Ragaillardissons-nous ! (algorithmes populistes et triangle d’or)

Le lien magique « Démocratie + Droits de l’Homme + Etat de droit » serait définitivement perçu comme ringard. Ce triptyque serait mièvre (trop « féminin »), passéiste, trop centré sur les individus… ». Grave. Pourtant, dès que l’un des trois piliers s’érode, l’ensemble s’en trouve menacé : bonjour les coups de gourdin, la cellule sans perspective de jugement, les confiscations, les humiliations, l’arbitraire…L’Etat de droit reste seul, qui devient « cruelle tyrannie » dixit Montesquieu. La fracturation constitue l’état d’une société où seuls les plus forts jouissent de la liberté et peuvent dicter leur égalité. Sans ce quelque chose qu’on appelle « Fraternité », qui permet le lien et la solidarité en son sein, toute société échoue dans l’auto-destruction. Un lieu commun qu’il me plait de ressasser, mais tant pis !

– La contre-révolution conservatrice se moque bien des droits humains : elle se défie de toute notion d’humanisme ou d’intérêt général. Elle méprise la mollesse du consensus et n’envisage la négociation qu’en position de force. Elle nie bien sûr l’universalité des valeurs fondamentales comme la fraternité humaine, mais s’accroche plutôt aux traditions « identitaires » et propage plutôt la haine à l’égard des élites, des peuples « inférieurs ou (ex)envahisseurs », des médias libres. La soumission au chef, le charabia du complot, « les fake news », voilà bien les syndromes universels du populisme. Dans l’atmosphère prégnante de stigmatisation de notre « vieux monde », certains défenseurs en arrivent à douter du sens et de l’universalité des droits de l’Homme. Les idéologues fous, fomenteurs de guerre (Banon, Trump, Erdogan, Orban, Duarte, Poutine…) font brutalement intrusion dans les affaires des autres, en totale négation de leur souveraineté. Ils s’acharnent à détruire l’édifice multilatéral, garant de la paix et de la solidarité internationale. Ils y proclament leur « illibéralisme », à la Viktor Orban, leur nationalisme agressif (turc, mais aussi britannique, saoudite, iranien), souverainisme (italien, polonais, américain, vénézuélien), leur vengeance sur l’Histoire (Poutine, Erdogan, Kim Jong-un). Avatar mal digéré de l’histoire ancienne, du darwinisme et du malthusianisme, le populisme élimine littéralement les plus faibles, les humains trop « différents », comme en font l’expérience les exilés arrivant en Europe. Il clôt pour longtemps l’espoir d’une paix et d’une coopération internationales. La démocratie se meurt un peu partout, bien qu’à des rythmes variables. Pour autant, la conquête du pouvoir ne devrait jamais constituer un objectif pour les défenseurs des droits humains. Là n’est pas leur rôle. La confusion entre la défense des droits et l’exercice du pouvoir est potentiellement mortelle.

– L’«ordre naturel des choses», est une banalité souvent invoquée comme excuse à la barbarie. La jungle paraît remise au goût du jour, qui plus est dans des versions fantasmées, anti-scientifiques. L’Homme étant, par essence naturelle, un « assassin sociable » (ne pouvant ni supporter les autres, ni s’en passer), le combat pour la survie ou la domination constitue la norme acceptable. La force, seule, impose quelque respect, au contraire de la Loi. L’anthropologie, promue en science de référence, façonne alors le « politiquement correct », dans sa forme simplette. Celle-ci implique une réduction de chacun à son essence ethnique, culturelle, sociale. L’histoire passée n’aurait été faite que d’injustices, dont il faut se venger. La mondialisation, toute irréversible qu’elle soit, devient une cause de croisade idéologique et de guerre civile. Encore une fois, les exilés prennent ce tsunami confus en pleine face. « Etre seulement à la hauteur du défi » (dixit Deleuze) confronte désormais à beaucoup plus fort, plus nombreux, plus puissant que soi. C’est décourageant. En 20 ans 3500 défenseurs des droits humains ont ainsi été assassinés/exécutés. La courbe est fortement ascendante sur ces dernières années (1100 tués en 2015-17) et de plus en plus « ciblée » sur les « gens qui pensent » (cf. les méthodes « chirurgicales » chinoises, gérées par la reconnaissance faciale omniprésente dans l’espace public). Les groupes d’opposants sont infiltrés par des polices politiques. Les tribunaux et les institutions sont truffés de farouches « anti-droit-de-l’hommistes » qui sont aussi des « non-juristes ». Dans les dix principaux pays de transgression des droits où règne la culture des aveux judiciaires, 95 % des crimes politiques restent non-élucidés, mais 90% d’entre eux donnent néanmoins lieu à condamnation. Pourtant, on n’a guère vu les marchés mondiaux s’en émouvoir, notamment les banques. Nombre de médias relayent cet « ordre (si) naturel », voulu par la main qui les nourrit ou qui les muselle. « Que le meilleur gagne ! » voilà bien le slogan d’une liberté dévoyée et de l’injustice normalisée !

