* 23 juillet – Vent dans les voiles, blé dans la cale

C’est comme une lueur d’espoir pour les pays du Sud. Les deux accords passés sous l’égide des Nations Unies, via les bons offices turcs, ouvrent une voie, fragile, à l’exportation via la mer Noire des dizaines de millions de tonnes de céréales en souffrance, requises pour éviter la famine l’hiver prochain. Les pays potentiellement bénéficiaires peuvent partager le souci des démocraties face à l’agression russe en Ukraine, mais le consensus est qu’ils n’ont pas à en payer la facture. Les belligérants ont indirectement souscrit à l’accord, sans négociation directe entre eux.

Les difficultés viendront des modalités d’application. Moscou veut contrôler les cargaisons ukrainiennes. Il en est de même de la bonne foi des parties. La Russie respectera-t-elle les règles et s’abstiendra-t-elle de toute transgression agressive, alors qu’au quotidien, sa marine et ses troupes ne s’embarrassent pas du droit de la guerre. Se pose également la question de la garantie sécuritaire des opérations : elle ne repose que sur l’engagement des Nations Unies et sur le contrôle des détroits par la Turquie. Autre prérequis, l’état des ports ukrainiens de la Mer Noire sous occupation russe à l’exception d’Odessa, en mauvais état de fonctionnement, privés de leur main d’œuvre dispersée par le conflit. Ajoutons-y la recherche d’assureurs susceptibles de couvrir l’activité maritime dans un environnement de guerre.

Tout cela fait beaucoup de ‘’si’’ et de risques de dérapage, mais parvenir à élaborer un tel schéma était quasiment inespéré il y a peu et donc positif pour la suite. Le meilleur atout de l’opération humanitaire et commerciale est qu’elle sert les intérêts des deux belligérants à la fois, puisque la Russie y gagne une levée des contraintes frappant ses propres exportations de blé et sans doute d’engrais. Certains concours pourraient s’être perdus en chemin, notamment l’opération de sécurisation des ports par la marine française. Annoncée le mois dernier à Kiev, par le président français, elle n’est plus évoquée.

Quelque chose d’important vient en tout cas de se concrétiser, au cinquième mois de la guerre en Ukraine, alors qu’aucun répit n’est perceptible dans la violence des combats. La population ukrainienne en est profondément meurtrie mais aussi affectée l’agriculture d’un pays réputé être le grenier à blé de l’Europe et d’une partie du monde. Les bombardements, l’incendie des récoltes et des silos doublé d’un blocus naval en Mer Noire ont bloqué le ravitaillement de nombreux pays émergents, notamment nord-africains (à commencer par l’Egypte, la Tunisie et le Maroc) et moyen-orientaux (la Syrie et le Liban), avec des conséquences potentiellement catastrophiques sur la sécurité alimentaire. Pour ce qui est de l’Afrique de l’Ouest, où, selon Oxfam, 30 millions de personnes souffrent actuellement d’insuffisances alimentaires, le conflit a accentué une inflation généralisée préexistante. En cinq ans, le prix du maïs y a augmenté de 30 % et celui du riz de 20 %, ce qui affecte aussi les prix des engrais et du pétrole affectant également l’agriculture africaine. Des poches de famine s’y développent. A l’est du continent, l’Érythrée et la Somalie dépendent presque entièrement des importations de blé russe ou ukrainien. L’Ethiopie, le Kenya et la Somalie connaissent déjà la disette : un être humain y meure de la faim toute les 48 secondes.

Vis-à-vis d’un Sud confronté à des enjeux aussi élevés, il faut donner sa chance à l’accord passé à Ankara. Ceci, sans trop s’appesantir sur les ambigüités connues de la diplomatie turque. Peut-être la France, qui s’était prestement signalée, pourrait, avec d’autres Etats garants, proposer les services de sa marine aux Nations Unies.

* 22 juin – Au pied du mât de cocagne

Demain et vendredi, les Etats membres de l’Union européenne vont se prononcer sur un statut de candidat de l’Ukraine à l’Union. L’avis positif de la Commission européenne sera discuté lors du sommet du Conseil européen, à Bruxelles. Au 120ème jour de l’invasion russe s’ouvrira une semaine ‘’vraiment historique’’, selon les mots de Volodymyr Zelensky. En conséquence, le président ukrainien s’attend à ce que Moscou intensifie ses offensives contre son pays : ‘’Les Russes ont besoin de cette crise et ils l’aggravent de façon délibérée’’, analyse-t-il. La semaine dernière à Kiev, Paris, Berlin et Rome (rejoints par Bucarest) se sont prononcés pour l’octroi ‘’immédiat’’ à l’Ukraine de ce statut de candidat. Jamais un avis sur une demande de candidature n’aura été rendu en mode aussi express. Reste à faire prendre la ‘’tambouille’’ bruxelloise. 

De fait, c’est à l’unanimité que les 27 devront donner leur feu vert : ce n’est pas gagné. Il faudra dépasser les réticences des Pays Bas et du Danemark – assez fondées en droit, vu certaines mauvaises habitudes ukrainiennes – et la velléité générale d’obstruction dont fait preuve la Hongrie. La question des normes juridiques, sociales, juridiques ou écologiques ne se pose d’ailleurs pas à ce stade : on est dans la diplomatie de guerre, la géopolitique de combat, comme d’autres opèrent dans la médecine d’urgence. Dans le meilleur des cas pour Kiev, le chemin d’une adhésion sera long et lourd en contraintes. Qu’importe le processus, on en parlera plus tard, c’est l’arrimage géopolitique immédiat qui compte … et c’est bien ce qui heurte la volonté hégémonique de Moscou. Le Kremlin, faute de mieux, simule hypocritement l’indifférence.

Ursula von der Leyen a adopté l’expression clé de ‘’perspective européenne pour l’Ukraine’’, synonyme flou d’un sanctuaire provisoire dans cette antichambre où la Turquie, la Serbie et d’autres ont longtemps mariné dans la frustration. ‘’Nous savons tous que les Ukrainiens sont prêts à mourir pour défendre leurs aspirations européennes’’, dixit la patronne de la Commission. Et encore : ‘’Nous voulons qu’ils vivent avec nous, pour le rêve européen’’. Il y aurait donc aussi un ‘’rêve européen’’ comme, à Pékin, Xi Jinping cultive son ‘’rêve chinois’’ ? Décidemment, on est bien en guerre !

La Commission recommande par ailleurs d’accorder à la Moldavie le même statut de candidat, à la condition qu’elle mène à bien d’’’importantes réformes’‘. Si toutefois, enlevant Odessa, les chars russes devait déferler plus au Sud, gageons que ces conditions tomberaient dans l’oubli ipso facto, concernant ce petit pays sans défense. Vendredi, donc, on devrait y voir plus clair.

