* 16 novembre – Pluie de missiles, orage diplomatique

Frisson, … l’Occident – et le monde – se sont perçus, un court moment, confrontés au scénario cauchemar d’un engrenage entre l’OTAN et la Russie, après que des éléments de missile se sont abimés en territoire polonais, à quelques kms de la frontière ukrainienne. Le G 20 a débattu l’affaire, par ailleurs soumise à consultations à l’OTAN, au titre de l’article IV de la Charte atlantique. Pour la première fois depuis 1945, le sol de l’Union européenne semblait ciblé par une frappe d’agression. Une enquête est en cours. La circonspection s’est néanmoins imposée, vu la hauteur exceptionnelle des enjeux et les conséquences potentielles d’une éventuelle réplique occidentale. On se souviendra du 16 novembre comme ouvrant des perspectives inédites qui donnent le vertige. Le réflexe de prudence a été sage : le gouvernement polonais a vite sonné la fin d’alerte, de l’alerte précisément déclenchée par la retombée d’un anti-missile ukrainien. Il s’agirait d’un effet collatéral de la ‘’pluie de missiles’’  précipitée sur l’Ukraine par l’armée d’invasion russe.

Bien que très malheureux (il a fait deux victimes), l’épisode a fourni une illustration saisissante de l’acharnement russe à détruire son voisin de l’Ouest, là où il ne peut pas le mettre sous sa botte. Il est survenu au lendemain d’une cuisante défaite russe dans la cité sudiste de Kherson, libérée grâce à l’alliance de la vaillance ukrainienne avec les armes occidentales. S’en est suivie la vengeance de Moscou sur les villes ukrainiennes, visant à en détruire les infrastructures et à terroriser leurs populations, plongées dans la pénombre et dans le froid.

Le moment (mal) choisi ne pouvait qu’impressionner les participants aux deux grands fora internationaux en cours : la COP 27 de Charm El Sheikh et, plus encore, la réunion du G 20, à Bali. Partant, la propension du monde émergent – et même de la Chine – à l’évitement du sujet a été battue en brèche. L’isolement patent de la délégation russe, conduite par Serguei Lavroff, combinée à la plume habile de la délégation française, ont produit un texte articulé autour de la ‘’condamnation de la guerre, qui sape l’économie mondiale’’. Personne ne contestant le fait que l’initiative en est imputable à la seule Russie, la responsabilité de l’agresseur ressort bien en filigrane. Nouvelle défaite, diplomatique, celle-là, pour Poutine.

Souhaitons-lui tous les déboires d’une action criminelle ratée et la contestation du peuple russe, en retour.

* 4 octobre – Bottes molles

Le commandement de l’opération spéciale en Ukraine est de plus en plus désigné comme responsable de la déroute militaire russe à Lyman. Ramzan Kadyrov, le potentat tchétchène dur des durs, s’en est prend directement aux plus hauts responsables militaires russes, à commencer par le colonel général Alexandre Lapine, responsable des opérations dans cette ville du Donetsk. Mais, au-delà, il vise le ministre de la défense, Sergueï Choïgou, le chef d’état-major, Valéri Guerassimov, voire, par allusions, Vladimir Poutine lui-même. Il est reproché à ce dernier d’être ‘’mal informé’’. De fait, à peine claironnée, l’annexion russe se trouve rognée par les avancées ukrainiennes à l’Est et au Sud. La Russie prend conscience des failles majeures dans sa conduite de la guerre.

Kadyrov fustige en vrac l’incompétence des officiers supérieurs sur le terrain, leur absentéisme, la faiblesse de la logistique et le népotisme régnant aux armées. Coutumier de l’outrance, il réclame des ‘’mesures plus radicales’’, telle l’utilisation d’armes nucléaires tactiques sur le front ukrainien. Fait nouveau, il a suscité des échos auprès de certains  oligarques (Prigojine) ou d’anciens hauts gradés. Pour le politologue Abbas Galliamov. ‘’les failles ne vont cesser de grandir… Poutine estimant que l’armée l’a trompé en se prétendant plus forte qu’elle ne l’est’’. Les généraux russes en voudraient à Poutine et au FSB d’avoir mal analysé la situation en Ukraine avant de lancer les hostilités. Bref, à Moscou aussi, il y a des fuites de gaz dans l’eau.

Conclusion du Monde : C’est bien la crédibilité de Vladimir Poutine qui est atteinte. Il aurait personnellement ordonné de tenir les poches – mal défendues – de Lyman et de Kherson. Ensuite, le commandant en chef des armées n’a cessé de remplacer, tout au long du conflit, les généraux chargés des opérations. Tout cela rappelle la mauvaise gestion du champs de bataille pratiquée par Adolf ou par le Petit Père des Peuples. Les dictateurs mégalomanes ne sont jamais des génies militaires. Toute attaque contre l’état-major devient dès lors une remise en cause de ses choix, peut être des lézardes dans son pouvoir absolu.

Vous reprendrez bien un peu de gaz, avant la campagne hivernale ?

* 3 octobre – Annexions

 15 ou 20 % (si l’on inclut la Crimée) du territoire d’un pays européen plus vaste que la France, soit 109 000km², passe sous la coupe d’une dictature guerrière et voyoute.  ‘’Bienvenue à la maison !’’ lance à ses nouveaux collabos, un Chef de guerre jubilant, qui formalise l’annexion d’un trait de plume, avant d’ouvrir son bal à flonflons sur la Place Rouge. ‘’Les habitants de Louhansk, Donetsk, Kherson et Zaporijia deviennent nos citoyens pour toujours’’… ‘’quatre nouvelles régions russes sont ainsi formées’’, déclare le même, ajoutant que les populations avaient voté ‘’sans équivoque’’ pour un avenir commun. Quel avenir commun ? … illégal, oppressant et vraiment peu enviable, en commençant par la conscription forcée des ‘’malgré nous’’ ! Les citoyens russes exultent-ils ? En tout cas, pas ceux qui, par centaines de milliers, abandonnent le navire en détresse.

