* 9 juin – Tirez sur l’ambulance !

Après une décennie de guerres et de massacres en Syrie, l’accès des organisations humanitaires aux victimes est en passe d’être totalement fermé. MSF sonne l’alerte, alors que se pose au sein du Conseil de sécurité des Nations Unies la question du dernier point de passage ouvert pour alimenter et soigner la population d’Idlib. Il s’agit du seul gouvernorat syrien à ne pas être (encore) tombé sous la férule violente de Bachar et de ses alliés russes et iraniens. Le sas de Bab al-Hawa est actuellement l’unique ligne de vie praticable pour quatre millions de civils, pour la plupart des déplacés. Si l’approvisionnement s’arrête, faute d’un accord à New York, les médecins qui les soignent, dans le cadre des agences mandatées par l’ONU – et qui ne disposent que d’un stock éphémère de médicaments – ne pourront plus rien pour eux. Les maladies et les épidémies, notamment le virus COVID 19, toucheront cette population cernée de toutes parts par les belligérants. Beaucoup ont déjà été déplacés une dizaine de fois et ils n’ont plus ‘’d’ailleurs’’ où se réfugier.

C’est donc, ni plus ni moins, la survie de ces malheureux que dictera la décision de laisser ou non à Damas un accès exclusif à ces populations, qui sont précisément ses victimes. En 2020, le mécanisme d’aide transfrontalière des Nations Unies avait été interrompu à la demande du régime de Bachar, au point d’entrée frontalier d’Al-Yarubiya ouvrant l’accès au nord-est de la Syrie, via l’Irak. Aucune campagne contre le virus du COVID n’a pu y être conduite. S’y ajoutent les ports d’entrée de Bab al-Salama et d’Al-Yarubiyah, au Nord. Au total, trois des quatre couloirs ont été fermés. Selon les agences de l’ONU, dans le reste de la Syrie, le prix du panier alimentaire a augmenté de plus de 220% alors que 80% de la population reste sous le seuil de pauvreté et que 90% des enfants dépendent désormais de l’aide humanitaire.

Etrange mélange que la situation syrienne actuelle, patchwork de crimes de guerre poursuivis à bas bruit , de confiscations du patrimoine immobilier et de l’économie par des courtisans et des chefs de guerre, de fuite éperdue des populations ‘’ciblées’’ dans les derniers réduits encore disponibles, de stationnement militaire  »d’alliés » étrangers, de sanctions économiques qui s’ajoutent à la misère des Syriens et empêchent toute reconstruction. On n’y distingue que la projection factice du ‘’triomphe’’ d’un régime baasiste qui se permet même la tenue d’ élections tronquées, mais ne tient debout que par les armes et la diplomatie des Russes.

L’absence d’humanité tient, à Moscou, à Téhéran comme à Bachar, de marqueur géopolitique congénital. Le ‘’grand frère russe’’ veut faire valider, par la communauté internationale, la souveraineté de son protégé sur l’ensemble du territoire syrien, sous contrôle de l’armée de Bachar et aussi bien, sous celui des rebelles. A partir de là, il fermera totalement le pays aux yeux et aux mains tendues de l’extérieur. Bachar, lui, aura les mains libres. Qu’importe le nombre de morts innocents ! En échange de cette victoire contre son peuple, le maître de Damas rétribue Poutine en lui offrant une base navale en mer libre, à Tartous, en Méditerranée orientale (un site bien plus stratégique que ses ports militaires en Mer Noire). De là, ne doutons pas que l’Europe constituera une de ses cibles.


Il y eut un temps où le stratégique (brutal) et l’humanitaire (réparateur) cheminaient séparément. Les acteurs des deux secteurs s’ignoraient. Avec la montée des totalitarismes guerriers et leurs alliances contre la civilisation humaine, l’Humanitaire devient, au mieux, une victime de chantages ou, dans le pire des cas, il est éliminé (comme, d’ailleurs, le droit international humanitaire) du champ des opérations. Indignons-nous !

* 16 mars – Mauvaise conscience syrienne

Dix ans de guerre, près de 400 000 morts, des dizaines de milliers de disparus, douze millions de déplacés, des centaines de milliers de civils torturés, les hôpitaux et infrastructures bombardés, le pays pour moitié au moins sous la botte de milices barbares et d’armées étrangères – la russe, ses mercenaires Wagner et ses supplétifs chiites, la turque, les jihadistes de toute la région – tout cela ne donne qu’une idée approximative de l’atrocité de la tragédie syrienne. L’huile a été amplement versée sur ce brasier par des acteurs extérieurs. Au départ, il s’agissait d’un rebond pacifique des printemps arabes, avec lequel l’Occident a sympathisé. Une quinzaine d’enfants de Deraa avaient osé griffonner sur les murs de leur école ‘’Docteur (Assad) dégage’’, déclenchant contre eux la cruauté barbare de la dictature.


La répression provoquera une révolution qui s’armera quelque mois plus tard (avec l’aide de l’Occident) mais sera écrasée dans le sang. Les milices islamistes rempliront le vide. Sur son tas de ruines et de cendres, Bachar reste bien vissé au pouvoir, néanmoins sous la haute protection de Moscou et de Téhéran dont il dépend. Les Kurdes ont été lâchés par les Etats-Unis et par la France mais s’accrochent à leur réduit du Nord-Est. Plus à l’Ouest, Erdogan repeuple les territoires qu’il leur a arrachés avec des Arabes ‘’turquisés’’. A partir de 2013, le conflit a acquis une dimension universelle avec le viol de la prohibition frappant les armes chimiques, qui constitue la loi absolue des états. Tout a basculé en 2015, quand l’administration Obama a renoncé – non sans quelque raison – à défendre ses ‘’lignes rouges’’ face aux attaques chimiques des guerriers de Bachar contre Alep et d’autres bastions rebelles. La France n’a pas insisté pour lancer, seule, ce qui ne pouvait que tourner à un embrasement général.
L’embrasement a eu lieu autrement : la Russie de Poutine s’est précipitée militairement dans le vide laissé par l’Occident et avec comme ‘’piétaille’’ au sol, ses mercenaires, les Pasdarans iraniens et diverses milices chiites, elle a rasé depuis le ciel toute trace de vie échappant à la férule de Bachar. Le pays s’est vidé.


Les drames de Hongkong, de Biélorussie et maintenant de Birmanie, l’affaire Navalny, le chaos africain et la résurgence du jihadisme ont fini par nous insensibiliser au drame syrien. La pandémie nous a repliés dans nos coquilles : trop de cruauté, trop de cynisme, trop de souffrance ! Cela nous sature et nous contraint à lâcher prise. Après tout, nous sommes des êtres humains, pas des géopoliticiens blindés et sans âme.
Le droit ne sauve pas les vies, mais il permet, bien après la bataille, de régler les comptes de la Justice. La CPI et bien d’autres juridictions accumulent les preuves et instruisent des mises en accusation contre Bachar et d’autres acteurs. En Russie, trois ONG (dont le renommé groupe ‘Memorial’) ont déposé plainte contre les tueurs de l’organisation Wagner, sur la base de films prouvant que ceux-ci se sont rendus coupables de tortures et d’exécutions atroces. Nous devons nous en remettre aux juges, quand bien même ceux-ci ne seront entendus qu’au lendemain du conflit. Nous n’avons presque rien fait pour faire taire les armes, alors, au moins et sans grand risque, apaisons nos consciences, de cette façon !