Quant à la Géorgie, l’oligarque américanisé qui dirie son gouvernement est réputé pour sa complaisance envers Vladimir Poutine. Malgré la sympathique figure de sa présidente (une ancienne collègue à moi, au Quai), le pays attendra et devra faire la preuve d’une meilleure gouvernance politique. Dans l’immédiat, Tbilissi ne paraît pas être la capitale la plus menacée, le pays ayant déjà été partiellement dépecée en 2009, en conséquence d’une occupation partielle par les troupes russes. Deux de ses provinces on été perdues à l’ennemi. Depuis l’avis de la Commission, l’inquiétude y est massive, les Georgiens s’identifiant désormais à la résistance ukrainienne. Agitant des drapeaux européens, quelque 120 000 manifestants se sont massés devant le Parlement pour exprimer ‘’l’engagement du peuple géorgien dans son choix européen et dans les valeurs occidentales’’. L’ensemble des partis d’opposition avait convoqué cette marche pour  »le rêve européen » d’Ursula.

Avec Charles Michel, Ursula von der Leyen pourrait demain régner sur un empire européen immense, s’étendant jusqu’au cœur du Caucase et des Balkans. Est-ce un rêve ? Faudra-t-il remercier Poutine d’avoir tant agrandi l’Europe ?

* 22 juin – Un yoyo pour la Paix

A partir d’une tribune d’Edgar Morin, la brève précédente retraçait le phénomène de yoyo fou qui, depuis deux siècles, caractérise la relation de la Russie (ou de l’URSS) avec l’Occident. Depuis l’avènement de Vladimir le Sinistre, on connaît la suite. Pourtant ne serait-il pas temps d’ajuster notre vue à la persistance du vieux dilemme russe : faire partie de l’Europe, mais avec la tentation de la dominer comme une parcelle de son empire ou s’en voir exclue, sombrer alors dans le syndrome du revanchisme et même fomenter des guerres à n’en plus finir…

Poutine, s’est fait une réputation de brutalité dès la deuxième guerre de Tchétchénie (1999-2000), d’une férocité inouïe. Elle a alarmé les anciens ‘’satellites’’ et les a précipités dans les bras (américains) de l’OTAN. Suivent ensuite plusieurs accès de revanchisme conquérante : Géorgie, en 2009 (deux provinces annexées) ; l’opposition virulente à la ‘’révolution de Maidan’’ à Kiev, en 2013; l’annexion par surprise de la Crimée en 2014, entrainant l’exil des ukrainophones et des tatares puis lancement d’une guerre de sécession dans le Donbass (14.00 morts, dont ceux du vol de la Malaysia Airlines).

La Russie fait revivre à nos yeux le terrible sourire grimaçant de Staline, dans notre époque où le retour à la barbarie paraissait impensable. La résurgence des pires souvenirs a immédiatement saisi les anciens satellites du pacte de Varsovie. Les conclusions tirées de ‘’l’opération spéciale’’ sont un peu différentes en Europe de l’Ouest, plus circonspecte mais aussi plus prospective puisque possédant l’expérience de la série de rabibochages  »yoyo », plus ou moins francs, avec Moscou. A cette dernière incombera, quand l’heure de négocier reviendra, le soin de ne pas rééditer les erreurs politiques et psychologiques des années 1990.

Gardons en mémoire quelques données fondamentales :

-Les Russes vivent dans un espace psychologique et temporel qui n’est pas le nôtre. Beaucoup d’entre eux acceptent encore, avec fatalisme comme des faits de vie, la souffrance et l’injustice. Leur humiliation n’est pas la pire qu’une nation européenne ait éprouvée, de loin, mais elle est durablement ancrée et instrumentalisée dans la psychologie collective.

-Leur vieille paranoïa génère un nationalisme exacerbé, qui installe un cycle sans fin de vengeances et d’actes révisionnistes. La fierté russe reste un facteur puissant, d’autant plus qu’elle n’est pas reconnue à l’extérieur. Elle est desservie par son caractère archaïque et colonial de même que par la doctrine machiavélique des gouvernements moscovites. N’oublions pas que le géorgien Djougachvili (Staline), apôtre de la ‘’Sainte Russie’’, comme l’ukrainien Khrouchtchev ont pleinement incarné cette, identité russe qui n’était pas celle de leur origine ethnique mais reste LE ciment sacré d’une nation composite.

-Dans le Donbass en feu, beaucoup de russophones vouent Poutine aux gémonies tout en restant férocement attachés à leur langue et à leur identité russe. Les Criméens n’accepteront pas de retrouver le giron de Kiev. Ils font face au (compréhensible) ressentiment que leur vouent les ukrainophones. Il n’y a aucune solution militaire à cette forme d’hostilité culturelle communautaire.

-Avec le temps et en dépit des épreuves qui se retourneront contre cette population hypnotisée par son dictateur, il faudrait l’aider à sortir de sa bulle. Cela, sans trop l’humilier. Pour Edgar Morin, la vision de long terme devra composer avec ses caractéristiques mentales extrêmes, plutôt que de lui opposer un mépris opaque. Pour ramener les esprits, pas à pas, aux réalités du monde, il faudra jouer habilement du dilemme russe entre acclimatation à l’Europe et maintien d’un empire brutal mais isolé.

-Poutine ne réintégrera jamais l’univers réel et ses concitoyens devront donc s’en défaire. Ils se doutent déjà un peu de ce que tous les Ukrainiens ne sont pas tous des nazis (même si quelques ‘’bandéristes’’ se manifestent, mais le collabo Bandera a aussi été le leader de leur première indépendance : cela compte) et que ‘’l’opération spéciale’’ est bien une guerre d’invasion très dure et immorale, qui tue de part et d’autre. Ils réalisent forcément avec frustration que leur pays est devenu un paria et qu’ils y sont enfermés comme en prison.

-Le problème reste que cette réalisation du  »vrai monde » progresse bien trop lentement pour mettre un terme aux cataclysmes en chaîne induits par la guerre. Faute de transport des céréales ukrainiens, la famine menace plusieurs régions du Sud ; l’inflation va jeter des populations entières dans l’impécuniosité ; la transition énergétique déraille du côté du charbon ; le contrôle du COVID régresse ; le commerce international se rétracte autour de  »trous » béants ; la prise en compte de l’urgence climatique se voit repoussée aux calendes, etc.

-Alors, comment ‘’appâter’’ les Russes à l’espoir d’une paix honorable et relativement proche ? Dans le Donbass et en Crimée, il ne faudra pas ignorer le fait russe majoritaire. La diplomatie peut faire avancer l’idée d’une autodétermination encadrée internationalement. Les russophones auraient à choisir entre l’annexion à la Russie, la création de deux républiques de statut autonome au sein de l’Ukraine (mais entretenant des liens coopératifs avec la Russie) ou une indépendance dans l’absolu (sous garanties internationales).