Ce grand trucage d’urnes remplies au son du canon, généralement qualifié de mascarade ou de sinistre farce, serait censé apporter aux habitants du Donbass, de Kherson et de Zaporijia ‘’la nationalité et la protection de la Russie’’… alors que la plupart ont dû aller se réfugier au loin. Il serait une réplique à l’ ‘’extermination systématique et cynique’’ menée par les forces de Kiev : revoilà les fantômes nazis dénoncés en février par la propagande poutinienne ! Pour le MID, les habitants des quatre  régions ‘’n’avaient pas d’autre solution’’. Comme présentation d’un énorme hold-up c’est la glorification de la loi du plus fort. Reste à clarifier si la Russie annexe la totalité des régions ukrainiennes de Kherson et de Zaporijia, ou uniquement les parties qu’elle occupe effectivement. Apparemment, ce n’est pas tranché et les lignes de front bougent vite à l’Est de l’Ukraine. Lyman, théoriquement annexée, vient d’être reprise par les Ukrainiens et leur fournit une plateforme ferroviaire pour poursuivre vers l’Est.

Sans surprise, la Russie a mis son veto à la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU condamnant ses annexions en Ukraine. Le projet, appelait à rejeter une pseudo-annexion  des quatre régions. Il a recueilli dix voix en sa faveur contre quatre abstentions : celles de la Chine (qui dit néanmoins ‘’soutenir la souveraineté et l’intégrité territoriale de tous les pays’’), de l’Inde, du Brésil et du Gabon. Ces trois derniers pays se sentent-ils à l’aise de bouder ainsi la Charte des Nations Unies ? Il est plus probable qu’ils répugnent à voir celle-ci servir les intérêts de l’Occident, un tragique contre-sens. Cet Occident mal-aimé …. va devoir se tourner maintenant vers l’Assemblée générale de l’ONU. Un tel vote des 193 Etats membres permettra d’évaluer le degré d’isolement de la Russie, sans avoir de portée contraignante ni imposer de sanctions.

Ce coup de force évoque étrangement l’annexion des Sudètes par le troisième Reich nazi. Voici ce qu’en dit l’encyclopédie en ligne Wikipédia :

‘’Le 29 et 30 septembre 1938, Hitler, se faisant le champion du principe des nationalités, déclare vouloir ‘’libérer les Allemands des Sudètes de l’oppression tchécoslovaque’’. Il s’appuie  sur l’agitation de l’organisation nazie locale, évoque le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes pour exiger de Prague l’annexion au Reich de la région des Sudètes. L’Europe connaîtra ensuite ‘’la paix pour mille ans’’. Le « Führer » obtient gain de cause lors de la signature des accords de Munich, le 29 septembre 1938. Le 21 octobre suivant, les Sudètes deviennent un territoire du Reich. Lors des élections de 1938, 97,32 % des voix reviennent au Parti nazi, ce qui fait des Allemands sudètes l’un des plus solides soutiens du régime d’Hitler’’.

On connaît la suite. C’est frappant de similitude, même si Münich ne figure plus dans le scénario en cours ! Les commentaires européens sont en effet bien moins complaisants.

– pour la France, celui de Catherine Colonna est certes un peu tiède : ‘’Au moment où la Russie renouvelle sa rhétorique agressive, où elle organise les simulacres de référendums qui signent son statut d’Etat paria et au moment où des incidents inexpliqués ont lieu dans la mer Baltique, je le dis avec une certaine gravité : nous aurons à maintenir notre engagement dans la durée’’. Tenir dans la durée n’en est pas moins une vérité exigeante.

– Pour l’Union européenne Josep Borrell est plus mobilisateur :’’ L’annexion illégale des territoires des régions administratives de Donetsk, Louhansk, Zaporijia et Kherson, proclamée vendredi par le président russe, Vladimir Poutine, rend ‘’ beaucoup plus difficile, impossible, presque, la fin de la guerre’’ … ‘’La Russie est en train de perdre » la guerre, « elle l’a perdue en termes moraux et politiques, mais « l’Ukraine n’a pas encore gagné’’ … ‘’ les Européens ont construit un jardin qui est entouré par la jungle.  Si nous ne voulons pas que la jungle envahisse le jardin (…) il va falloir nous impliquer. C’est parlant.

* 20 septembre – Le chaperon rouge va battre le grand méchant loup

Qui, hormis ceux qui y participent (et encore …) peut donner du crédit aux déclarations éhontées de la Russie en guerre ? La moitié de la planète n’en a cure et s’intéresse peu aux logorrhées délirantes de la propagande poutinienne. Mais le mensonge prolifère sur les corps meurtris de morts innocents et cela est particulièrement insupportable. Le Kremlin a ainsi démenti, comme lors du massacre de Boutcha, que tout crime de guerre ait pu être commis à Izioum, récemment libérée. Toutes les preuves sont bien visibles et même quantifiables et datées mais, dixit le Kremlin, c’est un  »pur mensonge ». Sur les indications de Kiev, des experts internationaux ont constaté le creusement hâtif de plus de 440 tombes rudimentaires et d’une fosse commune. Mais qu’importe, on s’habitue à cette procédure ‘’miroir’’ imputant systématiquement à l’adversaire  les crimes qu’on a commis contre lui.

Il y a comme une touche supplémentaire de perversion quand les mêmes font arrêter et condamner pour  »haute trahison », par leurs supplétifs séparatistes de Louhansk, un employé de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE). L’Ukrainien Dmitri Chabanov enquêtait sur les parodies de justice pratiquées dans les territoires occupés par l’armée russe. Il est plus que probable qu’il était tombé sur des cas d’exécution arbitraires, sur la base de procès iniques et bâclés. Il était donc de son devoir de faire rapport à l’organisation pan-européenne qui l’avait missionné à cette fin. Il disparaît, accusé d’avoir fourni des  »informations confidentielles » à des services de renseignement étrangers, dont la CIA (les Etats-Unis étant effectivement membres de l’OSCE). Il écope de treize ans de prison dans une geôle russe inaccessible.

La semaine dernière, l’OSCE a condamné les charges placées à l’encontre de deux de ses employés, exigeant leur libération immédiate. Principal acteur de modération des tensions et de règlement des conflits en Europe, elle dénonce bien sûr ces prétendues “poursuites judiciaires sur la base d’accusations montées de toutes pièces’’. Il n’empêche qu’en sa qualité d’arbitre, elle se voit expulsée du ring. Pourra-t-elle rester longtemps encore présente sur les terrains d’affrontement où elle est déployée depuis 2014 ? C’est très peu certain. Cette institution née de la détente des années 1970 risque de disparaître dans le chaos d’une guerre sans ordre du jour ni pourparlers parallèles. Elle serait pourtant indispensable le jour où les canons se tairont et qu’il faudra réapprendre à coexister au sein du Vieux Monde.

