Les proto-Etats et leurs besoins en armement

Trop primitif, un proto-État ne réunit pas, par définition, toutes les caractéristiques propres aux États modernes. Le terme est utilisé par les historiens pour désigner une organisation politique et sociale intermédiaire entre l’organisation de type communautaire (clans, tribus, chefferies, royautés pré-étatiques, etc.) et l’organisation politique de type étatique. Sa reconnaissance par la communauté internationale n’est que partielle, le plus souvent en raison de relations et de soutiens extérieurs conflictuels ou de comportements perçus, par d’autres Etats, comme hors-la-loi.  Le concept n’est pas nouveau mais il  gagné en importance sur l’échiquier géopolitique et mérite une rubrique dans ce blog. Voici un emprunt fait à Patrick Michon, un haut-fonctionnaire spécialiste reconnu de géopolitique et pour moi, aussi un voisin amical. L’article est publié dans le n° 202 de la Revue de la Défense nationale  »– Les proto-États – et leurs besoins en armements – » Patrick MICHON

 »1- Un État est reconnu comme tel par le droit international dès qu’il remplit quatre critères principaux :

– disposer d’un territoire défini, d’une communauté humaine, d’un gouvernement, et des relations diplomatiques avec d’autres États. D’autres références de souveraineté s’y ajoutent :

*Une symbolique : drapeau, hymne, armoiries, monnaie, poste, timbres, décorations ;

* Un corpus de lois et règlements, y compris des codes judiciaires et civils ;

* Un système de recouvrement d’impôts et taxes ;

* Des forces armées de sécurité, Armée et Police, Gendarmerie pour assurer la sécurité, voire lasurvie de l’état et de la population et qui disposent ainsi de la violence (légitime?) ;

Les proto-États, dont les structures sont trop incomplètes pour être qualifiées d’État, naissent à la suite de rebellions contre une autorité centrale. Soit le proto-État achève son développement et devient un État reconnu comme tel par la communauté internationale, soit il dépérit et est réintégré de gré ou de force dans la structure étatique dont il voulait se séparer. Pour s’imposer dans leur quête d’indépendance, ils doivent impérativement équiper leurs forces armées des matériels nécessaires. L’approvisionnement de ces armes reste complexe, et est de plusieurs niveaux :

* La plus fréquente est la récupération, le vol, l’achat d’armes aux déserteurs de son adversaire ;

* L’achat, car certains pays, que nous pouvons qualifier de  »voyous », parmi lesquels ont figuré la Corée du Nord, l’Iran, le Soudan, livrent contre finance des armements à qui le veut.

* Les dons de matériels par des pays soutenant (directement ou non) ces proto-États, éventuellement associés à l’envoi de militants ‘volontaires’ ;

* Plus récemment, la militarisation de matériels civils ; Il est facile de transformer des drones de loisir ou de travail aérien en drone kamikaze. Les pesticides peuvent eux être modifiés en armes chimiques.

* La mise en place d’une amorce d’industrie de défense. Cette proto-BITD peut être à même d’effectuer la fabrication d’armes individuelles, de véhicules blindés légers, de vedettes rapides et (rarement) le maintien en condition d’une proto-force aérienne. Les difficultés d’approvisionnement des proto-États en armement sont souvent la raison de leur destruction.

– Quelques exemples (non limitatifs) de proto-États, et  leurs sources d’armement :

En Europe, la dislocation de l’Union Soviétique en 1991 a conduit à la création de nombreux états aux frontières héritées de celles définies dans les années 1920 par Iossif V. Jougachvili, Commissaire aux nationalités de l’URSS, plus connu sous son pseudonyme de Staline. Les frontières des républiques ont été sciemment définies de façon que toute ethnie soit répartie sur le territoire de plusieurs républiques; Aucune république ne soit peuplée d’une seule ethnie; Une ethnie majoritaire dans une république soit indirectement contrôlée par des ethnies hostiles; soit pour des raisons culturelles, civilisationnelles ou historiques. Les indépendances ont réveillé ces antagonismes, aboutissant à plusieurs proto-États.

*Aux dépens de la Géorgie, mais avec le soutien de la Russie, ont été constitués la République d’Abkhazie et la République d’Ossétie du Sud (ou Alanie). De même les Républiques Populaires du Donetsk et de Lougansk servent de moyens de pression de la Russie sur l’Ukraine. La République du Haut-Karabagh a été détaché de l’Azerbaïdjan par des milices pro-arméniennes. Ces proto-États reçoivent leurs armements de leurs parrains russes ou arméniens. La République Moldave du Dniestr (Pridnestrovie ou Transnistrie) coincée le long du fleuve Dniestr entre la Moldavie et l’Ukraine, nous intéresse particulièrement, c’est un arsenal oublié lors du démantèlement de l’URSS, fournissant dans les années 90 tous les armements (essentiellement terrestre), notamment à destination des Balkans lors des guerres de l’ex-Yougoslavie. Si actuellement 20.000 tonnes d’armement (désormais largement obsolète) y restent stockées, ces activités ‘commerciales’ seraient aujourd’hui terminées.