-Simultanément, Marioupol, Odessa et les ports sous contrôle actuel russe en Mer Noire et Mer d’Azov adopteraient un statut de ports francs, d’accès ouvert à tous, notamment pour l’exportation de ressources alimentaires, énergétiques ou minéralières.

-Possible bien qu’imparfaite, une ‘’paix de compromis’’ avec Moscou impliquerait la protection par l’OTAN de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, assujetti à un stricte engagement à ne pas faire de ce territoire un tremplin militaire contre la Russie. C’est loin d’être évident. Kiev adopterait une politique de ‘’semi-neutralité’’ (offensive mais pas défensive), celle que votre blog préféré prône, au fil de ses brèves.

– Le bon sens voudrait alors que l’on active alors un forum d’inclusion de la Russie dans l’architecture de défense et de dialogue politique européenne. L’objectif en serait de casser le cycle infernal de la frustration, du mépris, de la vengeance : stopper le yoyo. Excluons que Moscou intègre un jour l’Alliance atlantique, qui est un repoussoir absolu à ses yeux. Quid de l’Union européenne ? Edgar Morin pense que l’on pourrait envisager un rapprochement et même – qui sait ? – jusqu’à une adhésion.

Que tout cela advienne serait trop beau pour y croire ! Car on a encore besoin d’en être convaincu. Mais les prémisses de la démonstration faite par Edgar Morin restent solides. De même sa conclusion :  »en sortir, vite, pour le salut des jeunes générations ».

* 16 juin –  »Bellico-scepticisme »

La génération aux affaires se sent déjà ‘’coupable’’ d’avoir trop tardé à traiter du dérèglement climatique. Qu’en est-il de la question, toute aussi vitale, de la guerre, c’est-à-dire de ‘’d’avoir manqué d’enraciner la Paix dans son époque » ?  La dynamique du conflit en Ukraine nous emmène vers un climat de violence barbare face auquel notre impuissance vaut démission de notre condition citoyenne et humaine.

Peut-on rester durablement dans un engagement militaire indirect et livrer à Kiev des armes toujours en quantité croissante et de plus en plus lourdes sans verser, peut-être à notre insu, dans la cobelligérance contre Moscou ? Le spectre de l’affrontement généralisé ne trace qu’une limite floue et psychologique dont le franchissement peut complètement nous échapper. D’un autre côté, ce serait un véritable suicide des démocraties et un coup de poignard dans le dos des Ukrainiens de laisser ce peuple sombrer sous une occupation  barbare. Entre ces deux écueils, où se trouve la raison ? Où tracer la ligne ‘’miraculeuse’’ qui sauverait à la fois l’Ukraine, la Paix, le climat et un ordre mondial qui ne soit pas marqué par le revanchisme, les souverainismes, la faim, les exodes, les catastrophes naturelles (l’Ours se prend la tête entre les mains, à deux doigts d’un sacré mal de crâne) …

Dans tous les cas, le coût environnemental des guerres est incommensurable. Nos efforts pour rouler électrique, recycler nos déchets, préserver la biodiversité, tenter la sobriété sont réduits à néant par une seule semaine d’opérations militaires. Croira-ton malin de réduire les émissions de CO2 kaki en électrifiant les chars de combat ou en propulsant les missiles par voie de ‘’windsurfing’’ ? Ou encore en remplaçant la poudre par des substances biochimiques plus mortelles encore ? Le réarmement que l’Europe engage est urgent mais d’autant moins propre. Oublions ces errances dues à la déplorable volonté de ce blog de faire le buzz !

L’effort budgétaire absorbé par cette nouvelle course aux armements amputera les dépenses sociales et générera mécaniquement des tensions internes. Il est un peu suspect qu’au cours d’une campagne électorale française centrée sur le thème du pouvoir d’achat et hélas, totalement insensible au cataclysme du climat (une autre source de contraintes), personne n’ait osé soulever le sujet. Les lendemains qui chantent ne sont pas pour la prochaine législature. Au-delà de l’Europe, le commerce mondial tend à se recroqueviller aux dépens des pays les plus vulnérables. L’Afrique et le Moyen-Orient paieront en pénuries alimentaires et en inflation la guerre déclenchée par Vladimir Poutine. Par une triste ironie du sort, ces régions ne le désignent pas comme coupable …

Comment naviguer sur un océan de tempêtes ? Il n’y a bien sûr pas de recette miracle, mais les valeurs et la méthode offrent néanmoins une sorte de boussole, loin du confort d’un GPS. A court terme, il va falloir accepter l’Ukraine comme candidate à l’Union européenne – ce sera devenu une évidence avant que les armes se taisent puis à l’heure de négocier la paix – mais nous n’aiderons pas à rétablir un semblant d’équilibre si Kiev devient en même temps un maillon de l’OTAN actuelle. En tout cas, directement, sous emprise américaine. La meilleure solution pour apporter les garanties extérieures que demande le président Zelensky se trouve dans le cadre d’une Europe de la Défense qui s’assumerait pleinement (sans rompre avec Washington, cependant), complété par les réseaux de vigilance de l’OSCE (dont c’est justement la vocation) et par le système des Nations Unies (casques bleus et observateurs), qui seraient implantés sur le terrain, au plus près des belligérants. On pourrait pousser le raisonnement jusqu’à concevoir un modèle de ‘’semi-neutralité’’, impliquant la non-intervention de l’armée ukrainienne hors de ses frontières, couplée à la défense collective à l’intérieur de ses frontières. C’est d’ailleurs un peu ce qui se passe actuellement de facto.

Resterait à régler, dans les négociations de Paix, la capitulation (sans humiliation inutile, mais quand même) de l’armée russe, la rétribution des crimes de guerre et le déblocage du Conseil de sécurité au sein de l’ONU. Il est d’avis de l’Ours que le système du véto des cinq membres permanents devrait disparaître, si l’on veut empêcher la multiplication des agressions commises par les ‘’grands nucléaires’’. Vous voyez la classe politique française encaisser cela ?  Accepter que l’illusion de la ‘’grandeur’’ vaut moins que l’espoir de la Paix ? C’est pourtant vrai. Il le faudra bien pour sortir du climat mortifère de la géopolitique et s’atteler au problème du climat anarchique de la Planète.

* 14 juin – Tristes mines

Même en sa capacité de président – ce mois-ci, encore – de l’Union Européenne, on ne l’a pas vu à Kiev. Comme si la cause des Ukrainiens s’épousait assez bien au téléphone. L’arlésienne va réapparaître et si les paramètres sont réunis, Emmanuel Macron serrera la main de Volodymyr Zelensky, tactilement. On spécule que le chancelier allemand et le président du conseil italien seront aussi de la partie. C’est la marche des ‘’prudents’’ d’Europe, ce qui n’est pas nécessairement un défaut, si l’on avance ingénieux et déterminé.