La Russie n’est peut-être pas loin de se réveiller en réalisant l’immense gâchis perpétré par Poutine. Une courageuse (et âgée) chanteuse de variété moscovite, Alla Pougatcheva, a franchement dénoncer la guerre, sous l’angle de la jeunesse russe envoyée au casse-pipe et dont on cache aux familles la véritable hécatombe. L’artiste, très populaire, a affirmé que le conflit tuait des soldats pour  »des objectifs illusoires », accablant la population et faisant de la Russie le paria de la Planète. Cette célébrité a, en outre, demandé à être classée, comme son époux comédien, en tant qu’agent étranger comme l’implique l’engagement associatif à l’international. Chapeau, la dame : elle court un risque énorme mais touche le public là où ça fait mal à Poutine.  

Le spectre Poutine va planer sur les débats de l’Assemblée générale des Nations unies, cette semaine. . Comme le relève Le Monde : ‘’ Jamais l’ordre international n’avait paru aussi fracturé, recomposant une nouvelle cartographie des rapports de force’’ dans le monde. La mutation de l’Europe et des Etats Unis n’est pas achevée. Les pays du ‘’Sud’’ évitent de choisir un camp mais s’inquiète fortement des conséquences géopolitiques, alimentaires et énergétiques de la guerre en Ukraine. La majorité s’exaspère que ce conflit absurde dure autant. La Russie est placée sur la défensive face à ce consensus apolitique.

La partie paraît jouable et gagnable par les démocraties.

* 14 septembre – Fin d’omerta ?

En République Française, on ne débat pas de politique extérieure au sein des institutions représentatives de la Nation. C’est comme ça. Pas même d’interventions militaires extérieures : ce n’est pas la coutume. Ceci confère à notre démocratie un caractère d’exception (une exception française de plus !).

 On se souvient de l’omerta qui avait frappé la désastreuse expédition de 2011 en Libye contre  Kadhafi et son régime, en violation du mandat humanitaire de l’ONU. Comment oublier celle, longue et solitaire, au Mali en 2013 pour y bouter l’expansion jihadiste (qui prospère de plus belle !). Rappelons aussi  l’intervention – certes, ponctuelle – de la marine de guerre en renfort du blocus du Yémen en 2015 accompagnée de contrats mirifiques décrochés par les marchands français d’armement à Riad et Abu Dhabi, en soutien à la croisade anti-chiite des émirs. Tout cela n’a eu pour effet que d’accroître encore le supplice des populations civiles yéménites. Au final, il en a résulté aussi une forte présomption de complicité de la France dans ce qui est partout perçu en Occident comme un crime contre l’humanité. Même marginale, ce fut une contribution à la plus grande crise humanitaire du moment. Ce ne fut pas bon pour l’image de la République. Mais, silence dans les travées !…

J’ai moi-même reçu d’un vice-président de la Commission des Affaires étrangères, qui était aussi mon député, la confidence comme quoi, en France, le Législatif souffrait d’être écrasé par l’Exécutif ; qu’il cherchait en vain un droit à l’information et une émancipation mais n’oserait jamais recourir à son droit d’enquête : cela relèverait du régicide. Ainsi, en matière d’opérations extérieures et d’armement, les représentants de la Nation font face à la Monarchie. Et, d’évidence, ils en ont peur, sans pouvoir exprimer ouvertement cet effroi.

Alors, je fais un peu taire l’Ours quand j’apprends, au détour d’une brève de trois lignes, que la Première ministre française prépare un débat à l’Assemblée nationale sur la guerre en Ukraine (et aussi sur les conséquences qu’elle a en France). Il aura lieu au Palais Bourbon le 3 octobre, en application de l’article 50-1 de la Constitution. Dès juillet, Mme Elisabeth Borne en avait émis l’idée. Je n’y avais pas fait vraiment attention sur le coup. Bientôt, nous aurons donc à entendre une déclaration du Gouvernement sur le sujet de la Guerre et de la Paix. Elle sera suivie d’un débat dans l’Hémicycle. Au Sénat, la date du débat n’a pas encore été fixée mais la même séquence est prévue. D’ailleurs, ce n’est pas trop risqué puisque sur la guerre en Ukraine, le gouvernement français a cette fois épousé la bonne cause. Mais quand même : Youpeee !

Merci, Elisabeth, de ton initiative bienvenue et assez audacieuse de la part d’une ancienne préfète ! Prions pour que le débat sur la guerre ne soit pas détourné en un exercice autocentré et nombrilique sur l’inflation et la crise énergétique (des sujets traités – avec raison – partout ailleurs). Rêvons qu’on entende des mots comme ‘’liberté’’ ‘’fraternité’’ ‘’solidarité des démocraties’’ ‘’respect du droit humanitaire et de la Charte des Nations Unies’’, etc.

Si c’est bien le cas, l’Ours et moi on va se mettre à aimer Elisabeth autant qu’on aime déjà Ursula !

* 23 juillet – Vent dans les voiles, blé dans la cale

C’est comme une lueur d’espoir pour les pays du Sud. Les deux accords passés sous l’égide des Nations Unies, via les bons offices turcs, ouvrent une voie, fragile, à l’exportation via la mer Noire des dizaines de millions de tonnes de céréales en souffrance, requises pour éviter la famine l’hiver prochain. Les pays potentiellement bénéficiaires peuvent partager le souci des démocraties face à l’agression russe en Ukraine, mais le consensus est qu’ils n’ont pas à en payer la facture. Les belligérants ont indirectement souscrit à l’accord, sans négociation directe entre eux.

Les difficultés viendront des modalités d’application. Moscou veut contrôler les cargaisons ukrainiennes. Il en est de même de la bonne foi des parties. La Russie respectera-t-elle les règles et s’abstiendra-t-elle de toute transgression agressive, alors qu’au quotidien, sa marine et ses troupes ne s’embarrassent pas du droit de la guerre. Se pose également la question de la garantie sécuritaire des opérations : elle ne repose que sur l’engagement des Nations Unies et sur le contrôle des détroits par la Turquie. Autre prérequis, l’état des ports ukrainiens de la Mer Noire sous occupation russe à l’exception d’Odessa, en mauvais état de fonctionnement, privés de leur main d’œuvre dispersée par le conflit. Ajoutons-y la recherche d’assureurs susceptibles de couvrir l’activité maritime dans un environnement de guerre.