* La République Turque de Chypre du Nord (RTCN) est un proto-État, dont l’origine en 1974 est l’Opération Attila menée par la Turquie. Celle-ci favorise l’installation de ‘colons’ anatoliens pour augmenter la population turque face à la majorité grecque repliée au Sud de l’Île. Le conflit est gelé depuis 45 ans, la Turquie assure directement la défense de la RCTN face à la République de Chypre.

* Le Kosovo était constitué en proto-État depuis 1990. En 1997, l’UCK, ou Armée de Libération du Kosovo, profite du pillage des arsenaux albanais pour s’équiper et entreprendre une campagne de guérilla contre l’armée et la police serbes. La répression serbe provoque une insurrection massive. Craignant une extension du conflit, les pays occidentaux interviennent, et justifient une campagne de bombardement massif sur la Serbie par un prétendu plan serbe « Fer à Cheval » de purification ethnique anti-kosovar, un faux préparé par la Bulgarie et avalisé par l’Allemagne. L’OTAN oblige la Serbie à quitter le Kosovo, qui est mis sous l’administration des Nations unies, avant de déclarer en 2008 une indépendance unilatérale. Voici un exemple de proto-État devenu un état indépendant, reconnu par 93 pays, même s’il n’est toujours pas admis à l’ONU.

* La Catalogne sera t’elle le prochain proto-État européen ? D’autres mouvements centrifuges pourraient survenir en Ecosse, en Flandre, au Pays Basque, ….

En Afrique également les pays dont les indépendances ont été obtenues entre 1950 et 1965 n’ont pas échappé à la malédiction des rebellions.

* La République Sahraouie ou Sahara occidental était une colonie espagnole revendiquée à la fois par le  Maroc et par le Front Polisario qui y proclame en 1976 la République arabe sahraouie démocratique (RASD). L’objectif du Polisario, soutenu par l’Algérie qui utilise ce différent comme un abcès de fixation, est l’indépendance totale du Sahara occidental. Il en découle une longue guerre des sables, le Maroc s’abritant derrière un Mur de sable devenu la frontière de facto. Le conflit est gelé depuis un cessez-le-feu en 1991. Le Maroc contrôle et administre 80 % du territoire, le Front Polisario contrôle les 20 % restant. L’armement du Front Polisario provient de prises de guerre sur les Forces Armées Royales marocaines, dont des chars Kürassier SK 105, et aussi des ‘dons’ de l’Algérie, dont des missiles anti-char et surtout anti-aériens, afin de faire face à la maîtrise de l’air de l’Armée marocaine.

* Le Somaliland est un cas de proto-État plutôt réussi. Anciennement britannique, le Somaliland devenu indépendant en juillet 1960, et reconnu comme tel par une trentaine d’États, le Somaliland fusionne avec la Somalie ex-italienne pour former la Somalie. Une rébellion qui y éclate au début des années 1980. est brutalement réprimée, occasionnant 50.000 morts, 500.000 réfugiés, sur un million d’habitants. La seconde indépendance, proclamée le 18 mai 1991, n’a jamais été́ reconnue par la communauté́ internationale. Aujourd’hui, la démocratie semble implantée au Somaliland, avec une société civile pauvre, mais relativement apaisée, et des élections libres. Le proto-État doit sa survie à la récupération des armes sur l’armée de la Somalie, qui est devenu un état failli depuis le coup d’état de 1991, et qui demeure dans un chaos permanent. Dans cette situation, tout se vend, tout s’achète, et surtout les armes individuelles, en particulier les Kalachnikovs devenues emblématiques. Les milices rivales qui règnent n’ont aucun scrupule à alimenter les provinces sécessionnistes, la Somaliland ayant inspiré d’autres régions, dont le Puntland. Intéressés par la pérennité du proto-État, les Émirats Arabes Unis (EAU), ont signé avec le Somaliland en 2017 un accord prévoyant la construction dans le port de Berbera d’une base navale et aérienne sur 25 ans. En contrepartie, les EAU fournissent au Somaliland avec une aide militaire.