Avec des visites planifiées dans les prochaines heures à Bucarest et Chisinau, le détour en Ukraine s’imposera logiquement. S’il n’était pas fait, ce serait un véritable reniement. Répondre à la demande de Kiev concernant sa candidature à l’Union ou dissiper le malaise provoqué par son  affirmation qu’il ne ‘’faut pas humilier la Russie’’, cela aurait pu justifier un tel déplacement. Le symbole fort d’une apparition sur le théâtre de guerre ne suffit pas : il faudra que la visite recouvre aussi une utilité stratégique. Poser de telles conditions pour simplement rencontrer V. Zelensky parait un peu maniéré, plus autocentré que spontané. Autant dire que les autres dirigeants européens, qui ont se sont précipités à Kiev soutenir un peuple agressé, n’auraient effectué qu’une  »petite cuisine’’ diplomatique insignifiante, en tout cas indigne de Jupiter.

Lui porte la France volontaire pour aller sécuriser, par le truchement de sa Royale, des couloirs maritimes pour ravitailler l’Afrique. Il s’agit des centaines de millions de tonnes de céréales et autant d’engrais stockées à Odessa, dont le Sud de la planète à besoin critique pour tenter de passer l’hiver sans famine. Rappelons que, de son côté, la Russie achemine librement ses céréales (pas de sanction sur ces biens), y compris le blé qu’elle vole sans vergogne à l’Ukraine. Cet art du président français de se raccrocher tardivement mais brillamment aux rideaux tient de la parabole de l’ouvrier de la 11ème heure.  

Feux de la rampe assurés pour pas trop cher ? Non point : ce sera une tâche ardue. « Nous sommes à disposition des parties pour que se mette en place une opération qui permettrait d’accéder au port d’Odessa en toute sécurité, c’est-à-dire de pouvoir faire passer des bateaux en dépit du fait que la mer est minée », dixit l’Elysée. La Marine nationale, dans son QG d’état-major tout neuf a dû en vibrer d’émoi. Se sent elle prête à taquiner les mines ? En effet, l’Ukraine a refusé de déminer le port par crainte que les forces navales russes n’en profitent pour investir la ville, qu’elles ont déjà bien bombardée. Ces hésitations se comprennent. Paris en appelle aux Nations Unies pour suppléer et renforcer une opération tricolore audacieuse… mais lourde de risques. Et si le Charles de Gaulle et son groupe aéronaval devaient boire la tasse, où irait le blé ? Est-ce New York qui dédommagerait la Royale ? Rentrerait-on en guerre navale contre la Russie ?

En vapotant sur leur encensoir, d’aucuns diraient que l’entreprise ne manque pas d’intérêt. Attendons donc voir ! Les ‘’prudents’’ d’hier s’échauffent à l’audace, tandis que le reste du monde sifflote en regardant ailleurs. Peut-être, les alliés attendent-ils de voir de leurs yeux bien présent à Kiev et à Odessa le réélu du faubourg Saint Honoré, que Joe Biden se mette au taquet et que la grande maison de verre de New York plonge en ‘’économie de guerre’’. Ajoutons à cette liste : ‘’que le commandant en chef des armées françaises ait bidouillé un gouvernement adapté aux circonstances de sa politique intérieure … encore et toujours, ‘’l’économie de guerre’’, dans sa version démocratique, cette fois.’’

* 7 juin – Le blé des tanks 

La Russie redirige ses exportations de céréales, entravées par les sanctions, afin de remplir ses propres stocks de blé, indique le président de l’Union russe des céréales, Arkadi Zlotchevski, citant l’agence de la statistique Rosstat. ‘’Nos stocks sont d’environ 20 % plus élevés que l’an dernier. Au lieu d’approvisionner le marché mondial, on reconstitue nos stocks’’ Le potentiel exportable ‘’est d’environ 40 millions de tonnes, et nous en exporterons 36 millions jusqu’à la fin de la saison’’. L’hystérie informationnelle sur la famine à venir ne contribue qu’à faire monter les prix’’, ajoute-t-il.

La récolte en Russie, cette année, pourrait s’approcher de 120 millions de tonnes de céréales (dont 80 millions de tonnes de blé) et non pas des 130 millions prévus par le ministère de l’Agriculture. Un cinquième de stocks en plus, alors d’où provient le surplus. : de l’extérieur ? de l’Ukraine ? L’Ukraine accuse depuis plusieurs mois la Russie de voler sa production de blé. La question se pose en effet. Les réserves de blé russes augmentent sans rapport avec les moissons : Kirill Stremooussov, principal collaborateur de la Russie à Kherson, au sud de l’Ukraine, indique que du blé de cette région ukrainienne conquise par l’armée russe sest ‘’vendu’’ à la Russie et envoyé, via la Crimée, au reste du monde. Ni plus ni moins, le pillage d’un territoire tiers occupé. Il est cynique d’appeler ce recèle ‘’commerce’’. La Russie utilise la voie terrestre pour exporter son butin volé, via la Crimée, depuis Sébastopol.

L’Iran, la Turquie et la Syrie figurent parmi les acheteurs complices d’un vol, dénoncé avec force par les autorités de Kiev. L’Iran arrive, cette année, en deuxième position en termes d’achats, derrière la Turquie. L’Egypte, qui est un gros client, parait devoir se débrouiller seule, sur des marchés mondiaux très tendus. L’arrêt des exportations des céréales ukrainiennes, lié à la destruction des ports et au blocus naval, contribue à menacer la sécurité alimentaire mondiale, Kiev étant un exportateur agricole majeur dans le monde émergent (40 % du ravitaillement de l’Afrique, par exemple). Avant la guerre, l’Ukraine se plaçait en troisième exportateur mondial. Elle produisait 80 millions de tonnes de céréales et d’oléagineux par an, soit 12% du blé mondial, 15% du maïs et 50% de l’huile de tournesol. Elle exportait chaque année 65% de sa production.

La Turquie ménage, comme à son habitude, la chèvre (occidentale) et le choux (russe). Tout en profitant de l’aubaine, elle réclame la levée du blocus russe des ports ukrainiens de la Mer Noire. Ankara a ainsi offert sa médiation, en réponse à l’appel lancé par les Nations unies et qui vise à l’établissement de corridors maritimes sécurisés pour exporter les céréales ukrainiennes. Cela n‘a rien débloqué.

L’Ukraine et les pays occidentaux accusent Moscou de bloquer les ports ukrainiens, ce que réfutent les responsables russes. Ils imputent la crise aux ‘’conséquences des sanctions internationales’’ prises contre leur pays. En langage clair, ils pourraient desserrer l’étau si l’Occident levait ses restrictions ou si l’Ukraine devenait russe. A ces conditions, ils pourraient exporter  »des quantités importantes d’engrais et d’autres produits agricoles ». Un chantage de plus, celui-là au préjudice des pays du monde émergent, anxieux d’éviter la famine de leurs populations à échéance des prochains mois. Dans ces conditions, l’Ukraine s’est mise le mois dernier à exporter, par voie terrestre depuis la Roumanie voisine, la part encore disponible de ses céréales. Selon les estimations, sa production serait déjà amputée d’un tiers. De plus, l’acheminement par voie ferrée s’avère difficile, du fait de la différence de gabarit des essieux. Face au risque de pénurie et de crise humanitaire, encore aggravé par l’arrêt des exportations indiennes, la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva a lancé la formule : « La guerre en Ukraine signifie la faim en Afrique’’.