Tout cela fait beaucoup de ‘’si’’ et de risques de dérapage, mais parvenir à élaborer un tel schéma était quasiment inespéré il y a peu et donc positif pour la suite. Le meilleur atout de l’opération humanitaire et commerciale est qu’elle sert les intérêts des deux belligérants à la fois, puisque la Russie y gagne une levée des contraintes frappant ses propres exportations de blé et sans doute d’engrais. Certains concours pourraient s’être perdus en chemin, notamment l’opération de sécurisation des ports par la marine française. Annoncée le mois dernier à Kiev, par le président français, elle n’est plus évoquée.

Quelque chose d’important vient en tout cas de se concrétiser, au cinquième mois de la guerre en Ukraine, alors qu’aucun répit n’est perceptible dans la violence des combats. La population ukrainienne en est profondément meurtrie mais aussi affectée l’agriculture d’un pays réputé être le grenier à blé de l’Europe et d’une partie du monde. Les bombardements, l’incendie des récoltes et des silos doublé d’un blocus naval en Mer Noire ont bloqué le ravitaillement de nombreux pays émergents, notamment nord-africains (à commencer par l’Egypte, la Tunisie et le Maroc) et moyen-orientaux (la Syrie et le Liban), avec des conséquences potentiellement catastrophiques sur la sécurité alimentaire. Pour ce qui est de l’Afrique de l’Ouest, où, selon Oxfam, 30 millions de personnes souffrent actuellement d’insuffisances alimentaires, le conflit a accentué une inflation généralisée préexistante. En cinq ans, le prix du maïs y a augmenté de 30 % et celui du riz de 20 %, ce qui affecte aussi les prix des engrais et du pétrole affectant également l’agriculture africaine. Des poches de famine s’y développent. A l’est du continent, l’Érythrée et la Somalie dépendent presque entièrement des importations de blé russe ou ukrainien. L’Ethiopie, le Kenya et la Somalie connaissent déjà la disette : un être humain y meure de la faim toute les 48 secondes.

Vis-à-vis d’un Sud confronté à des enjeux aussi élevés, il faut donner sa chance à l’accord passé à Ankara. Ceci, sans trop s’appesantir sur les ambigüités connues de la diplomatie turque. Peut-être la France, qui s’était prestement signalée, pourrait, avec d’autres Etats garants, proposer les services de sa marine aux Nations Unies.

* 22 juin – Au pied du mât de cocagne

Demain et vendredi, les Etats membres de l’Union européenne vont se prononcer sur un statut de candidat de l’Ukraine à l’Union. L’avis positif de la Commission européenne sera discuté lors du sommet du Conseil européen, à Bruxelles. Au 120ème jour de l’invasion russe s’ouvrira une semaine ‘’vraiment historique’’, selon les mots de Volodymyr Zelensky. En conséquence, le président ukrainien s’attend à ce que Moscou intensifie ses offensives contre son pays : ‘’Les Russes ont besoin de cette crise et ils l’aggravent de façon délibérée’’, analyse-t-il. La semaine dernière à Kiev, Paris, Berlin et Rome (rejoints par Bucarest) se sont prononcés pour l’octroi ‘’immédiat’’ à l’Ukraine de ce statut de candidat. Jamais un avis sur une demande de candidature n’aura été rendu en mode aussi express. Reste à faire prendre la ‘’tambouille’’ bruxelloise. 

De fait, c’est à l’unanimité que les 27 devront donner leur feu vert : ce n’est pas gagné. Il faudra dépasser les réticences des Pays Bas et du Danemark – assez fondées en droit, vu certaines mauvaises habitudes ukrainiennes – et la velléité générale d’obstruction dont fait preuve la Hongrie. La question des normes juridiques, sociales, juridiques ou écologiques ne se pose d’ailleurs pas à ce stade : on est dans la diplomatie de guerre, la géopolitique de combat, comme d’autres opèrent dans la médecine d’urgence. Dans le meilleur des cas pour Kiev, le chemin d’une adhésion sera long et lourd en contraintes. Qu’importe le processus, on en parlera plus tard, c’est l’arrimage géopolitique immédiat qui compte … et c’est bien ce qui heurte la volonté hégémonique de Moscou. Le Kremlin, faute de mieux, simule hypocritement l’indifférence.

Ursula von der Leyen a adopté l’expression clé de ‘’perspective européenne pour l’Ukraine’’, synonyme flou d’un sanctuaire provisoire dans cette antichambre où la Turquie, la Serbie et d’autres ont longtemps mariné dans la frustration. ‘’Nous savons tous que les Ukrainiens sont prêts à mourir pour défendre leurs aspirations européennes’’, dixit la patronne de la Commission. Et encore : ‘’Nous voulons qu’ils vivent avec nous, pour le rêve européen’’. Il y aurait donc aussi un ‘’rêve européen’’ comme, à Pékin, Xi Jinping cultive son ‘’rêve chinois’’ ? Décidemment, on est bien en guerre !

La Commission recommande par ailleurs d’accorder à la Moldavie le même statut de candidat, à la condition qu’elle mène à bien d’’’importantes réformes’‘. Si toutefois, enlevant Odessa, les chars russes devait déferler plus au Sud, gageons que ces conditions tomberaient dans l’oubli ipso facto, concernant ce petit pays sans défense. Vendredi, donc, on devrait y voir plus clair.

Quant à la Géorgie, l’oligarque américanisé qui dirie son gouvernement est réputé pour sa complaisance envers Vladimir Poutine. Malgré la sympathique figure de sa présidente (une ancienne collègue à moi, au Quai), le pays attendra et devra faire la preuve d’une meilleure gouvernance politique. Dans l’immédiat, Tbilissi ne paraît pas être la capitale la plus menacée, le pays ayant déjà été partiellement dépecée en 2009, en conséquence d’une occupation partielle par les troupes russes. Deux de ses provinces on été perdues à l’ennemi. Depuis l’avis de la Commission, l’inquiétude y est massive, les Georgiens s’identifiant désormais à la résistance ukrainienne. Agitant des drapeaux européens, quelque 120 000 manifestants se sont massés devant le Parlement pour exprimer ‘’l’engagement du peuple géorgien dans son choix européen et dans les valeurs occidentales’’. L’ensemble des partis d’opposition avait convoqué cette marche pour  »le rêve européen » d’Ursula.

