* 6 avril – Sublime Portefeuille

Le président du Conseil européen, Charles Michel, et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, sont à Ankara pour solder une période d’invectives et de contentieux due à la politique agressive de la Turquie et aux excentricités du président Recep Tayyip Erdogan. Celui-ci aurait manifesté le souhait d’une reprise graduelle des relations économiques et se montrerait prêt à marchander à nouveau l’endiguement des exilés proche-orientaux massés sur son territoire.


Le Conseil européen de mars a décidé de ne pas sanctionner la Turquie, comme il l’envisageait auparavant. Ceci répond à des signaux positifs d’Ankara, en particulier à un répit dans les tensions en Méditerranée orientale autour de la prospection gazière à proximité de la Grèce et de Chypre. De ce fait, a été ouvert un ‘’agenda positif ‘’, le motif de cette première reprise de contact directe. Les Vingt-Sept vont mettre sur la table certaines facilités de visas pour les ressortissants turcs et une offre de modernisation des règles douanières bilatérales. En termes de philosophie générale, c’est une incitation à plus de bonne volonté. Mais les contours d’une entente restent imprécis du côté européen, la France se montrant bien moins conciliante que l’Allemagne quant au degré de confiance à investir dans l’autocrate mégalomane et aventuriste. Certains Etats-membres de l’UE souhaiteraient que les deux dirigeants bruxellois évoquent le sujet de l’État de droit et des droits de l’Homme en Turquie. Ce serait le plus sûr moyen de braquer Erdogan. L’UE attend une issue pacifique des tractations sur l’exploitation des gisements off-shore renouées entre Ankara et Athènes. Elle imagine possibles quelques marques d’apaisement sur les interventions militaires d’Ankara en Libye, en Syrie ou dans le Caucase.

Mais, toute honte bue, elle a surtout besoin de la coopération monnayée d’Ankara face aux quatre millions de migrants syriens et autres concentrés en bordure de la Mer Egée. Le pacte signé en mars 2016, à l’initiative de l’Allemagne, a fonctionné en barrage efficace face aux tentatives de passage vers l’Europe. Les Européens se défaussent ainsi de leur devoir humanitaire, mais, dans l’état de repli frileux où se trouvent les opinions, ce manquement est plutôt bien compris. De son côté, Erdogan veut renégocier cet accord, qui parvient à échéance, et obtenir les précieux financements européens pour renflouer l’économie turque. On n’est pas encore dans l’entente mais le réalisme dur est de retour.

* 18 février – Le Coq et l’Aigle dans un sous-marin

Le président Macron a-t-il fait un pas dans l’édification d’une défense européenne en appelant les partenaires européens à un ‘’dialogue stratégique’’ autour de la dissuasion nucléaire française ? Ce thème tient de l’Arlésienne et du monstre du Loch Ness. Depuis l’origine, la force de dissuasion française constitue une source d’embarras qui déstabilise le confort ‘’atlantique’’ des voisins de la France. Des offres assez similaires avaient été avancées, depuis 2006, par les trois prédécesseurs du locataire de l’Elysée. A chaque fois, derrière l’écoute courtoise, une méfiance générale a enterré le sujet, la France étant soupçonnée de vouloir se valoriser aux dépens du ‘’parapluie’’ américain et de l’OTAN, sans volonté aucune de jouer collectif. Il ne faut donc pas s’attendre à une réponse claire, nette et unanime à l’invite lancée à la ronde à la présence d’observateurs aux ‘’exercices’’ des forces françaises de dissuasion. D’ailleurs, ceux-ci ne concerneront pas la mise en œuvre réelle des forces – notamment de la composante sous-marine (la composante terrestre ayant été démantelée depuis des lustres et celle, aéroportée, ne devant pas être renouvelée à obsolescence -. Resterait la pédagogie, laquelle constitue un artifice politique. L’initiative n’en recoupe pas moins des enjeux majeurs, dans un contexte stratégique où le Royaume-Uni, l’autre puissance nucléaire de l’Europe occidentale, a opté pour le grand large et où l’environnement géopolitique de l’Europe se dégrade rapidement, au Sud comme à l’Est. Le continuum de crises et de menaces imbriquées qui l’encercle est, pratiquement, sans issue politique. Ainsi a été dénoncé, en août, le traité russo-américain de 1987 sur les armes nucléaires à portée intermédiaire (de 500 à 5 500 kilomètres), qui constituait une assurance irremplaçable, pour les Européens. Ceux-ci redeviennent des cibles autorisées pour la Russie. Comment sortir de là ?


