Lendemains de Brexit : Gueules de bois ou gueules de fauves, de part et d’autre de la Manche ?

I can fly, all alone !
I can fly, all alone !

Tout commence maintenant pour le Royaume Uni ! Dix mois, pour se repositionner dans tous les domaines. C’est le pari bravache et même un peu hystérique de Boris Johnson, dont le pays n’entamera que le 3 mars sa négociation sur le partenariat futur avec l’Union Européenne et, dès à présent, sa reconfiguration globale vers le grand large. Car il ne s’agit pas seulement pour Londres de se repositionner face aux 27. Tous les talents des négociateurs britanniques – car ils sont grands – et l’effectif d’experts mobilisable (plus restreint) y suffiront-ils ?

Sûrement pas, lorsqu’on sait qu’un simple accord commercial de libre-échange bilatéral prend communément de deux à dix ans pour être élaboré et prendre effet. Là, tout sera à réinventer, non pas dans l’esprit de rapprocher les normes et les intérêts en jeu – comme le voudrait la pratique habituelle – mais, au contraire, de les faire diverger le plus possible. Sinon, pourquoi divorcer ?

Le cap est donc mis sur le « global », la vision du monde dont rêvent les marchés, dans laquelle aucune régulation ne les encadrerait. Synonyme : la jungle. A une grosse nuance près : il n’est pas certain qu’une majorité de Britanniques, surtout les plus pauvres, approuvent ce pari.

Si on voulait provoquer une cassure totale et définitive avec le Continent, ce serait intellectuellement simple et dix mois y suffiraient largement. Ecartons pour l’heure l’ hypothèse d’un hard Brexit suicidaire. Car, outre-Manche, on n’entend pas déboucher sur un tableau cataclysmique de régression sociale et d’affrontements en chaîne. On voudrait le meilleur de tous les mondes, aux dépens éventuels des tiers… le beurre et l’argent du beurre, selon l’adage tant ressassé.

Redéfinir radicalement, après 47 ans de vie collective, son modèle de gouvernance étatique, économique et sociale n’est pas une mince affaire. Peut-on se défaire des normes continentales pour adopter celles du grand large (existent-elles d’ailleurs ?), sans casser quelques œufs dans son panier ? L’adaptation à plusieurs normes concurrentes de production, de consommation, de sécurité, etc tient de l’acrobatie. Certes, la moitié du commerce extérieur britannique, tournée vers l’Europe, est déficitaire. Mais n‘est-ce pas là une marque de fragilité qui inspire la prudence ? Au moins, cette moitié existe. Ne devrait-elle pas être sauvegardée par rapport à l’autre sphère d’échanges, en partie virtuelle ? Dans ces conditions, hisser sa stature dans la compétition mondiale des services et des industries, modifier en conséquence sa ligne de politique extérieure (deux veto anglo-saxons, au Conseil de Sécurité), attirer à soi les Etats-Unis, les pays du Commonwealth, la sphère de l’anglophonie au point de les contraindre tous à signer des accords de libre-échange « éclair » en un claquement de doigt, sans se coincer soi-même en position désavantageuse …n’est-on pas en train de vendre une chimère du type Incredible Hulk aux sujets de Sa Majesté ?

De même, est-il réaliste de restreindre l’installation d’étrangers non-désirés, sans entraver la mobilité des sujets britanniques, par le simple jeu de la réciprocité ? La barrière avancée contre l’immigration venant du Sud restera-t-elle en place à Calais, en l’absence d’une gestion commune de la frontière ? Les questions se bousculent.

2016 Oui UK au Breaxit

L’ardeur néo-thatchérienne du Premier Ministre, son impatience simplificatrice aux parfums populistes, l’aspiration nostalgique et patriotique de beaucoup d’Anglais (je ne dis pas « Britanniques ») à renouer avec leur grandeur passée, tout cela crée une ivresse furtive du « tout est possible désormais ». Le soufflé, évidemment, va retomber. Il sera toujours temps lorsque l’enlisement en viendra à désespérer les Brexiters, de chercher des souffre-douleur parmi des partenaires extérieurs – Bruxelles en tête – eux-mêmes cabrés sur leurs propres intérêts « égoïstes ».