Avec Charles Michel, Ursula von der Leyen pourrait demain régner sur un empire européen immense, s’étendant jusqu’au cœur du Caucase et des Balkans. Est-ce un rêve ? Faudra-t-il remercier Poutine d’avoir tant agrandi l’Europe ?

* 22 juin – Un yoyo pour la Paix

A partir d’une tribune d’Edgar Morin, la brève précédente retraçait le phénomène de yoyo fou qui, depuis deux siècles, caractérise la relation de la Russie (ou de l’URSS) avec l’Occident. Depuis l’avènement de Vladimir le Sinistre, on connaît la suite. Pourtant ne serait-il pas temps d’ajuster notre vue à la persistance du vieux dilemme russe : faire partie de l’Europe, mais avec la tentation de la dominer comme une parcelle de son empire ou s’en voir exclue, sombrer alors dans le syndrome du revanchisme et même fomenter des guerres à n’en plus finir…

Poutine, s’est fait une réputation de brutalité dès la deuxième guerre de Tchétchénie (1999-2000), d’une férocité inouïe. Elle a alarmé les anciens ‘’satellites’’ et les a précipités dans les bras (américains) de l’OTAN. Suivent ensuite plusieurs accès de revanchisme conquérante : Géorgie, en 2009 (deux provinces annexées) ; l’opposition virulente à la ‘’révolution de Maidan’’ à Kiev, en 2013; l’annexion par surprise de la Crimée en 2014, entrainant l’exil des ukrainophones et des tatares puis lancement d’une guerre de sécession dans le Donbass (14.00 morts, dont ceux du vol de la Malaysia Airlines).

La Russie fait revivre à nos yeux le terrible sourire grimaçant de Staline, dans notre époque où le retour à la barbarie paraissait impensable. La résurgence des pires souvenirs a immédiatement saisi les anciens satellites du pacte de Varsovie. Les conclusions tirées de ‘’l’opération spéciale’’ sont un peu différentes en Europe de l’Ouest, plus circonspecte mais aussi plus prospective puisque possédant l’expérience de la série de rabibochages  »yoyo », plus ou moins francs, avec Moscou. A cette dernière incombera, quand l’heure de négocier reviendra, le soin de ne pas rééditer les erreurs politiques et psychologiques des années 1990.

Gardons en mémoire quelques données fondamentales :

-Les Russes vivent dans un espace psychologique et temporel qui n’est pas le nôtre. Beaucoup d’entre eux acceptent encore, avec fatalisme comme des faits de vie, la souffrance et l’injustice. Leur humiliation n’est pas la pire qu’une nation européenne ait éprouvée, de loin, mais elle est durablement ancrée et instrumentalisée dans la psychologie collective.

-Leur vieille paranoïa génère un nationalisme exacerbé, qui installe un cycle sans fin de vengeances et d’actes révisionnistes. La fierté russe reste un facteur puissant, d’autant plus qu’elle n’est pas reconnue à l’extérieur. Elle est desservie par son caractère archaïque et colonial de même que par la doctrine machiavélique des gouvernements moscovites. N’oublions pas que le géorgien Djougachvili (Staline), apôtre de la ‘’Sainte Russie’’, comme l’ukrainien Khrouchtchev ont pleinement incarné cette, identité russe qui n’était pas celle de leur origine ethnique mais reste LE ciment sacré d’une nation composite.

-Dans le Donbass en feu, beaucoup de russophones vouent Poutine aux gémonies tout en restant férocement attachés à leur langue et à leur identité russe. Les Criméens n’accepteront pas de retrouver le giron de Kiev. Ils font face au (compréhensible) ressentiment que leur vouent les ukrainophones. Il n’y a aucune solution militaire à cette forme d’hostilité culturelle communautaire.

-Avec le temps et en dépit des épreuves qui se retourneront contre cette population hypnotisée par son dictateur, il faudrait l’aider à sortir de sa bulle. Cela, sans trop l’humilier. Pour Edgar Morin, la vision de long terme devra composer avec ses caractéristiques mentales extrêmes, plutôt que de lui opposer un mépris opaque. Pour ramener les esprits, pas à pas, aux réalités du monde, il faudra jouer habilement du dilemme russe entre acclimatation à l’Europe et maintien d’un empire brutal mais isolé.

-Poutine ne réintégrera jamais l’univers réel et ses concitoyens devront donc s’en défaire. Ils se doutent déjà un peu de ce que tous les Ukrainiens ne sont pas tous des nazis (même si quelques ‘’bandéristes’’ se manifestent, mais le collabo Bandera a aussi été le leader de leur première indépendance : cela compte) et que ‘’l’opération spéciale’’ est bien une guerre d’invasion très dure et immorale, qui tue de part et d’autre. Ils réalisent forcément avec frustration que leur pays est devenu un paria et qu’ils y sont enfermés comme en prison.

-Le problème reste que cette réalisation du  »vrai monde » progresse bien trop lentement pour mettre un terme aux cataclysmes en chaîne induits par la guerre. Faute de transport des céréales ukrainiens, la famine menace plusieurs régions du Sud ; l’inflation va jeter des populations entières dans l’impécuniosité ; la transition énergétique déraille du côté du charbon ; le contrôle du COVID régresse ; le commerce international se rétracte autour de  »trous » béants ; la prise en compte de l’urgence climatique se voit repoussée aux calendes, etc.

-Alors, comment ‘’appâter’’ les Russes à l’espoir d’une paix honorable et relativement proche ? Dans le Donbass et en Crimée, il ne faudra pas ignorer le fait russe majoritaire. La diplomatie peut faire avancer l’idée d’une autodétermination encadrée internationalement. Les russophones auraient à choisir entre l’annexion à la Russie, la création de deux républiques de statut autonome au sein de l’Ukraine (mais entretenant des liens coopératifs avec la Russie) ou une indépendance dans l’absolu (sous garanties internationales).

-Simultanément, Marioupol, Odessa et les ports sous contrôle actuel russe en Mer Noire et Mer d’Azov adopteraient un statut de ports francs, d’accès ouvert à tous, notamment pour l’exportation de ressources alimentaires, énergétiques ou minéralières.