Pas de partage des codes nucléaires (le décideur unique reste le prérequis de toute crédibilité), mais une analyse plus collégiale des intérêts vitaux de la France en lien avec ceux de l’Europe. Se pose alors la question, pour les partenaires, de l’accès-même à l’information stratégique, alors qu’en interne, les commissions spécialisées du Parlement, les dirigeants de partis et la diplomatie n’ont droit qu’à des versions expurgées et simplettes des stratégies en cours face aux enjeux perçus. Partagerait-t-on, vraiment ? Sans doute, non. Intervient ensuite la priorité accordée – ou non – au bouclier américain. Contrairement au français, il est de taille à couvrir le vaste espace stratégique de l’Alliance … mais il n’est crédible que si le président américain y est déterminé de façon absolue et constante, ce qui paraît rétrécir ses marges de priorité stratégiques et étendre trop loin son ‘’devoir d’intervention’’. Les calamiteuses années Trump ont montré que rien n’était acquis une fois pour toutes, en la matière. Ceci a fortement ébranlé le confort sécuritaire des Européens. Et rendu plus audible l’hypothèse d’un plan complémentaire made in France ? C’est dans ce créneau peu rassurant que joue l’offre française.


De leur côté, les bombardiers allemands ont déjà la capacité de s’armer de bombes nucléaires américaines, stockées sur place, sans évidemment pouvoir en commander l’amorçage. Berlin, qui, avec Paris, détient la carte-maîtresse pour toute avancée collective, est partagé et donc précautionneux. La gauche allemande et les Verts refusent de confier le sort de leurs concitoyens à un monarque, serait-il français. Du côté de la CDU, le vice-président du groupe au Bundestag, défie E. Macron d’ouvrir en grand la coopération militaire nucléaire, en faisant sortir la force de dissuasion du giron national, pour la placer entre les mains de l’UE … ou de l’Otan. L’Europe serait amenée, dans cette situation, à reprendre le siège de la France au Conseil de Sécurité. J’entends 67 millions de Français pousser des cris d’orfraie.

* 04 janvier – L’Europe à la matraque


Quand les frontières se ferment, singulièrement celles de l’Europe, est-il encore besoin d’y poster une police anti-immigration ? Depuis sa création, en 2004, l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes – Frontex – n’a cessé de durcir son action, sans justification légale pour ce faire. Forte d’un effectif tendant vers 10 000 hommes et d’un budget pluriannuel de 5,6 milliards, Frontex a progressivement cessé d’apporter secours aux groupes humains en danger, sur terre comme sur mer, et elle se consacre surtout à refouler les nouveaux arrivants, en tous cas plus qu’à organiser leur accueil et à les canaliser vers des procédures d’asile ou de séjour. Cette implication dans la pratique du ‘’pushback’’, en violation de la convention de Genève sur les réfugiés de 1951, est tout simplement dénuée d’un minimum décent de comportement humaniste. Les faits émergent peu à peu comme un scandale communautaire, les refoulements illégaux entachant l’image des institutions européennes au point de créer un malaise. De plusieurs enquêtes, diligentées par l’Office de lutte antifraude de l’Union et par la Commission, ressort la mise en cause d’un mode de fonctionnement de l’Agence assez chaotique, incarné par son directeur, Fabrice Leggeri. Frontex s’en voit contrainte à arrêter ses opérations en Hongrie, du fait de sa collusion avec la police hongroise. Ses agents contrevenaient au droit européen en commettant des ‘’bavures euro-policières’’, en quelque sorte.

La Cour de justice de l’Union européenne a d’ailleurs condamné Budapest sous ce chef d’accusation, le17 décembre 2020, pour 50 000 refoulements opérés vers la Serbie, depuis 2016. La Commissaire aux affaires intérieures, Ylva Johansson, s’attelle, en conséquence, à un projet de réforme incluant la nomination de trois sous-directeurs et la création d’un système de surveillance des droits humains. Aux Nations Unies, l’UNHCR a évoqué, le 28 janvier, ‘’un droit d’asile menacé en Europe’’, sur la base des nombreux rapports lui parvenant, établissant des violences aux frontières de l’Union. Outre la Hongrie, la Grèce, la Croatie, l’Italie ou la Slovénie sont également mises en cause pour s’être livrées à des opérations de ‘’pushback’’ sur des milliers de personnes innocentes. Au-delà du cas posé par Frontex, on attend encore la définition d’un pacte migratoire européen comportant la refonte des règles de l’asile et l’instauration d’un devoir de solidarité respecté entre Etats-membres. La négociation bloque, malgré l’utilisation d’un simulateur censé aider chaque Etat à déterminer le niveau qui lui serait raisonnablement imputable dans la répartition des flux de réfugiés. Le fait est que le facteur de blocage est principalement d’ordre idéologique, identitaire et souverainiste, notamment dans l’Est européen. Que peuvent gagner ces pays, à long terme, à s’enferrer dans un déni du monde tel qu’il est ?