L’Union européenne voudrait bien faire quelque chose pour débloquer les ports ukrainiens, où s’amassent des millions de tonnes de céréales et matières premières privées de débouchés. Il faudra tout d’abord expliquer aux gouvernements du Sud qui est l’affameur … ça ne mange pas de pain. La France avait convoqué en mai une réunion du G 7 destinée à aider Kiev à exporter sa production de céréales. On a tourné autour de l’idée imprécise d’un fonds de soutien aux consommateurs du Sud. Le ministre allemand de l’Agriculture y avait dénoncé un vol « répugnant ». C’est vrai, c’est en plus une violation du droit de la guerre, néanmoins, pas la première, qu’y faire ?  Hormis envoyer le Charles de Gaulle se faire couler en Mer Noire, peut-être devrait-on plafonner les prix du blé à l’exportation.  Mais ni les céréaliers du Middle West, ni ceux de la Beausse ne seraient prêts à jouer le jeu. Le constat est que le blé est devenu une arme de panification massive.

 * 6 juin – ‘’Humiliation’’ : quel sens ? 

Les médias nous montrent les canons Caesar à l’œuvre sur le champ de bataille du Donbass. Ce n’est certes pas une jouissance mais quand même une petite fierté. Six obusiers auto-tractés seulement, ça ne va pas renverser le cours de la guerre : c’est quand même une contribution à la défense de millions de civils agressés. En Roumanie, la France a pris le commandement de la force de l’OTAN composite qui veille sur la frontière de la Moldavie. Si Odessa tombe, elle aura à élaborer un plan de défense ‘’autour » de ce petit pays sans défense. L’armée de l’air s’est installée dans les pays baltes, à proximité du dispositif russe. Le Pays de Voltaire est bien un protagoniste vigilant.

Mais son président souhaite apparemment entretenir une longueur d’avance sur les autres protagonistes et sur les belligérants. Depuis le 24 février, il se serait entretenu au total plus de cent heures avec Vladimir Poutine. Il persévère, sans induire le moindre effet sur la rage du dictateur russe, on le sait, hélas. Non : c’est à une ‘’autre Russie’’ et à ‘’un autre Poutine’’ que s’adresse sa stratégie. Il ne pause plus en Jupiter mais en Jean l’Evangéliste, annonçant le grand basculement apocalyptique (apocalypse, en grec signifiant ‘’vision’’) dans le Royaume du Père. En l’occurrence, ce serait plutôt l’heure d’une Paix à conclure à l’horizon d’un futur lointain et certainement hypothétique. Fraichement réélu par son peuple, le Maître des horloges guerrières, se veut, en politique extérieure, visionnaire.  Le problème est qu’il le proclame trop : par deux fois, il a appelé les acteurs du monde à ‘’ne pas humilier la Russie’’.

Choc et fureur pour tous ceux qui s’escriment à ‘’ne pas se laisser écraser par la Russie’’. L’Ukraine et, derrière elle, l’Europe orientale se disent outragées par cette mansuétude bienveillante  à l’égard d’un agresseur en posture de guerre totale au Donbass. Ne se moque-t-on pas, à Paris, des milliers de morts de cette offensive ? N’est-ce pas la France elle-même qui s’humilie par des propos trahissant la cause qu’elle dit soutenir ? On pourrait parler d’une énorme bourde, pas tant, en fait, dans une recherche de sortie de guerre à cogiter. Ce qui disqualifie ces déclarations, c’est leur exécrable timing, l’absence de psychologie et le fond de cynisme qu’elle font apparaître, l’incapacité du président en exercice de l’Union européenne à se rallier les autres dirigeants européens à ses vues, la perte de crédibilité que tout ceci inflige à la diplomatie française. Car on aurait du mal à imaginer que, même en grève, les diplomates du Quai d’Orsay valideraient une si grosse bévue. Au lieu de cela, on va chercher d’anciens chefs militaires français au sein de l’Alliance pour nous expliquer – bizarrement – le sens du mot ‘’humilié’’ (sommes-nous à ce point illettrés ?).

Que ce soit sous Clémenceau ou sous la résistance, personne, dans le camp des défenseurs, ne s’était fort apitoyé  sur la dignité perdue de l’Allemagne. Il n’empêche qu’il y a eu un Aristide Briant et un Charles de Gaulle pour travailler à réparer la paix des vainqueurs sans (trop d’) inutile humiliation. Mais ceci, après que les armes se soient rues, pas auparavant. Le négociateur américain, John Holbrook, a parlé en toute dignité avec Milosevic, de la Paix en Bosnie, avant que celui-ci expie ses crimes en prison (humilié, suicidé ?). Il faut savoir exprimer ses idées dans le bon ordre et, surtout, écouter ses subordonnés, ses partenaires et alliés. Sans quoi, on perd la face et c’est  »humiliant ».

1er juin – Pétrole au noir et spéculations roses

Nous y sommes : la ‘’guerre du pétrole’’ a été lancée hier par l’Europe. Mais avec des dérogations, des trous dans la raquette. Quant à la ‘’guerre du gaz’’, on ne sait pas trop ; on verra plus tard : on préfère n’y plus penser. Ainsi, les chefs d’Etat et de gouvernement européens se sont péniblement mis d’accord, à Bruxelles, pour couper la route des  pétroliers russes, qui ne seront plus invités dans leurs ports. On nomme cela le ‘’sixième paquet de sanctions’’ contre l’agression russe en Ukraine.  Le paquet n’est pas très bien ficelé mais, faute de mieux, il nous est présenté comme ‘’emblématique’’.

En fait, il tient surtout de la demi-mesure. La Hongrie obtient une dérogation totale, qui va lui permettre de jouir d’un naphte russe bradé avec 30 % de remise via ‘’l’oléoduc de l’amitié’’. Bel avantage sur ses voisins, qui eux sont surtaxés par les marchés américain et saoudien. Qui plus est, si son ravitaillement par voie terrestre venait à se tarir (la Russie ayant son mot à dire sur le sujet), Budapest pourra rétablir à son seul profit, la voie pétrolière maritime. Comme quoi l’‘’illibéralisme’’ et le mépris des libertés sont payants : bravo Viktor ! Les voisins de la Hongrie – sauf la Pologne – bénéficient, eux, de transitions sur plusieurs années. On est certes protagonistes face à Moscou, mais pas au point de consentir quelques sacrifices à la cause. Comme signalé, le flou épais entretenu autour des livraisons de gaz russe manifeste, qu’on ne veut pas aller trop loin. ‘’Messieurs de Gazprom, tirez les premiers !’’ ‘’Pschhhhit !