* Boko Haram, qui était à l’origine une secte hostile à toute influence occidentale, est un devenu mouvement insurrectionnel terroriste salafiste originaire du nord-est du Nigéria, et s’étendant désormais dans les pays voisins limitrophes du Lac Tchad (Niger, Tchad, Cameroun). Si Boko Haram a pour objectif d’instaurer un califat à l’image de Daesh, il n’a cependant pas dépassé le stade d’une rébellion, et ne peut encore être considéré comme un proto état. Le vol ou même l’achat des armes aux forces armées des pays qui le combattent sont les sources d’armement de Boko Haram.

* L’État du Katanga est le nom pris par la riche province du Katanga, déclarant unilatéralement son indépendance vis-à-vis de la République démocratique du Congo, de deux semaines après l’indépendance de celui-ci. Pour assurer la protection de ses nombreux ressortissants présents dans la province, la Belgique reconcentre des troupes au Katanga. Moïse Tshombe, le dirigeant du nouvel état, s’appuie sur la puissante Union minière du Haut Katanga (UMHK) et sur l’aide militaire et logistique belge. Les sécessionnistes bénéficient également du soutien peu discret de la France, et de l’appui de la Fédération de Rhodésie-Nyassaland. L’État du Katanga émet sa monnaie, créé sa police, et se dote des symboles d’état, dont un drapeau, une constitution, une monnaie. L’État du Katanga garde de nombreux cadres techniques et conseillers belges, et renforce la Gendarmerie katangaise en faisant appel à̀ des mercenaires européens. Les moyens en armes lui sont fournis par la Belgique et la France, y compris trois Fouga Magister (ex-Belge) armé de mitrailleuses qui lui assure momentanément la maitrise du ciel. Cependant, l’État du Katanga ne sera jamais reconnu par l’ONU, car les deux superpuissances del’époque, États-Unis et URSS, se retrouvent sur une doxa anticoloniale. Le Conseil de sécurité des Nations unies demande le retrait des Belges et des mercenaires européens.

Le 21 février 1961, le Conseil de Sécurité́ de l’ONU décide d’envoyer des casques bleus afin de «rétablir l’ordre au Congo ». À la fin de l’année, l’armée gouvernementale congolaise et les troupes de l’ONU (Suède, Inde et plus de 20 autres pays) lancent une offensive. Le Secrétaire Général de l’ONU, Dag Hammarskjöld, trouve la mort dans un accident d’avion assez suspect. En décembre 1962, les forces de l’ONU prennent le contrôle d’Élisabethville, capitale du Katanga. Moïse Tshombe se réfugie à Kolwezi, puis se rend et obtient l’amnistie pour lui-même et ses partisans le 15 janvier.

* La République du Biafra était, entre 1967 et 1970 un État sécessionniste situé dans la partie sud-est du Nigéria, la plus riche en réserves d’or noir. Les tensions entre les différents peuples du Nigeria affectent alors gravement la vie politique de ce pays qui a obtenu son indépendance en 1960. L’année 1966 est marquée par plusieurs coups d’État sanglants. Majoritaires dans une région de l’est du pays, les Ibo répliquent à la confiscation de leurs ressources pétrolières par la proclamation de la République du Biafra le 30 mai 1967. La guerre civile commence alors, le Nigeria effectue le blocus du Biafra qui entraîne une famine dévastatrice dont sera victime des centaines de milliers d’habitants de la région sécessionniste. Les Forces Armées du Biafra sont mal alimentées en équipements par un ‘pont aérien’ famélique dont les avions cargo se posent sur des portions de route dans la forêt équatoriale, et sont des cibles faciles à l’aviation nigériane. Le Biafra dispose certes de quelques avions, pilotés par des mercenaires. Mais ces appareils, des avions légers d’entrainement sommairement armés de roquettes air-sol, ne peuvent inverser le cours de la guerre. La tragédie devient une cause internationale, où interviennent les French Doctors de MSF. La fin des combats et la signature de la capitulation du Biafra à Lagos, le 15 janvier, marque l’échec et la disparition du proto-État.

* Le 11 novembre 1965, la Rhodésie du Sud, sommé d’adopter une loi électorale donnant le pouvoir politique à la majorité indigène, proclame unilatéralement son indépendance sous le nom de République de Rhodésie vis-à-vis de la Grande Bretagne. Face à des rebellions soutenus par les pays dit de la ligne de front et par l’URSS, la Rhodésie met sur pied une véritable industrie de défense et développe, entre autres, une gamme complète de véhicules blindés protégés contre les mines, l’arme principale des guérilleros. Cette l’architecture mécanique originale de Mine Protected Vehicles (MPV) a été reprise ultérieurement en Afrique du Sud et même aux USA, soumis aux mêmes menaces en Afghanistan. La République de Rhodésie disparaitra en 1980, avec les accords de Lancaster-House, donnant naissance au Zimbabwe.