* 02 février – Vodka dans le gaz

En chantier sous la mer Baltique, le gazoduc Nord Stream 2 reliera sur 1200 km la Russie à l’Allemagne. L’ouvrage, d’un coût de 12 milliards d’euros, est en phase finale de réalisation. Gazprom en a financé la moitié, complétée par cinq entreprises européennes, dont Engie. Selon les plans, Nord Stream 2 devrait entrer en service en 2022, échéance à laquelle il doublera les capacités de Nord Stream 1, déjà en opération. Ses 55 milliards de mètres cubes de débit pèseront lourd dans l’avenir énergétique de l’Europe. Autant dire qu’à l’heure où beaucoup s’interrogent sur la pertinence d’investissements géants dans l’énergie fossile, il constitue, pour Moscou, un levier majeur pour consolider son emprise énergétique sur le Nord de l’Europe occidentale.


Par rapport à cet état des lieux gênant, comment situer les réactions qu’ont provoquées l’empoisonnement au Novitchok de l’opposant russe Alexeï Navalny, son arrestation au retour dans son pays, la répression aveugle à laquelle se trouvent confrontés, dans plus de cent villes russes, des dizaines de milliers de manifestants courageux et pacifiques, protestant sous le mot d’ordre légitime de l’anticorruption ? Doit-on renoncer à ce coûteux projet déjà réalisé à 90 % et perdre l’investissement qu’on y a mis ? Devrait-on, d’ailleurs, s’abonner éternellement au gaz naturel russe, voire au gaz tout court quelle que soit sa source ? Doit-on inverser le levier de contrainte et mettre en difficulté l’industrie = et la politique = de la Russie ? Devrait-on alors politiser les fourniture de matières premières, au risque de déclencher une guerre de blocus et toute une série de représailles ? Un abandon de ce projet aurait en effet de graves conséquences pour Moscou, dont l’économie dépend fortement de ses exportations de gaz.

Les questions se précipitent au sein de l’Union européenne, mettant en jeu des intérêts de natures différentes.
Car la pression monte et plusieurs Etats-membres demandent désormais l’abandon du projet, surtout ceux d’Europe de l’est, qui redoutent cette emprise russe sur la Baltique… et sur Berlin. Bien avant l’affaire Navalny, les États-Unis et une partie des Européens se méfiaient déjà d’une dépendance croissante vis-à-vis du gaz russe. Le Parlement européen a ainsi voté l’arrêt du chantier, sans détenir de pouvoir de décision en la matière. L’Allemagne se trouve au cœur des transactions privées pour la réalisation de Nord Stream 2, car il y va de son approvisionnement stratégique, à un niveau qui crée réellement une dépendance. Elle aurait les pires difficultés à se dégager de ses obligations contractuelles et à se tourner vers d’autres sources. Par la voie de sa diplomatie, Paris l’y incite néanmoins, créant les conditions d’une controverse au sein de l’UE. Il n‘aurait sans doute pas fallu laisser Engie s’aventurer dans ce guêpier mais investir plutôt dans le développement d’énergies nouvelles. On aurait pu aussi anticiper le vieillissement agressif et rigide du régime Poutine. Si l’insouciance et les bénéfices (et aussi l’influence personnelle d’un ex-chancelier allemand) ont acté ces mauvais choix stratégiques, il est temps pour l’Europe de trouver un message commun adapté aux peines endurées par les Russes – mais aussi par les Biélorusses – en évitant l’affrontement imbécile autant que ‘’la paix pour le gaz’’. De nouveaux accords de Helsinki ?

* 19 janvier – Nouveau design et vieux fourneaux

La Commission européenne lance une initiative culturelle sur l’avenir de notre environnement. A l’image de ce que fut, dans l’Allemagne du début du 20ème siècle, la célèbre école de design et d’architecture du Bauhaus, un site et un prix vont être consacrés à un « Nouveau Bauhaus européen », alliant durabilité et style. Récompenser les talents émergents, stimuler la créativité, encourager les échanges entre artistes et concepteurs européens n’est pas aussi annexe que certains esprits ‘’carrés’’ inclineront à le penser. Pour Ursula van der Leyen, le projet vise aussi à ‘’rapprocher le Pacte vert des esprits et des foyers des citoyens ». Dans la phase qui s’ouvre, artistes, architectes, ingénieurs, scientifiques, entrepreneurs, étudiants en grand nombre de même que tout créateur intéressé sont invités à contribuer via internet à la conception artistique et fonctionnelle de l’Europe du futur. La démarche sera résolument interdisciplinaire et recherchera une mise en œuvre au plus près de la population et du Pacte vert, autour des notions clés « d’inclusion, de durabilité et d’esthétique ».