L’Europe se sent victorieuse quand elle parvient à sortir une décision plus ou moins consensuelle en ménageant des portes de sortie à ceux de ses membres cabrés dans l’obstruction. Il faut reconnaitre qu’à 27, ce n’est pas si mal. Elle fonctionne mieux que les Nations Unies à 196 membres, en tout cas. Il lui manque cependant un rien d’opportunisme. Sans être sûr de vraiment punir la Russie, au point de la faire flancher dans son ‘’opération spéciale’’, le doute est permis. Les souffrances de la population russe ne pèsent pas dans l’équation. Bruxelles ne met nullement en avant l’occasion unique qui se présente d’adapter l’Europe à la sobriété énergétique. Le Green Deal lancé l’an dernier devient presque tabou et les énergies carbonées semblent retrouver tout leur attrait. Ne nous faisons trop d’illusion : à l’heure du manque, le principal souci des gouvernements – mais pas tous – est de rassurer le consommateur-électeur : ‘’tu auras tout ton saoul de gaz et de charbon, en attendant d’être branché sur l’atome’’. Le quinquennat sera rétro-écologique ou ne sierra pas.

Lorsque, le 21 novembre 1806, Napoléon a lancé un contre-blocus continental frappant l’importation de produits britanniques en Europe pensait-il sérieusement provoquer l’effondrement du Royaume Uni ? En fait, il n’est même pas parvenu à bloquer, en sens inverse, le flux d’importations dont l’économie anglaise avait besoin pour prospérer dans le monde. Plus proche de nous, les sanctions décrétées en 2014, à la suite de l’annexion de la Crimée et de la première offensive sur le Donbass, ont-elles empêché Moscou de préparer méthodiquement l’agression du 24 février 2022 ? Que penser aussi des sanctions fort anciennes contre l’Iran et la Corée du Nord ? Ont-elles fait tomber ces régimes ? Ont-elles bloqué leurs programmes nucléaires ?

L’instrumentalisation belliqueuse de l’économie repose sur une interprétation faussée du monde : les mauvais sujets internationaux seraient coincés dans une dépendance irréversible à l’égard des marchés occidentaux. Dans les faits, des débouchés et des fournisseurs de substitution permettent toujours d’y remédier. Les mesures restrictives prises par l’Europe et les Etats Unis n’ont d’ailleurs pas d’effet d’entrainement sur les pays du Sud, dont certains règnent sur des ressources très stratégiques. Les armes, le pétrole s’écoulent par des réseaux parallèles ou clandestins, comme l’a illustré l’opération ‘’Pétrole contre nourriture’’ sous Saddam Hussein. Sans nier qu’à son début, l’embargo porte un coup à l’économie de celui qui la subit, reconnaissons que l’impact en est reporté sur la population générale et non sur les forces armées ou policières. Avec le temps, l’impact des sanctions est amorti par une réorientation des flux financiers et marchands. Bref, le blocus, ça ne marche pas longtemps.

Joe Biden a affirmé, hier encore, que le but des Occidentaux n’était pas de reverser le régime de Poutine, ni même son chef. C’est conforme au droit. Espérons surtout que c’est un pieux mensonge qu’on lui pardonnera d’ailleurs. Comment croire une seconde que le maître du Kremlin ira un jour à Canossa confesser ses péchés et indemniser l’Ukraine ? Un seul des dirigeants majeurs de l’Axe, a-t-il, plaidé coupable en 1945 ? C’est sans doute tout aussi naïf d’escompter une victoire militaire totale contre la seconde armée du monde (nucléaire, qui plus est). Reste l’espoir d’un sursaut de la société russe, espoir qui nous ramène à des spéculations roses sur la chute du trône de Poutine… voire à finalement négocier, avec le grand coupable, une paix qui ne sera sans doute ni toute rose, ni définitive. La paix par la realpolitik ?

* 23 mai – La potence et la pitance

 Ce n‘est pas la troisième guerre mondiale, encore moins le retour de la guerre froide. Nous (pays occidentaux) ne sommes pas belligérants. Nous sommes protagonistes d’une guerre de prétérition et d’exclusion d’un type nouveau. Le conflit n’est pas seulement entre la Russie (et la Biélorussie), d’un côté, l’Ukraine et les membre de l’Alliance atlantique, de l’autre : il est mondialisé. ‘’Mondialisé’’ ne veut pas dire ‘’mondial’’, la nuance a son importance. Les pays occidentaux ne sont pas suivis par les Etats émergents, qui ne leur sont pas ‘’alliés’’ et dont ils n’épousent pas (ou très mollement) la cause. Du point de vue stratégique, la moitié de l’humanité en nombre d’individus ne suit pas l’Ouest et s’abstient de sanctionner Moscou. La riposte à l’agression de l’Ukraine vise une exclusion de la Russie du système mondial multilatéral, économique, culturel et sportif. Cette stratégie consiste à ‘’user l’agresseur’’ et à l’appauvrir économiquement. Elle est, assurément, bien calibrée comme réponse à une ‘’guerre hybride’’ polyforme conduite par une puissance nucléaire (inattaquable sur le plan militaire) insérée dans la mondialisation, où se situe donc sa vulnérabilité.

Sur ce plan, les Occidentaux sont suractifs à la manœuvre. On n’a jamais tapé aussi fort, de toute l’histoire contemporaine, avec les artilleries économique, financière, judiciaire, le blocus technologique et le boycott commercial, l’interdiction des médias ‘’protagonistes’’, les restrictions à la circulation, les mesures ciblées individuelles, la paralysie des liaisons aériennes, les confiscations et, bien sûr, les livraisons d’armes à l’Ukraine dont la part d’engagement américaine compte déjà en centaines de milliards de dollars (au moins, cinq fois plus que tous les alliés réunis). Mais ils ne rallient le reste du monde pas à leurs sanctions et les trous sont nombreux dans la raquette, à commencer par l soutien chinois au régime russe.

Les Russes, placés sur la défensive, ripostent avec les atouts commerciaux limités qui sont les leurs. Ils recourent traditionnellement à l’arme énergétique, gênante à court terme, mais qui, au fond, stimule la nécessaire transition  écologique dans ce domaine.

Venant d’un bord ou de l’autre, les coups de serpe infligés aux marchés sont prodigieusement coûteux. Pour la Russie, par définition, mais en fait pour tous les acteurs économiques, compte tenu de l’impact de ces effets collatéraux, hautement perturbateurs, sur les marchés mondiaux. Le nombre de biens agricoles ou industriels en situation – présente ou prochaine – de pénurie est tel que l’économie mondiale, relancée après la pandémie, rentre en phase d’inflation et de ralentissement, la spirale de stagflation augurant, un peu partout, de répercussions longues et socialement explosives. C’est la seconde crise de l’offre créée par des politiques humaines depuis la précédente crise du Covid. Pour la partie la plus pauvre du monde émergent, l’effet indirect des sanctions signifie même la perspective de famines et de désordres sociaux dans le cours de l’année. Le Sri Lanka vient d’établir le modèle de la faillite par dépendance extérieure et aucun continent n’en réchappera.