-Possible bien qu’imparfaite, une ‘’paix de compromis’’ avec Moscou impliquerait la protection par l’OTAN de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, assujetti à un stricte engagement à ne pas faire de ce territoire un tremplin militaire contre la Russie. C’est loin d’être évident. Kiev adopterait une politique de ‘’semi-neutralité’’ (offensive mais pas défensive), celle que votre blog préféré prône, au fil de ses brèves.

– Le bon sens voudrait alors que l’on active alors un forum d’inclusion de la Russie dans l’architecture de défense et de dialogue politique européenne. L’objectif en serait de casser le cycle infernal de la frustration, du mépris, de la vengeance : stopper le yoyo. Excluons que Moscou intègre un jour l’Alliance atlantique, qui est un repoussoir absolu à ses yeux. Quid de l’Union européenne ? Edgar Morin pense que l’on pourrait envisager un rapprochement et même – qui sait ? – jusqu’à une adhésion.

Que tout cela advienne serait trop beau pour y croire ! Car on a encore besoin d’en être convaincu. Mais les prémisses de la démonstration faite par Edgar Morin restent solides. De même sa conclusion :  »en sortir, vite, pour le salut des jeunes générations ».

* 16 juin –  »Bellico-scepticisme »

La génération aux affaires se sent déjà ‘’coupable’’ d’avoir trop tardé à traiter du dérèglement climatique. Qu’en est-il de la question, toute aussi vitale, de la guerre, c’est-à-dire de ‘’d’avoir manqué d’enraciner la Paix dans son époque » ?  La dynamique du conflit en Ukraine nous emmène vers un climat de violence barbare face auquel notre impuissance vaut démission de notre condition citoyenne et humaine.

Peut-on rester durablement dans un engagement militaire indirect et livrer à Kiev des armes toujours en quantité croissante et de plus en plus lourdes sans verser, peut-être à notre insu, dans la cobelligérance contre Moscou ? Le spectre de l’affrontement généralisé ne trace qu’une limite floue et psychologique dont le franchissement peut complètement nous échapper. D’un autre côté, ce serait un véritable suicide des démocraties et un coup de poignard dans le dos des Ukrainiens de laisser ce peuple sombrer sous une occupation  barbare. Entre ces deux écueils, où se trouve la raison ? Où tracer la ligne ‘’miraculeuse’’ qui sauverait à la fois l’Ukraine, la Paix, le climat et un ordre mondial qui ne soit pas marqué par le revanchisme, les souverainismes, la faim, les exodes, les catastrophes naturelles (l’Ours se prend la tête entre les mains, à deux doigts d’un sacré mal de crâne) …

Dans tous les cas, le coût environnemental des guerres est incommensurable. Nos efforts pour rouler électrique, recycler nos déchets, préserver la biodiversité, tenter la sobriété sont réduits à néant par une seule semaine d’opérations militaires. Croira-ton malin de réduire les émissions de CO2 kaki en électrifiant les chars de combat ou en propulsant les missiles par voie de ‘’windsurfing’’ ? Ou encore en remplaçant la poudre par des substances biochimiques plus mortelles encore ? Le réarmement que l’Europe engage est urgent mais d’autant moins propre. Oublions ces errances dues à la déplorable volonté de ce blog de faire le buzz !

L’effort budgétaire absorbé par cette nouvelle course aux armements amputera les dépenses sociales et générera mécaniquement des tensions internes. Il est un peu suspect qu’au cours d’une campagne électorale française centrée sur le thème du pouvoir d’achat et hélas, totalement insensible au cataclysme du climat (une autre source de contraintes), personne n’ait osé soulever le sujet. Les lendemains qui chantent ne sont pas pour la prochaine législature. Au-delà de l’Europe, le commerce mondial tend à se recroqueviller aux dépens des pays les plus vulnérables. L’Afrique et le Moyen-Orient paieront en pénuries alimentaires et en inflation la guerre déclenchée par Vladimir Poutine. Par une triste ironie du sort, ces régions ne le désignent pas comme coupable …

Comment naviguer sur un océan de tempêtes ? Il n’y a bien sûr pas de recette miracle, mais les valeurs et la méthode offrent néanmoins une sorte de boussole, loin du confort d’un GPS. A court terme, il va falloir accepter l’Ukraine comme candidate à l’Union européenne – ce sera devenu une évidence avant que les armes se taisent puis à l’heure de négocier la paix – mais nous n’aiderons pas à rétablir un semblant d’équilibre si Kiev devient en même temps un maillon de l’OTAN actuelle. En tout cas, directement, sous emprise américaine. La meilleure solution pour apporter les garanties extérieures que demande le président Zelensky se trouve dans le cadre d’une Europe de la Défense qui s’assumerait pleinement (sans rompre avec Washington, cependant), complété par les réseaux de vigilance de l’OSCE (dont c’est justement la vocation) et par le système des Nations Unies (casques bleus et observateurs), qui seraient implantés sur le terrain, au plus près des belligérants. On pourrait pousser le raisonnement jusqu’à concevoir un modèle de ‘’semi-neutralité’’, impliquant la non-intervention de l’armée ukrainienne hors de ses frontières, couplée à la défense collective à l’intérieur de ses frontières. C’est d’ailleurs un peu ce qui se passe actuellement de facto.

Resterait à régler, dans les négociations de Paix, la capitulation (sans humiliation inutile, mais quand même) de l’armée russe, la rétribution des crimes de guerre et le déblocage du Conseil de sécurité au sein de l’ONU. Il est d’avis de l’Ours que le système du véto des cinq membres permanents devrait disparaître, si l’on veut empêcher la multiplication des agressions commises par les ‘’grands nucléaires’’. Vous voyez la classe politique française encaisser cela ?  Accepter que l’illusion de la ‘’grandeur’’ vaut moins que l’espoir de la Paix ? C’est pourtant vrai. Il le faudra bien pour sortir du climat mortifère de la géopolitique et s’atteler au problème du climat anarchique de la Planète.