La première édition se concentrera sur des réalisations déjà existantes : bâtiments, espaces publics, pratiques, en tant qu’illustrations des valeurs portées par le nouveau Bauhaus européen. Les suivantes feront émerger des projets radicalement nouveaux. Une dizaine de catégories sera ouverte à la compétition pour le nouveau prix, lequel sera lancé d’ici l’été. Chaque lauréat recevra 30 000 euros et une aide pour réaliser un documentaire ou une exposition. Cette phase de conception sera suivie, à l’automne 2021, d’appels à propositions visant à concrétiser les idées de ce nouveau Bauhaus européen en au moins cinq endroits sur le territoire des États-membres de l’UE. Les fonds nationaux et régionaux de l’Union, parfois inutilisés, en assureront le financement.


Ce projet est tout sauf futile. Alors que la pandémie s’installe et ruine pour beaucoup l’attente de ce fameux ‘’monde de demain’’ dont on parlait tant l’an dernier, voilà une invitation concrète à se projeter avec optimisme dans l’avenir, celui que nous proposera une Europe ouverte, écologique, esthétique et généreuse. Il ne fallait pas, en effet, laisser le Covid dicter, seul, notre horizon de vie, sapant l’imagination et le moral des créateurs. Insuffler l’envie de modeler autour de nous un environnement plus beau, plus sûr, plus durable crée une source d’espoir, en particulier pour les générations montantes que le virus fruste si cruellement. Il restera maintenant à concrétiser ce renouveau sur une grande échelle. Même les vieux fourneaux en attente légitime du vaccin approuveront sûrement ça.

*16 octobre – Boris breaks it

Brèves des jours précédents

Le 15 octobre est passé, comme la marque d’un déni. C’était l’échéance ultime fixée par Boris Johnson pour conclure avec l’UE un accord post-Brexit à dominante économique et commerciale, mais pas que. Une façon aussi de narguer les 27 dont l’objectif reste de conclure à temps, pour que le nouveau partenariat puisse être adopté par les parlements et rentrer en vigueur avant la fin de l’année. Comme la phase de  ratification nécessite deux mois, le décalage des deux calendriers est en fait minime : deux semaines environ, mais l’état d’esprit est très différent.

C’est sur un constat d’impasse que le Conseil européen se réunit ce week-end. L’échec se rapproche et Londres paraît l’anticiper avec une sorte de jubilation masochiste. Le Royaume Uni est plus que jamais vent debout contre l’adoption d’un code de concurrence loyale et d’arbitrage des différends organisant son maintien dans la libre circulation des biens au sein du marché unique. Londres tente, sans plus, de sauver l’activité internationale de la City, sans faire de concession substantielle sur l’accès à sa zone de pêche, au nom d’intérêts électoraux minuscules. Par fierté nationale et inclination vers un modèle ultra-libéral ‘’à la singapourienne’’, il n’est plus question d’accepter quel mécanisme de régulation bruxellois que ce soit. Le grand large, encore le grand large ! Mais on chercherait en vain ces partenaires lointains, à même de compenser les déficits qu’enregistreront ses comptes avec le continent européen voisin. Attendre, en particulier, que le salut vienne des Etats-Unis, dans la situation pitoyable où se trouve la première puissance mondiale, tient de la pure folie. De plus, l’économie britannique apparaît bien malade du Covid pour pouvoir encore naviguer en solitaire.

Dans ces circonstances, le grand large verra probablement se lever la tempête. Le tempérament à frasques de Boris Johnson, de plus en plus impopulaire dans son pays, n’explique pas tout. Westminster a adopté  une loi sur la frontière commerciale en Irlande du Nord qui attente à l’accord de paix de 1998 et viole l’accord politique général conclu avec l’Europe en 2019. La crédit accordé à la parole de Londres en prend un coup. Les Gallois et les Ecossais ont, de même, compris, à l’occasion des mesures géographiquement déséquilibrées adoptées contre la circulation du Covid, que le gouvernement britannique ‘’roulait’’ pour sa base électorale anglaise (la partie populiste de celle-ci) et n’hésitait pas à piétiner leurs intérêts. Le Royaume reste un, mais assez désuni. Surtout, l’esprit de 2016, quand des millions de sujets de la Reine défilaient dans les rues en exigeant un second referendum sur le Brexit, s’est complètement évaporé. La capacité de résilience de l’opposition s’est usée avec le temps et avec des élections générales qui lui ont été très défavorables. Le sentiment – réaliste – qu’un ‘’hard Brexit’’ ne sera pas évité s’est propagé dans les esprits. Seul prévaut un brouillard de fatalisme et de désillusion, face à l’inexorable. Une vraie stratégie pour une défaite.