C’est précisément par ce type de conséquences que le conflit en Ukraine est mondialisé, sans constituer pour autant une guerre mondiale. Il ne faut donc pas rester sourd à l’exaspération et à l’inquiétude de nombreux dirigeants du Sud qui craignent la survenance de révoltes sociales autour du pain, du prix des denrées alimentaires ou de l’énergie. Quand en plus, la gouvernance est médiocre, la crise constitue l’amorce d’une descente aux enfers.

Ce blog accorde de la crédibilité à la théorie des ‘’intersocialités’’ (la scène internationale animée par des contradictions sociales et inter-sociétés et non pas par un monopole des Etats en la matière), développée par le professeur Bertrand Badie. En résumé, cet éminent enseignant en sciences politiques, perçoit trois traits nouveaux dans la guerre par proxy et par exclusion livrée à l’agresseur russe :

1 – Poutine s’est enfermé dans un schéma, franchement archaïque, de conquête territoriale par la force 100 % militaire. Il ruse, ne se fie qu’à lui-même et ne se laisse pas entamer par les sanctions ni par l’isolement. En bon dictateur, il juge que la société ruse ‘’suivra’’ bon an, mal an. Sur ce point, la ‘’perception du Prince’’ devrait s’avérer faussée. Il n’avait pas pressenti le patriotisme ukrainien ni le réflexe unitaire des Occidentaux. La myopie est un handicap e stratégie.

2 – Les Occidentaux et leur réflexe d’Alliance autour des Etats Unis donnent à l’Oncle Sam une forte prééminence sur l’Union Européenne. C’est un peu un retour en arrière, mais rien d’autre ne s’avère efficace sur le plan militaire. Paris et Berlin sont soucieux de sauvegarder des canaux pour conclure, un jour, la Paix. De ce fait, le tandem franco-allemand se voit contré par les Européens de l’Est, pour qui ‘’l’heure est au combat défensif, pas à la négociation’’. Ils marchent au pas cadencé derrière Washington. Des frictions apparaissent, en perspective…

3 – L’issue de ce nouveau type de guerre ne se trouve pas dans‘’ la bataille décisive’’, mais bien dans la capacité de résilience et de cohésion des sociétés (dont les forces combattantes). De ce point de vue, nous avons surtout à craindre la ‘’colère du Sud’’, où domine la perception de l’Europe, des Etats Unis et du G7 comme ‘’Club néo-colonialiste, accaparant les ressources et l’argent’’. Le phénomène des migrations reste le principal mode d’ajustement dont on y dispose face aux détraquements de notre monde, forgé par le Nord. Dommage que les sociétés émergentes aient si peu de compassion et de solidarité envers les Ukrainiens ! Mais, que voulez-vous, nous (Occident) sommes aussi loin de la perfection.

* 10 mai – Quand on ressort Hitler et la Shoah

‘’Zelensky, comme Hitler, a du sang juif et c’est le cas aussi de plusieurs dirigeants de l’Ukraine … d’ailleurs les pires persécuteurs des Juifs sont généralement Juifs’’.

On voit rien qu’à sa tête que M. Sergueï Lavrov n’est pas un intellectuel raffiné, mais, lorsqu’il parle aux médias, c’est encore pire. La remarque du ministre russe des affaires étrangères a outré le judaïsme mondial. Ce dernier a de plus mentionné une vingtaine de nationaux israélien accusés de participer aux activités du  »camp ennemi » (l’Ukraine). Lavrov s’est donc attiré une vive réaction de la part du gouvernement israélien. Yaïr Lapid, l’homologue du Russe, a fustigé un langage ’scandaleux, impardonnables et une horrible erreur historique’’. Mais la tirade russe n’est pas aussi balourde qu’elle en a l’air. Les propos antisémites du ‘’yesman » de Vladimir Poutine n’étaient pas gratuits : ils contenaient un élément de mise en garde à l’intention de l’Etat hébreux. Moscou a remis le couvert dans un long texte diffusé sur la chaîne Telegram : ‘’Le gouvernement israélien actuel soutient le régime néonazi à Kiev’’. Aucun remord, donc, aucune velléité d’arrondir les angles…

Pourtant Moscou et Jérusalem se ménageaient jusqu’alors. Israël tient à contrebalancer les penchants russes pour les autocraties moyen-orientales qui lui sont hostiles et, concrètement, à sauvegarder quelques accès aériens au ciel syrien (pour tenir à distance l’Iran), ceci, en dépit du contrôle qu’y exerce l’armée russe. Depuis l’invasion de l’Ukraine, l’Etat juif maintenait d’ailleurs un profil bas et prudemment neutre. Mais quel intérêt il y avait-il alors, pour Moscou, à caricaturer et manipuler l’histoire de la Shoah ?

Sans pouvoir enquêter dans la tête du Tyran, y a là toute une gamme de raisons : la narration révisionniste de ‘’l’opération spéciale’’ contre les nazis deviendrait plus convaincante en y incorporant l’antisémitisme russe atavique ; le lien fort d’Israël avec les Etats Unis et l’Europe ‘’ennemis’’, jusque dans les technologies militaires ; le blocage des renforts islamistes syriens en partance pour l’Ukraine (initiative turque où l’on devine peut-être la main de l’Etat juif) ; le jeu syrien d’influence à Moscou ; les liens personnels nombreux de Juifs ashkénazes avec l’Ukraine et leur solidarité ; les sanctions économiques …

On peut aussi y voir, finalement, l’effet de la névrose guerrière, toute binaire, qui réduit tout à la dichotomie : ‘’si vous n’êtes pas dans notre camp, vous êtes dans le camp ennemi’’. Ce serait aussi une forme d’avertissement pour l’Inde et la Turquie. Mais, au niveau d’un chef de diplomatie, l’insulte – surtout raciale – est, en dernière analyse, le signe d’une régression mentale, l’indice d’une faillite politico-militaire inscrite en filigrane dans l’avenir.

Alors, tant mieux !