* 14 juin – Tristes mines

Même en sa capacité de président – ce mois-ci, encore – de l’Union Européenne, on ne l’a pas vu à Kiev. Comme si la cause des Ukrainiens s’épousait assez bien au téléphone. L’arlésienne va réapparaître et si les paramètres sont réunis, Emmanuel Macron serrera la main de Volodymyr Zelensky, tactilement. On spécule que le chancelier allemand et le président du conseil italien seront aussi de la partie. C’est la marche des ‘’prudents’’ d’Europe, ce qui n’est pas nécessairement un défaut, si l’on avance ingénieux et déterminé.

Avec des visites planifiées dans les prochaines heures à Bucarest et Chisinau, le détour en Ukraine s’imposera logiquement. S’il n’était pas fait, ce serait un véritable reniement. Répondre à la demande de Kiev concernant sa candidature à l’Union ou dissiper le malaise provoqué par son  affirmation qu’il ne ‘’faut pas humilier la Russie’’, cela aurait pu justifier un tel déplacement. Le symbole fort d’une apparition sur le théâtre de guerre ne suffit pas : il faudra que la visite recouvre aussi une utilité stratégique. Poser de telles conditions pour simplement rencontrer V. Zelensky parait un peu maniéré, plus autocentré que spontané. Autant dire que les autres dirigeants européens, qui ont se sont précipités à Kiev soutenir un peuple agressé, n’auraient effectué qu’une  »petite cuisine’’ diplomatique insignifiante, en tout cas indigne de Jupiter.

Lui porte la France volontaire pour aller sécuriser, par le truchement de sa Royale, des couloirs maritimes pour ravitailler l’Afrique. Il s’agit des centaines de millions de tonnes de céréales et autant d’engrais stockées à Odessa, dont le Sud de la planète à besoin critique pour tenter de passer l’hiver sans famine. Rappelons que, de son côté, la Russie achemine librement ses céréales (pas de sanction sur ces biens), y compris le blé qu’elle vole sans vergogne à l’Ukraine. Cet art du président français de se raccrocher tardivement mais brillamment aux rideaux tient de la parabole de l’ouvrier de la 11ème heure.  

Feux de la rampe assurés pour pas trop cher ? Non point : ce sera une tâche ardue. « Nous sommes à disposition des parties pour que se mette en place une opération qui permettrait d’accéder au port d’Odessa en toute sécurité, c’est-à-dire de pouvoir faire passer des bateaux en dépit du fait que la mer est minée », dixit l’Elysée. La Marine nationale, dans son QG d’état-major tout neuf a dû en vibrer d’émoi. Se sent elle prête à taquiner les mines ? En effet, l’Ukraine a refusé de déminer le port par crainte que les forces navales russes n’en profitent pour investir la ville, qu’elles ont déjà bien bombardée. Ces hésitations se comprennent. Paris en appelle aux Nations Unies pour suppléer et renforcer une opération tricolore audacieuse… mais lourde de risques. Et si le Charles de Gaulle et son groupe aéronaval devaient boire la tasse, où irait le blé ? Est-ce New York qui dédommagerait la Royale ? Rentrerait-on en guerre navale contre la Russie ?

En vapotant sur leur encensoir, d’aucuns diraient que l’entreprise ne manque pas d’intérêt. Attendons donc voir ! Les ‘’prudents’’ d’hier s’échauffent à l’audace, tandis que le reste du monde sifflote en regardant ailleurs. Peut-être, les alliés attendent-ils de voir de leurs yeux bien présent à Kiev et à Odessa le réélu du faubourg Saint Honoré, que Joe Biden se mette au taquet et que la grande maison de verre de New York plonge en ‘’économie de guerre’’. Ajoutons à cette liste : ‘’que le commandant en chef des armées françaises ait bidouillé un gouvernement adapté aux circonstances de sa politique intérieure … encore et toujours, ‘’l’économie de guerre’’, dans sa version démocratique, cette fois.’’

* 7 juin – Le blé des tanks 

La Russie redirige ses exportations de céréales, entravées par les sanctions, afin de remplir ses propres stocks de blé, indique le président de l’Union russe des céréales, Arkadi Zlotchevski, citant l’agence de la statistique Rosstat. ‘’Nos stocks sont d’environ 20 % plus élevés que l’an dernier. Au lieu d’approvisionner le marché mondial, on reconstitue nos stocks’’ Le potentiel exportable ‘’est d’environ 40 millions de tonnes, et nous en exporterons 36 millions jusqu’à la fin de la saison’’. L’hystérie informationnelle sur la famine à venir ne contribue qu’à faire monter les prix’’, ajoute-t-il.

La récolte en Russie, cette année, pourrait s’approcher de 120 millions de tonnes de céréales (dont 80 millions de tonnes de blé) et non pas des 130 millions prévus par le ministère de l’Agriculture. Un cinquième de stocks en plus, alors d’où provient le surplus. : de l’extérieur ? de l’Ukraine ? L’Ukraine accuse depuis plusieurs mois la Russie de voler sa production de blé. La question se pose en effet. Les réserves de blé russes augmentent sans rapport avec les moissons : Kirill Stremooussov, principal collaborateur de la Russie à Kherson, au sud de l’Ukraine, indique que du blé de cette région ukrainienne conquise par l’armée russe sest ‘’vendu’’ à la Russie et envoyé, via la Crimée, au reste du monde. Ni plus ni moins, le pillage d’un territoire tiers occupé. Il est cynique d’appeler ce recèle ‘’commerce’’. La Russie utilise la voie terrestre pour exporter son butin volé, via la Crimée, depuis Sébastopol.

L’Iran, la Turquie et la Syrie figurent parmi les acheteurs complices d’un vol, dénoncé avec force par les autorités de Kiev. L’Iran arrive, cette année, en deuxième position en termes d’achats, derrière la Turquie. L’Egypte, qui est un gros client, parait devoir se débrouiller seule, sur des marchés mondiaux très tendus. L’arrêt des exportations des céréales ukrainiennes, lié à la destruction des ports et au blocus naval, contribue à menacer la sécurité alimentaire mondiale, Kiev étant un exportateur agricole majeur dans le monde émergent (40 % du ravitaillement de l’Afrique, par exemple). Avant la guerre, l’Ukraine se plaçait en troisième exportateur mondial. Elle produisait 80 millions de tonnes de céréales et d’oléagineux par an, soit 12% du blé mondial, 15% du maïs et 50% de l’huile de tournesol. Elle exportait chaque année 65% de sa production.

