise au point avec la Chine (cf. brève d’hier), il engage un dialogue avec Vladimir Poutine, mi-critique, mi-coopératif. Il s’agit de sortir de la ‘’non-stratégie’’ russe de son prédécesseur, faite d’ambiguïté langagière et de passivité, presque complaisante, dans l’action. Le nouveau président clarifie la donne : les sujets d’équilibre stratégique n’attendent pas, notamment ceux touchant aux armes nucléaires et à la prolifération. Au téléphone, les deux dirigeants ont ainsi fait état d’un « accord de principe » entre eux sur deux dossiers sensibles.

Ils convergent tout d’abord sur la volonté de renouveler pour cinq ans l’accord New Start (Strategic Arms Reduction Treaty) qui expirera le 5 février. Il s’agit d’une urgence absolue. Ce Traité de 2020 est le pilier de l’équilibre intercontinental. Il limite à 700 le nombre de lanceurs stratégiques déployés et à 1 550 celui des ogives nucléaires dont ils sont équipés. S’y ajoute un protocole d’inspection et de vérification. L’accord de principe conclu au téléphone donnera lieu sous peu à formalisation par la voie diplomatique. C’est une heureuse nouvelle pour le monde.

-Même volonté d’apaisement de la part de Joe Biden, relativement à l’accord international de 2015 sur le nucléaire iranien. Washington souhaite le réintégrer et fermer la parenthèse ouverte par Trump en 2018, mais en évitant de concéder unilatéralement. Poutine protège, du moins en apparence, l’intransigeance du régime des mollahs et invite son interlocuteur à lever ses sanctions, sans condition ni contrepartie (ce que le Congrès n‘accepterait pas). Faire preuve de souplesse mais pas de naïveté et garder la face : la Russie ne jouera pas les bons intermédiaires sans quelque forme de rétribution.

En matière de coopération diplomatique, secteur où la relation passée s’apparentait à un jeu de dupes, J. Biden tient à se montrer ferme. Concernant l’Ukraine, il réaffirme un ‘’ferme soutien à la souveraineté de Kiev, face à l’agression persistante de la Russie ». Il dénonce aussi l’empoisonnement puis l’arrestation d’Alexeï Navalny et, de même les cyberattaques – attribuées aux trolls russes – sur les institutions d’Etat de Washington Il évoque aussi certaines informations comme quoi la Russie aurait payé des « primes » à des Talibans pour tuer des soldats américains en Afghanistan. La maison Blanche se fend, au passage, d’une mention de la protection des intérêts de ses alliés contre les mauvais coups de la Russie. Décidemment, les tergiversations rageuses de l’époque Trump ne sont plus de saison. America seems to be back…

* 18 janvier – Gueule du Loup

« J’ai pleinement le droit de rentrer chez moi ! ». Mais, ‘’chez lui’’, les autorités ont tenté au moins deux fois de l’assassiner, allant jusqu’à l’asperger d’un violent poison neurologique sorti de leur arsenal militaire. A peine rétabli de cette monstrueuse attaque, l’opposant russe Alexeï Navalny quitte son le sanctuaire berlinois où a été soigné son empoisonnement au Novitchok, pour se jeter délibérément dans la gueule du loup. Insondable sens du martyr, qui reste un mystère pour les Occidentaux ou volonté de passer dans l’Histoire en émouvant l’âme russe tourmentée ? Résultat (annoncé par avance) : il est interpellé à l’aéroport Cheremetievo de Moscou, dès l’arrivée de son vol. De même, soixante-cinq de ses alliés, dont sa directrice de campagne, à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Ceci confirme bien l’objectif de V. Poutine, qui est d’éradiquer son opposition politique. Dès l’annonce de son retour au pays, le dissident, champion de l’anti-corruption, s’était attiré les mises en garde des autorités. Il serait aussitôt arrêté, prétendument pour avoir violé les conditions d’une peine de prison avec sursis prononcée en 2014 (face à l’entreprise Yves Rocher).