– Pensée et parole désinhibées, dénuées de tout respect pour autrui, prennent un tour passionnel. Le discernement disparaît des esprits au profit de la dynamique de meute. La société « libérée » du lien social se conçoit comme cloisonnée en communautés combattantes et hiérarchisées. Tout simplement parce que c’est plus simple et plus excitant d’opérer dans cette logique binaire que de construire un consensus, nécessairement plus lent et complexe. Au fil des « combats », on abandonnera le plus précieux des biens communs, le « vivre ensemble », sans conscience des siècles mis à le conquérir et à l’aménager. Cette levée des inhibitions fait fond sur les incertitudes entourant l’avenir de notre espèce, celui du monde. Elle surfe aussi sur les manipulation plus ou moins automatisées que produisent les réseaux sociaux. C’est le pire lieu qu’il soit pour s’informer, qui plus est de façon pluraliste. Lorsque l’information se soumet à la force, les médias sont fermés manu militari et les ONG « compromises » par toute trace de financement extérieur. Les réfugiés sont refoulés, non-secourus ou ils font l’objet de représailles, les défenseurs des droits sont enlevés, un par un – pour qu’on s’y habitue peu à peu – et disparaissent. Les femmes sont maltraitées, sous tous les prétextes et préjugés possibles. Hors de nos frontières, les institutions onusiennes et européennes des droits humains sont prises d’assaut par les démocratures et par les dictatures, qui en bloquent le fonctionnement et dénaturent leurs mandats. L’horrible paysage politique et social de la Hongrie n’est-il pas ce que concoctent, pour nous, nos souverainistes nationaux, de gauche ou de droite et de couleurs variées ? Eventuellement, après un passage par les cases « Autriche » ou « Italie ». Ont-ils été voir l’état des libertés, de l’égalité et de la totale absence de fraternité dans ces pays voisins ? Plus loin, au Proche-Orient, les horreurs de la guerre en Syrie constituent une grave défaite pour le système des droits humains. Qui s’en soucie ? Les seuls détenteurs d’archives complètes sur les massacres dans ce pays sont les sociétés du GAFA, qui en ont la propriété (les preuves à charge étant postées sur les réseaux sociaux). Pas la CPI, à qui celles-ci sont refusées. Nous avons pris notre part dans les origines de la crise et dans la forfaiture du droit humanitaire, actée par la prétendue « communauté internationale ». La Chine, aussi, et la Russie mobilisent des moyens gigantesques pour imposer un ordre orwellien, brutal et liberticide.