La Turquie ménage, comme à son habitude, la chèvre (occidentale) et le choux (russe). Tout en profitant de l’aubaine, elle réclame la levée du blocus russe des ports ukrainiens de la Mer Noire. Ankara a ainsi offert sa médiation, en réponse à l’appel lancé par les Nations unies et qui vise à l’établissement de corridors maritimes sécurisés pour exporter les céréales ukrainiennes. Cela n‘a rien débloqué.

L’Ukraine et les pays occidentaux accusent Moscou de bloquer les ports ukrainiens, ce que réfutent les responsables russes. Ils imputent la crise aux ‘’conséquences des sanctions internationales’’ prises contre leur pays. En langage clair, ils pourraient desserrer l’étau si l’Occident levait ses restrictions ou si l’Ukraine devenait russe. A ces conditions, ils pourraient exporter  »des quantités importantes d’engrais et d’autres produits agricoles ». Un chantage de plus, celui-là au préjudice des pays du monde émergent, anxieux d’éviter la famine de leurs populations à échéance des prochains mois. Dans ces conditions, l’Ukraine s’est mise le mois dernier à exporter, par voie terrestre depuis la Roumanie voisine, la part encore disponible de ses céréales. Selon les estimations, sa production serait déjà amputée d’un tiers. De plus, l’acheminement par voie ferrée s’avère difficile, du fait de la différence de gabarit des essieux. Face au risque de pénurie et de crise humanitaire, encore aggravé par l’arrêt des exportations indiennes, la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva a lancé la formule : « La guerre en Ukraine signifie la faim en Afrique’’.

L’Union européenne voudrait bien faire quelque chose pour débloquer les ports ukrainiens, où s’amassent des millions de tonnes de céréales et matières premières privées de débouchés. Il faudra tout d’abord expliquer aux gouvernements du Sud qui est l’affameur … ça ne mange pas de pain. La France avait convoqué en mai une réunion du G 7 destinée à aider Kiev à exporter sa production de céréales. On a tourné autour de l’idée imprécise d’un fonds de soutien aux consommateurs du Sud. Le ministre allemand de l’Agriculture y avait dénoncé un vol « répugnant ». C’est vrai, c’est en plus une violation du droit de la guerre, néanmoins, pas la première, qu’y faire ?  Hormis envoyer le Charles de Gaulle se faire couler en Mer Noire, peut-être devrait-on plafonner les prix du blé à l’exportation.  Mais ni les céréaliers du Middle West, ni ceux de la Beausse ne seraient prêts à jouer le jeu. Le constat est que le blé est devenu une arme de panification massive.

 * 6 juin – ‘’Humiliation’’ : quel sens ? 

Les médias nous montrent les canons Caesar à l’œuvre sur le champ de bataille du Donbass. Ce n’est certes pas une jouissance mais quand même une petite fierté. Six obusiers auto-tractés seulement, ça ne va pas renverser le cours de la guerre : c’est quand même une contribution à la défense de millions de civils agressés. En Roumanie, la France a pris le commandement de la force de l’OTAN composite qui veille sur la frontière de la Moldavie. Si Odessa tombe, elle aura à élaborer un plan de défense ‘’autour » de ce petit pays sans défense. L’armée de l’air s’est installée dans les pays baltes, à proximité du dispositif russe. Le Pays de Voltaire est bien un protagoniste vigilant.

Mais son président souhaite apparemment entretenir une longueur d’avance sur les autres protagonistes et sur les belligérants. Depuis le 24 février, il se serait entretenu au total plus de cent heures avec Vladimir Poutine. Il persévère, sans induire le moindre effet sur la rage du dictateur russe, on le sait, hélas. Non : c’est à une ‘’autre Russie’’ et à ‘’un autre Poutine’’ que s’adresse sa stratégie. Il ne pause plus en Jupiter mais en Jean l’Evangéliste, annonçant le grand basculement apocalyptique (apocalypse, en grec signifiant ‘’vision’’) dans le Royaume du Père. En l’occurrence, ce serait plutôt l’heure d’une Paix à conclure à l’horizon d’un futur lointain et certainement hypothétique. Fraichement réélu par son peuple, le Maître des horloges guerrières, se veut, en politique extérieure, visionnaire.  Le problème est qu’il le proclame trop : par deux fois, il a appelé les acteurs du monde à ‘’ne pas humilier la Russie’’.

Choc et fureur pour tous ceux qui s’escriment à ‘’ne pas se laisser écraser par la Russie’’. L’Ukraine et, derrière elle, l’Europe orientale se disent outragées par cette mansuétude bienveillante  à l’égard d’un agresseur en posture de guerre totale au Donbass. Ne se moque-t-on pas, à Paris, des milliers de morts de cette offensive ? N’est-ce pas la France elle-même qui s’humilie par des propos trahissant la cause qu’elle dit soutenir ? On pourrait parler d’une énorme bourde, pas tant, en fait, dans une recherche de sortie de guerre à cogiter. Ce qui disqualifie ces déclarations, c’est leur exécrable timing, l’absence de psychologie et le fond de cynisme qu’elle font apparaître, l’incapacité du président en exercice de l’Union européenne à se rallier les autres dirigeants européens à ses vues, la perte de crédibilité que tout ceci inflige à la diplomatie française. Car on aurait du mal à imaginer que, même en grève, les diplomates du Quai d’Orsay valideraient une si grosse bévue. Au lieu de cela, on va chercher d’anciens chefs militaires français au sein de l’Alliance pour nous expliquer – bizarrement – le sens du mot ‘’humilié’’ (sommes-nous à ce point illettrés ?).

Que ce soit sous Clémenceau ou sous la résistance, personne, dans le camp des défenseurs, ne s’était fort apitoyé  sur la dignité perdue de l’Allemagne. Il n’empêche qu’il y a eu un Aristide Briant et un Charles de Gaulle pour travailler à réparer la paix des vainqueurs sans (trop d’) inutile humiliation. Mais ceci, après que les armes se soient rues, pas auparavant. Le négociateur américain, John Holbrook, a parlé en toute dignité avec Milosevic, de la Paix en Bosnie, avant que celui-ci expie ses crimes en prison (humilié, suicidé ?). Il faut savoir exprimer ses idées dans le bon ordre et, surtout, écouter ses subordonnés, ses partenaires et alliés. Sans quoi, on perd la face et c’est  »humiliant ».