En Russie, il est de bon ton d’aller pointer poliment au commissariat chargé de vous liquider physiquement. En tout cas, on est fortement sanctionné de ne pas pouvoir le faire. Et, ce, en particulier, quand la police insiste pour vous expédier ad patres. Toute une logique … Moscou refuse – cela fait sens – d’ouvrir une enquête sur sa tentative d’assassinat d’Etat, arguant d’un refus de l’Allemagne de lui communiquer les données en sa possession. Mais, depuis que Berlin lui a transmis des éléments d’enquête judiciaire – notamment des échantillons de sang et de tissus – Moscou est singulièrement aphone.


Selon un communiqué des services pénitentiaires, Alexeï Navalny « restera en détention jusqu’à la décision du tribunal » sur son cas. On imagine déjà le style du tribunal. Même si 20 % seulement des Russes – essentiellement des jeunes citadins – connaissent et approuvent les actions de Navalny, son succès auprès des générations montantes, capables de ‘’repolitiser’’ l’électorat russe apathique, est perçu comme un défi intérieur insupportable, par la dictature vieillissante de Poutine. La France, les États-Unis ainsi que l’Union européenne appellent Moscou à une « libération immédiate ». Sans illusion aucune. Les dossiers de contentieux sont si nombreux avec la Russie et la crainte d’une confrontation de grande ampleur avec elle, si omniprésente que nos dirigeants vont surtout devoir trouver des mots nobles pour magnifier ce sacrifice un peu fou. Soutenons plutôt, et discrètement, la société civile biélorusse, en attendant que sa voisine russe se réveille, d’elle-même.

* 22 octobre – Démocraties menacées

Brèves des jours précédents

On dit parfois que l’élection présidentielle aux Etats Unis porte des effets si puissants sur les affaires du monde que beaucoup de citoyens ou d’institutions étrangers seraient tentés d’y participer. Le scrutin de novembre 2016 a, de fait, été marqué par des manipulations, depuis l’extérieur, contre Hillary Clinton. Apparemment, la machine russe de guerre psychologique est de nouveau à l’œuvre pour perturber le vote du 3 novembre. Il s’agirait de troubler, voire de menacer, des électeurs démocrates, pour favoriser la grande pagaille dont Trump pense avoir besoin pour faire chavirer l’échéance citoyenne dans la contestation générale. Un moyen de rester au pouvoir contre le choix démocratique de la population.

Ainsi, le patron de l’agence nationale de renseignement (NIA ) américaine, John Ratcliffe, et son collègue du FBI, Chris Wray, accusent Moscou d’avoir siphonné, dans ce but, des registres de données personnelles sur des listes électorales américaines .
L’annonce est à mettre au conditionnel mais elle est cohérente avec la pratique des hackers et des trolls russes. Elle amplifie encore l’inquiétude, palpable aux Etats Unis, quant aux attaques portées à l’intégrité de la démocratie et aux campagnes de désinformation qui faussent la liberté d’opinion. Des électeurs démocrates s’inquiètent d’avoir reçu des e-mails menaçants de la part du groupe d’extrême droite ‘’Proud boys’’ (en fait, les services russes), les ciblant comme enregistrés en tant que démocrates. ‘’Nous avons accès à l’infrastructure électorale tout entière’’… ‘’Vous allez voter Trump ou vous aurez affaire à nous. » Encore une fois – et c’est important – l’objectif est de faire dérailler l’exercice-même de la démocratie et non pas de faire triompher Trump par les urnes. Ceci correspond d’ailleurs au plan du président en exercice. D’une pierre, deux coups.
Les récentes révélations sur les ‘’Macron leaks’’ de 2017, comme, l’année précédente, les interférences russes dans la campagne sur le Brexit montrent que la stratégie de destruction de la démocratie conduite par les services de renseignement russes ne se limite pas aux seuls Etats-Unis. Six agents du renseignement militaire russe (GRU) ont été inculpés in absentia devant une cour américaine. L’offensive de Poutine cible les grandes nations encore libres. Beaucoup de démocratures ou de dictatures de moindre taille s’en réjouissent discrètement. Une calamité populiste veut, qu’à l’abri de nos confortables institutions, certains irresponsables au sein de notre société approuvent ce travail de destruction, qui apporte comme une résonnance à leur inépuisable colère.