D’ici là, comment la Grande Bretagne, fragilisée en son sein par la fronde des Ecossais et par la méfiance des Nord-Irlandais, va-t-elle parvenir à prendre et garder l’initiative dans tous les domaines, malgré les trois ans et demi de sa quasi-léthargie à formalise le Brexit ? De son côté, comment, l’Europe, qui se sent rejetée comme une piètre maîtresse, vivra-t-elle l’obsession britannique de se différencier d’elle jusqu’au paroxysme, en revisitant aussi le passé commun sous les couleurs les plus morbides ?

Le poids économique des Îles Britanniques n’étant plus ce qu’il a été, l’amertume communautaire pourrait se muer en volonté des négociateurs européens d’avoir le dernier mot sur tout ce qui est sur la table. Avec une pointe d’autoritarisme, la tentation de « punir le renégat » ou de lui prouver sa faute sera là, corollaire du souci européen de consolider l’édifice à 27.

Une déclaration politique commune très étoffé accompagne l’accord sur le Brexit. Elle est censée cadrer la méthode et les objectifs de la négociation qui s’ouvre. S’y tiendra-t-on avec constance ? L’humeur change. Les « feuilles de route » assignées aux négociateurs des deux bords annoncent les incompréhensions et tensions du lendemain. A ce critère, les références globales et patriotiques de Boris Johnson ont des connotations passées voire archaïques. De leur côté, les trente-cinq pages de directives rédigées à Bruxelles sont sévères et de ton défensif : pas de contournement des normes, pas de dumping sur le marché unique, pas d’accès à celui-ci sans soumission aux règles communes, même si la Cour de Justice du Luxembourg devrait être flanquée d’un tribunal « frère » britannique.

La Pêche constitue assurément LE dossier sur lequel l’UE paraît la plus faible : la position désavantageuse du demandeur. C’est d’ailleurs pour cela que Bruxelles veut en traiter en début d’agenda. Johnson n‘a pas beaucoup détaillé son plan de négociation, se contentant de prôner la préférence nationale, comme le ferait Marine Le Pen. En proposant des négociations annuelles sur les quotas et l’accès de chalutiers de l’UE aux eaux poissonneuses de l’Archipel, il entend s’armer d’un levier fort sur Bruxelles, le plus longtemps possible et aux conditions qui satisferont au mieux son industrie halieutique (laquelle exporte 80 % de sa pêche … vers le Continent). On ne le blâmera pas de maximiser cet atout, mais on peut aussi deviner que la réponse prévisible du côté communautaire sera : « pas de cadeau indu pour la pêche – pas de cadeau indu d’accès au grand marché continental ». Quand toutes les corporations affectées en seront à hurler leur fureur sur la voie publique, de part et d’autre de la Manche, les politiques sauront-ils suffisamment contrôler leurs nerfs pour calmer le jeu et avancer les concessions nécessaires ? Il faut en douter si on doit vivre et négocier dans une atmosphère populiste.

L’importation sans doute massive au Royaume Uni de produits agricoles « modifiés » américains, en dépit d’une probable vigilance des consommateurs britanniques; les offensives de débauche fiscale des entreprises tierces visant le marché continental; le contournement probable des accords de libre-échange passés par l’UE par des contre-accords britanniques passés sans précaution particulière; les visées américaines sur le système de santé britannique et au-delà; … celles de l’UE sur un éclatement géographique de la City, tout cela est susceptible de relancer, dans l’esprit des gens simples, comme un goût de Guerre de cent ans. My God (Sacré vindioux) !