* 6 mai – La Turquie qui roule

La Turquie prend-t-elle le camp de l’Alliance atlantique, auquel elle appartient en principe, ou tourne-t-elle en roue libre ? On l’a vue ne suivre que son pur intérêt national (tel que conçu par R.T. Erdogan), en Syrie, en Libye ou face à l’Arménie. On a pris l’habitude de ses incartades au sein de l’OTAN : l’acquisition en Russie de systèmes anti-aérien S 400, conçus pour abattre les aéronefs militaires occidentaux, avait créé un sérieux malaise, il y a deux ans. Aujourd’hui, la fourniture à l’Ukraine de drones de combat turcs particulièrement efficaces contre les chars russes n’infirme pas cette analyse : Ankara fait ce qui l’arrange et, au passage, des affaires. Mais, puissance majeure de la Mer Noire, dont elle contrôle l’accès avec la Méditerranée, la Turquie est bel et bien placée sur la défensive par la poussée des troupes russes sur le pourtour de son espace maritime. Il n’est donc pas totalement neutre que la ‘’Sublime Porte’’ fournisse ses bons offices diplomatiques aux deux belligérants en accueillant leurs négociateurs. Et même, qu’elle tente d’organiser un sommet à Istanbul entre le président Zelensky et Vladimir Poutine, dont la probabilité paraît quasi-nulle, en l’état actuel du conflit. Que Kiev en arrive à s’adresser au très ambigu président Erdogan pour – vainement – tenter de conclure un cessez-le-feu et une évacuation humanitaire reflète l’inconfort d’Ankara autant que de Kiev. Pour cette dernière cela expose aussi, plus que de raison, la ‘’faiblesse humanitaire’’ propre aux démocraties et qui leur fait honneur.

Recep Tayyip Erdogan a certes critiqué l’attaque de la Russie comme ‘’inacceptable’’. Mais il s’en tient, officiellement, à une politique ‘’n’abandonner ni la Russie ni l’Ukraine’’, laquelle implique un pas en retrait dans sa relation jusqu’alors privilégiée avec l’Ukraine. Lorsqu’au premier jour du conflit, Kiev a demandé à Ankara de fermer le passage des bâtiments russes, elle s’est d’abord heurtée à un refus. Pas question d’adopter la moindre sanction contre Moscou, en effet. La voie turque choisie est étroite entre l’Ukraine, son alliée militaire, et la Russie, dont elle dépend pour ses approvisionnements en gaz et en céréales notamment.

Dès la fin-février, la Turquie a néanmoins fermé le Bosphore et les Dardanelles à tous les bâtiments de guerre, qu’ils appartiennent à des pays ’’riverains ou non de la mer Noire.’’ C’est un geste de neutralité, mais aussi une tentative pour geler le conflit dans sa dimension navale locale. Ainsi, l’OTAN ne rentrerait plus en Mer Noire et la flotte russe n’en sortirait plus. Dans le court terme, ceci avantage plutôt les opérations russes en cours. En fait, Ankara slalome entre ses multiples contradictions pour ne pas s’engager. Le gouvernement avait d’abord temporisé en expliquant que ses expert étudiaient ‘’s’il existe un état de guerre du point de vue légal’’ l’autorisant à user de ses prérogatives. C’est finalement oui : la guerre existe bien et donc la Turquie applique à la lettre les dispositions de la Convention de Montreux de 1936. Cet instrument juridique garantit la libre circulation à travers les détroits maritimes dont il lui confie la gestion. La Convention lui accorde en retour, dans son article 19, le droit de bloquer les navires de guerre en temps de conflit, sauf s’ils regagnent leurs bases.

A la fin d’avril, la Turquie a aussi clos pour trois mois son espace aérien aux avions russes à destination de la Syrie. En compliquant l’acheminement de renforts militaires (dont divers combattants arabes islamistes), depuis la Syrie qu’elle exècre, elle ‘’titille’’ Moscou. Mais tout en se gardant de le faire sur son théâtre d’opérations principal. Avant de se rendre à Moscou puis à Kiev (bombardée à l’occasion de son passage), le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, est allé tâter le terrain turc. Des intentions turques, il n’en a rien dit de particulier, ni en négatif, ni en positif. Une preuve de plus, s’il fallait que le pays d’Erdogan roule sans boussole claire … pour Erdogan. Un bon allié ?

* 4 mai – Diversion extrême-orientale

Il y a un mois, plusieurs navires militaires russes avaient été repérés au sud-est du cap Soya, au nord d’Hokkaido. A l’issue d’exercices en mer d’Okhotsk, ces bâtiments lance-missiles et de transport de matériel militaire avaient franchi le détroit de Tsugaru entre Hokkaido et Honshu. Certains ont alors procédé à des tirs de missiles sur Etorofu et  Kunashiri, deux îles Kouriles du Sud occupées par la Russie en 1945, fermement  revendiquées par Tokyo. En plein conflit sur la Mer d’Azov, où elle a perdu un croiseur anti-aérien et un navire de transport, détruits par les forces ukrainiennes, la marine russe adopte une posture d’intimidation à l’égard du Japon. Comme pour signifier à Tokyo, qui s’est aligné sur les sanctions occidentales,  qu’elle est à même de mener bataille sur deux fronts, simultanément, aux antipodes. Déjà, au pic de la guerre froide (qui fut chaude dans cette région lors du conflit coréen), les Forces d’Auto-défense japonaises s’étaient trouvées confrontées à la perspective d’un débarquement de l’Armée rouge à Hokkaido (paradoxalement la  »bombe » d’Hiroshima et Nagasaki a levé cette hypothèque).

La 7e flotte américaine mène, certes, toujours  des exercices aux côtés des Forces maritimes japonaises d’autodéfense, mais Washington et Tokyo doivent compter, en plus, avec les provocations nucléaires et balistiques de la Corée du Nord. Pyongyang a procédé à 15 tirs de missiles depuis le début de l’année et un septième essai nucléaire pourrait intervenir bientôt. Les Etats Unis sont aussi confrontés aux prétentions de l’Armée populaire de Libération chinoise de faire de la mer du Japon, comme de celle de Chine du Sud, une mer fermée interdite aux marines occidentales. Tout cela fait déjà beaucoup.

L’USS Abraham Lincoln et son groupe aéronaval croisent dans ce théâtre de tensions. Escadres américaine et japonaise face à la flotte russe d’Extrême Orient : la mer du Japon pourrait devenir le front de diversion d’un conflit européen qui s’étendrait depuis la mer d’Azov et la Mer Noire jusqu’à celle du Japon.

Les tirs de missiles russes hypersoniques ‘’Kalibr’’ dans son environnement immédiat ont de quoi rendre l’archipel nippon nerveux. Pour rendre plus explicites encore ses intentions inamicales, Moscou a mis fin, depuis l’invasion de l’Ukraine, aux discussions bilatérales sur un Traité de paix entre les deux puissances visant à clore le passif de la seconde guerre mondiale. Le fond d’hostilité demeure. Tokyo n’a jamais été si proche de l’Alliance atlantique.

Palpable en Europe, en Afrique, dans le Pacifique, la menace russe n’est pas qu’une affaire régionale. De l’attitude de la Chine et de l’Inde peut dépendre que la guerre ne s’étende pas de l’Europe à l’Eurasie entière. Les offensives de diversion, d’ouverture d’un  »front secondaire » tournent souvent au pugilat général. Cette bonne vieille brute de Lavrov aime évoquer la  »troisième guerre mondiale » à nos portes. Alors, n’y croyons pas !