– La technologie toute puissante fixerait, nous dit-on, les évolutions du monde. L’Homme numérique, l’homo Deus fascinent, c’est certain. L’être humain ordinaire en pâtit, par comparaison. Le face-à-face corporel entre humains disparaissant, grâce à l’interface machine, il faudrait à Sapiens se retirer de toute fonction citoyenne et laisser faire « l’I.A. » L’inéluctable effondrement en cascades du monde relativiserait, d’ailleurs, toute autre vue sur l’avenir. Aucune règle n’y résiste, sinon celles, élémentaires, créées par l’esprit débrouillard des survivalistes. En attendant, une proportion élevée de militants des libertés sont trahis par… leur téléphone portable. Internet, aussi, est espionné de toute part. Les sites libres peuvent être bloqués par des mains invisibles. Les citoyens sont espionnés en permanence par un réseau protéiforme de capteurs électroniques (e-mails, chats, factures, caméras, reconnaissance faciale, identification, dossiers sur la personne). Cette « e-prison » se referme sur chacun de nous. Les technologies d’inquisition s’améliorent rapidement et leur capacité d’intrusion dépasse l’imagination. Les personnes « suspectes » sont persécutées sur la base des faux indices que fabriquent des algorithmes (supposés infaillibles, sinon bien-intentionnés). La résistance aux robots-despotes manque d’espace car la société civile s’est « rétrécie » ou repliée sur elle-même. Toutefois, un redressement serait toujours possible, pour peu qu’une forte proportion de la population s’accorde à déchirer sa camisole high-tech. Une question d’indignation et de volonté.

– L’effectivité des droits humains est, plus qu’un but, un acte de foi. Elle n’est concevable qu’en résistance contre cet état de fait. Ce qui ne dispense pas de considérer lucidement le gap énorme qui sépare les réalités actuelles de la réalisation complète de ces droits, dans la majorité des pays du monde. Même « réduite » à une sphère fantomatique, la société civile trouve toujours les moyens de s’exprimer (regardez la Chine !). Les contextes locaux sont de plus en plus complexes et en même temps conflictuels. L’esprit de responsabilité (et le discernement) s’apprendra toujours. Sans cet outil, les erreurs de naïveté ou de sur-émotion coûtent cher. Avec lui, aucune cause n’est perdue à jamais. L’humanité re-surgit toujours.
La frontière entre conflit civil et paix sociale devient très ténue. La fiscalité est ainsi devenue un élément du combat social (fraude, paradis fiscaux, corruption). Protéger le pluralisme et la variété, faire exercer les responsabilités, mettre en relation les bonnes volontés, décloisonner et apaiser, voilà l’essentiel du travail de prévention. Les puissants qui règnent sur la mondialisation ne s’émeuvent pas de ce que leur juteux projet de circulation de l’information exporte les tensions primaires et fracture les sociétés, en même temps qu’il répand indifférence, passivité et perte de repères. La solidarité dans l’interdépendance, voilà l’alternative viable à l’ordre financier prédateur qui façonne le monde.

– La mise en contradiction des droits civiques et politiques, d’une part, et des droits économiques, sociaux et environnementaux n’a plus de raison d’être, dans un monde atomisé. Les seconds importent plus à la majorité des êtres humains mais, si ceux-ci ne bénéficient pas des premiers, leur quête légitime aboutit à l’échec. La misère reste la principale situation qui prive une personne de tous ses droits à la fois. Climat, démocratie, correction des inégalités (justice distributive) et droits humains concourent aux mêmes bien communs fragiles. Il y a actuellement une forte quête de sens. Elle intègre les droits humains. Ceux qui sont victimes de leur déni se raccrochent, par millions, à cet idéal. D’autres formes de droits sont sans doute encore à inventer, dans la lignée et non pas en substitution. La société civile doit d’abord penser son rôle. Elle a à choisir clairement les formules les mieux adaptées : lancement d’alertes, revitalisation et perfectionnement de la démocratie, dénonciation des abus, stratégies de non-violence active, suppléance d’un Etat faible, affirmation solidaire d’autres sociétés civiles et co-développement humain à l’international, incitation des autorités à une politique extérieure plus soucieuse du droit et plus respectueuse, substitution provisoire à un pouvoir exécutif évanescent… De même pour les équilibres « local/global » (sans se fermer au monde), « Homme/Nature », « générations présentes et à venir » : il n’y a pas de réponse tranchée.

Au fond, qu’est-ce que l’Homme (a human being) ? Proposons: « l’artisan digne et honnête d’un monde habitable ». Trouvez mieux et j’adopterai. A l’orée de 2019, tel est mon message pour nous tous.
(Ce billet s’inspire d’un colloque sur les biens communs organisé, le 15/12, à Paris, par Pax Christi, l’ACAT et d’autres ONG françaises)

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