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Y être ou ne pas y être : angoisses croisées d’un partenariat en Chine

Le Monde chinois, version cruelle
« Il ne faut jamais craindre qu’il y ait trop de sujets, trop de citoyens, vu qu’il n’y a richesse et forces que d’hommes« . (Jean Bodin, économiste français du XVI ème siècle)

La Chine, Goliath démographique du XXème siècle, est à la veille de sa consécration comme la première puissance mondiale du XXI ème. En termes de parité de changes, le FMI lui confère déjà la première place parmi les PIB du monde. Elle incarne  »le dernier Empereur du PIB », s’amuse un article du Monde, façon de remettre à sa juste place le critère de la valeur ajoutée nationale, qui ne reflète ni la richesse des individus ni leur niveau de développement humain ni à fortiori, celui de  contentement d’une société en tension. Il n’empêche. Le  »rêve chinois », que glorifie le Patron du Parti Communiste Chinois, XI Jinping, est bien celui d’une mondialisation  »gagnée » par l’Empire du Milieu et par ses multiples ramifications extérieures. Le peuple chinois croit dur comme fer en son avenir, en la puissance de son économie et il fait volontiers écho au nationalisme intransigeant de ses dirigeants, quand bien même il n’associe pas forcément ceux-ci aux mérites que s’est gagnés la Chine.

Le rang de la Chine rétabli dans le monde

Première puissance économique du monde, premier producteur industriel et premier commerçant de la planète la Chine n’outrepasse pas son rang. Elle l’a simplement rétabli, conforme à la trame longue de l’Histoire.

– A son apogée, l’Empire romain pesait économiquement moins lourd (22 %) que l’Empire du Milieu (26, 5 %). De même, l’Europe de Louis XIV face au domaine des Qing. Selon l’économiste Angus Maddison, sous la Renaissance, la Chine représentait avec l’Inde la moitié de la richesse du monde. Elle construisait des vaisseaux cinq fois plus lourds et plus grands que les caravelles de Christophe Colomb. Ses navigateurs maîtrisaient mieux le compas, la cartographie marine, etc. mais l’Empereur Kubilai, de qui émanait toute politique, ne voyait pas grand intérêt à pratiquer un lointain expansionnisme, commercial ou autre. Dans son Livre des Merveilles, Marco Polo décrivait avec ébahissement les impressionnants immeubles de Hangzhou, hauts d’une dizaine d’étages. Le grand Voltaire, lui-même, louait le système de gouvernement mandarinal et l’organisation des institutions du Céleste Royaume. En 1820, deux décennies avant les guerres de l’Opium et son effondrement sur lui-même, l’Empire  produisait encore un tiers de la richesse du monde.

– Souvent, nous ne retenons pourtant de l’histoire de cet immense pays que des stéréotypes sur ses déboires face à l’Occident. En passant par-dessus  les Guerres de l’Opium, à l’origine du démembrement de la Chine, l’on prend comme point de départ la quête brouillonne de modernisme par le jeune régime communiste de Mao Zedong. C’est le modèle marxiste-agricole aux couleurs du terroir chinois. Les repères suivants concernent les outrances de la Révolution Culturelle (1966-76) et toute la funeste litanie maoïste. On s’éveille plus concrètement à la Chine (et réciproquement) avec l’ère des réformes et l’avènement du concept biscornu ‘’d’économie de marché socialiste,’’ caractéristique des décennies 1980-2000. Il s’en dégage la perception d’un retour au bon sens – qui nous rassure – et celle d’une gigantesque arnaque : l’appropriation par les fonctionnaires des actifs publics (‘’propriété populaire’’) du Pays.

Dans nos clichés plus récents, on retrouvera le retour en force d’un hégémonisme affirmé sur la sphère asiatique (aux dépens du Japon); le déferlement planétaire des produits manufacturés dans  »l’Atelier du monde »; la mainmise des mandarins du Parti – toujours eux – sur l’argent, les ressources et les profits; leur corruption et l’avidité matérielle qui accompagnent cette montée en puissance. On n’oubliera pas, non plus, la facette totalitaire et policière de ce régime qui, dans ses consignes internes, ose ériger en ennemis tout à la fois ‘’la société civile’’, internet, et la  »pensée occidentale’’, à commencer par ces ‘’prétendus » droits de l’Homme, qu’il rejette comme un complot contre lui. Lire la suite