En Asie, depuis 1945, trois proto-États sont apparus, deux ont été réabsorbés dans leur structure d’origine, un seul est devenu un état.

* L’Eelam tamoul avait pour objectif de séparer de la majorité cingalaise (bouddhiste) la population tamoule (hindouiste) implanté au nord et à l’est de Sri Lanka. Le LTTE (Liberation Tigers of Tamil Eelam), branche militaire de ce proto-État a mené 5 guerres entre 1983 à 2009 à l’état central en utilisant largement une tactique d’attaques suicides. Le mouvement organisa aussi un réseau international complexe pour se financer et pour acquérir des armes. Dans les zones contrôlées par le LTTE, la création de nombreux ateliers permettait de produire des armes et des munitions certes rustiques, mais efficaces dans une guerre asymétrique. Outre une variété de mines et de grenades, ses techniciens développèrent des mortiers de différents calibres, de technologie sommaire, mais performants. Les premières générations de mortiers mettaient les garnisons gouvernementales sous pression par des tirs de harcèlement. En 1990, le LTTE déploya un nouveau modèle, le Pasilan 2000, capable de projeter des charges de 30 kilos à un kilomètre. La capacité des ateliers du LTTE s’accru jusqu’à la production de lance-roquettes multiples (LRM). Le tsunami du 26 décembre 2004 a été le tournant de la guerre, les principales bases des Tigres ayant été submergée par la vague venue de Sumatra. Cet évènement change le déroulement de la guerre, car les bases du LTTE sont dévastées par la vague, et les forces du Sri Lanka reprennent l’avantage sur le LTTE, définitivement vaincu en 2009.

* Aceh, la région la plus au Nord de la grande ile de Sumatra, a été aussi un proto-État de 1976 à 2005, dont les motivations étaient essentiellement religieuses. A l’indépendance de l’Indonésie en 1949 Aceh obtient un statut de province autonome, mais le caractère non-islamique de la république d’Indonésie est rejeté par une population très attaché à un Islam rigoriste. En 1976, le Mouvement pour un Aceh libre (Gerakan Aceh Merdeka) est fondé. En 1990, le gouvernement indonésien du Général Suharto déclare Aceh « zone d’opérations militaires », et le cycle rébellion-répression fait au minimum 9.000 morts. Cette révolte ‘du pauvre’ se fait en utilisant des moyens primitifs, ‘coupe-coupe’, Engins Explosifs Improvisés (EEI) et ‘kalachnikovs’ pris sur les troupes indonésiennes peu motivées, voire acquis à des déserteurs. Avec la chute de Suharto en 1999, l’Indonésie pense pouvoir régler ce conflit qui ensanglante la province depuis 1976 en acceptant l’introduction de la charia en Aceh, mesure populaire. Mais c’est le tsunami de décembre 2004 qui ici aussi permet de « pacifier » la province rebelle.

* Le Timor-Oriental (ou Timor Este) est la partie orientale de l’Ile de Timor. Originellement Timor Este était une colonie portugaise durant près de quatre siècles, jusqu’à la révolte des œillets qui amorça la fin de l’empire colonial portugais. L’Indonésie, avec le soutien des USA, profita de ces évènements survenus à Lisbonne, envahi le territoire en décembre 1975, et l’annexe en 1976. L’invasion indonésienne et la violence de sa prise de contrôle sont responsables de 100.000 et 200.000 morts, sur une population totale d’un million d’habitants. La révolte qui suivi aboutit à un proto-État. Celui-ci, conscient de la disproportion des capacités militaires, utilise d’avantage l’action diplomatique que la lutte armée, qui comme à Aceh, est technologiquement primitive, machettes et fusils de chasse. Profitant des troubles politiques en Indonésie, l’ONU impose et organise un référendum d’autodétermination en août 1999 aboutissant à la pleine indépendance du Timor Este en 2002, qui devient dès lors un état de plein droit !

Conclusion :

Les proto-États, pour survivre et se développer jusqu’au statut d’Etat doivent impérativement assurer leur sécurité sur les frontières revendiquées. L’accès à des sources sûres d’armement leur est indispensable, Mais la création d’une industrie de Défense (proto-BITD) est délicate, hors la militarisation d’équipements civils. De ce fait, l’appui (discret ou non) d’un pays étranger reste nécessaire, mais il n’est pas suffisant pour que le proto-État atteigne ses objectifs ! ».

Notes du blog : avant de créer un proto-Etat dans son jardin, bien se renseigner sur les précédents. Faire du tourisme dans un proto-Etat expose à des complications.

Une réflexion sur “Les proto-Etats et leurs besoins en armement

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